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© Christian Carat Autoédition

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Le temps perdu

Le temps gagné

Acte III : Sophocle

Acte I : Origines

Acte II : Les Doriens

Acte IV : Alexandre

Acte V : Le christianisme

Parodos

Ma remontée dans le passé de l’Occident, se double d’une remontée dans mon propre passé. J’ai découvert la Grèce il y a vingt ans, à l’occasion d’un chantier archéologique dans le cadre d’un service civil international à Makinia en Etolie, près d’Antirion face à Rion (ces deux villes n’étaient pas alors reliées par un pont comme aujourd’hui), dans la banlieue nord de Patras. Je me souviens que l’équipe était constituée d’une Roumaine, trois Finlandaises, deux Espagnols, une Suisse, un Irlandais, une Américaine, une Française, et moi. Aucun(e) Grec(que). Nous avons laissé le fruit de nos explorations sur place. Malgré cela, nous avons été parmi les derniers étrangers à pouvoir fouiller le sol de la Grèce sans supervision grecque, car la même année la célèbre actrice Mélina Mercouri devenue ministre de la Culture a décrété que tous les chantiers archéologiques en Grèce seraient désormais sous l’autorité de l’Etat grec, estimant que depuis le XIXème siècle sa patrie avait suffisamment été labourée et dépouillée de ses trésors par les archéologues occidentaux, en particulier par les Français et les Anglais auxquels elle réclamait par ailleurs la restitution de la frise du Parthénon. Je suis d’accord avec ce principe. Que diraient les Français s’ils voyaient des explorateurs grecs découper des morceaux de la tour Eiffel ou de l’Arc de Triomphe pour les emmener vers des musées en Grèce ? Que diraient les Anglais si des aventuriers grecs débarquaient à Londres pour amputer des morceaux de Big Ben ou de la cathédrale Saint-Paul et les emmener pareillement vers Athènes ? Pourtant, dès ces années 1990, je me suis interrogé sur la tardiveté de ce décret : pourquoi a-t-il fallu attendre les années 1990, après deux siècles de fouilles françaises, anglaises, allemandes, italiennes, américaines et autres, avant qu’une ministre grecque décide que le passé de la Grèce concerne d’abord les Grecs ? et pourquoi, dans l’équipe internationale de fouilleurs à laquelle j’appartenais, on trouvait toutes les nationalités, sauf la nationalité grecque, alors même qu’on fouillait le sol de la Grèce ? Un dimanche, nous sommes allés à Delphes. Nous qui espérions nous recueillir sur les grandeurs architecturales antiques, nous avons été déçus. Le temple d’Apollon est aujourd’hui totalement ruiné, seules six colonnes sont encore debout. La Voie Sacrée est bordée par des cailloux, des cailloux et encore des cailloux, seule la reconstitution approximative du Trésor des Athéniens donne une idée très vague de sa richesse de jadis. Tous les monuments sont démolis, éparpillés, arasés, saccagés par les siècles. Nous déambulions au milieu de ces restes comme Diogène cherchant un homme au milieu de la foule, quand soudain nous entendîmes des voix féminines vers les hauteurs. Trois jeunes filles délurées surgirent du bosquet cachant l’accès à l’ancien stade romain. Elles chantaient une marche stupide en anglais pour se motiver à redescendre le flanc du Parnasse. Tous les visiteurs, comme nous-mêmes, étions embarrassés. Ces trois filles avaient l’âge et l’apparence pour être désirées par tous les hommes et enviées par toutes les femmes, pourtant nous éprouvions une gêne, nous sentions que leur marche stupide et ostentatoire était inconvenante dans ce contexte de cailloux jadis sacrés. Quand elles arrivèrent à hauteur du temple d’Apollon, un des gardiens grecs du site, qui se trouvait tout en bas de la colline, leur cria : "Quiet !". Elles cessèrent immédiatement de chanter. Elles continuèrent à descendre en baissant la tête en bordure de la Voie, honteuses de s’être données en spectacle. Mais plus encore : nous tous, visiteurs, avons également gardé le silence, nous avons piétiné sur place, aussi honteux de n’avoir pas interrompu plus tôt les exubérances de ces trois filles. Le cri formidable du gardien emplit tout le site, imprégna jusqu’au moindre caillou, s’éleva dans l’air, se répandit à tout le Parnasse. Bientôt on n’entendit plus rien, que le chuintement du vent dans les arbres et le mouvement régulier de la mer au loin. En quelques secondes, les ruines qui nous entouraient ont exhalé les fantômes des suppliants de la Pythie, ressuscitant l’invincible et impalpable tutelle d’Apollon dans le ciel bleu et vide. Durant ces quelques secondes qui parurent une éternité, nous vécûmes dans notre chair le lien mystérieux rattachant nos nations respectives à la Grèce. Nous sentîmes aussi la distance nous séparant de ce gardien grec, pour qui le nom "Delphes" signifiait d’abord une tâche ingrate, assurer la sécurité et la quiétude du site, source de son salaire mensuel, et l’ennui de chaque dimanche. Nous vîmes dans nos yeux d’héritiers occidentaux le passé monumental que nous étions venus chercher, et nous comprîmes dans le même temps que ce passé pèse comme un fardeau sur les Grecs modernes - tel ce gardien ordinaire -, hésitant entre la révérence aux grands ancêtres et l’envie d’en tirer un bas profit. La même impression s’est reproduite dans le musée. Le site de Delphes ayant été exploré exclusivement par des Français depuis le XIXème siècle, nous avons constaté que toutes les légendes dans le musée archéologique de Delphes étaient en caractères latins, en langue française. Quant aux visiteurs, ils étaient aussi internationaux que nous, le pourcentage de visiteurs grecs était dérisoire. En résumé, la démarche de Mélina Mercouri était personnelle : contrairement à leur ministre Mélina Mercouri et à son entourage d’archéologues professionnels et de professeurs, les Grecs ordinaires n’aiment pas le passé, ils se moquent de savoir que les céramiques de leur sous-sol sont envoyées vers le Louvre ou le British Museum tant qu’elles ne leur rapportent aucun avantage matériel, ils ne vivent que pour le présent ou pour le futur.


Je reviens aujourd’hui en Etolie pour suivre le même chemin que les impérialistes de la République romaine vers le royaume de Macédoine moribond. Longeant l’Epire de Pyrrhos, je traverse l’intérieur des terres, dans les paysages qui ont conduit les légionnaires vers Cynocéphales et vers Pydna, pour gagner la via Egnatia en direction de Thessalonique. Et je continue à m’interroger sur le décalage entre ma vision moderne et la vision qu’avaient ces légionnaires. J’ai accès aujourd’hui à mes semblables les plus lointains grâce à internet, je réserve mon hôtel ou mon gîte à l’avance, je vois des photos et je suis informé des détails techniques de ma location avant d’y mettre mes pieds. Et je me déplace avec des moyens mécaniques qui m’évitent tout effort physique, je parcours des grandes étendues de territoires par avion, par train ou par car, des régions montagneuses qui étaient encore inaccessibles il y a cent ans, des vallées qui nécessitaient plusieurs jours de marche il y a cinquante ans. Quand par exemple je franchis en train les immenses plaines autour de Larissa, des plaines qui s’étendent vers les quatre points cardinaux et se perdent au-delà des horizons, je comprends mieux pourquoi à l’époque de Philippe II, à l’époque d’Epaminondas, à l’époque de Périclès, la moindre broutille devenait un drame, le moindre malentendu causait la guerre, car la communication n’était pas immédiate et directe comme aujourd’hui. L’information circulait par les messagers ou par les marchands, elle était forcément déformée par les aléas du voyage, et par ces intermédiaires qui avaient des intérêts à défendre. Chaque individu habitait péniblement dans sa montagne ou dans sa vallée en ignorant les habitants de la vallée ou de la montagne voisines, qui nous semblent proches en l’an 2000 mais qui équivalaient alors au bout du monde. Dans ces conditions, la guerre signifiait l’aventure : partir en campagne, c’était voir du pays, c’était composer avec des populations inconnues pour s’assurer la nourriture quotidienne, c’était caresser la mort au mieux dans des chemins de terre à peine tracés aux buts incertains, au pire dans une nature sauvage (aujourd’hui encore certains cantons de Thessalie sont des déserts, de même que la région montagneuse qui sépare les actuelles provinces de Grèce-occidentale et de Grèce-centrale, où le train se hasarde en brinquebalant contre des parois vertigineuses). Je mesure pourquoi Pyrrhos a paru un surhomme aux yeux des Tarentins et des Romains, lui qui est revenu vivant de Persépolis avant de se dresser devant leur cité, je mesure pourquoi Alexandre est devenu un dieu aux yeux des Grecs, et des Occidentaux en général, lui qui s’est baigné dans le Danube et dans l’Indus, et qui est décédé dans son lit à Babylone après avoir triomphé des sables d’Egypte et des steppes de l’actuelle frontière russo-kazakhe. Davantage que la France ou l’Italie, où les transitions entre les reliefs sont progressives, la Grèce renforce le sentiment de petitesse humaine par sa géologie particulière : tandis qu’en France ou en Italie les plaines succèdent aux collines qui succèdent aux montagnes, en Grèce telle plaine interminable est soudain interrompue par une raide montagne en forme de trône façonné par des dieux, telle chaîne montagneuse est soudain trouée par une vallée si profonde que les hommes qui y travaillent paraissent des fourmis. Que ressentaient les soldats de l’Antiquité dans cette topographie spectaculaire ? Assurément ils balançaient entre la conviction d’être des héros et la conscience de n’être pas grand-chose (quand on longe le golfe Thermaïque, sur l’étroite route coincée entre la mer et les flancs escarpés du mont Olympe menant à Larissa et au détroit des Thermopyles, on imagine ce que les soldats de Xerxès Ier ont pensé en -480 : "Qu’est-ce qu’on est venu faire ici ? Qu’est-ce que c’est que ce décor ? Qu’est-ce qui nous attend ? Même si nous sommes des milliers pour le moment, nous ne reviendrons jamais chez nous !"). Je ressens la même nécessité que lors de mon périple sur la via Appia : je ne dois pas penser le monde de Philippe II, d’Epaminondas, de Périclès, comme mon monde de l’an 2000. Une salle du musée archéologique de Thessalonique consacrée à la reconstitution de la vie quotidienne dans l’Antiquité m’amène aux mêmes conclusions : pas d’internet, pas de télévision, pas de radio, pas de presse, une poste douteuse, bref, une existence isolée dans des bâtiments au confort très sommaire, consacrée presque exclusivement à la question : "Qu’est-ce qu’on mangera demain ?" entre deux épidémies mortelles de grippe et deux rapines d’opportunistes en provenance du village voisin. Je finis par me dire que cette précarité est peut-être la cause de la naissance et de la mort de toutes les sociétés. Car face à ces difficultés vitales, on peut comprendre que certains soient tentés effectivement de rapiner pour survivre, or ces rapines engendrent un besoin de sécurité, c’est-à-dire un besoin de déléguer à des individus spécialement entraînés le soin de défendre la communauté moyennant gîte et nourriture, c’est ainsi que naissent la classe des guerriers et la classe des producteurs, qui dépendent mutuellement l’une de l’autre. Mais tôt ou tard, les capacités militaires dégénèrent chez les guerriers en un outil de domination sur les habitants qui les nourrissent, et les capacités productives dégénèrent en un outil de profit financier ou social chez certains de ces habitants au détriment de leurs concitoyens moins productifs et de la classe des guerriers. La cohésion politique se désintègre alors d’elle-même, guerriers et producteurs disparaissent, et les choses retournent à leur point de départ : l’empire cède devant les royaumes, les royaumes cèdent devant les duchés, les duchés cèdent devant les seigneuries, les seigneuries cèdent devant leur propre incapacité à nourrir leurs sujets et à réprimer les rapines entre villages voisins, voire entre membres d’une même famille.


La via Egnatia en Grèce a été pensée dans le même esprit que la via Appia en Italie : raccourcir le temps de voyage des légions de l’ouest vers l’est, raccourcir le temps des transports humains et matériels et le temps de l’information vers l’Asie. De même que la via Appia a été aménagée juste après la dernière confrontation entre Rome et Pyrrhos, on suppose que la via Egnatia a été aménagée juste après la dernière confrontation entre Rome et la dynastie antigonide : en 1974, la découverte d’un des milliaires (borne indiquant une distance d’un mille romain, soit mille quatre cent quatre-vingts mètres) qui jalonnaient cette voie dans l’Antiquité est retrouvé à Gallikos, à une vingtaine de kilomètres au nord de Thessalonique (ce milliaire est conservé aujourd’hui au musée archéologique de Thessalonique sous la référence 6932), comportant une inscription bilingue latin et grec révélant que la via "Egnatia" doit son nom à "Cnaeus Egnatius" proconsul de Macédoine dans le troisième quart du IIème siècle av. J.-C., inconnu par ailleurs (a-t-il un rapport avec la bourgade homonyme d’"Egnazia" à une vingtaine de kilomètres au nord de Brindisi sur la côte italienne, face à Apollonia qui marque le kilomètre 0 de la via Egnatia sur la côte balkanique ?), soit peu après la victoire des légions de Paul-Emile contre Persée à Pydna en -168. Depuis Apollonia (aujourd’hui Pojan en Albanie) et Epidamne (aujourd’hui Durrës en Albanie), la via Egnatia traverse les Balkans en ligne droite jusqu’à Thessalonique, l’ancienne capitale du royaume antigonide, que les Romains veulent transformer en tête-de-pont pour s’étendre vers la mer Egée et la Thrace, et au-delà vers la mer Noire, l’Anatolie, la Méditerranée orientale. Et comme la via Appia, cette tête-de-pont conçue pour asseoir l’hégémonie du vainqueur sur le vaincu, sert finalement au vaincu à pénétrer en profondeur les terres et les cœurs du vainqueur. Thessalonique devient une capitale multiculturelle où se développent toutes sortes d’idées nouvelles dangereuses pour le dominateur romain, notamment l’idée chrétienne (Paul que j’ai croisé à Rome, Irénée que j’ai croisé à Lyon, sont passés par Thessalonique). Les persécutions contre les chrétiens perpétrées par l’Empereur Dioclétien à l’instigation de Galère, puis par Galère lui-même devenu Empereur après la mort de Dioclétien en 305, ne parviennent pas à éradiquer la nouvelle religion. A côté du palais que Galère se construit dans la cité devenue résidence impériale, les chrétiens de Thessalonique entretiennent le souvenir de leur compatriote Démétrios, ancien notable local et ancien légionnaire converti, martyrisé vers 306, considéré depuis comme leur saint protecteur. Quand Galère meurt en 311, un nouveau prétendant venu de l’extrême nord-ouest de l’Empire s’impose peu à peu à ses rivaux, Constantin, qui n’hésite pas à manifester publiquement son soutien aux chrétiens dès 312 pour parvenir plus rapidement à ses fins. En 324, Constantin bat son dernier adversaire Licinius, il règne désormais seul sur tout l’Empire, autorisant la libre expression de la foi chrétienne. A l’époque de Strabon au début du Ier siècle, la via Egnatia se terminait sur le fleuve Hèbre, aujourd’hui le fleuve Maritsa marquant la frontière entre la Grèce et la Turquie ("A partir d’Appolonia, la via Egnatia court vers l’orient et pénètre en Macédoine. Elle est jalonnée par des milliaires jusqu’à Kypséla [cité non localisée] près du fleuve Hèbre, sur cinq cent trente cinq milles, soit quatre mille deux cent quatre-vingts stades si on considère comme généralement qu’un mille équivaut à huit stades, soit cent soixante dix-huit stades supplémentaires si on considère comme Polybe qu’un mille équivaut à huit stades et deux plèthres. Les deux routes qui conduisent à cette voie, depuis Apollonia et depuis Epidamne, se rejoignent à mi-chemin entre les deux cités. On donne le nom d’“Egnatia” à la voie sur toute sa distance, même si la partie initiale qui passe par le lac Lychnis [aujourd’hui le lac d’Ohrid] et Pylon [cité non localisée] jusqu’à la frontière entre l’Illyrie et la Macédoine est surnommée “via Kandavia” en référence à une montagne illyrienne [non localisée]. De là, elle passe près du Barnous [aujourd’hui le massif du Baba] par Héraclée en Lynkestide [aujourd’hui Bilota en République de Macédoine ; le lac Lynkos correspond à l’actuel lac Prespa], puis par le pays des Eordes [peuple de Macédoine non localisé], puis par Edesse et Pella, et atteint Thessalonique", Strabon, Géographie, VII, 7.4), on devine qu’elle se prolongeait par un chemin vague vers la Propontide, aujourd’hui la mer de Marmara : le nouvel Empereur Constantin Ier aménage et tire ce chemin jusqu’à Byzance, qu’il rebaptise de son nom, "Constantinople/KwnstantinoÚpolij" (littéralement "la cité/pÒlij de Constantin/Kwnstant‹noj") pour en faire la nouvelle capitale de l’Empire romain… qui n’a en réalité plus grand chose de romain, puisque sa nouvelle capitale porte un nom grec, elle se situe en Méditerranée orientale dans l’ancienne aire hellénistique, et son nouvel Empereur est converti au christianisme ! C’est l’époque de la fondation de l’église Sainte-Sophie ("Ag…a Sofi…a", littéralement "Sainte-Sagesse" en grec), de l’église Acheiropoitèros ("Aceiropo…htoj", littéralement "qui n’est pas réalisé par une main humaine" en grec, en référence à une icône odigitria conservée et vénérée longtemps dans l’édifice, non identifiée ; l’église Acheiropoitèros n’est qu’un aménagement en sanctuaire chrétien d’anciens thermes dont les mosaïques et certains chapiteaux sont encore visibles), de la basilique Saint-Démétrios (dédiée au martyr). C’est aussi l’époque de la tombe dite "d’Eustorgios" découverte rue Nigdis dans le quartier ouest qui montre une famille romaine sous une légende en grec en partie effacée et un chrisme (cette tombe d’Eustorgios a été transportée en un bloc et est conservée au musée byzantin de Thessalonique sous la référence 178), à comparer au bas-relief contemporain découvert rue Filikis Etairias près de l’arche de Galère, montrant deux personnages allongés sur des lits derrière une femme assise dans une pose méditative à droite et deux enfants à gauche dont l’un écrit (ce bas-relief conservé au musée archéologique de Thessalonique sous la référence 10105 possède une légende indiquant qu’il a été réalisé par deux frères nommés Sérapas et Paramonos en hommage à leurs parents : on soupçonne que ces deux frères sont les deux enfants au premier plan, et que le père, peut-être un notable administratif ou intellectuel associé à l’occupant romain, ce qui expliquerait la présence de ce bas-relief près du palais de Galère, est l’un des deux personnages allongés, qui dicte un discours à son fils au premier plan pendant que son épouse écoute à droite). A la fin du IVème siècle, la Rome païenne achève son agonie. Le 28 février 380, l’Empereur Théodose Ier signe l’Edit de Thessalonique déclarant que la foi dans l’unicité de Dieu, manifesté par le Père, le Fils et le Saint Esprit, est désormais obligatoire, et que quiconque ne respecte pas ce principe sera hors de l’Eglise et "objet de la vengeance divine d’abord puis châtié selon les résolutions [de l’Empereur] inspirées par la volonté divine". Cet Edit marque la fin officielle de toutes les religions païennes (par exemple les sanctuaires séculaires d’Artémis à Ephèse et d’Apollon à Delphes sont fermés en 381, les Jeux olympiques sont supprimés en 393, même les Lares et Pénates domestiques sont interdits en 392), incluant un contrôle strict de toutes les formes de divertissements laïcs (par le décret du 17 avril 392 consigné dans le livre VIII paragraphe 20 du Code théodosien, tous les jeux du cirque, dont les combats de gladiateurs et les courses de chars, sont interdits le dimanche, consacré à louer le Dieu unique, ou l’Empereur qui se prétend son représentant), c’est aussi la fin de toutes les hérésies/sectes héritées de l’ère hellénistique (la bibliothèque du Sérapéion, dépendante du Musée d’Alexandrie en Egypte, est fermée en 391), et la fin de tous les courants chrétiens minoritaires non reconnus par l’Eglise constantinienne (comme les gnostiques, pour lesquels le Père, le Fils et le Saint Esprit sont trois entités indépendantes). C’est là une tentative désespérée de l’Empereur, qui veut apparaître plus chrétien que les chrétiens, de reprendre le contrôle de son Empire noyauté en profondeur par les évêques et leurs réseaux de diacres et de paroissiens. Mais ce zèle impérial visant à l’hégémonie sur l’Eglise trouve ses limites vers 390, quand un compétiteur hippique thessalonicien est arrêté pour une raison obscure. Ses compatriotes réclament sa libération, qui est refusée par les autorités locales. La contestation dégénère en révolte. Théodose Ier organise alors une répression exemplaire, qui cause des milliers de morts ("Un conducteur de char ayant manifesté un désir ardent pour l’échanson du stratège d’Illyrie Bouthérichos, fut emprisonné. La population [de Thessalonique] demanda aussitôt sa libération car il devait les représenter dans une importante course hippique. En vain. La population se souleva donc, jusqu’à tuer Bouthérichos. L’Empereur [Théodose Ier], très irrité par ce meurtre, ordonna de le punir par le sang de beaucoup d’habitants. L’ampleur du massacre fut parfaitement injuste, car des étrangers récemment installés dans cette cité furent capturés et exécutés comme les autres résidents. Des scènes lamentables se produisirent, dont la suivante. Un marchand s’offrit pour être mis à mort à la place de ses deux fils qu’on avait arrêtés, il offrit tout l’argent qu’il possédait pour obtenir cet échange. Les soldats apitoyés consentirent à le prendre et à relâcher un de ses fils, mais refusèrent de relâcher le second fils en expliquant qu’ils devaient respecter le quota qu’on leur avait imposé. Le père, qui aimait pareillement ses deux fils, ne parvint pas à choisir lequel il voulait sauver. Finalement ses deux fils furent poignardés sous ses yeux. J’ai entendu aussi qu’un esclave eut le courage de se faire tuer à la place de son maître qu’on emmenait au supplice", Sozomène, Histoire ecclésiastique VII.25 ; "La grande et populeuse cité de Thessalonique en Macédoine, capitale de la Thessalie, de l’Achaïe et de plusieurs autres provinces dépendantes de l’hyparque d’Illyrie, ayant lapidé et traîné dans les rues certains magistrats lors d’une émeute, l’Empereur s’emporta, et au lieu de modérer ce soulèvement avec raison, il exprima une vengeance passionnelle et aveugle, brandissant l’épée, confondant l’innocent avec le coupable. On dit que sept mille personnes furent tuées sans connaissance de cause, et sans aucune forme de justice", Théodoret, Histoire ecclésiastique V.17). Peu de temps après, en 394, lors d’un passage à Milan, il est refoulé publiquement par l’évêque Ambroise, qui dénonce son extrémisme. Théodose Ier doit faire pénitence, reconnaissant ainsi la primauté du pouvoir chrétien sur sa propre autorité impériale ("Après la mort d’Eugène [prétendant vaincu par Théodose Ier et mort en 394], l’Empereur [Théodose Ier] entra dans la cité de Milan, il alla vers l’église pour y prier, mais Ambroise l’évêque de cette cité l’attrapa par son manteau de pourpre devant toute la population et lui dit : “Restez là, car un homme noirci de crimes, les mains souillées de sang injustement répandu, ne peut pas pénétrer dans l’église et participer aux saints mystères avant d’avoir été purifié par la pénitence”. L’Empereur, étonné par la liberté de l’évêque, rentra en lui-même, et se retira, pénétré par la douleur de son grand péché […]. Il confessa publiquement son péché, et s’abstint de porter les insignes impériaux durant le temps de sa pénitence, douloureux et triste. Aux fonctionnaires de l’autorité impériale, il ordonna d’ajourner d’un mois les condamnations à mort, afin de donner le temps à leur colère de s’apaiser, ou à leur clémence de pardonner aux coupables", Sozomène, Histoire ecclésiastique VII.25 ; la même scène est racontée avec beaucoup de détails par Théodoret au chapitre 28 livre V de son Histoire ecclésiastique, trop long pour que nous le citions intégralement ici). L’Empire ne survit pas à cette épreuve. A la mort de Théodose Ier en 395, il éclate définitivement : sa partie orientale est confiée théoriquement à Flavius Arcadius âgé de dix-huit ans, et sa partie occidentale est confiée aussi théoriquement à Flavius Honorius âgé de onze ans, qui dans les faits ne règnent que sous l’influence de leur entourage chrétien.


Une étude plus approfondie de la via Egnatia révèle que les Romains ont subi de la part des chrétiens, le même scénario que les Macédoniens ont subi précédemment de la part des Romains. Thessalonique a été fondée en -315 par Cassandre, successeur d’Antipatros qui a régenté la Macédoine pendant l’épopée alexandrine. Elle tire son nom de Thessaloniki, épouse de Cassandre, fille de Philippe II et de la Thessalienne Nikésipolis, donc demi-sœur d’Alexandre. Son modèle a été les Alexandries fondées par Alexandre, et Philippes fondée antérieurement par Philippe II : la population originelle de Thessalonique est constituée de celles de diverses villes éparpillées autour du golfe Thermaïque, la cité nouvelle n’est qu’un camp de concentration aux allures de caserne militaire, ou une caserne militaire aux allures de camp de concentration, son but est de faciliter le contrôle de ces populations, de les réprimer plus rapidement si besoin, et de les obliger à composer ensemble pour former un bloc uni face aux menaces futures. Ceci est confirmé dans les deux fragments conservés de la Géographie de Strabon évoquant cette fondation, qui précise que vingt-six petites cités ont été "abattues" ("kaqelkÚw", littéralement "tirer/›lkw vers le bas/kat£", ce qui dans le contexte peut signifier qu’elles ont été détruites ou simplement privées de leurs droits) pour créer Thessalonique, et que leurs habitants y ont été "annexés" ("metoikšw", littéralement "mettre au milieu/met£ d’une habitation/o‹koj", manière soft de désigner une déportation). Strabon ajoute que l’emplacement de l’actuelle Thessalonique correspond à celui de l’ancien port de Thermè, bien attesté à l’époque classique (Xerxès Ier y a accosté lors de son invasion de la Grèce en -480 selon le livre VII paragraphe 127 de l’Histoire d’Hérodote), mais comme aucun vestige de Thermè n’a encore été exhumé dans le sous-sol de Thessalonique un doute subsiste sur l’affirmation de Strabon ("A vingt stades de l’Axios, on trouve l’Achédoros [aujourd’hui le fleuve Gallikos], puis, à quarante stades, la cité de Thessaloniki fondée par Cassandre avec la via Egnatia. Cassandre donna à la cité nouvelle le nom de sa femme, la fille de Philippe II fils d’Amyntas III, et il la peupla des habitants de vingt-six petites cités de la Krouside et des bords du golfe de Thermè qu’il avait abattues/kaqelkÚw, et qui furent ainsi fondues en une seule cité. Thessaloniki est la capitale de la Macédoine actuelle. Parmi ces cités réunies étaient Apollonia, Chalastra, Thermè, Garèskos, Aineia et Kissos", Strabon, Géographie, VII, 8.fragment 21 ; "Ensuite se trouve la cité de Thessaloniki, l’ancienne Thermè. Son fondateur Cassandre lui donna le nom de sa propre femme, fille de Philippe II fils d’Amyntas III, et lui annexa/metoikšw toutes les petites cités des environs, Chalastra, Aineia, Kissos et plusieurs autres", Strabon, Géographie, VII, 8.fragment 24). Denys d’Halicarnasse puise à la même source que Strabon, puisqu’on retrouve les mêmes termes quand il parle incidemment de l’"abaissement/kaqelkÚw" de la petite cité d’Aineia et de l’"annexion/metoikšw" de ses habitants vers la grande cité nouvellement créée de Thessalonique ("[Aineia] perdura jusqu’à la domination des Macédoniens, qui se produisit sous les successeurs d’Alexandre. Sous le règne de Cassandre, elle fut abattue/kaqelkÚw lorsque la cité de Thessalonique fut fondée, et les Ainéates furent annexés/metoikšw à la nouvelle fondation avec beaucoup d’autres", Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines I.49). On note que, si le plan de la ville actuelle conserve bien son tracé romain antique, avec le traditionnel decumanus confondu dans la via Egnatia qui la traverse parallèlement au bord de mer, et le traditionnel cardo correspondant à l’avenue Aristote, le forum se trouvant à l’intersection des deux axes, aucun vestige antérieur à la fin du Ier siècle av. J.-C. n’a été découvert sous ce forum, autrement dit ce forum date d’après la conquête romaine, il n’était pas à l’intérieur de l’enceinte de la cité tracée par Cassandre en -315. L’analyse des gros blocs de schiste vert de la tour du Trigone et des remparts voisins au nord-est de la ville, sur le flanc de la colline de Cata Tepe, révèle qu’ils remontent à l’ère hellénistique, et qu’ils sont de même nature que ceux qui servent de fondations à l’actuel hôpital Gennimatas et à la basilique Saint-Démétrios : ces trois sites permettent de tracer sur une carte la limite sud-est de l’enceinte fortifiée antérieure à la conquête romaine, ils impliquent que tous les vestiges hellénistiques retrouvés au sud de cette enceinte n’étaient pas intégrés à la cité de Cassandre. Parmi ces vestiges, le portique aujourd’hui visible dans le square Navarin près de l’arche de Galère était peut-être proche de l’ancien port mentionné par Tite-Live, où Persée avant sa défaite à Pydna en -168 a voulu incendier ses navires pour éviter qu’ils tombent intacts aux mains des Romains (Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLIV, 10.1-4). A l’opposé, l’imposante bâtisse visible aujourd’hui en contrebas de l’ancien konak de l’époque ottomane (occupé maintenant par le ministère de Macédoine et de Thrace) correspond peut-être au palais de Cassandre ou à l’un de ses proches. Les contours de la cité que nous reconstituons ainsi, trahissent des motivations pratiques : Thessalonique a été fondée en bordure de la via Egnatia (qui ne s’appelait pas encore "Egnatia" !), à l’endroit où celle-ci longeait la mer, au fond du golfe Thermaïque idéal pour y mouiller une flotte, et aisé à protéger car flanqué de la haute colline de Cata Tepe. Quand on élargit l’échelle, on constate que Thessalonique permet des rapides interventions terrestres ou maritimes au sud en longeant la côte thessalienne, autant que des incursions en profondeur au nord vers les Thraces et les Celtes/Gaulois des Balkans, et surtout elle est exactement à mi-chemin entre Philippes à l’est et la région du lac Lynkès à l’ouest. On en déduit que Cassandre a voulu achever la centralisation de l’empire macédonien initiée par Philippe II naguère, très probable concepteur de la future via Egnatia puisque d’un côté Philippes a été fondée par lui pour contrôler la Thrace maritime, et de l’autre côté la Lynkestide marque la limite occidentale de ses conquêtes. Le proconsul Cnaeus Egnatius s’est contenté de prolonger vers Apollonia et Epidamne cette voie préexistante à l’occupation romaine, à laquelle il a donné son nom (la borne conservée au musée archéologique de Thessalonique sous la référence 1940, découverte rue Lagada dans le quartier est de la ville, datée autour de -300, donc peu après la fondation de la cité en -315, semble asseoir cette supposition), une voie utilisée par les Macédoniens pour fluidifier les déplacements à l’intérieur de leur royaume et qui a un temps menacé les légions romaines, de la même façon qu’en Italie un siècle plus tôt le sénateur Appius Claudius Caecus s’est contenté de paver et donner son nom à une voie préexistante à Pyrrhos qui a un temps menacé l’intégrité romaine. Les numismates renforcent l’hypothèse selon laquelle les Romains ont repris à leur compte une administration macédonienne très bien organisée. En effet, selon Polybe, Rome après sa victoire à Pydna en -168 divise le royaume antigonide en quatre territoires autonomes sous l’étroite surveillance de Rome : la Thrace, la Macédoine maritime autour de Thessalonique, la Macédoine terrestre autour de Pella, et la Lynkestide. Or les numismates avancent des monnaies du début du IIème siècle av. J.-C., c’est-à-dire avant la bataille de Pydna et l’occupation romaine, qui prouvent que ce découpage existait déjà à cette date, simplement les quatre territoires ou "mérides" ("mer…j", "division, partie" en grec) étaient alors sous étroite surveillance de la dynastie antigonide : le "premier méride macédonien" ("MAKEDONWN PRWTHS MERIDOS") renvoyait à la région autour d’Amphipolis, le "deuxième méride macédonien" ("MAKEDONWN DEUTERAS MERIDOS") renvoyait à la région entre le fleuve Strymon à l’est et le fleuve Axios à l’ouest, le "troisième méride macédonien" ("MAKEDONWN TRITHS MERIDOS") renvoyait au cœur historique de la Macédoine autour de Pella entre le fleuve Axios au nord et la frontière thessalienne au sud, on subodore l’existence d’un quatrième méride renvoyant à la Lynkestide même si aucune monnaie portant cette mention n’a été retrouvée jusqu’à maintenant. On suppose encore que Philippe II est à l’origine de ce découpage, contraint par l’étendue de ses conquêtes : le territoire soumis à Pella étant trop grand pour maintenir une représentation directe par cités, Philippe II a probablement opté pour une représentation indirecte via ces quatre mérides. En donnant une autonomie à ces quatre mérides après leur victoire à Pydna en -168, les Romains espéraient diviser pour mieux régner sur l’ancien territoire antigonide (comme ils ont reconnu l’autonomie des juifs au Levant pour s’y imposer entre Lagides et Séleucides). Malheureusement pour eux, ils n’ont pas compris que ces quatre divisions n’avaient qu’une fonction administrative et ne reposaient sur aucune spécificité religieuse, politique, culturelle (contrairement aux juifs du Levant), et ont favorisé ainsi par la via Egnatia le déplacement des populations des mérides les plus pauvres vers le méride le plus riche, celui de Thessalonique. A peine un siècle après la dissolution de la dynastie antigonide, en -58, Cicéron s’exile pendant quelques mois à Thessalonique, qu’il considère dans sa lettre du 21 juillet à Atticus comme l’endroit idéal pour obtenir toutes sortes d’informations (Lettres à Atticus III.14), reconnaissant par-là que la ville n’a pas souffert de la fin de la royauté antigonide, au contraire elle est devenue un pôle d’attractivité en plein essor. Quelques années plus tard, en -52, le même Cicéron s’offusquera que cette cité vitale pour la paix romaine a été confiée à un consul aussi léger que Pison, son adversaire politique ("Le peuple des Denselètes [tribu thrace non localisée], demeurée fidèle à l’empire pendant le soulèvement général des barbares de la Macédoine, avaient défendu le préteur Caius Sentius : tu les as combattus de façon injuste et cruelle, transformant ces auxiliaires fidèles en redoutables ennemis. C’est ainsi que les défenseurs de la Macédoine en sont devenus les dévastateurs, ils nous ont traversé lors des collectes d’impôts, ils ont pris nos villes, ravagé nos campagnes, asservi nos alliés, enlevé nos esclaves, emmené nos troupeaux, et les habitants de Thessalonique dans l’impossibilité de défendre leur ville ont été contraints de se retrancher dans leur citadelle", Cicéron, Contre Pison 34 ; "La Macédoine était auparavant moins protégée par des forteresses que par les trophées de plusieurs de nos généraux. Après avoir joui pendant longtemps d’une paix assurée par beaucoup de victoires et de triomphes, elle est maintenant ravagée par les barbares que la cupidité [de Pison] a égarés, les Thessaloniciens au centre de notre empire sont contraints d’abandonner leur ville pour se retrancher dans leur citadelle, et notre voie militaire qui traverse la Macédoine jusqu’à l’Hellespont est non seulement infestée par les incursions des barbares mais encore coupée par les campements des Thraces", Cicéron, Des provinces consulaires 2).

 

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La via Egnatia (juin 2016)