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VI42
VI431
VI42

Le temps perdu

Parodos

Acte I : Origines

Acte II : Les Doriens

Acte III : Sophocle

Le temps gagné

© Christian Carat Autoédition

Acte IV : Alexandre

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Acte V : Le christianisme

Jésus le Mashiah

La fin de règne d’Hérode est bien connue grâce au récit de Nicolas de Damas. Ce Nicolas de Damas est le fils d’un notable grec de Damas appelé "Antipatros" de la fin de l’ère hellénistique, il a joui d’une enfance confortable avec son frère Ptolémée (selon l’article Antipatros A2705 de la Lexicographie de Suidas), il est devenu philosophe aristotélicien (selon deux incidences d’Athénée de Naucratis, Deipnosophistes VI.54 et XIV.66) et s’est illustré comme auteur universaliste très prolixe (il a écrit des tragédies et des comédies, et des traités en grammaire, poétique, rhétorique, musique, mathématiques, selon l’article Nicolas N393 de la Lexicographie de Suidas). Il était le précepteur des enfants de Marc-Antoine et Cléopâtre VII (selon une incidence de Sophrone de Jérusalem rapportée dans l’anthologie Patrologia graeca, 87, 3.54/3622d de l’imprimeur français Jacques-Paul Migne) : on déduit qu’il s’est mis au service d’Hérode après la mort de Marc-Antoine et Cléopâtre VII puisque nous le retrouverons dans notre présent alinéa comme éminence grise d’Hérode après la bataille d’Actium en -31. Son frère Ptolémée quant à lui est devenu l’intendant de la Cour d’Hérode (selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.125). Parmi ses nombreuses œuvres, Nicolas de Damas a écrit notamment une Histoire en cent quarante-quatre livres (selon Athénée de Naucratis, Deipnosophistes VI.54 précité) racontant la fin de règne d’Hérode, que Flavius Josèphe dans ses Antiquités juives a largement copiée-collée.


Selon Nicolas de Damas cité par Flavius Josèphe, Hérode roi d’Israël en -32 a voulu aider Marc-Antoine, l’homme qui a favorisé son accession au trône d’Israël (nous renvoyons sur ce sujet à notre paragraphe précédent), contre Octave. Mais Cléopâtre VII a dissuadé Marc-Antoine d’accepter l’aide d’Hérode. Elle a incité Marc-Antoine à envoyer Hérode contre Malichos Ier roi des Arabes nabatéens, dans l’espoir que les deux rois s’épuisent mutuellement, et d’agrandir son royaume d’Egypte en absorbant, après la victoire contre Octave qui lui semblait certaine, les territoires affaiblis d’Israël et de Nabatène ("[Octave] César s’apprêtait à batailler à Actium contre Marc-Antoine pour l’empire du monde, la cent quatre-vingt-septième olympiade [plus précisément la première année de la cent quatre-vingt septième olympiade, en -32]. Possesseur d’un territoire riche en patûrages et d’un pouvoir et de moyens financiers étendus, Hérode leva un contingent et montra beaucoup de zèle pour aider Marc-Antoine. Mais celui-ci lui signifia ne pas avoir besoin de son aide en lui ordonnant de marcher contre les Arabes qui s’étaient mal comportés. Cet ordre fut suggéré par Cléopâtre VII, qui espérait profiter de l’affaiblement mutuel des deux adversaires. Respectant l’ordre de Marc-Antoine, Hérode fit demi-tour et rassembla ses soldats pour envahir les Arabes", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.109-111), Cléopâtre VII a même demandé à Athénion son gouverneur local en Galilée, installé à Sepphoris/Tsipori, de suivre les deux rois afin de s’assurer qu’aucun des deux ne prenne l’ascendant sur l’autre ("[Le stratège Athénion] commandait ce territoire [la Galilée] au nom de Cléopâtre VII et, hostile à Hérode, veillait au déroulement des opérations avec un plan bien arrêté : si les Arabes résistaient il n’interviendrait pas, s’ils étaient battus (ce qui arriva) il repousserait les juifs avec des troupes locales", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.116). Malheureusement pour Cléopâtre VII, les événements n’ont pas tourné dans le sens qu’elle espérait. De façon aberrante, dans le même temps qu’ils ont lutté côte-à-côte via leurs contingents juifs et arabes envoyés en Grèce ensemble pour soutenir Marc-Antoine contre Octave à Actium en -31 (selon Plutarque, Vie de Marc-Antoine 61 précité), les deux rois Hérode et Malichos Ier se sont retrouvés face-à-face lors d’une première bataille à Dion (aujourd’hui le site archéologique de Tell al-Achari à l’ouest de Tafas en Syrie, 32°44'36"N 36°00'50"E), qui a tourné à l’avantage d’Hérode ("Sa cavalerie et son infanterie prêtes, [Hérode] se transporta sous les murs de Dion où les Arabes s’étaient rassemblés, informés des préparatifs militaires de leur adversaire. Une bataille meurtrière eut lieu, dont les juifs sortirent vainqueurs", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.111). Une seconde bataille a eu lieu plus loin vers l’est, à Kanatha (qui a conservé son nom sous la forme "Qanawat" en Syrie, 32°45'15"N 36°37'04"E), où les Arabes ayant survécu à leur défaite à Dion se sont réfugiés, et où ils auraient été anéantis par Hérode sans l’intervention du gouverneur grec Athénion ("Après leur défaite [à Dion], les Arabes se rassemblèrent dans la cité fortifiée de Kanatha en Koilè-Syrie. Hérode l’apprit et marcha vers eux avec le gros de ses forces. Arrivé dans un endroit favorable [dans sa Guerre des juifs I.368 où il raconte le même épisode, Flavius Josèphe nomme cet endroit "Ormiza/Ormiza", non-localisé], il s’y installa dans l’attente d’une occasion favorable. Beaucoup de juifs maugréèrent, désirant affronter les Arabes au plus vite, sûrs de leur supériorité tactique, surtout ceux qui avaient participé à la précédente bataille où leurs adversaires avaient à peine combattu. Face à la grogne et à l’ardeur de ses soldats, le roi décida de profiter de leurs bonnes dispositions, il déclara être aussi résolu qu’eux et se mit à leur tête, en armes, tandis que tous les régiments se placèrent. Les Arabes résistèrent un temps mais, effrayés par l’allant vigoureux des juifs, ils reculèrent, puis s’enfuirent en masse. Ils auraient été taillés en pièces si le stratège Athénion n’avait pas trahi Hérode et les juifs. […]. Quand il vit les juifs fatigués et persuadés d’avoir gagné la bataille, il les chargea brusquement. Il commit un grand carnage, les juifs ayant dépensé toute leur ardeur contre leurs adversaires et s’occupant à fêter leur victoire dans se méfier, ils furent vite débordés par l’attaque, accablés de coups, dans un réduit pierreux inadapté à leurs chevaux mais bien connu par leurs assaillants. En les voyant en si mauvaise position, les Arabes reprirent courage, ils revinrent sur leurs pas et massacrèrent les juifs en déroute. Ces derniers dispersés subirent des pertes importantes de tous les côtés, peu d’entre eux purent se regrouper dans le camp. Désespérant de l’issue du combat, le roi Hérode partit à cheval pour quérir du secours, mais il n’arriva pas à temps malgré sa hâte, et le camp des juifs fut pris. Ainsi contre tout attente les Arabes eurent le bonheur de remporter la victoire alors qu’ils en étaient très loin, et d’anéantir beaucoup de leurs adversaires", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.112-119). Contemporaine de la bataille d’Actium en Grèce en -31, cette campagne militaire d’Hérode jusqu’à Kanatha/Qanawat est aussi contemporaine du séisme dévastateur que nous avons évoqué dans notre paragraphe précédent, quand nous avons parlé de Qumran, qui en a été temporairement ruiné. Stoppé militairement par la trahison du gouverneur Athénion, et contraint de revenir vers l’ouest afin de gérer son pays touché par le séisme, Hérode envoie une députation vers Malichos Ier avec une proposition d’armistice. Mais Malichos Ier, estimant l’occasion idéale de prendre sa revanche, massacre les députés juifs et lance les survivants de son armée piller le territoire d’Israël ("A l’époque de la bataille d’Actium, la septième année du règne d’Hérode [en -30], la Judée fut éprouvée par un séisme sans précédent. Beaucoup de bêtes périrent, environ trente mille personnes furent écrasées par la chute de leurs maisons, mais les soldats qui campaient en plein air survécurent. A cette nouvelle, dont l’ampleur fut exagérée par ceux qui voulaient flatter leur haine, les Arabes espérèrent que, le territoire étant ravagé et les habitants anéantis, la conquête en serait aisée. Ils exécutèrent les ambassadeurs juifs venus conclure la paix suite aux derniers événements, et marchèrent pleins d’ardeur contre l’armée juive", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.121-124). Hérode adresse alors à ses soldats un long discours rapporté par Nicolas de Damas, que Flavius Josèphe recopie aux paragraphes 127 à 146 livre XV de ses Antiquités juives. Hérode commence par dénoncer la perfidie naturelle des Arabes… oubliant à l’occasion sa propre origine arabe édomite/iduméenne. Il montre en la circontance sa grande habileté politique : il fusionne son intérêt à celui du peuple juif pour devenir pleinement roi d’Israël, en rejetant son origine arabe et en prônant l’union sacrée pour défendre la patrie juive il vise la reconnaissance des juifs qui jusqu’alors le regardaient comme un usurpateur, comme un fantoche des Romains animé seulement par son intérêt personnel ("Vous connaissez la perfidie des Arabes : ils se sont toujours conduits envers tous avec toute la déloyauté qu’on peut attendre d’un peuple barbare ignorant Dieu, mais ce sont surtout nous qu’ils envient et convoitent, guettant notre embarras pour nous attaquer à l’improviste", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.130). Hérode explique avoir défendu les Arabes nabatéens contre Marc-Antoine et Cléopâtre VII qui voulaient envahir leur territoire, et déplore qu’en remerciement les Arabes nabatéens se jettent sur le territoire d’Israël momentanément affaibli par le séisme. Il dénonce la stratégie de Cléopâtre VII, et déclare vouloir s’y soustraire : "Cléopâtre VII a voulu nous opposer, Israélites contre Nabatéens, et profiter de notre opposition, or, si nous Israélites avons bien compris son calcul, les Nabatéens en revanche n’ont rien compris, ils croient se grandir en nuisant à Israël sans voir qu’ils se nuisent à eux-mêmes, car en nous abattant ils abattront le dernier obstacle empêchant Cléopâtre VII et son amant Marc-Antoine de les envahir". En accusant ainsi Cléopâtre VII, il prend ses distances avec Marc-Antoine et prépare son basculement du côté d’Octave ("Quand [les Arabes nabatéens] ont risqué de perdre leur indépendance et de tomber sous la domination de Cléopâtre VII, qui les a délivrés de cette menace, sinon nous ? Mon amitié avec [Marc-]Antoine, lui-même bien disposé à notre égard, leur ont épargné un malheur irrémédiable. [Marc-]Antoine s’est efforcé de ne pas éveiller notre défiance, il voulait néanmoins donner des morceaux des deux royaumes [d’Israël et de Nabatène] à Cléopâtre VII. C’est encore moi qui ai négocié l’affaire, offrant des nombreux cadeaux sur mes propres biens pour garantir la sécurité aux deux parties. J’ai donné deux cents talents, je me suis porté garant pour deux cents autres, que Cléopâtre VII a pris. Ainsi les Arabes nous ont lésés, alors qu’aucune règle ne contraint les juifs à payer à quiconque un tribut ou une dîme sur ce que notre territoire produit, encore moins à des gens que nous avons sauvés. Il est très injuste que les Arabes, après avoir avoué qu’ils nous devaient leur salut entre protestations et remerciements, nous causent du tort en nous dépouillant, alors que nous sommes leurs amis et non pas leurs ennemis. On doit être sincère même avec ses pires ennemis, on doit l’être avec ses amis, mais chez ce peuple rien n’existe au-dessus du gain d’où qu’il vienne, il ne considère pas l’injustice comme blâmable si elle peut lui apporter un profit", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.131-134). Il conclut sur l’infériorité des Arabes, dans les affaires diplomatiques puisqu’ils ne respectent pas l’immunité des députations étrangères, qu’ils massacrent ("En égorgeant nos envoyés, [les Arabes nabatéens] ont commis un acte parfaitement déloyal, pour les Grecs autant que pour les barbares. Les Grecs considèrent en effet que les hérauts sont sacrés et inviolables. Et nous-mêmes avons reçu nos plus belles doctrines et nos plus saintes lois par des envoyés célestes de Dieu, grâce à eux le nom de Dieu est apparu aux hommes et apaise les conflits. Quel plus grand sacrilège peut-on commettre que tuer des envoyés chargés de justice ? Comment pourraient-ils encore être prospères dans le domaine civil et victorieux dans le domaine militaire après un tel attentat ?", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.136-137), et dans le domaine militaire puisque, incapables de vaincre sur le champ de bataille comme l’ont prouvé les deux derniers affrontements à Dion et à Kanatha, ils recourent à une ruse déloyale en attaquant leur adversaire affecté par un coup du sort ("Ne les avons-nous pas vaincus dans la première bataille ? Et lors de la seconde rencontre ils n’ont même pas attendu le choc, ils se sont enfuis, incapables de supporter notre élan et notre vaillance, nous étions vainqueurs, et alors Athénion nous a attaqués sans aucune déclaration de guerre. Dans ce second affrontement, ont-ils montré du courage, ou encore de la déloyauté et de la ruse ? Pourquoi nous décourager sur les motifs qui devraient nous donner les plus grandes espérances ? Pourquoi redouter des hommes qui ont toujours été vaincus en combat régulier et qui, quand la victoire se présente, ne la remportent que par perfidie ?", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.139-140). Il retourne la situation en présentant le séisme de façon positive, en vantant le courage de ses soldats : "Soit vous pensez que ce séisme est un phénomène naturel, comme les Grecs l’enseignent, soit vous pensez qu’il est un signe envoyé par Yahvé, dans les deux cas ce cataclysme est un encouragement à la résistance contre l’envahisseur nabatéen, parce que ses victimes ont été des couards qui se sont crus à l’abri dans leur maison, tandis que vous qui m’accompagnez depuis Dion et Kanatha êtes indemnes et victorieux" ("La catastrophe n’est nullement un signe de la colère divine, comme le croient quelques-uns, c’est un phénomène ponctuel, un cataclysme naturel. Et même si on pense que Dieu a causé ce désastre, on doit penser aussi qu’il l’a terminé, satisfait du résultat obtenu, car s’il avait voulu nous punir davantage il l’aurait prolongé. Dieu veut la guerre parce qu’il la trouve juste, la preuve : le séisme a tué quelques-uns restés au pays, mais il n’a touché aucun soldat, Dieu a signifié ainsi que si tous les hommes avec femmes et enfants étaient partis au front on ne compterait aucune victime", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.144-145). Il poursuit et intercepte l’armée arabe nabatéenne près de Philadelphie (nom grec de l’antique Rabath-Ammon durant l’ère hellénistique, aujourd’hui Amman en Jordanie, 31°57'14"N 35°56'05"E : "Ce discours releva beaucoup le courage des juifs, qui demandèrent à retourner au combat. Après avoir offert les sacrifices suivant les rites, Hérode leva en hâte le camp, franchit le Jourdain et marcha contre les Arabes", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.147 ; c’est dans sa Guerre des juifs I.380-385, où il raconte le même épisode, que Flavius Josèphe dit que la rencontre a lieu près de Philadelphie/Rabath-Ammon/Amman), qu’il écrase ("Ayant installé son camp près des ennemis, il jugea utile de s’emparer d’une fortification située entre les deux armées, pour y lancer la bataille au plus vite ou pour sécuriser son camp. Les Arabes eurent la même idée. La place fut donc disputée d’abord dans une escarmouche, puis avec des forces plus nombreuses de chaque côté. Les Arabes vaincus battirent en retraite. Ce succès donna grand espoir aux juifs. Les troupes [texte manque ; on peut reconstituer le texte manquant à partir de la Guerre des juifs I.380-385 où Flavius Josèphe raconte la même bataille : Hérode lance son armée contre les survivants arabes regroupés autour de leur chef Elthemos, assiégés, démoralisés et refusant une nouvelle bataille] refusant tout nouvel affrontement. Alors [Hérode] plein d’audace arracha leurs palissades pour se rapprocher des Arabes, pour les forcer à sortir de leurs retranchements. Ceux-ci s’élancèrent en désordre, sans ardeur ni espoir de vaincre, ils tentèrent néanmoins d’aller au contact en jouant de leur nombre et de leur témérité. La lutte fut très vive. Les morts furent nombreux des deux côtés. Finalement les Arabes lâchèrent pied et s’enfuirent. Beaucoup périrent en s’échappant, non seulement de la main de l’ennemi mais encore par leur propre faute, les uns écrasés par la masse désordonnée des fuyards, les autres en tombant sur leurs propres armes. Ils perdirent cinq mille hommes. Les survivants se réfugièrent dans leurs retranchements, qui n’étaient qu’un salut temporaire car tout manquait, surtout l’eau", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.148-153). Les derniers combattants arabes réclament une trève, mais Hérode, arguant du massacre de ses députés à Dion peu de temps auparavant, la leur refuse. Une partie des Arabes se rend, l’autre se lance dans un dernier assaut suicidaire ("Réduits à cette triste situation, les Arabes envoyèrent des parlementaires vers Hérode, d’abord pour demander la suspension des hostilités, puis, pressés par la soif, pour déclarer accepter la reddition à condition d’être immédiatement libérés. Mais Hérode repoussa les parlementaires, et les offres de rançon pour les prisonniers [Flavius Josèphe, Guerre des juifs I.384, qui rapporte le même épisode, précise que ces offres de rançon sont importantes puisqu’elles s’élèvent à cinq cents talents, soit davantage que les quatre cents talents qu’Hérode a donnés à Cléopâtre VII en faveur des Arabes nabatéens selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.132 précité, ce qui renseigne sur la profondeur de la rancœur d’Hérode envers les Arabes nabatéens] et toutes les autres propositions négociées, si ardent était son désir de vengeance après leur conduite déloyale envers les juifs. Contraints pour toutes ces raisons et surtout par la soif, beaucoup sortirent et se livrèrent à la captivité et aux chaînes. Cinq jours plus tard, on compta quatre mille prisonniers. Le sixième jour, tous ceux qui restaient résolurent une sortie en masse contre l’ennemi, préférant mourir plutôt que périr misérablement l’un après l’autre. Ils sortirent résolument de leurs retranchements, mais furent incapables de combattre. Affaiblis physiquement et moralement, ils ne résistèrent pas efficacement, regardant la mort comme un bonheur et la vie comme une calamité. Au premier choc, sept mille tombèrent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.155-158).


La victoire à Actium remportée en -31 par Octave, qui en -30 débarque son armée sur le continent asiatique, traverse l’Anatolie et avance désormais vers la Syrie en direction de l’Egypte où Marc-Antoine et Cléopâtre VII se sont retranchés, met Hérode, protégé et ami de Marc-Antoine, dans une situation périlleuse. Les adversaires d’Hérode espèrent qu’il sera renversé bientôt par le vainqueur Octave ("[A la suite de la victoire d’Octave sur Marc-Antoine à Actium,] la position d’Hérode parut désespérée à lui-même et aux ennemis et amis qui l’entouraient, on pensait qu’il subirait les conséquences de sa très étroite amitié avec [Marc-]Antoine. Ses amis le croyaient perdu, ses ennemis feignaient publiquement de partager ses angoisses mais se réjouissaient en secret en espérant une révolution à leur profit", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.162-163). Hérode en est bien conscient. Il sait notamment que le vieux Hyrcan II, qui n’est pas un personnage revendicatif mais qui porte dans ses veines le sang de la famille royale asmonéenne qu’Hérode a supplantée sur le trône d’Israël, pourrait être utilisé par des comploteurs afin de le chasser du trône et de le remplacer comme souverain fantoche. Il décide donc de mettre Hyrcan II à mort ("Hyrcan II restant le dernier à porter le prestigieux sang royal, Hérode voulut se débarrasser de lui, estimant ainsi garantir sa sécurité sur le trône en empêchant ce rival d’y prétendre légitimement si lui-même gardait la vie sauve, ou souhaitant jalousement éliminer le seul candidat possible à la royauté si lui-même était condamné par César [Octave]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.164). Selon Nicolas de Damas cité par Flavius Josèphe, Alexandra fille d’Hyrcan II et mère de Mariamné (épouse d’Hérode) est à l’origine d’un complot visant au renversement d’Hérode : Alexandra a envoyé une lettre au roi nabatéen Malichos Ier dans laquelle Hyrcan II lui proposait une alliance, mais Hérode a été informé de cette lettre, et en a tiré prétexte pour exécuter Hyrcan II ("Hyrcan II avait un caractère pacifique. Il ne s’était jamais mêlé des affaires et n’avait jamais tramé des manœuvres, résigné à sa fortune, se contentant de ce qu’elle lui apportait. Au contraire Alexandra, ambitieuse, incapable de réfréner son désir d’un changement, suppliait son père de ne plus accepter les injustices qu’Hérode infligeait à leur famille, elle l’exhortait à se mettre en retrait afin d’alimenter des espoirs futurs. Elle le pria d’écrire à Malichos Ier le chef des Arabes pour lui demander asile : après leur exil, Hérode étant mal engagé face à la colère de César [Octave], le pouvoir leur reviendrait par le sang et par la sympathie du peuple. Hyrcan II repoussa ce conseil. Mais Alexandra, avec sa passion de l’intrigue et sa ténacité de femme, le relança jour et nuit, en insistant sur les mauvaises intentions d’Hérode à leur égard. Elle réussit à le convaincre de donner à Dositheos, un de ses amis, une lettre priant l’Arabe de leur envoyer une escorte de cavaliers pour l’emmener jusqu’au lac Asphaltite [la mer Morte] à trois cents stades du territoire de Jérusalem. Il avait confiance en Dositheos, qui lui était dévoué autant qu’à Alexandra, et qui avait une bonne raison de se venger d’Hérode puisque Joseph avait été exécuté à cause du roi [Joseph a été tué du côté de Jéricho en -38 lors d’une opération près de Jéricho au service de son frère cadet Hérode ; on ignore quelle alliance ou quelle amitié reliait Dositheos à Joseph le frère d’Hérode] et son frère avait été tué auparavant à Tyr par ordre de [Marc-]Antoine [cet événement datant de -41 est évoqué par Flavius Josèphe, Antiquités juives AJ XIV.327-329]. Pourtant cela ne retint pas Dositheos de trahir Hyrcan II, calculant avoir moins à gagner avec ce dernier qu’avec le roi. Il transmit la lettre à Hérode. Celui-ci le remercia pour sa loyauté, et lui demanda d’envoyer à Malichos Ier la lettre pliée et scellée de nouveau, et de lui communiquer la réponse de Malichos Ier dont il voulait connaître la position. Dositheos s’acquitta avec zèle de la mission. L’Arabe répondit être disposé à accueillir Hyrcan II, sa suite et tous ses partisans juifs, à envoyer une troupe pour protéger leur fuite, à accorder à Hyrcan II tout ce qu’il voulait. Quand Hérode eut cette seconde lettre dans les mains, il convoqua Hyrcan II pour l’interroger sur ses engagements avec Malichos Ier, Hyrcan II nia, alors Hérode montra leur correspondance au Sanhédrin, puis il condamna Hyrcan II à mort. Je rapporte ici les Mémoires du roi Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.165-174). Selon une autre version rapportée par Flavius Josèphe, c’est Hyrcan II qui, en avouant à Hérode avoir reçu des cadeaux de Malichos Ier, se serait condamné lui-même ("Mais d’autres historiens ne s’accordent pas avec cette version. Ils disent qu’Hérode a tué Hyrcan II non pas par les raisons alléguées mais par une accusation insidieusement intentée. Voici leur récit. Au cours d’un banquet, lors d’une conversation où rien ne pouvait éveiller le soupçon, Hérode demanda à Hyrcan II s’il avait reçu des lettres de Malichos Ier. Hyrcan II répondit avoir reçu des lettres de salutation. Hérode lui demanda ensuite s’il en avait reçu des cadeaux. Hyrcan II répondit que Malichos Ier lui avait envoyé seulement quatre chevaux. Cela aurait suffi à Hérode pour l’accuser de corruption et de trahison, et ordonner de l’étrangler. Comme preuves qu’Hyrcan II ne méritait nullement sa condamnation, on allègue la douceur de son caractère, le fait que ni dans sa jeunesse ni quand il fut roi [erreur : Hyrcan II n’a jamais été roi, il a laissé le trône à son frère Aristobule II en -67, se contentant du poste de Grand Prêtre, comme nous l’avons vu dans notre paragraphe précédent] il ne montra de témérité ni d’audace, que durant on règne même il confia le gouvernement à Antipatros [père d’Hérode], de plus il avait alors dépassé les soixante-dix ans [le texte porte ici "quatre-vingt/Ñgdo¹konta ans", nous corrigeons en "soixante-dix/˜bdom¹konta ans" graphiquement proche, en effet Alexandre Ier est mort en -103, sa veuve Salomé-Alexandra s’est remariée avec Alexandre Jannée frère d’Alexandre Ier, donc Hyrcan II, fils de Salomé-Alexandra et d’Alexandre Jannée, est né au plus tôt en -102, donc il a environ soixante-douze ans lors de son exécution par Hérode en -30], il jugeait incontestable le pouvoir d’Hérode puisqu’il avait abandonné les juifs qui le vénéraient au-delà de l’Euphrate pour se soumettre sans restriction aux ordres d’Hérode [prisonnier des Parthes en -40, Hyrcan II a retrouvé la liberté quand Hérode a repris Jérusalem en -37, comme nous l’avons raconté dans notre paragraphe précédent], il est par conséquent invraisemblable qu’il se soit impliqué dans une conspiration, ce n’était pas dans son tempérament, cette accusation n’a été qu’un prétexte fabriqué par Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.174-178). Peu importe. Hyrcan II est exécuté par Hérode, qui séquestre sa belle-mère Alexandra et son épouse Mariamné dans la forteresse Alexandreion/Sartaba pour les empêcher de continuer à comploter, puis qui part vers Rhodes pour y rencontrer Octave ("Après s’être ainsi débarrassé d’Hyrcan II, Hérode fut obligé de se rendre en hâte auprès de César [Octave], sans grand espoir de survivre à cause de son amitié avec [Marc-]Antoine. Il soupçonnait Alexandra de vouloir profiter des circonstances pour détacher le peuple de lui et susciter des troubles menaçant sa couronne, il confia donc la direction des affaires à son frère Phéroras, et envoya sa mère Kypris, sa sœur [Salomé] et tous ses enfants à Massada en commandant à son frère de prendre le pouvoir si lui-même ne revenait pas. A Alexandreion il installa sa femme Mariamné, qui ne s’entendait pas avec sa belle-sœur [Salomé, sœur d’Hérode] ni avec sa belle-mère [Kypris, mère d’Hérode] et ne pouvait pas partager son quotidien avec elles, accompagnée de sa mère Alexandra [fille d’Hyrcan II]. Il confia leur garde à son intendant Joseph et à l’Ituréen Soaimos, dévoués depuis toujours : officiellement ils servaient les deux femmes, officieusement ils les surveillaient. Hérode leur avait ordonné, dans l’hypothèse de son trépas, de tuer ces deux femmes et de porter ses fils sur le trône, de concert avec son frère Phéroras. Ces instructions données, il partit pour Rhodes, où il devait rencontrer César [Octave]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.183-187). Notons qu’à peine Hérode parti, Alexandra et sa fille Mariamné ne cachent plus leur amertume, et leur détermination à chasser Hérode du trône : elles sympathisent avec leurs geôliers, qui finissent par relâcher les mesures de surveillance et même par adhérer à leur projet de putsch ("Persuadées avec raison d’avoir été enfermées non pas pour leur sécurité mais pour être épiées et privées d’accès à tout ce qui leur appartenait, [Mariammé et Alexandra] furent vivement irritées. Mariammé était convaincue que l’amour du roi était une duperie où il ne cherchait que son propre intérêt, et elle était sûre que la mort d’Hérode causerait sa propre mort. Soupçonnant les instructions données à Joseph, elle ne négligea rien pour gagner ses geôliers, surtout Soaimos dont elle savait que tout dépendait. Au début il resta inflexible et se conforma à toutes les directives d’Hérode, mais les deux femmes l’entourèrent patiemment par leurs discours et leurs présents, il se laissa fléchir peu à peu, et il finit par leur révéler toutes les instructions du roi, calculant qu’il ne risquait rien si Hérode revenait avec un pouvoir affaibli, qu’au contraire il deviendrait un protégé des deux femmes confortées dans leur rang ou même promues par leur accession au trône ou leur proximité avec le nouveau roi, ou, si Hérode revenait après avoir bien arrangé ses affaires, celui-ci ne pourrait rien refuser à sa femme dont il était follement amoureux. Tels furent les motifs qui le poussèrent à révéler les ordres reçus. Mariamné les apprit avec amertume. Elle se demanda comment mettre fin au danger de sa vie avec Hérode. Elle s’emporta contre le roi, priant pour qu’il échoue dans sa mission, jugeant qu’en cas de réussite il deviendrait insupportable. Elle commença à montrer clairement ses sentiments, sans chercher à les cacher", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.203-208). Pendant ce temps, Hérode arrive à Rhodes. Devant Octave, il joue la carte de la franchise : "Oui, j’ai été un ami de Marc-Antoine. Et je suis toujours son ami, parce que je suis fidèle en amitié, je ne suis pas un opportuniste. Je me livre donc à ton jugement". Il joue aussi la carte de l’allié de Rome toujours menacé par Cléopâtre VII : "O Octave, nous avons une ennemie en commun : Cléopâtre VII, j’ai demandé à mon ami Marc-Antoine de s’en séparer mais hélas il ne m’a pas écouté, résultat il s’est perdu, quant à moi j’ai combattu Malichos Ier pour elle et elle m’a trahi en envoyant son gouverneur Athénion à Kanatha contre moi, elle m’a perdu aussi, c’est elle la vraie responsable de la situation, elle a manœuvré contre toi, contre Marc-Antoine et contre moi" ("Quand il eut débarqué, [Hérode] ôta son diadème sans perdre sa dignité. Et quand il fut admis devant César [Octave], il s’appliqua à montrer sa grandeur d’âme. Au lieu de supplier comme on s’y attendait, au lieu de s’abaisser aux prières comme un coupable, il rendit compte de tous ses actes sans s’excuser. Il déclara à César [Octave] avoir entretenu une étroite amitié avec [Marc-]Antoine, avoir souhaité sa victoire, avoir été empêché de le rejoindre avec ses troupes à cause d’une diversion des Arabes, lui avoir envoyé argent et provisions, ce qui constituait un minimum “car lorsqu’on se prétend l’ami d’un homme et qu’on le reconnaît comme bienfaiteur on doit se donner corps et âme, assurer ses biens, partager ses dangers”, or il estimait ne pas lui avoir donné suffisamment, du moins il avait bien agi en lui restant fidèle après la défaite d’Actium, en ne le trahissant pas sous prétexte que la Fortune change de camp, en demeurant pour [Marc-]Antoine un conseiller avisé à défaut d’être un allié utile, en lui montrant la mort de Cléopâtre VII comme le seul moyen de se sauver et de ne pas tout perdre. “Celle-ci disparue, ajouta Hérode, il aurait eu une chance de conserver son empire et de conclure avec toi un accord mettant fin à votre différend, mais il n’a pas voulu examiner aucun de mes arguments, il a préféré n’écouter que son imprudence, pour son malheur et pour ton grand avantage. Aujourd’hui, si dans ta colère contre [Marc-]Antoine tu condamnes mon zèle pour lui, je ne désavoue pas ma conduite, je ne rougis pas d’exprimer publiquement mon attachement pour lui. Et si tu baisses ton masque [c’est-à-dire : "si tu apaises ta colère contre Marc-Antoine"], vois comment je me comporte avec mes bienfaiteurs et quel ami je suis, ma conduite passée te renseignera sur moi. Ton nom qui remplacera le sien deviendra celui de ma solide amitié que tu apprécieras autant que lui", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.187-193 ; on note qu’en la circonstance Hérode réactualise momentanément la politique séculaire des autorités juives durant l’ère hellénistique : contre l’hellénisme qui a séduit les jeunes générations de juifs au point de les détourner de la Torah au profit du gymnase et de la philosophie, ces autorités juifs ont développé un partenariat avec Rome, Hérode renouvelle ce partenariat en vantant l’alliance entre son royaume et Rome, alias Octave et Marc-Antoine réunis, contre la Grecque Cléopâtre VII). Son argumentation convainc Octave, qui juge opportun de laisser Hérode sur le trône d’Israël afin d’y maintenir l’ordre pendant que lui-même sera occupé en Egypte contre les débris de l’armée de Marc-Antoine et contre Cléopâtre VII. C’est ainsi qu’Hérode, contre toute attente, au grand dam de ses adversaires, notamment de sa belle-mère Alexandra et de son épouse Mariamné, reste roi d’Israël et revient en Judée sous la protection d’Octave et de l’armée romaine conquérante ("Ce discours sincère impressionna César [Octave], qui avait l’esprit large et généreux. Les raisons dont on accablait Hérode, devinrent pour César [Octave] une justification de lui accorder sa bienveillance. Il lui rendit son diadème, l’exhorta à s’attacher à lui-même autant qu’à [Marc-]Antoine hier, et lui prodigua les honneurs […]. Heureux d’avoir été l’objet d’une aussi flatteuse réception, Hérode fut consolidé sur son trône contre toute attente, grâce à la magnanimité de César [Octave], et à un sénatus-consulte des Romains que celui-ci lui obtint pour plus de sécurité. Puis il accompagna César [Octave] et ses amis vers l’Egypte, les comblant de cadeaux au-delà de ses moyens, se montrant d’une rare générosité. […]. Ensuite il revint en Judée, plus honoré et plus indépendant que jamais, à la stupéfaction de tous ceux qui avaient prévu un résultat contraire, semblant encore une fois sortir du danger avec plus de splendeur grâce à la protection divine", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.194-198).


C’est à cette époque que commencent les brouilles familiales, qui s’amplifieront jusqu’à la mort d’Hérode, objet du présent alinéa. Hérode a eu pour première épouse Doris, qui lui a donné un fils : Antipatros. Ensuite, nous l’avons vu dans notre paragraphe précédent, il a épousé Mariamné petite-fille d’Hyrcan II, qui lui a donné deux fils : Alexandre et Aristobule. Quand il revient de Rhodes, Hérode constate rapidement que Mariamné boude, et comprend qu’elle aurait préféré qu’il meure, exécuté par Octave. Il conclut qu’après avoir éliminé le grand-père Hyrcan II, il doit se méfier de la petite-fille Mariamné, et peut-être l’éliminer aussi ("Sitôt revenu de ce voyage dont le succès avait dépassé toutes ses espérances, Hérode courut pour embrasser et annoncer la nouvelle de l’heureux dénouement à sa femme, lui en réservant la primeur par amour. Mais Mariamné, en l’écoutant raconter ses succès, éprouva davantage de mécontentement que de joie, et ne put cacher ses sentiments. Enflée de sa dignité, de l’orgueil persistant de sa haute naissance, elle répondit par des soupirs aux empressements d’Hérode et affecta une mine plus chagrine que joyeuse. Ces sentiments non plus soupçonnés mais ouvertement constatés troublèrent Hérode. Il s’inquiéta de voir l’aversion non-dissimulée de sa femme à son égard. Il s’en indigna, et, impuissant à maîtriser son amour, à rester longtemps irrité ou réconcilié, bascula d’un extrême à l’autre, toujours dans la perplexité. Flottant entre la haine et l’amour, plusieurs fois sur le point de punir Mariamme de son dédain, l’empire que cette femme avait sur son âme le dissuadait de s’en séparer. Il renonça finalement à la satisfaction d’une mise à mort vengeresse, de peur que ce châtiment fût involontairement plus dur pour lui-même que pour elle", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.209-212). Il est retenu de passer à l’acte par la nécessité d’accueillir dignement Octave qui, arrivé en Syrie, doit passer par le royaume d’Israël pour gagner l’Egypte ("[Hérode] s’occupa vite de recevoir César [Octave], qui devait passer avec ses troupes de Syrie en Egypte. Dès que celui-ci arriva, il le reçut à Ptolémaïs avec toute la magnificence royale, distribua des présents de bienvenue à son armée et lui fournit en abondance tout le nécessaire. Il fut désormais compté parmi les plus fidèles amis de César [Octave], qu’il accompagna à cheval dans les revues de troupes, et qu’il hébergea avec ses amis dans cent cinquante chambres ornées et meublées somptueusement. Et quand l’armée traversa le désert, il pourvut à ses besoins. Ni le vin, ni l’eau encore plus indispensable aux soldats, ne firent défaut. Il donna à César [Octave] huit cents talents. Dans tous ces bons offices, il se montra plus généreux et plus magnifique que ne le laissaient prévoir les ressources de son royaume", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.199-200). La rancœur d’Hérode envers Mariamné s’accroit non seulement parce que Mariamné ne cache plus son dégoût pour son mari, mais encore parce que Kypris et Salomé, respectivement mère et sœur d’Hérode, multiplient les médisances contre Mariamné. Hérode est encore retenu de passer à l’acte par la nouvelle de la mort de Marc-Antoine et de Cléopâtre VII. Il abandonne momentanément ses affaires privées pour se rendre en urgence en Egypte auprès d’Octave ("Sa sœur [Salomé] et sa mère [Kypris] trouvèrent l’occasion excellente pour donner libre cours à leur haine contre Mariamné. Dans leurs entretiens, elles excitèrent Hérode par de graves accusations, pour susciter chez lui aversion et jalousie. Il écoutait ces propos, qu’il cru, sans toutefois trouver le courage d’agir contre sa femme. Mais ses dispositions envers Mariamné se dégradèrent, la discorde s’enflamma entre eux, Mariamné exprimant clairement ses sentiments, et lui-même sentant chaque jour son amour muer en colère. Il était sur le point d’accomplir un acte irréparable, quand on annonça que César [Octave] était vainqueur et que la mort de [Marc-]Antoine et de Cléopâtre VII le rendait maître de l’Egypte. Hérode laissa en l’état ses affaires domestique pour se hâter de le rejoindre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.213-215). En remerciement de sa soumisson et de son accueil, Octave lui donne une partie des territoires sud-levantins qui appartenaient à la défunte Cléopâtre VII. Hérode hérite ainsi des cités d’Hippos (site archéologique à l’est du lac de Galilée, 32°46'43"N 35°39'36"E), Gadara/Umm Qeis (32°39'19"N 35°40'45"E), Samarie (32°16'37"N 35°11'33"E), Gaza, Anthedon (site archéologique dans le quartier nord de Gaza, 31°32'28"N 34°27'10"E), Joppé/Jaffa et le lieu-dit Tour-de-Straton. Puis il raccompagne Octave depuis l’Egypte jusqu’à Antioche ("Arrivé en Egypte, Hérode eut avec César [Octave] des entretiens cordiaux, comme un ami déjà ancien, et fut comblé d’honneurs. César [Octave] lui donna quatre cents Galates de la garde du corps de Cléopâtre VII, lui rendit le territoire que cette reine lui avait ôté, et ajouta à son royaume Gadara, Hippos, Samarie, et, sur le littoral, Gaza, Anthedon, Joppé et Tour-de-Straton. Ces beaux succès rehaussèrent encore l’importance d’Hérode. Il accompagna César [Octave] jusqu’à Antioche, puis revint chez lui", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.217-218). Quand il revient à Jérusalem en -29, il retrouve l’ambiance domestique glauque qu’il a quittée peu de temps auparavant ("Autant à l’extérieur les choses tournaient à son avantage, autant dans sa maison ses affaires lui causaient des souffrances, surtout son mariage qui l’avait rendu si heureux naguère. Il éprouvait pour Mariamné un amour comparable à celui des amants les plus célèbres. Celle-ci, par ailleurs chaste et fidèle à son époux, mais coquette et fière, en jouait. Elle savait qu’Hérode était esclave de sa passion, et, oubliant qu’elle n’était que la sujette d’un maître, elle l’offensait souvent gravement. Hérode tournait tout à la plaisanterie et supportait ses incartades avec fermeté, mais Mariamné raillait aussi ouvertement la mère [Kypris] et la sœur [Salomé] du roi sur leur origine roturière et parlait d’elles de façon injurieuse. Ces femmes se divisèrent par une haine implacable et s’accablèrent d’'accusations. Elles alimentèrent les soupçons durant une année après le retour d’Hérode de chez César [Octave]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.218-221). Flavius Josèphe, qui recopie toujours l’Histoire de Nicolas de Damas, marque sa différence avec ce dernier : il comprend que Nicolas de Damas, s’étant mis au service d’Hérode, a atténué la responsabilité d’Hérode dans les affaires qui suivent, mais il ne l’en excuse pas, car un historien doit rester honnête avec les faits historiques, Flavius Josèphe explique que lui-même est apparenté à la famille asmonéenne mais que cela ne le dispense pas de reconnaître, quand c’est nécessaire, que ses aïeux asmonéens ont mal agi ou que les responsabilités sont partagées ("[L’historien Nicolas de Damas] vivait dans le royaume d’Hérode et était l’un de ses proches, il a écrit pour le servir et le flatter en ne racontant que ce qui importait à sa gloire, il a travesti beaucoup de ses actes manifestement injustes, ou s’est efforcé de les cacher avec soin. Ainsi, pour légitimer le supplice cruel de Mariamné et de ses fils commis par le roi, il accuse à tort la mère d’avoir été impudique, et les fils d’avoir comploté. Dans toute ton œuvre il exalte outrancièrement les actions honnêtes du roi et excuse ses forfaits de la même manière. Comme je l’ai déjà dit, on peut lui pardonner parce qu’il n’écrivait pas pour le public, il composait pour le roi. Pourtant, alors que je suis lié par la naissance aux rois asmonéens et qu’à ce titre j’ai été honoré de la prêtrise, je considère immoral de mentir à leur sujet, j’expose les faits avec sincérité et justice car, même si je respecte les descendants de ce roi encore au pouvoir, je respecte davantage la vérité qui [texte manque] susciter de la colère", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.184-187). Poussé par les calomines de sa sœur Salomé, Hérode finit donc par condamner Mariamné à mort, au motif de tentative d’empoisonnement ("La crise qui couvait depuis longtemps, éclata à l’occasion suivante. Un après-midi, le roi en repos se coucha, et appela Mariamné qu’il adorait toujours. Elle vint, mais refusa de s’allonger auprès de lui, malgré le désir qu’il exprimait, elle se montra dédaigneuse, lui reprocha la mort de son grand-père [Hyrcan II] et de son frère [Aristobule, exécuté par Hérode en -36 ou -35, cet épisode est raconté par Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.50-56]. Hérode prit très mal cette offense. Comme il agissait toujours dans la précipitation, sa sœur Salomé s’apercevant de son grand trouble lui envoya son échanson dévoué pour qu’il prétende avoir été sollicité par Mariamné dans la réalisation d’un breuvage destiné au roi : “Si Hérode s’inquiète et demande le contenu de ce breuvage, dis-lui que tu l’ignores, que Mariamné t’envoie et que tu n’es qu’un intermédiaire. Si au contraire le roi ne pose aucune question, garde le silence, tu ne courras aucun danger”. Tels furent les ordres de Salomé, qu’elle lui demanda d’appliquer. L’échanson se présenta, il déroula le plan avec zèle, de façon crédible. Il dit que Mariamné lui avait offert des cadeaux pour le décider à amener un breuvage au roi. Ce dernier tiqua, et demanda en quoi consistait ce breuvage. L’homme répondit qu’elle le lui avait transmis sans en décrire les effets, et qu’il avait jugé plus sûr pour lui-même et pour le roi de l’informer sur ce point. Cette réponse augmenta l’inquiétude d’Hérode qui, pour découvrir la vérité, envoya à la torture l’eunuque le plus fidèle de Mariamné, confident de tous ses actes graves ou légers. Sous la torture, l’eunuque ne put rien rien dire sur le sujet, mais il révéla que la haine de Mariamné contre le roi venait des indiscrétions de Soaimos. Avant même qu’il eût fini de s’épancher, le roi poussa un grand cri, clamant que Soaimos, jusqu’alors si fidèle à sa personne et au royaume, n’avait trahi les ordres que parce que la relation entre lui et Mariamné étaient allées trop loin. Aussitôt il arrêta et exécuta Soaimos. Puis il réunit ses proches [dont Nicolas de Damas ?] pour délibérer sur sa femme. L’accusation était sérieuse, elle portait sur le breuvage que, selon ses calomniateurs, elle avait voulu utiliser. L’âpreté du langage d’Hérode, la colère qui troublait son jugement furent telles que les assistants, le voyant ainsi disposé, finirent par condamner Mariamné à mort. Après ce jugement, Hérode et quelques-uns parmi les présents [dont Nicolas de Damas ?] pensèrent, au lieu d’exécuter la reine précipitamment, à l’enfermer dans l’une des fortesses du royaume. Mais Salomé et son entourage mirent toute leur ardeur à lui nuire, et parvinrent à convaincre le roi qu’en la maintenant en vie elle susciterait des soulèvements populaires. En conséquence, elle fut conduite au supplice", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.221-231). Le jour de l’exécution, selon Nicolas de Damas cité par Flavius Josèphe, Alexandra mère de Mariamné est prise de panique, elle craint d’être la prochaine condamnée à mort, elle inverse alors son discours et insulte sa fille de façon hystérique, mais la foule n’est pas dupe et la juge comme une traître ("Alexandra considéra sa situation. Sans espoir d’être épargnée par Hérode, elle changea lâchement de visage et adopta une attitude inverse de son ancienne arrogance. Désirant paraître ignorante de tout ce qui accusait Mariamné, elle se précipita à l’extérieur et insulta publiquement sa fille, lui reprochant ses mauvais procédés et son ingratitude à l’égard de son mari, criant que son châtiment était mérité par son audace et son ingratitude à ne pas su reconnaître les bienfaits dont Hérode avait comblé toute la famille. Ces démonstrations hypocrites et inconvenantes (elle osa même lui arracher les cheveux) inspirèrent à tous du dégoût pour son indigne fausseté, surtout à la condamnée. En effet Mariamné toujours digne ne se défendit pas, ne laissa paraître aucun trouble, affligée du comportement bas et misérable de sa mère Alexandra en public. Elle marcha à la mort impassible et sans changer de couleur, et jusque dans cette extrémité sa noblesse éclata aux yeux des spectateurs", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.232-236). Hérode se montre perturbé par l’exécution de sa femme Mariamné, il délaisse le gouvernement et se perd en orgies. Une épidémie se répand en Israël, que certains voient comme une punition divine, il en est atteint, tombe malade, quitte Jérusalem et va s’installer à Samarie ("Souvent [Hérode] appelait sa femme à grands cris, ou il poussait des gémissements honteux. Il essaya toutes les distractions possibles, rechercha les festins et les compagnies, mais rien ne réussit. Il délaissait les affaires du royaume. La douleur l’égarait à tel point qu’il ordonnait à ses serviteurs d’appeler Mariamné comme si elle était encore vivante. Telles étaient les dispositions d’Hérode, quand survint une épidémie qui ravagea le peuple, des amis respectés du roi furent touchés. Tous supposèrent qu’elle avait été suscitée par Dieu comme punition de l’injuste supplice de Mariamné. Les idées du roi en furent encore assombries. Finalement il se retira au désert. Là, sous prétexte de chasser, s’abandonnant tout entier à sa douleur, il ne résista pas longtemps et tomba très gravement malade. En proie à la fièvre, à de violentes douleurs dans la nuque, à des troubles cérébraux, aucun des remèdes qu’il prit ne le soulagea, au contraire ils aggravèrent son état. Tous les médecins qui l’entouraient, voyant que les symptômes persistaient et que le roi ne supportait aucun autre régime que la maladie elle-même, décidèrent de satisfaire tous ses caprices et de confier au hasard sa guérison peu concevable dans ces conditions. C’est ainsi que la maladie retint Hérode dans la cité de Samarie, rebaptisée “Sébasté” plus tard", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.241-246). Dès qu’il s’éloigne, Alexandra restée à Jérusalem retrouve sa vraie nature, elle recommence à comploter contre lui. Mais les hommes qu’elle sollicite restent fidèles au roi : ils informent Hérode à Samarie, qui condamne aussitôt Alexandra à mort ("Alexandra à Jérusalem, informée de l’état du roi, chercha à prendre le contrôle des fortifications urbaines. L’une sécurisait la ville, l’autre, le Temple. Quiconque les contrôlait dominait le peuple, puisqu’il y supervisait les sacrifices, or pour tous les juifs l’impossibilié d’accomplir le culte ordinaire à Dieu est insupportable et équivaut à une damnation. Alexandra négocia avec les commandants, elle leur dit que les postes devaient être livrés à elle-même et aux fils d’Hérode afin que, si celui-ci mourait, personne ne pourrait les accaparer et prendre le pouvoir, et, se roi recouvrait la santé, elle-même et ses héritiers étaient les mieux disposés pour en assurer la régence. Mais on ne l’écouta pas. Les commandants, jusqu’alors fidèles jusqu’alors à Hérode, le demeurèrent plus fermement dans cette circonstance, parce qu’ils détestaient Alexandra, et parce qu’ils trouvaient impie de désespérer de l’état d’Hérode tant qu’il était encore vivant. L’un d’eux, attaché au roi de longue date, Achiabos, était aussi son cousin. Ils envoyèrent un messager pour rapporter la démarche d’Alexandra. Hérode ordonna immédiatement qu’elle soit mise à mort", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.247-251). Après l’exécution d’Alexandra, Hérode recouvre la santé, mais demeure méfiant vis-à-vis de son entourage, une méfiance qui virera à l’obsession au fil des années ("[Hérode] échappa péniblement à la maladie, après de longues souffrances. Mais il resta ombrageux, aigri par ses douleurs d’esprit et de corps, et saisit tous les prétextes pour supplicier ceux qui lui tombaient sous la main", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.252). Dès -25, sa sœur Salomé lui apprend que les fils de Babas, qui ont soutenu Antigone contre Hérode lors de la prise de Jérusalem en automne -37 (nous renvoyons ici à notre paragraphe précédent), sont protégés secrètement depuis cette date - "depuis douze ans" - par son mari Costobaros. Salomé divorce de Costobaros, qui est exécuté avec les fils de Babas par Hérode ("Salomé, en conflit contre son mari Costobaros, lui signifia par lettre la rupture de leur mariage. Cet acte bafoue la Torah, qui réserve ce droit au mari [Deutéronome 24.1], par ailleurs la femme répudiée ne pas se remarier sans le consentement de son premier mari. Au mépris des usages juifs, usant simplement de sa propre autorité, Salomé rejeta ainsi son foyer. Elle déclara à son frère Hérode que c’était par loyauté envers lui qu’elle se séparait de son mari, car elle avait appris que celui-ci conspirait avec Antipatros, Lysimaque et Dositheos. Comme preuve, elle révéla que Costobaros cachait les fils de Babas depuis douze ans. C’était vrai. Cette nouvelle inattendue perturba profondément le roi […]. Suivant les révélations de sa sœur, il ordonna qu’on arrête [les fils de Babas] dans le lieu qu’elle avait indiqué, ils furent mis à mort avec leurs complices", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.259-266). C’est un coup dûr pour Hérode, car Costobaros était un notable d’origine arabe édomite/iduméenne comme lui, qui a bien contribué à judaiser le territoire d’Edom/Idumée afin de le rattacher à la couronne d’Israël. Antipatros et Bérénice, les deux enfants de Costobaros et Salomé, sont épargnés, nous les retrouverons plus tard.


Selon Nicolas de Damas cité par Flavius Josèphe, ces troubles familiaux et politiques entraînent Hérode vers un rejet des valeurs patriotiques, notamment un rejet du judaisme, et l’adoption de mœurs étrangères gréco-romaines. Hérode inaugure des Jeux jérusalémites quinquennaux calqués sur les Jeux actiaques quinquennaux créés par Octave à Nicopolis en Grèce à la suite de sa victoire à Actium en -31 (nous en avons parlé à la fin de notre paragraphe précédent). Cela inclut la construction d’un théâtre dans Jérusalem, et d’un amphithéâtre dans la plaine voisine, où s’affrontent des concurrents de toutes origines, juifs et non-juifs. L’amphithéâtre sert ensuite à des spectacles sanglants où on pousse des bêtes sauvages à s’entre-dévorer, ou à dévorer des condamnés à mort, à la manière romaine, qui attirent une foule nombreuse ("[Hérode] instaura des jeux quinquennaux en l’honneur de César [Octave]. Il bâtit un théâtre dans Jérusalem, et un amphithéâtre dans la plaine, édifices magnifiques mais contraires aux habitudes juives qui en proscrit l’usage autant que les spectacles qui s’y donnent. Hérode inaugura ces jeux quinquennaux avec le plus grand éclat, après avoir invité tous les peuples voisins, attiré de partout des athlètes et autres compétiteurs de toutes sortes par les prix proposés et par la gloire de la victoire. Dans chaque domaine les champions les plus célèbres se présentèrent car d’importantes récompenses furent proposées : les gymnastes, les musiciens, les artistes thyméliques. Des grands prix furent donnés pour les courses de chars à quatre ou deux chevaux, et pour les courses de cavaliers. Hérode étendit le luxe aux fêtes attenantes, qui le mirent encore plus en valeur. Autour du théâtre des inscriptions en l’honneur de César [Octave] furent disposées, avec des trophées en or et argent rappelant les peuples qu’il avait vaincus. Les vêtements coûteux et les pierres précieuses participèrent autant au spectacle que les jeux mêmes. Des bêtes féroces furent amenés, lions en grand nombre, autres animaux choisis parmi les plus forts et les plus rares, on les poussa à se déchirer entre eux, ou on les envoya combattre des condamnés. Les étrangers furent frappés d’admiration par la somptuosité déployée, et vivement intéressés par la cruauté des mises en scène, les autochtones au contraire virent là la ruine de leurs coutumes, qui considèrent impie l’envoi de bêtes sur des hommes pour plaire à d’autres hommes, et l’abandon des mœurs nationales au profit de mœurs étrangères, ils furent indignés surtout par les trophées portant des figures car leurs lois interdisent d’honorer les images", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.259-266). Des juifs traditionnalistes s’indignent de voir Jérusalem parée de trophées, en violation de la Torah qui interdit les images : Hérode leur répond de façon rationnelle, à la manière grecque, en leur montrant que ces trophées ne sont que des morceaux de bois garnis de matériaux divers, ne justifiant pas leur hostilité ("[Les juifs] déclarèrent unanimement que, s’ils supportaient le reste, ils refusaient les représentations humaines (ils parlaient des trophées) dans la ville comme contraire aux coutumes nationales. Hérode vit leur chagrin et leur incapacité à changer d’avis. Ne pouvant pas les satisfaire, il conduisit les principaux d’entre eux au théâtre. Il y désigna des trophées en leur demandant ce qu’ils voyaient. Ils s’écrièrent : “Ce sont des figures humaines !”. Il ordonna alors d’enlever tous les ornements qui les recouvraient, et leur montra l’armature de bois à nu. En les voyant ainsi dépouillés, les mécontents ne purent retenir leurs rires", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.277-279). Certains juifs inflexibles ne sont pas satisfaits de sa réponse, ils fomentent son assassinat. Un indicateur les dénonce, ils sont arrêtés et exécutés ("Quand Hérode eut ainsi détourné les soupçons du peuple et brisé l’élan de colère qui l’avait soulevé, la plupart des juifs se tinrent tranquilles, changèrent leur sentiment, calmèrent leur hostilité. Mais plusieurs continèrent de blâmer l’introduction des mœurs étrangères. Persuadés que la dérogation aux coutumes nationales provoquerait des grands malheurs, ils estimèrent de leur devoir de s’exposer eux-mêmes au danger de mort plutôt qu’accepter que les lois fussent bouleversées et les juifs contraints à des mœurs opposées aux leurs par Hérode, en apparence roi, en réalité ennemi du peuple. S’étant unis par le serment de ne reculer devant aucun péril, dix citoyens s’armèrent de poignards cachés sous leur manteau, dont un aveugle poussé par l’indignation que lui causaient les récits qu’il entendait, incapable de participer à l’exécution du complot mais prêt à payer de sa personne en cas de malheur aux autres, que sa présence encouragea fortement. Ils se rendirent résolument au théâtre, comme convenu, dans l’espoir d’attaquer Hérode à l’improviste ou, s’il leur échappait, de tuer le plus grand nombre de sa suite royale au péril de leur vie, jugeant que cela amènerait le peuple et le roi lui-même à réfléchir sur ses outrages. Tels furent leur projet et leur ferme volonté. Mais l’un des hommes qu’Hérode avait chargés de détecter ce type d’entreprise et de l’en informer découvrit le complot et le dénonça au roi au moment où il se rendait au théâtre. La nouvelle parut vraisemblable à Hérode, qui savait la haine que la majorité des juifs lui vouaient et voyait les soulèvements qu’ils provoquaient à chaque événement. Il rentra donc dans son palais et convoqua nominativement ceux qui avaient été dénoncés. Ses fonctionnaires surprirent les conjurés sur le fait. Ceux-ci, conscients de n’avoir aucune voie de salut, s’appliquèrent à ennoblir leur mort inévitable par une inébranlable fermeté : sans défaillance, sans rétractation, ils montrèrent leurs poignards avant d’être saisis en déclarant s’être engagés par justice et par piété, non pas pour servir des intérêts ou des ressentis personnels mais pour ayant en vue, non pas quelque intérêt ou ressentiment personnel, mais pour observer et défendre au péril de leur vie les usages de leur peuple. Après cet aveu très franc sur leurs motivations, les comploteurs furent entourés par les soldats du roi, emmenés, accablés de tourments et mis à mort", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.280-289). L’indicateur est découvert et tué par des juifs ayant échappé à la répression ("Peu après, quelques juifs s’emparèrent du dénonciateur, le tuèrent, coupèrent son cadavre en morceaux, qu’ils donnèrent à manger aux chiens. Beaucoup de citoyens assistèrent au meurtre, mais personne ne le dénonça", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.289-290). Hérode lance une enquête, retrouve les meurtriers de l’indicateur, les exécute à leur tour avec toute leur famille ("Hérode ayant ordonné une enquête sévère et implacable, quelques femmes mises à la torture avouèrent les faits dont elles avaient été témoins. Les auteurs du crime furent punis, et Hérode se vengea de leur témérité sur toute leur famille", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.290). Le peuple est partagé. Il est attiré par les nouveautés païennes introduites par Hérode, mais en même temps il sent bien que celles-ci bafouent les traditions juives séculaires. Sentant l’indécision populaire, Hérode développe deux cités nouvelles en l’honneur d’Octave devenu Empereur sous le nom d’"Auguste" : la première à Samarie rebaptisée "Sébasté" ("Seb£sth", hellénisation féminisée d’"Auguste" en latin), qu’il embellit comme une cité grecque, où il installe une garnison permanente ("La ténacité du peuple et son inébranlable fidélité aux lois rendaient la situation difficile pour Hérode, sans mesures énergiques pour assurer sa sécurité. En conséquence, il résolut de cerner le peuple de tous les côtés pour anticiper toute révolte. En supplément du palais qu’il habitait lui permettant de surveiller la ville, et de la forteresse appelée “Antonia” qu’il avait bâtie pour surveiller le Temple, il décida de transformer Samarie en une troisième forteresse qu’il rebaptisa “Sébasté” contre la population locale, cette place était aussi bien située pour tenir en respect la capitale Jérusalem, distante d’un jour de marche, que la campagne", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.291-292 ; "Pour fortifier Samarie, [Hérode] lui donna une population, composée de beaucoup de ses anciens compagnons d’armes et de nombreux habitants des territoires voisins. Il éleva un temple et donna une importance sans précédent à la cité, mais sa magnificence servait surtout à assurer sa sécurité. Il la rebaptisa “Sébasté”, distribua les excellentes terres alentours aux colons afin qu’ils fussent prospères dès leur arrivée, entoura la ville d’une forte muraille s’appuyant sur l’escarpement naturel, traça une enceinte non pas aux dimensions de l’ancienne ville mais à celles des cités les plus célèbres, de vingt stades. A l’intérieur, au centre de la ville, il délimita un enclos sacré d’un stade et demie décoré avec soin, dans lequel il dressa un temple égalant les plus renommés par ses dimensions et sa beauté. Peu à peu il embellit la cité en voulant à la fois assurer sa défense personnelle via les solides remparts fortifiés et montrer son goût des belles choses et laisser des monuments à sa gloire pour la postérité", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.296-298), la seconde au lieu-dit Tour-de-Straton rebaptisé "Césarée", dont la digue permettra d’accueillir des navires de gros tonnage ("[Hérode] releva l’ancienne forteresse dite ‟Tour-de-Straton”, qu’il rebaptisa ‟Césarée”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.293 ; "[Hérode] avait remarqué en bord de la mer un endroit propice à la fondation d’une cité, le lieu appelé naguère “Tour-de-Straton”. Il dressa un plan grandiose de la ville avec ses édifices, il la bâtit entièrement non pas en matériaux ordinaires mais en pierre blanche. Il l’orna de palais somptueux et de monuments publics. Le travail le plus important et exigeant fut l’aménagement du port, parfaitement abrité et grand comme celui du Pirée, avec des quais de débarquement et un second bassin. Le plus remarquable est qu’Hérode ne trouva sur place aucune facilité, il dut amener à grands frais des matériaux du dehors pour l’achever. La cité est en effet en Phénicie, sur la route maritime de l’Egypte, entre Joppé [Jaffa] et Dor [Tel-Dor], cités maritimes d’accès difficile à cause des vents du large en provenance du sud-ouest chargés de sable dont ils couvrent le rivage, entravant le débarquement, au point que les marchands sont souvent contraints de jeter l’ancre en haute mer. Hérode remédia aux problèmes en créant une digue circulaire pour que les gros navires puissent mouiller près du rivage, en immergeant des rochers énormes jusqu’à vingt brasses de profondeur, la plupart de cinquante pieds de long, dix-huit pieds de large et neuf pieds d’épaisseur, ou un peu plus ou un peu moins. La digue aménagée sur ces fondements s’avance vers la mer sur deux cents pieds. La moitié sert de rempart contre les vagues de haute mer, qui s’y brisent de tous côtés. Le reste est surmonté d’un mur de pierres coupé de distance en distance par des tours, don la plus grande s’appelle “Drusus” en mémoire du beau-fils de César [Octave Auguste] mort jeune [Drusus l’Ancien, dont nous raconterons plus loin les succès militaires en Germanie et la mort en orient]. Des abris voûtés servent d’asiles aux matelots. Un large quai de débarquement barre tout l’avant du port, constituant une promenade agréable. L’entrée du port est au nord, où le vent est le plus favorable. A l’extrémité de la digue, à gauche de l’entrée, s’élève une tour très résistante, à droite s’élèvent deux énormes piédestaux reliés entre eux, plus hauts que la tour en face. Le port présente une suite ininterrompue de bâtiments en pierre soigneusement polie. Au centre, sur un monticule, se trouve le temple de César [Octave Auguste], visible de loin pour les marins, renfermant les statues de Rome et de César [Octave Auguste]. La cité a été baptisée “Césarée”, remarquable par la qualité de ses matériaux et l’attention portée à sa construction. Les souterrains et les égoûts sous la ville sont aussi soignés que les édifices en surface. Les uns à intervalles réguliers aboutissent au port et à la mer, un autre transversal les unit tous pour emporter pluies et immondices vers la mer, et pour que la mer, quand elle est poussée par le vent du large, se répande et lave le sous-sol de la ville. Hérode bâtit encore un théâtre de pierre et, au sud du port, en retrait, un amphithéâtre pouvant contenir un très grand nombre de spectateurs et parfaitement situé, avec vue sur le large. La cité fut terminée en douze ans car le roi n’autorisa aucune interruption de travaux et ne regarda pas à la dépense", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.331-341 ; on se souvient que la tour initiale dressée par Abd-Astart/Straton Ier au Vème siècle av. J.-C. ou par son petit-fils homonyme Abd-Astart II au IVème siècle av. J.-C., qui a donné son nom au lieu "Tour-de-Straton", a été conquise par Alexandre le Grand en -332, le site a été un temps occupé par un petit chef local "Zoilos" avant d’être intégré au royaume d’Israël par Alexandre Jannée à l’extrême fin du IIème siècle av. J.-C., comme nous l’avons raconté dans notre paragraphe précédent ; l’inauguration de Césarée, selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.136, date de "la vingt-huitième année du règne", donc en -9 puisqu’Hérode, reconnu roi par Octave et Marc-Antoine dès -40, a commencé son règne effectif au lendemain de sa prise de Jérusalem en automne -37, comme nous l’avons vu encore dans notre paragraphe précédent : puisque "la cité est terminée en douze ans", nous pouvons déduire que le début des travaux date de -21). Avec les anciennes Hyrcania et Alexandreion qu’il développe parallèlement, il ceint ainsi la Judée d’un chapelet de forteresses et de places tactiques pouvant lui servir de bases de repli en cas de danger ou de zones d’exclusion où enfermer ses opposants ("Ces fondations [de forteresses] furent successives, assurant la sécurité par le progressif enfermement du peuple dans une ceinture de forteresses, pour en limiter ses habituelles manifestations à chaque nouvelle affaire et lui signifier qu’en cas de nouveau soulèvement des troupes à proximité se tenaient en alerte et prêtes à le réprimer", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.295). La surveillance et la répression policière se généralisent ("Beaucoup n’acceptaient pas l’instauration de nouvelles habitudes, dans lesquelles ils voyaient la ruine de la piété et la décadence des mœurs, objet de toutes les conversations du peuple, en proie à la colère et à la révolte. Hérode surveillait étroitement cet état d’esprit. Il supprimait toutes les occasions de manifester, obligeant les habitants à toujours travailler, interdisant les réunions, les promenades et les banquets en commun, leurs moindres gestes étaient épiés. Quiconque était pris en faute était sévèrement puni. De nombreux citoyens arrêtés publiquement ou secrètement étaient conduits à la forteresse Hyrcania et mis à mort. En ville, sur les routes, des hommes en faction contrôlaient tous les rassemblements. On dit qu’Hérode lui-même jouait ce rôle : vêtu comme un simple particulier, il se mêlait nuitamment aux groupes pour connaître les opinions sur le gouvernement. Ceux qui s’obstinaient à combattre les mœurs nouvelles étaient impitoyablement pourchassés par tous les moyens, les autres devaient prêter serment de fidélité et s’engager à conserver leur dévouement au roi. La plupart se plièrent aux exigences par servilité et par crainte. Ceux qui témoignaient fièrement leur indignation face à cette contrainte étaient éliminés", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.365-369), les coupables sont voués à l’esclavage chez les non-juifs, au mépris des usages ("[Hérode] établit une loi qu’il valida personnellement contredisant les lois primitives, condamnait les voleurs par effraction à être vendus hors du royaume. Cela constituait non seulement un châtiment d’une dureté intolérable mais encore une violation des coutumes nationales. L’esclavage chez des étrangers pratiquant d’autres usages, l’obligation de subir ce que ces gens-là ordonnaient, représentaient davantage un attentat contre les pratiques religieuses qu’un châtiment pour les condamnés. Voici comment on punissait antérieurement. La Torah oblige le voleur à rembourser le quadruple du dommage causé [Exode 21.37], s’il ne peut pas rembourser il est vendu comme esclave [Exode 22.2], mais on ne le vendait pas à des étrangers ni à perpétuité : il était affranchi après six ans révolus. Le châtiment dur et illégal instauré par la nouvelle loi parut la marque arrogante d’un tyran plus que d’un roi, qui méprisait l’intérêt commun de ses sujets. Comme sa conduite, cette loi renforça les médisances et l’hostilité contre lui", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.1-5). L’attention particulière portée par Hérode à Samarie/Sébasté s’explique peut-être par sa relation non-officielle avec une autochtone nommée "Malthaké", qui lui donnera deux fils : Hérode-Antipas et Hérode-Archélaos ("[Le roi Hérode] eut aussi pour femme [Malthaké] une Samaritaine, qui lui donna pour fils [Hérode-]Antipas et [Hérode-]Archélaos, et pour fille Olympias", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.20), cette union avec une Samaritaine amplifie encore les commérages dans la popualtion juive. Mais une mauvaise récolte en -24 ou -23 lui donne l’occasion d’atténuer le ressenti négatif général. Cette mauvaise récolte engendre une famine, qu’Hérode ne peut pas résoudre directement puisque ses caisses sont vides : l’aménagement de Samarie/Sébasté et de Tour-de-Straton/Césarée, la consolidation des forteresses d’Hyrcania et d’Hérodion, l’entretien des garnisons et de services d’ordre, coûtent cher, et les impôts ne rapportent rien puisque la mauvaise récolte et la famine causent un effondrement économique. Par ailleurs, Hérode ne peut pas solliciter l’aide des pays voisins, qui sont également touchés par la baisse des récoltes ("Cette même année, la treizième du règne d’Hérode [Hérode est devenu roi après la prise de Jérusalem en automne -37 ; par soustraction, les événements évoqués ici datent de -24 en comptant de façon inclusive, ou en -23 en comptant de façon exclusive], les plus grands malheurs s’abattirent sur le pays, parce que Dieu manifesta sa colère ou parce que les fléaux se reproduisent à intervalles réguliers. D’abord la sécheresse dura, la terre ne porta ni moissons ni aucun de ses produits naturels. Puis, suite aux changements alimentaires causés par la rareté du blé, les habitants tombèrent malades, la peste apparut, se répandit sans trêve. Le manque de soins médicaux et de nourriture favorisa l’épidémie, dont les débuts furent terribles, la mort des uns découragea les autres, impuissants à soulager leur détresse. La récolte perdue de l’année en cours, les réserves épuisées de l’année précédente, engendra le désespoir, le mal se prolongea au-delà de toute prévision, menaçant de persister l’année suivante. Les hommes n’ayant plus aucune force, les semences des plantes ayant résisté disparurent à leur tour, la terre ne produisit rien une seconde fois. La nécessité poussa vers des nouveaux moyens de subsistance. Le roi lui-même fut éprouvé. Les impôts perçus sur les produits de la terre furent réduits à rien, et les réserves avaient disparu dans les cités coûteuses qu’il bâtissait. Et aucun relâchement dans la haine que ses sujets lui portaient, au contraire le mal l’avait amplifiée : l’échec est toujours la faute des hommes au pouvoir. Hérode chercha un remède à la situation. La tâche était difficile car les peuples voisins étaient pareillement atteints par la carence de blé, et, même si l’argent permet d’acheter un minimum de ressources à prix élevé, il n’avait plus d’argent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.299-305). Il se résoud donc à fondre l’or et l’argent de son palais de Jérusalem, et à le vendre à Publius Petronius, qui a remplacé Aelius Gallus comme gouverneur d’Egypte. La relation entre Hérode et les Romains d’Egypte est bonne, depuis que le premier à confié un contingent de cinq cents hommes aux seconds dans leur calamiteuse expédition vers l’Arabie Heureuse/Yémen (selon Strabon, Géographie, XVI, 4.23 précité, et selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.317 précité ; nous avons évoqué Aelius Gallus et son successeur Publius Petronius dans notre paragraphe précédent, celui-là a dirigé l’expédition vers l’Arabie Heureuse/Yémen entre -27 et -25, celui-ci dirigera l’expédition vers l’Ethiopie en -22). Publius Petronius accepte d’acheter l’or et l’argent d’Hérode contre une quantité équivalente de blé égyptien, dont Hérode s’empresse de confier une partie à ses boulangers afin qu’ils le transforment en pain, et d’utiliser une autre partie comme monnaie d’échange pour acheter des troupeaux dont la laine et les autres matières animales servent à fabriquer des vêtements, ainsi la population en Israël nourrie et vêtue peut passer l’hiver -24/-23 ou -23/-22 sans dommages ("Jugeant qu’il devait aider son peuple par tous les moyens, il mit au creuset tous les ornements d’or et d’argent de son palais, sans épargner les meubles luxueux et d’autres objets de grande valeur artistique. Il envoya les lingots obtenus vers l’Egypte, où César [Octave Auguste] avait nommé [Publius] Petronius gouverneur. Ce dernier, auquel s’adressaient beaucoup de malheureux pressés par le même besoin, était un ami personnel d’Hérode et voulait sauver ses sujets, il leur accorda donc la priorité sur les exportations de blé et s’occupa de l’achat et du transport. Le secours fut son œuvre en grande partie, sinon entièrement. Mais quand le convoi portant ces ressources arrivé, Hérode l’attribua à sa propre prévoyance, ainsi ses adversaires changèrent d’opinion sur lui. Il témoigna de son zèle et de sa sollicitude en distribuant le blé à ceux qui savait fabriquer du pain, sélectionnés après enquête, de sorte que la nourriture arriva déjà transformée aux vieux et aux infirmes incapables de transformer les aliments. Il prit aussi des mesures pour passer l’hiver, car on manquait de vêtements, la laine et autres matières animales s’étant raréfiées par la diminution ou l’anéantissement des troupeaux", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.306-310). Hérode s’offre le luxe de donner le blé restant aux pays voisins aussi touchés par la famine, afin qu’ils le sèment et le cultivent, il y envoie même des agriculteurs pour s’assurer que le blé semé pousse correctement jusqu’à la prochaine moisson ("Ayant pourvu ainsi aux nécessités de ses sujets, [Hérode] s’appliqua à secourir également les cités extérieures. Il fournit des semences aux Syriens, sa générosité lui attira grand profit car le sol redevint fertile et chacun fut suffisamment pourvu de vivres. Et quand vint le temps de la moisson, il envoya cinquante mille hommes dans les campagnes, qu’il nourrit et entretint par ses propres moyens", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.311-312). Ces habiles manœuvres politiques intérieure et extérieure lui attirent une grande popularité parmi ses sujets qui oublient soudain son paganisme, et parmi ses voisins qui le voient désormais comme un roi généreux et bienveillant ("En conclusion [Hérode] par sa libéralité et sa sollicitude releva son royaume très éprouvé et soulagea ses voisins qui souffraient des mêmes maux. Tous ceux qui s’adressèrent à lui par nécessité reçurent un secours adapté à ses besoins. Les peuples, les cités, les particuliers qui, trop nombreux, étaient sans ressouces et recoururent à lui, obtinrent ce qui leur manquait. Au total, dix mille cores de blé furent distribués hors du royaume (un core équivaut à dix médimnes attiques), qui en reçu lui-même quatre-vingt mille. Les attentions d’Hérode, son opportune générosité impressionnèrent tellement les juifs et impactèrent tellement les autres peuples, que les haines soulevées jadis par la violation de certaines coutumes ou des manières traditionnelles de gouverner disparurent complètement, sa libéralité dans la terrible conjoncture racheta tous ses torts. Sa renommée s’étendit aussi à l’extérieur. Ainsi les malheurs incroyables qui l’assaillirent, même s’ils éprouvèrent fortement son royaume, servirent autant à sa gloire. En montrant une grandeur d’âme inattendue dans des difficiles circonstances, il provoqua un revirement de l’opinion : il cessa d’être le tyran des expériences passés pour devenir rétroactivement le maître prévenant se consacrant à sauver le présent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.314-316). La fin de la famine et le regain d’activité économique permettent de remplir les caisses, il en profite pour baisser les impôts d’un tiers, ce qui renforce encore sa popularité, et lui laisse les mains libres pour continuer la paganisation du royaume ("[Hérode] diminua les impôts d’un tiers, sous prétexte d’aider ses sujets à se relever des pertes causées par la disette, en réalité pour se concilier les mécontents, car beaucoup n’acceptaient pas l’instauration de nouvelles habitudes, dans lesquelles ils voyaient la ruine de la piété et la décadence des mœurs, objet de toutes les conversations du peuple, en proie à la colère et à la révolte", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.365).


Depuis l’exécution par Marc-Antoine en -37 de Lysanias seigneur de Chalcis-du-Liban/Anjar, cette région est régulièrement razziée par Zénodoros fils de Lysanias, devenu le sheikh des Arabes qui nomadisent dans le voisinage. La population se plaint à Octave Auguste "après le premier lustre actiaque" : les Jeux actiaques quinquennaux ayant été instaurés en -31, le premier lustre actiaque s’est étendu de -31 à -26, la délégation des habitants de Chalcis-du-Liban/Anjar à Octave Auguste date donc d’après -26, probablement vers -22 selon les personnes et les événements qu’elle implique, soit durant le deuxième lustre actiaque. Octave Auguste confie la région à Hérode à condition qu’il y mette un terme aux agissements de Zénodoros ("Les populations maltraitées se plaignirent à Varro le gouverneur [de Syrie] en poste [la biographie de ce "Varro" gouverneur de Syrie est inconnue, on devine simplement qu’il est apparenté à son homonyme l’écrivain Marcus Terentius Varro alias "Varron" en français, avec lequel il ne doit pas être confondu puisque Varron est mort en -27 après avoir consacré ses dernières années à l’érudition comme conservateur de la bibliothèque publique de Rome], pour qu’il rapporte à César [Octave Auguste] les méfaits de Zénodoros. Au reçu de leurs plaintes, César [Octave Auguste] lui ordonna d’exterminer les nids de brigands puis de donner le territoire à Hérode, dont la surveillance empêcherait les habitants d’importuner leurs voisins en Trachonitide. La tâche était difficile car le brigandage était entré dans les mœurs locales et devenu le seul moyen d’existence, ses adeptes n’avaient ni cités ni champs, seulement des retraites souterraines et des cavernes qu’ils habitaient avec leurs troupeaux, où ils amassaient des réserves d’eau et de vivres leur permettant de tenir longtemps en se cachant. L’entrée de ces retraites était étroite, ne permettant le passage que d’un homme à la fois, mais à l’intérieur leur longueur était incroyable et leur largeur aménagée en proportion. Leur profondeur était faible sous la surface au-dessus d’elles, plane mais parsemée de rochers rudes et difficilement praticable sans un guide, formant des sentiers tortueux. Quand ces brigands ne pouvaient pas nuire aux populations voisines, ils s’attaquaient les uns les autres, aucun méfait ne leur était inconnu. Hérode accepta le don de César [Octave Auguste]. Il partit pour cette région et, conduit par des guides expérimentés, il obligea les brigands à cesser leurs prédations et rendit aux habitants alentours la tranquillité et la paix", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.345-348 ; la date "après le premier lustre actiaque" est donnée par Flavius Josèphe, Guerre des juifs I.398-399, qui raconte le même épisode). Nicolas de Damas cité par Flavius Josèphe dit qu’à la même époque Hérode envoie Alexandre et Aristobule, les deux fils qu’il a eus avec Mariamné, à Rome : les deux enfants servent-ils d’otages à Octave Auguste ? ou/et Hérode les met-il à distance dans l’espoir de clore définitivement tout lien avec la famille asmonéenne ? En tous cas, Octave Auguste retient les deux enfants en Italie, il laisse à Hérode la liberté de choisir son héritier, et même mieux : il le reconnaît maître des régions arabes de Trachonitide, de Batanée et d’Auranitide, à l’est du lac de Galilée ("Quand Sébasté [Samarie] fut bâtie, Hérode envoya ses fils Alexandre et Aristobule pour être présentés à César [Octave Auguste]. A leur arrivée, ils descendirent chez [Caius Asinius] Pollio [ancien consul en -40, ex-compagnon de Jules César puis ex-compagnon de Marc-Antoine, devenu neutre après bataille d’Actium en -31], l’un des amis les plus empressés d’Hérode. Ils reçurent la permission de demeurer chez César [Octave Auguste] lui-même, qui les accueilla avec beaucoup de bonté, et autorisa Hérode à transmettre la royauté au fils qu’il choisirait, et lui donna des nouveaux territoires : la Trachonitide, la Batanée et l’Auranitide", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.342-343). Le sheikh Zénodoros n’est pas content d’avoir été évincé de ces régions où il nomadise, il vient à Rome à son tour pour se plaindre, mais il est éconduit par Octave Auguste ("Irrité d’avoir été privé de son autorité, et plus encore jaloux de la voir passer à Hérode, Zénodoros déplaça à Rome pour porter plainte. Il dut repartir sans avoir obtenu satisfaction", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.349). Ainsi débarrassé - du moins pour un temps - des derniers membres de la famille asmonéenne et de toute trace de son mariage avec Mariamné fille d’Hyrcan II, consolidé sur son trône par sa politique de la carotte et du bâton, Hérode organise son remariage avec la petite-fille d’un personnage obscur nommé "Boethos" originaire d’Alexandrie. Un rapport existe-t-il entre ce "Boethos/BohqÒj" ("Celui qui sauve" en grec) égyptien et les "boyetosim/boethosiens" héritiers de Yosé ben Yoezer, qui refusaient d’obéir au Grand Prêtre de Jérusalem (nous renvoyons ici encore à notre paragraphe précédent) ? Si oui, on peut dire que les descendants de Boethos d’Alexandrie trahissent la cause des boyetosim, puisqu’ils s’adaptent très complaisamment aux hautes fonctions sacerdotales auxquelles Hérode les élève. Conscient que la famille de Boethos d’Alexandrie est trop rustique pour pouvoir siéger à ses côtés, en effet, Hérode vers -22 retire d’autorité à Jésus ben Phiabi la fonction de Grand Prêtre, qu’il donne à Simon le fils de Boethos. Hérode peut ensuite épouser Mariamné-Boethos, fille du nouveau Grand Prêtre Simon-Boethos (les exégètes associent commodément le nom du fondateur "Boethos" à tous ses descendants, pour éviter les confusions : "[Hérode] se remaria par amour, aucune considération ne pouvant l’empêcher de vivre selon son plaisir. L’origine de ce remariage fut la suivante. A Jérusalem vivait un prêtre, Simon, fils d’un “Boethos d’Alexandrie”, qui avait une fille réputée la plus belle de son temps [on apprend incidemment le nom de cette fille, Mariamné-Boethos, dans Flavius Josèphe, Guerre des juifs I.562]. Sujette de beaucoup de conversation dans Jérusalem, elle suscita la curiosité d’Hérode. Dès qu’il la vit, il fut frappé par son éclat. Mais il ne voulut pas la posséder en l’abusant, calculant qu’on l’accuserait légitimement de violence et de tyrannie, il préféra l’épouser. Simon[-Boethos] étant à la fois trop obscur pour entrer dans sa maison et trop élevé pour être négligé, le roi jugea qu’il devait ennoblir la famille pour contenter son désir. Il retira donc le poste de Grand Prêtre à Jésus ben Phiabi, qu’il confia à Simon[-Boethos], puis il célébra son alliance avec ce dernier", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.319-322). De leur union naîtra Hérode-Boethos. Peu après son remariage, Hérode construit une nouvelle forteresse à laquelle il donne son nom, l’"Hérodion", sur le lieu où il a vaincu ses adversaires lors de sa fuite vers Massada en -40 (site archéologique à quelques kilomètres au sud-est de Bethléem en Cisjordanie, 31°39'56"N 35°14'30"E ; sur cet épisode nous renvoyons encore à notre paragraphe précédent : "Après son mariage [avec Mariamné-Boethos], [Hérode] construisit une nouvelle forteresse sur le lieu où il avait vaincu les juifs à l’époque de sa fuite et de la montée au pouvoir d’Antigone. Ce lieu est à environ soixante stades Jérusalem. Son escarpement naturel convient parfaitement à la fonction. C’est une colline assez haute, artificiellement réhaussée, formant un mamelon. Des tours rondes à intervalles réguliers. On y monte par un escalier raide d’environ deux cents marches en pierre polie. A l’intérieur, des appartements royeux, luxueux, conçus pour la défense autant que pour l’agrément. Au pied de la colline on trouve des infrastructures remarquables, notamment pour l’approvisionnemnt en eau, amenée de loin à grands frais. Sur le flanc de la colline servant d’acropole, les bâtiments élevés n’ont pas d’équivalents dans aucune cité", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.323-325).


D'autres événements se déroulent en Italie à la même époque, qui nécessitent un petit retour en arrière. En -23, sous le consulat d'Octave Auguste et de Cnaeus Calpurnius Piso, Octave Auguste est tombé gravement malade, au point que tout le monde l'a jugé mourant, dont lui-même. Croyant sa fin proche, Octave Auguste a rédigé son testament, dans lequel il a légué son pouvoir politique à son collègue Cnaeus Calpurnius Piso, et son pouvoir militaire à son vieux compagnon Agrippa. Rendu public, ce testament a provoqué la surprise, car dans l'esprit de la majorité des Romains l'héritier naturel d'Octave Auguste n'était pas Cnaeus Calpurnius Piso ni Agrippa, mais Marcus Claudius Marcellus, fils d'Octavie et de Caius Claudius Marcellus (ancien consul en -50), neveu d'Octave Auguste, et aussi gendre d'Octave Auguste puisque Marcus Claudius Marcellus a épousé en -25 Julia fille d'Octave Auguste et de Scribonia (ancienne épouse d'Octave Auguste, avant son remariage avec Livie : "[Octave] Auguste, consul pour la onzième fois avec [Cnaeus] Calpurnius Piso [en -23], tomba encore malade, apparemment sans espoir de guérison. En conséquence, il prit ses dispositions comme tout homme près de mourir. Il convoqua les magistrats, les sénateurs et chevaliers. Il ne désigna aucun successeur alors que, pour tous, [Marcus Claudius] Marcellus paraissait l'héritier naturel. Puis, après s'être entretenu avec eux sur les affaires publiques, il donna à [Cnaeus Calpurnius] Piso un registre où il avait consigné par écrit l'état des forces et des revenus de l'Empire, et il passa son anneau au doigt d'Agrippa", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.30). Les interrogations des Romains perduraient ("Tous étaient étonnés que, chérissant [Marcus Claudius] Marcellus comme gendre et comme neveu, et, entre autres honneurs, ayant contribué aux fêtes magnifiques de son édilité […], [Octave Auguste] lui ait préféré Agrippa comme successeur. Il n'avait peut-être pas confiance dans la prudence du jeune homme, ou il voulait redonner sa liberté au peuple via Agrippa car il savait que celui-ci en était très aimé, ou dispenser Agrippa ne prendre le pouvoir de sa propre autorité", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.31) quand, de façon inattendue, bien soigné par son médecin Antonius Musa, Octave Auguste a guéri ("Réduit à ne plus pouvoir accomplir les fonctions élémentaires, [Octave Auguste] fut pourtant sauvé par les bains froids et les potions froides prescrites par un nommé “Antonius Musa”. Sa guérison apporta à ce dernier une forte somme d'argent de la part d'[Octave] Auguste et du Sénat, et le droit de porter des anneaux d'or (c'était un affranchi) et l'immunité pour lui-même et pour tous ses pairs professionnels aujourd'hui et demain", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.30). De nouveau en pleine santé, Octave Auguste a constaté la rancœur de son neveu et gendre Marcus Claudius Marcellus suite à son éviction testamentaire. Pour le calmer, il a décidé d'envoyer Agrippa au loin, en mission d'on-ne-sait-quoi ("Ainsi guéri, [Octave Auguste] apprit que [Marcus Claudius] Marcellus maugréait contre Agrippa suite à sa désignation. Alors il envoya Agrippa en Syrie, craignant qu'un différend s'élevât entre eux", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.32). C'est ainsi qu'Agrippa se retrouve à Lesbos en -22 ("[Agrippa] quitta Rome aussitôt, mais sans aller jusqu'en Syrie. Il temporisa en y envoya ses légats, et s'arrêta personnellement à Lesbos", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.32). Agrippa a peut-être pour tâche officielle de négocier avec le roi parthe Phraatès IV. Après son succès contre Marc-Antoine en -36, Phraatès IV a sombré dans la mégalomanie sanguinaire, au point d'être chassé du trône par ses sujets mécontents, qui l'ont remplacé par un énigmatique "Tiridate II". Réfugié chez les Scythes, Phraatès IV a organisé son retour en force, il a fini par chasser Tiridate II, qui s'est enfui vers Rome en kidnappant l'un des fils de Phraatès IV que les chroniqueurs ne nomment pas. Depuis lors, Phraatès IV multiplie les ambassades à Rome pour obtenir la libération de son fils anonyme et la livraison de Tiridate II afin de le mettre à mort ("Enorgueilli par son succès [contre Marc-Antoine en -36], Phraatès IV se souilla de nouveaux crimes et fut chassé par ses sujets. Ayant longtemps importuné de ses prières les peuples voisins d'abord, les Scythes ensuite, il fut secouru par ces derniers qui le rétablirent sur le trône. Pendant son exil les Parthes avaient choisi pour roi un nommé “Tiridate II”, qui, en apprenant l'arrivée des Scythes, se réfugia avec beaucoup d'amis auprès de César [Octave Auguste] alors en guerre en Espagne [en -26 et -25]. Il lui livra en otage le plus jeune des fils de Phraatès IV, que la négligence des gardes lui avait permis d'enlever. A cette nouvelle, Phraatès IV députa à César [Octave Auguste] pour demander qu'on lui rendît son fils, et Tiridate II comme esclave", Justin, Histoire XLII.5). On imagine qu'Agrippa doit discuter ces clauses avec Phraatès IV contre la restitution des étendards de Marc-Antoine pris par Phraatès IV en -36, et aussi ceux de Crassus pris par Orodès II (père de Phraatès IV) en -53 ("Tiridate II et les députés de Phraatès IV étant à Rome pour défendre leurs causes respectives, [Octave Auguste] les conduisit au Sénat, où l'affaire fut instruite. Il refusa de livrer Tiridate II à Phraatès IV, mais renvoya à ce dernier le fils qu'il avait reçu contre la restitution des prisonniers et des enseignes prises lors des défaites de Crassus et de [Marc-]Antoine", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.33). Mais cette tâche officielle possible ne doit pas nous tromper : elle n'est qu'un prétexte pour éloigner Agrippa de Rome où les aristocrates, déjà en conciliabules pour remplacer Octave Auguste, sont très déçus par sa guérison, et lui permettre de planifier si besoin une intervention à la tête des légions d'orient vers l'Italie pour y réaffirmer l'autorité d'Octave Auguste toujours vivant. Pour l'anecdote, le médecin Antonius Musa ne profite pas longtemps de sa soudaine célébrité professionnelle, car peu de temps après Marcus Claudius Marcellus à son tour tombe gravement malade, et Antonius Musa s'avère incapable de le soigner. Marcus Claudius Marcellus meurt, provoquant l'effondrement de la réputation du médecin ("Mais [Antonius Musa] qui s'attribuait l'œuvre de la Fortune et du Destin fut vite démenti, car, si certes [Octave] Auguste fut guéri par son traitement, [Marcus Claudius] Marcellus tombé malade peu après mourut du même traitement", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.30), et générant des soupçons sur Livie qui, jalouse de la popularité du défunt par rapport à ses fils Drusus l'Ancien (alias Nero Claudius Drusus) et Tibère, a peut-être accéléré son trépas par des poisons ("Livie fut accusée de la mort de [Marcus Claudius] Marcellus, qu'on préférait à ses fils [Tibère et Drusus l'Ancien], mais ce soupçon fut infirmé par la terrible épidémie qui sévit cette année-là et la suivante, qui causa beaucoup de morts", Dion Cassius, Histoire romaine LIII.33). Sur le sujet parthe, Octave Auguste évite soigneusement de prendre parti : il libère le fils anonyme de Phraatès IV sans rien demander en retour, il laisse donc ce dernier en possession des étendards de Crassus et de Marc-Antoine, mais il traite Tiridate II en chef d'Etat dans Rome, au grand dam de Phraatès IV ("Ayant écouté les plaintes de Phraatès IV et les prières de son rival Tiridate II désirant recouvrer son trône et promettant de soumettre la Parthie au profit des Romains en retour de leurs bienfaits, [Octave Auguste] refusa en même temps de livrer Tiridate II aux Parthes et d'aider Tiridate II contre eux. Néanmoins, pour ne pas paraître tout refuser, il rendit à Phraatès IV son fils sans rançon, et il fut généreux avec Tiridate II tant que celui-ci voulut rester vivre parmi les Romains", Justin, Histoire XLII.5). C'est peut-être à cette occasion qu'Octave Auguste envoie à Phraatès IV une jeune esclave italienne nommée "Thea Musa", parmi le personnel accompagnant le prince parthe anonyme libéré : Phraatès IV sera touché par la beauté de cette Thea Musa, qui deviendra sa maîtresse et causera sa perte, comme nous le verrons dans notre prochain alinéa ("Phraatès IV avait des enfants légitimes, mais une jeune esclave italienne nommée ‟Thea Musa” envoyée par Jules César [Octave Auguste] avec d'autres présents le séduisit par sa grande beauté, elle devint sa maîtresse, lui donna un fils après un temps : Phraatacès, puis elle devint son épouse comblée d'honneurs", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.40). Agrippa se retrouve sans autre occupation que la gestion des affaires courantes. Hérode lui rend visite à Lesbos. Il arrive en même temps qu'une délégation de Grecs de Gadara/Umm Qeis, et qu'une délégation d'Arabes d'Auranitide, venues se plaindre de la cession de leur territoire à Hérode. Agrippa brise les revendications de ceux-ci et de ceux-là et confirme le pouvoir d'Hérode ("A celte époque, Agrippa fut envoyé comme lieutenant de César [Octave Auguste] dans les provinces au-delà de la mer Ionienne. Hérode, qui était son ami intime, alla le voir à Mytilène [de Lesbos] où il passait l'hiver [-22/-21], puis il revint en Judée. Quelques habitants de Gadara vinrent l'accuser devant Agrippa qui, en guise de réponse, les envoya enchaînés au roi. En même temps les Arabes, depuis longtemps indisposés par l'autorité d'Hérode, s'agitèrent et tentèrent un soulèvement, avec des raisons bien recevables. Zénodoros, désespérant de ses propres affaires, leur avait vendu l'Auranitide pour cinquante talents, or César [Octave Auguste] avait inclus ce territoire dans son don à Hérode, les Arabes s'estimaient donc dépossédés. Ils créaient des difficultés à Hérode tantôt par des incursions musclées tantôt par des recours en justice, attirant à eux les soldats pauvres et mécontents, nourrissant les espoirs de révolution auxquels s'accrochent toujours les malheureux. Hérode connaissait leurs démarches, mais il ne voulut pas les réprimer par la violence, il tenta de calmer les mécontents par le raisonnement, pour ne pas fournir des prétextes au désordre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.350-353). Pendant ce temps, Octave Auguste est menacé par tous ses opposants qui n'ont pas digéré sa guérison surprenante ni la mort brusque de Marcus Claudius Marcellus. Il décide l'aller rejoindre Agrippa à Lesbos. Fin -21, il quitte Rome, fait escale en Sicile, où il apprend que des troubles ont éclaté dans Rome après son départ. Il mandate aussitôt Agrippa, qui reste très populaire et peut remplacer Marcus Claudius Marcellus dans le cœur des opposants à l'Empereur, pour y rétablir l'ordre. Habilement conseillé par Mécène, Octave Auguste donne sa fille Julia, veuve de Marcus Claudius Marcellus, à Agrippa, qui devient ainsi son gendre, ce mariage présente un double bénéfice : primo il légitime Agrippa face à la population, devenu beau-fils de l'Empereur, secondo il le neutralise, relativise sa puissance et sa popularité, désormais sous l'autorité familiale de l'Empereur ("[Octave] Auguste alla en Sicile [sous le consulat de Marcus Lollius et Quintus Aemilius Lepidus en -21] afin d'y rétablir l'ordre, et dans les autres provinces jusqu'en Syrie. Il s'y trouvait encore quand le peuple dans Rome, à l'occasion de l'élection des consuls [pour l'année -20], se laissa aller à la sédition, ce qui le conforta dans l'idée qu'un régime populaire était impossible. […] Irrité par ces désordres, ne pouvant se consacrer exclusivement à Rome ni la laisser sans chef, [Octave] Auguste chercha quelqu'un pour la gouverner. Pour cet emploi, personne ne convenait mieux qu'Agrippa. Pour rehausser son prestige et lui rendre le commandement plus facile, il le convoqua, le força à divorcer d'avec sa propre nièce [Claudia Marcella Major, deuxième femme d'Agrippa, est la fille de Caius Claudius Marcellus et d'Octavie la sœur d'Octave Auguste] pour se remarier avec Julia, et il l'envoya sur-le-champ à Rome célébrer ses nouvelles noces et administrer la ville. Il fut convaincu surtout par le conseil de Mécène, qui lui dit : “Tu l'as élevé si haut que tu dois en faire ton gendre ou le mettre à mort”. Agrippa calma les derniers manifestants, et, jusque dans les faubourgs à sept stades et demi hors de la ville, il interdit les cultes égyptiens qui s'immisçaient", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.6). Ainsi se croisent les deux hommes en hiver -21/-20 : Octave Auguste parti de Rome vogue vers l'orient, Agrippa parti de Lesbos en orient revient à Rome comme maître de la ville et époux de Julia fille d'Octave Auguste. Le couple se construit une maison sur la rive droite du Tibre, à l'emplacement de l'actuel palais Farnesina dans le quartier de Trastevere (41°53'38"N 12°28'02"E), qui sera exhumée et fouillée à l'occasion des travaux d'aménagement des berges du Tibre à la fin du XIXème siècle (les fresques somptueuses qui en ornaient les murs sont aujourd'hui visibles au palais Massimo près de la gare centrale). Agrippa bâtit aussi un pont sur le Tibre pour gagner plus rapidement la rive gauche où se trouvent le forum et les bâtiments officiels, aujourd'hui le pont Sisto (41°53'32"N 12°28'14"E). Plusieurs enfants naîtront de cette union, dont Caius en -20, puis Lucius en -17, puis Agrippine l'Aînée en -14. C'est durant cette période d'administration occidentale de l'Empire romain par Agrippa que celui-ci, suivant les ordres d'Octave Auguste, organise la Gaule dite "comata/chevelue" (conquise par Jules César, par opposition à la Gaule Narbonnaise où les Celtes/Gaulois ont adopté depuis longtemps les mœurs glabres des Romains) en trois parties : Aquitania/Aquitaine entre Pyrénées et Loire, Lugdunensis/Lyonnaise entre Loire et Somme/Seine, Belgica/Belgique entre Somme/Seine et Rhin, la cité de Lugdunum/Lyon devient la capitale de cette fédération, le point zéro d'où partent des nouvelles routes vers la Narbonnaise au sud, l'Aquitaine à l'ouest, la Lugdunensis au nord et la Belgica à l'est. La frontière continentale de l'Empire romain au nord-est est fixée sur la rive gauche du Rhin, gardée par les camps militaires d'Oppidum Ubiorum (aujourd'hui Cologne en Allemagne, 50°56'18"N 6°57'36"E) et Confluentes (au confluent du Rhin et de la rivière Moselle, qui était plus marécageux au Ier siècle av. J.-C. qu'en l'an 2000, aujourd'hui le site archéologique de Waldesch à quelques kilomètres au sud de Coblence en Allemagne, 50°17'26"N 7°32'50"E), également fondés par Agrippa après des rapides négociations avec la tribu germanique autochtone des Ubiens favorables aux Romains.


Revenons au royaume d'Hérode, plus précisément à la province de Galilée, où nous convie une mystique italienne du XXème siècle nommée "Maria Valtorta". Cette femme est née en 1897 à Caserte dans la province italienne de Campanie, d'un père sous-officier de cavalerie et d'une mère professeur de français. Elle passe son enfance et son adolescence dans un établissement religieux à Monza près de Milan dans la province italienne de Lombardie, où elle manifeste une ferveur chrétienne intense. Elle en est retirée en 1913 - elle a alors seize ans - par sa mère, qui voit d'un mauvais œil l'inclination de sa fille pour le mysticisme, et qui veut l'employer comme bonne à tout faire auprès d'elle. Cette année-là, la famille Valtorta s'installe à Florence. La mère interdit à la fille les confessions et les communions trop fréquentes, elle l'autorise seulement à assister à la messe basse (sans chant ni encensement de l'autel ni sermon) à l'aube et la prive de grand-messe en journée. En 1914, Maria Valtorta tombe amoureuse d'un voisin nommé "Roberto", étudiant en Lettres. Les sentiments sont réciproques, mais Roberto commet l'erreur d'en parler à la mère, qui casse immédiatement la relation. Maria Valtorta est consolée par son père, pour peu de temps car en 1915 l'Italie entre en guerre et celui-ci part au front. Maria Valtorta se retrouve seule avec sa mère tyrannique. Quand elle apprend la mort de Roberto sur le champ de bataille, son enthousiasme religieux s'émousse, elle est assaillie de pensées suicidaires et de désirs de débauches. En 1917 - elle a alors vingt ans -, elle s'engage comme infirmière militaire sur le front italien. Après la guerre, revenue à la vie civile, en 1919, elle tombe à nouveau amoureuse d'un nommé "Mario", qui la réconcilie avec la religion. Ayant tiré la leçon de sa liaison rompue avec Roberto, elle garde secret son nouveau sentiment pour Mario, elle n'en parle pas à sa mère. Mais Mario trop confiant finit par se présenter à la mère pour demander la main de Maria Valtorta. La mère, découvrant cet amour qu'elle ignorait, devient furieuse, elle chasse Mario et séquestre sa fille. Les deux amoureux continuent leur relation par une correspondance cachée. Le 17 mars 1920 est le jour de bascule pour Maria Valtorta, qui va au mauvais endroit au mauvais moment. Dans une rue de Florence, elle croise une racaille qui la frappe avec une barre de fer. Son dos est démoli, sa moëlle épinière est probablement touchée : elle perdra peu à peu l'usage de ses membres inférieurs au cours des années suivantes. Sous prétexte de veiller à sa convalescence, la mère saute sur l'occasion pour l'emmener dans sa propre famille à Reggio de Calabre, à l'extrême sud de la péninsule italienne. A l'été 1920, Mario se déplace jusqu'à Reggio de Calabre pour rendre visite à Maria Valtorta, et insiste à nouveau pour l'obtenir en mariage. On ignore comment se passe la rencontre entre lui et la mère, on devine qu'il tente de correspondre encore secrètement avec Maria Valtorta mais que ses lettres sont interceptées par la mère puisque Maria Valtorta reçoit finalement une ultime lettre d'adieu de Mario désormais convaincu que son amour n'a pas d'issue. Maria Valtorta, empêchée de se marier par sa mère qui continue à la traiter en bonne à tout faire en dépit de son infirmité progressive, et qui la surveille en permanence avec la complicité de sa famille calabraise, se réfugie dans la religion dont Mario l'a rapprochée. On note que le père semble totalement étranger aux déboires de sa fille (quelle a été sa position face à Mario ?) et aux décisions prises pour son propre foyer (a-t-il approuvé le déménagement à Reggio de Calabre ?), en d'autres termes ce n'est pas lui qui porte la culotte sous le toit des Valtorta. En 1922, Maria Valtorta lit pour la première foi l'évangile de Luc, qu'elle ne connaissait que par extraits entendus au collège et dans les sermons à la messe. C'est une révélation. Dans son Autobiographie de 1943, elle raconte qu'à la lecture de cette œuvre elle s'est mise à rêver marchant aux côtés de Jésus en Galilée, écoutant ses prêches mêlée à la foule. En 1924, la famille Valtorta s'installe à Viareggio dans la province italienne de Toscane. Maria Valtorta y achète les trois autres évangiles - de Marc, Matthieu et Jean -, qu'elle étudie dans le détail comme précédemment celui de Luc. Le 18 avril 1930, elle est atteinte d'un mal de poitrine non-identifié (une arythmie cardiaque ?). Dans son Autobiographie de 1943, elle raconte s'être identifiée momentanément à Jésus, du fait que le 18 avril 1930 était le vendredi saint avant la Pâque, et qu'elle avait alors trente-trois ans, l'âge canonique de Jésus lors de sa crucifixion. Le 18 décembre 1932, elle est victime d'un infactus. Ces problèmes cardiaques ajoutés à sa paralysie croissante la contraignent de plus à plus à demeurer allongée dans sa chambre, qu'elle ne quitte que sous les hurlements de sa mère la contraignant toujours aux tâches ménagères. En avril 1934, elle ne parvient plus à bouger, elle reste définitivement clouée au lit, jusqu'à sa mort en 1961. Quelques mois plus tard, la mère, en quête d'une nouvelle bonne à tout faire, la remplace par la fille d'une voisine récemment décédée, Isolina Diciotti, née en 1910, qui deviendra la confidente de Maria Valtorta (Isolina Diciotti décédera en 2001). En juin 1935, le père meurt. Maria Valtorta clouée au lit ne peut pas veiller sur sa dépouille ni aller à l'enterrement, sa mère la gifle en l'accusant d'indifférence (le père ayant vécu très effacé depuis la guerre, et Maria Valtorta dans ses écrits ne témoignant pas de sentiments débordants à son égard, on se demande si l'accusation de la mère n'est pas fondée). Au printemps 1940, la mère tombe gravement malade. Les deux femmes, mère et fille, dépendant désormais d'une aide extérieure, reçoivent régulièrement la visite du père Romualdo Migliorini, confesseur de Maria Valtorta. Cet homme est un Toscan autochtone, il est né en 1884 au village de Volegno, à une trentaine de kilomètres au nord de Viareggio. Il est membre de l'Ordre des Servites de Marie, confrérie religieuse fondée en 1233 par sept Florentins désireux de se consacrer à Marie la Vierge pour fuir le chaos règnant à cette époque dans Florence entre Guelfes et Gibelins (les sept Florentins se sont installés à l'écart du centre-ville de Florence, sur le site de l'actuelle basilique de la Santissima Annunziata, qui est toujours le siège de l'Ordre des Servites de Marie en l'an 2000). Il a servi cet ordre comme missionnaire au Canada et en Afrique du Sud. Il est revenu dans sa région natale de Toscane en 1939 pour raison de santé, nommé prieur du couvent Sant'Andrea de Viareggio, où il cherche un nouveau sens à sa vie. Il voit Maria Valtorta pour la première fois en juin 1942. Il est immédiatement fasciné par sa ferveur religieuse. Il recouvre son enthousiame missionnaire, et trouve le nouveau sens existentiel qu'il cherchait depuis 1939. Estimant que les jours de Maria Valtorta sont comptés, il lui demande de rédiger sa vie, qu'il veut diffuser comme exemple de foi chrétienne inébranlable. Il lui fournit des cahiers scolaires. Maria Valtorta s'exécute. En moins de trois mois, entre février et avril 1943, elle rédige son Autobiographie, d'où sont issus les éléments de sa vie que nous rapportons ici. Mais elle se prend au jeu. Elle a découvert à l'occasion que l'écriture est un réconfort pour oublier sa situation, ses infortunes personnelles depuis 1914, sa mère agonisant dans la pièce voisine, la guerre qui se rapproche (au printemps 1943 les Alliés achèvent de bouter l'Axe hors du continent africain, en juin 1943 ils débarquent sur les îles entre la Tunisie et la Sicile, en juillet 1943 ils débarquent en Sicile). Le père Romualdo Migliorini continue de lui apporter des cahiers scolaires, lui laissant entière liberté d'écrire tout ce qu'elle veut : compte-rendu de son quotidien, méditations sur la foi chrétienne, prières, embryons de visions. C'est le début de la série des Cahiers. En octobre 1943, la mère meurt. Quelques semaines plus tard, le 16 janvier 1944, elle a sa première vision : elle voit Jésus aux noces de Cana, et consigne par écrit tous les détails. C'est le début d'une suite de visions couvrant toute la vie de Jésus, qui durera jusqu'en 1947, parallèle à la série des Cahiers. Le père Romualdo Migliorini collecte les cahiers au fur et à mesure, il dactylographie leur contenu, qu'il diffuse dans la région toscane sous forme de fascicules, sans le nom de l'auteur qu'il veut préserver des curieux. Les visions de la vie de Jésus connaissent un énorme succès, les lecteurs s'interrogent sur l'identité de l'auteur sans imaginer qu'il se trouve parmi eux (Maria Valtorta reçoit la visite de gens qui viennent lui lire les fascicules pour la divertir ou la consoler de ses douleurs, sans savoir qu'elle en est la source !). Emporté par ce succès, le père Romualdo Migliorini veut élargir sa mission de porte-parole à deux autres femmes de Camaiore (ville au nord-est de Viareggio) qu'il croit être des mystiques comme Maria Valtorta, et qu'il veut rendre célèbres comme elle. C'est une mauvaise idée. Les deux femmes en question ne sont que des exaltées hystériques sans rapport avec Maria Valtorta, qui est fâchée, une brouille s'installe entre elle et le père Romualdo Migliorini qu'elle accuse de se fourvoyer, elle lui adresse même un reproche clair dans une page de ses Cahiers début 1946 ("Romualdo, fais attention à l'éclat multicolore qui se dissout en brouillard ! Moi, je laisse toujours les choses concrètes, bien ordonnées, claires, dans la lumière. Méfie-toi des faux saints qui sont plus pernicieux pour mon triomphe que tous les pécheurs notoires. Le surnaturel saint existe. […] Il faut l'accepter et y croire. Mais il ne faut pas accepter au premier coup d'œil n'importe quel petit vase portant l'inscription “Huile de sagesse divine”, ou n'importe quel livre fermé sur lequel est écrit : “Dieu est ici”", Maria Valtorta, Cahiers, 1946 à 1950, 21/01/1946). En parallèle, la hiérarchie ecclésiastique juge de plus en plus mal l'activité prosélyte du père Romualdo Migliorini, qu'elle finit par rappeler à Rome en mars 1946. Il est remplacé par un confrère de l'Ordre des Servites de Marie, le père Corrado Berti, né en 1911, qui voit Maria Valtorta pour la première fois en septembre 1946 et établit d'emblée un nouveau type de relation : il ne deviendra jamais le confesseur de Maria Valtorta mais il lui consacrera une visite chaque mois jusqu'à sa mort en 1961 (le père Corrado Berti mourra en 1980), il la convainc de diffuser ses visions sur Jésus en profitant du réseau de l'Ordre des Servites de Marie, en révélant publiquement son nom, Maria Valtorta pour sa part ne veut pas s'enrichir par la vente de son œuvre, elle rêve d'une reconnaissance par le Vatican. Le 28 avril 1947, elle a sa dernière vision, qui clôture la série débutée en janvier 1944, soit plus de treize mille pages sur cent vingt-deux cahiers, presque sans aucune rature. En février 1948, le pape Pie XII reçoit des membres de l'Ordre des Servites de Marie en audience, il se montre favorable à une publication validée par le Vatican, et lance la procédure pour l'imprimatur. Mais en octobre 1948, les deux secrétaires d'Etat Giovanni Battista Montini (futur pape Paul VI) et Domenico Tardini avisent l'Ordre des Servites de Marie de publier l'œuvre de Maria Valtorta en-dehors du Vatican pour éviter de heurter "certains prélats hostiles", c'est une manière diplomatique de signifier que le Vatican ne donnera aucun imprimatur, car en son sein certains dignitaires ne partagent pas la position de Pie XII. En février 1949, le père Giovanni Pepe, censeur du Saint-Office, convoque le père Corrado Berti pour qu'il remette tous les manuscrits de Maria Valtorta en sa possession au Vatican ("qui [y] demeureront comme dans une tombe/qui rimaranno come in un sepolcro", selon le témoignage du père Corrado Berti plus tard), un avocat du Vatican est envoyé parallèlement à l'Ordre des Servites de Marie pour lui signifier qu'il doit accepter cette décision. C'est une condamnation évidente de l'œuvre de Maria Valtorta, que le Vatican veut enterrer. En janvier 1952, une pétition signée par une dizaine de notables vaticans (dont le père Alfonso Carinci préfet de la Congrégation des rites, et le père Augustin Bea confesseur de Pie XII) est adressée à Pie XII afin qu'il donne l'imprimatur, ou qu'il use de son autorité papale pour briser les bloquants. Un compromis tacite s'instaure et se maintiendra jusqu'en 1959 : les visions sur la vie de Jésus sont publiées à partir de 1956 sous le titre Le poème de l'Homme-Dieu, en quatre volumes, sans imprimatur, mais sans condamnation du Vatican car Pie XII veille. Notons que Maria Valtorta, qui a continué à écrire ses Cahiers jusqu'en 1950, puis des carnets sur des sujets divers, incluant quelques visions complémentaires, abandonne complètement l'écriture à partir de 1956, et se retire de toute vie sociale, elle refuse les visites sauf rares exceptions (notamment le père Corrado Berti). En 1958, Pie XII meurt. L'année suivante, le 16 décembre 1959, Le poème de l'Homme-Dieu de Maria Valtorta est mis à l'Index librorum prohibitorum, c'est-à-dire qu'il est condamné officiellement par le Vatican, qui en interdit l'édition, la lecture, la conservation, la vente, la traduction et la communication à des tiers. Un article intitulé Une vie de Jésus mal romancée/Una vita di Gesù malamente romanzata publié dans le journal vatican L'Osservatore Romano du 6 janvier 1960 précise les motifs de la mise à l'Index librorum prohibitorum : l'œuvre de Maria Valtorta est qualifiée de "longue et verbeuse vie romancée de Jésus" ("lunga prolissa vita romanzata di Gesú"), où Jésus n'est qu'un publicitaire de lui-même ("Dans cette espèce de fable romancée, Jésus est bavard à l'excès, presque un publicitaire, toujours prêt à se proclamer Messie et Fils de Dieu et à donner des leçons de théologie dans les mêmes termes qu'emploierait un professeur de nos jours/In questa specie di storia romanzata, Gesú è loquace al massimo, quasi reclamistico, sempre pronto a proclamarsi Messia e Figlio di Dio e ad impartire lezioni di teologia con gli stessi termini che userebbe un professore dei nostri giorni"), certaines pages "scabreuses" rappellent les romans modernes ("Certaines pages sont assez scabreuses et rappellent des descriptions et des scènes de romans modernes, comme, pour ne citer que quelques exemples, la confession faite à Marie par une certaine ‟Aglaé”, femme de mœurs douteuses, […], un ballet exécuté sans aucune pudeur devant Pilate au prétoire, etc./Alcune pagine sono piuttosto scabrose e ricordano certe descrizioni e certe scene di romanzi moderni, come, per portare solo qualche esempio, la confessione fatta a Maria da una certa ‟Aglae”, donna di cattivi costumi, […] un balletto eseguito non certo pudicamente davanti a Pilato nel pretorio, etc.") qui troublent l'esprit des jeunes filles ("L'œuvre, de par sa nature et conformément aux intentions de l'auteur et de l'éditeur, pourrait facilement se retrouver entre les mains de religieuses et de collégiennes. Dans ce cas, la lecture de passages de ce genre, tels que ceux cités, pourrait constituer un danger ou un préjudice spirituel/L'opera, per la sua natura e in conformità con le intenzioni dell'autore e dell'editore, potrebbe facilmente pervenire nelle mani delle religiose e delle alunne dei loro collegi. In questo caso, la lettura di brani del genere, come quelli citati, difficilmente potrebbe essere compiuta senza pericolo o danno spirituale"), "les spécialistes des études bibliques y trouveront certainement de nombreuses erreurs historiques, géographiques et autres" ("gli specialisti di studi biblici vi troveranno certamente molti svarioni storici, geografici e simili"). En 1961, Maria Valtorta meurt. La même année 1961, une nouvelle édition complète, en dix volumes, toujours sous le titre Le poème de l'Homme-Dieu, est lancée, elle contient désormais six cent cinquante-deux paragraphes correspondant à une ou plusieurs visions (la première vision du 16 janvier 1944 sur les noces de Cana constitue le paragraphe 52, la vision conclusive du 28 avril 1947 constitue le paragraphe 652), quelques visions annexes issues des cahiers d'après 1950 ont été ajoutées (paragraphes 642 à 650). En 1966, suite à Vatican II, l'Index librorum prohibitorum est aboli, l'interdiction qui pesait sur l'œuvre de Maria Valtorta (qui a été l'avant-avant-dernière mise à l'Index librorum prohibitorum : l'avant-dernière a été La vie de Jésus de Jean Steinmann en 1961, la dernière a été l'intégralité des essais de Pierre Teilhard de Chardin en 1962) est levée de facto. A partir de 1979, un enseignant à la retraite nommé "Félix Sauvage" entreprend une traduction en français, qu'il intitule L'Evangile tel qu'il m'a été révélé. Ce nouveau titre présente le triple avantage d'indiquer le contenu de l'œuvre (un évangile "selon Maria Valtorta", dans la lignée des évangiles canoniques "selon Marc", "selon Matthieu","selon Luc" ou "selon Jean", et des évangiles apocryphes "selon Pierre","selon Thomas","selon Marie-Madeleine", etc.), son auteur (ce titre est à la première personne du singulier, désignant Maria Valtorta) et sa nature (un recueil de visions, ou, pour utiliser le terme grec adéquat, un recueil "apocalyptique", contenant des "révélations/apokalÚyeij"), il est simple et pertinent, et aisément traduisible, cela explique pourquoi il est repris dans la nouvelle édition italienne à partir de 1993 (L'Evangelo come mi è stato rivelato), puis dans les autres langues (espagnol, anglais, allemand). Pourtant, la tolérance accordée par le Vatican à sa publication ne signifie pas la fin de sa condamnation. Dans sa lettre 144/58 du 31 janvier 1985 adressée au cardinal Guiseppe Siri, Joseph Aloisius Ratzinger le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (futur pape Benoit XVI) rappelle que l'abolition de l'Index librorum prohibitorum en 1966 ne signifie pas l'abolition de la condamnation morale qu'il portait : l'œuvre de Maria Valtorta, même tolérée à l'impression, reste condamnée moralement par le Vatican ("Effectivement l'œuvre en question a été mise à l'Index le 16 décembre 1959 et qualifiée de ‟vie de Jésus mal romancée” par L'Osservatore Romano du 6 janvier 1960. […] Certains ont considéré que l'autorisation d'imprimer et de diffusion consécutive à l'abolition de l'Index rendait l'œuvre licite, mais L'Osservatore Romano (15 juin 1966) et les Acta Apostolicae Sedis (1966) ont signalé que, même supprimé, l'Index a conservé toute sa valeur morale, raison pour laquelle on n'a pas jugé opportun de diffuser et de recommander cette œuvre dont la condamnation n'a pas été décidée à la légère mais après mûre réflexion afin de prémunir des dommages qu'une telle publication peut causer aux fidèles non-avertis"). Le 22 février 2025, un communiqué de presse émanant du Dicastère pour la doctrine de la foi (nouveau nom de l'ex-Congrégation pour la doctrine de la foi) "rappelle que les prétendues ‟visions”, ‟révélations” et ‟communications” contenues dans les écrits de Maria Valtorta, ou qui lui sont attribuées, doivent être considérées non pas comme d'origine surnaturelle, mais comme une forme littéraire utilisée par l'auteur pour raconter à sa manière la vie de Jésus Christ". Par la formule "les visions de Maria Valtorta, ou qui lui sont attribuées", ce communiqué émet l'hypothèse que Maria Valtorta n'a été qu'une copiste, elle s'est contentée de mettre au propre, sur les cahiers scolaires donnés par le père Romualdo Migliorini puis par le père Corrado Berti, des textes fabriqués par des érudits historiens ou archéologues afin de donner une crédibilité aux épisodes impliquant Jésus, ou inventés par des romanciers afin de rendre vivants les dialogues entre les personnages, cela expliquerait pourquoi les milliers de pages laissées par Maria Valtorta ne comportent aucun repentir et semblent avoir été écrites d'un seul jet, et pourquoi L'Evangile tel qu'il m'a été révélé se lit aussi linéairement qu'un récit littéraire. Le communiqué classe ainsi L'Evangile tel qu'il m'a été révélé dans la même catégorie que, par exemple, Richard III de William Shakespeare qui raconte non pas la vraie vie de Richard III mais celle que William Shakespeare imagine, ou Hernani de Victor Hugo qui raconte non pas la vraie vie de Charles Quint mais celle que Victor Hugo imagine : L'Evangile tel qu'il m'a été révélé de Maria Valtorta, selon le Vatican depuis la mise à l'Index de 1959 jusqu'au communiqué de 2025 en passant par la lettre de Joseph Aloisius Ratzinger/Benoit XVI de 1985, raconterait non pas la vraie vie de Jésus mais celle que Maria Valtorta imagine, ou que des tiers dotés de solides connaissances historiques et archéologiques aidés par d'habiles dialoguistes ont imaginée avant de la communiquer à Maria Valtorta. Pour notre part, dans la suite du présent paragraphe, nous utiliserons cette œuvre comme un fil directeur, en confrontant régulièrement son contenu aux faits historiques et archéologiques pour vérifier jusqu'à quel point il est pertinent, plausible, fondé, conséquent.


Dans notre paragraphe précédent, nous avons longuement expliqué qu'à la fin de l'ère hellénistique il n'existe pas un judaïsme mais des judaïsmes, plus exactement trois courants juifs concurrents : le courant saducéen qui s'appuie sur le Temple de Jérusalem, le courant pharisien qui s'appuie sur la Torah, le courant nazaréen appelé "essénien" jusqu'au XXème siècle (à l'imitation de Pline l'Ancien et de Flavius Josèphe) qui s'appuie sur la foi en l'imminence du Mashiah/Messie et de la fin de l'Histoire. Notre présentation servait de conclusion à la période hellénistique, elle montrait des séparations très nettes entre les trois courants. Mais le temps passe. Le Temple de Jérusalem, naguère sous autorité grecque, est désormais sous autorité romaine. Des nouvelles jurispridences doivent encadrer la Torah pour l'adapter au droit romain. Et toujours pas de Mashiah/Messie ni de fin de l'Histoire à l'horizon. A la fin du Ier siècle av. J.-C., les frontières entre les trois courants juifs se sont émoussées. Ainsi au sud-ouest de Jérusalem, à l'écart du centre-ville, existe un quartier accessible par une porte "des Esséniens" (selon Flavius Josèphe, Guerre des juifs V.145), sous-entendant que ledit quartier, correspondant approximativement à l'actuel quartier arménien autour du monastère Saint-Jacques, est fréquenté ou habité par une majorité d'esséniens/nazaréens, ce qui constitue une aberration par rapport à la foi apocalyptique originelle essénienne/nazarréenne prophétisant la destruction de Jérusalem. Parmi les membres du Sanhédrin, on trouve naturellement beaucoup de saducéens, mais aussi des pharisiens comme Hillel et son petit-fils Gamaliel, ce qui constitue encore une aberration par rapport au pharisianime prônant la Torah contre le Temple. Marie la Vierge est un exemple de ce flou théologique : selon la tradition chrétienne, elle est la fille d'un fonctionnaire du Temple, Joachim, soit un saducéen soit plus probablement un pharisien, or elle s'installera avec son mari Joseph à Nazareth en Galilée, où vivent une majorité de nazaréens, qui ont donné leur nom à la ville "Nazareth". Jean-Baptiste est un autre exemple : selon la tradition chrétienne, il est le fils d'un autre fonctionnaire du Temple, Zacharie, mais il rompra avec le Temple - et avec son père ? - pour se retirer dans la vallée du Jourdain où il tiendra un discours très proche de celui des nazaréens apocalyptiques, annonçant la fin du Temple et la venue imminente du Mashiah/Messie. Même remarque pour Jésus : son ministère a beaucoup de points communs avec le pharisianisme en apparence (nous verrons cela plus loin dans le présent paragraphe), mais au fond il est également dans la lignée du nazaréisme apocalyptique, annonçant la destruction imminente du Temple. La plus ancienne vision diégétique de Maria Valtorta est la vision 2 du 22 août 1944 : le vieux Joachim fonctionnaire du Temple et son épouse Anne dans leur maison de Nazareth reçoivent la visite de leur voisine Sara et de son fils Alphée "âgé de cinq ans" (Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 2.2, vision du 22/08/1944). En regardant ce jeune garçon manger une pomme mûre, détail indiquant qu'on est à la fin de l'été ou au début de l'automne, Anne se lamente d'arriver à la ménopause sans avoir eu un enfant. On ignore la date de cette scène. La vision 5 du 26 août 1944 montre, un jour orageux d'été indien s'achevant par un arc-en-ciel, la naissance de Marie, fille d'Anne qui, contre toute attente, a réussi enfin à avoir un enfant, un an après la scène de la vision 2. On apprend incidemment que Marie fille d'Anne grandit à l'orphelinat du Temple "entre trois et quinze ans" (Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 136.6, vision du 22/03/1945) avant son mariage avec Joseph et la naissance de son fils Jésus quelques mois plus tard que, par commodité, nous désignerons comme l'événement "Alpha" de l'an "A". La scène de la vision 2 initiale date donc approximativement de l'an A-17, la naissance de Marie date de l'an A-16, l'entrée de Marie à l'orphelinat du Temple date de l'an A-13 (Marie a trois ans), la sortie de Marie de l'orphelinat du Temple et son mariage avec Joseph datent de l'an A-1 (Marie a quinze ans), la naissance de Jésus date de l'an A0 (Marie a seize ans). Pour caler cette chronologie relative dans le calendrier chrétien, nous devons savoir où fixer l'an A0 de la naissance de Jésus, or, nous verrons cela plus loin dans le présent alinéa, cette tâche est problématique et rend incertaine toute hypothèse, nous sommes seulement sûrs que Jésus est né avant la mort d'Hérode en -4 puisque c'est précisément la folie sanglante d'Hérode à la fin de sa vie, bien attestée par les historiens, qui justifie la fuite de Joseph et Marie avec leur très jeune fils Jésus vers l'Egypte. On s'interroge sur la naissance de Marie un jour d'été indien, soit en septembre, qui raccorde avec la tradition chrétienne fondée sur l'Evangile de Jacques apocryphe datant cet événement justement en septembre ("Le septième mois, Anne enfanta", Evangile de Jacques 5.2 ; rappelons que dans l'Antiquité avant la généralisation du calendrier julien l'année commence au printemps, soit au mois de mars dans le calendrier chrétien, qui par ailleurs célèbre la naissance de Marie le 8 septembre) : Maria Valtorta a-t-elle eu entre les mains un exemplaire de l'Evangile de Jacques, et a-t-elle inventé en conséquence cette scène de la vision 5 ? ou l'Evangile de Jacques (et le calendrier chrétien célébrant le 8 septembre) s'appuie-t-il sur un fait bien historique, que Maria Valtorta a réellement vu lors d'une séance médiumnique ? On peut s'interroger aussi sur l'apparente bizarrerie de Joachim, fonctionnaire du Temple de Jérusalem, possédant une maison dans la lointaine province de Galilée, mais une rapide étude révèle que cette apparente bizarrerie n'en est pas une. La Galilée est par nature une terre de passage, reliant l'intérieur de la Syrie aux côtes méditerranéennes à l'horizontale, et le sud Levant et le nord Levant à la verticale (elle est qualifiée de "chemin de la mer" dans Isaïe I 8.23), depuis des siècles on y croise des Arabes et des Phéniciens, et des soldats de puissances hégémoniques successives (Babyloniens, Assyriens, Mèdes, Perses), d'où son nom "Galilée/Gelil ha goyim" signifiant "Région des non-juifs" en hébreu. Elle est encore plus cosmopolite depuis que les Grecs après la conquête d'Alexandre au IVème siècle av. J.-C. y ont bâti une capitale, Sepphoris/Tsipori, avec tous les attributs d'une cité hellénistique standard fagocytant toutes les cultures atentours. Le cosmopolitisme grec est indirectement prouvé par les noms grecs des apôtres galiléens "Philippe/F…lippoj" et "André/Andršaj", qui conversent naturellement en grec avec des Grecs dans le Temple de Jésuralem selon Jean 12.20-21. Il est aussi indirectement prouvé par le changement de nom de l'apôtre Simon frère d'André : l'hébreu "Simon" sonne ridiculement en grec comme "simÒn/camus, plat, enfoncé, écrasé", en contradiction avec la forte personnalité de son porteur, Simon a donc été surnommé "Céphas/le Roc, la Pierre, le Dur, le Solide" pour éviter ce ridicule et cette contradiction, cela a bien arrangé Jésus puisque "Céphas" en araméen est l'équivalent de "Caïphe" en hébreu, nom du Grand Prêtre entre 18 et 37, et lui a suggéré un parallèle en forme de calembour entre le duo Moïse-Aaron (où Aaron était le socle de l'ancienne Alliance) et le duo Jésus-Céphas (où Simon/Céphas devient le socle, ou la "pierre", de la nouvelle Alliance), mais le surnom "Céphas" a été oublié presque aussitôt au profit de sa version grecque "Pétros/Pštroj", avant d'être latinisé en "Pierre/Petrus". Dans notre paragraphe précédent, nous avons vu qu'une synagogue a existé à Yafia/Nazareth au Ier siècle (mentionnée en Luc 4.28), impliquant que des pharisiens habitent à proximité. Les pèlerins juifs de l'an 2000 se rendent toujours à la tombe du rabbin Hillel sur le mont Méron proche (32°58'50"N 35°26'21"E), juste en face de la tombe de son rival le rabbin Shammaï (32°58'36"N 35°26'19"E). Le rabbin Johanan ben Uzziel, élève d'Hillel, a aussi un domaine en Galilée, dans la banlieue nord-ouest d'Amuka où il est enterré (33°00'19"N 35°31'08"E). Le rabbin Yohanan ben Zakkaï, autre élève d'Hillel, futur fondateur de l'école/yechiva de Iamnia/Yavné qui instaurera l'hégémonie de la Torah sur le Temple détruit par Rome après 70, soit l'hégémonie du judaïsme pharisien jusqu'à aujourd'hui, a vécu pendant dix-huit ans à Arraba au nord de Sepphoris/Tsipori (32°51'04"N 35°20'18"E ; "Rabbin Oula dit que rabbin Yohanan ben Zakkaï habita la cité d'Arraba en Galilée pendant dix-huit ans. Pendant cette période, il ne fut consulté que deux fois […]. Alors il apostropha sa cité par ces mots : ‟Galilée, Galilée, ta haine contre la Torah te classera finalement parmi les oppresseurs de la foi !”", Talmud de Jérusalem, Moëd, Sabbat 16.7-8). La possession d'un domaine à Nazareth, en territoire cosmopolite, par Joachim prêtre auxiliaire du Temple de Jérusalem est donc très possible, et la naissance de Marie à Nazareth est très possible aussi, contre la tradition chrétienne qui la situe en plein cœur de Jérusalem, sous l'église Sainte-Anne aménagée au Moyen-Age près des ruines de l'antique bassin de Bethesda, en bordure nord de l'esplanade du Temple. La vision 6 du 28 août 1944 montre la purification d'Anne au Temple après son accouchement, selon l'usage remontant au Lévitique 12.1-8, accompagnée de Joachim son vieux mari, de Marie sa fille née récemment, d'Elisabeth sa nièce, et de Zacharie mari d'Elisabeth et autre prêtre auxiliaire du Temple ("Voici la belle porte de Nicanor [séparant la cour des Femmes en contrebas, et le Saint des Saints en surplomb], tout un travail de broderie en bronze massif laminé d'argent. Zacharie est déjà là à côté d'un prêtre, majestueux dans son habit de lin. Anne reçoit l'aspersion d'une eau, lustrale je suppose, ensuite on lui ordonne d'avancer vers l'autel du sacrifice. L'enfant n'est plus dans les bras de la mère. Elisabeth l'a prise et elle reste en dehors de l'entrée. A son tour, Joachim entre derrière sa femme, tirant à reculons un malheureux agneau qui bêle. Et moi, je fais comme pour la purification de Marie : je ferme les yeux pour ne pas voir tout ce carnage. Maintenant Anne est purifiée", Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 6.3, vision du 28/08/1944). Les deux parents étant avancés en âge, et Joachim étant fonctionnaire du Temple, la jeune Marie est d'emblée présentée à Anne fille de Phanouel, gérante d'un établissement dépendant du Temple prenant en charge l'éducation des jeunes filles quand leur famille en lien avec Temple - comme le vieux Joachim qui y officie - n'est plus capable de l'assurer ("Voici (une autre) Anne qui arrive. Ce sera une de ses maîtresses : Anne fille de Phanouel de la tribu d'Azer. […] Anne fille de Phanouel, déjà toute blanche [elle a des cheveux blancs, elle est âgée], caresse l'enfant qui s'est éveillée et regarde de ses yeux innocents et étonnés toute cette blancheur, tout cet or [du Temple] qui brille au soleil", Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 6.4, vision du 28/08/1944). On décide que la petite Marie, qui semble fascinée par les décorations du Temple et par les jeunes filles s'agitant à l'intérieur du bâtiment, y sera déposée aux bons soins d'Anne fille de Phanouel trois ans plus tard ("‟Dans trois ans, tu seras là aussi, mon lys”, promet Anne à Marie qui regarde comme fascinée vers l'intérieur et sourit au lent cantique [les jeunes filles chantent en chœur à l'intérieur du bâtiment]. ‟Elle semble comprendre, dit Anne fille de Phanouel. C'est une belle petite. Elle me sera chère comme si elle était à moi. Je t'en fais la promesse, mère, si l'âge me permet de la réaliser”", Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 6.5, vision du 28/08/1944). Notons qu'à cette époque, Hérode n'a pas encore débuté les travaux de terrassement autour du Temple reconstruit par Esdras au VIème siècle : le sanctuaire, quand Anne vient s'y purifier en l'an A-16, entre -24 et -21 selon notre chronologie relative, se limite toujours au Saint des Saints et à la cour des Femmes, flanqués quelques mètres au nord par la forteresse Antonia où est cantonée la garnison romaine chargée du maintien de l'ordre dans la ville de Jérusalem.


Octave Auguste passe l'hiver -21/-20 à Samos, puis il continue sa route vers l'est au printemps -20 ("[Octave/Auguste] fit voile pour Samos, où il passa l'hiver [-21/-20], puis il se transporta en Asie, au printemps [-20] où Marcus Apuleius et Publius Silanus [Nerva] furent consuls", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.7). Phraatès IV est pris de panique. Craignant que les légions romaines déferlent sur son territoire, il ménage Octave Auguste en restituant les étendards de Crassus et de Marc-Antoine sans rien demander en retour ("Phraatès IV, craignant qu'[Octave] Auguste marchât contre lui parce qu'il n'avait encore rempli aucune de ses conventions, lui renvoya les enseignes et les prisonniers, à l'exception d'un petit nombre qui par honte se suicidèrent ou restèrent dans le pays pour s'y cacher. [Octave] Auguste les reçut comme s'il eût vaincu les Parthes, prétendant fièrement “avoir recouvré sans combat ce qui avait été perdu naguère dans les batailles”", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.8 ;"Les Parthes lui cédèrent sans condition l'Arménie qu'il revendiquait, lui rendirent les aigles prises à Marcus Crassus et à Marc-Antoine qu'il réclamait, en lui offrant même des otages, et enfin se soumirent à son choix pour élire un roi parmi plusieurs prétendants qui se disputaient la couronne", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 21 ; "[Octave Auguste] vint en Syrie pour régler les affaires de l'orient. Phraatès IV craignit une attaque contre les Parthes. Il rassembla donc les prisonniers des armées de Crassus et de [Marc-]Antoine dispersés dans son Empire et les renvoya à [Octave] Auguste, avec les aigles enlevées aux légions. [Octave] Auguste reçut aussi ses fils et ses petits-fils comme otages, obtenant davantage par la puissance de son nom que par les armes d'aucun autre général", Justin, Histoire XLII.5 ; "Les enseignes dont Orodes II s'était emparé lors du désastre de Crassus et celles que son fils Phraatès IV avait enlevées lors de la retraite de [Marc-]Antoine furent renvoyées depuis l'orient par le roi des Parthes à [Octave] Auguste", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 91.1). Et il ne proteste pas quand Octave Auguste confirme l'autorité de Tarcondimotos junior à Tarse en Cilicie, et l'autorité d'Iamblichos junior à Emèse/Homs ("[Octave] Auguste régla les affaires des peuples soumis selon les usages de Rome, et il laissa les peuples alliés se gouverner à leur manière. Ne cherchant pas à ajouter des nouvelles conquêtes à l'Empire, jugeant largement suffisantes les possessions acquises, il écrivit au Sénat en ce sens. Il refusa toute guerre, restituant à Iamblichos [junior] fils de Iamblichos les territoires de son père en Arabie, et à Tarcondimotos [junior] fils de Tarcondimotos ceux de son père en Cilicie", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.9). Les Arméniens profitent de l'occasion pour renverser leur roi Artaxias II favorable aux Parthes (Artaxias II est le fils ainé d'Artavazde II qui a été tué par Marc-Antoine en -31, de là vient son hostilité aux Romains) et le remplacer par Tigrane III (frère cadet d'Artaxias II) favorable aux Romains. Octave Auguste charge son beau-fils Tibère, venu avec lui en orient, d'aller en Arménie pour s'assurer que la passation de pouvoir s'opère dans le calme. Né en -42, Tibère a alors vingt-deux ans. Rappelons qu'il est le fils de Tiberius Claudius Nero, le premier mari de Livie, et qu'il appartient à la célèbre famille des Claudii : il a pour ancêtres Appius Claudius Caecus qui a donné son nom à la via Appia au début du IIIème siècle av. J.-C., Appius Claudius Caudex (frère du précédent) qui a vaincu les Carthaginois à Messine en -264, Caius Claudius Nero qui a vaincu le Carthaginois Hasdrubal à la bataille du Métaure en -207, et aussi Publius Clodius Pulcher qui a semé le chaos dans Rome jusqu'à son assassinat en -52 (renié pour ces agissements par les Claudii qui ont remplacé le "au" par un "o", comme nous l'avons expliqué dans notre paragraphe précédent). Le jeune Tibère a été missionné pour des tâches administratives par son beau-père Octave Auguste dès -23, à l'âge de dix-neuf ans ("Nommé questeur à l'âge de dix-neuf ans, [Tibère] commença à se consacrer aux affaires publiques. Le ravitaillement étant perturbé, une grande disette de blé régnant à Ostie et à Rome, il fut chargé par son beau-père [Octave Auguste] de s'en occuper. Il résolut la situation d'une manière qui présagea clairement sa grandeur future", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 94.3). Obéissant à son beau-père, Tibère se rend en Arménie et s'acquitte de sa tâche ("Les habitants [de Grande Arménie] s'étant plaints d'Artaxias II et ayant appelé son frère Tigrane III qui était à Rome, [Octave Auguste] envoya Tibère vers ce royaume pour chasser le premier et y installer le second. Tibère n'accomplit rien qui fût à la hauteur de ses préparatifs, puisqu'avant son arrivée Artaxias II fut tué par les Arméniens, cela ne l'empêcha pas de se glorifier comme s'il eut tout fait part lui-même", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.9 ; "[L'Arménie] balançait entre les Parthes et les Romains depuis le crime de [Marc-]Antoine qui, après avoir attiré dans un piège Artavazde II le roi des Arméniens en se prétendant son ami, l'avait mis aux fers et finalement tué. Artaxias II, fils de ce dernier, ennemi de Rome qui avait maltraité son père, s'était maintenu avec le secours des Arsacides. Artaxias II ayant péri par la trahison de ses proches, [Octave] Auguste donna Tigrane III aux Arméniens, qui fut installé à son poste par Tibère", Tacite, Annales II.3 ; "Ensuite [Tibère] conduisit une armée en orient, il confia le royaume d'Arménie à Tigrane III, sur la tête duquel il posa le diadème devant ses juges, il reçut aussi les enseignes que les Parthes avaient enlevées à Marcus Crassus", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 9 ; "[Octave Auguste] l'envoya [Tibère] avec une armée inspecter et organiser les provinces orientales. [Tibère] donna à cette occasion les preuves de vertus exceptionnelles. Il pénétra en Arménie avec ses légions, rangea ce pays sous la domination du peuple romain et en remit le sceptre à [Tigrane III] [fils du] roi Artavazde II. Effrayé par l'éclat de son nom, [Phraatès IV] le roi des Parthes envoya ses deux fils comme otages à César [Octave Auguste]", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 94.4 ; "J'aurais pu transformer la Grande Arménie en province après la mort du roi Artaxias II, mais suivant l'exemple de nos aïeux j'ai préféré confier ce royaume à Tigrane III, fils du roi Artavazde II et petit-fils du roi Tigrane II, par l'intermédiaire de Tibère Nero qui était alors mon gendre", Octave Auguste, Res gestae divi Augusti 27.2). On suppose qu'Octave Auguste séjourne à Antioche, où il reçoit l'ambassade indienne de Zarmanochegas dont nous avons parlé dans notre paragraphe introductif, rapportée par Nicolas de Damas (secrétaire et porte-parole d'Hérode) qui se trouve aussi à Antioche à ce moment. Une nouvelle députation de Grecs de Gadara/Umm Qeis, soutenus par Zénodoros, vient contester la cession de leur territoire à Hérode. Mais leurs manières agressives déplaisent fortement à Octave Auguste, qui réitère son soutien à Hérode. Les députés préfèrent se suicider plutôt que retourner à Gadara/Umm Qeis pitoyablement. Zénodoros quant à lui meurt de mort naturelle peu après. Octave Auguste maintient donc l'autorité d'Hérode sur les régions gréco-arabes à l'est du lac de Galilée, voisines de la province romaine de Syrie, il élargit même son influence en décrétant que désormais le gouverneur romain de Syrie ne pourra plus prendre de décision sur les affaires du Levant sans demander au préalable l'avis d'Hérode ("La dix-septième année du règne d'Hérode [en -20], César [Octave Auguste] vint en Syrie. A cette occasion un grand nombre d'habitants de Gadara se plaignirent d'Hérode, dont ils trouvaient l'autorité dure et tyrannique. Ils furent encouragés par Zénodoros, qui les excitait, calomniait Hérode, leur jura de tout faire pour les soustraire à la domination de ce dernier et les placer sous les ordres directs de César [Octave Auguste]. Convaincus par ces propos, les habitants de Gadara récriminèrent vivement, enhardis par ce fait que leurs députés livrés par Agrippa [en hiver -22/-21, comme on l'a vu plus haut] n'avaient pas été châtiés, Hérode les avait relâchés sans les malmener, autant inflexible envers les siens que magnanime envers les étrangers. Accusé de violence, de pillage, de destruction de temples, Hérode demeura impassible, disposé à se justifier. César [Octave Auguste] lui réserva un bon accueil et ne lui retira pas sa bienveillance malgré l'agitation de la foule. Le premier jour on exposa les griefs. Mais les jours suivants l'enquête piétina. Les gens de Gadara virent en effet de quel côté inclinaient César [Octave Auguste] et le tribunal, ils prévoyèrent qu'ils seraient sans doute livrés au roi. Alors, dans la crainte d'être punis, ils se suicidèrent. Les uns s'égorgèrent pendant la nuit, les autres se précipitèrent d'une hauteur, d'autres encore se jetèrent dans le fleuve [Oronte]. Leur acte fut interprété comme un aveu de leur impudence et de leur culpabilité, et César [Octave Auguste] acquitta Hérode sans poursuivre les investigations. Une nouvelle importante clotura opportunément le débat : Zénodoros eut une déchirure à l'intestin, des hémorragies abondantes en résultèrent, il mourut à Antioche en Syrie. César [Octave Auguste] donna son héritage à Hérode, qui comprenait des territoires assez importants entre Trachonitide et Galilée, autour d'Oulatha ["OÙl£qa", qui a laissé son nom au petit lac "Hula", gonflement du fleuve Jourdain au nord du lac de Galilée] et de Panion [Baniyas]. Il décida par ailleurs de l'associer à l'autorité des gouverneurs de Syrie, auxquels il ordonna de ne rien entreprendre sans demander l'avis d'Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.354-360 ; "[Octave Auguste] confia à Hérode la tétrarchie d'un nommé “Zénodoros”", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.9). Porté par ces marques de confiance, Hérode demande à Octave Auguste de reconnaître son frère cadet Phéroras comme son successeur en Israël, contre les éventuelles prétentions de ses deux fils asmonéens Alexandre et Aristobule qui grandissent à Rome ("Profitant de la confiance dont il jouissait, Hérode demanda à César [Octave Auguste] une tétrarchie pour son frère Phéroras, auquel il attribua cent talents sur les revenus de son propre royaume. Il désirait, en cas de disparition, que Phéroras fût à l'abri du besoin sans dépendre de ses neveux", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.362). Ensuite il raccompagne Octave Auguste au bord de la mer - à Ptolémaïs/Acre ? -, et il lance la construction d'un temple en l'honneur de l'Empereur à Panion/Baniyas (33°14'46"N 35°41'33"E ; "Après avoir accompagné César [Octave Auguste] jusqu'à la mer, Hérode revint vers les terres de Zénodoros, à Panion, pour un élever un magnifique temple en marbre blanc. Ce site consiste en une grotte charmante au fond de laquelle se trouve un gouffre inaccessible aux eaux dormantes, une haute falaise se dresse au-dessus. Le Jourdain a sa source dans cette grotte. A cet endroit admirable Hérode voulut ajouter l'ornement d'un temple, qu'il dédia à César [Octave Auguste]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.363-364). Octave Auguste passe l'hiver -20/-19 à Samos ("[Octave] Auguste revint à Samos où il passa l'hiver [-20/-19]. Il accorda la liberté aux Samiens en récompense de son séjour chez eux, et promulgua beaucoup de lois en leur faveur", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.9). Il séjourne à Athènes à la belle saison -19 où, pour l'anecdote, l'ambassadeur indien Zarmanochegas met fin à ses jours en s'immolant publiquement par le feu (nous renvoyons sur ce sujet à notre paragraphe introductif), et où, encore pour l'anecdote, il croise le poète Virgile en chemin vers l'Anatolie pour y achever son Enéide, mais qui mourra d'insolation avant d'achever son projet ("Dans sa cinquante-deuxième année, Virgile décida d'aller en Grèce et en Asie Mineure afin de peaufiner l'Enéide. Il comptait se consacrer exclusivement à ce travail pendant trois ans, afin de consacrer le reste de sa vie à la philosophie. Mais, en route pour Athènes, il croisa [Octave] Auguste qui revenait d'orient à Rome. Il décida de faire demi-tour immédiatement. Alors qu'il découvrait la cité de Mégare voisine, il souffrit d'une insolation. Quand il débarqua à Brindisi un peu plus tard, son état s'agrava. Il y mourut après quelques jours, le 21 septembre, sous le consulat de Caius Sentius [Saturninus] et Quintus Lucretius [Vespillo] [en -19]. Ses ossements furent transportés à Naples et enterrés sous un tertre situé sur la route de Puteoli [Pouzzoles], à moins de trois kilomètres de la ville", Aelius Donatus, Vie de Virgile 35-36). De retour à Rome, Octave Auguste retrouve une situation très tendue. Il refuse le poste de consul qui lui a été réservé, qui est confié à un tiers, et il n'organise aucun triomphe afin de taire les critiques. Pour lutter contre les comportements condamnables qui se sont déroulés pendant son absence, que les auteurs anciens ne détaillent pas, il s'instaure préfet des mœurs ("Le consul de cette année [-19] fut Caius Sentius [Saturninus], on dut nommer un collègue car [Octave] Auguste, cette fois encore, refusa le poste qui lui était réservé. Une sédition éclata de nouveau dans Rome, le sang coula, les sénateurs attribuèrent par décret une garde à Sentius [Saturninus]. Ce dernier ayant refusé de l'utiliser, on envoya deux députés avec chacun un licteur à [Octave] Auguste. Instruit des événements et comprenant que le mal n'aurait pas de fin, [Octave] Auguste n'agit pas comme précédemment, il nomma consul l'un de ces deux députés, Quintus Lucretius [Vespillo], qui pourtant avait été inscrit naguère sur la liste des proscrits, et se hâta de revenir à Rome. Beaucoup de décisions avaient été adoptées durant son absence : il n'en accepta aucune, sauf celle relative à l'érection d'un autel à la Fortune-du-Bon-retour (c'est ainsi qu'on l'appela) ["TÚch te Epanagègw", hellénisation de "Fortuna Redux"], et celle rendant ferié le jour de son retour sous l'appelation de “fête augustale”. Les magistrats et d'autres citoyens allèrent à sa rencontre, il entra de nuit dans la ville, et le lendemain il honora Tibère du titre de préteurs et permit à Drusus [l'Ancien] de solliciter une charge cinq ans avant l'âge légal. Comme les comportements en son absence ne correspondaient pas à ceux observés durant son absence, il créa une préfecture des mœurs dont, à la demande générale, il fut chargé pour cinq ans", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.10). Pendant ce temps, en Israël, Hérode commence l'aménagement de l'esplanade du Temple, qu'il rêve aussi monumental que les sanctuaires d'Athènes, d'Ephèse, de Pergame et d'ailleurs dans le monde gréco-romain, afin de laisser son nom à la postérité. C'est un moyen de rappeler sa judéité et de se concilier les juifs à l'intérieur et à l'extérieur de son royaume, autant qu'un moyen de s'attirer l'admiration des païens grecs et romains ("La dix-huitième année de son règne [en -19], Hérode se lança dans une entreprise considérable : l'aménagement du sanctuaire de Dieu, dont il voulut élargir et élever l'enceinte afin de le rendre plus imposant. Il pensait avec raison que cette tâche serait la plus remarquable parmi toutes celles qu'il avait menées et qu'elle lui garantirait une éternelle gloire", Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.380 ; le sanctuaire aménagé par Hérode est longuement décrit par Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.391-402 et 410-419). Puis il se rend à Rome, où il retrouve ses deux fils Alexandre et Aristobule désormais adolescents. Il revient avec eux à Jérusalem ("A cette époque [Hérode] se rendit en Italie, cédant au désir de revoir à la fois César [Octave Auguste] et ses fils qui séjournaient à Rome. Entre autres marques de bienveillance que lui prodigua César [Octave Auguste], il l'autorisa à ramener ses fils dans sa patrie, jugeant leurs études terminées", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.6). Salomé - sœur d'Hérode - craint que ces deux garçons la tuent pour venger la mort de leur mère Mariamné, que Salomé a fomentée en -29. Hérode la rassure en mariant Aristobule avec Bérénice la fille de Costobaros et Salomé, et en mariant Alexandre avec la lointaine Glaphyra fille d'Archélaos le roi de Cappadoce ("A leur retour d'Italie, la foule s'enthousiasma pour les deux adolescents, objets de l'attention générale, parés de la grandeur de leur fortune et de la dignité royale. Mais ceux-ci furent immédiatement confrontés à la haine de Salomé, sœur du roi, et de ceux qui avaient accablé Mariamné par leurs calomnies, et qui redoutaient que les deux jeunes gens, dans l'hypothèse de leur accession au trône, les châtiassent en proportion des injustices commises sur leur mère. […] Le roi honnora ses fils comme ils le méritaient, et, étant en âge de se marier, leur choisit des épouses : Bérénice la fille de Salomé à Aristobule, Glaphyra la fille d'Archélaos roi de Cappadoce à Alexandre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.7-11). Du mariage consanguin entre Aristobule et Bérénice naîtront notamment trois fils : Hérode de Chalcis, Aristobule le Jeune et Hérode-Agrippa, et une fille : Hérodiade. Mais cela ne satisfait pas Salomé, qui croit trouver un refuge et un réconfort en Syllaios, le général ambassadeur du roi arabe nabatéen Obodas III (le même Syllaios qui a guidé l'expédition du Romain Aelius Gallus vers l'Arabie Heureuse/Yémen entre -27 et -25, que nous avons racontée dans notre paragraphe précédent), venu proposer une alliance à Hérode. Lors de sa visite, Syllaios remarque le désarroi de Salomé et lui tourne autour, Salomé se laisse griser, un projet de mariage est envisagé entre elle et Syllaios qui permettrait potentiellement d'unir le royaume juif d'Israël et le royaume arabe de Nabatène après la mort d'Obodas III. Hérode répond : "Chiche ! Je te donne la main de ma sœur Salomé, mais d'abord tu te convertis au judaïsme, comme moi et mes compatriotes édomites/iduméens naguère". Syllaios refuse, arguant que ses compatriotes nabatéens n'accepteraient jamais cette conversion. Le projet de mariage est vite enterré. Salomé sort de cette affaire sous toutes sortes de moqueries et d'accusations ("Le roi d'Arabie Obodas III était naturellement indolent et lourd, les affaires de l'Etat étaient en fait dans les mains de l'habile Syllaios, encore jeune et beau. Ce dernier, lors d'une visite diplomatique à Hérode, s'intéressa à Salomé lors d'un dîner. Il apprit qu'elle était veuve, il lui parla. Salomé, ayant perdu son crédit auprès de son frère, et charmée par le jeune homme, voulut l'épouser. Au cours de ce dîner, les femmes d'Hérode les signes répétés et manifeste de leur entente. Elles les rapportèrent au roi, sur un ton moqueur. Hérode interrogea Phéroras sur le sujet, lui demanda d'observer les deux convives durant la suite du banquet. Phéroras confirma leur passion mutuelle à travers leurs gestes et leurs œillades. Se sentant soupçonné, l'Arabe partit. Mais après deux ou trois mois d'absence il revint pour ce motif, l'avoua à Hérode, et lui demanda Salomé en mariage, arguant que cette alliance permettrait un rapprochement avec le royaume des Arabes, et renforcerait sa propre position à la tête de ce royaume dont il hériterait prochainement. Hérode relaya ces paroles à sa sœur et lui demanda si elle était disposée à ce mariage : elle y consentit aussitôt. Mais quand on imposa sa conversion au judaïsme comme préalable au mariage, Syllaios refusa en disant que cela équivaudrait à sa lapidation par les Arabes. Puis il s'en alla. Dès lors Phéroras traita Salomé de dévergondée, et les femmes d'Hérode surenchérirent en déclarant qu'elle avait été la maîtresse de l'Arabe", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.220-226). C'est à cette époque, en l'an A-13, entre -21 et -18 selon notre chronologie relative, que la petite Marie âgée de trois ans, fille de Joachim et Anne, entre à l'orphelinat du Temple, confiée par ses parents à la gérante Anne fille de Phanouel (Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 8, vision du 30/08/1944). Maria Valtorta décrit le Temple, la cour des Femmes et le Saint des Saints, mais nullement les travaux d'aménagement de l'esplanade autour du Temple qui ont commencé depuis peu. Le Grand Prêtre qui officie à l'intérieur du Saint des Saints est Simon-Boethos, beau-père d'Hérode nommé d'autorité par ce dernier vers -22 comme nous l'avons vu précédemment. Maria Valtorta ne le nomme pas, elle décrit son vêtement de cérémonie en le comparant avec les vêtements ecclésiatiques car elle ignore les termes techniques qui s'y rapportent ("Un son de trombe argentin et la porte tourne sur ses gonds. On dirait le son d'avertissement d'une cithare pendant que la porte tourne sur les sphères de bronze. L'intérieur du Temple apparaît avec ses lampes au fond et un cortège s'avance vers la porte, venant de l'intérieur. Un cortège majestueux avec sonnerie de trompettes d'argent, nuages d'encens et lumières. Le voilà au seuil, en avant, celui qui doit être le Grand Prêtre [Simon-Boethos]. Un vieillard solennel, vêtu de lin très fin et par dessus ce premier vêtement une tunique plus courte, de lin aussi, et par dessus encore une sorte de chasuble [l'éphod, décrit en Exode 28.5-7], quelque chose d'intermédiaire entre la chasuble et l'habit des diacres, multicolore : pourpre et or, violet et blanc s'y alternent et brillent comme des gemmes au soleil. Deux gemmes authentiques par-dessus tout cela brillent encore plus vivement à la hauteur des épaules [les onyx décrits en Exode 28.7 et 9-14]. Ce sont peut-être des boucles avec leurs chatons précieux. Sur la poitrine, une large plaque toute étincelante de gemmes soutenue par une chaîne d'or [le pectoral, décrit en Exode 28.15-29]. Des pendentifs et autres ornements brillent en bas de la tunique courte et l'or éclate sur le front à la partie supérieure d'une coiffure [la tiare, décrite en Exode 28.38-39] qui me rappelle celle des prêtres orthodoxes, leur mitre arrondie au lieu d'être pointue comme celle des catholiques", Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 8.6, vision du 30/08/1944 ; Maria Valtorta a-t-elle réellement vu cette scène lors d'une séance médiumnique, ou se contente-t-elle de broder sur une illustration trouvée dans un dictionnaire montrant un Grand Prêtre du Temple, ou de reprendre la description d'Exode 28 en omettant malignement les termes techniques pour faire croire à une vision médiumnique ?). Joachim et Anne, les parents de la petite Marie, meurent peu après (Maria Valtorta, L'Evangile tel qu'il m'a été révélé 9, vision du 31/08/1944).


En -16, sous le consulat de Lucius Domitius Ahenobarbus et Publius Cornelius Scipio, des Romains - militaires ou civils ? - s’aventurent sur la rive droite du Rhin, en face des camps romains d’Oppidum Ubiorum/Cologne et de Confluentes/Coblence, sur le territoire des tribus germaniques des Sicambres (dont le nom est associé à la rivière locale Sigina/Sieg, affluent du Rhin en rive droite), des Usipètes (au nord des Sicambres) et des Tenctères (au sud des Sicambres). Nous ignorons leurs motivations. Nous savons seulement que ces trois tribus germaniques ne les acceptent pas : elles les massacrent, franchissent le Rhin pour saccager la rive gauche romanisée, surprennent même Marcus Lollius (ancien consul en -21) commandant la Vème légion et lui dérobent son emblème ("D’abord les Sicambres, les Usipètes et les Tenctères cucifièrent quelques citoyens romains qu’ils saisirent sur leur territoire, puis ils franchirent le Rhin, ravagèrent la Germanie et la Gaule, prirent en embuscade des cavaliers romains qui les poursuivaient et, entraînés à leur poursuite, tombèrent inopinément sur le gouverneur [Marcus] Lollius, qu’ils vainquirent aussi", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.20 ; "Nous subîmes un grave désastre en Germanie où commandait Marcus Lollius. C’était un homme qui, au lieu de bien faire, cherchait à s’enrichir en toutes occasions, et qui dissimulait son caractère extrêmement vicieux. La perte de l’aigle de la Vème légion appela César [Octave Auguste] de Rome en Gaule", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 97.1). Cet incident frontalier est une aubaine pour Octave Auguste, qui est en difficulté politique à Rome. Lors de son retour d’orient en -19, il a imposé des lois contre les mauvais comportements des Romains et il s’est instauré lui-même préfet des mœurs, or il ne respecte pas ses propres lois et sa propre fonction, plus précisément il est embourbé dans un adultère entre lui et Térentia la femme de Mécène, qui a créé un froid avec Mécène autant qu’avec son épouse Livie, et avec les Romains qui ricanent ou maugréent. Pour sortir de sa situation, il oriente les regards vers l’extérieur, il argue de la nécessité de boucler les Alpes afin de sécuriser le Rhin, et aussi le Pô qui est l’objet de heurts entre les Romains et la tribu germanique des Rhètes vivant à proximité, dans les actuelles régions du Tyrol en Autriche, d’Ostschweiz en Suisse et de Bavière en Allemagne ("Les Rhètes, qui habitent entre la Norique et la Gaule, près des Alpes Tridentines [près de la cité de Tridentum/Trente], s’infiltraient régulièrement du côté de la Gaule et pillaient aux frontières de l’Italie. Ils maltraitaient cruellement les Romains et leurs alliés qui traversaient leur pays. Les agressions contre des gens issus d’un peuple avec lequel aucun traité n’a été signé sont ordinaires, mais eux allaient plus loin dans la violence : tout enfant mâle qu’ils prenaient, non seulement celui venu au monde mais encore celui dans le ventre de sa mère qu’ils devinaient par diverses séances divinatoires, était livré à la mort", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.22). Il laisse Titus Statilius Taurus le préfet de Rome gérer les affaires courantes pendant son absence, en renvoyant Agrippa en orient parce qu’il ne veut pas qu’il apparaisse à Rome comme un possible remplaçant à la tête de l’Empire, et il part vers la Gaule avec ses deux fils adoptifs Tibère et Drusus l’Ancien ("[Octave Auguste] partit pour la Gaule, sous le consulat de Lucius Domitius [Ahenobarbus] et de Publius [Cornelius] Scipio [en -16], prétextant les guerres qui s’y étaient déclenchées. Sa présence en ville devenait pénible car d’un côté il se rendait odieux en punissant beaucoup de citoyens qui s’écartaient des lois, et de l’autre côté il transgressait ses propres lois en les grâciant. Il résolut donc de s’expatrier comme Solon [on se souvient que l’Athénien Solon au début du VIème siècle av. J.-C. s’est expatrié à Chypre pour se dispenser d’appliquer ses propres lois dans Athènes]. Quelques-uns soupçonnent que Térentia, femme de Mécène, a été la cause de ce départ, ils prétendent qu’il voulait continuer secrètement à l’étranger sa relation avec elle, dont il était tellement épris qu’un jour il vanta sa beauté face à Livie, et se dérober aux rumeurs qui circulait dans Rome. […] Tels furent les motifs qui le poussèrent à confier à [Titus Statilius] Taurus l’administration de la ville et du reste de l’Italie (il envoya de nouveau Agrippa en Syrie, et il n’accordait plus autant de confiance à Mécène à cause de sa femme), et à partir en emmenant Tibère", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.19). Dès qu’ils apprennent la venue d’Octave Auguste, et de Marcus Lollius qui a rassemblé ses soldats survivants, les Sicambres, Usipètes et Tenctères s’empressent de repasser sur la rive droite du Rhin. La campagne d’Octave Auguste en -16 s’achève ainsi sans combat ("[Octave] Auguste marcha contre [les Germains soulevés], mais il n’eut pas besoin de les combattre car, instruits des préparatifs de [Marcus] Lollius et de la venue d’[Octave] d’Auguste, ils rentrèrent dans leur pays et acceptèrent la paix en donnant des otages", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.20). L’archéologie révèle que deux nouveaux camps militaires sont créés à cette époque, dont les emplacements respectifs trahissent un raisonnement bien cohérent. Le premier camp se situe sur la rivière Moselle en amont de Confluentes/Coblence, à quelques kilomètres en aval du confluent entre la Moselle et son affluent la Sarre, sur le territoire de la tribu celte/gauloise des Trévires : Augusta Treverorum (aujourd’hui Trèves en Allemagne, 49°45'24"N 6°38'28"E). Le second camp se situe dans la haute vallée du Rhin : Argentoratum (aujourd’hui Strasbourg en France, 48°35'00"N 7°44'45"E). On voit sur la carte qu’Augusta Treverorum/Trèves, base arrière de Confluentes/Coblence, est équidistant d’Oppidum Ubiorum/Cologne au nord et - via la vallée de la Sarre - d’Argentoratum/Strasbourg au sud, ce qui permet un meilleur contrôle du territoire. L’année suivante, en -15, sous le consulat de Marcus Livius Drusus Libo et Lucius Calpurnius Piso Frugi, Tibère et Drusus l’Ancien sont envoyés contre les Rhètes, qu’ils soumettent ("[Octave] Auguste envoya d’abord contre [les Rhètes] Drusus [l’Ancien], qui vainquit rapidement un de leurs régiments venu à sa rencontre près des montagnes de Tridentum [Trente], s’attirant les honneurs prétoriens. Refoulés hors de l’Italie, les Rhètes continuèrent leurs pressions contre la Gaule. Alors [Octave] Auguste envoya Tibère contre eux. Drusus [l’Ancien] et Tibère se faufilèrent sur plusieurs points à la fois en Rhétie, en personne ou via leurs lieutenants, Tibère traversa le lac [de Constance] avec des barques, leurs attaques éparses provoquèrent une telle terreur à leurs adversaires que ceux-ci furent facilement écrasés, divisés par les bandes qui venaient sans cesse à leur rencontre, réduits à un petit contingent découragé par les défaites. Le peuple des Rhètes était quantitativement important, on pouvait craindre des nouvelles tentatives, par conséquent Drusus [l’Ancien] et Tibère emmenèrent les jeunes les plus robustes, et laissèrent sur place des hommes en nombre suffisant pour assurer les récoltes mais insuffisant pour une révolte", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.22). Un nouveau camp militaire est créé au confluent de la Lech et de son affluent la Wertach : Augusta Vindelicorum (aujourd’hui Augsbourg en Allemagne, 48°22'07"N 10°53'52"E), capitale de la nouvelle province romaine de Rhétie-Vindélicie, terminus de la nouvelle route romaine reliant la Rhétie-Vindélicie à l’Italie via la cité de Tridentum (aujourd’hui Trente, capitale de la province italienne du Trentin-Haut-Adige, 46°04'03"N 11°07'17"E). Un poste avancé est créé à Submuntorium, à l’endroit où la Schmutter se scinde en deux bras avant de se jeter dans le Danube quelques kilomètres plus au nord (aujourd’hui le site archéologique de Burghöfe près de Mertingen, 48°38'48"N 10°49'33"E). L’archéologie révèle encore qu’Octave Auguste crée un chapelet de petits camps militaires sur le flanc nord des Alpes pour surveiller le territoire conquis entre Rhin et Danube : Augusta Raurica où le Rhin en provenance de l’est change brusquement de direction vers Argentoratum/Strasbourg au nord (qui a conservé son nom sous la forme "Augst" en Suisse, 47°32'00"N 7°43'16"E), Vindonissa au confluent de l’Aare et de son affluent la Limmat (qui a conservé son nom sous la forme "Windisch" en Suisse, 47°28'34"N 8°12'49"E), Tenedo sur la rive gauche du Rhin à quelques kilomètres en amont de l’endroit où la rivière Aare se jette dans le Rhin (aujourd’hui Bad Zurzach en Suisse ; les archéologues ont retrouvé l’antique camp militaire romain sous l’actuel château de Bad Zurzach, 47°35'22"N 8°17'44"E), Rheinheim sur la rive droite du Rhin juste en face de Tenedo/Bad Zurzach (le site archéologique de Rheinheim en Allemagne, dont nous ignorons le nom antique, a été fouillé entre 1967 et 1988 avant d’être totalement anéanti par les forages d’une gravière, 47°35'23"N 8°18'36"E ; l’actuel pont frontalier reliant les actuelles Bad Zurzach suisse et Rheinheim allemande repose sur les piliers du pont romain reliant dans l’Antiquité les deux camps militaires d’Octave Auguste), Toricum sur la rivière Limmat à mi-chemin de Tenedo/Bad Zurzach au nord-ouest et du lac de Constance au nord-est (qui a conservé son nom sous la forme "Zurich" en Suisse, 47°22'16"N 8°32'28"E), Tasgetium à l’ouest du lac de Constance (aujourd’hui Stein am Rhein en Suisse, 47°39'22"N 8°51'31"E), Brigantium à l’est du lac de Constance (qui a conservé son nom sous la forme "Bregenz" en Autriche, 47°30'16"N 9°44'51"E), Cambodunum à mi-chemin de Brigantium/Bregenz à l’ouest et de la rivière Lech à l’est (qui a conservé son nom sous la forme "Kempten" en Allemagne, 47°43'35"N 10°19'29"E). Pour l’anecdote, un petit disque de plomb retrouvé à Rheinheim, utilisé comme plaque d’identité avec un nom et un matricule gravés, conservé au musée archéologique de Fribourg-en-Brisgau en Allemagne sous la référence 1967-26-657-21K, indique que son propriétaire était un esclave du commandant de la XIXème légion stationnant à Rheinheim à une date indéterminée, or ce commandant est célèbre puisqu’il s’agit de Publius Quinctilius Varus, futur vaincu de la bataille de Teutoburg que nous raconterons dans un alinéa ultérieur, Publius Quinctilius Varus a donc été commandant des forces romaines de Rheinheim durant une période inconnue à la fin du Ier siècle av. J.-C. Octave Auguste conforte ses conquêtes en -14, qu’il confie à son fils cadet Drusus l’Ancien, dont la femme Antonia la Cadette (fille de Marc-Antoine et Octavie, donc nièce d’Octave Auguste) a accouché au printemps -15 de son premier fils nommé "Caius Julius Caesar", futur Germanicus. Des nouveaux camps militaires sont peut-être fondés à l’occasion, dont l’archéologie n’a pas encore trouvé trace, dans le nord-est de la province de Rhétie-Vindélicie nouvellement créée, correspondant au territoire entre les actuelles Ratisbonne en Allemagne et Salzbourg en Autriche. Octave Auguste revient à Rome en -13 avec son fils aîné Tibère. Cette année-là Tibère devient consul pour la première fois - il a vingt-neuf ans -, avec pour collègue Publius Quinctilius Varus (peut-être lieutenant de Tibère du côté de Rheinheim où il a commandé, comme nous venons de le voir : "Après avoir remis de l’ordre en Gaule, en Germanie et en Ibérie, dépensant beaucoup pour chaque cité séparément en prélevant les autres, donnant aux unes la liberté et la citoyenneté retirées aux autres, [Octave] Auguste laissa Drusus [l’Ancien] en Germanie, et revint à Rome sous le consulat de Tibère et de [Publius] Quinctilius Varus [en -13]", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.25).


Pendant ce temps, suivant les ordres, Agrippa gère les affaires courantes en orient. En -15, il se rend en Judée pour répondre aux invitations insistantes d’Hérode, qui lui montre fièrement tous les monuments en chantier dans son royaume, les forts à Alexandrion, Hérodion et Hyrcania, l’esplanade du Temple à Jérusalem, probablement aussi le port de Césarée. Il passe l’hiver -15/-14 en Ionie ("Quand Hérode apprit que Marcus Agrippa était à nouveau passé d’Italie en Asie, il se hâta d’aller à sa rencontre et l’invita à venir dans son royaume pour y recevoir l’accueil dû à un hôte et à un ami. Agrippa céda à ses instances pressantes, il vint en Judée. Hérode ne négligea rien pour gagner ses bonnes grâces, il lui montra les cités nouvellement fondées, leurs bâtiments, en lui offrant ainsi qu’à ses amis les jouissances de banquets luxueux, à Sébasté [Samarie], à Césarée autour du port qu’il avait construit, dans les forteresses qu’il avait édifiées à grands frais : Alexandrion, Hérodion, Hyrcania. Il l’emmena aussi dans la ville de Jérusalem où le peuple vint à lui en vêtements de fête pour l’acclamer. Agrippa offrit une hécatombe à Dieu, et un banquet à la population aussi nombreuse que les grandes cités. Il aurait souhaité rester plus longtemps, mais le temps pressait, il ne pensait pas prudent d’entreprendre à l’approche de l’hiver [-15/-14] le voyage de retour en Ionie", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.12-15). Au printemps -14, Hérode essaie de rejoindre Agrippa en Ionie, qui se prépare à intervenir militairement dans le Pont-Euxin/mer Noire, mais les courants marins contraires l’empêchent de remonter au-delà de l’île de Chio. Dans l’attente de courants favorables, il aide financièrement à la remise en état d’un portique toujours en ruine depuis l’époque de Mithridate VI ("Après avoir passé l’hiver [-15/-14] dans ses territoires, le roi se hâta au printemps [-14] de rejoindre Agrippa qui préparait une expédition vers le Bosphore [cimmérien]. Il navigua par Rhodes et Kos, il se dirigea vers Lesbos dans l’espoir d’y rattraper Agrippa. Mais il fut empêché par un vent du nord qui empêcha ses navires de mettre à la voile. Alors il séjourna plusieurs jours à Chio, où il reçut avec bienveillance beaucoup de visiteurs et leur offrit des présents royaux. Ayant constaté le portique de la ville était en ruines, détruit au cours de la guerre de Mithridate VI et difficile à remettre en état à cause de sa grandeur et de sa beauté, il finança au-delà du nécessaire sa restauration rapide afin de rendre à la ville son ornement particulier", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.16-19). Dans le Pont-Euxin/mer Noire, Asandros l’usurpateur à la tête du royaume du Bosphore cimmérien, qui pour se donner une légitimité a épousé Dynamis la fille de Pharnacès II (fils paricide et successeur de Mithridate VI), est mort. Un autre usurpateur nommé "Scribonius" s’installe sur le trône et épouse à son tour Dynamis. Polémon Ier le roi du Pont, ancien fantoche de Marc-Antoine, reconnu du bout des lèvres par Octave Auguste après la bataille d’Actium en -31 qui a provoqué la chute de Marc-Antoine, trouve là l’occasion d’imposer enfin à Octave Auguste sa légitimité comme roi du Pont, tout en rêvant agrandir son influence en absorbant le Bosphore cimmérien. Polémon Ier traverse donc le Pont-Euxin/mer Noire, débarque dans le Bosphore cimmérien, et découvre une situation confuse : l’usurpateur Scribonius a été assassiné par les habitants, qui refusent l’autorité d’un roi étranger. Une guérilla s’engage entre eux et Polémon Ier ("Un nommé “Scribonius”, déclarant descendre de Mithridate VI et avoir reçu le royaume [du Bosphore cimmérien] de la part d’[Octave] Auguste après la mort d’Asandros, avait épousé la femme de ce dernier nommée “Dynamis” qui en avait hérité la couronne, cette dernière étant la fille de Pharnacès II fils légitime de Mithridate VI. Il cherchait à s’approprier le Bosphore [cimmérien]. Informé, Agrippa envoya contre lui Polémon Ier le roi du Pont voisin de la Cappadoce, qui découvrit Scribonius tué par la population ayant percé son dessein, et dut lutter contre celle-ci ne voulant pas de lui comme nouveau. Polémon Ier dut en venir aux mains. Finalement il remporta la victoire, mais sans pouvoir soumettre les habitants", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.24), jusqu’au moment où, à la belle saison -14, Agrippa vient mouiller sa flotte dans le port de Sinope ("Agrippa arriva alors à Sinope, disposé à marcher contre [les habitants du Bosphore cimmérien]", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.24), en face du Bosphore cimmérien, où il est bientôt rejoint par Hérode ("Le vent tombé, [Hérode] parvint à Mitylène [cité sur l’île de Lesbos], puis de là à Byzance. Quand il apprit qu’Agrippa avait déjà doublé les Cyanées [littéralement les "Bleues/Ku£neai", nom désignant les roches qui bordent le détroit du Bosphore], il se hâta de le suivre à force de voiles. Il rejoignit Agrippa au large de Sinope dans le Pont|[-Euxin]. Celui-ci, qui ne s’attendait à sa visite avec des navires, l’accueillit avec joie et long échange de caresses, jugeant comme un témoignange de bonen volonté et d’affection la présence du roi qui avait préféré accomplir une longue traversée pour apporter son aide plutôt que s’occuper de ses propres affaires et de celles de son royaume. Et effectivement dans cette épisode Hérode fut tout pour lui : son auxiliaire dans les affaires publiques, son conseiller dans les affaires privées, son confident dans les périodes de repos, partageant ses peines par affection et ses plaisirs par déférence", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.20-22). Craignant une invasion romaine, les habitants se résignent à déposer les armes. Polémon Ier roi du Pont devient ainsi roi du Bosphore cimmérien, il épouse Dynamis pour asseoir sa légitimité ("[Les habitants du Bosphore cimmérien] déposèrent les armes et furent livrés à Polémon Ier, dont Dynamis devint l’épouse avec l’approbation d’[Octave] Auguste", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.24). Ce mariage ne durera pas. A une date inconnue, peut-être dès -13, Polémon Ier se remariera avec Pythodoris fille de Pythodoros un riche négociant grec de Tralles/Aydin, par amour et/ou par besoin financier ("Fille de Pythodoros de Tralles, [Pythodoris] a eu pour premier époux Polémon Ier et a partagé le pouvoir avec lui pendant un temps", Strabon, Géographie, XII, 3.29). Polémon Ier étendra son pouvoir jusqu’à la Colchide à l’est ("Le dernier souverain en Colchide a été Polémon Ier [Strabon écrit au tournant du Ier av. J.-C. et du Ier siècle]", Strabon, Géographie, XI, 2.18) et à la cité de Tanaïs au nord (site archéologique sur le village actuel de Nedvigovka dans la banlieue ouest de Rostov-sur-le-Don en Russie, 47°16'08"N 39°20'06"E : "Pour le seul motif d’avoir désobéi, la cité [de Tanaïs] a été saccagée récemment par le roi Polémon Ier. Jusqu’alors elle avait de marché commun aux nomades d’Europe et d’Asie et aux Grecs du Bosphore [cimmérien], les troisièmes traversaient le lac Méotide [la mer d’Azov] pour s’y rendre, les premiers y transportaient des esclaves, des peaux et différents objets artisanaux nomades, et les seconds, des tissus, du vin et maintes autres productions des pays civilisés, tous y échangeaient avantageusement", Strabon, Géographie, XI, 2.3). Agrippa revient ensuite vers les côtes égéennes par voie de terre, en traversant les provinces intérieures de l’Anatolie, accompagné d’Hérode ("Quand les affaires du Pont[-Euxin] qui constituaient la mission d’Agrippa furent réglées, ils décidèrent non pas de rentrer par mer mais de traverser la Paphlagonie et la Cappadoce, de gagner ensuite la Grande Phrygie jusqu’à Ephèse, et de là de se rembarquer pour Samos. Le roi multiplia ses dons aux cités, selon les besoins de ceux qu’il reçut en audience, il ne refusa ni argent ni accueil, pourvut lui-même aux dépenses, s’entremit pour ceux qui espéraient quelque-chose d’Agrippa et obtint complète satisfaction pour tous les solliciteurs. Comme Agrippa aussi était vertueux et libéral, s’appliquant à obliger les uns sans nuire aux autres, le roi influait pour décider à des bienfaits son ami qui y était prompt, c’est ainsi qu’il réconcilia les habitants d’Ilion [Troie] avec Agrippa irrité contre eux, libéra les habitants de Chio de leurs dettes envers les représentants de César [Octave Auguste] et de leurs impôts, de même pour les autres, chacun aidé selon sa demande", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.23-26). De retour en Ionie, il reçoit une délégation de juifs pharisiens locaux qui se plaignent que les Grecs leur imposent des lois contraires à la Torah. Nicolas de Damas, qui voyage au côté de son protecteur Hérode, prend la parole pour les défendre ("Beaucoup de juifs habitant les cités d’Ionie saisirent l’occasion de leur présence [à Agrippa et Hérode] pour venir à eux et leur parler librement. Ils dénoncèrent les injustices qu’ils subissaient, les empêchant de respecter leurs lois particulières : les gouverneurs les tyrannisaient à les convoquer en justice les jours de fête, leur confisquait l’argent destiné à Jérusalem, les obligeaient au service militaire et aux charges publiques, en puisant dans leur trésor sacré, alors que les Romains les avaient toujours préservés de cela et respecté leurs lois particulières. Ayant perçu leurs clameurs, le roi pria Agrippa de les entendre plaider leur cause, il confia même à un de ses amis, Nicolas [de Damas], le soin de soutenir leurs justes revendications", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.27-29). Il reproduit son discours intégral dans son Histoire, recopié par Flavius Josèphe aux paragraphes 31-57 du livre XVI de ses Antiquités juives. Au terme de son exposé, Agrippa prend parti pour les juifs contre les Grecs, renouvelant ainsi l’ancienne alliance entre Rome et les Asmonéens dont Hérode se prétend l’héritier ("Quand Nicolas eut terminé son exposé, les Grecs ne répondirent pas, car ce n’était pas un procès devant un tribunal mais seulement une supplique contre leurs violences. Ils ne contestèrent pas avoir avoir agi comme on le leur reprochait, au contraire ils arguèrent que les juifs commettaient une injustice par le seul fait d’habiter dans le pays. Ces derniers rétorquèrent être nés dans le pays, et ne causer aucun préjudice en suivant leurs lois particulières. Agrippa fut convaincu de leur mauvais traitement et déclara qu’en retour du dévouement et de l’amitié que lui témoignait Hérode il consentait à accorder aux juifs n’importe quelle faveur, et même qu’il ne refuserait pas à leur concéder tout ce qui ne gênait pas l’autorité des Romains, tant leurs réclamations lui paraissaient justes. Ils demandèrent seulement la confirmation des accords précédents, le droit de continuer à pratiquer leurs lois particulières sans être molestés", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.58-60). Il s’appuie en cela sur un décret impérial pris par Octave Auguste quelques années auparavant, à l’époque où Caius Norbanus Flaccus était proconsul en Anatolie (ce Caius Norbanus Flaccus, qui a été consul en -24 avant d’être proconsul en Anatolie, est le fils de l’homonyme Caius Norbanus Faccus, consul en -38 et vainqueur en Espagne en -34), reconnaissant aux juifs de Sardes le droit d’envoyer à Jérusalem les sommes qu’ils estiment nécessaires au culte du Temple sans référer aux autorités locales grecques et romaines ("De César [Octave Auguste] à [Caius] Norbanus Flaccus, salut. Les juifs, peu importe l’endroit où ils vivent, ont depuis longtemps l’habitude de collecter des fonds sacrés qu’ils envoient à Jérusalem, ils ne doivent pas être empêchés dans cette habitude", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.166 ; "Du proconsul Caius Norbanus Flaccus aux magistrats et à la Boulè de Sardes, salut. César [Octave Auguste] m’a écrit pour interdire que les juifs soient empêchés d’envoyer à Jérusalem les fonds de toutes natures qu’ils ont l’habitude de collecter selon leurs lois. Je vous écris pour que vous sachiez que telle est la volonté de César [Octave Auguste] et de moi-même", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.171). Agrippa étend la liberté de culte juif à Ephèse ("Agrippa aux magistrats, à la Boulè et au peuple d’Ephèse, salut. Je veux que la gestion et la garde des fonds sacrés collectés pour le Temple de Jérusalem soient assurées par les juifs d’Asie conformément à leurs lois. Je veux que ceux qui auront volé les fonds sacrés des juifs soient arrachés de l’asile où ils se seront réfugiés et livrés aux juifs comme sacrilèges. J’ai également écrit au préteur Silanus pour qu’aucun juif ne soit contraint le jour du sabbat", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.167-168 ; cette décision favorable aux juifs d’Ephèse sera confirmée plus tard par Iullus Antonius, fils de Marc-Antoine et Fulvia : "Le proconsul Iullus Antonius écrivit également : “Aux magistrats, à la Boulè et au peuple d’Ephèse, salut. Pendant que je rendais la justice à Ephèse aux ides de février, les juifs habitant en Asie m’ont appris que César [Octave] Auguste et Agrippa leur avaient accordé de suivre leurs propres lois, de collecter sans empêchement les dons volontaires de chacun d’eux pour leur Dieu [texte manque] et de les escorter, ils m’ont demandé de confirmer personnellement les faveurs d’[Octave] Auguste et d’Agrippa. Je veux que vous sachiez que, suivant les volontés d’[Octave] Auguste et d’Agrippa, je leur permets de vivre et d’agir sans entraves selon les lois de leurs ancêtres”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.172-173 ; Iullus Antonius sera consul en -10, mais cette confirmation de la liberté de culte des juifs date certainement de l’époque indéterminée où il sera gouverneur de la province romaine d’Asie, après -10 et avant sa condamnation à mort en -2), et à Cyrène dans la lointaine Libye ("Marcus Agrippa aux magistrats, à la Boulè et au peuple de Cyrène, salut. Les juifs de Cyrène, en faveur desquels [Octave] Auguste a écrit au préteur Flavius gouverneur de Libye et aux autres magistrats de la province, afin qu’ils puissent envoyer sans empêchement leurs contributions sacrées à Jérusalem selon les lois de leurs ancêtres, se sont présentés à moi parce qu’ils sont molestés par des délateurs et empêchés d’envoyer ces fonds sous le faux prétexte d’impôts impayés. J’ordonne qu’on restaure l’état antérieur, qu’on cesse de les inquiéter, et que les gens ayant prélevé ces fonds sacrés dans différentes cités les restituent aux juifs", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.169-170). Puis Hérode revient à Jérusalem où, fort de ce soutien romain aux juifs pharisiens de la diaspora, il baisse les impôts, s’attirant un regain de popularité ("Le roi décida de faire voile de Samos pour son pays. Il prit congé d’Agrippa et appareilla. Grâce à un vent favorable, il arriva à Césarée en quelques jours. De là il revint à Jérusalem. Il rassembla les habitants, certains se déplacèrent depuis la campagne. Hérode monta à la tribune et rendit compte de son voyage, il expliqua son engagement pour les juifs d’Asie qui, grâce à lui, pourraient vivre sans être molestés à l’avenir, il termina en se félicitant de ses succès dans l’administration de son royaume dont il avait assuré les intérêts [les fonds envoyés par les juifs de la diaspora, désormais garantis par Rome, grossiront les caisses de Jérusalem], et déclara l’annulation d’un quart des impôts de l’année en cours. Les habitants charmés par cette faveur autant que par ses paroles se retirèrent joyeux, en souhaitant au roi toutes sortes de prospérités", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.62-65).


En -13, Agrippa est de retour à Rome. Il est missionné immédiatement contre les Germains de Pannonie, qui vivent dans l’immense plaine entre la rivière Save et le Danube, de part et d’autre de la rivière Drave, inquiets de la création de la province romaine de Rhétie-Vindélicie sur leur flanc occidental, et se sont soulevés. Agrippa conduit un contingent sur place, les Pannoniens effrayés cessent leurs menaces sans combattre, mais sur le chemin du retour vers l’Italie début -12 Agrippa tombe malade et meurt ("Revenu de Syrie, Agrippa fut honoré du tribunat pour cinq nouvelles années et envoyé en Pannonie où la guerre menaçait, avec une autorité supérieure à celle de n’importe quel autre général commandant hors d’Italie. Malgré l’approche de l’hiver [-13/-12] où Marcus Valerius [Messalla Appianus] et Publius Sulpicius [Quirinius] devinrent consuls [pour l’année -12], l’expédition fut accomplie, les Pannoniens effrayés par sa venue ayant renoncé à se soulever. Mais à son retour, en Campanie, il tomba malade, et il mourut", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.28). Octave Auguste doit trouver dans l’urgence un remplaçant à Agrippa, qui était son homme-à-tout-faire et, bien qu’encombrant par sa popularité, un serviteur loyal. Ses deux petits-fils directs Caius et Lucius étant trop jeunes (nés de sa fille Julia et d’Agrippa, le premier a huit ans, le second a cinq ans), et son fils adoptif cadet Drusus l’Ancien (vingt-six ans) étant occupé à garder la frontière du Rhin - qui est à nouveau troublée par les Sicambres, comme on va le voir juste après -, il choisit par défaut son autre fils adoptif aîné Tibère (trente ans). Ce choix a une conséquence désastreuse sur la vie intime de Tibère, marié à une femme qu’il aime, Vipsania Agrippina, fille d’Agrippa et de Caecilia Pomponia fille d’Atticus le destinataire des lettres de Cicéron, qui lui a donné un fils en -14, Julius Caesar Drusus dit "Drusus le Jeune", et qui attend un autre enfant : afin de renforcer la légitimité de Tibère à ses côtés, Octave Auguste lui ordonne de répudier cette femme enceinte qu’il aime et d’épouser en seconde noces Julia veuve d’Agrippa. C’est encore un mariage politique sordide, dans la longue série des mariages sordides de la dynastie julio-claudienne, qui aura une grande influence sur la dérive perverse de Tibère que nous commenterons plus loin. Vipsania Agrippina perd l’enfant qu’elle porte dans une fausse couche provoquée par cette union glauque, Tibère développe rapidement une aversion physique pour sa nouvelle épouse Julia ("[Tibère] épousa [Vispania] Agrippina, fille de Marcus Agrippa et de Caecilia [Pomponia] fille d’Atticus chevalier romain destinataire des lettres de Cicéron, qui lui avait donné un fils : Drusus [le Jeune], et qui était enceinte pour la seconde fois. Il fut obligé de répudier cette femme irréprochable pour épouser précipitamment Julia fille d’[Octave] Auguste. Il fut très peiné car il aimait [Vispania] Agrippina, et il n’estimait pas Julia qui, du vivant de son premier époux [Agrippa], lui avait témoigné son intérêt au point que l’affaire était devenue une rumeur. Il regretta vivement [Vispania] Agrippina : un jour, il la croisa par hasard, il la regarda avec des yeux si ardents et si passionnés qu’on s’assura par la suite qu’elle ne parût plus devant lui. Au début il vécut en assez bonne intelligence avec Julia, mais rapidement il s’en éloigna. Dès que leur fils, gage de leur union, naquit à Aquileia [on ignore le nom de ce fils de Tibère et Julia, qui mourra après quelques mois ou quelques années], il coucha à part", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 7 ; "Après la mort d’Agrippa, qu’il aimait non pas par nécessité mais pour sa vertu, appréciant son soutien qui surpassait en honneur et en force ceux de tous les autres citoyens pour tout régler de façon adéquate, et n’était pas motivé par l’envie et n’inclinait pas aux complots, [Octave Auguste] choisit Tibère de mauvais gré, ses petits-fils [Caius et Lucius] étant encore enfants. Il lui arracha sa femme [Vispania Agrippina], fille d’Agrippa et de sa première épouse [Caecilia Pomponia fille d’Atticus], qui nourrissait un enfant [Dursus le Jeune] et en attendait un autre, et le contraignit à épouser Julia", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.31 ; pour l’anecdote, Vipsania Agrippina se remariera en -11 avec Caius Asinius Gallus, fils de Caius Asinius Pollio ex-compagnon de Jules César puis ex-compagnon de Marc-Antoine, consul en -40, avant de se retirer de la vie politique quand Marc-Antoine a commencé à fréquenter assidûment Cléopâtre VII ; Caius Asinius Gallus sera consul en -8, il aura un fils de Vipsania Agrippina en -10 qu’il appelera comme son grand-père "Caius Asinius Pollio") qui, bien qu’étant sa contemporaire (Tibère est né en -42, Julia est née en -39), demeure la femme de son beau-père Agrippa (Vipsania Agrippina, rappelons-le encore, est la fille d’Agrippa !), Julia quant à elle finit, après ce troisième mariage sans amour bricolé pour les besoins politiques de son père (elle a été la femme de Marcus Claudius Marcellus, puis d’Agrippa, avant de devenir celle de Tibère), par trouver sa raison d’être dans le stupre et le lucre, renforçant ainsi l’aversion physique que Tibère lui voue. Sans attendre, pour fuir Rome et sa nouvelle épouse Julia qui le dégoûte, la même année -12, Tibère se précipite en Pannonie où les habitants, informés de la mort d’Agrippa, ont réitéré leurs menaces. Tibère ravage leur territoire, sans qu’on sache son itinéraire ("[Octave/Auguste] envoya [Tibère] contre les Pannoniens. S’étant tenus tranquilles par crainte d’Agrippa, ceux-ci avaient profité de sa mort pour se soulever. Tibère ravagea une grande partie de leur territoire et maltraita les habitants, il réussit ainsi à les dompter, efficacement aidé par les Scordisques [tribu celte/gauloise du nord des Balkans] vivant à leur frontière qui partageaient leurs techniques militaires. Il désarma les Pannoniens et vendit presque toute leur jeunesse vers d’autres pays", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.31). Il fonde plusieurs camps militaires près du Danube servant de frontière nord aux régions pannoniennes soumises : Batava au confluent du Danube et de son affluent la rivière Inn en rive droite, et face au confluent du Danube et de la rivière Ilz en rive gauche (qui a conservé son nom sous la forme "Passau" en Allemagne, 48°34'29"N 13°28'15"E), Ovilava sur la rivière Traun affluent du Danube à l’est de Batava/Passau (qui a conservé son nom sous la forme "Wels" en Autriche, 48°09'21"N 14°01'34"E), Aelium Cetium sur la rivière Traisen affluent du Danube à l’est d’Ovilava/Wels (aujourd’hui Saint-Pölten en Autriche, 48°12'18"N 15°37'35"E) et Vindobona sur le Danube à l’est d’Aelium Cetium/Saint-Pölten (qui a conservé son nom sous la forme "Vienne" en Autriche, 48°12'28"N 16°21'59"E). A la même époque, Drusus l’Ancien lance une nouvelle campagne contre les Sicambres en face d’Oppidum Ubiorum/Cologne, qui ont poussé certains Celtes/Gaulois de la rive gauche du Rhin à se soulever contre la domination romaine. Drusus l’Ancien a habilement sollicité l’aide de tous les Celtes/Gaulois lors du rassemblement annuel des trois Gaules à Lugdunum/Lyon, puis il est reparti vers le Rhin avec tous ceux ayant répondu à son appel. Il fonde un nouveau camp militaire en amont d’Oppidum Ubiorum/Cologne, pour le renforcer et surveiller les Sicambres, face au confluent du Rhin et de la rivière Sigina/Sieg où ces derniers ont fomenté leur rébellion : Bonna (qui a conservé son nom sous la forme "Bonn" en Allemagne, 50°44'50"N 7°06'02"E). Puis il débarque sur la rive droite, loin en aval d’Oppidum Ubiorum/Cologne, chez les Usipètes, qu’il presse vers le sud jusqu’au territoire des Sicambres ("Les Sicambres et leurs alliés ayant réactivé la guerre en profitant de l’absence d’[Octave] Auguste et des efforts des Gaulois pour secouer le joug, [Drusus l’Ancien] prévint le soulèvement des peuples soumis en convoquant les principaux chefs des Gaulois sous le prétexte de la fête célébrée aujourd’hui encore à Lugdunum sous l’autel d’[Octave] Auguste. Puis il attendit les Celtes ["KeltoÚj", en fait les Germains ; rappelons encore une fois que, selon les Romains depuis Jules César, les Germains ne sont que des Celtes/Gaulois non-romanisés, sur la rive droite du Rhin] au passage du Rhin, et les tailla en pièces. Ensuite il alla les Usipètes près de l’île des Bataves [le delta du Rhin], et de là il poussa chez les Sicambres dont il ravagea une grande partie du territoire", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.32). Il s’aventure ensuite vers la basse vallée du Rhin, où il fonde d’autres camps militaires : Novaesium en aval d’Oppidum Ubiorum/Cologne (aujourd’hui le quartier de Gnadental au sud de la ville de Neuss, au confluent de la rivière Erft et du Rhin, 51°11'01"N 6°43'23"E), Vetera en aval de Novaesium/Neuss face aux Usipètes (aujourd’hui le site archéologique de Birten dans la banlieue sud de Xanten en Allemagne, 51°38'15"N 6°28'23"E), Oppidum Batavorum en aval de Vetera/Xanten, sur la rive gauche du Waal, bouche sud du Rhin, face à la tribu germanique des Bataves (aujourd’hui Nimègue aux Pays-Bas, 51°50'50.7"N 5°52'16.3"E), Fectium en aval d’Oppidum Batavorum/Nimègue, sur la rive droite du Lek, bouche nord du Rhin, sur le territoire de la tribu germanique des Frisons qui lui font allégeance (aujourd’hui le site archéologique de Vechten dans la banlieue sud-est d’Utrecht aux Pays-Bas, 52°03'28"N 5°09'43"E). Il se risque ensuite sur le lac Flevo, excroissance de la bouche Vlie issue de la bouche Lek, le lac Flevo s’engouffre ensuite dans la bouche Vlie qui redevient un cours d’eau ordinaire avant de se jeter dans la mer du Nord ("La branche nord du Rhin s’élargit, forme le lac Flevo et enserre une île du même nom, ensuite elle coule comme un cours d’eau ordinaire vers la mer", Pomponius Mela, Chronographie III.2). La géographie a beaucoup évolué depuis deux millénaires : au fil des siècles le lac Flevo a grossi, surnommé "Almere" au haut Moyen-Age, soit "la mare aux anguilles/ael" en vieux-néerlandais, ce qui sous-entend qu’alors il était toujours plein d’eau douce, la bouche Vlie est devenu un canal, puis un détroit, l’eau de mer a fini par s’engouffrer au bas Moyen Age pour transformer le lac Flevo/Almere en golfe de la mer du Nord ou "Zuiderzee/Mer du sud" en néerlandais, avant que des travaux de poldérisation ponctuels à partir du XIXème siècle puis systématiques au XXème et XXIème siècles transforment la partie sud du Zuiderzee en terres agricoles et habitables. Drusus l’Ancien se risque ensuite sur les côtes de la mer du Nord, suivant en sens inverse l’itinéraire de l’explorateur grec Pithéas de Massalia jadis. Il se retrouve en situation périlleuse quand, ignorant le phénomène de marée, ses navires échouent sur les rivages de l’actuel landkreis d’Aurich dans la province allemande de Basse-Saxe, sur la rive droite de l’embouchure de l’Amisius/Ems, où vit la tribu germanique des Chauques, qui l’assaillent. Heuseusement les Frisons le secourent depuis les rivages de l’actuelle province néerlandaise de Groningue juste en face, sur la rive gauche de l’embouchure de l’Amisius/Ems, il revient sain et sauf vers le Rhin à l’hiver -12/-11. Il retourne un temps à Rome, début -11 ("Descendant ensuite jusqu’à l’Océan [la mer du Nord] en suivant le cours du Rhin, [Drusus l’Ancien] soumit les Frisons, mais faillit périr dans une incursion au pays des Chauques via le lac [Flevo], le reflux de l’Océan ayant laissé ses navires à sec. Les Frisons le secourèrent avec des troupes terrestres, qui facilitèrent sa retraite. On était en hiver [-12/-11]. Il revint à Rome sous le consulat de Quintus Aelius [Tubero] et de Paullus Fabius [Maximus] [en -11]", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.32). Et au printemps -11, il est à nouveau sur le Rhin pour une nouvelle expédition. Partant de Vetera/Xanten, il passe le Rhin et poursuit les Usipètes vers l’amont de la rivière Lippe. Il jette un pont sur la Lippe pour gagner sa rive gauche et "traverser le territoire des Sicambres" selon Dion Cassius, on déduit de cela que la rivière Lippe marque la frontière naturelle entre les Usipètes en rive droite au nord et les Sicambres en rive gauche au sud ("Au printemps [-11], [Drusus l’Ancien] partit de nouveau pour la guerre, il traversa le Rhin et subjugua les Usipètes, il jeta un pont sur la Lippe et traversa le territoire des Sicambres", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.33). L’endroit où il stoppe pour construire le pont sur la Lippe correspond peut-être au site archéologique d’Haltern am See à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Münster en Allemagne (51°44'22"N 7°10'13"E). En continuant à remonter la Lippe en rive gauche, Drusus l’Ancien arrive sur le territoire de la tribu germanique des Cattes, qui vivent à l’est des Sicambres et sont leurs rivaux. Tandis que Sicambres et Cattes sont occupés à se battre entre eux dans la haute vallée du fleuve Veser/Weser, il suit toujours le cours de la Lippe vers sa source, dans la banlieue nord-est de l’actuelle ville de Paderborn en Allemagne (51°46'53"N 8°49'20"E), et il atteint la moyenne vallée du Veser/Weser après avoir parcouru la trentaine de kilomètres séparant la source de la Lippe à l’ouest et le fleuve Veser/Weser à l’est (via la vallée de la petite rivière Aa dont la source est à quelques kilomètres à l’est de la source de la Lippe, 51°46'17"N 8°58'30"E, qui se jette dans la petite rivière Nethe, qui se jette à son tour dans le fleuve Veser/Weser au sud de l’actuelle ville d’Höxter en Allemagne, 51°44'14"N 9°22'41"E). Il décide prudemment de faire demi-tour par le même chemin avant l’hiver -11/-10 ("De là [le territoire des Sicambres] [Drusus l’Ancien] poussa jusqu’au Veser et au territoire des Cattes. Il réussit parce que les Sicambres étaient en colère contre les Cattes qui avaient refusé leur alliance contrairement à tous les autres peuples voisins, et s’étaient engagés dans une expédition contre eux avec toutes leurs forces. Il parcourut donc le pays des Sicambres à leur insu. Il fut empêché de franchir le Veser par le manque de vivres à l’approche de l’hiver [-11/-10] et par un essaim d’abeilles qui se montra dans son camp, seuls ces motifs le retinrent d’aller plus loin", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.33). Les Sicambres ont cessé de batailler contre les Cattes, ils se retournent contre les Romains en marche, mais, incapables de coordonner leurs attaques, Drusus l’Ancien les vainc et maintient les survivants à distance, il pousse même le mépris jusqu’à installer un nouveau camp militaire au confluent de la Lippe et de son affluent l’Elison, aujourd’hui la Seseke, qui donne son nom au lieu, "Aliso", situé stratégiquement à mi-chemin du Rhin à l’ouest et de la source de la Lippe à l’est (aujourd’hui le site archéologique d’Oberaden près de Bergkamen, à une dizaine de kilomètres au nord-est de Dortmund en Allemagne, 51°36'49"N 7°35'00"E : "Lors de son retour en pays conquis, [Drusus l’Ancien] courut des grands dangers. Les ennemis lui causèrent des pertes dans diverses embuscades. Ils l’enfermèrent même dans un lieu étroit et creux où il faillit périr. L’armée romaine aurait certainement été anéantie si les ennemis plein de mépris, la croyant déjà prisonnière et sûre de succomber au premier choc, n’avaient pas marché contre elle en désordre. Vaincus à la suite de ce désordre, ils perdirent leur audace et se contentèrent de harceler les Romains à distance. Alors Drusus [l’Ancien] les méprisa à son tour en élevant contre eux un camp [Aliso] au confluent de la Lippe et de l’Elison", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.33), avant de repasser sur la rive gauche du Rhin. La même année, en -11, après avoir établi l’ordre romain en Pannonie, Tibère prolonge son effort en Dalmatie, au sud de la rivière Save, sur les côtes de la mer Adriatique ("Tibère soumit les Dalmates qui s’étaient soulevés, puis les Pannoniens qui avaient profité de son absence et de celle de la plus grande partie de son armée pour se révolter. Il lutta contre ces deux peuples en se transportant tantôt ici tantôt là, ses exploits lui valurent, entre autres honneurs, ceux qui avaient été décernés à Drusus [l’Ancien]. A la suite de ces opérations, la Dalmatie fut remise à la garde d’[Octave] Auguste, car on estima qu’elle-même et la Pannonie voisine devait toujours être gouvernée de façon militaire", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.34). En hiver -11/-10, Octave Auguste est à nouveau en Gaule, à Lugdunum/Lyon. Les Daces (nom latin des "Gètes" en grec, peuple thrace du bas Danube) ayant pénétré en Pannonie et en Dalmatie pour les ravager, Octave Auguste renvoie Tibère contre eux, tandis que Drusus l’Ancien depuis la rive gauche du Rhin surveille les Sicambres et les Cattes qui n’ont pas accepté l’humiliation de l’année précédente ("Les Daces franchirent l’Istros [le Danube] glacé [en hiver -11/-10] et ravagèrent la Pannonie, les Dalmates quant à eux se soulevèrent contre le prélèvement du tribut. Ces mouvements furent contenus par Tibère qui, depuis la Gaule où il se trouvait avec [Octave] Auguste, fut envoyé contre eux. De leur côté, les Celtes [en fait les Germains], dont les Cattes qui s’allièrent aux Sicambres en abandonnant le pays où les Romains les avaient établis, furent combattus ici ou soumis là par Drusus [l’Ancien]. Après ces exploits, les deux revinrent à Rome avec [Octave] Auguste, qui avait passé presque tout son temps en Lyonnaise à surveiller les Celtes [en fait les Gaulois], ils se conformèrent aux décrets rendus en l’honneur de leurs victoires et aux autres devoirs qui leur incombaient. Tels furent les événements sous le consulat de Iullus [Antonius] et [Africanus] Fabius Maximus [en -10]", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.36). Un nouveau camp militaire est fondé sur une boucle du Rhin qui s’enfonce dans le territoire des Cattes : Mogontiacum, en face du confluent entre le Rhin et son affluent la Main (qui a conservé son nom sous la forme "Mayence" en Allemagne, 49°59'35"N 8°16'39"E : "[Drusus l’Ancien] leva un autre fort contre les Cattes en bordure du Rhin [Mogontiacum/Mayence]", Dion Cassius, Histoire romaine LIV.33). Il fonde aussi les camps de Borbetomagus en amont de Mogontiacum/Mayence (qui a conservé son nom sous la forme "Worms" en Allemagne, 49°37'46"N 8°21'31"E) et Noviomagus en amont de Borbetomagus/Worms (aujourd’hui Spire en Allemagne, à mi-chemin entre Mogontiacum/Mayence au nord et Argentoratum/Strasbourg au sud, 49°19'02"N 8°26'37"E). En -9, Drusus l’Ancien, dont la femme Antonia la Cadette a accouché en été -10 de son second fils nommé "Claude", est consul avec Titus Quinctius Crispinus. Il lance une nouvelle campagne contre les Cattes à partir de Mogontiacum/Mayence. En l’absence de routes, sans cartes et sans guide pour se repérer en territoire adverse, il avance prudemment de la même manière que tous les conquérants et explorateurs avant lui : il suit les cours d’eau. Passé sur la rive droite du Rhin, il remonte la rivière Main. Il laisse une garnison dont le nom n’a pas été conservé au confluent de la Main et de son affluent la rivière Nidda, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Mogontiacum/Mayence (site archéologique sous l’actuel palais Bolongaro à Höchst dans la banlieue ouest de Francfort-sur-le-Main, 50°06'04"N 8°33'07"E) et traverse le territoire des Cattes qu’il dévaste, puis il atteint l’endroit où les deux rivières alimentant la Main se rejoignent, près de l’actuelle Kulmbach en Allemagne (50°05'15"N 11°24'09"E) : la Main Rouge/Roter Main venant du sud et la Main Blanche/Weisser Main venant de l’est. Il suit la Main Blanche/Weisser Main, en se faufilant témérairement entre les Suèves (qui ont donné leur nom à l’actuelle province de Souabe en Allemagne) en rive gauche et les Chérusques en rive droite, jusqu’à la source de la Main Blanche/Weisser Main (en banlieue sud-est de la commune de Bischofsgrün, une vingtaine de kilomètres au nord-est de Bayreuth en Allemagne, 50°01'47"N 11°49'25"E). Ensuite, deux hypothèses. Dans le même lieu se trouve la source de la rivière Agara, littéralement "rivière/ara aux saumons/ag" en celte, qui donnera "Eger" en allemand et "Ohře" en tchèque (en banlieue nord-est de la même commune de Bischofsgrün, 50°04'19"N 11°50'39"E) : descend-il cette rivière Agara/Eger/Ohře serpentant à l’ouest de l’actuelle Bohême, où s’installera bientôt la tribu germanique des Marcomans, avant de se jeter dans le fleuve Albis, aujourd’hui le fleuve Elbe, près de l’actuelle forteresse de Terezin à une cinquantaire de kilomètres au nord de Prague en Tchéquie (50°30'43"N 14°09'15"E) ? Dans le même lieu se trouve aussi la source de la rivière Saale (en banlieue nord de la même commune de Bischofsgrün, 50°07'08"N 11°49'42"E) : descend-il cette rivière Saale serpentant à l’est du territoire des Chérusques avant de se jeter dans le fleuve Albis/Elbe à une dizaine de kilomètres en amont de l’actuelle Schönebeck en Allemagne (51°57'09"N 11°54'55"E) ? En tous cas Dion Cassius dit que Drusus l’Ancien atteint l’Albis/Elbe et on ne voit pas, sauf à suivre l’une de ces deux rivières, par quelle autre voie celui-ci aurait pu réussir un tel exploit compte tenu des moyens à sa disposition ("L’année suivante [-9], Drusus [l’Ancien] fut consul avec Titus [Quinctius] Crispinus. […] Il entra sur le territoire des Cattes et s’avança dans le pays des Suèves, subjuguant sans peine les contrées qu’il traversait et remportant des victoires sanglantes sur les peuples qui lui livraient bataille. Puis il tourna vers les Chérusques et, au-delà du Veser [le fleuve Weser ? ou la rivière Weisser Main ?], poussa jusqu’à l’Albis [l’Elbe] en ravageant tout", Dion Cassius, Histoire romaine LV.1). Mais c’est un exploit sans lendemain : ne parvenant pas à franchir l’Albis/Elbe, et dissuadé par une femme autochtone qui lui signifie qu’il a trop tendu sa ligne logistique depuis le Rhin pour continuer à avancer vers l’est ou vers le nord, Drusus l’Ancien fait demi-tour, et en chemin il meurt d’on-ne-sait-quelle maladie ("[Drusus l’Ancien] essaya de franchir ce fleuve [l’Albis/Elbe] qui sort des montagnes des Vandales et verse une grande quantité d’eau dans l’Océan du nord [la mer du Nord], mais il ne réussit pas et se retira après avoir élevé un trophée. Une femme d’une grandeur extraordinaire se présenta pour lui dire : “Où cours-tu avec tant de précipitation, insatiable Drusus ? Ton destin ne te permettra pas de voir tous les pays. Retourne chez toi. La fin de tes exploits est venue, ta vie aussi”. Une telle parole divine adressée à un homme m’étonne, mais je ne m’interdis pas d’y croire car elle se réalisa très vite. En effet Drusus [l’Ancien] revient en hâte sur ses pas mais avant d’atteindre le Rhin il succomba à une maladie", Dion Cassius, Histoire romaine LV.1). Sa dépouille est ramenée à Mogontiacum/Mayence par ses soldats, qui y dressent un monument à sa mémoire (qui existe toujours en l’an 2000, visible dans le bastion sud-est de la citadelle de Mayence), elle est ensuite ramenée avec tous les honneurs à Rome par Tibère. Le fils aîné de Drusus l’Ancien, Caius Julius Caesar né en -15, est surnommé "Germanicus" en souvenir des hauts faits de son père en Germanie ("A la nouvelle de la maladie de Drusus [l’Ancien], [Octave] Auguste qui était peu éloigné lui envoya Tibère. Ce dernier trouva son frère encore vivant. Quand Drusus [l’Ancien] eut expiré, il le transporta vers Rome, d’abord sur les épaules des centurions et des tribuns jusqu’aux quartiers d’hiver [-9/-8], puis sur les épaules des premiers citoyens de chaque cité. Drusus [l’Ancien] fut exposé sur le Forum. Deux oraisons funèbres furent prononcées en son honneur : Tibère fit son éloge sur place, et [Octave] Auguste dans le cirque Flaminius, car le prince avait conduit la guerre à l’étranger et la religion obligeait que les cérémonies traditionnelles de fin de guerre fussent accomplies avant son retour dans le Pomerium [enceinte sacrée de Rome incluant les sept collines originelles ; le cirque Flaminius se situait à l’est du Pomerium, en bordure du Tibre, face à l’ouest de l’île Tibérine, il sera dénaturé au fil des siècles par les constructions publiques et privées]. Drusus [l’Ancien] fut conduit au Champ de Mars par les chevaliers militaires et sénatoriaux. Le corps fut brûlé là, ses restes furent déposés dans le monument d’[Octave] Auguste sous le surnom “Germanicus” qui fut donné aussi à ses enfants, avec les honneurs de statues et d’un arc de triomphe. Un cénotaphe fut également réalisé en bordure du Rhin [à Mogontiacum/Mayence]", Dion Cassius, Histoire romaine LV.2 ; "Son frère [à Tibère] Drusus [l’Ancien] mourut en Germanie. Il ramena son corps à Rome, en marchant à pied pendant toute la route à la tête du convoi", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 7). En -8, une nouvelle campagne militaire est lancée sur la rive droite du Rhin, dirigée par Tibère. Les Sicambres se présentent pour négocier, Tibère sur ordre d’Octave Auguste rafle les négociateurs et les déporte séparément dans l’Empire ("Tibère passa le Rhin. Les barbares effrayés demandèrent la paix, à l’exception des Sicambres. Ils n’obtinrent rien sur le moment, [Octave] Auguste ayant décidé qu’il ne traiterait pas avec eux sans les Sicambres, ni par la suite. Les Sicambres envoyèrent des parlementaires à leur tour, mais ils n’obtinrent rien, au contraire tous leurs envoyés qui comptaient beaucoup de leurs notables furent saisis par [Octave] Auguste et déportés dans plusieurs cités, et ceux-ci, n’acceptant pas ce traitement, se donnèrent la mort", Dion Cassius, Histoire romaine LV.6). C’est peut-être à cette date qu’une proto-cité au nom inconnu est fondée dans l’actuel quartier Waldgirmes sur la commune de Lahnau dans la banlieue est de Giessen en Allemagne (50°35'18"N 8°32'29"E), au bord de la rivière Lahn qui se jette dans le Rhin en rive droite quelques kilomètres en amont de Confluentes/Coblence, au sud du territoire des Sicambres, avec un forum entouré d’une vingtaine de bâtiments en pierres à la croisée d’un cardo et d’un decumanus, où les archéologues ont découvert une grande quantité d’artefacts militaires et civils, notamment une tête de cheval en bronze au fond d’un puits et conservée aujourd’hui au musée archéologique du limes de Saalburg dans la banlieue nord de Francfort-sur-le-Main en Allemagne (est-ce la seule partie conservée d’une statue équestre d’Octave Auguste, détruite par les Romains lors de leur abandon du site suite au désastre de Publius Quinctilius Varus en 9 ?). La même année, en -8, Mécène meurt ("La mort de Mécène affligea profondément [Octave Auguste]. Car, entre autres services qu’il rendait dans le gouvernement de Rome alors qu’il n’était que simple chevalier, il calmait ses colères et le ramenait à des sentiments plus doux. Par exemple [Octave] Auguste un jour s’apprêtait à prononcer plusieurs condamnations capitales, Mécène debout devant lui voulut s’avancer jusqu’à lui en fendant la foule, il n’y parvint pas, alors il écrivit : “Lève-toi enfin, bourreau” sur une tablette qu’il jeta à la poitrine d’[Octave] Auguste comme s’il eût lancé un autre objet, ce dernier se leva immédiatement et ne condamna personne. [Octave] Auguste ne punissait pas ses remontrances, au contraire il était heureux d’être redressé par le libre langage de son ami quand son propre caractère ou la nécessité l’abaissaient à une colère indigne. Mécène mérite le respect pour avoir été l’intime d’[Octave] Auguste dont il contrait les passions, et pour avoir su plaire à tous. Puissant au point d’amener le prince à distribuer honneurs et charges, il ne se montra jamais orgueilleux et se contenta de rester dans le rang équestre", Dion Cassius, Histoire romaine LV.7). L’année suivante, en -7, Tibère est consul pour la deuxième fois ("[Drusus l’Ancien] avait en grande partie dompté la Germanie et répandu le sang de ses peuples en beaucoup d’endroits, quand l’injustice du sort l’enleva durant son consulat à l’âge de trente ans [en -9]. Tout le poids de cette guerre retomba alors sur [Tibère] Nero. Il la conduisit [en -8] avec son courage et son bonheur habituels, parcourant victorieusement toutes les régions de la Germanie sans causer la moindre perte à son armée (ce fut toujours son principal souci), finalement il contrôla si bien le pays qu’il le transforma presque en une province tributaire. Il en reçut un deuxième triomphe avec un deuxième consulat [en -7]", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 97.3-4 ; "Aux calendes de janvier [-7], Tibère accéda au consulat avec [Cnaeus Calpurnius] Piso. Il réunit le Sénat sous le portique d’Octavie situé hors du Pomerium, puis, après s’être chargé de la restauration du temple de la Concorde afin d’y mettre son nom et celui de Drusus [l’Ancien], il célébra son triomphe. De concert avec sa mère, il consacra le temple dit “de Livie”, donnant un banquet aux sénateurs dans le Capitole tandis que sa mère en donnait un autre en son propre nom aux matrones", Dion Cassius, Histoire romaine LV.8). Dion Cassius dit que Tibère se rend à nouveau en Germanie qui s’est soulevée, sans préciser où ni contre quelles tribus, qui rentrent spontanément dans le rang ("Des mouvements en Germanie forcèrent Tibère à repartir vers ce pays. Caius [Asinius Gallus] le remplaça [Caius Asinius Gallus, qui était consul en -8, est donc à nouveau consul suffect en cours de l’an -7 à la place de Tibère] et présida avec [Cnaeus Calpurnius] Piso aux jeux célébrés à l’occasion du retour d’[Octave] Auguste. […] Tels furent les événements de cette année, car rien méritant une mention ne se passa en Germanie", Dion Cassius, Histoire romaine LV.8). Les archéologues supposent que cette campagne de -7 est dirigée en Pannonie contre les Marcomans car les plus anciens artefacts de Carnuntum à une trentaine de kilomètres en aval de Vindobona/Vienne (site archéologique sur la commune de Petronell en Autriche, 48°06'47"N 16°51'20"E), indices de sa fondation, datent de cette époque. Selon Velleius Paterculus, les Marcomans se retirent sans combattre dans les plaines de l’actuelle Bohême, sous la conduite de leur chef Marobod que nous retrouverons plus tard ("En Germanie on ne trouvait plus d’ennemi à vaincre, sauf les Marcomans. Sous la conduite de Marobod, ce peuple avait abandonné son territoire pour se retirer dans l’intérieur du continent, il s’était installé sur les plaines au-delà de la forêt Hercynienne [forêt qui couvrait la Souabe et la Bavière dans l’Antiquité]", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 97.3-4), qui a été éduqué à Rome selon Strabon ("Le Bouiaimon ["Bou…aimon", qui donnera "Bohême" en français] [est] l’endroit où règne Marobod, qui l’a peuplé en y installant naguère diverses tribus, dont la sienne, celle des Marcomans. Simple particulier à l’origine, ce Marobod s’est emparé du pouvoir à son retour de Rome, où il a passé toute sa jeunesse et où [Octave] Auguste l’a comblé de faveurs. De retour dans sa patrie, il est devenu en peu de temps l’un des principaux chefs et a réuni sous ses lois non seulement les Marcomans que je viens de nommer mais encore le peuple nombreux des Lugiens [qui ont donné leur nom à l’actuelle ville de Legnica en Pologne, 51°12'27"N 16°09'40"E], les tribus des Zoumous, des Boutonas, des Mougilonas, des Sibinous ["ZoÚmouj", "BoÚtwnaj", "Moug…lwnaj", "Sib…nouj", tribus non identifiées ; les linguistes soupçonnent que "Boutonas/BoÚtwnaj" dans ce passage est une hellénisation corrompue de "Goutonas/GoÚtwnaj", alias en latin les "Gutones" chez Pline l’Ancien, Histoire naturelle, IV, 28.1 et XXXVII, 11.5, et les "Gotones" chez Tacite, Annales II.62, ancêtres des "Goths"], jusqu’aux Semnons issus des Suèves", Strabon, Géographie, VII, 1.3 ; Marobod a-t-il été capturé par Drusus l’Ancien lors de son expédition vers l’Albis/Elbe en -9 et emmené à Rome ensuite ?). Tout réussit à Tibère. Pourtant il prend une décision surprenante l’année suivante, en -6. Absolument dégoûté par son épouse imposée Julia, qu’il n’a jamais aimée et qui se perd de plus en plus dans une luxure débridée et médiatisée avec des amants de passage qui s’en tirent gloire, absolument exaspéré aussi par les deux fils de Julia et Agrippa pourtant très jeunes, Caius à quatorze ans (né en -20) et Lucius à onze ans (né en -17), mais qui, n’ayant jamais connu d’autre environnement que les ors et les flatteurs de la Cour impériale, se prennent pour les rois du monde, Tibère renonce à un nouveau poste, il se retire de la vie politique et cesse toute intervention publique, il plaque tout pour aller s’installer seul à Rhodes vivre comme un simple particulier, en attendant des jours meilleurs ("L’année suivante [en -6], Caius Antistius [Vetus] et [Decimus] Laelius Balbus furent consuls. Voyant que Caius [Julius Caesar Vipsanianus] et Lucius [Julius Caesar Vipsanianus], élevés selon leur rang, adoptaient des comportements contraire aux siens (ils vivaient dans les délices et se montraient présomptueux, à tel point qu’un jour Lucius alla au théâtre de sa propre initiative), et que tous à Rome les entouraient d’égards sincères ou flatteurs qui augmentaient encore leur arrogance (on alla jusqu’à élire consul Caius alors qu’il n’était qu’éphèbe), [Octave] Auguste fut indigné et pria les dieux de ne pas provoquer des circonstances similaires à celles qu’il avait lui-même vécues jadis, l’ayant conduit au consulat alors qu’il était âgé de moins de vingt ans [en fait, selon Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 26, le poste de consul a été promis solennellement à Caius par son grand-père Octave Auguste quand celui-ci a occupé ce poste pour la treizième fois en -2, Caius avait alors dix-huit ans ; Octave Auguste s’est imposé comme consul pour la première fois en -43 âgé d’un peu moins de vingt ans, comme nous l’avons raconté dans notre paragraphe précédent]. Comme on insistait, il dit que “quiconque aspire à cette charge doit se préserver de toute faute et savoir résister aux désirs déréglés du peuple”, puis il donna à Caius un sacerdoce, l’entrée au Sénat, le droit de s’assoir avec les sénateurs lors des jeux et des banquets, et, pour tenter de lui inculquer la modestie, il donna à Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans et le missionna en Arménie qui défaillait. Ces mesures eurent pour conséquence de brouiller inutilement les jeunes gens et Tibère : Caius et Lucius se crurent méprisés, Tibère craignit leur colère. Ce dernier se retira à Rhodes en prétextant vouloir se consacrer aux études, sans emmener aucun ami ni domestique, afin de se dérober aux yeux et aux intrigues de ses envieux. Il voyagea comme un simple particulier, sauf à Paros où il contraignit les habitants à lui vendre une statue de Vesta vouée au temple de la Concorde. Arrivé dans l’île, il ne fit rien ni ne dit rien par orgueil. Telle est la première cause de sa retraite. L’autre cause fut sa femme Julia, qu’il ne supportait plus et qu’il laissa à Rome. Quelques-uns prétendent qu’il était mécontent de ne pas avoir été nommé César, d’autres qu’il fut exilé par Auguste pour complot contre ses enfants. En tous cas le désir de s’instruire ou le dépit après les décrets impériaux furent des faux motifs, ses actes ultérieurs le prouvèrent, ainsi que le contenu de son testament qu’il adressa à sa mère [Livie] et à [Octave] Auguste", Dion Cassius, Histoire romaine LV.9 ; "Au milieu de tant de prospérités, dans la force de l’âge, en pleine santé, [Tibère] décida soudain de se retirer au loin, soit par dégoût de sa femme [Julia] qu’il n’osait ni accuser ni répudier, soit pour ne plus obéir assidûment, pour affermir son autorité par l’absence, pour l’accroître même au cas où on l’appellerait. Quelques-uns pensent que, les enfants d’[Octave] Auguste arrivant à l’âge adulte, Tibère leur abandonna de son plein gré le second rang qu’il occupait depuis longtemps, à l’instar d’Agrippa qui s’était retiré à Mytilène quand [Marcus Claudius] Marcellus avait été appelé aux charges publiques, afin de ne pas paraître un concurrent ou un censeur par sa présence. Telle est la raison que Tibère lui-même invoqua plus tard. Mais à l’époque des faits il demanda la liberté de se retirer en prétextant la fatigue des honneurs et le besoin de repos. Il ne répondit pas aux vives instances de sa mère [Livie] ni à celles de son beau-père [Octave Auguste] dans le Sénat se plaignant de son abandon. Comme on s’opposait obstinément à son départ, il s’abstint de nourriture pendant quatre jours. Finalement on lui permit de partir. Il laissa à Rome sa femme [Julia] et son fils [Drusus l’Ancien], et prit aussitôt la route d’Ostie. Il ne dit pas un mot à ceux qui l’accompagnèrent, il n’embrassa qu’un très petit nombre parmi eux en les quittant. […] Il s’embarqua par un temps peu favorable pour Rhodes. Il avait été charmé de l’agrément et de la salubrité de cette île où il avait abordé lors de son retour d’Arménie [en -19]. Il se contenta d’un logement modeste dans une petite maison de campagne, où il vécut comme un simple citoyen, se promenant de temps en temps dans les gymnases, sans licteur ni huissier, entretenant avec les Grecs des devoirs mutuels presque à égalité. […] Quand son mandat de tribun fut échu, il avoua enfin s’être éloigné pour ne pas susciter un soupçon de rivalité contre Caius et Lucius", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 10-11). Octave Auguste ne prend pas parti dans cette affaire, coincé entre son fils adoptif Tibère qu’il ne peut pas approuver sans discréditer ses petits-fils biologiques Caius et Lucius, et ses petits-fils biologiques Caius et Lucius qu’il ne peut pas approuver sans discréditer son fils adoptif Tibère, il se contente de déchoir et exiler un des amants les plus notables de sa fille Julia pour lui signifier qu’elle doit cesser ses débauches, qui par leurs excès ont quitté la rubrique des faits divers et sont devenus un problème de politique générale ("Sempronius Gracchus, de haute naissance, intelligent, doué d’une éloquence qu’il utilisait pour le mal, avait séduit Julia quand elle était femme de Marcus Agrippa. L’adultère ne cessa pas avec le remariage : son amour obstiné la suivit dans la maison de Tibère, et il aigrissait contre ce nouvel époux son orgueil et sa haine. Une lettre injurieuse envers Tibère qu’elle écrivit à [Octave] Auguste fut considérée comme l’œuvre de [Sempronius] Gracchus, qui fut exilé en conséquence dans les îles Cercina au large de l’Afrique [aujourd’hui l’archipel des Kerkennah au large de la ville portuaire de Sfax en Tunisie]", Tacite, Annales I.53).


Nous avons laissé Salomé vers -19, obsédée par l’idée que ses deux neveux Alexandre et Aristobule veuillent la tuer. Hérode a cru apaiser les passions en mariant le second à la fille de Salomé, et le premier, à la lointaine Glaphyra fille d’Archélaos le roi de Cappadoce. Sans succès. Les tensions réapparaissent dès qu’Hérode part en -15 rejoindre Agrippa, comme nous l’avons raconté précédemment. Durant son absence, les deux neveux accusent ouvertement leur tante Salomé d’avoir tué leur mère Mariamné en -29, ils prétentent aussi que Phéroras a été complice de sa sœur Salomé, ils espèrent qu’Archéloas roi de Cappadoce les soutiendra devant Octave Auguste. Au fond, les deux neveux visent secrètement à éliminer la sœur (Salomé) et le frère (Phéroras) d’Hérode, afin d’isoler Hérode et garantir leur succession à la tête du royaume d’Israël ("Mais de jour en jour les dissentiments de la maison d’Hérode prirent une tournure plus grave, car Salomé alimentait contre les jeunes princes [Alexandre et Aristobule] une haine héréditaire, tout ce qui avait réussi contre leur mère [Mariamné] la remplit de démence et d’audace au point qu’elle voulut éliminer tout descendant qui pût venger cette femme dont elle avait provoqué la mort. De leur côté, les adolescents s’enhardirent aussi, indisposés contre leur père qui avait injustement maltraité leur mère, et désirant régner. Les machinations précédentes se répétèrent : ils médirent contre Salomé et Phéroras, qui montrèrent leurs mauvaises pensées contre les adolescents en leur tendant des pièges. Le ressenti était égal de part et d’autre, mais la manière différait : les jeunes gens injuriaient et insultaient ouvertement parce que, dans leur candeur, ils croyaient agir noblement en manifestant leur colère sans réticence, les autres au contraire se servaient astucieusement de la calomnie, provoquant sans cesse les jeunes gens dans l’espoir que leur témérité les amènerait à un coup de force contre leur père, car, n’ayant aucune honte des fautes de leur mère et jugeant inique son châtiment, ceux-ci aspiraient irrésistiblement à châtier de leurs propres mains celui qu’ils estimaient coupable. Finalement toute la ville s’emplit de rumeurs sur le sujet. Comme dans toutes les luttes judiciaires, l’inexpérience des jeunes gens suscita la pitié, mais le succès inclina du côté de l’habile Salomé, qui utilisa le comportement de ses adversaires pour paraître dire la vérité. Irrités de la mort de leur mère, victime comme eux de calomnies, ils rivalisèrent de zèle pour montrer combien elle était à plaindre (avec raison) et combien eux-mêmes étaient à plaindre à devoir avec ses meurtriers et de partager leurs intérêts. La situation empira pendant l’absence du roi, qui fournit une occasion d’accroître les troubles", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.66-73). Quand Hérode revient à Jérusalem à l’hiver -14/-13 ou au printemps -13, il découvre la situation familiale tendue. Il est très troublé par l’attitude de ses deux fils Alexandre et Aristobule, qu’il croyait consolés de la mort de leur mère Mariamné ("Dès qu’Hérode revint et qu’il eut parlé au peuple comme je l’ai raconté précédemment, il fut immédiatement assailli par Phéroras et Salomé qui lui expliquèrent le danger qu’il courait de la part de ces jeunes gens ouvertement menaçants ne supportant pas que le meurtre de leur mère restât sans vengeance. Ils ajoutèrent que que ceux-ci fondaient beaucoup d’espoir sur Archélaos de Cappadoce, qui pouvait utiliser César [Octave Auguste] pour accuser leur père. Hérode fut perturbé par ce discours, et d’autant plus effrayé que quelques autres lui rapportèrent la même chose", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.73-75). Il choisit d’abaisser leur influence en relevant Antipatros, le fils qu’il a eu de sa première femme Doris, avant son mariage avec Mariamné. Antipatros saisit l’occasion pour susciter chez son père Hérode une haine de plus en plus irrationnelle envers Alexandre et Aristobule ("Dans son trouble et ces circonstances [Hérode] convoqua, afin de brider les jeunes princes, son autre fils appelé “Antipatros” qu’il avait eu avant de devenir roi. Il décida de le combler d’honneurs, non pas pour se placer sous sa domination en lui demandant conseil sur toutes les affaires, comme il le fit plus tard, mais simplement pour diminuer l’arrogance des fils de Mariamné et les amener à réfléchir, rabaisser leur orgueil en leur signifiant que la succession au trône ne leur reviendrait pas nécessairement ni exclusivement. Pour cela il introduisit Antipatros comme un suppléant, croyant agir avec prudence et sagesse, espérant calmer les jeunes princes et retrouver en eux des meilleures dispositions en temps opportun. Mais le résultat ne fut pas conforme à ses prévisions. D’un côté ses enfants se jugèrent gravement lésés par l’injustice commise à leur égard, de l’autre côté Antipatros qui avait un caractère redoutable conçut un nouveau but en s’appuyant sur sa liberté récemment acquise : nuire à ses [demi-]frères, leur spolier le premier rang en attisant son père déjà aliéné par les calomnies, déçu de plus en plus contre ceux qu’on avait noircis à ses yeux", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.78-81). Son travail de sape réussit : Hérode déshérite les deux fils de Mariamné au profit du fils de Doris, qui accompagne Agrippa dans son retour vers Rome on-ne-sait-quand au cours de l’an -13 ("Exaspéré par ces calomnies et voulant abaisser les fils de Mariamné, le roi augmenta ses faveurs à Antipater. Sous l’influence de ce dernier, il ramena sa mère [Doris] à la Cour, et le vanta comme un excellent sujet dans une lettre à César [Octave Auguste]. Après une dizaine d’années à administrer l’Asie, Agrippa se préparait à repartir pour Rome, il s’embarqua en Judée [à Césarée ?] : Hérode vint à sa rencontre avec le seul Antipatros, et le lui confia pour aller à Rome avec beaucoup de présents et y devenir l’ami de César [Octave Auguste]. Dorénavant tout sembla au pouvoir d’Antipatros, les adolescents parurent totalement déshérités", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.85-87). Sitôt arrivé à Rome, Agrippa retourne en mission militaire vers la Pannonie, où il mourra l’année suivante, comme nous l’avons dit. Antipatros passe son temps à écrire des lettres calomnieuses envers ses deux demi-frères pour achever de dresser Hérode contre eux. Hérode veut les condamner à mort, mais, soucieux de se justifier et ne pas apparaître comme un monstre, il part à son tour vers Rome avec eux pour défendre sa cause devant Octave Auguste ("Depuis Rome [Antipatros] ne cessa d’écrire à son père tout ce qui pouvait le chagriner et l’exaspérer contre ses [demi-]frères, sous prétexte qu’il s’inquiétait du sort d’Hérode, en réalité parce que sa nature perverse s’abandonnait à de grandes espérances. Il amena Hérode à un tel degré de colère et de désarroi que celui-ci finit par exécrer les adolescents, en se retenant toutefois d’accomplir un geste fatal. Pour ne pas pécher par négligence ou par précipitation, celui-ci décida de mettre à la voile pour Rome pour y accuser ses fils devant César [Octave Auguste], pour ne pas commettre un sacrilège qui, par sa gravité, pût le discréditer. Il arriva à Rome, puis se rendit à la cité d’Aquileia, pressé de rencontrer César [Octave Auguste]. Il saisit la première occasion de lui parler du grand malheur qui l’accablait, avançant ses fils devant César [Octave Auguste] et dénonçant leur folie et leur conspiration", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.89-91). La confrontation entre Antipatros d’un côté, Alexandre et Aristobule de l’autre côté, Hérode au milieu, face à Octave Auguste dubitatif, s’achève par une réconciliation mélodramatique générale racontée longuement par Nicolas de Damas (qui est peut-être un témoin des faits, après avoir voyagé jusqu’à Rome comme secrétaire d’Hérode) dans son Histoire, copiée-collée par Flavius Josèphe aux paragraphes 92-127 livre XVI de ses Antiquités juives. Nous ne y attarderons pas ici, car ce n’est pas notre sujet. Disons simplement qu’Antipatros feint la paix avec ses deux demi-frères, qui arborent un sourire crispé. Hérode semble vraiment naïf en croyant les choses arrangées, il organise une fête pour célébrer le bonheur retrouvé dans sa famille, il remercie Octave Auguste de les avoir écoutés - qui lui confie des mines à Chypre à l’occasion -, il prodigue sa gratitude envers le peuple de Rome qui les a accueillis ("Les jours suivants Hérode offrit trois cents talents à César [Octave Auguste] pour ses spectacles et ses offices au peuple romain. En retour César [Octave Auguste] lui donna la moitié du revenu des mines de cuivre de Chypre et lui confia la gestion de l’autre moitié", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.128-129), et ils rembarquent tous les quatre ensemble vers le Levant. Ils passent par la Cilicie, où ils rencontrent Archélaos le roi de Cappadoce qui dissipe les rumeurs de complot entre lui et son gendre Alexandre. Puis ils arrivent à Jérusalem, dans une concorde qu’Hérode pense authentique, mais qui n’est que de façade ("Ensuite Hérode rembarqua pour la Judée. […] Naviguant avec ses fils, il arriva en Cilicie à la cité d’Elaiousa rebatisée “Sébasté” [site archéologique côtier à quelques kilomètres au nord-est de Korykos/Akdeniz à Chypre, 36°28'52"N 34°10'30"E], où il rencontra Archélaos le roi de Cappadoce qui l’accueillit poliment, heureux de le voir réconcilié avec ses fils et qu’Alexandre, mari de sa fille, fût disculpé, ils s’offrirent mutuellement des cadeaux dignes de rois. De là Hérode regagna la Judée. Il entra dans le Temple, y relata son voyage, les marques de bienveillance reçues de César [Octave Auguste], le détail de tous ses actes qu’il jugea utile de rendre publics, il conclut en admonestant ses fils et en invitant les courtisans et le reste du peuple à la concorde", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.130-133). Selon l’Histoire de Nicolas de Damas copiée-collée par Flavius Josèphe dans ses Antiquités juives, Hérode maintient le dernier ordre de succession : Antipatros en premier, Alexandre et Aristobule en seconds. Selon le même Flavius Josèphe dans sa Guerre des juifs, qui commente de façon romancée l’Histoire de Nicolas de Damas, Hérode partage la succession entre celui-ci et ceux-là. Nicolas de Damas et Flavius Josèphe se rejoignent en écrivant qu’Hérode clôt l’affaire en rappelant qu’il est en parfaite santé malgré son âge avancé, et que sa succession n’est donc pas d’actualité ("[Hérode] désigna ses fils comme rois après lui dans l’ordre suivant : d’abord Antipatros, ensuite Alexandre et Aristobule les fils de Mariamné. Pour le présent, il rappela qu’il était toujours le roi et le maître de tous ses sujets, il déclara aussi ne pas être incommodé par la vieillesse, qu’au contraire cette période de la vie forte d’expériences permet de mieux gouverner, et que par ailleurs il disposait encore des moyens nécessaires pour régir son royaume et commander à ses fils", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.133-134 ; "Je déclare rois mes trois enfants ici présents et je demande à Dieu, ensuite à vous, de ratifier ma décision. Pour la succession l’aîné [Antipatros] est qualifié par son âge, les deux autres [Alexandre et Aristobule] par la naissance. Mon royaume est bien assez grand pour trois, même pour plus", Flavius Josèphe, Guerre des juifs I.458). Hérode a une bonne raison de clôre cette affaire au plus vite : tandis qu’il était à Rome avec ses fils, les Arabes de Trachonitide se sont affranchis de son autorité, le croyant mort, ils ont pillé les alentours comme au temps de leur défunt sheikh Zénodoros, ils ont été refoulés par la police hérodienne locale, certains ont été capturés, d’autres se sont réfugiés auprès d’Obodas III le roi de Nabatène, qui les a confiés aux bons soins de son général Syllaios ("Les habitants de Trachonitide, depuis que César [Octave Auguste] avait enlevé ce pays à Zénodoros pour l’attribuer à Hérode, ne pouvaient plus se livrer au brigandage, ils étaient contraints de vivre paisiblement aux champs. Cette vie ne leur convenait pas, et la terre rapportait peu de profit à ceux qui la travaillaient. Au début ils se conformèrent aux ordres du roi, ils s’abstinrent de violences contre leurs voisins, ce qui valut à Hérode une grande réputation d’autorité. Mais quand il s’embarqua pour Rome pour accuser son fils Alexandre devant César [Octave Auguste] et lui recommander son fils Antipatros, les habitants de Trachonitide se convainquirent de sa mort, se révoltèrent contre son gouvernement et se remirent à maltraiter leurs voisins comme auparavant. Les généraux du roi absent réussirent à les maîtriser. Terrifiés par le sort infligé aux captifs, une quarantaine de chefs de brigands s’enfuirent du pays pour se réfugier en Arabie. Ils furent accueillis par Syllaios, qui n’avait pas réussi à épouser Salomé. Celui-ci les installa dans un lieu fortifié, d’où ils lancèrent des raids non seulement vers la Judée mais encore dans toute la Koilè-Syrie, Syllaios garantissant la sécurité de leur repaire et l’impunité de leurs méfaits", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.271-275). Hérode intervient immédiatement en Trachonitide pour rappeler à la population qu’il est le maître ("A son retour de Rome, Hérode apprit que ses possessions avaient subi beaucoup de dommages. Ne pouvant pas saisir les brigands protégés par les Arabes, mais irrité de leurs crimes, il cerna la Trachonitide et massacra leurs familles. Cet acte renforça la détermination des pillards, qui prétextèrent venger leurs proches exterminés en dévastant impunément tous les territoires d’Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.276-277). Puis il communique le sujet aux Romains Caius Sentius Saturninus (ancien consul en -19, présent au Levant avec on-ne-sait-quel titre) et Volumnius (inconnu par ailleurs), également inquiets des débordements des pillards de Trachonitide jusqu’en province romaine de Syrie. Les trois hommes conviennent d’envoyer un ultimatum à Obodas III : soit celui-ci rembourse une ancienne dette sans délai à Hérode - dans le but de ruiner Obodas III et l’empêcher d’entretenir les pillards -, soit Hérode envahira son royaume. Sous l’influence de Syllaios qui part pour Rome, Obodas III ne répond pas à l’ultimatum ("[Hérode] discuta sur ce sujet [les pillages des Arabes de Trachonitide] avec les officiers de César [Octave Auguste], [Caius Sentius] Saturninus et Volumnius, réclamant l’extradition des brigands pour les châtier. Les forces et le nombre de ceux-ci ne cessaient de croître, bouleversant tout afin de détruire le royaume d’Hérode, pillant cités et villages, massacrant les gens qu’ils capturaient, donnant à leurs rapines les apparences d’une guerre, ils étaient environ mille. Hérode à bout de patience exigea la livraison des brigands, et le remboursement d’un prêt de soixante talents à Obodas III via Syllaios dont l’échéance était arrivée. Syllaios maintenait Obodas III à l’écart, dans les faits c’est lui qui dirigeait. Il nia que les brigands fussent en Arabie, et il laissa traîner le remboursement de la dette. L’affaire fut portée devant [Caius Sentius] Saturninus et Volumnius qui commandaient en Syrie. Ces derniers décidèrent qu’Hérode recevrait son dû sous trente jours, et que chacun des deux rois livrerait les sujets de l’autre installés dans son royaume. On ne trouva aucun Arabe retenu pour crime ou pour n’importe quelle autre raison chez Hérode, en revanche on découvrit que les brigands étaient abrités par les Arabes. Le délai passa, Syllaios ne se conforma à aucune clause, il partit pour Rome", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.277-282). L’échéance étant écoulée, Hérode franchit la frontière de Nabatène avec l’approbation silencieuse des deux Romains. L’armée hérodienne atteint le refuge des pillards, qu’elle anéantit, elle repousse facilement l’armée nabatéenne venue trop tard les soutenir, puis Hérode s’assure le contrôle de la Trachonitide en y installant trois mille colons édomites/iduméens ("[Caius Sentius] Saturninus et Volumnius l’autorisant à poursuivre ses offenseurs, [Hérode] s’avança avec son armée en Arabie, parcourant sept étapes en trois jours. Il parvint au lieu appelé “Raepta” ["R£epta", site non identifié] qu’occupaient les brigands, il les prit tous dès le premier assaut et rasa leurs fortifications, il ne causa aucun autre dommage. Des Arabes conduits par Nakeb vinrent à leur secours, une bataille s’engagea. Du côté d’Hérode quelques hommes tombèrent, du côté arabe Nakeb fut tué avec environ vingt-cinq de ses hommes, les survivants s’enfuirent. Après avoir ainsi châtié les malfaiteurs, Hérode établit en Trachonitide trois mille Iduméens pour encadrer les brigands locaux. Il écrivit à ce sujet aux chefs romains postés en Phénicie, déclarant qu’être contenté du strict nécessaire pour mâter les Arabes. Après enquête ceux-ci conclurent qu’il disait vrai", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.283-285). Mais pendant ce temps, Syllaios est parvenu à Rome, il demande audience à Octave Auguste, auquel il présente les faits en les déformant : il déclare qu’Hérode a envahi le royaume de Nabatène sans raison et y a semé partout la désolation. Il y met une telle conviction qu’Octave Auguste le croit et décide de ne plus considérer Hérode comme un allié ("Des messagers se rendirent en toute hâte à Rome annoncer les événements à Syllaios, en exagérant chaque détail. Celui-ci s’était présenté à César [Octave Auguste], il se trouvait à la Cour quand il apprit ces nouvelles. Il prit des habits de deuil et s’avança vers César [Octave Auguste] pour lui dire que la guerre avait dévasté l’Arabie, que tout le royaume était bouleversé à cause des ravages militaires d’Hérode, il ajouta en pleurant que deux mille cinq cents notables arabes avaient péri, de même que son ami et parent le général Nakeb, que les trésors de Raepta avaient été pillés [comble de l’inversion accusatoire, puisque les trésors amassés par les brigands à Raepta sont précisément le fruit de leurs pillages !], et qu’Obodas III affaibli ne pouvait pas riposter sans Syllaios et sans les soldats arabes désormais dispersés. Ainsi parla Syllaios, concluant insidieusement être parti de son pays parce qu’il avait confiance en César [Octave Auguste] pour ramener la paix entre voisins dans tout l’univers, sûr que s’il avait été sur les lieux Hérode n’aurait pas osé lancer ses troupes à son profit. César [Octave Auguste] fut perturbé par ces paroles. Aux amis d’Hérode présents et aux particuliers venus de Syrie, il demanda : “Hérode a-t-il envoyé son armée en expédition ?”. Comme ils étaient forcés de répondre par l’affirmative, et que César [Octave Auguste] ne voulait pas entendre le motif ni les circonstances du fait, sa colère devint plus vive. Il écrivit à Hérode une lettre rude dont le thème principal était le suivant : il l’avait naguère traité en ami, dorénavant il le traiterait en sujet", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.286-290). Hérode étant affaibli par cette disgrâce impériale, les autochtones de Trachonitide qui étaient restés tranquilles jusque-là, se soulèvent à leur tour, ils ne renseignent plus la police hérodienne recherchant les pillards survivants en fuite, ils cessent de payer les impôts, ils assurent même des bases arrières à leurs compatriotes qui reprennent les pillages. Dans le même temps, les députés qu’Hérode envoie à Rome sont systématiquement éconduits par Octave Auguste ("Syllaios rapporta le propos [d’Octave Auguste] aux Arabes, qui reprirent courage. Ils ne livrèrent pas les brigands qui s’étaient enfuis, ils ne remboursèrent pas le prêt, ils se servirent sur les pâturages d’Hérode qu’ils occupaient comme fermiers sans payer le fermage, profitant de la disgrâce du roi des juifs aux yeux de César [Octave Auguste]. Les habitants de Trachonitide saisirent également l’occasion pour se révolter contre les colons iduméens et pour recommencer les brigandages, en accord avec les Arabes qui de leur côté pillaient les terres des Iduméens et les maltraitaient durement par rancune autant que par intérêt. Hérode endura tout cela à cause de la perte du crédit dont il jouissait auprès de César [Octave Auguste], qui le dépouilla de tout son orgueil. César [Octave Auguste] refusa même qu’il lui envoyât une ambassade pour s’excuser, et renvoya sans délai tous ceux qui se présentèrent à lui", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.291-293). L’impasse dure, quand soudain Obodas III meurt. Un individu dont nous ignorons tout prend la couronne de Nabatène sous le nom d’"Arétas IV". Obodas III est-il décédé de mort naturelle, ou a-t-il été assassiné ? Dans la seconde hypothèse, Arétas IV a-t-il trempé dans l’assassinat ? Et Arétas IV est-il monté sur le trône seul, ou avec l’accord tacite d’Hérode ? En tous cas, sa prise de pouvoir sans demander l’avis de Rome déplaît fortement à Octave Auguste, qui refuse de le reconnaître. Syllaios de son côté ne semble pas impliqué dans la mort d’Obodas III, ou, s’il en a rêvé pour prendre sa place, il a été pris de vitesse par Arétas IV. Momentanément donc, Octave Auguste et Sylliaos renforcent leur lien contre Hérode et Arétas IV ("Obodas III mourut, et Enée hérita du pouvoir en Arabie sous le nom d’“Arétas [IV]”. Syllaios tenta de le calomnier pour s’emparer lui-même du trône, distribua beaucoup d’argent aux courtisans et en promit beaucoup à César [Octave Auguste]. Celui-ci fut irrité contre Arétas IV qui avait prit la couronne sans la lui demander au préalable. Mais Arétas IV envoya une lettre à César [Octave Auguste], avec des présents dont une couronne d’or valant beaucoup de talents, dans laquelle il accusait Syllaios d’être un esclave malfaisant qui avait empoisonné Obodas III après avoir gouverné à sa place en manipulant des femmes arabes et en empruntant pour corrompre. César [Octave Auguste] ne prêta aucune attention à ces accusations et renvoya le tout sans accepter aucun présent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.294-297). Hérode renvoie une ambassade à Rome, conduite par son éminence grise Nicolas de Damas, incluant des représentants d’Arétas IV ("Ne voyant aucun terme à ses maux, [Hérode] décida d’envoyer une nouvelle ambassade à Rome conduite par ses amis, afin qu’ils transmissent ses plaintes directement à César [Octave Auguste], espérant un accueil plus clément. C’est ainsi que Nicolas de Damas partit pour Rome", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.299-300). Habilement, Nicolas de Damas décide d’abord de ne pas défendre Hérode, mais de montrer à Octave Auguste, qui accepte de le recevoir, à quel point Syllaios n’est pas fiable : il lui montre des lettres prouvant les magouilles de Syllaios pour éliminer ses adversaires politiques et préserver son influence sur Obodas III, on devine qu’il lui rappelle aussi comment Syllaios naguère a égaré l’armée romaine d’Aelius Gallus en Arabie Heureuse/Yémen ("Lorsqu’il arriva à Rome et se rendit à la Cour, [Nicolas de Damas] décida d’abord d’attaquer Syllaios avant d’aborder l’objet de l’ambassade. La confrontation débuta avant même qu’ils fussent face-à-face. Des Arabes désirant se déttacher de Syllaios s’adressèrent à Nicolas [de Damas] pour lui réléver toutes ses injustices, ils lui donnèrent des preuves du meurtre d’Obodas III par son entourage, dont des lettres de Syllaios qu’ils avaient saisies avant de le quitter et qui l’accablaient", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.336-337). Octave Auguste doute, alors Nicolas de Damas continue en expliquant que la récente intervention d’Hérode en Nabatène n’est pas l’œuvre d’un tyran ayant agi seul, mais d’un loyal allié de Rome ayant agi avec l’assentiment de deux dignitaires romains (Caius Sentius Saturninus et Volumnius) : il s’agit non pas d’une guerre, mais d’une opération de police contre des vulgaires pillards ne respectant ni le roi ni l’Empereur, ni Yahvé ni la concorde civile ("Nicolas [de Damas] saisit l’opportunité s’offrant à lui, il l’exploita pour réconcilier César [Octave Auguste] avec Hérode. Il savait qu’on lui couperait la parole s’il tentait de justifier les actes du roi, il savait aussi qu’en accusant Syllaios il disculperait indirectement Hérode. Donc le jour de l’audience, il engagea la lutte avec les représentants d’Arétas IV en accusant Syllaios de tous les crimes, d’avoir causé la mort du roi [Obodas III] et de beaucoup d’Arabes, d’avoir emprunté de l’argent avec des mauvaises intentions, d’avoir débauché des femmes non seulement en Arabie mais encore à Rome, et, surtout, d’avoir menti à César [Octave Auguste] sur les actes d’Hérode. Arrivé à ce dernier point, César [Octave Auguste] lui coupa la parole pour lui demander expressément : “Hérode a-t-il, oui ou non, conduit son armée contre l’Arabie, tué deux mille cinq cents autochtones et ravagé le pays en emmenant des prisonniers ?”. Nicolas [de Damas] répondit pouvoir prouver que les choses ne s’étaient pas déroulés de la façon que César [Octave Auguste] avait entendue, qui avait justifié son irritation. Cette déclaration provoqua l’étonnement de César [Octave Auguste], qui le laissa parler. Alors Nicolas [de Damas] évoqua le prêt de cinq cents talents stipulant qu’en cas de non-remboursement le roi pouvait récupérer ses gages sur le royaume même. L’expédition n’était pas une offensive militaire mais la juste contrepartie d’une créance. En supplément, Hérode ne l’avait pas entreprise immédiatement comme le contrat le stipulait, il avait consulté [Caius Sentius] Saturninus et Volumnius les légats de Syrie, et à Bérytos [Beyrouth] en leur présence Syllaios avait promis sur la fortune de César [Octave Auguste] de verser la somme sous trente jours et de livrer les fugitifs du territoire d’Hérode. Syllaios n’ayant pas tenu sa promesse, Hérode était retourné auprès de ces magistrats, et c’était seulement après avoir reçu d’eux la permission de récupérer ses gages qu’il avait décidé contre son gré de lancer son expédition. Voilà dans quelles conditions la soi-disant “guerre” avait débuté. “Mais s’agit-il d’une « guerre », quand on voit que les magistrats ont donné leur permission d’agir, qu’un contrat l’autorisait, que ton nom comme celui des autres dieux, ô César, ont été outragés ?”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.338-345). Et il enfonce le clou en donnant les détails de l’expédition : le royaume de Nabatène n’a pas été envahi et la population n’a pas été exterminée comme le prétend Syllaios, l’armée hérodienne n’a eu comme seul objectif que le bastion où les pillards étaient retranchés et d’où ils lançaient leurs razzias vers les territoires d’Israël et de Syrie romaine, or ces pillards étaient précisément ceux que Syllaios a recueillis et protégés ("Abordons maintenant la question des prisonniers [c’est Nicolas de Damas qui s’adresse à Octave Auguste]. Des brigands habitaient en Trachonitide. D’abord quarante, ensuite davantage. Fuyant le châtiment que leur réservait Hérode, ils se sont réfugiés en Arabie. Syllaios les a accueillis, il les a nourris pour qu’ils maltraitent tous les hommes, il leur a donna une région où s’installer, il a profité de leurs pillages. Or il avait promis par serment de les livrer le même jour que l’échéance du prêt. Aucun n’a été livré. Certains ont été extirpés du pays des Arabes, oui, pas tous, seulement ceux qui n’ont pas su se cacher. Présenter ces gens comme des “prisonniers de guerre” n’est qu’une infâme calomnie. Apprends enfin, ô César, la plus odieuse invention et le plus grand mensonge digne d’exciter ta colère. J’affirme que c’est après que l’armée arabe nous a attaqués, tuant un ou deux de nos soldats, qu’Hérode pour se défendre a tué Nakeb le général des Arabes et vingt-cinq de ses hommes : ce sont ces morts que Syllaios a multipliés par cent pour les porter à deux mille cinq cents", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.346-350). Au terme de cet exposé, Octave Auguste retourne son jugement, il considère à nouveau Hérode comme un allié. Pour se réconcilier avec lui, et en même temps pour marquer son mécontentement de ne pas avoir été consulté sur l’intronisation d’Arétas IV qu’il peut difficilement chasser maintenant que le fait est acompli, il reconnaît Hérode maître de la Nabatène, c’est-à-dire maître d’Arétas IV, c’est-à-dire seul juge du maintien ou non d’Arétas IV sur le trône nabatéen ("Ce plaidoyer [de Nicolas de Damas] frappa vivement César [Octave Auguste], qui se tournant plein de colère vers Syllaios pour lui demander combien d’Arabes étaient tombés. L’autre hésita, dit avoir pu se tromper. On lut les clauses du prêt, les lettres des légats, les plaintes des cités razziées. Finalement César [Octave Auguste] fut si retourné qu’il condamna Syllaios à mort et se réconcilia avec Hérode, regrettant de lui avoir écrit trop durement sous l’influence de la calomnie, et d’avoir douté d’un ami fidèle à cause des mensonges de Syllaios. Ce dernier fut exclu du procès et condamné à rembourser en attendant son exécution [cette condamnation à mort sera reportée puisqu’on retrouvera Syllaios plus tard, impliqué dans d’autres malversations]. Par ailleurs, César [Octave Auguste] étant toujours indisposé contre Arétas IV, qui avait pris le pouvoir au lieu de le recevoir de lui, il voulut confier l’Arabie à Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.351-353). A la même époque, en -9, la ville nouvelle de Césarée est inaugurée à la manière gréco-romaine, mélangeant des jeux sportifs et musicaux avec des combats de gladiateurs et des courses de chevaux, ce qui achève de renouer les liens entre Hérode et Rome ("A cette époque fut achevée Césarée Sébasté, qu’Hérode construisit en une décennie. L’inauguration eu lieu la vingt-huitième année du règne [en -9 ; Hérode est devenu roi en -37], durant la cent quatre-vingt-douzième olympiade [plus précisément la quatrième année de la cent quatre-vingt-douzième olympiade en -9/-8]. Une cérémonie fut organisée, aux préparatifs très coûteux. Le roi avait annoncé des jeux musicaux et athlétiques, il avait préparé une grande quantité de gladiateurs et de fauves, une course de chevaux, et beaucoup d’ornements luxueux venus de Rome et d’autres pays. Il dédia ce spectacle à César [Octave Auguste], en décidant sa fréquence tous les quatre ans. César [Octave Auguste] en régla tous les frais sur ses ressources personnelles, pour rehausser l’éclat de sa magnificence. L’Impératrice Julia [Livie] envoya aussi sur ses propres revenus beaucoup de choses appréciées dans son pays, de sorte que la dépense totale fut estimée au moins à mille cents talents. Une grande foule se pressa dans la ville, et des ambassadeurs de peuples ayant reçu des bienfaits d’Hérode : il les accueillit tous, les logea, les reçut à sa table, leur offrit des fêtes continuelles. Le jour on jouit des spectacles, la nuit on se divertit dans le luxe. Sa générosité devint légendaire", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.136-140). Tout semble rentré dans l’ordre. Pourtant Hérode sombre dans une politique de potlatch trahissant un malaise intérieur : afin de prouver sa puissance à tous il surenchérit dans les dépenses, il fonde deux nouvelles cités dédiées respectivement à son père Antipatros ("Antipatris", aujourd’hui le site archéologique de Tel Afek à une quinzaine de kilomètres à l’est de Tel Aviv en Israël, 32°06'16"N 34°55'53"E) et à sa mère Kypris ("Kypros", site archéologique au débouché du wadi Qelt, en surplomb du palais de Jéricho, 31°50'42"N 35°25'34"E), il élève une tour dédiée à son défunt frère Phasael à l’entrée de son palais à Jérusalem, et une cité encore dédiée à Phasael au nord de Jéricho ("Pasaelis", aujourd’hui Fasayil à une vingtaine de kilomètres au nord de Jéricho en Cisjordanie, 32°01'34"N 35°26'39"E ; "Après cette cérémonie et ces fêtes [d’inauguration de Césarée], [Hérode] fonda une autre cité dans la plaine appelée “Capharsaba”. Il avait choisi ce lieu pour sa bonne irrigation et sa terre verdoyante, un fleuve [le Yarkon] coulait autour de la ville, qui était entourée d’une belle forêt de grand arbres. Il appela cette cité “Antipatris” en mémoire de son père Antipatros. Il fonda au-delà de Jéricho une autre cité à laquelle il donna le nom de sa mère “Kypris”, remarquable par sa position naturelle forte et ses habitations agréables. En souvenir de son affection pour son frère Phasael, il lui dédia une belle tour monumentale s’élevant au-dessus de sa capitale, égale en hauteur à celle de Pharos [à Alexandrie en Egypte], destinée à sécuriser la ville autant qu’à honorer le défunt. Il fonda encore une cité “Phasaelis” dédiée à son frère dans la vallée de Jéricho quand on se dirige vers le nord, la région naguère déserte devint fertile par le travail des habitants", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.136-140), il agrandit considérablement son palais de Jéricho (aujourd’hui le site archéologique de Tulul Abu Al-Ala’iq en bordure du wadi Qelt au sud-est de Jéricho en Cisjordanie, 31°51'12"N 35°26'04"E), il dilapide le trésor du royaume en prodiguant les constructions de temples et de portiques partout dans le monde grec ("Nombreuses sont les liturgies, les constructions publiques, les donations pour l’achèvement de travaux utiles après épuisement des premiers fonds, qu’Hérode a prodiguées. Voici les plus grandes et les plus remarquables de ses œuvres. Pour les Rhodiens il releva le temple de Pythios [un des surnoms du dieu Apollon] à ses propres frais, et il donna beaucoup de talents d’argent pour construire des navires. Aux habitants de Nicopolis, cité fondée par César [Octave Auguste] près d’Actium, il accorda une contribution pour la plupart de leurs édifices publics. A Antioche, la principale cité de Syrie traversée dans toute sa longueur par une large avenue, il offrit des portiques la bordant des deux côtés, et des pierres polies dans la partie découverte, contribuant ainsi à l’embellissement de la ville et à la commodité des habitants. Les Jeux olympiques étaient devenus indignes par manque de ressources : il les réhaussa en leur assignant des fonds pour les sacrifices religieux et les autres cérémonies, en reconnaissance de cette libéralité les Eléens le citèrent comme agonothète perpétuel", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.146-149 ; "Pour Tripolis [en Phénicie], Damas et Ptolémaïs [Acre] [Hérode] construisit des gymnases, pour Byblos un rempart, pour Bérytos [Beyrouth] et Tyr des exèdres, des portiques, des temples et des agoras, pour Sidon et Damas des théâtres, pour Laodicée maritime [Lattaquié] un aqueduc, pour Ascalon des thermes, des fontaines luxueuses, et des colonnades étonnantes par leur perfection et leurs dimensions. Pour certaines cités il dédia des bois sacrés et des prairies, beaucoup reçurent de lui des territoires comme si elles étaient des parties de son royaume. A d’autres, comme Kos, il finança le poste honorifique de gymnasiarque pour qu’il devînt perpétuel et renouvelable annuellement. Il fournit du blé à toux ceux qui en manquaient, à de nombreuses reprises il donna de l’argent aux Rhodiens pour leurs constructions navales, et quand leur temple de Pythios [Apollon] brûla il en reconstruisit un à ses frais en plus beau. Doit-on parler de ses donations aux Lyciens, aux Samiens, ou de ses libéralités en Ionie selon les besoins de chaque peuple ? Les habitants d’Athènes, de Sparte, de Nicopolis, de Pergame-en-Mysie n’ont-ils pas été comblés par ses offrandes ? Et la grande avenue d’Antioche-de-Syrie que la boue rendait impraticable, ne l’a-t-il pas pavée en marbre poli sur toute sa longeur, soit soixante stades, et n’a-t-il pas construit un portique d’égale longueur contre la pluie ?", Flavius Josèphe, Guerre des juifs I.422-425), allant jusqu’à imiter Jean Hyrcan Ier jadis en pillant le tombeau du roi David (nous avons évoqué rapidement cet épisode dans notre précédent paragraphe), dans lequel il ne trouve plus aucun trésor sauf l’argenterie, qu’il accapare pour embellir la porte du tombeau ("[Hérode] apprit que le roi [Jean] Hyrcan Ier, un de ses prédécesseurs, avait ouvert le tombeau de David et y avait pris trois mille talents en en laissant beaucoup plus, suffisamment pour parer à ses dépenses somptuaires. Mûrissant ce projet depuis longtemps, il ouvrit de nuit le tombeau, y entra en s’assurant que la ville n’en sût rien, s’accompagnant de ses plus sûrs amis. Il ne trouva pas des réserves d’argent comme [Jean] Hyrcan Ier, mais beaucoup d’ornements en or et des joyaux, qu’il enleva tous. Il voulut approfondir sa recherche, s’avancer à l’intérieur jusqu’aux sarcophages renfermant les corps de David et de Salomon, mais deux de ses gardes périrent par l’effet d’une flamme qui, dit-on, jaillit de l’intérieur quand ils entrèrent, lui-même se retira épouvanté. Comme monument expiatoire de sa terreur, il éleva à la porte du sépulcre un monument de marbre blanc de grand prix. Son contemporain l’historien Nicolas [de Damas] mentionne bien ce monument, mais il omet la descente du roi dans le tombeau qui n’a pas été glorieuse, c’est une technique qu’il emploie constamment dans son œuvre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.179-183). La vérité est qu’Hérode est travaillé par les rivalités successorales qui perdurent entre ses fils, dont il a dorénavant pleinement conscience ("Des discordes se produisirent à la Cour, semblables aux assauts de calomnies haineuses lors d’une guerre civile. La campagne était toujours dirigée par Antipatros contre ses frères [Alexandre et Aristobule], habile à les envelopper d’accusations extérieures tout en affectant de les atténuer afin que sa bienveillance feinte lui attirât la confiance du roi et le succès des entreprises qu’il méditait. Il avait circonvenu artificieusement son père de cette façon, passant pour le seul qui sacrifiât tout à son salut. Le roi mit son intendant Ptolémée [frère de Nicolas de Damas] au service d’Antipatros, et il délibérait avec la mère de celui-ci [Doris] sur toutes les affaires importantes. Ces personnes dirigeaient tout, elles pouvaient décider à loisir ou exciter la colère du roi contre les autres au gré de leur intérêt. Les fils de Mariamné s’impatientaient de jour en jour en raison de leur haute naissance, ne supportant pas d’être écartés et réduits à un rang subalterne. La femme d’Alexandre, Glaphyra fille d’Archélaos, détestait Salomé à la fois par affection pour son mari et par jalousie contre la fille de Salomé, mariée à Aristobule, qui jouissait d’honneurs égaux aux siens", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.189-193). Le sac de nœuds se complique avec l’affaire Phéroras. Ce dernier, frère d’Hérode, est amoureux d’une femme que Nicolas de Damas dans son Histoire, relayé par Flavius Josèphe dans ses Antiquités juives, qualifie d’"esclave". Pour éloigner son frère de cette "esclave" qui nuit à l’image familiale, Hérode lui propose une de ses filles en mariage, que Phéroras repousse, puis une autre - ce sont encore des projets d’unions consanguines, où l’oncle épouserait la nièce ! -, que Phéroras repousse pareillement ("Phéroras le frère du roi participa aussi à la suspicion générale pour une raison particulière. Il s’était épris d’une de ses esclaves. Follement dominé par sa passion, il dédaigna la fille du roi [Salampsio, fille d’Hérode et de Mariamné] qui lui avait été promise en mariage. Hérode s’en indigna car il avait comblé son frère de bienfaits, il lui avait partagé la puissance royale, et n’était pas payé en retour. En présence de l’injuste Phéroras, il donna sa fille [Salampsio] au fils de Phasael [frère ainé de Hérode, assassiné en -40, comme nous l’avons vu dans notre paragraphe précédent]. Après un temps, pensant que la passion de Phéroras déclinait, il lui reparla mariage et lui proposa sa deuxième fille nommé “Cypros”. Ptolémée [intendant d’Hérode et frère de Nicolas de Damas] conseilla à Phéroras d’arrêter d’outrager son frère et de renoncer à son amour : c’était une honte que, dominé par une esclave, il se privât de l’affection du roi et devint pour celui-ci une cause d’inquiétude et de colère. Phéroras vit où était son intérêt, et admit la générosité de son frère qui lui avait pardonné après qu’il l’eût bafoué. Il renvoya donc l’esclave, qui attendait pourtant un enfant de lui, et promit d’épouser la deuxième fille du roi. Le mariage fut fixé à trente jours. Il jura n’avoir plus de contact avec celle qu’il avait répudiée. Mais, les trente jours écoulés, il fut tellement dominé par son amour qu’il ne tint pas ses engagements, il retourna vivre avec sa maîtresse. Hérode en fut très chagriné, laissant échapper constamment des paroles sur le sujet. Sa mauvaise humeur servit de prétexte à beaucoup de gens pour accuser Phéroras", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.194-200). Les choses pourraient en rester là, mais Phéroras, blessé dans son amour pour l’"esclave" en question, veut punir son frère. Il invente une histoire ravivant la défiance d’Alexandre fils de Mariamné contre son père Hérode : il raconte qu’Hérode est amoureux de Glaphyra, épouse d’Alexandre, et veut évincer celui-ci pour se remarier avec celle-là. Cette histoire saugrenue ne tarde pas à arriver aux oreilles d’Hérode, qui convoque Phéroras et lui demande des explications. S’ensuit une nouvelle scène mélodramatique où Phéroras accuse sa sœur Salomé de lui avoir suggéré cette histoire, Salomé se défend de la calomnie en criant et en se roulant à terre, Phéroras ne sait plus quoi dire, Hérode se contient, et félicite son fils Alexandre de n’avoir pas cru aux racontards de son oncle Phéroras ("Phéroras alla voir Alexandre qui, je l’ai dit, était marié à Glaphyra fille d’Archélaos. Il prétendit que Salomé lui avait confié qu’Hérode était éperdument épris d’elle et calmait difficilement son désir. A ces mots, Alexandre s’enflamma de jalousie, sa jeunesse interpréta en mal toutes les attentions qu’Hérode accordait à la jeune femme, des attentions qui lui parurent trop fréquentes à cause du soupçon que Phéroras lui avait suscité. Il ne maîtrisa pas la tristesse provoquée par cette nouvelle. Il se rendit auprès de son père et lui rapporta en pleurant les propos de Phéroras. Mais Hérode se montra encore plus ému que lui. Ne supportant pas d’être ainsi honteusement calomnié, il fut complètement bouleversé, il se lamenta sur la perversité des membres de sa famille, rappelait tout ce qu’il leur avait donné et leur manque de gratitude. Puis il convoqua Phéroras. Et après l’avoir accablé de reproches : “O le plus méchant des hommes, dit-il, as-tu si peu de reconnaissance pour inventer sur moi de tels mensonges ? Crois-tu que je ne devine pas ton intention ? Ce n’est pas par plaisir de médire que tu racontes de telles fables à mon fils, mais pour alimenter un poison, un complot contre moi. Quel adolescent, sauf celui-ci guidé par un bon génie, peut se retenir de punir un père soupçonné de pareille infamie ? Par les mots que tu as glissés dans son esprit, n’est-ce pas une épée que tu as mise dans sa main, afin qu’il frappe son père ? Tu le méprises autant que son frère [Aristobule], quel était donc ton projet en simulant la bienveillance envers lui pour me diffamer, en lui débitant des allégations fabriquées par ton impiété ? Dégage, meurtrier de ton frère bienfaiteur ! Que ton remords dure autant que ta vie ! Et puissé-je continuer à vaincre les miens non pas en les punissant comme ils le méritent mais en les comblant de bienfaits qu’ils ne méritent pas !”. Ainsi parla le roi. Pris en flagrant délit de perversité, Phéroras prétendit que c’était Salomé qui avait combiné l’affaire, et qu’il n’avait que répété ses paroles. Mais dès qu’elle l’entendit (elle était présente), elle s’écria avec l’accent de la vérité n’être pour rien dans tout cela, que tout le monde s’acharnait à attirer sur elle la haine du roi et à la perdre par tous les moyens à cause de son affection pour Hérode qu’elle avertissait toujours des dangers le menaçant, qu’elle était désormais seule en milieu hostile puisque c’était elle qui avait conseillé à son frère [Phasael] de répudier l’esclave qu’il aimait et d’épouser la fille du roi, origine de son ressenti. Pendant qu’elle criait, elle s’arrachait les cheveux et se frappait la poitrine pour accréditer ses dénégations, mais cette comédie surjouée trahissait son caractère artificieux. Phéroras ne trouvait rien à dire pour sa défense puisqu’il avait avoué avoir tenu les propos dont on l’accusait, et était dans l’incapacité de convaincre avoir entendu et répété ces propos. La confusion et le duel de paroles s’intensifia. Finalement le roi déclara son exécration contre son frère et sa sœur, les renvoya, et loua son fils de s’être maîtrisé et de lui avoir rapporté ces propos", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.206-218). Après avoir promis un temps sa fille Cypros - l’une des deux filles proposées initialement à Phéroras - au fils de Salomé et Costobaros ("[Hérode] donna ses filles aînées, sœurs utérines d’Alexandre, que Phéroras dédaigna d’épouser, l’une [Cypros] à Antipatros fils de sa sœur [Salomé], l’autre [Salampsio] à Phasael fils de son frère [Phasael]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.22 ; "Hérode le Grand eut deux filles de Mariamné fille d’Hyrcan II : Salampsio qui fut mariée par son père à son cousin Phasael fils de Phasael le frère d’Hérode, et Cypros qui épousa aussi son cousin Antipatros fils de Salomé la sœur d’Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.130), Hérode se ravise et donne Cypros au jeune fils que Phéroras a conçu avec son amante "esclave", pour essayer de recoller les morceaux avec Phéroras ("Le roi avait promis sa fille [Cypros] à son frère Phéroras, qui l’avait refusée parce qu’il était dominé par sa servante, comme je l’ai raconté, alors Salomé la demanda pour le fils [Antipatros] qu’elle avait eu de Costobaros. Dans un premier temps Hérode consentit à ce mariage, mais il se ravisa sous l’influence de Phéroras, qui lui expliqua que le jeune homme ne l’aimerait pas à cause du supplice de son père [Costobaros a été exécuté par Hérode en -25, comme on l’a raconté plus haut] et que ce serait plus judicieux de la marier à son propre fils, héritier de sa tétrarchie. Ainsi Phéroras obtint son pardon, et le fils de Costobaros fut évincé. [Cypros] la fille d’Hérode épousa le jeune fils de Phéroras, avec une dot royale de cent talents", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.227-228). On doute néanmoins de l’effectivité de cette union, car le fils de Phéroras et de son amante "esclave" est au mieux un très jeune enfant ou au pire un nouveau-né (l’amante "esclave" est enceinte au moment de la rupture temporaire, selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.198 précité) donc le mariage ne peut pas être consommé, par ailleurs dans les textes ultérieurs (dont Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.22 et XVIII.130 précités) Cypros apparaît toujours comme la brue de Salomé.


La tradition chrétienne, comme Maria Valtorta, ne disent rien sur l’enfance et l’adolescence de Marie fille de Joachim et Anne, sur les douze ans qu’elle a passés à l’orphelinat du Temple. Et c’est bien dommage. Car on s’interroge, au mieux, sur l’indifférence que Marie manifestera envers les hommes en général que nous remarquerons dans la suite de notre étude, ou, au pire, sur son affection excessive et même suspecte pour son fils né on-ne-sait-comment dans on-ne-sait-quelles circonstances. Comme toutes les adolescentes à l’orphelinat, Marie a eu des camarades de chambrée - Maria Valtorta donne le nom d’une d’entre elles : Elise de Beth-Zur, qui a dix ans de plus que Marie, sur laquelle nous reviendrons dans un alinéa ultérieur, mais elle ne rapporte aucune conversation entre Marie et cette Elise de Beth-Zur du temps de l’orphelinat -, et comme toutes les adolescentes Marie a forcément discuté avec elles sur les hommes : quel était le contenu de ces discussions ? On s’interroge notamment sur la volonté affichée de Marie de ne pas se marier, ou, si elle ne peut pas échapper au mariage, de ne pas avoir de relations sexuelles avec son époux. Dans le judaïsme, le célibat, la virginité, la chasteté, ne sont pas valorisés, au contraire ils sont discrédités, chez les femmes comme chez les hommes. Ne pas enfanter est perçu comme une marque humiliante de stérilité, un rejet de la société à laquelle on n’a pas assuré la pérennité, une condamnation par ses semblables autant que par Yahvé. Ainsi Jephté condamnée à mort pleure non pas sur son exécution prochaine mais sur le fait qu’elle meurt vierge (Juges 11.37), l’auteur des Lamentations voit la virginité comme une maladie inguérissable et un malheur "grand comme la mer" (Lamentations 2.13), Isaïe I déclare que mieux vaut être enceinte d’un homme de passage qui a déjà engrossé six autres femmes plutôt que rester vierge c’est-à-dire "déshonorée" (Isaïe I 4.1). Dans le judaïsme pharisien, que suivait probablement Joachim le père de Marie, fonctionnaire au Temple, l’homme célibataire est vu comme "privé de Torah", privé de bénédiction divine, et le but de la femme est de préserver la Torah via les enfants qu’elle lui donne - qu’il n’a pas droit de refuser - et élève derrière les remparts du foyer familial ("Rabbin Tanḥum rapporte que rabbin Ḥanilai a dit : ‟Tout homme sans épouse est privé de joie, de bénédiction et de bien”. Il cite ensuite des versets pour étayer chaque partie de sa déclaration. Il est privé de joie selon les écritures : ‟Et tu te réjouiras, toi et ta famille” [Deutéronome 14.26], cela indique qu’un homme n’est joyeux que lorsqu’il est avec sa famille, c’est-à-dire avec sa femme. Il est privé de bénédiction selon les écritures : ‟Pour que la bénédiction repose sur ta maison” [Ezéchiel 44.30], cela indique que la bénédiction vient de sa maison, c’est-à-dire de sa femme. Il est privé de bonté selon les écritures : ‟Il n’est pas bon que l’homme soit seul” [Genèse 2.18], c’est-à-dire sans épouse. Au couchant de la terre d’Israël, on dit : ‟Celui qui vit sans épouse est privé de Torah et de rempart”. Il est privé de Torah selon les écritures : ‟Serais-je sans secours, et la sagesse m’est-elle retirée ?” [Job 6.13], indiquant que celui qui n’a pas d’épouse est privé de sagesse, c’est-à-dire de Torah. Il est privé de rempart selon les écritures : ‟Une femme entourera l’homme” [Jérémie 31.22], semblable à un rempart. Rabbin bar Ulla a dit : ‟Celui qui n’a pas d’épouse est laissé sans paix, comme il est écrit : « Et tu sauras que ta tente est en paix, tu visiteras ta demeure et tu ne manqueras de rien »” [Job 5.24], indiquant qu’un homme n’a la paix que lorsqu’il a une tente, c’est-à-dire une épouse. Sur le même verset, rabbin Yehoshua ben Levi dit : ‟Quiconque sait que sa femme craint le Ciel et qu’elle le désire, s’il ne la visite pas (c’est-à-dire s’il n’a pas de rapports avec elle), sera qualifié de pécheur, comme il est dit : « Et tu sauras que ta tente est en paix, tu visiteras ta demeure »”", Talmud de Babylone, Nashim, Yevamot 62b). Que s’est-il donc passé à l’orphelinat du Temple pour que l’adolescente Marie, fille d’un fonctionnaire du Temple, clame ouvertement : "Même si je dois vous désobéir, je resterai vierge. Et si vous me contraignez au mariage, mon mari ne me touchera pas" ? Deux hypothèses sont avancées, qui ne sont pas contradictoires. La première hypothèse est que Marie a suivi le même chemin intellectuel que son petit-cousin Jean-Baptiste plus tard : comme Jean-Baptiste fils d’un fonctionnaire du Temple (Zacharie) se rebellera pour on-ne-sait-quelle-raison contre le Temple et partira sur les bords du Jourdain annoncer la ruine imminente du Temple via la venue du Mashiah/Messie, Marie fille d’un autre fonctionnaire du Temple (Joachim) s’est rebellée contre le Temple pour on-ne-sait-quelle raison et agit contre son autorité avec le seul moyen à sa disposition, c’est-à-dire son sexe. Jean-Baptiste et Marie se rejoignent dans une posture très proche de celle des nazaréens qui, comme ceux de Qumran, jugent inutile de faire des enfants puisqu’ils sont convaincus que la fin de l’Histoire est imminente, que les jours du Temple sont comptés, qu’un bain de sang se prépare, d’où Yahvé extraira les purs en leur offrant la vie éternelle. La seconde hypothèse est que l’adolecente Marie, comme toutes les adolescentes, a été abordée par un ou plusieurs hommes, et que l’aventure s’est mal terminée. On s’interroge ainsi sur la précipitation et la bizarrerie du mariage avec Joseph. Dans sa vision 11, Maria Valtorta rapporte une altercation à une date imprécise du second semestre de l’an A-1, entre -9 et -6 selon notre chronologie relative, entre le Grand Prêtre Simon-Boethos (beau-père d’Hérode, toujours en poste à cette date) et Marie, où celui-ci s’étonne de l’évolution du caractère de celle-là depuis qu’elle est entrée à l’orphelinat du Temple douze hivers plus tôt ("N’es-tu pas la petite qui, il y a maintenant douze hivers, est venue me demander d’entrer [à l’orphelinat du Temple] ?", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 11.4, vision du 03/09/1944 ; cette indication permet par soustraction de remonter l’entrée de Marie à l’orphelinat du Temple en l’an A-13, cela raccorde avec un propos incident de Jésus plus tard, qui dira que "[sa] mère a été une enfant du Temple entre ses trois ans et ses quinze ans" [Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 136.6, vision du 22/03/1945]). Simon-Boethos explique à Marie qu’elle doit se marier, selon la Torah et selon les usages : quand un homme meurt sans fils - comme Joachim - son héritage revient à fille selon Nombres 27.8, et celle-ci doit épouser un homme dans sa tribu afin que l’héritage y demeure selon Nombres 36.8-9. Zacharie, cousin par alliance de Marie (rappelons qu’Elisabeth épouse de Zacharie est la nièce de la défunte Anne mère de Marie, autrement dit la grand-mère d’Elisabeth était la mère d’Anne, ou le grand-père d’Elisabeth était le père d’Anne), présent à côté de Simon-Boethos, l’approuve. Marie répond : "Non". Simon-Boethos enchaîne : "Ce n’est pas toi qui décide. On ne te demande pas ton avis. Tu es obligée de te marier, et tu te marieras. Au plus vite". "Très bien, répond Marie, mariez-moi de force, et mon mari dormira dans un lit séparé". Le mariage est arrangé peu après, rapporté par Maria Valtorta dans sa vision 12. Certains exégètes ont supposé que Marie a eu une aventure avec un prêtre du Temple, ou qu’elle a été abusée et peut-être engrossée par un prêtre du Temple, cela expliquerait pourquoi on veut la marier au plus vite et la sortir du Temple, pour éviter le scandale, cela expliquerait aussi l’hostilité de Marie au mariage, et plus généralement aux autorités du Temple qui lui imposent cette procédure, collègues hypocrites de celui qui l’aime qu’ils veulent punir, ou de celui qui l’a abusée qu’ils veulent protéger, recourant à un pauvre bougre appelé "Joseph" comme prête-nom pour l’enfant bâtard qui naîtra bientôt. Pour notre part, nous rejetons cette hypothèse, qui paraît incompatible avec le mépris insultant ultérieur des autorités saducéennes et pharisiennes du Temple à l’égard de Marie, pourtant toujours liée au Temple par son père Joachim qui y a officié et par ses années d’orphelinat : Jean-Baptiste, également lié au Temple par son père Zacharie, et plus rebelle que Marie puisqu’il professera la fin du Temple, ne sera jamais autant méprisé et insulté que Marie par ses anciens tuteurs du Temple, dans les discours ultérieurs des cadres juifs Jean-Baptiste reste un membre de la famille malheureusement égaré par son enthousiame, tandis que Marie est devenue une étrangère… parce qu’elle s’est unie à un étranger ? Revenons au mariage. Tous les prétendants apparentés à Marie sont regroupés dans une cour du Temple, en décembre de l’an A-13 (c’est le "dernier jour de l’Encénie", autre nom de la fête d’Hanoukka, "la neige n’est pas encore fondue sur les hauteurs de Judée" [Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.4, vision du 04/09/1944]), tandis qu’à l’intérieur du Temple Simon-Boethos et ses auxiliaires choisissent sordidement lequel pourrait convenir comme époux pour Marie. Leur vote est étonnant : ils retiennent Joseph fils d’un nommé "Jacob" (selon Matthieu 1.16) et frère cadet d’un nommé "Alphée" (selon Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 123.7, vision du 04/03/1945). Selon la tradition chrétienne et selon Maria Valtorta, Jacob père de Joseph était originaire de Bethléem au sud de Jérusalem - Bethléem en Judée, la cité natale de David, surnommée "Ephrata", 31°43'05"N 35°12'07"E, et non pas son homonyme Bethléem-en-Galilée, 32°44'08"N 35°11'32"E, aucune ambiguïté n’existe sur ce point -, ce qui explique pourquoi Joseph devra y être recensé comme nous le verrons plus loin. On ignore pourquoi il a quitté Bethléem en Judée pour aller s’installer dans la lointaine Nazareth en Galilée. Selon une incidence de Jude Thaddée fils d’Alphée, Jacob a fui Bethléem en laissant sur place une grande partie de ses biens ("‟[Les Judéens] ont pris les meilleures terres en les enlevant de mille manières aux premiers possesseurs”, répond [Jude] Thaddée qui se souvient peut-être de son père [Alphée fils de Jacob et frère aîné de Joseph] chassé de Judée en perdant une grande partie de sa fortune", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 404.4, vision du 27/03/1946). Jacob a peut-être pris parti pour l’Asmonéen Antigone lors de la guerre civile contre Hérode, qui s’est achevée par la prise de Jérusalem par Hérode en automne -37, que nous avons racontée dans notre paragraphe précédent : Hérode devenu roi d’Israël a réprimé brutalement les Asmonéens et leurs partisans, les contraignant à fuir en abandonnant leurs propriétés, Jacob a possiblement été l’un d’eux. On note que Joseph lors du recensement à Bethléem se sent perdu dans le centre-ville car "il ne connaît pas bien les lieux" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.2, vision du 05/06/1944), cela sous-entend qu’il n’y est pas revenu souvent. On ignore aussi l’ascendant généalogique reliant Marie à Joseph, nécessaire pour légitimer le mariage selon Nombres 36.8-9 précité. Il est trentenaire (il a "environ trente ans" quand il répond à la convocation du Temple pour le mariage de Marie en l’an A-1 selon Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.2, vision du 04/09/1944 ; en réalité il a entre trente et trente-cinq ans puisque Maria Valtorta dit qu’il a "trente-cinq ans tout au plus" au printemps suivant [Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 18.2, vision du 25/03/1944]), soit le double de l’âge de la future mariée. Il exerce le métier de "tekton/tšktwn" en grec, soit étymologiquement "qui travaille la matière solide, dure, robuste, résistante/te‹coj" (l’adjectif "teichos/te‹coj" sert souvent à désigner un mur, un rempart, une fortification), dans la littérature grecque depuis le VIIIème av. J.-C. le terme "tekton/tšktwn" désigne ordinairement un travailleur du bois, un charpentier, ou plus généralement un menuisier. Ayant vécu parmi les nazaréens de Nazareth, Jacob puis son fils Joseph en ont subi l’influence (la présence de Jacob parmi les nazaréens est cohérente puisque nous avons vu dans notre paragraphe précédent que le mouvement nazaréen a été fondé par Yosé ben Yoezer l’éminence grise de l’Asmonéen Judas Macabée, ancêtre d’Antigone qu’Hérode a vaincu à Jérusalem en automne -37) : Joseph est surpris d’être convoqué par le Grand Prêtre du Temple Simon-Boethos, chef du Sanhédrin composé d’une majorité de saducéens et d’une minorité de pharisiens également hostiles aux nazaréens, alors que lui-même est nazaréen ("Je ne l’espérais pas [l’attribution de Marie comme épouse] parce que je suis nazaréen, et j’ai obéi à la convocation parce qu’elle émanait du [Grand] Prêtre, non par désir du mariage", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.6, vision du 04/09/1944 ; ce propos confirme la porosité des trois courants juifs à la fin du Ier siècle av. J.-C., il trahit à la fois la défiance et l’obéissance d’un nazaréen ordinaire à l’autorité du Temple, aux saducéens et aux pharisiens du Sanhédrin). L’affaire conclue à l’insu de Marie, Simon-Boethos expédie vite les félicitations d’usage, manifestement satisfait de dégager Marie du Temple et de la voir partir au loin en Galilée, il se retire avec Zacharie et les autres prêtres, tous les prétendants éconduits se retirent aussi (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.5, vision du 04/09/1944), Joseph se retrouve seul face à Marie qui ne dit pas un mot, les seuls bruits qu’on entend dans la cour vide sont le vent qui glisse entre les branches des arbres nus. Joseph est très heureux de la femme avenante qu’on lui impose, mais il sent bien l’absence de réciproque, l’hostilité ou, pire, l’indifférence chez celle-ci qui ne fait aucun effort pour briser la glace. Espérant réveiller l’heureux souvenir des parents de Marie et vanter ses propres compétences en menuiserie, il entame un monologue maladroit en disant se souvenir de l’arc-en-ciel le jour de sa naissance à Nazareth, et avoir fabriqué son berceau : il ne réussit qu’à souligner la grande différence d’âge entre lui et elle, et à rappeler que ses parents sont morts tôt et qu’elle n’a pas profité longtemps de son berceau puisqu’elle est entrée à l’orphelinat dès ses trois ans ("Les deux fiancés sont en face l’un de l’autre. Marie, toute rouge, a la tête inclinée. Joseph, un peu rouge aussi, l’observe et cherche les paroles à lui dire pour commencer. Il les trouve finalement et un sourire éclaire son visage. Il dit : ‟Je te salue Marie. Je t’ai vue toute petite alors que tu avais quelques jours. J’étais l’ami de ton père et j’ai un neveu de mon frère Alphée qui aimait beaucoup ta mère, c’était pour elle un petit ami, il n’a que dix huit ans et quand tu n’étais pas encore née c’était un tout petit homme et il réjouissait la tristesse de ta mère qui l’aimait tendrement [Joseph évoque ici Alphée fils de Sara, le petit voisin de Joachim et Anne dans la vision 2 de Maria Valtorta dont nous avons parlé plus haut : Joseph dit qu’Alphée fils de Sara est un "neveu de son frère Alphée [fils de Jacob]", autrement dit un neveu de Marie fille de Cléophas et épouse d’Alphée fils de Jacob, on déduit que ce Cléophas est le grand-père maternel ou paternel d’Alphée fils de Sara ; on note que Joseph en l’an A-1 dit qu’Alphée fils de Sara "n’a que dix-huit ans", ce qui ne raccorde pas avec la scène de l’an A-17 dans la vision 2 où Alphée fils de Sara était "âgé de cinq ans" : s’agit-il d’une approximation de Joseph, ou d’une erreur de Maria Valtorta ?]. Tu ne nous connais pas parce que tu es venue ici toute petite. Mais à Nazareth, tout le monde t’aime bien et parle de la petite Marie fille de Joachim dont la naissance a été un miracle du Seigneur qui a refleuri la stérile. Et moi, je me rappelle le soir de ta naissance. Tout le monde s’en souvient à cause du prodige d’une forte pluie qui a sauvé les récoltes et d’un violent orage dans lequel les coups de foudre n’ont pas brisé le moindre brin de bruyère sauvage et qui s’est terminé par l’arc-en-ciel le plus grand et le plus beau qu’on n’ait jamais vu. Et puis, qui ne se rappelle pas la joie de Joachim ? Il te balançait en te montrant aux voisins, comme si tu avais été une fleur venue du ciel, il t’admirait et voulait communiquer à tous son admiration. Heureux et vieux père, décédé en parlant de sa Marie, si belle et si bonne et dont les paroles étaient pleines de grâce et de sagesse ! Il avait raison de t’admirer et de dire qu’il n’y a pas une plus belle que toi ! Et ta mère ! Elle remplissait de son chant le coin où est ta maison. On aurait dit une alouette au printemps quand elle te portait et après quand elle t’allaitait. C’est moi qui ai fait ton berceau, un petit berceau orné de roses sculptées comme le voulait ta mère. Peut-être est-il encore dans votre demeure, fermée. Je suis âgé, moi, Marie. Quand tu es née, je faisais mon apprentissage. Je travaillais déjà. Qui m’aurait dit que je t’aurais eue pour épouse !”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.6, vision du 04/09/1944). Il continue en disant que les soins apportés à Joachim agonisant ont coûté cher, qu’ils ont dû être payés par la vente d’une partie de la propriété de Nazareth, qui en conséquence a diminué en superficie et a cessé d’être entretenue, une autre partie a été accaparée par les Romains pour y tracer une route, bref, le toit est troué, les murs tombent en ruine, le jardin est devenu un jardinet asséché plein de ronces, mais cela ne l’empêche pas de conclure : "Peu importe, nous y vivrons heureux, je sacrifierai tout mon temps et toute mon énergie pour couper les ronces et planter des fleurs, redresser les murs, reboucher le toit, me montrer digne de l’héritage de ton père et mériter ton amour" ("Elle lui tend la main et lui dit : ‟Merci, Joseph”, un ‟merci” timide et plein de douceur. Joseph prend entre ses mains courtes et robustes de menuisier la petite main de jasmin et la caresse avec une affection constante qui tâche de la rassurer. Peut-être attend-il d’autres paroles, mais Marie se tait de nouveau. Alors il reprend : ‟La maison, tu sais, est intacte, sauf la partie qui a été abattue par ordre du consul pour transformer le sentier en une route pour les fourgons de Rome. Mais les champs, ce qui t’en est resté parce que, tu sais, la maladie de ton père a coûté une grande partie de tes biens, sont un peu négligés. Il y a plus de trois printemps que les arbres et les vignes n’ont pas vu le sécateur du jardinier. Et la terre est inculte et dure. Mais les arbres qui t’ont vue toute petite sont encore là et, si tu le permets, je m’en occuperai de suite”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 12.6, vision du 04/09/1944). Cet incipit matrimonial refroidirait même la fiancée la plus enthousiaste, pourtant Marie comprend immédiatement à quelle bonne pâte les prêtres du Temple l’ont unie, elle voit tout de suite que Joseph sera un bon mari qu’elle tiendra par le bout du nez, un homme sans caractère mais très amoureux auquel elle pourra demander n’importe quoi en étant sûre qu’il lui obéira, surtout de ne pas chercher à coucher avec elle. Cela se confirme lors des noces officielles rapportées dans la vision 13 : Joseph a une âme d’amoureux transi, il reconnaît lui-même ne pas être très cultivé ni capable de raisonner subtilement, sa naïveté adolescentine le rend touchant quand il compare ses sentiments aux versets du Cantique des cantiques, en même temps qu’elle le voue à souffrir des autres qui le manipulent aujourd’hui et le manipuleront demain, du Grand Prêtre Simon-Boethos qui se sert de lui pour éloigner Marie de Jérusalem, et de Marie qui se sert de lui pour préserver son indépendance, sa solitude, sa virginité : quand Marie lui annonce qu’elle lui refusera toujours sa couche, il accepte, il promet qu’il ne tentera rien pour contourner son refus, et qu’il la chérira toujours sans rien lui réclamer en retour ("Je suis un pauvre ignorant, Marie. Je suis un pauvre artisan. Je ne connais pas les lettres et ne possède pas de trésor. Mais je mets à tes pieds mon trésor, pour toujours : ma chasteté absolue pour être digne d’être près de toi, Vierge de Dieu, ‟sœur mon épouse, jardin fermé, fontaine scellée” [Cantique des cantiques 4.12]", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 13.5, vision du 05/09/1944). Le couple part vers Nazareth accompagné de Zacharie et de son épouse Elisabeth. Quand on arrive sur place, on constate que la propriété de Joachim et Anne est effectivement dans l’état décrit par Joseph, rétrécie et délabrée ("‟Voici ta maison, Marie”, dit Joseph en indiquant avec le fouet une petite maison qui se trouve exactement au bas d’une ondulation de la colline et qui a, par derrière, un beau et vaste jardin tout en fleurs se terminant avec un tout petit olivier. Plus loin l’habituelle haie d’aubépine et de cactus marque la limite de la propriété. Les champs, autrefois à Joachim, sont plus loin. ‟Il t’est resté peu de chose, dit Zacharie. La maladie de ton père a été longue et coûteuse. Et aussi coûteuses les dépenses pour les réparations, les dégâts faits par Rome. Tu vois, la route a supprimé les trois principales dépendances et la maison a été réduite. Pour l’agrandir sans lourdes dépenses, on a utilisé une partie de la colline qui fait grotte. Joachim y gardait les provisions et Anne ses métiers [à tisser, qui seront réutilisés par Marie]. Tu feras ce qui te semblera bon”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 14.3, vision du 05/09/1944). Marie est bien accueillie par Alphée, frère aîné de Joseph, et par son épouse Marie fille de Cléophas, qui ont au moins deux fils adolescents à cette date : Joseph et Simon, un autre fils est peut-être en gestation ou né récemment : Jacques, un quatrième fils naîtra bientôt : Jude Thaddée, ils ont ou auront aussi plusieurs filles dont nous ignorons les noms. Alphée fils de Jacob et sa famille vivent dans une maison voisine, certainement la maison familiale héritée de Jacob, où vivait Joseph jusqu’à la convocation du Grand Prêtre pour le mariage au Temple. Sara (dont on ignore si elle est la sœur ou la belle-sœur de Marie fille de Cléophas) et son fils Alphée habitent dans la maison d’Alphée fils de Jacob, ou dans une maison du même quartier. Quelques mois passent. Au printemps qui suit le mariage de la fin de l’an A-1, a lieu l’épisode que la tradition chrétienne appelle l’"Annonciation". Selon cette tradition reprise par d’innombrables peintres et sculpteurs durant deux millénaires, Marie reçoit la visite d’un ange appelé "Gabriel", le même que celui du livre apocalyptique de Daniel signifiant "force/gbr de Dieu/El" en sémitique, qui lui annonce qu’elle sera bientôt enceinte par l’opération du Saint Esprit, accomplissant la prophétie d’Isaïe I 7.14 ("La vierge ["hlmh" en hébreu et "parthenos" en grec dans la Septante, par opposition à "nhrh/jeune fille" en hébreu et "koré" en grec] est enceinte, elle enfantera un fils qu’elle appellera ‟Emmanuel”, c’est-à-dire ‟Dieu-avec-nous”"). La version avancée par Maria Valtorta s’écarte du récit traditionnel, qui ne convainc que les convaincus, elle est aussi bizarre que la version du mariage rapide de Joseph et Marie à Jérusalem, et laisse le lecteur sur sa faim. Maria Valtorta dit trop ou pas assez. On a l’impression qu’elle entrevoit quelque chose, mais qu’elle refuse de voir davantage, afin de ne pas remettre en question a minima la tradition chrétienne. Elle montre Marie dans sa quinzième année, seule dans la maison de Nazareth, dans une pièce séparée du jardin par un simple rideau de tissu, s’affairant sur le métier à tisser légué par sa mère Anne ("Voici ce que je vois. Marie adolescente, quinze ans au plus, est dans une petite pièce rectangulaire. Une authentique chambre de jeune fille. Contre l’un des deux longs murs se trouve le lit, sorte de couche basse sans bords, couverte d’une natte ou d’un tapis. Etant rigide, il n’a pas un creux comme souvent les nôtres, il ressemble à une toile tendue sur une table ou à une claie en roseaux. Sur l’autre mur, une étagère avec une lampe à huile, des rouleaux d’écriture, et un travail de couture soigneusement plié rappelant une broderie. De côté, vers la porte ouverte sur le jardin mais couverte d’un voilage qui bouge sous un léger vent, la Vierge est assise sur un tabouret bas. Elle file un lin très blanc et doux comme de la soie. Ses petites mains, presque aussi claires que le lin, tournent agilement le fuseau. Elle penche son très beau visage juvénile avec un léger sourire, comme si elle caressait ou suivait une douce pensée. Tout est silencieux dans la maison et dans le jardin. Une grande paix règne sur le visage de Marie comme dans la pièce. Paix et ordre. Tout est propre et bien rangé. Cette pièce à l’aspect et au mobilier très humbles est aussi nue qu’une cellule monacale, mais elle a quelque-chose de digne et royal dû à la propreté et au soin avec lequel sont disposés les étoffes sur le lit, les rouleaux, la lumière et, près de la lampe, le petit broc en cuivre qui renferme une gerbe de rameaux en fleurs, de pêcher ou de poirier, je ne sais pas. Ce sont sûrement des arbres fruitiers, dont les fleurs sont blanches légèrement rosées", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 16.1, vision du 08/03/1944). Marie est heureuse, elle entame une chanson hébraïque appelant la venue imminente du Mashiah/Messie ("Marie entame une chanson à voix basse, puis hausse un peu le ton. Sans être très sonore, sa voix vibre dans la petite pièce, et l’on sent vibrer son âme. Je ne comprends pas les paroles, sans doute hébraïques. Comme elle répète : “Jéhovah”, je devine que c’est un cantique sacré, peut-être un psaume. Marie se rappelle probablement les chants du Temple. C’est pour elle un agréable souvenir, car elle ramène vers sa poitrine ses mains qui tiennent le fil et le fuseau, puis elle lève la tête et l’appuie contre le mur, son visage prend des couleurs, et ses yeux perdus dans je-ne-sais-quelle douce pensée brillent sous l’effet de larmes retenues qui semblent les agrandir. Et pourtant ces yeux rient, ils sourient à la pensée qu’ils suivent, et qui soustrait la chanteuse à son environnement. Le visage rose de Marie, encadré par les tresses qu’elle porte en couronne sur la tête, ressort sur son vêtement blanc très simple. On dirait une belle fleur. Son chant devient prière : “Seigneur, Dieu très-haut, ne tarde pas à envoyer ton Serviteur apporter la paix sur la terre. Rend le temps favorable et féconde la vierge pure pour l’avènement de ton Christ. Saint Père, accepte que ta servante t’offre sa vie pour cela. Accorde-moi de mourir après avoir vu ta Lumière et ta Justice sur la terre, et ta Rédemption accomplie. Saint Père, donne à ton peuple Celui que les prophètes espéraient. Envoie le Rédempteur à ta servante. A l’heure où mon séjour terrestre s’achèvera, que ta demeure s’ouvre à moi, parce que ses portes auront déjà été ouvertes par ton Christ pour tous ceux qui auront espéré en toi. Viens, Esprit du Seigneur, viens chez tes fidèles qui t’attendent ! Viens, Prince de la paix !”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 16.2, vision du 08/03/1944). Soudain le rideau s’écarte. Un être d’apparence humaine - avec tête, cheveux, yeux, lèvres, mains, etc. - se dessine dans la lumière qui innonde brusquement la pièce. L’être salue Marie ("Le voilage bouge plus fort, comme si un courant d’air le poussait par-derrière ou le tirait pour l’écarter. Une lumière aussi blanche qu’une perle mélangée à l’argent pur éclaire les murs jaunis, avive les couleurs des tissus, rend surnaturel le visage levé de Marie. Dans la lumière, sans même que le voilage s’ouvre sur le mystère qui s’accomplit (il ne bouge plus, il pend bien droit sur ses montants, comme un mur isole l’intérieur de l’extérieur), l’archange se prosterne. Son apparence est nécessairement humaine, mais transcende l’humain. De quelle chair est formée cette figure superbe et éclatante ? De quelle substance Dieu l’a-t-il matérialisée pour la rendre perceptible aux sens de la Vierge ? Dieu seul possède de telles essences et les utilise aussi parfaitement. Ce sont bien un visage, un corps, des yeux, une bouche, des cheveux et des mains comme les nôtres, mais sans notre matière opaque. C’est une lumière qui a pris la couleur de la chair, des yeux, des cheveux, des lèvres, une lumière qui bouge, sourit, regarde et parle. “Je te salue, Marie, pleine de Grâce, je te salue”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 16.3-4, vision du 08/03/1944). S’ensuit le dialogue rapporté par la tradition chrétienne, où l’être se présente comme "Gabriel", lui annonce sa grossesse, et lui apprend incidemment qu’Elisabeth aussi est enceinte "de six mois" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 16.4, vision du 08/03/1944). L’être "étincelle de joie" tandis que Marie "donne son accord". Puis il quitte la pièce sans rabattre le rideau derrière lui ("L’ange étincelle de joie. Il adore, parce qu’il voit l’Esprit de Dieu s’abaisser sur la Vierge, prosternée pour donner son accord. Puis il disparaît, sans bouger le voilage qui reste tiré sur ce saint mystère", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 16.4, vision du 08/03/1944). On retrouve Marie le soir de cette rencontre mémorable, dans la même pièce, dans une séquence qui ne se trouve pas dans la tradition chrétienne : Marie arrose une fleur en pot, se remet au métier à tisser, s’interrompt, va à la porte guetter le retour de Joseph, elle allume un feu, rapporte des légumes du jardin, retourne à la porte guetter le retour de Joseph, elle commence à préparer le repas, se sert une tasse de lait chaud, tinte sa cuillère sur le bord de la tasse, les yeux grand-ouverts sur le mur d’en face, comportement typique d’une femme qui a trompé son mari - elle "remet en place la couverture du lit qui s’était déplacée" - et qui s’interroge sur la manière de le lui annoncer ("La petite maison de Nazareth m’apparaît. Marie s’y trouve. Elle est aussi jeune que lorsque l’ange de Dieu lui est apparu. […] C’est le soir, car les ombres commencent à envahir la pièce où, plus tôt, la grande lumière est descendue du ciel. A genoux à côté de son petit lit, Marie prie, les bras croisés sur la poitrine, le visage incliné vers la terre. Elle a toujours ses vêtements du moment de l’Annonciation. Rien n’a changé : le rameau fleuri dans son vase, les meubles rangés de la même façon. Seuls la quenouille et le fuseau sont posés dans un coin, la première portant son plumet de filasse, le second avec le fil brillant qui y est enroulé. Marie cesse de prier et se lève, le visage illuminé comme sous l’effet d’une flamme. Sa bouche sourit, mais une larme brille dans ses yeux bleus. Elle saisit la lampe à huile qu’elle allume avec une pierre à feu, vérifie que tout est en ordre dans sa petite chambre, remet en place la couverture du lit qui s’était déplacée. Elle ajoute de l’eau dans le vase du rameau fleuri, le met dehors, à la fraîcheur de la nuit, puis rentre, prend la broderie pliée sur l’étagère, la lampe allumée, et sort en fermant la porte. Elle fait quelques pas dans le jardin le long de la maison, puis pénètre dans la petite pièce où j’ai vu l’adieu de Jésus à Marie, je la reconnais bien même s’il manque un objet qui s’y trouvait alors [allusion à une vision antérieure, relative à un épisode postérieur : Maria Valtorta reçoit ses visions dans le désordre, ce sont ses éditeurs après 1947 qui réorganiseront ses visions de façon diégétiquement cohérente]. Marie disparaît avec la lampe dans une autre petite pièce voisine, et je reste là avec pour seule compagnie son travail posé en coin de table. J’entends le pas léger de Marie aller-et-venir, je l’entends remuer de l’eau comme pour laver quelque chose, puis casser du bois (je déduis au bruit que c’est du bois). Je l’entends allumer un foyer. Elle revient ensuite, sort dans le jardin et en rapporte des pommes et des légumes. Elle pose les pommes sur la table, sur un plateau en métal gravé, apparemment en cuivre buriné. Elle retourne dans la cuisine (l’autre pièce était donc une cuisine). Désormais la flamme du foyer se projette joyeusement par la porte ouverte et crée des ombres dansantes sur les murs. Après un temps, Marie revient avec un pain bis et une tasse de lait chaud. Elle s’assied et trempe des tranches de pain dans le lait. Elle mange tranquillement, lentement. Puis, laissant sa tasse encore à moitié pleine, elle repart dans la cuisine et en rapporte les légumes, sur lesquels elle verse de l’huile, et les mange avec le pain. Elle se désaltère avec du lait, puis prend une pomme et la mange", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 18.1, vision du 25/03/1944). Joseph arrive enfin. Il raconte longuement comment il a utilisé sa journée à réparer la roue du char d’un centurion romain, tandis que Marie inquiète cherche toujours comment lui annoncer son écart de conduite avec l’ange Gabriel. Finalement, elle décide de garder le silence, elle se borne à lui dire qu’"un messager qui ne peut pas mentir" est passé et l’a informée qu’Elisabeth est enceinte, et elle lui demande de la laisser rejoindre Elisabeth jusqu’à la naissance de son enfant. Joseph, en parfait cocu, ne pose aucune question et l’autorise à partir ("Comme si elle prenait une décision, Marie pose sa broderie sur ses genoux et dit : ‟Joseph, moi aussi j’ai quelque chose à te partager. Je n’ai jamais rien à dire parce que je vis en retrait, mais aujourd’hui j’ai une nouvelle. J’ai appris que notre parente Elisabeth, la femme de Zacharie, attend un enfant…”. Joseph écarquille les yeux : ‟A son âge ?” ‟A son âge, répond Marie en souriant. Le Seigneur peut tout, et il a voulu donner cette joie à notre parente.” ‟Comment le sais-tu ? Cette nouvelle est-elle sûre ?” ‟Un messager est venu, qui ne peut pas mentir. Je voudrais aller chez Elisabeth, l’aider et lui dire combien je partage sa joie. Si tu le permets…” ‟Marie, tu es ma femme et moi ton serviteur. Tout ce que tu fais est bien. Quand veux-tu partir ?” ‟Le plus tôt possible. Je resterai là-bas quelques mois.” ‟Je compterai les jours en t’attendant. Pars tranquille, je m’occuperai de la maison et du jardin. Tu trouveras tes fleurs aussi belles que si tu les avais soignées toi-même. Seulement… attends. Je dois me rendre à Jérusalem avant la Pâque pour acheter des outils professionnels. Patiente donc quelques jours, je t’y accompagnerai. Pas plus loin car je dois être revenu rapidement. Nous prendrons la route ensemble jusque-là. Je serai plus tranquille si tu ne voyages pas seule. Et quand tu voudras rentrer préviens-moi, j’irai à ta rencontre.” ‟Tu es si bon, Joseph ! Que le Seigneur te récompense par ses bénédictions et te préserve de toute douleur. Je le prie toujours dans cette intention”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 18.5, vision du 25/03/1944). On ne peut pas s’empêcher de mettre cette séquence en parallèle à la vie de Maria Valtorta, notamment à la visite que son amoureux Mario lui a rendue dans la maison de Reggio de Calabre à l’été 1920 : Maria Valtorta projette-t-elle sur Marie son amour avorté avec Mario, fantasme-t-elle sur une union charnelle impromptue qui aurait pu se produire à l’occasion de cette visite et donner naissance à un enfant neuf mois plus tard ? C’est possible. Mais cette hypothèse ne suffit pas à effacer les interrogations sur la naissance de Jésus, qui datent de longtemps avant l’époque de Maria Valtorta, qui remontent au tout début du christianisme. Les autorités chrétiennes primitives ont cru les abolir en les affrontant directement et en y répondant de la même façon que dans la mythologie grecque : quand tel héros est qualifié de "fils d’Hermès [dieu des voyageurs et des messagers]" cela signifie qu’il est un bâtard dont le père était un négociant ou un interprète de passage, quand tel autre héros est qualifié de "fils de Poséidon [dieu de la mer]" cela signifie qu’il est un bâtard dont le père était un marin de passage, de même les autorités chrétiennes primitives ont tenté d’estomper la bâtardise de Jésus derrière le qualificatif "fils de Dieu", elles ont même profité de sa bâtardise pour relier directement Jésus au Dieu dont il se réclamait (puisqu’un vide existe à la place du père biologique, autant combler ce vide par le nom "Dieu"…). Certains exégètes alambiqués ont affirmé que, le christianisme s’étant imposé finalement par les disciples de cœur obéissant à Paul, qui avaient intérêt à abaisser les disciples de sang obéissant à Jacques, les premiers auraient inventé des conflits entre Jésus et sa famille de sang afin de promouvoir leur communauté chrétienne unie spirituellement et non pas génétiquement, ils auraient retiré à Joseph la paternité de Jésus afin d’en faire un enfant de nulle-part, et finalement le fils de Dieu, autrement dit Jésus serait bien le fils de Joseph (il est en effet qualifié "fils de Joseph" en Luc 4.22 et Jean 6.42, et "fils du menuisier et de Marie" en Matthieu 13.55 et Marc 6.3) mais il aurait été abâtardi par les chrétiens après Paul désireux de le détacher de tout lien biologique. Mais ce discours va totalement à l’encontre des propos et des attitudes des chrétiens avant Paul, à l’encontre des disciples de sang, à l’encontre des évangélistes qui sont très embarrassés sur le sujet : Matthieu dit seulement qu’"avant que [Marie et Joseph] habitassent ensemble elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint" (Matthieu 1.18), Luc dit fumeusement que "rien n’est impossible à Dieu" (Luc 1.37), Marc et Jean quant à eux refusent d’en parler. Du vivant de Jésus, la question posée par ses adversaires : "Qui est cet homme ? D’où vient-il ?" doit être comprise au premier degré, dans le sens : "Pour qui se prend-t-il ? Oublie-t-il qu’il n’a pas de père ? Comment ose-t-il prétendre à quoi que ce soit alors qu’il n’est que le fils d’une fille-mère, d’une salope qui a couché avec un homme en oubliant de prendre ses précautions ?". Quand ils disent : "Nous ne sommes pas des enfants illégitimes [littéralement : "nés/gegenn»meqa de la fornication/porne…aj"] ! Nous avons un seul Père, Yahvé !" (Jean 8.41), cela signifie : "Nous ne sommes pas des bâtards comme toi !", sous-entendu : "Selon la Torah, tu n’as aucune place parmi les cadres d’Israël !" ("Tout bâtard [littéralement "mmzr/né d’une union interdite" ; ce mot se retrouve dans Zacharie 9.6 dans le sens plus précis de "né d’une union avec un étranger", dans le contexte "nés des unions entre juifs et Philistins à Ashdod"] sera écarté de l’assemblée de Yahvé. Même ses descendants de la dixième génération n’y seront pas admis", Deutéronome 23.3). Et quand Jésus leur répond : "Si Yahvé était vraiment votre Père, vous m’aimeriez, car je suis venu de Yahvé et je suis ici de sa part" (Jean 8.42), cela signifie : "Je suis peut-être un bâtard, mais je suis d’abord un fils d’Adam comme vous, et j’ai le droit d’exister autant que vous !". Les adversaires pharisiens contemporains de Jésus sont plus explicites. Dans le Talmud de Babylone qu’ils canoniseront après la destruction du Temple par les Romains en 70, ils évoquent un mystérieux "fils de Stada/ben Stada" ayant séjourné un temps en Egypte avant de revenir en Israël pratiquer la sorcellerie, les commentateurs précisent que "Stada" était le surnom de sa mère, dont le premier nom était "Myriam", "Stada" signifiait "la Distante", elle avait acquis ce surnom après avoir trompé son mari avec un mystérieux "Panthera". Un doute subsiste sur l’identification de ce "ben Stada" à Jésus fils de Marie car le même passage talmudique dit que le mari de Myriam/Stada s’appelait "Pappos ben Yehuda" et non pas "Joseph ben Jacob" ("Rabbin Eliézer a dit aux rabbins : ‟L’infâme ben Stada n’a-t-il pas apporté la sorcellerie d’Egypte par une plaie dans sa chair ?”. Ils répondirent : ‟C’était un imbécile, et on ne prouve rien par un imbécile” (ben Stada était fils de Panthera, rabbin Hisda a dit : ‟Le mari de sa mère s’appelait « Stada », mais le père de ce bâtard ["mmzr", même terme que dans Deutéronome 23.3 et Zacharie 9.6 précités] s’appelait « Panthera »”, [objection :] le mari s’appelait ‟Pappos ben Yehuda”, sa mère s’appelait ‟Stada”, [objection :] sa mère s’appelait ‟Myriam” et coiffait les femmes, surnommée ‟Stada” comme on dit à Poumbedita [cité babylonienne] : ‟stada [distante, éloignée] de son mari”)", Talmud de Babylone, Moëd, Sabbat 104b), or dans un autre endroit du Talmud de Babylone (Zéraïm, Berakhot 61b) ce Pappos ben Yehuda est présenté comme un opposant à Rome après le soulèvement raté de Simon bar Kokhba au début du IIème siècle, soit bien après la mort de Jésus fils de Marie. Par ailleurs, un autre passage du même Talmud de Babylone dit que ben Stada a certes été pendu (littéralement "suspendu au bois") la veille de Pâque comme Jésus fils de Marie, mais était originaire de la cité de Lod en Judée et non pas de Bethléem ou de Nazareth comme Jésus fils de Marie ("Le tribunal a condamné aussi le nommé ‟ben Stada” de Lod, pendu la veille de Pâque, [objection :] ben Stada était fils de Panthera, rabbin Hisda a dit : ‟Le mari de sa mère s’appelait « Stada », mais le père de ce bâtard s’appelait « Panthera »”, [objection :] le mari s’appelait ‟Pappos ben Yehuda”, sa mère s’appelait ‟Stada”, [objection :] sa mère s’appelait ‟Myriam” et coiffait les femmes, surnommée ‟Stada” comme on dit à Poumbedita : ‟stada de son mari”", Talmud de Babylone, Nézikin, Sanhédrin 67a). Les rabbins rédacteurs du Talmud de Babylone ont-ils mélangé des personnages et des lieux ? En tous cas un autre passage du Talmud de Babylone mentionne incidemment une femme "issue de princes et de gouverneurs qui s’est prostituée avec des menuisiers", semblant renvoyer clairement à Marie issue de David et fille d’un prêtre du Temple qui, après un écart intime, s’est unie au menuisier Joseph ("“Le devin Balaam fils de Béor fut tué à l’épée par les enfants d’Israël” [Josué 13.22] [objection :] Etait-il devin ? Il était prophète. Rabbin Johanan a dit : “Au début il était prophète, il est devenu devin”. Rabbin Pappa a dit : “Cela rappelle la femme issue de princes et de gouverneurs qui s’est prostituée avec des menuisiers”", Talmud de Babylone, Nézikin, Sanhédrin 106a). L’apocryphe Evangile de Thomas, compilation de cent quatorze propos de Jésus, dont le plus ancien exemplaire connu date de la fin du IIème siècle mais dont la rédaction remonte au Ier siècle, donc à la même époque que la rédaction des quatre évangiles canoniques, sous-entend que l’accusation de bâtardise remonte à l’époque du ministère et que Jésus en a souffert, dans le cent cinquième propos celui-ci dit effectivement en parlant de lui-même : "Celui qui connaît son père et sa mère, on l’appellera fils de prostituée". Le philosophe platonicien Celse dans la première moitié du IIème, dans son Discours vrai violemment anti-chrétien, perdu mais dont les neuf dizièmes ont été conservés sous forme de citations par l’exégète chrétien Origène dans son Contre Celse dans la première moitié du IIIème siècle, reprend l’accusation talmudique, et précise que le mystérieux "Panthera/Panq»ra" était un soldat ("Je reviens à l’introdution du juif qui [dans le Discours vrai de Celse], évoquant la mère de Jésus, dit qu’elle fut ‟chassée par le menuisier auquel elle était fiancée, au motif d’adultère avec un soldat nommé « Panthera »”", Origène, Contre Celse I.28). Au tournant des IIème et IIIème siècles, Tertullien (Des spectacles 30) dit incidemment que les opposants à Jésus l’accusent d’être "fils de menuisier ou d’une prostituée/fabri aut quaestuariae [littératement "qui gagne, qui rapporte", forme passive de "quaestus/gain, bénéfice"] filius". Dans l’apocryphe Evangile de Nicodème également appelé "Actes de Pilate" au IVème siècle, les accusateurs de Jésus affirment qu’il est "né de la fornication" (Evangile de Nicodème/Actes de Pilate 2.2). Pendant des siècles, la rumeur judéo-païenne sur la bâtardise de Jésus a été dédaignée par les autorités chrétiennes justement parce qu’elle émanait des juifs et des païens, qui avaient intérêt à bâtardiser Jésus pour asseoir leur mécréance. Cette rumeur paraissait d’autant plus douteuse que "Panthera/Panq»ra" en grec est presque homonyme de "Parthenos/Parqšnoj", soit "Vierge" en grec (le "Parthénon/Parqenèn" à Athènes désigne par exemple la "demeure de la Vierge [Athéna]", déesse tutélaire de la cité) : en désignant Jésus "fils du soldat Panthera", les juifs pharisiens semblaient avoir voulu ridiculiser le "fils de la Vierge/Parthenos [Marie]" en la masculinisant, via un calembour. Jusqu’en 1859. Cette année-là en Allemagne, comme dans tous les autres pays d’Europe occidentale, on perce des collines pour y aménager des voies ferrées et on creuse les sols pour y planter les fondations de nouvelles gares. Dans le quartier Bingerbrück de la commune de Bingen am Rhein, dans la banlieue nord de Bad Kreuznach sur la rivière Nahe, les terrassiers ferroviaires mettent à jour une dizaine de bas-reliefs funéraires de soldats romains décédés durant leur service dans l’antique camp militaire de Cruciniacum/Bad Kreuznach proche (49°50'42"N 7°50'45"E). Les archéologues s’empressent de récupérer ces artefacts, exposés aujourd’hui au musée archéologique de Bad Kreuznach. L’un de ces bas-reliefs retient l’attention, constitué en partie haute d’une sculpture en creux du soldat décédé (le sommet avec la tête n’a malheureusement pas été retrouvé), en partie basse d’un texte latin de cinq lignes donnant quelques informations biographiques abrégées sur le défunt, soit : "TIB IUL ABDES PANTERA/SIDONIA ANN LXII/STIPEN XXXX MILES EX S/COH I SAGITTARIORUM/H S E". Les parties abrégées de ce petit texte, consigné sous la référence 7514 dans le volume XIII du Corpus Inscriptionum Latinarum ou "CIL" dans le petit monde des latinistes, peuvent être facilement complétées de la façon suivante : "TIB[ERIUS] IUL[IUS] ABDES PANTERA/SIDONIA ANN[ORUM] LXII/STIPEN[DIORUM] XXXX MILES EX S[IGNIFER]/COH[ORTE] I SAGITTARIORUM/H[IC] S[ITUS] E[ST]". La cinquième ligne porte le trigramme habituel "HSE" des stèles funéraires romaines, soit "Hic Situs Est" qu’on peut traduire mot-à-mot en : "[dans] ce site il est", ou : "ici il repose", équivalent du "RIP" chrétien ("Requiescat In Pace/Repose en paix"). La quatrième ligne indique que le soldat appartenait à la "première cohorte d’archers" ("sagittaires"). La troisième ligne dit qu’il a "servi quarante [ans] dans l’armée" et qu’il est un "ancien porte-enseigne" ("ex-signifer"). La deuxième ligne dit qu’il est originaire de la cité portuaire de Sidon en Phénicie, et qu’il est mort "âgé de soixante-deux [ans]". La première ligne enfin révèle qu’il se nomme "Tiberius Julius Abdes Pantera". Le nom "Abdes" est une latinisation d’"Abdya", soit "serviteur/abd de Ya[hvé]" en sémitique (comme plus tard le nom "Abdallah" signifiera "serviteur/abd d’Allah"), le soldat est donc d’origine juive. Nous savons que les légionnaires d’origine non-romaine devenaient automatiquement Romains après vingt-cinq ans de service, et qu’ils prenaient à l’occasion le nom de l’Empereur régnant : le soldat étant prénommé "Tiberius Julius", nous déduisons qu’il est devenu citoyen romain sous le règne de Tibère entre 14 et 37. Par soustraction, en retirant ses vingt-cinq ans de service, nous concluons qu’il est entré dans la légion entre -11 et 12. Le dernier nom "Pantera" n’est qu’une latinisation de "Panthera". Donc les prétendus spécialistes de l’Histoire de la naissance du christianisme qui en l’an 2000 continuent à dire : "Nous ne connaissons aucun homme appelé ‟Panthera” contemporain de Marie" sont des ignorants ou des menteurs : on connaît au moins un homme portant ce nom "Panthera", qui n’est certes pas un nom aussi fréquent que "Jacob", "Joseph" ou "Jésus" chez les juifs, ni "Caius" ou "Lucius" chez les Romains. Les prétendus spécialistes qui continuent à dire : "Nous ne connaissons aucun légionnaire d’origine juive levantine mort sous Tibère" sont encore des ignorants ou des menteurs : on en connaît au moins un, qui est entré dans la légion romaine à on-ne-sait-quelle occasion sous l’Empereur Octave Auguste, et qui, au gré des affectations successives de son régiment d’archers, a fini sa vie comme garde-frontière sur la Nahe face aux Germains. L’existence de ce bas-relief rend possible l’hypothèse de la bâtardise de Jésus, l’hypothèse d’une aventure intime entre Marie et un soldat appelé "Panthera" avancée par les pharisiens et par Celse. Marie ayant passé son adolescence à l’orphelinat du Temple de Jérusalem, selon la tradition chrétienne et selon Maria Valtorta, la question n’est pas : "Comment Marie aurait-elle pu rencontrer un Romain ?", mais au contraire : "Comment Marie n’aurait-elle pas pu rencontrer un Romain ?", puisqu’au nord-ouest de l’esplanade de Temple, à seulement quelques dizaines de mètres du Saint des Saints, se dresse la forteresse Antonia servant de cantonnement à la garnison romaine chargée du maintien de l’ordre dans la ville de Jésuralem, Marie n’avait même pas besoin de sortir pour voir des Romains tous les jours, du matin au soir, elle n’avait juste qu’à se pencher à la fenêtre de son orphelinat. En résumé, nous sommes devant deux scénarios. D’un côté, une adolescente qui tombe enceinte par l’opération du Saint Esprit, sans jamais avoir eu le moindre contact avec un homme. De l’autre côté, la même adolescente qui vit à quelques dizaines de mètres d’une garnison de beaux légionnaires aux uniformes rutilants, dont l’un auquel elle finit par s’offrir. Lequel de ces deux scénarios est le plus crédible ? Nous pensons pour notre part que le second scénario offre des réponses aux bizarreries que nous avons soulignées. L’adolescente Marie, travaillée par sa matrice, a pu ressentir une attirance pour l’un des légionnaires de la forteresse Antonia qui, de son côté, privé de femme du fait de sa condition militaire, a pu ressentir une attirance pour Marie. Ce légionnaire est possiblement Abdya Panthera, juif comme Marie, originaire de Sidon en Phénicie, à côté de la Galilée où Marie a vécu ses trois premières années, ou c’est un autre légionnaire, homonyme ou portant un autre nom, peu importe : une idylle naît entre ce soldat et Marie, d’abord en secret, puis au grand jour, attirant l’attention des prêtres du Temple. Ces derniers, redoutant un accident au parfum de scandale (une gamine de quinze ans en cloque d’un soldat portant l’uniforme romain, en plein cœur du Temple de Jérusalem !), décident de la marier au plus vite, pour rompre la relation et garantir qu’elle ne se reformera pas, et aussi pour éloigner Marie de Jérusalem où, aigrie par ce mariage imposé, elle risque de devenir ingérable. Les prêtres trouvent une bonne poire en Joseph fils de Jacob : il appartient à la tribu de Marie donc la Torah - les lois sur l’héritage - est respectée dans les formes, il est honnête, travailleur, sensible, il sera correct avec Marie - ils seront même au diapason d’un point de vue religieux puisqu’ils ont été contaminés tous deux par le discours nazaréen -, qui profitera de toutes ses attentions à défaut de l’aimer, et surtout il habite loin, très loin en Galilée. Le mariage est rapidement conclu entre l’élu qui a des fleurs dans les yeux et des papillons dans le ventre (il n’a pas encore compris que sa jeune épouse aime un autre homme), et l’élue qui boude. Quelques mois plus tard, à l’occasion d’une nouvelle affectation de son régiment ou d’une permission, le soldat passe par Sepphoris en Galilée, peut-être via la route romaine tracée à travers l’ancien domaine de Joachim. Il rend visite à sa chérie de Jérusalem, lui donne des nouvelles de l’orphelinat, du Temple, d’Elisabeth qui est enceinte. Et l’accident a lieu. Tandis que Joseph est occupé hors du foyer à réparer la roue du char d’un centurion de passage (le supérieur du soldat ?), Marie a un moment d’égarement, elle livre ses faveurs à l’ange en uniforme venu la voir. Et elle se retrouve avec un polichinelle dans le tiroir. L’ange ne reste pas, il retourne vers son régiment. Marie reste seule, à se demander comment raconter ce qui vient de se passer à son mari Joseph quand il sera de retour au foyer. La thèse de Marie enceinte à la suite d’une union non consentie, d’un viol, par un prêtre du Temple ou un soldat ou n’importe quel autre homme ayant abusé de son pouvoir par la manipulation ou par la force, n’est pas vraisemblable : certes elle peut expliquer la précipitation du mariage arrangé par les autorités du Temple pour éviter le scandale, et la distance physique que Marie marquera plus tard entre elle et les hommes en général - son mari Joseph inclus -, mais Marie aura une passion fusionnelle pour son fils, et on n’arrive pas à expliquer cette passion fusionnelle si ce fils est le fruit d’un viol. A l’opposé, la thèse de Marie enceinte à la suite d’une union avec un homme qu’elle aime, une union plus ou moins subversive qui s’achève rapidement pour des raisons contingentes, est bien vraisemblable : elle explique la passion susdite de Marie pour son fils, dans les yeux duquel Marie retrouve les yeux de cet homme aimé et perdu, qui dans son souvenir finira par se dépouiller de sa chair et de ses os pour devenir le parangon de l’Homme idéal suppléant à tous les autres hommes, un être qui ne sera chaque fois ni tout à fait le même ni tout à fait un autre et dont la voix lointaine et calme et grave aura l’inflexion des voix chères qui se sont tues, un absolu fantasmé que les autorités chrétiennes pareront malignement du nom "Dieu".


Retournons à Jérusalem, où rien ne va plus dans la tête du roi Hérode à cause d’une nouvelle affaire. Par on-ne-sait-quel canal, Hérode a été informé que trois eunuques de sa Cour complotent avec son fils Alexandre. Hérode a interrogé les eunuques, qui ont nié. Mais, livrés aux bourreaux d’Antipatros, demi-frère rival d’Alexandre, et soumis à la torture, ils ont rapporté qu’Alexandre voit son père comme un vieux machin tardant à mourir et, surtout, bénéficie de complicités dans l’armée et à la Cour aspirant à un changement de monarque. Hérode en a conçu un soupçon universel, il voit désormais des meurtriers partout autour de lui ("Le roi avait des eunuques qu’il chérissait exagérément à cause de leur beauté. L’un servait d’échanson, l’autre préparait les repas, un autre encore s’occupait de la chambre et d’autres affaires importantes. Un homme dit au roi qu’ils avaient été corrompus par son fils Alexandre contre une grosse somme. Le roi les interrogea, ils reconnurent leur relation et leur commerce avec le prince mais déclarèrent n’avoir rien machiné contre son père. Ils furent envoyés à la torture, et très maltraités par des esclaves qui renchérirent en cruauté pour plaire à Antipatros, et ils déclarèrent qu’Alexandre avait une haine viscérale contre son père, estimait Hérode à bout de forces, vieilli, cachant sa décrépitude en se teignant les cheveux et en cachant tout ce qui accusait son âge, promettait à tous ceux qui l’entouraient des places de premier plan dès son accession à la couronne qui, malgré son père, lui reviendrait forcément par sa naissance et par la complicité de beaucoup de capitaines et d’amis royaux résolus à subir ou à faire n’importe quoi pour s’en emparer. A ces révélations, Hérode bondit sous l’outrage et la crainte, à la fois irrité par les paroles insultantes et alarmé par celles qui éveillaient ses soupçons. Celles-ci et celles-là le tendirent tellement qu’il pensa que son excitation l’empêcherait de riposter efficacement à toute tentative dirigée contre lui. Il décida donc, au lieu d’initier une enquête publique, d’espionner ceux dont il doutait. Sa méfiance exaspérée se porta sur tous. Croyant la suspicion universelle nécessaire à sa sûreté, il se méfia même de ceux qui ne la méritaient pas. Il n’eut aucune limite : ceux qui le fréquentaient régulièrement lui parurent redoutables par leur puissance, et pour les remplacer il nomma des inconnus qui, devenus puissants, nécessitèrent aussitôt d’être éliminés", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.230-237), son obsession étant attisée de façon perverse par son fils Antipatros ("Le responsable de tous ces malheurs était Antipatros, qui avait remarqué les dispositons morbides de son père et, associé depuis longtemps à son gouvernement, le pressait, pensant que ses projets se réaliseraient plus facilement si tous les gens capables de s’y opposer étaient supprimés. […] Le roi commença à torturer tous ceux qu’il croyait liés à Alexandre pour leur arracher ce qu’ils savaient de ses trames contre lui, mais ils moururent tous sans avoir rien à révéler. Le roi redoutant de perdre son prestige s’il ne parvenait pas à découvrir ce qu’il imaginait à tort, Antipatros déploya toute son adresse à calomnier des gens innocents, attribuant leur endurance à résister aux attaques par leur fidélité au prince, et à exciter le roi pour qu’il cherchât auprès d’autres témoins le secret de la conspiration", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.244-246). Hérode emprisonne Alexandre. Alternant des soupçons qui s’alimentent d’eux-mêmes et des moments de lucidité où il s’interroge sur le bien-fondé de ces soupçons, il continue les investigations et les tortures pour vérifier si Alexandre est bien coupable ("L’un des nombreux individus mis à la torture dit que le jeune homme [Alexandre] répétait souvent, quand on évoquait sa haute taille, son habileté au tir à l’arc et d’autres qualités par lesquelles il dépassait tous les autres, que ces dons naturels lui étaient plus néfastes qu’utiles car ils ne faisaient que provoquer l’agacement et la jalousie de son père [Hérode], au point que lors de leurs promenades communes il se rapetissait pour ne pas paraître plus grand que lui, et que lors des chasses il ratait volontairement le gibier pour ne pas heurter l’orgueil de son père qui ne supportait pas que quiconque se distinguât. Quand on suspendit les supplices pour laisser reposer son corps, l’homme ajouta qu’Alexandre, avec la complicité de son frère Aristobule, avait décidé de tuer traîtreusement leur père pendant une chasse et, après le crime, de fuir à Rome pour réclamer la royauté. On trouva une lettre du jeune homme à son frère où il reprochait à leur père d’avoir donné injustement à Antipatros une région rapportant deux cents talents. Hérode crut immédiatement détenir une preuve confirmant les soupçons contre ses fils. Il arrêta Alexandre et le mit aux fers. Pourtant ses tourments ne cessèrent pas. Il ne parvenait pas à croire ce qu’il entendait, et ne trouvait pas de vrai motif au complot : les reproches et la convoitise invoqués étaient ceux d’un jeune homme ordinaire, et le projet de fuite vers Rome après l’avoir tué au vu de tous était invraisemblable. Il avait besoin d’un témoignage plus décisif sur la culpabilité de son fils pour ne pas paraître l’avoir emprisonné sans raison. Il continua donc à torturer des fonctionnaires amis d’Alexandre, beaucoup moururent sans lui livrer ce qu’il en attendait", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.247-252). Alexandre trouve une parade temporaire en allant dans le sens de la folie de son père : il écrit des aveux dans lesquels il implique tous les fonctionnaires d’Hérode, pour l’obliger à tuer tout le monde ou arrêter sa paranoia ("Sous la menace de la torture, un jeune homme déclara qu’Alexandre avait écrit à ses amis de Rome pour les prier d’obtenir une convocation de César [Octave Auguste] menacé par un projet de son père [Hérode] : ce dernier sollicitait l’amitié de Mithridate le roi des Parthes [personnage non identifié ; le roi des Parthes à cette époque est toujours Phraatès IV] contre les Romains. Il ajouta qu’Alexandre avait préparé un poison à Ascalon. Hérode crut à cette accusation, il fut malheureusement encouragé dans sa précipitation par les flatteries des méchants. Il chercha le poison, et ne le trouva pas. Alexandre choisit de sauver son honneur en refusant de nier, pour augmenter encore les tourments de son père, accroître sa colère en le poussant à une plus grande faute, le ridiculiser dans sa propension à recueillir les calomnies et à abaisser le royaume en s’abaissant lui-même à les croire. Il écrivit quatre rouleaux à son attention pour lui dire que continuer à torturer et à enquêter n’était plus utilise : il avouait avoir comploté, avec l’aide de Phéroras de ses amis, et avec Salomé une nuit contre son gré, dans le but d’éliminer le roi pour mettre fin à la peur permanente, ces lettres impliquaient aussi Ptolémée [frère de Nicolas de Damas] et Sapinnius les plus fidèles amis du roi", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.253-257). Le roi Archélaos de Cappadoce, gendre d’Alexandre, complète ce stratagème par le bluff, il fait le déplacement jusqu’à Jérusalem pour rencontrer Hérode et lui dire : "Tu es trop doux, ô Hérode ! Si mon gendre Alexandre est bien impliqué dans un complot, je tuerai de mes mains sa femme, ma fille Glaphyra, pour punir sa faute et effacer ma honte !". Hérode est décontenancé, il se calme ("Telle était la situation lorsque Archélaos roi de Cappadoce, autant attristé par le désarroi de son ami Hérode qu’inquiet pour sa fille [Glaphyra] et son jeune gendre [Alexandre], estima la situation assez grave pour venir en personne en Judée. Quand il vit l’état d’Hérode, il jugea inopportun de souligner ses torts ou d’accuser sa précipitation car cela blesserait son honneur, les reproches allumeraient sa colère. Archélaos recourut donc à une autre méthode pour remédier à la situation : il pointa le jeune homme, dit que le roi avait agi avec modération et raison, que lui-même romprait l’union avec Alexandre et n’épargerait pas sa propre fille si celle-ci informée d’une sédition ne l’avait pas dénoncée. En voyant Archélaos si différent de ce qu’il attendait, exagérant sa colère pour apaiser la sienne, le roi se détendit et, pensant avoir agi avec justice, revint sans s’en rendre compte à des sentiments paternels", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.261-264). Archélaos de Cappadoce réussit à rapprocher Hérode de son fils Alexandre, qui sort de prison, et aussi de son frère Phéroras qui cherchait la réconciliation depuis le mariage de Cypros avec son (très) jeune fils que nous avons évoqué plus haut. Hérode est satisfait, au point qu’il raccompagne jusqu’à Antioche Archélaos de Cappadoce ("[Hérode] s’apaisant, Archélaos tourna ses accusations vers les amis de son gendre [Alexandre], en disant qu’ils avaient corrompu le jeune homme exempt de mauvaises pensées. Ce faisant, il accrût les suspicions sur Phéroras, qui était en froid contre son frère Hérode [à cause de la relation avec la servante "esclave" que nous avons racontée précédemment]. Ce dernier, constatant l’influence d’Archélaos, alla vers lui en habits de deuil et avec tous les signes d’une ruine imminente. Archélaos comprit sa supplique, mais se déclara incapable de changer si vite les dispositions du roi : valait mieux que Phéroras se présentât à lui et implorât sa pitié en se reconnaissant coupable de tout pour calmer sa colère irrationnelle, Archélaos serait présent et donnerait son appui. Cette manœuvre eut un double résultat. D’une part les calomnies contre le jeune prince [Alexandre] furent vite dissipées, d’autre part Phéroras renoua avec son frère. Ensuite Archélaos repartit vers la Cappadoce. Hérode, pour le remercier d’avoir déjoué la crise, l’honora généreusement de présents somptueux et de diverses marques de grande amitié. Il s’engagea à aller à Rome pour informer César [Octave Auguste] qui avait reçu des lettres sur cette affaire. Ils cheminèrent ensemble jusqu’à Antioche. Hérode y réconcilia Archélaos avec le gouverneur de Syrie [Marcus] Titius qui était en colère contre lui, puis il retourna en Judée", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.266-270).


Marie quitte Nazareth pour aller au domicile de Zacharie et Elisabeth à Hébron, dans l’épisode que la tradition chrétienne appelle "la Visitation", reprise encore par d’innombrables peintres et sculpteurs durant deux millénaires. Selon Maria Valtorta, Marie depuis Nazareth jusqu’à Jérusalem est accompagnée sous la pluie par son mari Joseph (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 19, vision du 27/03/1944), qui ne la questionne toujours pas sur son état ni sur la manière dont elle a appris la grossesse d’Elisabeth. Joseph reste à Jérusalem pour y "acheter des outils professionnels" (selon la vision 18.5 précitée), Marie continue le trajet depuis Jérusalem vers Hébron accompagnée par un "petit vieux" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 20, vision du 28/03/1944) que Joseph connaît, on apprend plus tard que ce "petit vieux" est le père de Zébédée (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.3, visions du 06/04/1944), il est un compatriote galiléen de Joseph et Marie, à la tête d’une pêcherie à Capharnaüm, il possède un pied-à-terre à Jérusalem où il a des clients influents comme Hanne ben Seth qui deviendra Grand Prêtre en 6 (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 70.4, vision du 04/01/1945). On arrive à la riche propriété de Zacharie à Hébron ("Je suis dans un pays valloné. Ce ne sont ni des hauts sommets ni des collines. Il y a des pics et des gorges comme dans les authentiques montagnes des Apennins de Toscane-Ombrie. La végétation est drue et magnifique. Des eaux fraîches et abondantes conservent vertes les prairies et productifs les vergers de pommiers, de figuiers, de vignes autour des maisons. Ce doit être le printemps car les grappes sont déjà grosses comme des grains de vesce et les pommiers commencent à ouvrir leurs bourgeons verts, des fruits sont bien formés sur les branches supérieures des figuiers. Les prés sont des tapis moelleux aux mille couleurs. Les troupeaux y paissent ou se reposent, taches blanches sur l’émeraude de l’herbe. Marie sur sa monture gravit un chemin en assez bon état, qui semble une voie principale. […] Marie entre dans la cité [d’Hébron]. C’est le soir. Des femmes devant les portes observent l’arrivée de l'étrangère et parlent entre elles. Elles la suivent du regard et ne se rassurent qu’en la voyant s’arrêter devant une des plus belles maisons située au milieu de la vallée. Un jardin devant. Un verger bien entretenu autour et à l’arrière. Au-delà, une vaste prairie monte et descend en suivant le relief de la montagne jusqu’à un bois de haute futaie. J’ignore ce qui se trouve ensuite. La maison est entourée d’une haie de ronces et de rosiers sauvages. Je ne distingue pas ce qu’ils portent. La fleur et le feuillage de ces buissons se ressemblent beaucoup et tant que le fruit n’est pas formé sur les branches on peut se tromper. Sur le devant, du côté de la vallée, la maison a un petit mur blanc sur lequel courent des branches de rosiers actuellement sans fleurs mais déjà garnis de boutons. Au centre, une grille de fer qui est fermée. On comprend que c’est la maison d’un notable du pays ou d’un habitant fortuné. Tout indique la richesse, ou du moins une aisance certaine", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 21.1-2, vision du 01/04/1944). Marie est accueillie avec joie par Zacharie et Elisabeth au ventre bombé, et par leurs serviteurs. Elisabeth accouche peu après, lors d’"une belle soirée d’été" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 23.2, vision du 03/04/1944) de l’an A0, entre -8 et -5 selon notre chronologie relative. Elle donne naissance à un garçon : Jean, surnommé plus tard "Baptiste" en raison de son activité baptiste au Jourdain. Maria Valtorta ne s’attarde pas sur le déroulement de la cérémonie de purification d’Elisabeth à Jérusalem qui suit, puisqu’elle en a déjà donné les détails lors de la cérémonie de purification d’Anne mère de Marie seize ans plus tôt. Son attention se porte sur l’avant et l’après. Avant la cérémonie, Marie s’inquiète de ne pas voir Joseph, pourtant invité ("D’un char confortable auquel est attachée aussi la monture de Marie, je vois descendre Zacharie, Elisabeth et Marie qui tient le petit Jean, et Samuel [l’un des serviteurs du couple Zacharie-Elisabeth] avec un agneau et une colombe encagée. Ils descendent devant l’écurie où tous les pèlerins qui se rendent au Temple doivent remiser leurs montures. Marie appelle le propriétaire, elle lui demande si un homme de Nazareth est venu le jour précédent ou aux premières heures de la matinée. ‟Personne, femme” répond le petit vieux. Marie demeure étonnée, mais n’ajoute rien. Elle demande à Samuel de détacher son âne, puis rejoint Zacharie et Elisabeth. Elle excuse le retard de Joseph : ‟Il a été retenu par quelque chose, mais il viendra certainement aujourd’hui”. Elle reprend le bébé qu’elle avait donné à Elisabeth, et ils se dirigent vers le Temple", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.1, vision du 06/04/1944). Après la cérémonie, tandis que Zacharie est félicité par ses collègues auxiliaires du Temple ("Zacharie reçoit les honneurs des gardes, les saluts et les compliments des autres prêtres. Il est splendide avec ses vêtements sacerdotaux et sa joie de père heureux. On dirait un patriarche. […] Je vois la cérémonie de présentation du nouvel Israélite [Jean-Baptiste] et la purification de sa mère [Elisabeth], encore plus pompeuses que la cérémonie pour Marie parce que Jean[-Baptiste] est fils de prêtre et que les autres prêtres sont en fête, ils accourent en nombre et s’affairent autour du petit groupe des femmes et du nouveau-né", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.2, vision du 06/04/1944), Marie s’inquiète toujours car aucune trace de Joseph. Zacharie propose de l’attendre au pied-à-terre du père de Zébédée, dans le centre-ville de Jérusalem ("Marie veut retourner à la remise pour voir si Joseph est arrivé. Il n’y est pas. Marie est déçue et pensive. Elisabeth se préoccupe de sa situation : ‟Nous pouvons rester jusqu’à la sixième heure, mais ensuite nous devrons partir pour être à la maison [à Hébron] avant la première veille, il [Jean-Baptiste] est encore trop petit pour rester la nuit tombée.” Et Marie calme et triste : ‟Je resterai dans une cour du Temple. J’irai trouver mes maîtresses. Je ne sais pas. Mais je ferai quelque chose”. Zacharie intervient avec un projet immédiatement accepté comme une bonne solution : ‟Allons chez les parents de Zébédée, Joseph te cherchera su^rement là, et s’il ne vient pas tu trouveras facilement quelqu’un pour te raccompagner vers la Galilée, des pêcheurs de Génésareth vont-et-viennent contuellement dans cette maison”. Ils prennent la monture de Marie et vont chez les parents de Zébédée, qui ont accueilli Marie et Joseph quatre mois auparavant. Les heures passent vite, et Joseph ne paraît toujours pas", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.3, vision du 06/04/1944). Joseph arrive en fin de journée, épuisé. Il explique que l’invitation à la cérémonie lui est parvenue la veille, tandis qu’il travaillait à Cana dans la banlieue est de Sepphoris/Tsipori (aujourd’hui Kafr Cana en Israël, 32°44'49"N 35°20'17"E), et qu’il a cheminé sur son âne toute la nuit depuis Cana pour essayer d’arriver à temps, en vain ("Soudain un grand coup à la porte annonce Joseph. Le visage de Marie resplendit rasséréné. Joseph la salue après qu’elle-même l’a saluée avec respect : ‟Bénédiction de Dieu sur toi, Marie !” ‟Et sur toi, Joseph, et louange au Seigneur que tu sois venu ! Zacharie et Elisabeth allaient partir pour être à leur maison avant la nuit.” ‟Ton messager est arrivé à Nazareth tandis que je travaillais à Cana, j’ai été informé hier soir et je suis parti tout de suite, j’ai marché sans arrêt mai je suis en retard parce que mon âne a perdu un fer. Pardonne-moi.” ‟C'est à toi de me pardonner d’être restée si longtemps loin de Nazareth ! Mais regarde : ils étaient si heureux de m’avoir avec eux, c’est pourquoi j’ai voulu leur faire plaisir jusqu’à maintenant.” ‟Tu as bien fait, femme. Et le bambin, où est-il ?” Ils entrent dans la pièce où se trouve Elisabeth, qui donne son lait à Jean[-Baptiste] avant de partir. Joseph complimente les parents pour la robustesse de l’enfant", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.4, vision du 06/04/1944). Il enchaîne aussitôt sur ses travaux de réfection de la maison de Nazareth depuis plusieurs mois, depuis que Marie l’a quittée pour aller vivre à Hébron. A aucun moment durant son monologue il ne constate la grossesse de sa femme, et à aucun moment Marie ne l’interrompt pour lui avouer son état ("‟La maison est bien en ordre, et aussi le jardin. Tu verras quelles belles fleurs ! Tu arriveras à temps pour voir tout cela. Le pommier, le figuier et la vigne sont chargés de fruits, et j’ai dû mettre des tuteurs au grenadier tant ses branches sont chargées de fruits déjà bien formés. On n’a jamais vu une chose pareille à cette saison. Et l’olivier ... Tu auras de l’huile en abondance. Il a eu une floraison exceptionnelle, et aucun bouton ne s’est perdu, tous ont donné une petite olive. Quand elles seront mûres, l’arbre sera couvert de perles noires. Toi seule a un aussi beau jardin dans tout Nazareth. Même la famille est étonnée. Alphée parle de miracle.” ‟Tes soins l’ont créé.” ‟Oh non, pauvre homme que je suis ! Qu’ai-je fait ? Un peu de soins aux arbres, un peu d’eau aux fleurs… Sais-tu que je t’ai fabriqué une fontaine ? Tu n’auras plus besoin de sortir pour avoir de l’eau. Je l’ai canalisée depuis le fond de la grotte et j’ai installé une vasque. Elle coule depuis la source au-dessus de l’olivier de Mathias, pure et abondante, par un petit ruisseau couvert. Elle chante comme une harpe. J’avais de la peine de te voir aller au puits local et en revenir chargée d’amphores pleines.” ‟Merci, Joseph. Tu es bon !”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.6, vision du 06/04/1944). C’est seulement quand ils s’apprêtent à retourner vers la Galilée, à l’instant où Marie monte sur l’âne qui doit la ramener à Nazareth, que Joseph remarque son ventre arrondi. Il ne dit rien ("Puis c’est le départ. Ils montent sur leurs ânes. Comme à l’aller, Joseph a installé sur le sien le coffre de Marie, et avant que Marie monte il vérifie que la selle est bien en place. Je remarque que Joseph observe Marie au moment où elle monte. Mais il ne dit rien. Le voyage commence quand les premières étoiles clignotent dans le ciel. Ils se hâtent vers les portes, peut-être pour les atteindre avant qu’elles soient fermées. Ils sortent de Jérusalem et prennent la route principale en direction de la Galilée, les étoiles fourmillent partout dans le ciel. Grand silence dans la campagne. On n’entend que le chant d'un rossignol et les pieds des deux ânes qui battent en cadence le sol durci par la sécheresse de l’été", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 25.7, vision du 06/04/1944). Le récit de Maria Valtorta raccorde avec Matthieu, qui dit que Joseph de retour à Nazareth s’éloigne du foyer pendant plusieurs jours, hésitant à rompre son mariage ("Son fiancé Joseph était un homme droit, il ne voulait pas la dénoncer publiquement. Il décida de rompre secrètement ses fiançailles", Matthieu 1.20), avant de revenir à la maison et d’accepter officiellement l’enfant que Marie porte qui n’est pas de lui ("Un ange du Seigneur lui apparut en rêve et lui dit : “Joseph, descendant de David, ne crains pas d’épouser Marie, car c’est par l’action du Saint Esprit qu’elle attend un enfant [...]”. Quand Joseph se réveilla, il agit comme l’ange du Seigneur le lui avait ordonné et prit Marie comme épouse", Matthieu 1.21-24). Selon Maria Valtorta, Joseph va même jusqu’à demander pardon à Marie de ne pas l’avoir aimée suffisamment, de ne pas lui avoir donné le temps de s’expliquer sur l’origine de sa grossesse ("Marie sursaute en entendant un coup frappé résolument à la porte extérieure de la maison. Elle pose sa quenouille et son fuseau et se lève pour ouvrir. Bien que son habit soit souple et ample, elle n’arrive pas à cacher complètement la rondeur du bassin. Elle se retrouve face à Joseph. Elle pâlit jusqu’aux lèvres. Son visage semble une hostie tant il est exangue. Marie regarde d’un œil qui interroge avec tristesse. Joseph a des yeux suppliants. Ils gardent le silence en s’observant. Puis Marie ouvre la bouche / ‟A cette heure, Joseph ? As-tu besoin de quelque chose ? Que veux-tu me dire ? Viens”. Joseph entre, ferme la porte. Il ne parle toujours pas. ‟Parle Joseph, qu’est-ce que tu veux ?”. ‟Ton pardon.” Joseph s’incline comme s’il voulait s’agenouiller. Mais Marie, d’ordinaire peu encline à le toucher, le prend résolument par les épaules et l’en empêche. La couleur va-et-vient sur le visage de Marie, tantôt rouge tantôt pâle comme auparavant. ‟Mon pardon ? Je n’ai rien à te pardonner, Joseph. Au contraire je dois te remercier pour tout ce que tu as fait ici en mon absence et pour l’amour que tu me portes.” Joseph la scrute, et je vois deux grosses larmes qui se forment dans le creux de l’orbite, qui restent comme sur le bord d’un vase puis roulent sur les joues et sur la barbe. ‟Pardon, Marie. J’ai manqué de confiance. Maintenant je sais. Je suis indigne d’avoir un tel trésor. J’ai manqué de charité. Je t’ai accusée dans mon cœur, injustement puisque je ne t’ai pas demandé de me dire la vérité. J’ai failli envers la loi divne en ne t’aimant pas comme je me serais aimé.” ‟Oh non, tu n’as pas failli !” ‟Si Marie. Accusé d’un pareil crime je me serais défendu, mais toi… Je ne t’ai pas permis de te défendre puisque j’allais décider sans t’interroger. Je t’ai manqué en t’offensant par un soupçon. Et un soupçon c’est bien une offense, Marie. Qui soupçonne méconnaît. Je ne t’ai pas connue comme je le devais. Et pour la douleur que j’ai soufferte, trois journées de supplice… Pardonne-moi, Marie.” ‟Je n’ai rien à te pardonner, je te demande plutôt pardon de la douleur que je t’ai causée.” ‟Oh oui, quelle douleur ç’a été ! Ce matin on m’a dit que j’avais des cheveux blancs sur les tempes et des rides sur le visage. J’ai pris dix ans en quelques jours”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 26.3, vision du 31/05/1944). En la recevant comme épouse infidèle, il la préserve de la lapidation, châtiment imposé en pareil cas par la Torah (Deutéronome 22.22). Le comportement de Joseph est aisément explicable, typique de ce que les psychologues appellent un "SAD" ou "Syndrome Averell Dalton" consistant à occuper le silence avec des questions secondaires ("Quand est-ce qu’on mange ?") pour éviter de se poser les questions essentielles ("Quand est-ce qu’on baise ?"). Joseph n’est pas complètement idiot, dès le printemps il s’est forcément interrogé en secret sur l’attitude étrange de sa femme, sur la façon dont elle a appris la grossesse d’Elisabeth, sur son envie pressante de la rejoindre à Hébron. Les quelques mois où il est resté seul à Nazareth à relever la maison ont forcément généré des doutes. Quand il reçoit l’invitation pour la cérémonie de purification d’Elisabeth, les doutes muent en angoisse, il veut se précipiter à Jérusalem pour avoir des réponses, et en même temps il ne veut pas y aller car il redoute ces réponses, le fait qu’il manque la cérémonie et arrive tard dans la soirée est, pour reprendre encore un terme des psychologues, un "acte manqué révélateur". Quand il se retrouve devant Marie, il se ment à lui-même par des excuses commodes et des propos anodins, il s’empresse d’occuper le silence avec un sujet secondaire, en l’occurrence l’avancement de ses travaux sur la maison à Nazareth, pour éviter d’aborder le sujet principal : la cause du mutisme de Marie sur sa quasi fuite à Hébron. Quand il voit le ventre de Marie dans un moment particulier, il comprend, et tout s’effondre en lui. Joseph se comporte comme n’importe quel homme amoureux sans réciproque, il est déchiré par ses sentiments solitaires : "Peu importe que le père de ce gamin soit Abdya Panthera ou Dieu ou Lucky Luke, ce n’est pas moi, et je suis vraiment bien sot de donner tout mon temps et toute mon énergie pour cette femme qui a aimé un autre et qui me traite comme un ami ! Mais quel malheur pour moi de l’aimer malgré tout, de tout lui pardonner d’avance, de continuer à espérer qu’un jour elle me considérera davantage que l’ombre de sa main !". Revenu au foyer, Joseph sera un bon époux et un bon père adoptif, mais quelque chose est brisé en lui. Trois décennies plus tard, sa belle-sœur Marie fille de Cléophas se souviendra des disparitions répétées de Joseph dans les environs de Nazareth qui n’avaient aucun motif religieux ni professionnel, certainement pour pleurer sur son amour contrarié ("Quand tu es revenue d’Hébron [c’est Marie fille de Cléophas et femme d’Alphée qui s’adresse à Marie fille de Joachim et femme de Joseph, peu avant la crucifixion], [Joseph] a cessé de fréquenter le puits comme précédemment, seul ou avec toi. Et aussi son atelier. Sauf à la synagogue pour le sabbat, et à ses rendez-vous professionnels, personne ne peut dire où Joseph s’est rendu pendant des mois", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 577.7, vision du 08/03/1947), à la fois fier d’être l’époux de Marie fille de Joachim et humilié de n’être qu’un étouffe-scandale uni à une fille-mère, cœur simple ayant évolué peu à peu vers la neurasthénie au milieu des habitants de Nazareth indifférents ou moqueurs ("Quand [Joseph] est revenu de Jérusalem [c’est encore Marie fille de Cléophas qui s’adresse à Marie fille de Joachim], après avoir été choisi pour devenir ton époux, tout Nazareth a voulu le fêter. Ce mariage avec toi, fille de Joachim et Anne, était pour lui un grand honneur venu du ciel, tous l’ont invité à un banquet. Mais lui, doux mais ferme, a refusé tout emballement, à la surprise générale. Une telle union honorable voulue par un décret du Très-Haut était un gage de bonheur pour son âme, pour sa chair, pour son sang, elle méritait d’être fêtée, mais lui a déclaré : ‟A grande élection, grande préparation”, et il s’est abstenu de paroles et de nourriture, renforçant sa continence naturelle, consacrant tout son temps au travail, ou plutôt à la prière car chacun de ses coups de marteau ou de ciseau est devenu une sorte d’oraison. Son visage était extatique. Quand j’allais ranger la maison, blanchir les draps et toutes choses jaunies par les années laissées par ta mère, je le regardais travailler dans le jardin et dans la maison, pour les relever les embellir. Je lui parlais, mais il était absorbé. Il souriait. Non pas à moi, ni à la pensée maligne et charnelle qu’ont tous les hommes près de se marier, mais aux anges invisibles de Dieu, pour leur demander conseil. Oh, je suis certaine qu’ils lui indiquaient comment bien te traiter ! Quel étonnement et quelle incompréhension pour Nazareth aussi quand, après avoir constamment reculé les noces au point d’indigner mon Alphée [frère de Joseph et époux de Marie fille de Cléophas], il s’est décidé finalement à l’improviste ! Et combien Nazareth a été marqué par sa joie contenue, quand on a appris que tu étais mère !… Mon Jacques [troisième fils de Marie de Cléophas et d’Alphée, donc neveu de Joseph] est un peu comme lui. Il lui ressemble même de plus en plus. […] Regarde-le aujourd’hui, Marie, quand il se tourne vers nous, son air absorbé n’est-il pas le même que celui de ton époux Joseph ? On ne sait pas si son sourire est triste ou lointain. Il a le même regard distant, au-delà de nous, que celui qu’avait si souvent Joseph", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 577.7, vision du 08/03/1947).


L’apaisement d’Hérode est de courte durée. Antipatros n’a même plus besoin de souffler sur les braises : la méfiance demeure dans les entrailles de son père, le moindre geste ou le moindre propos la ravive. Deux soldats sont arrêtés, parce qu’aux yeux d’Hérode ils sont trop souvent avec Alexandre. Désormais ceux qui torturent ne sont plus les bourreaux d’Antipatros, mais les bourreaux d’Hérode, jusqu’à temps que les deux soldats captifs, pour mettre fin à leurs souffrances, racontent ce qu’on veut qu’ils racontent, en l’occurrence qu’Alexandre les a missionnés pour tuer Hérode lors d’une chasse ("Hérode avait deux gardes du corps, Jucundus et Tyrannos, très estimés du roi pour leur force et leur taille. Le roi mécontent d’eux les disgracia. Depuis lors ils montèrent à cheval avec Alexandre et sa suite, et leurs talents au gymnase leur valurent de l’or et d’autres présents. Le roi les soupçonna et les mit à la torture. Après avoir longtemps résisté, ils finirent par dire qu’Alexandre leur avait conseillé de tuer Hérode lors d’une chasse aux fauves : il serait facile d’expliquer qu’il est tombé de cheval sur sa lance, accident qui s’était déjà produit par le passé. Ils dirent aussi avoir caché de l’or dans l’écurie pour convaincre le grand veneur de leur donner des lances royales dès qu’Alexandre en donnerait l’ordre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.314-316). Après eux, c’est au tour du commandant de la forteresse d’Alexandreion d’être accusé de mettre les biens royaux dont il a la garde à disposition d’Alexandre afin de faciliter sa prise de pouvoir, il est arrêté et lapidé. Alexandre apporte la preuve que cette accusation repose sur une lettre d’un écrivain public au service d’Antipatros, mais c’est trop tard. La peur gagne la foule, on s’empresse de répéter ce que dit le monarque par crainte de lui déplaire et d’être embarqué dans la prochaine charrette, on devient proactif dans le soupçon, dans la délation, dans le zèle à réclamer l’exécution des prétendus coupables dans un égoïsme morbide : "Tant que les regards sont portés sur les autres, ils ne sont pas portés sur moi ! Tant que les autres sont tués, je ne meurs pas !". La masse devenue délirante implore l’autorisation de lapider Alexandre, croyant ainsi mettre fin à la tension générale. Et Hérode ignorant sa folie à l’origine de cette peur collective, accroît l’une et l’autre en ordonnant qu’Alexandre soit enfermé à demeure, officiellement pour le protéger du délire de la masse, officieusement pour mieux le surveiller et mieux surveiller tous ceux qui lui rendent visite, qui gravitent autour de sa maison, qui parlent de lui, qui prononcent son nom, qui pensent à lui ("Après eux [les deux gardes du corps d’Hérode] le commandant d’Alexandreion fut arrêté et torturé à son tour, accusé d’avoir promis aux jeunes princes [Alexandre et Aristobule] de les accueillir pour leur livrer les trésors royaux conservés dans cette forteresse. Lui-même n’avoua rien, mais son fils intervint pour déclarer l’accusation fondée, en présentant une lettre soi-disant écrite par Alexandre : “Après avoir accompli notre projet avec l’aide de Dieu, nous irons à toi, arrange-toi pour nous recevoir dans la forteresse comme tu nous l’a promis”. En lisant cela, Hérode ne douta plus du complot de ses fils contre lui. Alexandre dit que son écriture avait été imitée par Diophantos, et que cette lettre était un faux fabriqué par Antipatros. Et en effet Diophantos était un expert en contrefaçons et fut plus tard condamné à mort pour d’autres crimes. Mais le roi le dénonciateur et celui qu’il avait torturé devant le peuple de Jéricho afin qu’ils accusassent ses fils. La foule les lapida. Elle aura lapidé aussi Alexandre et ceux qui l’entouraient si le roi ne s’était pas interposé via Ptolémée [frère de Nicolas de Damas] et Phéroras. Les jeunes gens furent placés sous bonne garde, personne ne les approcha plus. On épia tous leurs actes et toutes leurs paroles. Ils se retrouvèrent dans la situation humiliante et l’angoisse de véritables condamnés", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.317-321). Archélaos de Cappadoce commence vraiment à craindre pour la vie de sa fille et de son gendre. Il envoie un délégué demander la libération d’Alexandre et son transfert vers la Cappadoce avec Glaphyra. Hérode en tire un nouveau soupçon contre Archélaos de Cappadoce, il l’accuse de vouloir comploter contre lui avec Alexandre et Glaphyra à ses côtés ("Arriva de Cappadoce un nommé “Mélas”, parent et envoyé d’Archélaos. Hérode, croyant qu’Archélaos lui était désormais hostile, en chercha la preuve. Il amena Alexandre chargé de fers et l’interrogea à nouveau sur son projet de fuite, il lui demandant où et comment il comptait trouver un refuge. Alexandre répondit vouloir se rendre chez Archélaos, qui avait promis de l’envoyer à Rome, mais il ajouta que jamais il n’avait eu de pensée coupable ou nuisible contre son père, que la méchanceté dont ses ennemis l’accusait n’était qu’un mensonge, qu’il regrettait que Tyrannos et ses amis fussent morts car ils auraient contribué à avancer l’enquête, et que leur mort [par lapidation de la foule à Jéricho] avait été provoqué par Antipatros qui avait glissé ses complices parmi la foule. Quand Alexandre eut ainsi parlé, Hérode ordonna de le conduire avec Mélas auprès de Glaphyra fille d’Archélaos, et de demander à cette dernière si elle était au courant du complot tramé contre lui. Dès leur arrivée, Glaphyra en voyant Alexandre chargé de chaînes se frappa la tête et, l’âme bouleversée, poussa de longs et lamentables gémissements. Le jeune homme se mit à pleurer également. Ceux qui assistèrent à ce spectacle en furent si peinés que pendant un temps ils gardèrent le silence et ne firent pas ce pour quoi ils étaient venus. Enfin Ptolémée [frère de Nicolas de Damas] qui avait amené Alexandre, lui demanda si sa femme était complice de ses actes. “Comment pourrait-elle ne pas être dans la confidence, répondit-il, alors qu’elle m’est plus chère que la vie et qu’elle m’a donné des enfants ?” A ces mots, elle cria n’être complice d’aucun mal, mais que, si la vie de son mari dépendait d’un mensonge contre elle-même, elle était prête à avouer n’importe quoi. Et Alexandre conclut : “Je n’ai jamais pensé à mal et tu n’es complice d’aucun crime, contrairement aux gens qui m’accusent, j’ai seulement pensé à nous rendre chez Archélaos puis à Rome”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.325-331). Il envoie une lettre expliquant la situation à Volumnius et à un énigmatique "Olympos", que les historiens pensent être l’ancien médecin personnel de Cléopâtre VII qu’Hérode aurait recueilli à sa Cour après -30 (comme il a recueilli Nicolas de Damas ; nous avons mentionné ce médecin Olympos dans notre paragraphe précédent), il leur demande d’aller voir Archéalos de Cappadoce lui signifier son mécontentement, puis d’aller à Rome obtenir l’arbitrage d’Octave Auguste. Les deux hommes obéissent. Quand ils arrivent à Rome, ils retrouvent Nicolas de Damas, qui a réussi à redorer l’image d’Hérode aux yeux d’Octave Auguste après les agissements de Syllaios ("Sûr qu’Archélaos lui était hostile, Hérode envoya une lettre à Olympos et à Volumnius pour leur demander d’aller à Elaiousa en Cilicie exposer les faits à Archélaos puis, après l’avoir accusé de soutenir la conspiration de ses fils [Alexandre et Aristobule], d’aller à Rome pour livrer à César [Octave Auguste], réconcilié avec lui grâce à Nicolas [de Damas], les pièces à conviction réunies contre les deux jeunes gens. Archélaos se justifia en disant avoir voulu effectivement donner asile aux jeunes gens pour les préserver d’un geste fatal de leur père colérique persuadé de leur rébellion, et n’avoir jamais promis de les laisser partir vers César [Octave Auguste] au détriment d’Hérode. Les deux envoyés arrivèrent à Rome, ils transmirent la lettre à César [Octave Auguste] apaisé envers Hérode par la diplomatie de Nicolas [de Damas]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.332-335). Mais quand ils donnent la lettre d’Hérode à Octave Auguste, le patient travail de Nicolas de Damas est réduit à néant. A la lecture, Octave Auguste découvre le merdier familial à la Cour d’Hérode, le climat de méfiance et de tension généralisées que la suspicion maladive du roi a répandu dans le royaume d’Israël. Il retire sa confiance à Hérode. Sa première décision est de reconnaître Arétas IV comme roi de Nabatène, privant ainsi Hérode de toute autorité sur ce territoire ("César [Octave Auguste] étant toujours indisposé contre Arétas IV, qui avait pris le pouvoir au lieu de le recevoir de lui, il voulut confier l’Arabie à Hérode. Mais il en fut dissuadé par la lettre transmise par celui-ci. Olympos et Volumnius, suivant les ordres d’Hérode, profitant des bonnes dispositions de César [Octave Auguste], donnèrent la lettre contenant les pièces à conviction contre les princes [Alexandre et Aristobule]. Après sa lecture, César [Octave Auguste] jugea déraisonnable de confier un nouveau pays à un vieillard entretenant un tel conflit contre ses propres fils. Il reçut donc les envoyés d’Arétas IV et, après s’être limité à reprocher à ce dernier sa précipitation à prendre la royauté sans attendre de la recevoir de lui, il accepta ses présents et le confirma sur le trône", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.353-355). Sa seconde décision est de laisser à Hérode la liberté de juger ses fils Alexandre et Aristobule à Bérytos/Beyrouth avec Caius Sentius Saturninus et Volumnius comme assesseurs ("César [Octave Auguste] écrivit à Hérode qu’il s’affligeait au sujet de ses fils, que s’ils avaient commis une impiété ils devaient être châtiés comme parricides et il lui en laissait la liberté, mais que s’ils n’avaient pensé qu’à fuir ils ne méritaient qu’une admonestation modérée, il lui conseilla d’organiser un procès à Bérytos [Beyrouth], colonie romaine, en s’adjoignant les légats impériaux [Caius Sentius Saturninus et Volumnius], Archélaos le roi de Cappadoce et d’autres dignitaires reconnus pour leur amitié et leur statut, et de décider lui-même ce qu’il convenait de faire après les avoir entendus", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.356-357).


Dans l’un des trois documents qui accompagnent son testament rédigé en 13, que les historiens intitulent Res gestae divi Augusti/Actes du divin Auguste par commodité, copié dans sa version originale latine et dans sa traduction grecque sur un mur d’Ancyre/Ankara et reproduites en annexe du volume III du Corpus Inscriptionum Latinarum ou "CIL" dans le petit monde des latinistes, Octave Auguste liste les actes principaux de sa vie. Aux paragraphes 32-37, il dit avoir procédé durant son règne impérial à trois recensements ou "lustres", cérémonie purificatrice précédant un recensement. Le premier a eu lieu en -28, juste après sa victoire sur Marc-Antoine et Cléopâtre VII. Le deuxième a eu lieu en -8. Le troisième a eu lieu en 14, l’année de sa mort ("Lors de mon sixième consulat avec Marcus Agrippa comme collègue [en -28], j’ai accompli le lustre du peuple, quarante-et-un ans après le précédent lustre, à cette occasion quatre millions soixante-trois mille citoyens romains ont été comptés. Une deuxième fois, sous le consulat de Caius [Martius] Censorinus et Caius Asinius [Gallus] [en -8], j’ai accompli le lustre seul avec un imperium, à cette occasion quatre millions deux cent trente-trois mille citoyens romains ont été comptés. Une troisième fois, sous le consulat de Sextus Pompeius et Sextus Appuleius [en 14], j’ai accompli le lustre avec un imperium et mon fils Tibère César comme collègue, à cette occasion quatre millions neuf cent trente-sept mille citoyens romains ont été comptés", Octave Auguste, Res gestae divi Augusti 32-37). Les premier et troisième recensements ne nous intéressent pas ici. Le deuxième en revanche s’inscrit dans le cadre de notre étude. A son époque, en -8, le royaume d’Israël est théoriquement indépendant. Mais l’administration de plus en plus défaillante d’Hérode inquiète Octave Auguste, qui resserre son emprise. Nous venons de voir qu’Octave Auguste est intervenu comme arbitre dans les affaires politico-familiales entre Hérode et Syllaios, celui-ci ayant vainement utilisé Salomé puis les pillards de Trachonitide dans l’espoir de conquérir ou de grignotter le pouvoir de celui-là. Il envoie désormais des Romains, Caius Sentius Saturninus et Volumnius, surveiller Hérode dans son procès contre ses propres fils Alexandre et Aristobule. C’est possible qu’il profite de l’occasion pour demander à ses deux représentants d’effectuer aussi le recensement en Judée, comme partout ailleurs dans l’Empire romain cette année-là, signifiant ainsi l’intrusion de Rome dorénavant dans les affaires du royaume d’Israël, la perte d’indépendance d’Hérode. Selon Tertullien en effet, un recensement a bien lieu en Judée "par [Caius] Sentius Saturninus sous le règne d’[Octave] Auguste" ("Les archives attestent d’un recensement en Judée par [Caius] Sentius Saturninus sous le règne d’[Octave] Auguste", Tertullien, Contre Marcion IV.19). Cette précision de Tertullien semble indiquer que Caius Sentius Saturninus est alors le gouverneur de la province romaine de Syrie, tandis que l’énigmatique Volumnius est le chef des légions qui y sont cantonnées (cela raccorde avec l’envoi de Volumnius à Rome sur ordre d’Hérode, comme le dit Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.332 précité : un gouverneur de province romaine n’a pas d’ordre à recevoir d’Hérode, en revanche un général romain est hiérarchiquement inférieur au roi d’Israël et doit donc se soumettre à ses ordres, d’autant plus que selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XV.360 précité, Octave Auguste en -20 a décrété qu’Hérode est un égal du gouverneur romain de Syrie, qui ne peut prendre aucune décision au Levant sans avoir consulté Hérode au préalable). On est tenté de rapprocher ce deuxième recensement d’Octave Auguste en -8, de celui évoqué par la tradition chrétienne et par Maria Valtorta obligeant Joseph à se rendre à Bethléem, la cité originelle de sa famille, précisément durant la grossesse de son épouse Marie ("Joseph entre. Il revint de l’extérieur car il passe par la porte du dehors et non pas par celle de l’atelier. Marie lève la tête et lui sourit. Joseph lui sourit à son tour. Mais il semble fatigué, préoccupé. Marie l’observe en s’interrogeant. Puis elle se lève, prend le manteau que Joseph retire et le pose sur un banc. Joseph s’assied près de la table. Il y appuie le coude, la tête sur une main pendant que de son autre main il caresse sa barbe d’un air préoccupé. ‟Quelque chose te fait souffrir ? demande Marie. Puis-je te consoler ?” ‟Tu es toujours ma consolation, Marie. Mais cette fois, c’est un gros souci… Pour toi.” ‟Pour moi, Joseph ? Pourquoi ?” ‟Un édit a été affiché sur la porte de la synagogue. Un ordre de recensement de tous les Palestiniens, qui doivent s’inscrire sur leur lieu d’origine. Pour nous, c’est à Bethléem”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 27.2, vision du 31/05/1944). Maria Valtorta désigne nommément Caius Sentius Saturninus. C’est là un des nombreux mystères de L’Evangile tel qu’il m’a été révélé. Comment Maria Valtorta a-t-elle eu connaissance de ce nom, qui n’est cité que par Tertullien, et par Flavius Josèphe dans le contexte du procès d’Hérode contre ses deux fils Alexandre et Aristobule ? Maria Valtorta a-t-elle lu Tertullien et Flavius Josèphe ? A l’époque où elle écrit, entre 1943 et 1947, internet n’existe pas, et on ne connaît aucune bibliothèque patrimoniale possédant les œuvres de ces deux auteurs qu’elle aurait pu consulter dans les villes où elle a vécu à Monza, à Florence, à Reggio de Calabre ou à Viareggio, à l’insu de sa mère tyrannique l’obligeant du matin au soir à des tâches de bonne à tout faire, et en dépit de son handicap moteur après son agression de 1920. On ne connaît par ailleurs aucun historien, aucun érudit, aucun savant qu’elle aurait fréquenté, qui aurait pu la renseigner sur Rome et Israël à la fin du règne d’Hérode. Mieux encore : non seulement Maria Valtorta nomme Caius Sentius Saturninus comme gouverneur, mais encore elle mentionne un légat d’Octave Auguste chargé du recensement impérial au Levant appelé "Publius Sulpicius Quirinius". Or ce Publius Sulpicius Quirinius est bien connu puisque, outre son consulat en -12 avec Marcus Valerius Messalla Appianus, il sera gouverneur de la province romaine de Syrie lors de la déposition d’Hérode-Archélaos et la transformation du royaume de Judée en nouvelle province romaine de Judée en 6, que nous raconterons dans notre prochain alinéa, et à ce titre chargé d’un autre recensement local dans cette nouvelle province romaine de Judée. L’ascenceur social fonctionne dans le haut Empire romain, nous verrons par exemple qu’un "Publius Vitellius l’Ancien" d’origine obscure gravira les échelons sociaux au point que ses quatre fils occuperont des hauts rangs dans la hiérarchie romaine (dont Lucius Vitellius qui deviendra consul en 34 puis gouverneur de Syrie l’année suivante), qu’un "Decimus Valerius Asiaticus" d’origine aussi obscure dans la lointaine Vienne en Gaule passera par l’Egypte (où il aura un domaine) et par la province romaine d’Asie (qui lui vaudra son surnom "Asiaticus") pour devenir un proche de Caius Caligula à Rome. Publius Sulpicius Quirinius est un autre personnage d’origine obscure, il a commencé sa carrière en conduisant brillamment une opération de police militaire en Cyrénaïque contre des nomades autochtones (selon Florus, Epitomé IV.12), cet acte a attiré l’attention d’Octave Auguste qui l’a élevé au consulat en -12, il contribuera à l’administration de l’Anatolie avec on-ne-sait-quel statut (Tacite donnera quelques éléments biographiques à l’occasion de la mort de Publius Sulpicius Quirinius en 21, il dira notamment que celui-ci après son consulat en -12 s’est illustré dans une opération de police militaire contre "les forteresses du peuple cilicien des Homonades" [Tacite, Annales III.48], le géographe Strabon contemporain des faits mentionne aussi cet épisode sans le dater [Strabon, Géographie, XII, 6.5]), en 2 il accompagnera Caius vers l’Arménie (nous parlerons de cette expédition dans notre prochain alinéa), et sera élevé au poste de gouverneur de la province romaine de Syrie vers 6. L’hypothèse de Publius Sulpicius Quirinius légat d’Octave Auguste pour le recensement au Levant en -8 est parfaitement plausible ("Ma mère [c’est Jésus qui s’adresse aux apôtres, au début de son ministère] alors près d’enfanter est venue [à Bethléem] sur ordre de César [Octave] Auguste, suivant l’annonce du légat impérial Publius Sulpicius Quirinus, quand [Caius] Sentius Saturninus était gouverneur de la Palestine. L’avis imposait le recensement de tous les habitants de l’Empire, les non-esclaves devaient se rendre sur leur lieu d’origine pour s’inscrire sur les registres de l’Empire. Joseph époux de ma mère était de la famille de David, comme ma mère. Obéissant à cet avis, ils ont quitté Nazareth pour venir à Bethléem, berceau de la famille royale. Le temps était froid", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 73.11, vision du 08/01/1945 ; "En ce temps-là, César [Octave] Auguste ordonna le recensement du monde ["o„koumšnh"]. Ce premier recensement eut lieu quand [Publius Sulpicius] Quirinius était hégémon ["¹gemèn"] en Syrie. Chacun devait s’enregistrer dans sa cité d’origine. Joseph partit de Nazareth en Galilée pour aller à Bethléem en Judée, cité du roi David, car il descendait de David. Il s’y enregistra avec sa femme Marie, qui était enceinte", Luc 2.1-5), elle est renforcée par la pierre tombale de Publius Sulpicius Quirinius, retrouvée mutilée à Tibur/Tivoli dans la banlieue nord-est de Rome et consigné sous la référence 3613 dans le volume XIV du Corpus Inscriptionum Latinarum, indiquant qu’il a "pris la province d’Asie comme proconsul/proconsul Asiam provinciam opti[nuit]" et, à la ligne suivante, qu’il a "pris iterum la province de Syrie et Phénicie [comme légat et propréteur du] divin [Octave] Auguste/[legatus propraetore] divi Augusti iterum Syriam et Pho[enicen optinuit]", le mot latin "iterum/encore, à nouveau, une fois supplémentaire" gravé et conservé lisiblement dans cette inscription prouve que Publius Sulpicius Quirinius a excercé au moins deux fois une magistrature en Syrie, la seconde comme gouverneur (propréteur) en 6, la première comme envoyé spécial d’Octave Auguste (légat) à une date non-précisée, possiblement en -8 lors du recensement. Et on se demande avec quels moyens Maria Valtorta, qui a quitté l’école à seize ans, a forgé cette hypothèse. Cela crédibilise sa version de la naissance de Jésus, qui au fond raccorde avec ce que l’Eglise et les peintres et les sculpteurs disent depuis deux mille ans, mais qui dans les formes est beaucoup moins idyllique. Au début de son ministère, Jésus se rend à Bethléem avec ses apôtres. Il leur montre l’étable où il dit être né au début de l’Encénie/Hanoukka le 25 kislev, et aussitôt il entame un prêche exalté où lui-même et sa mère deviennent respectivement l’Emmanuel et la vierge d’Isaïe I 7.14 précité ("Ici la nuit du 25 du mois de l’Encénie est né de la Vierge Jésus le Christ, l’Emmanuel, le Logos de Dieu incarné pour l’amour de l’Homme : moi-même, qui vous parle", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 73.10, vision du 08/01/1945). Les apôtres lui demandent comment il connaît les lieux puisqu’il n’y a vécu qu’un temps très court après sa naissance et qu’il était trop jeune pour s’en souvenir, il leur répond qu’il y est revenu "une fois" sans préciser la date ni s’il était seul ou avec sa mère lui servant de guide ("‟Venez avec moi. Je connais un endroit.” ‟Mais, si tu n’es pas revenu ici depuis la fuite [allusion au massacre des nouveau-nés par Hérode, que nous raconterons juste après], comment connais-tu les lieux ?”, demande Judas toujours irrité. ‟Je les connais. L’endroit n’est pas beau. J’y suis revenu une fois. Il n’est pas dans Bethléem mais un peu à l’écart… Allons dans cette direction”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 73.8, vision du 08/01/1945). La deuxième année du ministère, Jésus et les apôtres reviennent à Bethléem accompagnés de Marie fille de Joachim et de Marie fils de Cléophas, la première explique être arrivée sur place avec Joseph trois décennies plus tôt "une froide journée de kislev", soit mi-novembre à mi-décembre du calendrier chrétien ("Ici [près de la tombe de Rachel à Bethléem] nous nous sommes arrêtés, Joseph et moi [c’est Marie fille de Joachim qui s’adresse aux apôtres]. Tout est comme alors. Seule la saison diffère : c’était une froide journée de kislev. La pluie était tombée et les routes étaient boueuses. Un vent glacial s’était levé, et pendant la nuit le gel avait durci les chemins sillonnés par les chariots et par la foule. Ça ressemblait à une mer couverte de barques. Mon petit âne fatiguait beaucoup", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 207.2, vision du 03/07/1945), avant d’avouer indirectement qu’elle a trafiqué le passé : elle a enseigné à son fils Jésus qu’il est né le 25 kislev, soit le premier jour de l’Encénie/Hanoukka célébrant la nuit la plus longue de l’année avant le solstice d’hiver et aussi la victoire de Judas Maccabée sur Antiochos IV en -164, afin que sa naissance coïncide avec sa conviction nazaréenne qu’il est le Mashiah/Messie attendu, la "Lumière du monde" qui éclairera les hommes et purifiera le Temple ("‟Savais-tu que tout se passerait ainsi ?” [c’est Marie fille de Cléophas qui s’adresse à Marie fille de Joachim] ‟Personne ne me l’avait dit, et moi-même je n’y pensais pas. Pour rassurer Joseph, et vous aussi, je vous ai laissé croire que la naissance aurait lieu plus tard, mais je sentais qu’elle se déroulerait lors de la fête des Lumières, et que je donnerai naissance à la Lumière du monde”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 207.8, vision du 03/07/1945), autrement dit Jésus n’est certainement pas né le 25 kislev, cette version portée par deux mille ans de sermons et d’œuvres artistiques repose sur le discours de Jésus à ses apôtres, qui lui-même repose sur le discours que sa mère Marie lui a inculqué, un bricolage des faits motivé par la foi nazaréenne de Marie et sa survalorisation de son fils qu’elle veut voir comme le Mashiah/Messie promis par les prophètes. Joseph et Marie arrivent en vue de Bethléem fin novembre ou début décembre de l’an A0, entre -8 et -5 selon notre chronologie relative, avec une préférence pour -8 si on accepte que le recensement évoqué par la tradition chrétienne et par Maria Valtorta est bien le recensement d’Octave Auguste de -8, les routes sont encombrées par les familles venues s’enregistrer sur les tablettes de Publius Sulpicius Quirinius ("Je vois une grande route. Une énorme foule. Des ânes vont chargés de meubles et de personnes, d’autres viennent. On éperonne les montures, ou on hâte le pas parce qu’il fait froid. L’air est pur et sec, le ciel est serein, caractéristique des jours de plein hiver. Dépouillée, la campagne semble plus vaste. Les pâturages ont une herbe courte, brûlée par les vents d’hiver. Les troupeaux cherchent un peu de nourriture, et le soleil qui naît lentement, ils se serrent les uns contre les autres parce qu’ils ont froid aussi, ils bêlent en levant le museau et en regardant le soleil comme pour lui dire : “Viens vite, je suis gelé !”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.1, vision du 05/06/1944). Avant d’entrer en ville, Joseph et Marie croisent un berger marchant en sens contraire, qui les informe que toutes les maisons de Bethléem sont pleines à cause du recensement et des basses températures, il leur conseille de s’installer dans l’un des abris creusés dans la colline à l’écart de la ville, où les marchands de passage ont l’habitude de laisser leurs animaux ("[Joseph et Marie] croisent un berger avec son troupeau, qui bloque la route pour passer d’un pâturage à droite vers un autre à gauche. Joseph se penche pour lui demander quelque chose. Le berger lui répond par un signe d’assentiment. Joseph prend l’âne et contourne le troupeau par-derrière. Le berger tire un bol grossier de sa besace, trait une grosse brebis aux mamelles gonflées et passe le bol à Joseph qui l’offre à Marie. ‟Dieu vous bénisse tous les deux, dit Marie. Toi pour ton amour et toi pour ta bonté. Je prierai pour toi.” ‟Vous venez de loin ?” ‟De Nazareth”, répond Joseph. ‟Et vous allez ?” ‟A Bethléem.” ‟Long voyage pour la femme dans cet état. Ta femme ?” ‟Oui, ma femme.” ‟Avez-vous un logement ?” ‟Non.” ‟C’est bien ennuyeux : Bethléem est pleine de gens venus de partout pour s’inscrire, ou en transit pour la même démarche ailleurs. Je ne suis pas certain que vous trouverez un logement. Connaissez-vous les lieux ?” ‟Pas beaucoup.” ‟Eh bien je te renseigne… à cause d’elle (il désigne Marie). Allez à l’auberge. Elle sera comble, mais je vous l’indique comme point de repère. Sur la grande place. Suivez la route principale, vous ne pouvez pas vous tromper : une fontaine se trouve devant, et l’auberge est large avec un portail. Vous ne pourrez pas vous arrêter dans l’auberge ni dans les maisons qui seront pleines, alors continuez au-delà, vers la campagne : vous aurez des écuries dans la montagne, qui servent aux marchands allant à Jérusalem, ils y déposent leurs bêtes quand l’auberge est saturée. Ce ne sont que des écuries de montagne, humides, froides, sans portes, mais ce sera toujours mieux pour la femme… plutôt que dormir sur la route. Vous y trouverez peut-être du foin pour vous reposer, et pour l’âne. Que Dieu vous accompagne.” ‟Que Dieu te donne joie”, répond Marie. Et Joseph à son tour lui dit : ‟La paix soit avec toi”. Ils reprennent la route", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.2-3, vision du 05/06/1944). Marie sur l’âne ressent les premières contractions, Joseph presse le pas pour trouver un toit au plus vite ("Une dépression plus vaste apparaît depuis l’escarpement que [Joseph et Marie] ont franchi. Dans la dépression, en haut et en bas des pentes qui l’entourent, des maisons et encore des maisons. C’est Bethléem. ‟Nous voici sur la terre de David, Marie. Tu pourras bientôt te reposer. Tu me semble tellement fatiguée…” ‟Non, je pensais… Je pense…” Marie prend la main de Joseph et lui dit avec un sourire radieux : ‟… que le moment est venu”. ‟Dieu de miséricorde ! Quoi faire ?” ‟N’aie pas peur, Joseph, ne te trouble pas troubler. Tu vois comme je suis calme, moi ?” ‟Tu souffres beaucoup ?” ‟Oh non, je suis emplie de joie ! Une joie forte, belle, irrésistible, mon cœur bat fort et me dit : « Il naît ! Il naît ! » à chaque battement ! Mon petit frappe à la porte de mon cœur et me dit : « Maman, me voici pour te donner le baiser de Dieu » ! Oh quelle joie, mon Joseph !” Mais Joseph n’est pas à la joie. Il veut d’urgence trouver un abri et hâte le pas", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.3, vision du 05/06/1944). On arrive sur la place principale du centre-ville, Joseph demande l’hospitalité à l’auberge juste à côté, mais celle-ci est bondée, des gens s’entassent dans le bâtiment et dans la cour, certains les regardent avec hostilité, l’aubergiste lui-même nommé "Ezéchias" les repousse ("Porte après porte, [Joseph] demande un abri. Rien. Tout est occupé. Ils arrivent à l’auberge. Jusque sous les portiques rustiques qui entourent la grande cour intérieure, elle est pleine de gens qui bivouaquent. Joseph laisse Marie sur l’âne à l’intérieur de la cour, et ressort pour chercher dans d’autres maisons. Il revient découragé. Toujours rien. Le précoce crépuscule d’hiver commence à étendre ses voiles. Joseph supplie l’aubergiste, les voyageurs : eux sont en bonne santé, tandis que sa femme sur le point d’accoucher, qu’ils aient pitié. Aucun résultat. Un riche pharisien le regarde avec un mépris manifeste, et quand Marie approche il s’en écarte comme si elle était lépreuse. Joseph le toise, la rougeur de l’indignation lui monte au visage, mais Marie pose la main sur son poignet pour le calmer et lui dit : ‟N’insiste pas, partons. Dieu nous guidera”. Ils sortent", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.3-4, vision du 05/06/1944), quand Jésus reviendra à Bethléem la première année de son ministère il retrouvera cet Ezéchias qui avouera avoir deviné immédiatement la provenance galiléenne de Joseph - probablement par son accent galiléen - et l’avoir repoussé pour cette raison, par méfiance ("J’ai eu le nez creux, je ne suis pas aubergiste par hasard ! Je suis né ici, fils et petit fils d’aubergistes. J’ai l’intuition dans le sang, et je n’ai pas voulu d’eux. Peut-être je leur aurais trouvé un coin, mais… Galiléens, pauvres, inconnus… Eh non, on ne trompe pas Ezéchias ! Et puis, je sentais qu’ils n’étaient pas comme les autres… Cette femme… Ses yeux… Je ne sais quel démon ["da…mwn", mot grec désignant n’importe quel esprit positif ou négatif, djiin maléfique ou ange bienveillant] parlait à travers elle, qu’elle nous a apporté ici, non pas chez moi mais dans la ville", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 74.4, vision du 09/01/1945). Joseph et Marie sortent de la ville et se rendent où le berger leur a conseillé d’aller, vers les grottes creusées dans la colline servant d’étables. Ils trouvent un endroit qui n’a aucun rapport avec la crêche confortable qu’on présente chaque année durant Noël dans les églises et autres lieux publics du monde chrétien : un renfoncement creusé dans la colline, étayé par des planches mal sciées, sale, où un bœuf a été attaché ("[Joseph et Marie] longent le mur de l'auberge, la contournent par une ruelle entre elle et des maisons pauvres. Ils cherchent. Voilà des sortes de grottes, des caves plutôt que des écuries tant elles sont basses et humides. Les plus confortables sont déjà occupées. Joseph est accablé. ‟Ohé, Galiléen ! crie un vieil homme par-derrière. Là au fond, sous les ruines, vous trouverez peut-être une tanière encore vide.” Ils se dirigent vers cette “tanière”. C’est vraiment une tanière. Derrière les ruines d’un bâtiment, une grotte, ou plus exactement un trou dans la montagne. On dirait les bases d’une ancienne construction couverte de divers matériaux étayés par des troncs d’arbre à peine équarris. Pour voir plus clair, Joseph sort de l’amadou et un briquet, et allume une petite lampe sortie de sa besace qu’il porte en bandoulière [la lampe électrique de poche n’existait pas à l’époque de Joseph, l’équivalent antique était effectivement un morceau d’amadou, chair de champignon inflamable, qu’on brûlait avec une étincelle produite au moyen d’un silex, on pouvait ensuite allumer une lampe portative à huile avec l’amadou enflammé servant de mèche ; le même dispositif est utilisé par Marie pour éclairer sa chambre au soir de l’Annonciation, dans la vision 18.1 précitée]. Il entre, Un mugissement le salue. ‟Viens, Marie, c’est vide. Seulement un bœuf.” Joseph sourit : ‟C’est mieux que rien !”. Marie descend de l’âne et entre. Joseph a fixé la lampe à un clou sur l’un des troncs servant de pilier. La voûte est couverte de toiles d’araignées, le sol en terre battue est disloqué avec des trous, des cailloux, des détritus, des excréments, des tiges de paille. Au fond, un bœuf s’est retourné et regarde avec ses grands yeux tranquilles, du foin pend à ses lèvres. Un siège grossier et deux pierres dans un coin, près d’une fente. Des cendres noires indiquent qu’on a entretenu un feu dans ce coin", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 28.4-5, vision du 05/06/1944). Marie y accouche peu après, en soirée (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 29, vision du 06/06/1944), donnant naissance à un garçon que Joseph appelle "Jésus" (selon Matthieu 1.25). Les cris du nouveau-né empêchent les bergers alentours de dormir, et le bœuf attaché là qui meugle, et l’âne ayant porté Marie depuis Nazareth, les bergers pour occuper leur insomnie viennent voir le couple et l’enfant et les deux bêtes agitées (cette scène sera mise en parallèle plus tard par les exégètes chrétiens à un passage d’Isaïe I ["Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la mangeoire de son maître", Isaïe I 1.3] et à un passage d’Habacuc en grec dans la Septante ["Seigneur, j’ai entendu ce qu’on dit sur toi et j’ai craint. Tu seras reconnu entre deux vivants [littéralement "deux êtres animés", c’est-à-dire "deux animaux"] quand le temps sera venu", Habacuc 3.2 ; ce passage est tronqué en hébreu dans le Tanakh]) à la lueur de leurs torches mouvantes, que Maria Valtorta portée par son enthousiasme assimile à des anges (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 30, vision du 07/06/1944). Comme Elisabeth quelques mois plus tôt après la naissance de Jean-Baptiste, et comme sa propre mère Anne en A-16, Marie se rend au Temple quelques jours après son accouchement pour y être purifiée. C’est l’occasion pour Maria Valtorta de donner beaucoup de détails sur le Temple à cette époque. Jésus et Marie pénètrent dans l’enceinte du sanctuaire par le nord, où se trouvent la forteresse Antonia et le marché aux animaux destinés aux sacrifices ("Avec des gros bruits de sabots et d’armes, une patrouille de légionnaires romains disparaît derrière une arcade enjambant une rue très étroite et pierreuse. Joseph tourne à gauche vers une rue plus large et plus belle. J’aperçois au fond de la rue l’enceinte crénelée que je connais [les créneaux au-dessus du Saint des Saints, qu’on voit réapparaître au gré des pérégrinations dans les rues de Jérusalem, comme on voit réapparaître la tour Eiffel au gré des pérégrinations dans les rues de Paris]. Marie descend de l’âne près de la porte où est l’abri aux animaux. Je dis “abri” car ce n’est qu’un préau couvert de paille avec des piquets munis d’anneaux pour attacher les quadrupèdes. Un garçon accourt, Joseph lui donne une pièce pour acheter un peu de foin, et il tire un seau d’eau à un puits rudimentaire dans un coin pour la donner à l’âne. Ensuite il rejoint Marie, et ils entrent ensemble dans le Temple. D’abord ils se dirigent vers un portique où stationnent des gens que Jésus fustigea plus tard vigoureusement : les marchands de tourterelles et d’agneaux et les changeurs. Joseph achète deux colombes blanches. Il ne change pas d’argent car il dispose déjà du nécessaire", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 32.2-3, vision du 01/02/1944). Ils franchissent la porte de la cour entourant le Saint des Saints, où un prêtre sacrifie les colombes qu’ils ont achetées aux marchands voisins. Puis le couple entre dans le Saint des Saints, plus exactement dans la première pièce du bâtiment, richement décorée ("Joseph et Marie se dirigent vers une porte latérale où on accède par huit marches (toutes les portes en ont, le cube du Temple étant surélevé par rapport au sol alentour). Cette porte a un porche comme celles de nos maisons en ville, mais plus vaste et plus décoré. A droite et à gauche, deux autels en forme de deux blocs rectangulaires, dont j’ignorais l’usage au début [des visions], comme deux bassins peu profonds, l’intérieur étant plus bas que le bord de quelques centimètres. Un prêtre accourt. Je ne sais pas si Joseph l’a appelé ou s’il vient de lui-même. Marie offre les deux pauvres colombes. Je détourne les yeux car je comprends leur sort. J’observe les ornements de la lourde porte, du porche, du hall. Du coin de l’œil, je vois le le prêtre asperger Marie avec de l’eau. Je pense que c’est de l’eau parce que je ne vois pas de tache sur son habit. Puis Marie, qui a donné une petite poignée de pièces en même temps que les colombes (j’ai oublié de le dire), entre avec Joseph dans le Temple proprement dit, accompagnée par le prêtre. Je regarde de tous côtés. C’est un endroit très orné. Sculptures à têtes d’anges avec rameaux et ornements courent le long des colonnes, sur les murs et le plafond. Le jour pénètre par de longues et curieuses fenêtres, étroites, sans vitres évidemment, disposées obliquement. Je suppose que c’est pour empêcher la pluie de pénétrer", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 32.3, vision du 01/02/1944). Joseph et Marie restent dans cette pièce, tandis que le prêtre prend le nouveau-né Jésus et l’emporte dans la seconde pièce autorisée seulement aux responsables sacerdotaux, le Tabernacle, espace vide ne contenant que la présence de Yahvé depuis la construction du second Temple à la fin du VIème siècle av. J.-C. (l’Arche d’Alliance qui était conservée dans le Tabernacle du premier Temple de Jérusalem a disparu lors de la prise de la cité par le Babylonien Nabuchodonosor II en -586). Le prêtre élève le nouveau-né dans ses bras pour le présenter à Yahvé dans le Tabernacle, puis il revient vers la première pièce pour le rendre à ses parents. Ainsi s’achève la cérémonie de purification de Marie et de présentation de l’enfant à Yahvé ("Marie s’avance jusqu’à un point, puis stoppe. A quelques mètres d’elle, d’autres marches. Puis une sorte d’autel devant une autre construction. Je comprends que j’étais dans la pièce renfermant le Temple proprement dit, le Saint, où seul les prêtres peuvent entrer. Cette pièce que je croyais être le Temple n’est qu’un vestibule fermé entourant le Tabernacle par trois côtés. Je ne sais pas si mes explications sont claires, je ne suis pas architecte ni ingénieur. Marie offre le bébé, qui est éveillé et tourne ses petits yeux innocents tout autour et vers le prêtre, avec le regard étonné des enfants de quelques jours. Ce dernier le prend et le lève à bras tendus, visage vers le Temple, devant la sorte d’autel au-dessus des marches. La cérémonie est achevée. Le bébé est rendu à sa mère et le prêtre s’en va", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 32.4, vision du 01/02/1944). Marie croise son ancienne maîtresse Anne fille de Phanouel, elle lui confie son inquiétude sur la bâtardise de Jésus qui sera l’objet de moqueries en grandissant, Anne fille de Phanouel la rassure en disant que Yahvé veillera sur lui ("[Marie] serre passionnément son enfant sur son sein et, comme une âme altérée [par la crainte des malheurs qui arriveront à son enfant Jésus], boit les paroles d’Anne [fille de Phanouel] qui, femme comme elle, comprend ses souffrances et lui promet que l’Eternel les adoucira en lui communiquant une force surnaturelle", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 32.6, vision du 01/02/1944 ; les retrouvailles entre Marie et Anne de Phanouel sont aussi évoquées en Luc 2.36-38). Jésus et Marie ne rentrent pas à Nazareth, ils retournent à Bethléem (parce que Marie est encore trop faible et fatiguée pour accomplir le long trajet jusqu’à Nazareth ?), où ils s’installent près de l’auberge qui les a refusés, dans une maison appartenant à une nommée "Anne" mère de trois enfants. Ils reçoivent la visite de Zacharie le père de Jean-Baptiste, qui les incite à rester à Bethléem où il pourra les voir régulièrement, chaque fois qu’il se rendra à Hébron au sud où il habite et chaque fois qu’il se rendra au Temple de Jérusalem au nord où il officie. Mais Marie répond qu’elle souhaite retourner à Nazareth car Joseph y a rénové la maison où le petit Jésus pourra grandir librement, alors qu’à Bethléem ils n’ont aucune maison même si Joseph y trouve facilement du travail, et leur hôte Anne ne les hébergera pas éternellement. Connaissant les convictions messianiques de Marie, Zacharie espère la convaincre en lui rappelant que Jésus doit rester à Bethléem pour caler avec la prophétie de Michée ("Et toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira celui qui gouvernera Israël en mon nom, dont l’origine remonte aux temps anciens. Le Seigneur abandonnera son peuple, jusqu’au jour où la femme qui doit enfanter aura un fils. Alors les survivants rejoindront leurs frères d’Israël. Et lui, leur berger, les conduira fermement en manifestant la gloire du Seigneur son Dieu, son peuple vivra en sécurité car on reconnaîtra sa grandeur jusqu’aux extrémités de la terre", Michée 5.1-3), mais Marie rétorque en lui rappelant un autre passage du Tanakh annonçant que l’"élu de Yahvé sera appelé ‟nazaréen”" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 31.5, vision du 08/06/1944 ; ce passage est également invoqué chez Matthieu ["[Joseph] s’installa dans une cité appelée ‟Nazareth”. Ainsi s’accomplit la prophétie : ‟Il sera appelé « nazaréen »”", Matthieu 2.23], sans que les exégètes en trouvent la moindre trace dans le Tanakh, en fait Marie semble se référer à Juges 13.5 annonçant la naissance de Samson "qui sera [appelé] ‟nsr de Yahvé”" et "délivrera les Israélites des Philistins", elle rapproche par calembour le qualificatif "nsr/secoureur, protecteur" et le nom "Nazareth" dont nous avons vu dans notre paragraphe précédent qu’ils sont effectivement apparentés à "nazaréen", en sous-entendant que les adversaires des nazaréens aujourd’hui sont les Philistins d’hier). Joseph et Marie, et le petit Jésus, demeurent donc chez Anne de Bethléem. Alphée, frère de Joseph, soumis à la même obligation de recensement à Bethléem, vient les visiter aussi. Trois décennies plus tard, la deuxième année du ministère de Jésus, Marie fille de Cléophas expliquera à son fils Jude Thaddée que son mari Alphée n’a pas voulu se précipiter comme son frère Joseph, il s’est rendu à Bethléem après la fin de l’Encénie/Hanoukka, au mois de tevet, soit mi-décembre à mi-janvier dans le calendrier chrétien ("‟Et toi, mère [c’est Jude Thaddée qui s’adresse à sa mère Marie fille de Cléophas], pourquoi n’as-tu pas accompagné Marie [la mère de Jésus] ? Et père [Alphée], à quoi a-t-il pensé ? Vous deviez venir ici [à Bethléem] vous aussi. Pourquoi n’avons-nous pas voyagé tous ensemble ?”, demande sévèrement Jude Thaddée. ‟Ton père avait décidé de venir après l’Encénie. Il l’a dit à son frère. Mais Joseph ne voulait pas attendre”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 207.8, vision du 03/07/1945).


Le procès contre Alexandre et Aristobule est organisé à Bérytos/Beyrouth en -7 ("Quand la lettre [d’Octave Auguste] lui fut remise, Hérode se réjouit de sa rentrée en grâce [en fait cette rentrée en grâce est très relative : nous avons vu qu’Octave Auguste a retiré à Hérode l’Arabie nabatéenne, car il n’a plus confiance dans la capacité de ce dernier à la gouverner, n’étant plus capable de gouverner ses propres sentiments contre ses fils…] et des latitudes qui lui étaient laissées de juger ses fils. Dur dans l’infortune mais ni téméraire ni pressé à perdre ses fils, il se déchaîna dès que ses affaires s’améliorèrent et qu’il recouvrit une liberté complète. Il convoqua tous ceux qui lui semblèrent nécessaires au procès, dont Archéalos [de Cappadoce] fut écarté par inimitié ou par crainte que celui-ci contrariât sa volonté", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.358-360). D’emblée, en présentant les prédendues preuves de leur culpabilité avec une malhonnêteté outrancière, alternant la fureur aveugle à leur encontre et la menace à l’encontre de quiconque tente de lui expliquer qu’il sombre dans une fureur aveugle, Hérode réclame la mort de ses fils par lapidation ("Quand les légats furent arrivés à Bérytos [Beyrouth] avec tous les autres de diverses cités, [Hérode] conduisit ses fils (il ne voulait pas de leur présence au procès) dans un village appelé “Platané” près de la cité de Sidon, pour les faire comparaître si besoin. Il s’avança seul au milieu des cent cinquante participants qui siégeaient et il lança ses accusations, non pas sur un ton douloureux comme on aurait pu s’y attendre, mais sur un ton très différent de celui d’un père envers ses fils, violent, bafouillant dans sa démonstration, montrant des signes de fièvre et de férocité, ne laissant pas aux juges le soin d’examiner les preuves. Dans le réquisitoire indécent de ce père dressé contre ses enfants, des lettres furent lues qui ne contenaient aucun projet de complot, aucune pensée criminelle, où s’exprimaient seulement le désir de fuite et quelques reproches injurieux pour le roi à cause de sa malveillance. Après cette lecture, il cria encore plus fort, en grossissant les choses à l’excès afin de leur donner une apparence de complot, en jurant qu’il eût préféré être privé de la vie plutôt qu’entendre de tels propos. Il conclut en disant que la nature généreuse de César [Octave Auguste] lui avaient donné la liberté de décider, que les lois ancestrales ordonnaient que, quand des parents posent la main sur la tête de leurs enfants après les avoir accusés, les assistants doivent lapider les condamnés jusqu’à la mort, mais que, disposé à procéder ainsi dans le respect des ancêtres et le bien du royaume, il attendait néanmoins leur verdict : il les avait convoqués moins pour débattre de la culpabilité évidente de ses fils, que pour partager son indignation, car personne, étranger ou non, ne pouvait accepter un tel complot", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.361-366). Les deux Romains qu’Octave Auguste lui a imposés sont partagés. Caius Sentius Saturninus implore la clémence, tandis que Volumnius approuve Hérode ("[Caius Sentius] Saturninus, ancien consul [en -19] de rang élevé, donna son avis en premier : très modéré, il déclara que les fils d’Hérode étaient coupables mais ne méritaient pas la mort, que lui-même avait des enfants et jugeait cette peine trop grave, peu importe la souffrance d’Hérode. Les trois fils de [Caius Sentius] Saturninus, qui l’avaient suivi comme légats, approuvèrent. A l’opposé, Volumnius dit qu’on devait punir de mort des hommes qui avaient outragé leur père de façon si impie. La majorité des autres juges opinèrent dans le même sens, de sorte que la condamnation à mort des jeunes gens parût vite scellée", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.368-369). Les débats s’enlisent. Hérode se rend à Tyr où réside son conseiller Nicolas de Damas qui est revenu de Rome, pour lui demander son avis. Nicolas de Damas prône l’attente : puisque ni la culpabilité ni l’innocence des accusés n’est établie, mieux vaux les garder en prison en espérant que l’avenir apportera des éléments portant d’un côté ou de l’autre, leur exécution immédiate nuirait au roi, aux yeux d’Israël et de Rome elle signifierait qu’Hérode agit selon son ressenti et non pas selon la justice, et qu’il est devenu un danger pour son peuple autant que pour la stabilité de l’Empire romain au Levant ("Hérode se rendit à Tyr pour y rencontrer Nicolas [de Damas] revenu de Rome. Il lui rapporta les événements de Bérytos [Beyrouth] puis l’interrogea sur la position de ses amis à Rome au sujet de ses fils. Nicolas [de Damas] répondit : “Leurs desseins contre toi paraissent impies, certes, mais contente-toi de les emprisonner et de les garder dans les fers : si plus tard tu veux les châtier tu auras suivi ta raison et non pas ta colère, si au contraire tu veux les délivrer tu auras gardé le moyen de remédier à ton malheur. Tel est l’avis de la plupart de tes amis à Rome”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.370-372). Un vieux soldat nommé "Tiron", célébrité locale appréciée des Tyriens, fend la foule pour dire ouvertement que les querelles auliques ont créé un climat malsain dans le royaume d’Israël, chaque habitant épie son voisin et, si celui-ci ose discuter les ordres d’Hérode ou seulement émettre la moindre interrogation, le dénonce aussitôt comme traître à la patrie et terroriste pour éviter d’être accusé lui-même de complicité avec un traître à la patrie et avec un terroriste ("Un vieux soldat nommé “Tiron”, dont le fils avait le même âge qu’Alexandre avec lequel il était lié, exprima ouvertement ce que beaucoup renfermaient au fond du cœur. Habitué à crier à la foule, il déclara que la vérité était connue, que la justice était bannie, que les mensonges et la perversité triomphaient, qu’un sombre nuage enveloppait tellement la situation que les plus grands malheurs humains ne frappaient plus les yeux des égarés. Cette attitude et ce langage dangereux émurent tout le monde, on trouva qu’il se conduisait en homme dans la circonstance. Tous écoutèrent Tiron dire ce qu’ils voulaient dire eux-même, chacun demeura silencieux pour préserver sa sécurité mais approuva sa liberté de parole, et prit sa défense en prévision du malheur qu’il se créait", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.375-378). Tiron ose harponner Hérode pour le mettre en garde : il lui conseille de s’apaiser avec Alexandre et Aristobule "sinon le peuple d’Israël les prendra en pitié contre toi" ("Tiron s’introduisit de force jusqu’au roi, lui demanda hardiment un entretien privé, qu’il obtint. “Roi, dit-il, je ne peux pas supporter plus longtemps pareille peine, je préfère risquer sécurité pour t’adresser des paroles franches, qui te seront nécessaires et bénéfiques si tu acceptes de les entendre. Ta raison est-elle égarée ? Ton âme s’est-elle exilée ? Où est ta sagesse qui t’a apporté tant de grandes réussites ? N’as-tu plus ni amis ni parents ? Car je ne considère ni parent ni amis, même s’ils sont toujours vivants, des gens qui laissent s’accomplir une telle abomination dans un royaume jadis heureux. Ne vois-tu pas les faits ? Une épouse de sang royal [Mariamné] t’a donné deux jeunes gens [Alexandre et Aristobule] éminents par toutes les vertus, et tu veux les tuer pour confier ta vieillesse à un fils [Antipatros] trompant tous les espoirs, et à ses proches dont tu as déclaré souvent qu’ils méritent la mort ? Ne comprends-tu pas que ton peuple voit ton erreur et la désapprouve en silence, que toute l’armée et ses chefs sont pleins de pitié pour les infortunés et de haine contre les auteurs de leurs maux ?”", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.379-383). Hérode reçoit ce propos de la pire des manières : au lieu d’y voir un appel à la raison, il y voit la preuve qu’une grande partie du peuple d’Israël est contre lui, la justification de la condamnation à mort de ses deux fils qui attisent ce soulèvement général, la légitimité de la poursuite des campagnes de délation, des enquêtes, des tortures, des arrestations, des exécutions. Il ordonne l’emprisonnement immédiat de Tiron et de son fils ("Le roi écouta avec attention au début, mais il fut naturellement aigri quand Tiron parla franchement de la tragédie et dénonça ses proches. Celui-ci s’emporta peu à peu avec sa spontanéité de soldat, et son inexpérience le perdit : Hérode s’emporta aussi, se croyant insulté plutôt que conseillé, et lorsque Tiron évoqua la position des soldats et l’irritation de leurs chefs il ordonna qu’il fût enchaîné et emprisonné avec tous ceux qu’il avait nommés", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.384-386). Il est conforté dans son délire quand son barbier, croyant s’attirer ses faveurs, lui dit que Tiron a essayé de le soudoyer pour lui trancher la gorge lors d’une séance de rasage. Hérode le remercie pour ce témoignage… en l’emprisonnant avec Tiron ("Un barbier royal nommé “Tryphon” se présenta pour dire que Tiron lui avait demandé de trancher la gorge du roi pendant une séance de rasage, et lui avait promis en retour une promotion auprès d’Alexandre et une récompense importante. Aussitôt le roi ordonna que Tiron, son fils et le barbier fussent mis à la torture", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.387-388). Devenu fou furieux, il accuse tout le monde, et envoie à la mort Tiron, le fils de Tiron, le barbier, ainsi que d’autres suspects. Lassé des tergiversations qui durent et enlisent le procès, il égorge ses fils Alexandre et Aristobule ("Jusqu’alors Hérode avait hésité à tuer ses enfants, désormais il ne doutait plus. Rejetant tout appel à la raison, il ne pensa plus qu’à exécuter au plus vite sa décision. Il amena devant le peuple rassemblé les trois cents officiers inculpés, Tiron, son fils, le barbier qui les avait dénoncés, et il les accusa tous. Le peuple les massacra en leur jetant tout ce qui se présentait sous sa main. Alexandre et Aristobule furent conduits à Sébasté [Samarie] et étranglés sur ordre de leur père, leurs corps furent portés de nuit à l’Alexandreion [à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Samarie/Sébasté] où étaient ensevelis leur grand-père maternel [Alexandre II, père de Mariamné] et la plupart de leurs aïeux", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVI.392-394). Il renvoie Glaphyra, devenue veuve d’Alexandre, à son père Archéalos de Cappadoce ("Hérode renvoya à son père [Glaphyra] la fille du roi Archélaos, ex-épouse d’Alexandre, en remboursant sa dot sur ses propres biens pour éviter toute contestation", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.11). Et il fabrique des nouveaux mariages sans aucune considération pour les personnes impliquées. Bérénice, fille de Salomé et désormais veuve d’Aristobule, est remariée de force à Theudion le frère de Doris mère d’Antipatros ("Sa fille [à Salomé, c’est-à-dire Bérénice], ex-épouse d’Aristobule, fut remariée à [Theudion] l’oncle maternel d’Antipatros, par les calculs et les manœuvres de ce dernier", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.9 ; Antipatros devient ainsi le neveu de sa propre cousine !). Les enfants de Glyphora et de Bérénice sont arrachés à leur mère et mariés de même. Alexandre le Jeune, fils de Glyphora et Alexandre, épouse la fille de Phéroras (qui devient ainsi le beau-père de son propre petit-neveu !). Hérode de Chalcis, fils de Bérénice et Aristobule, épouse la fille d’Antipatros (qui devient ainsi le beau-père de son propre neveu !). Hérodiade, fille de Bérénice et Aristobule, épouse Hérode-Boethos le fils d’Hérode (qui devient ainsi le beau-père de sa propre petite-fille !). Hérode croit de cette façon que son héritage restera dans sa famille, en réalité il provoque la naissance de tarés congénitaux qui multiplieront les conflits successoraux au sein de sa famille ("Hérode élevait personnellement avec beaucoup de soin les enfants de ses fils. Alexandre avait eu deux garçons [Alexandre le Jeune et Hérode-Tigrane V] de Glaphyra, et Aristobule avait eu trois garçons [Hérode de Chalcis, Aristobule le Jeune et Hérode-Agrippa] et deux filles [Hérodiade et Mariamné] de Bérénice fille de Salomé. Un jour, après avoir placé ces enfants à ses côtés et déploré le sort de ses fils, il souhaita publiquement qu’ils ne connussent pas les mêmes malheurs et qu’embellis par la vertu et la justice ils fussent reconnaissants des soins qu’il leur donnait. Il promit en mariage, dès qu’ils auraient l’âge requis, [Alexandre le Jeune] le fils aîné d’Alexandre à la fille de Phéroras, [Hérode de Chalcis] le fils aîné d’Aristobule à la fille d’Antipatros, [Mariamné] la première fille d’Aristobule au fils d’Antipatros, et [Hérodiade] la seconde fille à Hérode[-Boethos] son propre fils qu’il avait eu de [Mariamné-Boethos] la fille du Grand Prêtre [Simon-Boethos]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.12-14 ; "Hérodiade épousa Hérode[-Boethos], qu’Hérode le Grand avait eu de Mariamné[-Boethos] la fille du Grand Prêtre Simon[-Boethos], eut une fille : Salomé", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.136 ; une substitution de dernière minute a lieu entre Alexandre le Jeune et son oncle Antipatros : "Hérode céda aux instances d’Antipatros et changea d’avis en lui cédant finalement [Mariamné] la fille d’Aristobule, tandis que le fils d’Antipatros épouserait celle de Phéroras", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.18). Il contraint pareillement sa sœur Salomé, sous la menace à peine voilée de subir le même sort qu’Alexandre et Aristobule si elle n’obtempère pas, à se remarier avec un conseiller de la Cour, pour qu’elle oublie définitivement l’Arabe nabatéen Syllaios qui l’a courtisée naguère ("Salomé avait désiré s’unir à l’Arabe Syllaios dont elle était passionnément amoureuse, mais Hérode la contraignit d’épouser Alexas. Il fut aidé par l’Impératrice Julia [Livie], qui persuada Salomé de ne pas provoquer l’hostilité du roi en refusant ce mariage, car Hérode avait juré de retirer toute affection à Salomé si elle n’acceptait pas Alexas. Elle suivit l’avis de Julia [Livie] parce qu’elle était la femme de César [Octave Auguste] et parce qu’elle l’avait toujours bien conseillée", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.1-5). Et, de même qu’il a verrouillé ses relations avec la Cappadoce en renvoyant Glaphyra à son père, Hérode vérouille ses relations avec la Nabatène en accusant Syllaios, revenu au Levant après ses manigances ratées à Rome, d’avoir à nouveau tenté de le tuer via un garde du corps corrompu ("Hérode avait un garde du corps appelé “Corinthos”, en qui il avait la plus entière confiance. Syllaios chercha à le décider à tuer le roi contre une forte somme, et l’autre y consentit. Fabatus, ayant appris cela de la bouche même de Syllaios, informa le roi. Celui-ci arrêta et tortura Corinthos, qui avoua tout. Il saisit également deux Arabes dénoncés par Corinthos, l’un chef de tribu, l’autre ami de Syllaios. Eux aussi furent torturés, ils reconnurent avoir été missionnés pour exhorter Corinthos à passer à l’acte, à l’aider si besoin. Hérode rapporta le complot à [Caius Sentius] Saturninus, qui les transféra à Rome", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.55-57), et il envoie un aventurier juif nommé "Zamaris de Babylone" fonder la cité de Bathyra (qui a conservé son nom sous la forme "Bassir" à une cinquantaine de kilomètres au sud de Damas en Syrie, 33°03'40"N 36°14'01"E) en Batanée voisine de la Trachonitide, et la peupler avec ses cinq cents compagnons armés pour contenir tout nouveau soulèvement de nomades locaux ("Voulant être tranquille en Trachonitide, le roi décida de créer localement une grande ville peuplée de juifs. Ainsi le territoire servirait de garde-frontière protégeant son propre territoire, et de tête-de-pont pour ravager celui de ses ennemis. Il apprit qu’un juif de Babylone [Zamaris] avec cinq cents cavaliers sachant tirer de l’arc à cheval, et environ cent de leurs proches, avaient traversé l’Euphrate et stationnaient à Daphné près d’Antioche, que [Caius Sentius] Saturninus le gouverneur de Syrie leur avait cédé. Il convoqua ce chef et tous ceux qui le suivaient, et promit de leur donner des terres dans la toparchie de Batanée voisine de la Trachonitide. Il voulait faire de cet établissement un rempart. Il les dispensa d’impôts et de toutes taxes puisque la terre qu’il leur donnait était en friche. Décidé par ces promesses, le Babylonien se rendit sur les lieux, occupa le territoire, y éleva des murs et nomma le village “Bathyra”. Il servit effectivement de bouclier contre les brigandages des gens de Trachonitide, à la fois aux autochtones et aux juifs en provenance de Babylone venant sacrifier à Jérusalem. Beaucoup d’étrangers respectant les usages juifs le rejoignirent. L’endroit devint très peuplé car il offrait la sécurité et l’exemption complète d’impôts", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.23-27). On devine que Syllaios est arrêté peu après dans on-ne-sait-quelle circonstance, car on le retrouvera plus tard enchaîné, emmené à Rome par Antipatros.


L’apôtre Matthieu devenu évangéliste dit qu’à une date indéterminée "après la naissance [de Jésus]", des "Mages/M£goi" sont arrivés à Jérusalem en provenance d’on-ne-sait-où en orient ("Jésus naquit à Bethléem en Judée sous le règne d’Hérode. Après sa naissance, des Mages vinrent d’orient à Jérusalem", Matthieu 2.1). Cet événement a-t-il lieu le soir même de la naissance, comme le suggèrent la majorité des crèches de Noël modernes montrant ces Mages autour du berceau de Jésus, entre l’âne et le bœuf, parmi les bergers agenouillés devant Marie et Joseph ? ou a-t-il lieu deux semaines plus tard, comme l’affirme le calendrier chrétien qui le date le 6 janvier, peu après la naissance fixée le 25 décembre ? ou a-t-il lieu un mois plus tard, ou un an plus tard, ou davantage ? Par ailleurs, comment se nomment ces Mages ? Et d’où viennent-il en orient ? Et combien sont-ils ? Matthieu ne renseigne pas sur tous ces points. Les Mages interrogent les habitants de Jérusalem : ils ont vu une étoile en orient, qui selon eux annonce la naissance du Mashiah/Messie, l’envoyé de Yahvé qui doit relever Israël, et ils le cherchent. La nouvelle de leur venue et de leurs investigations se répand dans la ville, et parvient aux oreilles d’Hérode ("[Les Mages] demandaient : ‟Où est le nouveau-né, le roi des juifs ? Nous avons vu son étoile en orient, et nous sommes venus l’adorer”. Informé, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui", Matthieu 2.2-3) qui convoque immédiatement des savants juifs : "Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Le Messie censé me remplacer doit naître dans un endroit précis ? Où donc ?". Les savants juifs lui répondent qu’effectivement le prophète Michée annonce la naissance du Mashiah/Messie à Bethléem ("[Hérode] rassembla tous les prêtres et les scribes du peuple et leur demanda où le Messie ["CristÒj"] devait naître. Ils répondirent : ‟A Bethléem en Judée, selon l’écrit du prophète : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la moins hégémonique des cités judéennes car de toi sortira un hégémon qui conduira mon peuple d’Israël » [Michée 5.1]", Matthieu 2.4-6). Aussitôt Hérode invite les Mages dans son palais en catimini, il les encourage à chercher le Mashiah/Messie nouveau-né dans Bethléem et leur ordonne de le prévenir quand ils l’auront trouvé, car, prétend-il, "il veut l’adorer avec eux" ("Alors Hérode convoqua secrètement les Mages pour savoir à quelle date l’étoile était apparue. Puis il les envoya vers Bethléem en leur disant : ‟Allez vous renseigner sur ce nouveau-né, et informez-moi quand vous l’aurez trouvé, afin que je l’adore moi aussi”", Matthieu 2.7-8). Les Mages se rendent à Bethléem, et soudain l’étoile réapparaît au-dessus d’une maison ("Ayant reçu ces instructions du roi, [les Mages] partirent. Ils revirent alors l’étoile qu’ils avaient observée en orient. Elle avança devant eux, jusqu’au dessus du lieu où était le nouveau-né. Elle s’y arrêta", Matthieu 2.9). Ils entrent dans la maison, voient Joseph, Marie, et leur fils Jésus qu’ils prennent pour le Mashiah/Messie, auquel ils offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe ("Ils entrèrent dans la maison et virent l’enfant avec sa mère Marie. Ils se prosternèrent et l’adorèrent. Puis ils ouvrirent leurs bagages et lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe", Matthieu 2.11). Matthieu dit que, dissuadés "par un rêve divin" ("crhmatisqšntej") de retourner vers Hérode à Jérusalem, ils fuient Bethléem par un chemin dérobé et repartent vers l’orient sans attendre. Derrière ce "rêve divin" se cachent Joseph et Marie et des habitants de Bethléem et de Jérusalem qui les ont renseignés sur Hérode, sur sa dérive sanglante contre ses fils Alexandre et Aristobule, contre les autres membres de sa famille qu’il soupçonne de vouloir le renverser, contre les Israélites qu’il accuse de complicité et dresse l’un contre l’autre : les Mages ont compris qu’Hérode ne veut pas "adorer" le nouveau-né comme il leur a promis, mais l’assassiner, pour garder le pouvoir, et pour tuer dans l’œuf tout espoir de soulèvement populaire au nom de ce nouveau-né reconnu comme le Mashiah/Messie ("Par un rêve divin [les Mages] furent dissuadés de retourner auprès d’Hérode, ils prirent donc un autre chemin et retournèrent dans leur pays", Matthieu 2.12). Telle est la version de Matthieu au Ier siècle. Tertullien au tournant des IIème et IIIème siècles, s’appuyant sur Isaïe III ("Des nations marchent à ta lumière, des rois sont attirés par l’éclat de tes rayons", Isaïe III 60.3) et sur le Psaume 72 ("Les rois de Tarsis et des îles lointaines lui enverront des offrandes, les rois de Séba et de Saba lui livreront un tribut. Tous les rois se prosterneront devant lui, toutes les nations le serviront", Psaume 72 10.11), transforme ces "Mages" en "rois Mages" ("David entrevoyait l’honneur rendu à son Dieu quand il disait : ‟L’or de l’Arabie lui sera donné” et : ‟Les rois d’Arabie et de Saba déposeront leurs offrandes à ses pieds”. En effet les Mages gouvernaient l’orient comme des rois, et Damas dépendait de l’Arabie avant d’être intégrée à la Syro-Phénicie distincte de la Syrie", Tertullien, Contre les juifs IX.12 ; Tertullien recopiera ce passage dans son Contre Marcion III.13). Dans la première moitié du IIIème siècle, Origène (Homélies sur la Genèse XIV.3) commente longuement le chapitre 26 versets 26-31 de la Genèse où Jacob reçoit la visite d’Abimélek, Ochozath et Phikol, qui le reconnaissent comme le protégé de Yahvé, il établit un parallèle entre ces trois personnages anciens et les "rois Mages" venus reconnaître le Messie selon Matthieu 2.1-12, ce triple parallèle est déduit par les trois présents offerts (or, encens et myrrhe : chacun des Mages est porteur d’un présent). Au VIème siècle, un texte apocryphe en syriaque apporte un nouveau développement sur la naissance de Jésus, il sera traduit en arménien au siècle suivant (par l’érudit chrétien arménien Anania de Shirak ?) et traversera les siècles sous cette forme, d’où son titre commode Evangile arménien de l’enfance (la version originale syriaque n’a pas survécu) : c’est le plus ancien texte connu - texte médiocre qui brode beaucoup sur le récit de Matthieu, qui notamment entoure les Mages d’une cavalerie d’escorte aussi gigantesque que fantaisiste - à nommer les "rois Mages", et à donner leur nationalité, soit "Melchior roi des Perses", "Gaspar roi des Indiens" et "Balthazar roi des Arabes" ("Joseph et Marie demeurèrent avec l’enfant dans la grotte, en cachette, sans se montrer. Mais après trois jours, le 23 tevet, soit le 9 janvier, les Mages ayant quitté l’orient neuf mois plus tôt arrivèrent à la cité de Jérusalem avec une armée nombreuse. Ces Mages rois étaient aussi trois frères. Le premier était Melchior roi des Perses, le deuxième était Gaspar roi des Indiens, le troisième était Balthasar roi des Arabes. Douze généraux commandaient leur armée. Douze mille cavaliers les accompagnaient, quatre mille pour chaque royaume", Evangile arménien de l’enfance 11.1). A la même époque, dans la seconde moitié du VIème siècle, à Ravenne, dans la basilique Sant’Apollinare Nuovo, une mosaïque est réalisée qui montre les trois "rois Mages" marchant de gauche à droite avec leur nom et des traits distinctifs : le premier à droite est Melchior avec une barbe blanche et des longs cheveux blancs fins qui porte l’or, le deuxième au milieu est Gaspar imberbe aux cheveux bruns courts et au visage juvénile qui porte l’encens, le troisième à gauche est Balthasar à la barbe et cheveux noirs crépus et à la peau basanée qui porte la myrrhe. C’est une révolution artistique car jusqu’alors les trois Mages étaient représentés de façon indistincte (par exemple au IVème siècle sur le sarcophage conservé dans la petite église San Pietro Ispano à Boville Ernica près de Frosinone en Italie, ou sur le sarcophage d’Adelfia conservé au musée archéologique de Syracuse en Italie, ou sur le sarcophage en provenance du cimetière Sainte-Agnès de Rome conservé au musée Pio Cristiano au Vatican sous la référence 31459). "Melchior" est fondé sur l’étymon sémitique "mlk" marquant la sainteté, qu’on retrouve dans "Melkart" le dieu tutélaire de Tyr et dans le nom "Hamilcar" porté par plusieurs dignitaires de Carthage la colonie de Tyr, cela sous-entend que Melchior appartient au monde phénicien (et non pas au monde perse comme le dit l’Evangile arménien de l’enfance), riche par son commerce maritime, et raccorde avec l’image de l’or. "Gaspar" est fondé sur le mot "gaza" d’origine incertaine signifiant "trésor, butin" (utilisé notamment dans les textes égyptiens de l’ère mycénienne sous la forme "qdwd" pour désigner le camp de survivants hyksos aménagé entre la Palestine et le Sinaï, qui a conservé son nom "Gaza" jusqu’à aujourd’hui ; "gaza" est-il un qualificatif égyptien appliqué négativement aux vaincus hyksos ? ou un qualificatif sémitique que les vaincus hyksos se sont appliqué positivement à eux-mêmes ?), suivi d’un suffixe signifiant certainement "porter", on trouve en effet dans Esdras 1.8 un Mithridate "gzbr" chargé par Cyrus II de donner des objets précieux à Sheshbazzar avant son départ vers Jérusalem ("gzbr" est adapté phonétiquement en "gasbar/gasbar" en grec dans la Septante, sans explication), dans le contexte le "gzbr" Mithridate est donc le "trésorier" ou littéralement le "porteur des trésors/gaza" de Cyrus II, cela sous-entend que Gaspar - avatar de "gzbr/gasbar" - appartient au monde perse (et non pas au monde indien comme le dit l’Evangile arménien de l’enfance), et raccorde avec l’image de l’encens produit à partir d’arbustes boswellia qui poussent dans le golfe Arabo-persique. "Balthasar" est un nom assurément sémitique ("Bel-sarri-usur" en babylonien, soit "le dieu/baal sauve le roi" en français), porté par le fils de Nabonide le dernier roi sémitique de Babylone qui a dominé le sud du Croissant Fertile - Nabonide a longtemps séjourné dans la cité arabe de Tayma - avant d’être renversé par le Perse Cyrus II en -539, cela sous-entend que Balthasar appartient au monde mésopotamien et arabe comme le dit l’Evangile arménien de l’enfance, et raccorde avec l’image de la myrrhe dont l’Arabie Heureuse/Yémen a le quasi monopole durant l’Antiquité (contre tout fondement historique, archéologique, littéraire et artistique, le Moyen-Oriental basané Balthasar deviendra un Africain noir dans l’iconographie occidentale à partir de la Renaissance, puis une icone de l’Afrique subsaharienne dans l’Occident dégénéré à partir de mai 1968). A la Renaissance, quand les Européens occidentaux ont commencé à contester l’autorité de l’Eglise, le récit de Matthieu est devenu un objet de spéculations, l’étoile à l’origine du voyage des Mages a particulièrement attiré l’attention. Trois attitudes sont possibles face à ce récit. D’abord celle du croyant, qui dit que cette étoile a été créée par Dieu qui peut tout. Ensuite celle du mécréant, qui dit que le récit de Matthieu est une fabrication ne reposant sur rien. Enfin celle du lecteur moyen, ni intégriste du tout ni intégriste du rien, qui se contente de poser des hypothèses ouvertes, qui se dit en l’occurrence que Matthieu est un contemporain de Jésus évoquant peut-être un événement réel insignifiant à l’échelle de l’univers mais signifiant à l’échelle humaine, une comète, ou une nova, ou une conjonction de planètes. La première hypothèse, celle de la comète, soutenue par le peintre Giotto dans sa représentation des Mages sur un mur de la chapelle Scrovegni à Padoue en Italie en 1303 inspirée par le passage de la comète de Halley en 1301, a été rapidement écartée, d’abord parce qu’elle ne correspond pas à la description de Matthieu (une comète se distingue nettement d’une étoile par sa chevelure et sa queue), ensuite parce qu’elle est invérifiable (chaque comète a sa propre orbite, étalée pour les unes sur quelques années ou dizaines d’années, pour les autres sur plusieurs centaines ou milliers d’années, autrement dit une comète a pu passer dans le ciel de Judée à la fin du Ier siècle av. J.-C. dont le cycle orbital est toujours en cours deux mille ans plus tard, n’apparaissant dans aucun répertoire astronomique). Les deuxième et troisième hypothèses en revanche ont connu un grand succès depuis le début du XVIIème siècle. A cette époque, le célèbre astronome allemand Johannes Kepler officie à Prague au service de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg (il occupe ce poste depuis la mort en 1601 de l’astronome danois Tycho Brahe, qui l’a appelé auprès de lui comme assistant en 1600). En 1603, il observe une conjonction des planètes Jupiter, Saturne et Mercure dans le ciel nocturne, bien visibles car elles sont éclairées par le Soleil. L’année suivante, en 1604, il observe une nova (le mot latin "nova" désigne une étoile "nouvelle" par rapport aux étoiles connues, il a été inventé par Tycho Brahe pour désigner une autre étoile apparue soudainement en 1572) dans la constellation Ophiuchos/Serpentaire entre les constellations du Scorpion et du Sagittaire, la nova reste visible pendant une année avant de s’éteindre. L’homme de la rue s’inquiète, il y voit l’annonce d’un événement important comme dans l’Antiquité. Kepler au contraire n’y voit qu’un phénomène mécanique céleste et cherche à l’expliquer rationnellement. L’historicisation de Jésus est à la mode : en 1605, l’historien polonais Laurentius Suslyga soutient sa thèse de doctorat Hypothèses sur l’année de naissance et de mort du Seigneur/Theoremata de anno ortus et mortis Domini à l’université de Graz en Autriche, où Kepler a enseigné les mathématiques de 1594 à 1600. Suslyga a remarqué que, selon Flavius Josèphe (Antiquités juives XVIII.28 et Guerre des juifs II.168), Philippe le Tétrarque fils et successeur d’Hérode en Gaulanitide/Golan rebaptise la cité de Bethsaïde en "Julia", or Julia est exilée par son père Octave Auguste en -2 (nous verrons cela dans notre prochain alinéa), donc l’acte de Philippe le Tétrarque date d’avant -2, donc Hérode est mort avant -2, donc Jésus n’est pas né le premier jour de janvier de l’an 1 - ou le 25 décembre de l’an -1 - mais on-ne-sait quand avant -2 (en fait Flavius Josèphe a confondu Julia la fille d’Octave Auguste avec son homonyme Livie "Julia" épouse d’Octave Auguste morte en 29, induisant Suslyga en erreur, mais peu importe : Suslyga est le premier à remettre en cause officiellement, dans un cadre universitaire, le calendrier chrétien instauré au VIème siècle par Denys le Petit). Kepler surfe sur cette vague historicisante. Il écrit De la nova dans le pied du Serpentaire/De stella nova in pede Serpentarii en 1606, où il suppose (à tort) un lien causal entre la conjonction de planètes de 1603 et la nova de 1604, et émet l’hypothèse que le même phénomène s’est produit à l’époque de la naissance de Jésus : les Mages auraient observé une conjonction de planètes, puis une nova coïncidant avec la naissance de Jésus, donc en retrouvant la conjonction planétaire en question on peut retrouver la date de naissance de Jésus. Après des années de calcul, il publie De la vraie année où le fils éternel de Dieu a pris nature humaine dans le ventre de la bienheureuse Vierge Marie/De vero anno quo aeternus Dei filius humanam naturam in utero benedictae Virginis Mariae assumpsit en 1613, où il explique que plusieurs conjonctions remarquables de Jupiter, Saturne et la Lune ont eu lieu en -7, la première au printemps, la deuxième au début de l’automne, la troisième à la fin de l’automne, dans la constellation des Poissons, donc Jésus est né en -7. Disons franchement que ces spéculations astronomiques mènent à une impasse. D’abord parce que des conjonctions planétaires ont lieu chaque année, les astronomes modernes et les simulations informatiques en constatent entre Uranus, Saturne et Vénus en -9, entre Jupiter, Saturne et Mars en -8, entre Jupiter, Saturne et la Lune en -6 : pourquoi donc sélectionner l’une des trois conjonctions de -7, plutôt que celle de -9 ou -8 ou -6 ? Ensuite parce que l’étoile que les Mages voient en orient n’est certainement pas la même que celle qu’ils voient à Bethléem. Matthieu dit qu’Hérode a demandé aux Mages "à quelle date l’étoile [leur] était apparue" en orient (Matthieu 2.7 précité). Quand il apprend que les Mages se sont enfuis, Hérode entre dans une fureur noire et décrète l’exécution de tous les enfants de Bethléem de moins de deux ans, "correspondant à la période que les Mages lui avaient indiquée" (Matthieu 2.16), environ deux ans se sont donc écoulés entre l’apparition de la première étoile en orient et l’apparition de la seconde étoile à Bethléem, la naissance de Jésus ne coïncide pas avec l’une ou l’autre étoile, elle se situe entre les deux, dans un ambitus de deux ans : si la seconde étoile correpondant à la venue des Mages à Bethléem date de -7, la première étoile date de -9, comment savoir alors si Jésus est né en -7 ou -8 ou -9 ? Convenons que la recherche de la mystérieuse étoile dite "du Berger" par la tradition chrétienne n’est d’aucune utilité pour retrouver la date de naissance de Jésus, car cette étoile peut renvoyer à n’importe quel phénomène céleste de -8 ou - 7 ou -6 ou -5 ou avant ou après, gonflé pour des raisons théologiques par les chrétiens, peut-être par Jésus lui-même, peut-être aussi par sa mère Marie. Nous devons laisser de côté ce sujet de l’étoile, qui ne mène à rien, et nous intéresser aux Mages, qui est un sujet beaucoup plus signifiant. Les Mages ne sont pas des "rois", comme les chrétiens le répètent depuis Tertullien, mais les membres d’une tribu mède (selon Hérodote I.101) jouissant du monopole sacerdotal sur les augures astrologiques. Quand le Perse Cyrus II a soumis les Mèdes au VIème siècle av. J.-C., les Mages ont conservé leur monopole sacerdotal ("Sans Mage, [les Perses] n’ont pas le droit de faire de sacrifices", Hérodote, Histoire I.132). Et quand le Grec Alexandre le Grand a soumis les Perses au IVème siècle av. J.-C., les Mages ont encore conservé leur monopole sacerdotal ("Alexandre conféra avec les Mages, les consulta sur la restauration des temples, et sacrifia à Bélos [Marduk] d’après leurs conseils", Arrien, Anabase d’Alexandre, III, 16.5). La présence de Mages dans le royaume hellénistique d’Israël au Ier siècle avant J.-C. pour y observer un phénomène céleste est parfaitement plausible, même si au cours des siècles on admet que leur sang n’est pas demeuré exclusivement mède mais s’est mélangé à celui des Perses puis à celui des tous les peuples circulant dans le monde hellénisé. L’assyriologue étatsunien Abraham Sachs publie en 1955 une anthologie de référence Late babylonian astronomical and related texts ou "LBAT" dans le petit monde des assyriologues, compilation de traductions de tablettes babyloniennes réalisées par l’assyriologue allemand Johann Nepomuk Strassmaier et par l’assyriologue anglais Theophilus Pinches au tournant des XIXème et XXème siècles, incluant les documents LBAT 1193 (correspondant à la tablette BM34614 conservée au British Museum de Londres en Angleterre) et LBAT 1196 (correspondant aux tablettes VAT 290 et VAT 1836 conservées au Vorderasiatisches Museum de Berlin en Allemagne). Ces deux textes contenant des calculs astronomiques sont l’objet d’une étude détaillée par le même Abraham Sachs et son jeune collègue assyriologue anglais Christopher Walker, qui donnent leurs conclusions dans l’article Le point de vue de Kepler sur l’étoile de Bethléem et l’almanach babylonien de -7/-6/Kepler’s view of the star of Bethlehem and the babylonian almanac for 7/6 BC publié en 1984 dans le numéro 46 de la revue IRAQ de l’université de Cambridge en Angleterre, ils annoncent une éclipse lunaire pour le 13 avril -7, une éclipse de Soleil pour le 29 avril -7, une autre éclipse de Soleil pour le 23 septembre -7, une autre éclipse de Lune pour le 4 avril -6, et encore une éclipse de Soleil pour le 18 avril -6, ils décrivent aussi les orbites de Jupiter et de Saturne impliquant trois conjonctions, Sachs et Walter en déduisent que ces singularités astronomiques ont pu justifier le voyage d’un groupe de Mages vers l’ouest afin de les observer au plus près. Les richesses transportées par ces Mages, quant à elles, regardées ultérieurement par les chrétiens comme des dons exceptionnels et prédestinés au Mashiah/Messie Jésus, ne sont que des offrandes ordinaires, courantes, banales, que les prêtres vouent à leurs dieux durant l’Antiquité, toutes religions confondues : par exemple l’inscription 214 du répertoire Orientis Graeci Inscriptiones Selectae ou "OGIS" dans le petit monde des hellénistes donne la liste des dons versés "sous le stéphanéphore Poséidippos", soit en -288/-287 (les stéphanéphores sont les magistrats éponymes de Milet, équivalents des archontes éponymes à Athènes et des éphores éponymes à Sparte, leur liste apparaît dans l’inscription 322 de la troisième édition du répertoire Syllogue Inscriptionum Graecarum ou "SIG" dans le petit monde des hellénistes, permettant des recoupements avec des événements historiques et l’établissement des dates) par le roi Séleucos Ier au temple d’Apollon à Didyme près de Milet en Anatolie, entre autres des vases en or décrits aux lignes 30-53, et dix talents d’encens ("l…banÒj") et un talent de myrrhe ("smÚrna") selon les lignes 58-59. Maria Valtorta rejoint Matthieu en découplant la naissance de Jésus et la visite des Mages. Elle dit que la visite des Mages, qui sont trois comme chez Origène, a lieu non pas à l’endroit de la naissance mais dans la maison d’Anne hôte de Joseph et Marie, non pas au moment de la naissance de Jésus mais quand il a "entre neuf mois et un an" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 34.6, vision du 28/02/1944), en A+1, entre -7 et -4 selon notre chronologie relative, avec une préférence pour -7 si on admet toujours que le recensement est celui d’Octave Auguste en -8. La troisième année du ministère, lors d’une discussion avec Judas, Jésus expliquera incidemment que les Mages ont compris la nature sanguinaire d’Hérode dès qu’il les a convoqués, dès qu’ils l’ont vu dans son palais, et non pas plus tard à Bethléem comme le dit Matthieu 2.12 précité, ils sont restés un temps à se demander quoi faire près de la fontaine En-Rogel à côté du jardin royal (au sud-est de la ville de Jérusalem, 31°46'03"N 35°14'05"E ; cette localisation est confirmée par Flavius Josèphe, Antiquités juives, IX, 10.4, qui évoque un glissement de terrain ayant obstrué la fontaine et enseveli une partie du jardin royal sous le règne d’Osias au VIIIème siècle av. J.-C.), puis ils sont partis nuitamment vers Bethléem, autant dans l’espoir de croiser le Mashiah/Messie que pour fuir Hérode dont ils redoutaient les sauts d’humeurs ("A la fontaine d’En-Rogel ont séjourné les trois sages orientaux, incertains et déçus car l’étoile qui les avait conduits de si loin a disparu dans cet entroit [c’est Jésus qui s’adresse à Judas]. N’importe quel homme ordinaire aurait perdu confiance en Dieu et en lui-même. Mais eux ont prié jusqu’au soir près de leurs chameaux fatigués, ils sont restés seuls éveillés parmi leurs serviteurs endormis, et avant la fin du jour ils se sont levés pour aller vers les portes, au risque d’être pris pour des fous ou des fauteurs de troubles, au risque de leur vie. Le sanguinaire Hérode régnait, rappelle-toi. Il condamnait à mort pour beaucoup moins que ce que les sages avaient à dire. Pourtant ils me cherchaient. Ils ne visaient pas la gloire, la richesse, les distinctions, ils me cherchaient, moi, un petit enfant, leur Messie, leur Dieu. Parce qu’elle est bonne, la quête de Dieu donne toujours secours et courage. La peur est l’héritage de ceux qui rêvent des choses basses, tandis qu’eux aspiraient à adorer Dieu, ils étaient forts de l’amour qu’ils suivaient. Et en quelques heures leur amour a été récompensé. Ici, pendant la nuit lunaire, l’étoile leur est réapparue, l’étoile qui ne manque jamais quiconque cherche Dieu avec justice et amour. Les trois sages ! Ils auraient pu s’arrêter dans les faux honneurs que leur promettait Hérode après la réponse des notables, prêtres, des scribes et des docteurs, ils étaient si fatigués, mais non : ils ne se sont pas interrompus une seule nuit, ils sont repartis avant la fermeture des portes. Et le crépuscule, non pas du Soleil mais de Dieu, a argenté leur chemin, l’étoile les a appelés par sa clarté. Ils ont vu la Lumière. Heureux ont-ils été, et heureux ceux qui savent les imiter !", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 493.3, vision du 16/09/1946). Ainsi, selon Maria Valtorta, le passage des Mages à Bethléem ressemble moins au terminus d’une quête qu’à une courte halte lors d’un sauve-qui-peut, la rencontre avec Jésus est fortuite, l’étoile que les Mages suivent après avoir quitté Jérusalem est moins la promesse d’un Mashiah/Messie qui s’imposera sur le monde à l’avenir, qu’un repère leur permettant de s’orienter dans la nuit au présent, comme des marins perdus sur la mer. Ils s’arrêtent avec leur cortège sur la place principale du centre-ville, attirant tous les regards par leur accoutrement et leurs nombreux bagages ("Un cortège s’avance dans la rue principale [de Bethléem] : chevaux harnachés et d’autres guidés à la main, dromadaires et chameaux, les uns montés, les autres chargés de bagages. Le bruit des sabots ressemble à l’eau qui clapote en heurtant les pierres d’un torrent. Arrivés sur la place, tous s’arrêtent. Sous le rayonnement de l’étoile, la splendeur de ce cortège est fantastique : les ornements des riches montures, les vêtements des cavaliers, les visages, les bagages, tout resplendit en ravivant et en unissant au scintillement de l’étoile l’éclat du métal, du cuir, de la soie, des fourrures et des joyaux. Les yeux rayonnent, les bouches rient, car une autre splendeur s’est allumée dans les cœurs, celle d’une joie surnaturelle. Pendant que les serviteurs se dirigent vers le caravansérail avec les animaux, trois personnages de la caravane descendent de leur monture respective, qu’un serviteur emmène aussitôt, et marchent vers la maison. Ils se prosternent, face contre terre, et baisent le sol. Ce sont trois personnages puissants, leurs riches vêtements le prouvent. A peine descendu de son chameau, l’un d’eux à la peau très foncée se drape dans un superbe vêtement de soie blanche, son front est ceint d’un bandeau d’or et de sa ceinture pend un poignard ou une épée dont la garde s’orne de pierres précieuses. Les deux autres sont descendus de leurs magnifiques chevaux. Celui-ci est vêtu d’une belle tunique rayée comme un long domino où domine le jaune, avec une capuche et un cordon semblant faits d’une unique pièce en fils d’or et brocarts, celui-là porte une chemise de soie bouffante sortant d’un long et large pantalon serré aux pieds, il s’est enveloppé dans un châle très fin décorés de fleurs vives comme un jardin, le turban sur sa tête est retenu par une chaînette entièrement en chatons de diamants", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 34.4, vision du 28/02/1944). Le lendemain, avant de repartir, ils entrent - pour déjeuner ? pour recharger leurs besaces ? - dans l’auberge d’Ezéchias (rappelons que l’aubergiste Ezéchias se méfie des Galiléens, pour cette raison il a refusé l’hospitalité à Joseph et Marie enceinte quand ils sont arrivés à Jérusalem quelques mois plus tôt, et il n’est certainement pas heureux de leur présence dans la maison d’Anne à côté de son auberge, il les dénigre auprès de ses clients), puis ils pénètrent dans la maison d’Anne à côté, où ils voient Joseph et Marie dans un coin avec leur enfant Jésus, leur cœur fait tilt, ils se convainquent d’avoir trouvé l’enfant qu’ils cherchent, ils lui offrent une part du contenu de leurs coffres ("Un beau soleil brille dans le ciel de l’après-midi. Un serviteur des mages traverse la place et gravit l’escalier de la petite maison [d’Anne, où crêchent Joseph et Marie avec leur fils Jésus]. Il entre, ressort, et retourne à l’auberge. Les trois sages en sortent, suivis chacun de son serviteur. Ils traversent la place. Les rares passants se retournent pour regarder ces personnages majestueux qui marchent lentement et avec solennité. Un bon quart d’heure s’est écoulé entre le départ du serviteur et l’arrivée des Mages, cela a permis aux habitants de la petite maison de se préparer à recevoir leurs hôtes. Ces derniers sont habillés encore plus richement que la veille au soir. Les soieries resplendissent, les pierres précieuses étincellent, un grand panache de plumes de grand prix couvertes d’écailles encore plus précieuses oscille sur la tête de celui qui a un turban. L’un des serviteurs porte un coffre orné de marqueteries dont les fermetures sont en or buriné, le deuxième une coupe très travaillée surmontée d’un couvercle encore mieux ciselé, le troisième une sorte d’amphore large et basse en or fermée par un bouchon en forme de pyramide garnie d’un brillant. Ces objets doivent être lourds, car les serviteurs les portent avec effort, surtout celui qui est chargé du coffre. Les trois visiteurs montent l’escalier. Ils pénètrent dans une pièce reliant la rue à l’arrière de la maison, où se trouve un petit jardin qu’on aperçoit par une fenêtre ouverte au soleil. Par des ouvertures dans les deux autres murs, les propriétaires observent : un homme, une femme [Anne, la maîtresse et hôtesse des lieux], et trois ou quatre enfants entre deux âges. Marie est assise, l’enfant [Jésus] contre sa poitrine, Joseph se tient debout auprès d’elle. Mais elle se lève aussi et s’incline quand elle voit entrer les trois Mages. Elle est belle dans le vêtement simple et immaculé qui la recouvre de la base du cou aux pieds, des épaules à ses fins poignets, avec ses tresses blondes couronnant sa tête, son visage rosi par l’émotion, ses yeux souriant avec douceur, sa bouche qui s’ouvre pour saluer : “Que Dieu soit avec vous !”. Les trois hommes restent interdits un instant. Puis ils s’avancent, se prosternent à ses pieds et la prient de s’asseoir. Eux ne s’asseyent pas, bien que Marie les en prie, ils restent à genoux, appuyés sur leurs talons. Les trois serviteurs se tiennent en retrait sur le seuil, eux aussi à genoux, ils ont déposé devant eux les objets qu’ils portaient, et ils attendent. Les trois sages contemplent l’enfant, qui me semble avoir entre neuf mois et un an tant il est éveillé et robuste", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 34.5-6, vision du 28/02/1944). "Le plus âgé", sans doute Melchior, dit à Marie qu’ils ont observé une étoile nouvelle "en décembre dernier", donc presque un an plus tôt, ils ont cherché sa signification dans les textes et ont découvert qu’elle annonçait la venue du Mashiah/Messie, ils ont entrepris un voyage dans la direction où elle continuait d’apparaître, ils se sont retrouvés tous les trois à l’est de la mer Morte, l’étoile a disparu quand ils sont arrivés à Jérusalem, ils ont demandé aux habitants si un texte annonçait la venue du Mashiah/Messie en un lieu précis, ceux-ci lui ont répondu en citant Michée (5.1 précité), d’où leur présence à Bethléem, tandis que dans le ciel l’étoile est réapparue ("Le plus âgé des sages parle au nom de tous. Il explique à Marie que, une nuit en décembre dernier, ils ont vu apparaître dans le ciel une nouvelle étoile à l’éclat inhabituel. Aucune carte du ciel ne mentionnait cet astre et nul n’en avait jamais parlé, on ne connaissait pas son nom parce qu’il n’en avait pas. Nées du sein de Dieu, les étoiles surgissent pour apprendre aux hommes une vérité bénie, un secret de Dieu, mais les hommes les ignorent parce que leur âme est plongée dans la boue, ils ne lèvent pas les yeux vers Dieu et ne savent pas lire ses paroles qu’il trace avec des astres de feu sur la voute céleste. Tandis qu’eux, en voyant cette étoile, s’étaient efforcés d’en comprendre le sens. Ils avaient épuisé leurs membres et oublié de manger pour se consacrer à l’étude du Zodiaque. Les conjonctions des planètes, le temps, la saison, le calcul des heures passées et des combinaisons astronomiques leur avaient appris le nom et le secret de l’étoile : son nom était “Messie”, et son secret était “Il est né”. Ensuite ils s’étaient mis en route route pour l’adorer. Sans se concerter, ils avaient voyagé de nuit par monts et par vaux, traversant déserts et fleuves, vers la Palestine où l’étoile les guidait, chacun depuis un point différent de la terre, et ils s’étaient croisés à l’est de la mer Morte. La volonté de Dieu les ayant ainsi réunis, ils avaient continué ensemble, en se comprenant alors que chacun parlait sa propre langue et, par un miracle de l’Eternel, en réussissant à expliquer leur mission dans chaque pays traversé. Ils étaient allés ensemble à Jérusalem, puisque le Messie devait être roi de Jérusalem et roi des juifs, mais l’étoile s’était cachée dans le ciel de cette cité. Leur cœur brisé, ils avaient discuté entre eux pour savoir s’ils avaient démérité de Dieu. Leur conscience les rassura, ils s’adressèrent au roi Hérode pour lui demander dans quel palais était né le roi des juifs qu’ils étaient venus adorer, celui-ci avait convoqué ses prêtres et ses scribes pour leur demander à son tour où devait naître le Messie, qui lui avaient répondu : ‟A Bethléem en Judée” [Michée 5.1]. Les Mages avaient donc cheminé vers Bethléem, et l’étoile leur était réapparue dès qu’ils avaient quitté la cité sainte. La veille au soir son éclat avait augmenté, le ciel entier s’était embrasé, et, unissant la lumière des autres étoiles à son propre rayonnement, elle s’était arrêtée au-dessus de cette maison. Ils en avaient déduit que le divin nouveau-né s’y trouvait", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 34.7, vision du 28/02/1944). Quels étaient les textes consultés par les Mages sur leur site de départ, les ayant convaincus d’un lien entre ce phénomène céleste et une croyance juive ? On peut penser qu’ils se sont inquiétés des répercutions de la venue du Mashiah/Messie sur le Levant, et au-delà sur le Croissant Fertile : nous savons qu’à l’époque à Babylone vivent beaucoup de juifs pharisiens, qui canoniseront bientôt le Talmud de Babylone, que les Mages ont peut-être consultés, qui les ont informés dans les grandes lignes mais non dans les détails, notamment sur le lieu de naissance indiqué par Michée. A l’inverse, on peut penser qu’ils n’étaient pas inquiets au départ, ils ont entrepris le voyage vers l’ouest simplement pour observer l’étoile de plus près, par conscience professionnelle, et ils ont découvert le lien avec le Mashiah/Messie au cours de leur approche de la Judée, dans ce cas on peut penser que les textes qu’ils ont consultés étaient de nature nazaréenne et non pas pharisienne (parmi les mécréants "fils des Ténèbres" que le Mashiah/Messie anéantira, les nazaréens/esséniens de Qumran mentionnent les gens d’Edom/Idumée [Rouleau de la guerre, 1QM et 4Q491-496, colonne 1 ligne 1], province originelle d’Hérode, cela confirme bien que les nazaréens espèrent que le Mashiah/Messie qui naîtra bientôt ou qui est déjà né les débarrassera d’Hérode… et qu’Hérode se méfie d’eux au point de tuer les nouveaux-nés en masse, pour détruire en même temps tous leurs espoirs). Le lilium candidum, plus connu sous son nom commun "lys", pousse à l’état sauvage dans tout le sud Levant. En hébreu, le mot "shwshn/lys" est employé non seulement pour désigner le lilium candidum mais encore comme un synonyme de "fleur". Il sert d’adjectif pour qualifier la femme aimée (l’amoureuse du Cantique des cantiques 2.1 se définit comme un lys), on dit : "mon lys" dans le monde juif antique comme on dit : "ma colombe" dans le monde occidental aujourd’hui. Le lys est l’emblème de la terre juive, par allusion au sud Levant où vivent la majorité des juifs (les deux hautes colonnes devant le premier Temple de Jérusalem, à l’époque de Salomon, étaient couronnées par deux sculptures de lys selon le Premier livre des rois 7.19). Sa corolle est stylisée par un hexagramme, soit une étoile à six pointes, formée de deux triangles superposés, l’un tête en haut l’autre tête en bas, dès l’époque de David selon la tradition juive qui y associe son nom (on suppose que l’étoile de David/magen David était présente sur son bouclier évoqué dans le Psaume 18 31 et 36). Après l’exil puis le retour de Babylone, l’image du lys stylisé en étoile de David est devenue le signe annonciateur du nouveau roi qui doit relever Israël, du nouveau David, du Mashiah/Messie. Les juifs nazaréens apocalyptiques le guettent sur tous les supports, dont le ciel, en se référant à une prophétie de Balaam ("De Jacob monte une étoile, d’Israël surgit un sceptre", Nombres 24.17). Plus précisément, le triangle tête en haut devient le signe de Yahvé, tandis que les nazaréens, dans l’espoir de reconstituer l’hexagramme à six pointes, cherchent ici-bas le Mashiah/Messie aux bras ouverts pour les rassembler, tel un triangle tête en bas. Dans le christianisme, Marie la mère de Jésus sera symbolisée par le lys, à la fois parce qu’elle est issue de la terre d’Israël et parce qu’elle a porté Dieu en elle. Dans les deux cas (les Mages informés des croyances juives avant leur départ, ou découvrant les croyances juives au fur et à mesure de leur avancée vers le sud Levant), nous n’avons aucune raison de remettre en cause la présence de plusieurs Mages dans le royaume d’Hérode à la fin du Ier siècle av. J.-C. La consultation des Mages par les rois au Moyen-Orient depuis l’ère archaïque jusqu’à l’ère hellénistique est une pratique qui n’a rien d’exceptionnel, et, selon le rasoir d’Ockham, on crée davantage d’énigmes incohérentes en supposant que l’épisode des Mages a été fabriqué pour des raisons théologiques par des moines chrétiens, qu’en lui reconnaissant un fondement historique sur lequel des moines chrétiens ont divagué, et peut-être avant eux les contemporains de Jésus dont Matthieu, et peut-être Jésus lui-même, et peut-être sa mère Marie. On peut s’interroger en effet sur la correspondance recherchée par Matthieu entre la naissance de Jésus et le phénomène céleste à l’origine de la venue des Mages, une correspondance qui ne résiste pas à l’analyse car les données n’ont aucun rapport entre elles : la première apparition de l’étoile remonte à l’époque où Jésus était encore dans le ventre maternel (presque un an plus tôt selon Maria Valtorta, deux ans plus tôt selon Matthieu), la venue de Joseph et Marie à Bethléem est due à une vulgaire nécessité gouvernementale - le recensement impérial - et non pas à un ordre divin, et quand les Mages se présentent la naissance de Jésus est un fait divers déjà ancien, mais Matthieu tricote pour tenter de combiner tout cela en un ensemble cohérent. Pour notre part, nous pensons que la trame historique de cet épisode est la suivante. Marie accouche à Bethléem à cause du recensement, parce que la famille de son mari Joseph est issue de Bethléem. Les exégètes qui refusent la naissance de Jésus à Bethléem sous prétexte que "cela semble un bricolage théologique pour placer Jésus dans la lignée de l’illustre roi David également originaire de Bethléem" sont dans une attitude aussi dérisoire que des exégètes qui refuseraient la naissance de Gustave Flaubert à Rouen sous prétexte que "cela semble un bricolage littéraire pour placer Gustave Flaubert dans la lignée de l’illustre Pierre Corneille également originaire de Rouen", même si Rouen est une petite ville elle a pu engendrer deux grands écrivains à plusieurs siècles d’intervalle, même si Bethléem est une petite ville elle a pu engendrer deux chefs religieux à plusieurs siècles d’intervalle, comme Paris a pu engendrer plusieurs illustres juristes ou plusieurs illustres compositeurs ou plusieurs illustres inventeurs ou cuisiniers ou sportifs au cours de sa longue Histoire, comme Trifouillis-les-Oies a pu engendrer plusieurs ânes Martin, l’attitude de ces exégètes derrière leur apparence de scientifiques interrogateurs masque au fond une mentalité de croyants enfermés dans leurs certitudes, un blocage mental et inextricable allant jusqu’à censurer des évidences simples et ordinaires. Joseph et Marie ne repartent pas à Nazareth, où les attendent pourtant leur maison, ils restent à Bethléem. On ignore pourquoi. Cette maison, même retapée et embellie par Joseph pendant des mois, leur semble-t-elle trop exiguë et insalubre ? Rechignent-ils à y retourner parce qu’elle leur rappelle des souvenirs gênants (c’est le lieu où Marie a commis l’adultère avec son ange-amant Gabriel, et où Joseph a subodoré et ruminé son cocufiage pendant des mois) ? Joseph envisage-t-il de s’installer définitivement à Bethléem, la cité de son père Jacob, pour donner un nouveau départ à son couple ? Mystère. Marie passe ses journées à élever son fils Jésus, pendant que Joseph les entretient en monnayant son savoir-faire de menuisier à des clients locaux. Un soir, plusieurs mois après la naissance de Jésus, une caravane fait halte sur la place centrale de Bethléem. L’apparence physique des hommes qui la conduisent, des Mages, leurs vêtements, la richesse de leurs équipements, diffèrent des caravanes habituelles de pèlerins et de marchands qui passent par Bethléem, les habitants sont intrigués, la ville s’anime en se demandant d’où vient cette caravane, pourquoi elle est est ici, où elle va. Les Mages de leur côté n’ont pas le cœur à la fête. Ils ont voyagé depuis des mois pour venir observer au Levant un phénomène céleste d’on-ne-sait-quelle nature, ils ont découvert que celui-ci annonce la naissance d’un chef juif qui bouleversera les choses au Moyen-Orient, or quand ils sont arrivés à Jérusalem ils ont été convoqués par le vieux roi Hérode dont l’attitude bizarre les a inquiétés, au cours de leur itinéraire en Judée ils ont entendu des rumeurs disant que le roi est devenu fou, cruel avec ses proches, méfiant avec son peuple, ils se demandent si, à supposer qu’ils trouvent l’enfant qui sera le chef annoncé, ils ont intérêt à repasser à Jérusalem en informer Hérode. Ils parlent avec la population, et pendant leur discussion ils remarquent dans un coin Joseph et Marie avec leur jeune fils, couple discret, effacé, silencieux, mal considéré par les autochtones de Bethléem parce qu’il vient de Galilée. Les Mages sont touchés par ce couple, en même temps qu’ils réfléchissent sur ce qu’ils ont appris durant leur voyage et à Jérusalem, sur ce qu’ils apprennent au cours de la discussion avec les habitants de Bethléem : à quoi bon rester dans la région ? ne risquent-ils pas leur vie en retrouvant Hérode ? le petit garçon au milieu de ce couple ne serait-il pas le chef annoncé ? n’a-t-on pas remarqué dans le ciel, avant d’entrer dans la ville de Bethléem, une étoile similaire à celle qui a motivé leur voyage ? C’est décidé. Ils n’iront pas plus loin dans leur quête. Ils se convainquent que le petit garçon est bien le Mashiah/Messie promis, que l’étoile d’aujourd’hui est la même que l’étoile d’il y a plusieurs mois, que leur long périple par conséquent ne se solde pas par un échec, même s’ils ne restent pas plus longtemps sur place par crainte d’une nouvelle crise sanguinaire d’Hérode. Ils ouvrent leurs coffres où reposent l’or, l’encens et la myrrhe qu’ils pensaient offrir au départ à un temple ou à une cité, et en donnent une partie à l’enfant, comme en l’an 2000 les oncles ouvrent un compte d’épargne garni de trente kopeks au nom de leur neveu nouveau-né en espérant que les intérêts transformeront ces trente kopeks en capital conséquent quand leur neveu aura atteint sa majorité. Et ils se remettent en route. On les voit s’éloigner vers l’est, et ils disparaissent à l’horizon. La scène a été courte, mais elle a marqué les esprits. Elle a surtout marqué Marie. Depuis des mois, Marie se répète que son fils est un être exceptionnel né d’un père exceptionnel, et voici des gens venus du bout du monde, des savants, des notables richement vêtus, qui se grattent le menton en regardant son fils, et qui finissent par lui offrir un pécule d’or, d’encens et de myrrhe. N’est-ce pas la preuve que son Jésus est bien un être exceptionnel, le Mashiah/Messie annoncé par les prophètes et par les nazaréens, l’Agneau de Dieu ? La scène a marqué aussi durablement les gens de Bethléem, qui se la rappelleront à eux-mêmes et la raconteront autour d’eux pour asséner leurs convictions, pour la relativiser ou pour la moquer, les jours suivants ils montrent Jésus en disant : "C’est devant cet enfant que les Mages se sont arrêtés !", les années suivantes ils le montreront encore en disant : "C’est à cause de lui que tout a été détruit !" ou : "C’est grâce à lui que tout sera sauvé !". Quand Jésus devenu adulte se présentera à Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain, celui-ci s’écriera en le voyant : "Ah, voilà mon cousin Jésus !" et en se retournant vers ses disciples : "Savez-vous que dans sa jeunesse il a été considéré comme l’Agneau de Dieu ?". Quand le bédouin que la tradition chrétienne associe à Satan reconnaîtra Jésus, après l’épisode du baptême dans le Jourdain, il s’exclamera : "Ah, c’est donc toi, celui que Jean-Baptiste a présenté comme l’‟Agneau de Dieu” !". Et à plusieurs reprises durant son ministère, Jésus, formaté par sa mère dans l’idée qu’il est un être exceptionnel puisque les Mages jadis l’ont reconnu comme tel, arguera de sa prétention à gouverner Israël et le monde par cette ancienne scène à Bethléem. Les hagiographes chrétiens de Jésus corrèleront définitivement la naissance de Jésus à Bethléem et le séjour des Mages au Levant, deux faits historiques n’ayant aucun lien sauf leur presque simultanéité et leur proximité géographique, et une rencontre de quelques minutes lourdes de spéculations mentales personnelles vite gonflées en soufflets, de la même façon qu’avant eux les hagiographes d’Alexandre le Grand ont corrélé la naissance de ce dernier et l’incendie du temple d’Artémis d’Ephèse, et les Mages fuyant les flammes en criant qu’un malheur s’est abattu sur l’Asie.


Paradoxalement, Antipatros, qui devrait se réjouir de la situation puisqu’il est désormais le seul héritier, est très mal à l’aise. Il voit bien que son père Hérode est en train de devenir fou à force de soupçonner tout le monde, et l’exécution expéditive et sanglante de ses deux frères ne le rassure pas : ayant largement contribué à la dérive soupçonneuse de son père, il se dit que celle-ci pourrait se retourner contre lui, qu’Hérode dans un moment de lucidité pourrait lui infliger en représailles le même sort qu’à ses deux frères ("Antipatros avait éliminé ses frères et chargé son père du plus impie des crimes et du remords qui les vengeait, pourtant l’avenir ne s’accordait pas avec ses espoirs. Débarrassé de la possibilité que ses frères partageassent le pouvoir avec lui, il vit que son accession au trône serait difficile et dangereuse, tant le peuple le détestait. Plus encore, les soldats lui étaient hostiles, or ils étaient les garants de la stabilité de la dynastie royale en cas de révolution populaire. Telle était la situation périlleuse dans laquelle l’avait mis la mort de ses frères. Dans l’immédiat il partagea le pouvoir avec son père comme s’il eût été roi lui-même, ce qui aurait dû causer sa perte ayant grandi son crédit : il avait réussi à affermir la bienveillance de son père Hérode en le convainquant d’avoir dénoncé ses frères seulement pour le sauver et non pas par rivalité contre eux ou contre lui. Mais la malédiction le poursuivait. Antipatros avait intrigué autour d’Hérode afin d’écarter tous les dénonciateurs possibles de son ambition, et de priver Hérode de refuge et de secours le jour où il se dresserait contre lui, c’était donc bien par haine contre son père qu’il avait machiné la perte de ses frères et qu’il s’accrochait de plus en plus à son projet, car si Hérode mourait rapidement le pouvoir lui était assuré, en revanche plus le roi tardait à mourir plus les dangers renaissaient, et avec eux le risque que ses manigances fussent découvertes et que son père devînt son ennemi", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.1-5). Il décide alors de surveiller son père à travers Phéroras, plus exactement à travers l’énigmatique femme "esclave" de Phéroras dont nous avons déjà parlé, qui est une amie de Doris mère d’Antipatros ("[Antipatros] le courtisait [Phéroras] au plus haut degré, en l’entourant des filets de son gynécée. Phéroras en effet était asservi à sa femme, et aussi à sa belle-mère et à sa belle-sœur qu’il détestait pourtant à cause de leur injurieux comportement contre les filles [d’Hérode, Salampsio et Cypros que Phéroras a refusées comme épouses] encore vierges. Il les supportait sans pouvoir rien faire, elles épiaient tous ses mouvements, se soutenaient mutuellement, tombaient toujours d’accord. Antipatros se les était entièrement attachées, par lui-même et par l’entremise de sa mère [Doris], les quatre femmes étant toujours du même avis", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.33-35 ; une rumeur dit même qu’Antipatros couche avec cette femme "esclave" par l’entremise de Doris : "Le bruit courait que la femme de Phéroras avait des relations avec Antipatros, et que [Doris] la mère de ce dernier facilitait leurs rendez-vous", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.51). Nicolas de Damas, qui n’est pas un Israélite mais un Grec païen se contentant de défendre son protecteur Hérode, rapporte un épisode intéressant dans son Histoire, que relaie Flavius Josèphe dans ses Antiquités juives. Il explique qu’à cette époque, après l’exécution d’Alexandre et Aristobule, Hérode impose un serment d’obéissance à tous ses sujets, et que six mille pharisiens refusent de se soumettre. On est tenté de rapprocher leur insoumission du recensement imposé par Octave Auguste en -8 : apposer son nom sur un registre de recensement impérial, c’est outrepasser l’usage séculaire "A Rome, on fait comme les Romains", c’est reconnaître l’Empereur comme maître, comme Dieu, c’est intégrer l’Empereur dans la sphère privé, or cela est incompatible avec le pharisianisme qui n’a que Yahvé comme seul et unique Dieu, et qui établit une nette séparation entre la sphère publique (où on consent à faire comme les Romains) et la sphère privé (où on reste juif, en défendant Yahvé et la Torah derrière les murailles de jurisprudences qui constitueront bientôt le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone). Hérode inflige une amende aux pharisiens récalcitrants. L’énigmatique femme "esclave" de Phéroras paie cette amende. Les pharisiens la remercient en prophétisant qu’Hérode mourra bientôt et que son trône reviendra aux enfants qu’elle a eus avec Phéroras. Informé par Salomé, Hérode manifeste encore sa fureur : il envoie sa police arrêter les pharisiens ayant bénéficié de la générosité de la femme "esclave" et les exterminer ("Des hérétiques juifs se vantent d’observer strictement la Torah ancestrale et affecte un grand zèle pour Yahvé […], on les appele “pharisiens”, ils peuvent s’opposer aux rois, s’organiser et se dresser ouvertement pour les combattre ou leur nuire. Alors que tout le peuple juif avait prêté serment de dévouement à César [Octave Auguste] et au roi, plus de six mille de ces hommes refusèrent. Le roi leur infligea une amende. La femme de Phéroras la paya à leur place. En retour de cette marque d’amitié, ils lui prédirent (la fréquentation de Dieu les rendait prophètes) que Yahvé avait décidé de retirer le trône à Hérode et à ses descendants pour le donner à elle-même, à Phéroras et à leurs enfants. Salomé entendit cette prédiction, la dénonça au roi en même temps que quelques courtisans corrompus. Le roi exécuta les pharisiens les plus coupables, l’eunuque Bagoas et son giton nommé “Carus” qui était remarquablement beau, il mis à mort également aussi tous les gens de sa maison qui approuvaient les pharisiens", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.41-44). Hérode ordonne ensuite à son frère Phéroras de répudier cette femme "esclave", Phéroras toujours amoureux refuse, alors Hérode interdit à son fils Antipatros de continuer à fréquenter Phéroras ("Après avoir châtié les pharisiens reconnus coupables, Hérode réunit ses amis et accusa la femme de Phéroras sur ses outrages aux vierges [Salampsio et Cypros, filles d’Hérode que Phéroras a refusées comme épouses], qu’il jugeait comme des injures contre lui-même : ne soutenait-elle pas contre lui et son frère [Phéroras] une guerre contre nature en paroles et en actes ? n’avait-elle pas payé l’amende [contre les pharisiens] en puisant dans ses propres biens ? n’était-elle pas impliquée dans toutes les affaires récentes ? “En conséquence, ô Phéroras, dit-il, je n’ai pas besoin de développer : je te conseille de répudier cette femme qui risque de devenir une cause de friction entre toi et moi, dès maintenant si tu tiens à notre parenté. Renvoie-la pour rester mon frère, pour ne plus être dissuadé de me chérir.” Mais, même ébranlé par ses fortes paroles, Phéroras répondit que troubler son affection conjugale était aussi injuste que troubler ses sentiments fraternels, et qu’il préférait mourir plutôt que vivre privé de la femme qu’il aimait. Alors Hérode reporta sur Phéroras toute la colère provoquée par les évènements. Cela eut une conséquence néfaste pour Antipatros et sa mère [Doris], qu’il défendit de continuer à fréquenter Phéroras et ses femmes désormais sous surveillance", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.46-50) qu’il place en résidence surveillée. Phéroras tombe malade et meurt mystérieusement peu après ("Phéroras persistant à soutenir sa femme, Hérode lui ordonna de se retirer dans son apanage. Il regagna sa tétrarchie, en jurant à plusieurs reprises qu’il n’en reviendrait pas avant d’avoir appris la mort d’Hérode […]. Son frère Hérode ne l’imita pas : il alla chez Phéroras quand celui-ci plus tard tomba malade, sans être appelé, et quand Phéroras mourut il prit soin d’amener sa dépouille à Jérusalem et de lui donner une sépulture en décrétant un grand deuil en son honneur", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.58-59). De cette séquence rapportée par Nicolas de Damas, on déduit que la femme "esclave" est proche des pharisiens, elle est peut-être une pharisienne elle-même, le qualificatif "esclave" ne décrit pas son état réel, ce n’est qu’une insulte méprisante de la part de Nicolas de Damas qui n’apprécie pas les pharisiens, fondamentalement hostiles aux saducéens auxiliaires des Hérodiens (même si on trouve des pharisiens parmi les membres majoritairement saducéens du Sanhédrin). On devine par ailleurs que pour payer les six mille amendes des six mille pharisiens insoumis, elle a recouru aux passe-droits de son mari Phéroras, elle a puisé dans les caisses royales. On comprend dès lors la réaction d’Hérode, qui n’accepte pas que ses propres deniers aient servi, avec la complicité de son frère Phéroras, à payer l’amende infligée à ses opposants. Antipatros, compromis par sa proximité avec la femme de Phéroras, craint maintenant pour sa vie. Il demande à son père d’écrire un testament portant noir sur blanc qu’il est son héritier, et il magouille avec ses contacts en Italie pour qu’ils envoient une convocation officielle à Rome afin de justifier son départ de Jérusalem. Et il quitte le Levant pour Rome avec le testament sous le bras ("Se méfiant de son père Hérode, craignant de le voir se retourner contre lui, Antipatros écrivit à ses amis à Rome, les priant d’obtenir au plus vite une convocation de César [Octave Auguste]. Ils s’exécutèrent. Hérode envoya donc Antipatros avec de nombreux présents et un testament où il désignait comme son successeur au trône Antipatros, ou, si ce dernier mourait prématurément, Hérode[-Boethos] le fils qu’il avait eu de [Mariamné-Boethos] la fille du Grand Prêtre [Simon-Boethos]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.52-53). Nous sommes fin -7 ou début -6. Antipatros embarque avec lui le prisonnier Syllaios, arrêté on-ne-sait-comment après sa dernière tentative d’assassinat ratée contre Hérode que nous avons évoquée précédemment ("Antipatros s’embarqua en même temps que l’Arabe Syllaios, qui n’avait obéi à aucun ordre impérial. Antipatros l’accusa devant César [Octave Auguste] pour les mêmes faits que précédemment Nicolas [de Damas], Syllaios fut aussi accusé par Arétas IV d’avoir envoyé à la mort beaucoup de notables de Pétra, notamment Soaimos réputé pour toutes ses vertus, et Fabatus l’esclave [affranchi ?] de César [Octave Auguste]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.54). Selon Strabon contemporain des faits, Syllaios, n’ayant plus aucun soutien puisqu’il a trompé Octave Auguste et qu’il a combattu Arétas IV en plus d’avoir essayé de tuer Hérode, est conduit au supplice dès son arrivée à Rome ("Syllaios reçut son châtiment à Rome : malgré ses protestations de dévouement, il fut condamné, pour sa trahison dans cette affaire [l’expédition Aelius Gallus en Arabie Heureuse/Yémen achevée en fiasco entre -27 et -25] et dans beaucoup d’autres, à avoir la tête tranchée", Strabon, Géographie, XVI, 4.24). C’est sans doute vrai car son nom n’apparaît plus dans les textes historiques à partir de ce moment.


Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Israël. Chacun épie et s’épie. Les exécutions succèdent aux exécutions. Le frère dénonce le frère. Le père tue le fils. Et les amis, les voisins, les passants, ici un vétéran, là un barbier. Et six mille pharisiens coupables de n’être ni des délateurs ni des moutons. On annonce la mort imminente du vieux roi et la montée sur le trône d’un héritier non-identifié, et cela aigrit le vieux roi qui ne veut pas mourir et voit un meurtrier dans tous ses héritiers potentiels. Bon père, Joseph n’a pas besoin d’une intervention divine (un "ange du Seigneur" durant le sommeil, comme prétend Matthieu 2.13) pour être inquiet. Son comportement est celui de n’importe quel père garant de la sécurité de son foyer : il vit dans un pays dont le roi devenu fou n’hésite pas à éliminer ses propres fils sans remords, et tous les gens qui ne lui conviennent pas, par centaines ou par milliers, qui peut garantir qu’il ne se retournera pas demain contre Marie et Jésus ? Il faut fuir, au plus vite. Non pas pour une haute raison théologique, pour accomplir la parole d’un prophète, mais pour une basse raison humaine, pour protéger sa femme et son fils tant que cela est encore possible. Après une énième nuit de cauchemars, Joseph passe à l’acte, il demande à Marie de préparer les valises pendant qu’il équipe l’âne, et direction l’Egypte. Matthieu établit une causalité entre la fuite des Mages vers l’orient et celle de Joseph vers l’Egypte : c’est parce que Joseph devine que la fuite des Mages provoquera la colère d’Hérode, qu’il décide de quitter Bethléem au plus vite, pour ne pas subir la colère d’Hérode ("Après le départ des Mages, un ange du Seigneur apparût à Joseph dans son sommeil et lui dit : ‟Debout, prends avec toi l’enfant et sa mère et fuis en Egypte, restes-y jusqu’à temps que je te dise de revenir, car Hérode cherchera l’enfant pour le tuer”. Joseph se leva donc, prit l’enfant et sa mère, en pleine nuit, et se réfugia en Egypte", Matthieu 2.13-14). Et Joseph devine bien puisque, toujours selon Matthieu, Hérode est en proie à une nouvelle crise de folie furieuse dès qu’il apprend la fuite des Mages, et décide en représailles d’exterminer tous les enfants de moins de deux ans les ayant approchés à Bethléem ("Quand Hérode vit que les Mages l’avaient dupé, il entra dans une grande colère. Il ordonna l’exécution à Bethléem et alentours de tous les enfants de moins de deux ans, correspondant à la période que les Mages lui avaient indiqué", Matthieu 2.16). Cet épisode que la tradition chrétienne appelle le "Massacre des innocents" est donc autant un massacre préventif pour tuer le Mashiah/Messie dans l’œuf, qu’une punition contre les gens de Bethléem coupables d’avoir hébergé les Mages. C’est un épisode qui s’enchâsse parfaitement dans la fin de règne d’Hérode, à mettre en relation avec le massacre des gens de Trachonitide coupables d’avoir hébergé les pillards soutenus par Syllaios, avec le massacre de Tiron coupable d’avoir soutenu Alexandre et Aristobule, avec le massacre du barbier de Tyr soupçonné de complicité avec Tiron, avec le massacre des pharisiens refusant de faire allégeance au roi et à l’Empereur. Le problème pour les historiens est que les massacres perpétrés par Hérode à la fin de sa vie sont si nombreux, que celui de Bethléem, insignifiant quantitativement et qualitativement par rapport aux autres, est noyé parmi eux, et qu’ils n’en ont aucune trace en dehors du récit de Matthieu qui l’a sublimé pour une raison théologique. D’un côté les exégètes chrétiens survalorisent ce massacre à Bethléem en essayant de passer tous les autres sous silence, de l’autre côté leurs adversaires athées déclarent qu’il n’a jamais eu lieu sous prétexte que Matthieu n’est pas une source fiable et que par ailleurs les trois autres évangiles canoniques n’en parlent pas, la vérité est que l’exécution des dizaines ou centaines d’enfants avec probablement leurs parents à Bethléem n’est qu’une triste et sanglante séquence dans la longue liste des tristes et sanglantes séquences de la triste et sanglante fin de vie du triste et sanglant Hérode, nous n’avons aucune raison sérieuse de douter de son historicité ni de sa lamentable banalité. Comme dans d’autres pays à d’autres époques, la situation tendue au sud Levant sous le règne du vieux Hérode génère trois types de réactions. Primo la majorité courbe l’échine en espérant des jours meilleurs, et en priant pour ne pas être pris lors de la prochaine rafle. Deusio une minorité constituée d’individus médiocres, de petits chefs, de cancres, de rebuts sociaux en temps ordinaire, profitent du contexte non-ordinaire pour flatter les fadas qui gouvernent, en obtenir des postes à responsabilité, vivre en pachas au détriment de la population que, par revanche sur leur vie minable antérieure, ils humilient, accusent, persécutent, torturent, condamnent, tuent. Tertio une autre minorité constituée d’individus craignant d’être arrêtés et exécutés, et/ou ayant assez de courage pour abandonner tous leurs biens matériels, s’exile. Joseph fait partie de cette troisième catégorie. Il n’a assurément pas été le seul à quitter le royaume d’Israël pour sécuriser la vie de sa femme et de son fils. Les historiens sur l’affaire de Joseph en Egypte sont confrontés au même problème que sur l’affaire du massacre de Bethléem : entre les exégètes chrétiens qui survalorisent ce sujet et les athées qui le considèrent comme une invention, ils doivent expliquer que, même si on ne dispose pas d’une liste complète des Israélites ayant fui le royaume d’Hérode où apparaîtrait le nom "Joseph fils de Jacob", il n’y a aucune raison sérieuse de douter de son historicité, comme il n’y a aucune raison sérieuse de douter que des milliers de Français ont fui le régime de Vichy vers l’Espagne ou vers la Suisse ou vers l’Angleterre entre 1940 et 1944 même si on ne dispose pas de leur liste complète. Maria Valtorta rejoint le récit de Matthieu. Dans sa vision 390, elle voit Jésus la troisième année du ministère, qui croise un nommé "Abraham" chef de la synagogue d’Engaddi/Ein Gedi en bordure de la mer Morte. Cet Abraham, très âgé, se souvient du passage des Mages en fuite quand il était encore un jeune homme. Les Mages lui ont demandé de garder le silence, mais Abraham en a parlé à sa femme Colombe, qui a informé leurs voisins, et ainsi de bouche à oreille la nouvelle de la fuite des Mages s’est répandue jusqu’à Hérode, qui a ordonné le massacre de Bethléem en conséquence. Abraham raconte que sa femme Colombe a sombré dans la démence, accablée par le remords d’avoir trop parlé, sa fille Elise est morte, et son fils Elisée a été atteint d’une maladie honteuse (la lèpre), trois drames qu’il estime une punition divine suite à sa confidence imprudente à sa femme Colombe ("‟J’étais jeune [c’est le chef de synagogue Abraham qui s’adresse à Jésus]. Mon épouse [Colombe] était en bonne santé. Mon Elise grandissait, une jeune fille belle comme un palmier, elle était déjà fiancée. Elisée l’égalait en beauté, il la surpassait en force, déjà solide comme un homme. J’étais allé avec lui aux sources près des vignes reçues en dot de Colombe, laissant celle-ci avec ma fille aux métiers à tisser en vue des noces. […] Si tu es venu par l’ouest, tu sais où ces sources se trouvent : elles sont proches du lieu béni [Engaddi/Ein Gedi], au-delà on voit le désert de Juda et la route pavée romaine bien blanche. […] Mon garçon me dit : « Père, regarde, une grande caravane ! Des chevaux, des chameaux, des serviteurs et des seigneurs, en direction d’Engaddi ! Ils viennent peut-être aux sources avant la nuit ? ». Je relevais les branches qui traînaient après la vendange abondante. J’ai levé les yeux. Et j’ai vu. Des hommes approchaient effectivement des sources. Ils sont descendus, m’ont vu, m’ont demandé s’ils pouvaient camper là pour une nuit. Je leur ai répondu : « Engaddi a des maisons hospitalières, et elle est toute proche ». « Non, nous veillons pour être prêts à fuir car Hérode nous cherche. D’ici les sentinelles peuvent surveiller la route, et nous pouvons échapper à ceux qui nous poursuivent. » « Quel péché avez-vous commis ? », ai-je demandé étonné, disposé à leur indiquer les caches de nos montagnes, comme notre coutume l’impose envers les persécutés. J’ai ajouté : « Vous êtes des étrangers de pays différents, je ne vois pas comment vous avez pu pécher contre Hérode ». « Nous avons adoré le Messie, qui est né à Bethléem en Judée, vers lequel nous a guidés l’étoile du Séigneur. Hérode le cherche, il nous cherche donc aussi pour que nous lui disions où il se trouve. Il veut le tuer. Nous trouverons peut-être la mort dans le désert en suivant cette route longue et inconnus, mais nous ne dénoncerons pas le saint descendu du ciel. » Le Messie ! L’espoir de tout vrai Israélite ! Mon rêve ! Venu au monde, à Bethléem en Judée selon la prédiction ! En tenant mon fils [Elisée] contre mon cœur, je les ai interrogés longuement. « Ecoute, Elisée ! Rappelle-toi ! Toi certainement tu le verras ! » J’avais cinquante ans, je ne pensais pas le voir, je ne croyais pas pouvoir vivre assez longtemps pour cela… Elisée ne peut plus le voir…” Le vieillard pleure de nouveau, mais il se ressaisit et dit : ‟Les trois sages m’ont répondu avec une patiente douceur, ils m’ont parlé de ta sainte enfance, de ta mère, de ton père. J’aurais passé la nuit avec eux, mais Elisée s’endormait sur ma poitrine. Je les ai salués en leur promettant de me taire pour ne pas leur nuire par des dénonciations possibles. Mais de retour au foyer, j’ai tout rapporté à Colombe. Le soleil m’a puni ensuite. J’ai appris le massacre. Pendant des années je me suis demandé si tu en avais réchappé, aujourd’hui j’ai la réponse. Mais je suis seul : Elise est morte, Elisée a disparu [exclu de l’espace public à cause de sa "lèpre"], et Colombe ne peut plus entendre l’heureuse nouvelle [parce qu’elle a perdu la raison]", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 390.8, vision du 21/02/1946). Dans sa vision 35, Maria Valtorta montre Joseph n’arrivant pas dormir, s’interrogeant avec angoisse sur les conséquences du passage des Mages, et décidant finalement de quitter vite Bethléem pour l’Egypte ("[Joseph] repose sur un côté, et dans son sommeil sourit à je-ne-sais-quelle rêve. Mais le sourire se change en effroi. Il soupire profondément dans son cauchemar, et s’éveille en sursaut. Il s’assied sur le lit, se frotte les yeux et regarde autour de lui. Par la petite fenêtre descend un filet de lumière. La nuit est profonde. Il saisit le vêtement étendu au pied du lit, et toujours assis l’enfile sur sa tunique blanche aux manches courtes. Il écarte les couvertures, met les pieds à terre, cherche ses sandales, les enfile, les lace. Il se lève, se dirige vers la porte en face de son lit, non pas celle à côté du lit conduisant à la pièce où furent accueillis les Mages. Il frappe doucement, à peine un tic-tic, avec l’extrémité des doigts. On l’invite à entrer, il ouvre la porte précautionneusement et la referme sans bruit, après avoir allumé une petite lampe à huile à flamme unique pour s’éclairer. Il entre dans une chambre un peu plus grande que la sienne et où se trouve une couchette basse près d’un berceau. La faible flamme d’une veilleuse tremble dans un coin, comme une minuscule étoile dorée, permettant de voir sans gêner celui qui dort. Marie est éveillée. Agenouillée près du berceau dans son vêtement clair, elle prie en veillant Jésus qui sommeille tranquillement. Il a le même âge que dans ma vision des Mages : un an environ, beau, rose, sa petite ête blonde aux cheveux bouclés enfoncée dans l’oreiller, une main fermée sous la gorge. ‟Tu ne dors pas ? demande Joseph à voix basse, étonné. Pourquoi ? Jésus n’est pas bien ?” ‟Oh si, il est bien. Je prie. Je dormirai après. Pourquoi viens-tu, Joseph ?” Marie parle en restant à genoux. Joseph continue à voix très basse pour ne pas éveiller le bébé, mais sur un ton pressant. ‟Nous devons partir d’ici. Dès maintenant. Prépare le coffre et un sac avec tout ce que tu peux y mettre. Je m’occupe du reste. Je prendrai le plus possible. A l’aube, nous fuyons”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 35.1-2, vision du 09/06/1944), le pécule donné par les Mages servira de viatique ("Joseph revient : ‟Es-tu prête ? Jésus aussi ? As-tu pris ses couvertures, sa couchette ? Nous ne pouvons pas emporter le berceau, mais au moins qu’il garde son matelas, le pauvre petit qu’ils cherchent à tuer !” ‟Joseph !” Elle pousse un cri en s’accroche au bras de Joseph. ‟Oui, Marie, le tuer ! Hérode veut sa mort. Parce qu’il en a peur. Pour son pouvoir royal, il a peur d’un innocent, ce fauve immonde ! J’ignore ce qu’il fera quand il appendra notre fuite, en tous cas nous serons loin. Je ne pense pas qu’il se vengera sur la Galilée, d’ailleurs il pourra difficilement deviner que nous venons de Galilée, encore moins de Nazareth, il ne sait pas qui nous sommes. Sauf si Satan l’aide pour le remercier de ses services… Si cela arrive… Dieu nous aidera. Ne pleure pas, Marie. Te voir pleurer m’afflige davantage que devoir partir en exil.” ‟Pardonne-moi, Joseph ! Ce n'est pas pour moi que je pleure, ni pour le peu de biens que je perds, c’est pour toi ! Tu t’es déjà tellement sacrifié ! Et maintenant te voilà sans clients, sans maison ! Comme je te pèse, Joseph !” ‟Non Marie, tu ne me pèses pas, tu me consoles. Ne pense pas à demain. Nous avons les richesses des Mages, elles nous aideront pour les premiers temps. Et je retrouverai du travail. Un ouvrier honnête et capable se débrouille toujours. Tu l’as vu ici : je n’arrivais pas à trouver du temps pour tout faire”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 35.5, vision du 09/06/1944). La première année du ministère, Jésus reviendra avec plusieurs disciples à Bethléem, ils croiseront une survivante du massacre, qui dira qu’un millier d’habitants ont été tués dans la ville, dont Anne qui a hébergé le couple Joseph-Marie après la naissance de leur fils Jésus, et un millier supplémentaire dans les environs ("Tu as entendu parler du massacre d’Hérode… Plus de mille petits dans la ville, un autre millier dans les campagnes. Surtout des garçons, que les tueurs dans leur furie ont arraché de nuit à leurs berceaux, aux lits de leurs mères, aux maisons assiégées. Mais aussi des petites filles, transpercées comme des gazelles tirées par des archers pendant qu’elles s’abreuvent. […] Pauvre Anne ! Elle y a perdu ses biens et la vie, et les fils de sa fille, la première, la seule épargnée parce qu’elle était mariée à un marchand de Jérusalem, la maison a été incendiée et le domaine rasé sur ordre d’Hérode. Aujourd’hui c’est un champ inculte où paissent les troupeaux", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 73.5, vision du 08/01/1945), ils croiseront aussi l’aubergiste Ezéchias qui confirmera l’exécution d’Anne et de ses enfants, et qui ajoutera que son auberge a été détruite… mais vite reconstruite grâce à l’argent gagné après la mort d’Hérode sur les pèlerins marchant dans les traces des Mages ("‟Anne était plus innocente qu’une brebis, elle les a logés [Joseph et Marie] quelques jours après avec le bébé [Jésus]. On disait que c’était le Messie… Ah l’argent que j’ai gagné à l’occasion ! Beaucoup plus que lors du recensement ! Des gens sont venus de partout, même non-concernés par le recensement, depuis la mer, depuis l’Egypte, pour voir… Pendant des mois ! Quels gains j’ai réalisés ! Et pour finir, trois rois, trois seigneurs, trois Mages, que sais-je ! un cortège interminable : ils ont occupé toutes les écuries en payant en or du foin pour un mois, et ils sont repartis dès le jour suivant en laissant tout ici ! Et leurs cadeaux aux garçons et aux serveuses, et à moi, oh ! Le Messie, pour ma part, vrai ou faux, je n’en pense que du bien. Il m’a enrichi à pleins sacs. Je n’ai pas subi d’ennuis graves. Pas de morts, j’étais à peine marié. Donc… Les autres, en revanche…” ‟Nous voudrions voir les lieux du carnage.” ‟Les lieux ? Mais ce sont toutes les maisons ! On a compté des miliers de morts à Bethléem ! Venez avec moi.” Ils prennent un escalier, montent sur une terrasse. D’en haut, on voit une grande étendue de campagne et Bethléem toute entière qui s’étend en éventail sur ses collines. ‟Vous voyez les ruines ? Des maisons incendiées parce que les pères ont défendu leurs enfants armes à la main. Et là, l’espèce de puits couvert de lierre ? C’est ce qui reste de la synagogue. Les survivants l’ont brûlée avec son chef qui clamait au Messie, fous de rage à cause du meurtre de leurs enfants. Que des embêtements, depuis… Et ici, et là et là… Vous voyez ces tombeaux ? Des victimes. Comme des brebis couchées dans la verdure, à perte de vue. Tous innocents avec leurs pères et leurs mères. Vous voyez ce bassin ? Son eau était rouge sang quand les tueurs ont lavé leurs armes et leurs mains. Et ce ruisseau, ici derrière, l’avez-vous vu ? Il était rouge sang aussi, par les égoûts. Et là en face, c’est tout ce qui reste d’Anne”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 74.4-5, vision du 09/01/1945). On ignore ce que devient la famille d’Alphée, qui ne suit pas son frère Joseph en Egypte. En tous cas elle sera présente à Nazareth en Galilée quand Joseph y reviendra, après la mort d’Hérode. Marie fille de Cléophas recueillera les souvenirs de sa belle-sœur et voisine Marie fille de Joachim sur son séjour en Egypte, qu’elle évoquera ponctuellement à Jésus quand il sera adulte ("Le Nil, oh ! Ta mère [c’est Marie fille de Cléophas qui s’adresse à Jésus la deuxième année du ministère] m’a parlé de votre séjour en Egypte. Elle m’a dit souvent : ‟Une mer azur, crois-moi ! C’est un vrai rêve de le voir au maximum de sa crue !”, elle m’a raconté comment les arbres émergent, comment toute la verdure semble naître de l’eau quand il se retire", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 211.1, vision du 07/07/1945). On ignore aussi l’itinéraire suivi par Joseph. On constate sur la carte que la distance entre Bethléem et Raphia/Rafah à la frontière entre la Philistie et l’Egypte est plus courte que celle entre Bethléem et Nazareth en Galilée, justifiant que Joseph a choisi de s’exiler vers le sud-ouest en Egypte sous autorité romaine plutôt que vers le nord en Phénicie sous autorité partagée entre Rome et Hérode. Mais après ? S’est-il installé un temps à la frontière égyptienne en espérant la mort imminente d’Hérode et un prompt retour au royaume d’Israël ? A-t-il continué son chemin directement vers le Nil, ou par étapes ? Nous pouvons seulement rappeler que la présence juive en Egypte à la fin du Ier siècle av. J.-C. est largement attesté (nous renvoyons sur ce point à nos précédents paragraphes : à l’ère hellénistique les Grecs lagides ont réservé un quartier entier aux juifs dans Alexandrie afin qu’ils pratiquent leur religion sans crainte [selon Flavius Josèphe, Antiquités juives II.488 précité], au début de l’ère impériale romaine leur nombre a tellement augmenté qu’ils occupent deux quartiers [selon Philon, Contre Flaccus 55 précité], de tendance pharisienne comme l’érudit Philon, d’autres juifs de tendance nazaréenne aussi nombreux vivent autour du lac Moeris/Karoun, qui se qualifient "thérapeutes" et qui sont raillés par leur compatriote Philon dans son Sur la vie contemplative précité), et que l’immigré Joseph par conséquent - un juif de plus parmi tant d’autres - n’a rien d’exceptionnel. Et dire que si trois évangélistes (Marc, Luc, Jean) sur quatre ne parlent pas de l’installation de Jésus en Egypte avec sa mère et son père après avoir fui le tyran Hérode, et si le quatrième (Matthieu) ne s’y attarde pas, c’est parce que, pour un soi-disant fils de Dieu, cela n’a vraiment rien de glorieux ("Pourquoi t’a-t-on emporté en Egypte ? Pour te sauver de l’épée ? Mais un Dieu ne craint pas la mort ! Un ange est venu exprès du ciel pour ordonner à tes parents de fuir avec toi : le grand Dieu qui a pris la peine de t’envoyer deux anges [l’ange Gabriel envoyé à Marie lors de l’Annonciation, et l’ange anonyme envoyé à Joseph avant le Massacre des innocents], aurait donc été impuissant à préserver son propre fils dans son propre pays ?", Origène, Contre Celse I.66).


Au cours de l’an -6, Hérode prolonge l’enquête sur la mort soudaine de son frère Phéroras. Il découvre que celui-ci a été empoisonné probablement par Syllaios via sa femme "esclave" (on ne sait pas s’il s’agit d’un meurtre ou d’un accident, car Syllaios a vendu le poison comme un philtre d’amour : la femme "esclave" a-t-elle donné le verre à Phéroras en toute bonne foi, dans l’espoir naïf de renforcer son amour ? ou au contraire en subodorant que le verre contenait un poison, dans l’espoir de capter les biens hérodiens et de les partager avec ses amis pharisiens ?). L’entourage de cette femme est soumis à la torture, et révèle à quel point Antipatros a trompé son père Hérode ("Lorsque Phéroras fut mort et que ses obsèques eurent été célébrées, deux de ses affranchis préférés vinrent à Hérode demander de venger le cadavre de son frère, d’investiguer sur sa fin imprévue et triste. Le roi tint compte de leur requête qui lui sembla sincère. Ils racontèrent que la veille de sa maladie il avait soupé chez sa femme, qu’il avait absorbé du poison introduit dans un mets inhabituel et en était mort. Ce poison avait été apporté par une femme arabe comme un philtre d’amour, en réalité pour le tuer. Les femmes arabes avaient la réputation d’être des empoisonneuses, l’accusée en supplément était une amie intime de la maîtresse de Syllaios, la belle-mère et la belle-sœur de Phéroras s’étaient déplacées dans son pays pour la persuader de leur vendre le poison, qu’elles avaient apporté la veille du repas en question. Le roi s’enflamma à ce discours. Il tortura les esclaves de ces femmes, et même quelques femmes libres. Leurs dénégations maintinrent l’affaire embrouillée, jusqu’au moment où l’une d’elles, vaincue par les souffrances, supplia Dieu d’infliger des souffrances identiques à [Doris] la mère d’Antipatros, cause des maux qu’elles supportaient toutes. Cette saillie amena Hérode à la vérité. Les supplices infligés à ces femmes révélèrent tout : les orgies, les réunions clandestines, les confidences secrètes du roi à son fils rapportées aux femmes de Phéroras, notamment l’ordre d’Hérode à Antipatros de ne jamais évoquer un don de cent talents l’incitant à cesser toute relation avec Phéroras. Elles révélèrent aussi la haine d’Antipatros contre son père, ses lamentations à sa mère [Doris] sur la trop longue vie de ce dernier, sur sa propre vieillesse qui approchait et l’empêcherait de jouir du pouvoir en admettant qu’il y accédât un jour, sur ses frères et ses neveux autour de lui élevés en vue du trône qui gênaient son ambition", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.61-66). Pire : Hérode découvre qu’Antipatros craignant la dérive soupçonneuse de son père a également tenté de l’empoisonner avec la complicité de Phéroras, qui s’est ravisé à la dernière minute. Le poison qui aurait dû servir à cet assassinat, importé d’Egypte par un ami d’Antipatros, a été jeté par Phéroras après son revirement, à l’exception d’un reliquat conservé dans une boîte. Hérode perquisitionne le domicile de son défunt frère Phéroras, et retrouve la boîte avec le reliquat ("La colère du roi fut excitée au plus haut degré par un Samaritain nommé “Antipatros” qui était intendant de son fils Antipatros. Soumis à la torture, ce personnage avoua qu’Antipatros s’était procuré un poison mortel et l’avait donné à Phéroras, en lui conseillant de profiter de son absence, afin de ne pas être soupçonné, pour l’utiliser contre le roi. Antipatros avait importé ce poison d’Egypte via son ami Antiphilos, et l’avait transmis à Phéroras via son oncle maternel Theudion [frère de Doris], ainsi ce poison était arrivé dans les mains de la femme de Phéroras, qui l’avait confié à son mari. Interrogée par le roi, dette dernière avoua. Prétextant aller chercher le poison, elle se précipita du haut de son toit, mais sans réussir à se tuer. Quand elle eut repris connaissance après sa chute ratée, Hérode lui promit soit l’impunité pour elle-même et ses proches si elle disait la vérité, soit les pires supplices si elle continuait à jouer l’innocente. Elle consentit à révéler le déroulement des faits, qui furent confirmés pour la plupart : “Le poison a bien été importé d’Egypte par Antiphilos, fourni par son frère médecin. Theudion nous l’a apporté, Phéroras m’en a confié la garde. Antipatros voulait l’utiliser contre toi. Quand Phéroras est tombé malade, tu es venu le soigner. Ton dévouement a fléchi la résolution de Phéroras, qui m’a appelé : « O femme, m’a-t-il dit, Antipatros m’a manipulé contre son père, mon frère, qu’il veut que je tue avec le poison. Mais je vois aujourd’hui que mon frère reste aussi bon qu’il l’a toujours été avec moi. Ayant peu d’espoir de guérir, je ne veux pas déshonorer mes ancêtres par une œuvre fratricide : apporte-moi ce poison et jette-le au feu sous mes yeux »”. Elle avait pris le poison et exécuté l’ordre de son mari, elle en avait conservé seulement une petite portion à son propre usage au cas où le roi la poursuivrait après la mort de Phéroras. Tels furent ses aveux. Elle montra la boîte contenant le reliquat de poison. Soumis aussi à la torture, Antiphilos et sa mère tinrent le même discours et reconnurent la boîte", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.69-77). Mariamné-Boethos est accusée parallèlement d’avoir été informée de ce complot fomenté par Antipatros et Phéroras, et de n’avoir rien dit. Hérode la répudie, il déshérite leur fils Hérode-Boethos, et il punit son père Simon-Boethos en lui retirant le titre de Grand Prêtre du Temple, qu’il confie à un "Matthias ben Théophilos" inconnu par ailleurs ("On accusa aussi [Mariamné] la fille du Grand Prêtre [Simon-Boethos] et épouse royale d’avoir été dans la confidence du complot et d’avoir voulu le cacher, pour cette raison Hérode la répudia et raya son fils [Hérode-Boethos] du testament qui le désignait comme successeur, il dépouilla aussi son beau-père Simon-Boethos de la Grande Prêtrise et le remplaça par Matthias ben Théophilos de Jérusalem", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.54). Antipatros est à Rome, où il a été félicité pour avoir amené le traître Syllaios, et où il a reçu des garanties sur sa succession à la tête du royaume d’Israël dès qu’Hérode mourra. Il ignore qu’Hérode, toujours bien vivant, a désormais connaissance de sa duplicité depuis des années, et lui est devenu très hostile. Pour inciter Antipatros à revenir à Jérusalem avant que celui-ci comprenne que ses magouilles sont désormais publiques et que sa vie est en danger, Hérode censure toutes les informations en provenance de son royaume et le flatte, le câline, le caresse, l’abuse à distance, il lui écrit : "Tu me manques, ô mon fils bien-aimé, reviens-moi vite afin que je te chérisse à nouveau !" ("Hérode, à qui Antipatros avait écrit qu’il reviendrait sitôt sa mission [à Rome] accomplie, lui répondit en dissimulant sa colère, il l’incita à ne pas s’attarder en route pour son absence ne laissât pas son père dans l’insécurité, pour effacer des différends suscités par sa mère [Doris], plus généralement il afficha son affection de peur que, devenu soupçonneux, son fils différât son retour et fomentât depuis Rome une nouvelle manœuvre pour conquérir le trône", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.83-84). Antipatros ne se méfie pas. Il monte sur un bateau et met à la voile vers la Méditerranée orientale. Un premier coup de semonce le frappe lors d’une escale à Tarente : il apprend la mort de Phéroras, et aucun renseignement sur ce qu’est devenu le poison égyptien destiné à tuer Hérode comme convenu ("[Antipatros] reçut à Tarente la nouvelle de la mort de Phéroras, qui lui fut pénible non pas parce qu’il aimait Phéroras mais parce que celui-ci était mort sans l’avoir débarrassé de son père [Hérode] comme l’avait promis", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.85). Deuxième coup de semonce lors d’une escale en Cilicie : il apprend la condamnation de sa mère Doris, il se demande s’il doit aller jusqu’au terme de son voyage ou s’il doit rester sur place ("Quand [Antipatros] arriva à Kelenderis en Cilicie [aujourd’hui Aydıncık en Turquie, 36°08'38"N 33°19'22"E], il hésita à rentrer dans son pays, tant il fut affligé par la répudiation de sa mère", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.85). Il décide de continuer. Il arrive à Césarée, il pose un pied à terre, et il comprend immédiatement la situation : tout le monde se détourne de lui. Il sait qu’il est perdu ("Certains de ses amis lui conseillèrent de rester sur place [à Kelenderis/Aydıncık] pour analyser les événements, les autres le pressèrent de revenir dans sa patrie afin de dissiper toutes les accusations car son absence servait ses accusateurs. Convaincu par ces derniers, il s’embarqua. Antipatros aborda au port de Sébasté [Césarée] qu’Hérode avait construit à grands frais et dédié à l’Empereur. Il vit immédiatement son malheur. Personne ne vint à lui, personne ne le salua comme lors de son départ avec des prières et des vœux de bonheur, plusieurs même l’accueillirent par des imprécations, clamant qu’il revenait expier ses crimes contre ses frères", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.86-88), mais il se rend malgré tout à Jérusalem, où Hérode a invité le remplaçant de Caius Sentius Saturninus à la tête de la province romaine de Syrie : Publius Quinctilius Varus, que nous avons vu consul avec Tibère en -13, futur vaincu de la bataille de Teutoburg. Comme Caius Sentius Saturninus a servi de juge assesseur dans le procès contre Alexandre et Aristobule en -7, Publius Quinctilius Varus sert de juge assesseur dans le procès contre Antipatros fin -6 ou début -5 ("A ce moment à Jérusalem se trouvait [Publius] Quinctilius Varus qui avait succédé à [Caius Sentius] Saturninus comme gouverneur de Syrie, venu en personne à la demande d’Hérode pour le conseiller sur la situation. Ils délibéraient quand arriva Antipatros, à qui rien n’avait été divulgué. Celui-ci entra dans le palais vêtu de sa robe pourpre [vêtement marquant l’appartenance à la dynastie royale]. Les gardes le laissèrent pénétrer, mais écartèrent ses amis, il en fut troublé. Il comprit clairement le piège cruel où il était tombé quand, s’avançant pour embrasser son père, ce dernier le repoussa en lui reprochant d’avoir tué ses frères, projeté de le tuer lui-même, ajoutant que [Publius Quinctilius] Varus entendrait et jugerait toute l’affaire le lendemain. C’est ainsi qu’Antipatros apprit et vit sa fin. Il sortit, sonné par l’étendue de son péril. Sa mère [Doris] et sa femme [anonyme], descendante d’Antigone qui avait été roi des juifs avant Hérode, le renseignèrent sur tout. Il se prépara à son procès", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.89-92). Les audiences sont introduites par Hérode, qui se lamente d’avoir engendré des enfants aussi haineux et haïssables, qui confesse ne pas comprendre pourquoi Antipatros, à qui il a pourtant tout donné - même sa crédulité absolue, même un testament garantissant sa succession -, a fomenté son empoisonnement. Il s’interrompt brusquement, incapable d’achever sa tirade, éclatant en pleurs ("[Hérode] se lamenta d’avoir engendré des enfants qui lui avaient causé tant de misères, et d’avoir mérité que la colère divine exposât sa vieillesse aux coups d’Antipatros. Il rappela l’éducation qu’il leur avait donnée, l’abondance des richesses qu’il leur avait fournies pour tous leurs besoins, quand et comme ils l’avaient voulu : rien de tout cela ne l’avait préservé d’être la cible de leurs complots, car ils préféraient au plus vite prendre la royauté par un acte impie plutôt qu’attendre de la recevoir légitimement de leur père sucombant à la loi naturelle. Il se demandait avec étonnement quels espoirs avaient poussé Antipatros dans une telle entreprise alors que son père l’avait désigné par écrit comme héritier du trône, avait partagé avec lui les honneurs et le gouvernement, lui avait octroyé cinquante talents annuels et une allocation de trois cents talents pour son voyage à Rome. Hérode reprocha à Antipatros, en admettant que ses frères [Alexandre et Aristobule] accusés par lui avaient été réellement pervers, de les avoir imités, et, dans le cas contraire, de les avoir accusés à tort. Et effectivement Hérode les avait jugés sur les dénonciations d’Antipatros, il les avait condamnés en suivant son avis, donc Antipatros les absolvait en devenant l’héritier de leur parricide. Sur ces mots, Hérode se mit à pleurer, et ne put pas continuer", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.94-99). Nicolas de Damas prend la parole comme avocat de l’accusation. Son long discours est rapporté dans son Histoire via Flavius Josèphe (Antiquités juives XVII.106-126). Antipatros ne trouve aucun autre moyen de défense que plaider sa bonne foi en invoquant Yahvé ("Quand Nicolas [de Damas] eut terminé sa plaidoierie argumentée, [Publius Quinctilius] Varus ordonna à Antipatros de s’avancer pour se disculper, présenter quelque chose qui contredît les chefs d’accusation, souhaitant lui-même comme son père [Hérode] que le crime fût infondé. Mais Antipatros s’effondra face contre terre, invoquant Dieu afin qu’il témoignât de son innocence et apportât des preuves qu’il n’avait jamais comploté contre son père. Ceux qui n’ont pas de vertu, quand ils entreprennent une mauvaise action, oublient toujours que la divine providence préside à tout et agissent à leur guise, et quand ils sont pris en flagrant délit et menacés de punition ils invoquent la même divine providence pour qu’elle retourne la situation, tel fut Antipatros : ayant toujours agi au mépris de Dieu, il se retrouvait cerné par la justice, et, sans autre moyen pour se défendre, il outragea à nouveau la bonté divine en la suppliant de taire tout ce qu’il avait osé entreprendre contre son père", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.127-130). Publius Quinctilius Varus demande qu’on apporte la boîte avec le reliquat. Un condamné à mort est contraint de boire le reliquat, et décède aussitôt : ainsi est établie la preuve de la culpabilité d’Antipatros, qui est emmené chargé de chaînes. Publius Quinctilius Varus repart vers Antioche ("Après avoir interrogé Antipatros, et n’en ayant rien obtenu de plus que des invocations interminables à Dieu, [Publius Quinctilius] Varus ordonna qu’on apportât le poison afin d’en vérifier son efficacité. Un condamné à mort le but sur ordre de [Publius Quinctilius] Varus et succomba instantanément. Alors [Publius Quinctilius] Varus se leva et quitta le tribunal. Il repartit le lendemain pour Antioche, capitale de la Syrie où il séjournait la plupart du temps. Immédiatement Hérode chargea son fils de chaînes", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.131-133). Peu après ce procès, des lettres sont mises à jour qui accablent Antipatros ("Durant ces mêmes journées, on intercepta encore une lettre écrite à Antipatros par Antiphilos qui séjournait en Egypte. Ouverte par le roi, elle contenait les propos suivants : “Je t’envoie la lettre d’Acmé en ayant pris mes précautions, je serais en danger par deux familles si j’étais pris. Bonne chance dans ton entreprise”. Tel était le contenu de cette lettre. Le roi chercha l’autre lettre [celle d’Acmé, qu’Antiphilos mentionne], sans succès. L’esclave d’Antiphilos, qui portait celle qu’on avait lue, niait en avoir reçu une autre. Mais un des proches d’Hérode remarqua que la tunique intérieure de l’esclave avait été recousue, il supposa que cette autre lettre était cachée dans le repli. C’était le cas. On saisit donc cette autre lettre qui contenait les propos suivants : “Acmé à Antipater. J’ai écrit la lettre que tu voulais destinée à ton père [Hérode], accompagnée d’une copie de la fausse lettre de Salomé à ma maîtresse [l’Impératrice Livie], et je les lui ai envoyées. En les lisant, je suis sûre qu’il punira Salomé comme traîtresse”. La première lettre évoquée était une contrefaçon dictée [à Acmé] par Antipatros, prétenduement écrite par Salomé à [l’Impératrice Livie] la maîtresse d’Acmé, imitant l’écriture de Salomé. La seconde lettre évoquée, écrite par Acmé pour Hérode, disait ceci : “Acmé au roi Hérode. Je veux te renseigner sur ce qui se trame contre toi. J’ai découvert une lettre de Salomé à [l’Impératrice Livie] ma maîtresse, qui va contre tes intérêts. J’ai pris un grand risque en la recopiant, mais je veux te sauver, et je te la transmets. Salomé y dit qu’elle désire épouser Syllaios. Déchire-la afin que je ne sois pas en danger de mort”. Acmé avait écrit parallèlement à Antipatros pour l’informer avoir obéi à ses directives, avoir écrit à Hérode que Salomé complotait contre lui, et avoir transmis comme preuve la fausse lettre rédigée soi-disant par Salomé à [l’Impératrice Livie] sa maîtresse. Cette Acmé était une juive esclave de Julia [Livie] l’épouse de César [Octave Auguste], elle avait agi ainsi après avoir été corrompue par Antipatros, qui l’avait largement payée pour qu’elle l’aidât dans ses magouilles criminelles contre son père [Hérode] et sa tante [Salomé]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.134-141). Hérode ne sait plus quoi faire. A une date inconnue dans le second semestre -5, il députe à Rome pour demander conseil ("Hérode fit amener son fils [Antipatros] et l’interrogea, en lui ordonnant de répondre sans rien dissimuler. Comme celui-ci resta silencieux, Hérode exigea, puisque sa traîtrise était partout flagrante, de désigner ses ses complices. Son fils rejeta la responsabilité de tout sur Antiphilos, sans nommer quelqu’un d’autre. Hérode affligé pensa alors l’envoyer à Rome devant César [Octave Auguste] afin d’y subir la peine de ses complots. Puis, craignant qu’il trouvât moyen de s’échapper grâce à ses amis, il le garda enchaîné et envoya des ambassadeurs avec une lettre dénonçant son fils, rapportant ses agissements avec sa complice Acmé et des copies des lettres saisies", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.143-145). C’est alors qu’il tombe malade. Il désigne comme nouvel héritier Hérode-Antipas, fils cadet de sa maîtresse samaritaine Malthaké, écartant le fils aîné Hérode-Archélaos soupçonné de complicité avec Antipatros ("Tandis que les ambassadeurs se hâtaient vers Rome avec les lettres et munis d’instructions sur ce qu’ils devraient répondre quand on les interrogerait, le roi tomba malade. Il rédigea un testament donnant la royauté au plus jeune de ses fils [Hérode-Antipas], par suspicion contre [Hérode-]Archélaos [frère ainé d’Hérode-Antipas, fils de Malthaké] et Philippe [le Tétrarque, fils de Cléopâtre de Jérusalem] calomniés par Antipatros", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.146). Deux notables pharisiens croient le moment venu de soulever la population contre Hérode moribond, de renverser tous les signes de compromission avec les païens grecs et romains, notamment l’aigle impérial en or qu’Hérode a installé au-dessus d’une porte du Temple ("Judas ben Sariphaios et Matthias ben Mergalothos étaient des interprètes réputés des lois ancestrales, ils étaient appréciés par le peuple parce qu’ils instruisaient la jeunesse, qui augmentaient leur vertu à leur contact. Ayant appris que la maladie du roi était incurable, ces hommes poussèrent les jeunes gens à détruire tout ce qu’il avait fait contre les lois ancestrales, à mener une guerre sainte pour elles : c’était parce qu’Hérode avait enfreint la Torah que la royauté connaissait des malheurs sans précédent, et que le roi lui-même était tombé malade. Et effectivement Hérode avait commis certaines infractions à la Torah, ainsi que le lui reprochait le groupe de Judas [ben Sariphaios] et Matthias [ben Mergalothos], il avait notamment placé au-dessus de la grande porte du Temple une offrande très coûteuse, un grand aigle d’or, alors que la Torah défend d’élever et de vénérer des images et des sculptures d’êtres vivants. Ces savants ["sofista…", hellénisation de "rabbins"] ordonnèrent qu’on déposât l’aigle. Ils préférèrent, plutôt que la joie de vivre, le risque d’être condamnés à mort en sauvant les lois ancestrales par un acte de renommée éternelle, en léguant à la postérité le souvenir de leur exemplarité", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.149-152). C’est une mauvaise idée. Oui le roi est malade, mais il est encore capable d’imposer ses ordres. Les deux hommes sont arrêtés et conduits devant lui dans son palais de Jéricho. Leur culpabilité est rapidement établie ("La rumeur disait que le roi était mort. Les savants [Judas ben Sariphaios et Matthias ben Mergalothos] en profitèrent. A midi ils montèrent au Temple, déposèrent l’aigle et le détruisirent à coups de hache devant une grande foule réunie. Leur acte fut rapporté à un stratège du roi qui pensa que cela annonçait d’autres exactions et se rendit sur les lieux avec une troupe en conséquence. Il tomba à l’improviste sur la foule qui, prise au dépourvu, comme toutes les masses portées à des coups d’audace par une impulsion irréfléchie plutôt qu’après une préparation prudente, se dispersa de façon désordonnée sans aucune précaution. Il arrêta au moins quarante jeunes gens qui voulurent lui résister après désagrégation de la foule, ainsi que les instigateurs Judas [ben Sariphaios] et Matthias [ben Mergalothos] qui jugèrent honteux de s’enfuir, et il les amena au roi", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.155-157). Ils sont condamnés à mort. Le nouveau Grand Prêtre, Matthias ben Theophilos, accusée de molesse, est destitué à la fin de l’hiver -5/-4 et remplacé par Joazar-Boethos, frère de Mariamné-Boethos et fils du précédent Grand Prêtre Simon-Boethos ("Le roi les chargea de chaînes [Judas ben Sariphaios et Matthias ben Mergalothos, et leurs jeunes complices] et les envoya à Jéricho, où il convoqua les principaux magistrats juifs. Dans l’amphithéâtre, couché sur une litière parce qu’il ne pouvait plus se tenir debout, il lista aux auditeurs tout ce qu’il avait accompli pour eux depuis des années, ses grands travaux au Temple que les Asmonéens avaient négligé durant leurs cent vingt-cinq ans de règne, les magnifiques offrandes honorant Dieu dont il l’avait orné, espérant que la postérité louerait sa mémoire et son nom. Puis il cria que, de son vivant, son peuple n’avait pas hésité à outrager et à saccager ses offrandes en plein jour, commettant ainsi non seulement une offense envers la majesté royale mais surtout un sacrilège. Les notables juifs, en constatant sa véhémence et son exaspération, craignirent d’être châtiés eux-mêmes. Ils déclarèrent que l’acte avait été décidé sans leur consentement et ne devait pas rester impuni. Hérode s’apaisa un peu, néanmoins il retira la Grande Prêtrise à Matthias [ben Theophilos] qu’il estima responsable des événements et le remplaça par Joazar[-Boethos] le frère de sa femme [Mariamné-Boethos]. C’est ainsi que Matthias [ben Theophilos] perdit la Grande Prêtrise. L’autre Matthias [ben Mergalothos], promoteur de la sédition, fut brûlé vif avec certains de ses compagnons. Cette même nuit eut lieu une éclipse de lune [nuit du 13 au 12 mars -4 selon les astronomes modernes]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.161-167). La maladie d’Hérode s’agrave, en dépit d’un séjour thermal à Callirhoé à l’est de la mer Morte (aujourd’hui Ein ez-Zara en Jordanie, 31°35'50"N 35°33'34"E : "La maladie d’Hérode s’aggrava, Dieu le punissant de ses crimes contre la Torah. La fièvre lente manifestait son ardeur moins au contact de la main que dans l’intérieur des tissus qu’elle ravageait. Il ressentait un désir irrépressible de manger mais ses intestins ulcérés lui causaient d’effrayantes souffrances. Aux pieds une inflammation humide et transparente, un mal analogue autour de l’abdomen, une gangrène des parties génitales engendrant des vers, une respiration difficile en position debout, une haleine fétide, un souffle précipité, des convulsions de tous les membres d’une violence insupportable. Les devins déclarèrent que Dieu se vengeait ainsi des nombreuses impiétés commises par le roi. Bien que tourmenté au-delà du tolérable, il espérait guérir encore, sollicitant des médecins et observant scrupuleusement leurs prescriptions. Il traversa le Jourdain pour une cure aux les sources thermales de Callirhoé, dont les eaux saines se jettent dans le lac dit “Asphaltite” [la mer Morte]. Croyant le réchauffer, les médecins lui prescrivirent un bain d’huile, dans lequel il failli trépasser. Revenu à lui par les lamentations de ses serviteurs, il perdit tout espoir de guérison. Il distribua cinquante drachmes par tête à ses soldats, et des grands cadeaux à leurs officiers et leurs proches, puis il revint à Jéricho", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.168-173). Hérode cloué dans son palais à Jéricho convoque ses administrateurs pour leur annoncer qu’il souhaite un massacre collectif en guise de cérémonie funéraire ("[Hérode] revint à Jéricho. Il devint si atrabilaire, irrité contre tout le monde, qu’il imagina un acte terrible. Il convoqua les notables juifs de tout le peuple, qui vinrent en grand nombre parce que la convocation était obligatoire sous peine de mort. Et, aussi furieux contre les innocents que contre les coupables, il les enferma en masse dans l’hippodrome. Le roi demanda à Salomé et son mari Alexas de le rejoindre, pour leur expliquer que sa mort était imminente car ses souffrances étaient à leur comble, que l’idée que sa mort soit bien accueillie et même désirée par le peuple sans pleurs ni cérémonie funèbre lui était très pénible, qu’il savait à quel point les juifs souhaitaient sa disparition puisque de son vivant ils avaient outragé ses œuvres, et qu’il comptait donc sur ses intimes pour soulager sa peine. Ils consentirent, lui promirent des obsèques grandioses comparables à aucun autre monarque, le deuil serait ressenti du fond du cœur par le peuple tout entier. Alors il leur demanda, quand il rendrait le dernier soupir, d’ordonner aux soldats gardant l’hippodrome de percer de leurs flèches tous ceux qui y étaient enfermés : par ce massacre, ils lui donneraient la double satisfaction ultime d’avoir obéi à son dernier ordre et de l’avoir honoré par un deuil magnifique. Il les supplia par ses larmes, invoquant leur affection familiale et la foi divine, les conjurant de ne pas lui refuser cet hommage. Et ils acquiescèrent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.174-179). Les députés envoyés à Rome sont de retour avec la réponse d’Octave Auguste : ce dernier laisse Hérode libre de châtier son fils Antipatros comme il veut ("Arriva une lettre des ambassadeurs qu’il avait envoyés à Rome auprès de César [Octave Auguste]. Il en prit connaissance : elle disait qu’Acmé avait été exécutée par César [Octave Auguste] indigné de sa complicité criminelle avec Antipatros, et laissait à Hérode le soin de décider, comme père et comme roi, s’il voulait exiler ou mettre à mort Antipatros. Ces nouvelles ravivèrent Hérode pendant un temps", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.182-183). Hérode ordonne aussitôt l’exécution d’Antipatros ("[Hérode] ordonna à quelques gardes d’aller tuer Antipatros immédiatement, et de l’ensevelir sans honneurs à Hyrcania", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.187). Et il modifie encore son testament. Son royaume sera divisé en trois après sa mort. Hérode-Archélaos, momentanément écarté car soupçonné de complicité avec Antipatros, est réhabilité maintenant qu’Antipatros est mort, il reçoit le titre honorifique de roi, mais ne gouvernera en fait que la partie centrale du royaume. Hérode-Antipas gouvernera la Galilée au nord. Philippe, un fils qu’Hérode a eu avec une mystérieuse "Cléopâtre de Jérusalem", gouvernera les quatre territoires gréco-arabes à l’est du lac de Galilée (Gaulanitide/Golan, Trachonitide, Batanée, Panion/Baniyas), d’où le qualificatif commode que lui appliqueront les historiens futurs : Philippe "le Tétrarque" ("Tetr£rchj", littéralement le "quadruple/tetr£j chef, dignitaire, guide/¢rcÒj"). Salomé, sœur d’Hérode, reçoit trois domaines autonomes à l’intérieur du territoire d’Hérode-Archélaos : Iamnia/Yavné et Axotos/Ashdod sur la côte philistine, et Phasaelis/Fasayil au nord de Jéricho, assortis d’une rente. Enfin Hérode meurt, seulement cinq jours après l’exécution de son fils Antipatros selon Nicolas de Damas via Flavius Josèphe, au début du printemps -4 ("Ayant changé d’avis, [Hérode] modifia encore son testament : à [Hérode-]Antipas pressenti initialement pour le trône il laissa la Galilée et la Pérée, [Hérode-]Archélaos obtint la royauté, son fils Philippe [demi-]frère d’[Hérode-Archélaos] devint tétrarque de Gaulanitide, Trachonitide, Batanée et Panion, sa sœur Salomé reçut Iamnia, Axotos et Phasaelis avec cinq cent mille drachmes d’argent monnayé, il pourvut le reste de sa famille par des legs et des rentes, à César [Octave Auguste] il donna dix millions de drachmes d’argent et des vaisselles d’or et d’argent et des étoffes de grand prix, à Julia [Livie] épouse de César [Octave Auguste] et à quelques autres il distribua cinq millions de drachmes. Cela réglé, le roi mourut, cinq jours après l’exécution de son fils Antipatros, trente quatre ans après l’exécution d’Antigone [en -37], trente-sept ans après sa reconnaissance par les Romains [en -40]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.188-191). Sa dépouille est transférée à l’Hérodion ("On prépara les funérailles du roi. [Hérode-]Archélaos prit soin que le convoi de son père fût somptueux et fournit tous les ornements nécessaires pour la pompe funèbre qui devait escorter le corps. On le porta sur une litière d’or parsemée de pierreries précieuses et variées, surmontée d’une tenture pourprée. Le mort était revêtu de pourpre, paré d’un diadème surmonté d’une couronne d’or, et un sceptre était étendu à côté de sa main droite. Autour de la litière marchèrent ses fils et ses nombreux parents. A l’arrière, l’armée répartie selon les peuples et les grades : d’abord les gardes, puis le corps des Thraces, puis les Germains, puis les Gaulois, tous en tenue militaire. Encore derrière, le reste de l’armée en ordre de bataille, conduit par les centurions et les chefs de cohortes. Suivaient cinq cents esclaves portant des aromates. On alla ainsi jusqu’à Hérodion, distant de huit stades, c’est là que le roi fut enseveli conformément à ses volontés. Telle fut la fin d’Hérode", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVII.196-199). Il laisse à la postérité l’expression "vieux comme Hérode" toujours usitée en l’an 2000, qualifiant toute personne encombrante tardant à mourir ou toute situation embarrassante tardant à se résorber.


Selon la tradition chrétienne, Joseph et Marie s’installent près d’Héliopolis (aujourd’hui le site archéologique d’Aîn-ech-Chams dans la banlieue nord-est du Caire en Egypte, 30°07'45"N 31°18'28"E), dans un lieu qui devra son nom "Matarea" à Marie, la "mère" de Jésus, soit "matšra" en grec et "mater" en latin (qui a conservé son nom sous la forme "Mattariyah", au sud d’Héliopolis/Aîn-ech-Chams). Pendant plusieurs siècles, on a extrait un baume des sycomores locaux : le naturaliste français Pierre Belon, qui accompagne la délégation française envoyée par François Ier roi de France au sultan ottoman Soliman Ier entre 1546 et 1549, passe par Matarea/Mattariyah et y observe la fabrication du baume, qu’il décrit en 1553 dans son Voyage au Levant, sous-titré Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Turquie, Judée, Egypte, Arabie et autres pays étrangers ("Le lieu nous fut montré, en ce jardin de Matarea, où notre Seigneur [Jésus] et notre Dame [Marie] furent longtemps logés quand ils arrivèrent en Egypte, fuyant de Judée de peur d’Hérode, et même une fenêtre où notre Dame mettait notre Seigneur pour reposer. Là est une fontaine qui arrose les jardins des baumes, en laquelle ils disent que notre Dame baignait souvent notre Seigneur et y lavait ses drappelets", Pierre Belon, Voyage au Levant II.40). Devenu un sanctuaire copte à une époque inconnue, c’est en l’an 2000 un petit parc agrémenté d’une chapelle dédiée à Marie au centre de la principale place du quartier homonyme (30°07'14"N 31°18'32"E). L’urbanisation intensive a réduit la végétation à un unique sycomore datant de la Renaissance au fond du parc, qualifié "Arbre de la Vierge Marie" dans les guides touristiques, sous la garde de la mosquée "de l’Arbre de Maryam" qui le flanque (30°07'14"N 31°18'35"E), de l’église orthodoxe "de la Sainte Vierge Marie de Matarea" dans la rue parallèle voisine (30°07'17"N 31°18'39"E) et de l’église catholique "de la Sainte Famille" dans le même pâté de maisons à l’est (30°07'17"N 31°18'28"E). Maria Valtorta nomme ce site à plusieurs reprises. La deuxième année du ministère, Marie le mentionne dans une réponse à Marie-Madeleine qui lui demande si elle a déjà vu la mer ("Oh oui, je l’ai vue [la mer] ! A une époque où elle était moins agitée que mon cœur, et moins salée que mes larmes ! Je fuyais alors le long de la côte de Gaza vers la mer Rouge, avec mon bébé dans mes bras et la peur d’Hérode qui me poursuivait. Et je l’ai vue au retour. C’était le printemps sur la terre et dans mon cœur, et Jésus battait ses petites mains, heureux de voir des choses nouvelles, et Joseph et moi étions heureux aussi, même si la bonté du Seigneur avait atténué de mille manières la dureté de l’exil à Matarea", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 247.8, vision du 08/08/1945). La première année du ministère, un anonyme le mentionne aussi dans un résumé de l’enfance de Jésus ("[Jésus] est né à Bethléem parce qu’il appartient à la famille de David. C’était à l’époque de l’édit. Les bergers ont vu une lumière […]. Les bergers s’étant déplacés ont vu un petit enfant dans une mangeoire entre un bœuf et un âne, la mère et le père. Ils l’ont adoré. Puis ils les ont conduits dans la maison d’une brave femme [Anne de Bethléem]. L’enfant a grandi comme tous les enfants, beau, gentil, tout amour. Des Mages sont venus d’au-delà de l’Euphrate et du Nil, ils avaient vu une étoile et reconnu en elle l’étoile de Balaam [Nombres 27.17]. L’enfant était déjà capable de marcher. Par jalousie envers le futur roi, Hérode a ordonné son élimination. Mais l’ange du Seigneur a prévenu du danger. Les enfants de Bethléem sont morts, mais lui s’est sauvé jusqu’à Matarea. Ensuite il est revenu à Nazareth comme menuisier", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 119.1, vision du 27/02/1945). Dans une lettre à son fils Jésus à la fin de la première année du ministère, Marie se souvient par comparaison du "premier anniversaire [de Jésus] à Matarea" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 133.4, vision du 18/03/1945). Le logis est très pauvre, sous-entendu le pécule d’or, d’encens et de myrrhe donné par les Mages a été vite dépensé. Maria Valtorta le décrit quand Jésus est âgé de "deux ans et demi maximum" ("C’est l’Egypte. J’en suis sûre car je vois le désert et une pyramide [s’agit-il d’une des pyramides monumentales de Gizeh sur la rive gauche du Nil, au sud-ouest du Caire, qu’au Ier siècle on peut voir au loin depuis Matarea/Mattariyah ? ou d’une petite pyramide du site d’Héliopolis/Aîn-ech-Chams juste à côté de Matarea/Mattariyah ?]. Je vois une maisonnette blanche, qui n’a qu’un rez-de-chaussée. Une maison pauvre de gens pauvres. Les murs sont à peine crépis, revêtus d’une seule couche de chaux. Deux portes, voisines l’une de l’autre, donnent accès à deux pièces où je n’entre pas pour l’instant. Le bâtiment est au milieu d’un terrain sableux délimité par des roseaux enfoncés dans le sol, faible défense contre les voleurs, protection de fortune contre les chiens ou chats errants. […] Les roseaux de l’enceinte sont gonflés par les plantes grimpantes qu’on a laissé pousser, qui me semblent être des liserons ordinaires. Sur un côté, un arbuste de jasmin en fleurs et un buisson de roses communes. Le terrain est cultivé patiemment, bien qu'aride et pauvre, pour en faire un jardin. Je vois de très maigres légumes dans quelques plates-bandes étroites au milieu, sous un arbre de haute futaie que je ne puis identifier, qui ombrage un peu le terrain brûlé par le soleil et la petite maison. A cet arbre est attachée une chèvre blanche et noire qui broute et rumine les feuilles de quelques branches jetées au sol. Sur une natte étendue au sol se trouve Jésus enfant. Il me paraît avoir deux ans, deux ans et demi maximum. Il joue avec des morceaux de bois taillés en forme de brebis ou de chevaux, et avec des rubans de bois blanc moins bouclés que ses cheveux d’or. Avec ses mains potelées, il cherche à mettre ces colliers de bois aux cous des animaux", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 36.1-2, vision du 25/01/1944), Marie a "environ vingt ans", en fait entre dix-huit et dix-neuf ans puisque Jésus est né quand elle avait seize ans, elle s’y occupe à tisser comme elle faisait à Nazareth ("Un peu à l’écart, à l’ombre de l’arbre, la Vierge Marie. Elle tisse sur un métier rustique et surveille le bébé. Je vois ses mains minces et blanches aller-et-venir en jetant la navette sur la trame, et le pied chaussé d’une sandale qui meut la pédale. Elle porte une tunique, couleur violet rosé comme la couleur de la fleur de mauve. Sa tête est nue, ainsi j’observe que ses cheveux blonds sont séparés en deux bandeaux, ils sont ensuite simplement tressés et retombent agréablement sur la nuque. Les manches de son vêtement sont longues et plutôt étroites. Pas d’autre ornement que sa beauté et la très douce expression de son visage. Son teint, la couleur des cheveux et des yeux, la forme du visage, tout est comme je la vois d’ordinaire. Ici elle paraît très jeune, environ vingt ans", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 36.1-2, vision du 25/01/1944), Joseph presque quarantenaire assure les finances du foyer par son savoir-faire de menuisier qu’il met au service de clients locaux ("Je vois que sur le devant de la maison la haie est interrompue par une grille rustique. Marie l’ouvre pour sortir sur la rue. C’est une pauvre rue à l’extrémité d’une ville ou d’un pays en bordure de campagne, un chemin de sable avec une autre maisonnette et un jardin pauvre. Je n’y vois personne. Marie regarde non pas vers la campagne mais vers le centre-ville, comme si elle attendait quelqu'un, puis elle se dirige vers un bassin ou un puits à une dizaine de mètres ombragé par des palmiers. A cet endroit le sol est couvert d’herbes vertes. Je vois arriver par la rue un homme pas trop grand mais robuste. Je reconnais Joseph qui sourit. […] Il paraît âgé d’une quarantaine d’années maximum. La barbe et les cheveux sont épais et noirs, la peau plutôt bronzée, les yeux foncés. Un visage honnête et agréable, qui inspire confiance. En apercevant Jésus et Marie, il hâte le pas. Sur l’épaule gauche il porte une espèce de scie et une sorte de rabot, à la main il tient d’autres outils professionnels, différents de ceux modernes mais pas tellement. Il revient de travailler de chez quelqu’un", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 36.3-4, vision du 25/01/1944). Maria Valtorta insiste sur l’extrême précarité du couple, qui se nourrit au jour le jour ("Marie revient avec l’amphore, et ferme la porte sur la nuit qui tombe rapidement. La pièce est éclairée par une lampe que Joseph a allumée et placée sur son établi, où il se penche pour travailler encore pendant que Marie prépare le souper. La flamme éclaire la pièce. Jésus, les mains appuyées sur l’établi et la tête dressée, observe ce que fait Joseph. Puis ils s’assoient à table après avoir prié (sans signe de croix évidemment), Joseph le premier et Marie qui répond. Je ne comprends rien. Ce doit être un psaume, dans une langue qui m’est totalement inconnue. Ils entament le repas. La lampe est maintenant sur la table. Marie prend Jésus contre elle pour lui donner à boire le lait de la chèvre. Elle y trempe des morceaux de pain coupés dans une miche ronde dont la croûte est noire, l’intérieur est aussi noir, ce doit être un pain de seigle ou d’orge, un pain bis avec beaucoup de son. Joseph mange en même temps du pain et du fromage. Puis Marie assoit Jésus sur le tabouret en vis-à-vis. Elle apporte des légumes cuits (ils me semblent cuits à l’eau et assaisonnés comme nous les préparons ordinairement aujourd’hui), elle en mange après que Joseph s’est servi. Jésus mange tranquillement sa pomme et sourit, découvrant ses petites dents blanches. Le repas se termine avec des olives ou des dattes, je ne vois pas bien : pour des olives elles sont trop claires, pour des dattes elles sont trop dures. Pas de vin. Repas de pauvres gens", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 36.5, vision du 25/01/1944). Marie s’en souviendra chez Lazare la troisième année du ministère : elle dira que sa seule richesse en Egypte était une chèvre et des plants de melons, qui rafraichissaient lors de canicules… quand la chèvre ne les mangeait pas ("‟[Ces melons] viennent de la côte au-delà de Gaza où j’ai un domaine [c’est Lazare qui s’adresse aux apôtres et à Marie], avec des serres au-dessus de la maison qui me servent de pépinière pour des plantes délicates qu’on doit protéger de la gelée. Un ami romain m’en a enseigné la culture […]. Dans les villas de Baies [entre la péninsule de Misène/Bacoli et Pouzzoles, à l’ouest de Naples en Italie] et de Syracuse, dans celles du golfe de Sybaris [le golfe de Tarente], on cultive ces délices par la même méthode pour les avoir tôt. […]” ‟Nous avions quelques plants de melons dans notre pauvre jardin en Egypte. Lors des grandes chaleurs, nous les plongions dans le puits du voisin, qui était profond et frais, et c’était une fête quand nous les mangions le soir. Je me souviens aussi de la chèvre gourmande que je devais surveiller car elle était avide de bourgeons et de fruits tendres.” Jésus relève la tête qu’il tenait inclinée, et regarde les palmiers bruissant dans le vent du soir qui tombe. ‟Et les palmiers. Quand je vois ceux-là, je repense à l’Egypte, sa terre jaune et sableuse que le vent soulevait si facilement, les pyramides qui tremblaient au loin dans l’air raréfié… Les hauts fûts des palmiers et la maison… Mais inutile de reparler de ça. A chaque époque ses soucis…”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 586.4-5, vision du 28/03/1947). A l’occasion des obsèques de Joseph, décédé peu avant le début du ministère, Marie dira dans son oraison funèbre que l’Egypte comptait beaucoup de juifs à la fin du règne d’Hérode, mais qu’aucune solidarité n’existait entre eux parce qu’ils vivaient dans une égale indigence, l’argent gagné ne servait qu’à préparer le retour en Galilée après la mort d’Hérode ("Que tout le monde le sache [c’est Marie qui parle, au moment de la mort de Joseph, comme dans une oraison funèbre qui rappelle les moments importants de sa vie de couple avec Joseph] : les cadeaux des Mages, avec les usuriers qui serrent à la gorge le pauvre réfugié, ont disparu comme un éclair, dans l’acquisition d’un toit [à Matarea/Mattariyah en Egypte], dans les meubles élémentaires, dans la nourriture. Nous n’avions que cette ressource, en attendant de trouver du travail. La communauté hébraïque est toujours prête à aider les siens, mais en Egypte elle n’était composée que de réfugiés persécutés, aussi pauvres que nous quand nous nous y sommes installés. Nous voulions conserver une partie de nos fonds pour Jésus qui grandissait. Une partie de nos économies en Egypte était prévue pour notre rapatriement, elle a été à peine suffisante pour remettre en état la maison et l’atelier de Nazareth à notre retour [en -2 ou -1 comme nous le verrons dans notre alinéa suivant]", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 43.6, vision du 10/06/1944). La première année du ministère, Jésus demandera incidemment à ses apôtres de ne pas être tenté par "le paganisme des sept éléments" ("Vous qui devez rappeler le vrai Dieu, chassez de vous le paganisme aux sept éléments, afin de ne pas devenir comme les bois sacrés païens dédiés à tels et tels dieux, et d’entrainer dans votre paganisme ceux qui vous considèreraient alors comme des temples divins", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 169.8, vision du 22/05/1945), allusion directe à la religion égyptienne prêchant que l’individu est constitué de sept éléments : le corps, le nom, l’ombre, le cœur, l’akh, le ba et le ka, c’est la preuve que Jésus connaît bien cette religion étrangère qu’il a côtoyé quand il était enfant à Matarea/Mattariyah, très appréciée à Rome depuis son introduction par Cléopâtre VII lors de son séjour entre -46 et -44, qu’il voit comme une concurrente du nazaréisme (comme les nazaréens, certes selon des modalités différentes, les Egyptiens croient en la résurrection, via le mythe d’Orisis ressuscité par sa sœur Isis et via le dieu Ra/Soleil qui meurt chaque soir et renaît chaque matin)… et on se demande où Maria Valtorta, si elle invente cette séquence, s’est si bien renseignée sur la religion égyptienne, ou qui l’a renseignée. La deuxième année du ministère, Jésus donnera un souvenir de son enfance en Egypte, il parlera d’une "forêt pétrifiée" qu’il a visitée, où des arbres morts gisaient sur le sol, de loin semblables à des bois ordinaires servant à allumer un feu et à fabriquer des meubles, mais de près durs comme des pierres, soudés à la terre, inexploitables, il en tirera une parabole sur les gens qui "paraissent vivants extérieurement mais en réalité sont morts intérieurement parce qu’ils refusent le Divin Amour" blablabla ("Je pourrais comparer Israël aux forêts pétrifiées qu’on voit çà et là dans la vallée du Nil et le désert d’Egypte. C’étaient des bois vivants et des plantes vivantes, nourris par la sève, bruissants au soleil, couverts de beaux feuillages, de fleurs, de fruits. Les lieux où ils grandissaient étaient comme un Paradis terrestre, les hommes et les animaux y oubliaient l’aridité désolée du désert, la soif ardente que donne le sable brûlant pénétrant dans la gorge, le soleil impitoyable qui calcifie en peu de temps les cadavres, consume les chairs en poussières, laisse couchés dans les vagues de sable des squelettes polis comme par un ouvrier soigneux. On oubliait tout sous cette ombre verte, bruissante, riche en eau et en fruits qui restauraient, consolaient, redonnaient courage pour de nouvelles expéditions. Puis, pour une cause inconnue, comme des choses maudites, ils se sont desséchés. Non pas comme les arbres morts servant encore à l’âtre domestique ou aux brasiers qui éclairent la nuit pour éloigner les fauves, atténuer la gelée nocturne, guider les voyageurs au loin, non, mais comme des pierres. Des pierres ! La silice du sol semble être montée par un sortilège depuis les racines vers le tronc, jusqu’aux branches et aux feuilles. Le vent a brisé les branches les plus faibles, tel l’albâtre à la fois dur et friable. Mais les branches les plus grosses sont restées sur leurs troncs puissants, et elles trompent les caravanes fatiguées : sous les reflets éblouissants du soleil ou sous la lumière spectrale de la lune, on voit se profiler ces troncs sur la plaine ou au fond des vallées inondées lors des crues saisonnières, on cherche avec angoisse un refuge, des ressources, un puits, des fruits frais, les yeux fatigués par le reflet du soleil sur les sables découverts on se précipite, et on tombe sur une forêt de fantômes. De vrais fantômes ! Apparences illusoires de corps vivants, présence réelle de choses mortes ! Je les ai vus. J’en ai gardé le souvenir, pourtant j’étais à peine sorti de l’extrême jeunesse. C’est l’une des plus tristes choses au monde. C’est ainsi qu’ils me sont apparus, j’ai touché là, mesuré, pesé, les éléments terrestres les plus vides parce qu’ils sont les plus morts", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 248.13, vision du 09/08/1945). C’est un nouveau mystère de L’Evangile tel qu’il m’a été révélé. Laissons de côté la parabole blablabla, et intéressons-nous à la "forêt pétrifiée" qui l’engendre. Le site évoqué par Jésus correspond en effet à une aire bien réelle à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Matarea/Mattariyah, au nord de la réserve naturelle du wadi Degla, constituée d’arbres fossilisés vieux de plusieurs dizaines de millions d’années, à l’époque où le Sahara n’existait pas encore et où la vallée du Nil était verdoyante, disséminés sur quelques centaines d’hectares. Or ce site n’a jamais été connu du grand public. Il a été découvert par le minéralogiste François-Michel de Rozière, qui a accompagné Napoléon Bonaparte dans son expédition en Egypte en 1798, il en parle dans l’un de ses articles publiés dans la monumentale Description de l’Egypte élaborée après l’expédition, où il explique que ces arbres fossiles laissent bien apparaître leur ancien aspect végétal en dépit de leur minéralisation ("Dans les déserts voisins de l’isthme de Suez, et surtout dans les parties de l’isthme où règnent ces montagnes à couches friables dont nous venons de parler, le sol est principalement formé d’un gravier quartzeux provenant de leur destruction. Ce qu’il y a spécialement à remarquer, c’est que ce sol de gravier qui enveloppe le pied des montagnes renferme beaucoup de fragments et même de troncs d’arbres pétrifiés de plus de dix à vingt pieds de longueur. On voit facilement que ces bois appartiennet à plusieurs espèces différentes, mais les palmiers se font ordinairement reconnaître à leurs longues fibres droites et tubulaires, et le seyal ou "acacia des déserts" à ses éclats chargés de nœuds, à ses fibres soyeuses, serrées et infléchies, toutes les autres espèces offrent des caractètres trop équivoques pour qu’on puisse déterminer leur nature. […] Il est probable que ce sont des arbres entiers et préexistants à l’arrivée des cailloux, qui se sont trouvés enveloppés dans ce terrain lors de sa formation et sur la place même où ils croissaient, comme l’indiquent l’état de parfaite conservation et la grandeur des tronçons enveloppés dans les sables : non seulement tous les cailloux qui composent les couches solides sont très arrondis et paraissent avoir subi un long transport, mais leur volume est à peu près le même, et les plus grands n’excèdent guère la grosseur du poing, tandis que les bois pétrifiés ne sont ni arrondis ni usés, même à leur surface, où l’on distingue très bien l’organisation végétale, et beaucoup mieux encore que dans leur intérieur, qui n’offre souvent que l’aspect d’un grès silicieux compacte", Description de l’Egypte, édition impériale, Histoire naturelle II, François-Michel de Rozière, De la constitution physique de l’Egypte VI.5), mais qu’ils sont si dispersés et tellement à l’écart des voies de communication entre la vallée et Nil et le Sinaï que le voyageur ordinaire n’y a pas accès ou, quand il peut se rendre sur le site, ne les remarque généralement pas, lui-même ne les a étudiés qu’à deux reprises à l’occasion de cinq trajets entre Le Caire et Suez ("Il y a peu de pays où l’on voit des bois fossiles mieux caractérisés que ceux que l’on trouve dans les déserts de l’Egypte […]. Néanmoins, comme ces bois bien qu’assez abondants n’existent pas indistinctement dans toutes les parties du désert, il est très facile qu’un voyageur fasse le trajet du Caire à Suez sans en remarquer. Sur cinq traversées que j’ai faites, je n’en ai rencontré que deux fois, et une seule fois en très grande quantité", Description de l’Egypte, édition impériale, Histoire naturelle II, François-Michel de Rozière, De la constitution physique de l’Egypte VI.5). En 1826 l’ingénieur français Louis-Maurice-Adolphe Linant de Bellefonds redécouvre ce site à l’occasion d’un voyage depuis Suez vers Le Caire : lors d’une halte un soir, il s’assoit sur un monticule qu’il croit être une grosse pierre, ce n’est que le lendemain quand le jour se lève qu’il constate que cette grosse pierre est en réalité un tronc d’arbre durci. Il rédige un article d’une dizaine de pages Sur la forêt pétrifiée des environs du Caire indiquant le chemin à prendre depuis Le Caire pour atteindre l’aire en question, et ce qu’on y trouve, publié dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris de février 1840, il dit y servir de guide aux voyageurs européens - peu nombreux à l’époque - de passage au Caire. Un peu plus tard, le biologiste allemand Franz Unger remet en cause la provenance des arbres fossiles dans son article La forêt pétrifiée près du Caire et quelques autres types de bois silicifiés en Egypte publié dans le numéro 33 des Actes de l’Académie impériale des sciences de Vienne/Sitzungsberichte der kaiserlichen Akademie der wissenschaften in Wien en 1858 : il pense que ces arbres ont été amenés près du Caire depuis on-ne-sait-où à la suite d’un cataclysme d’on-ne-sait-quelle nature survenu on-ne-sait-quand. Cet article est applaudi par le journaliste français George Schwob qui, parfaitement incompétent en minéralogie et en botanique, croit trouver un argument appuyant la thèse de Franz Unger dans le fait que tous les arbres fossiles retrouvés sont couchés au sol et non pas plantés en terre à la verticale avec leurs racines, George Schwob expose son argument en février 1863 devant les membres de l’Institut d’Egypte au Caire dont il est alors le secrétaire, son intervention est rapportée dans le numéro 8 du Bulletin de l’Institut d’Egypte la même année. Le géologue français René Fourtau démonte ces deux interventions dans un petit article Sur l’âge des forêts pétrifiées des déserts d’Egypte publié dans le numéro 2 du Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Caire en 1898 en comparant les arbres fossiles du Caire avec d’autres arbres fossiles similaires en Tunisie dont l’origine tunisienne est incontestable, autrement dit ils n’ont pas été déplacés, ils se sont fossilisés sur place au cours des millénaires et à cause de l’assèchement du climat, leurs racines plus friables que leur tronc ont pu être roulées et arrachées par les mouvements des sols. Le paléontologue français Jean Cuvillier liste toutes les études consacrées au sujet depuis François-Michel de Rozière dans un passage d’un article général Les végétaux fossiles d’Egypte publié dans le numéro 15 du Bulletin de la Société royale de géographie du Caire de mai 1928. Tel est l’état des connaissances en 1943, l’année où Maria Valtorta commence la rédaction de L’Evangile tel qu’il m’a été révélé. La forêt pétrifiée du Caire n’est familière qu’à un très petit nombre de spécialistes dans le monde, ayant publié des articles très techniques dans des revues universitaires à très petit tirage et à très faible diffusion. Menacée par la pollution, l’aire sera déclarée zone naturelle protégée par le gouvernement égyptien en 1989. En vain, puisqu’elle a été totalement saccagée à partir de 2001 par la construction de Nouveau Caire, qui doit accueillir à l’avenir les administrations et une partie de l’actuelle surpopulation du Caire : les arbres fossiles ont été déplacés ici et là pour servir d’éléments de décor à l’îlot de barres d’habitations à l’est de l’îlot de l’université allemande du Caire (29°59'12"N 31°27'22"E). Comment donc Maria Valtorta en a-t-elle appris l’existence, et sa localisation à côté de Matarea/Mattariyah ? Quel érudit, quel universitaire ou quel explorateur a-t-elle fréquenté qui aurait pu l’en informer ?

  

Hérode

Après Hérode

La Judée romaine

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