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Depuis la venue de Pompée à Jérusalem en -64, nous avons vu que les Romains, comme leurs prédécesseurs grecs, n’ont jamais réussi à calmer les revendications des peuples levantins, notamment les Galiléens et les Judéens. Quand les Judéens en 6 se débarrassent de leur ethnarque Hérode-Archélaos qui leur servait de cible commune, ils se retrouvent divisés faction contre faction. La réponse de Rome est à la mesure du chaos qu’ils génèrent en Judée. Pour désigner le gouverneur de la province de Judée créée en 6 par la déposition d’Hérode-Archélaos, intégrant le territoire autour de Jérusalem avec Samarie au nord et Edom/Idumée au sud, Tacite (Annales XV.44) utilise le qualificatif "procurateur/procurator". Mais Tacite se trompe. Nous sommes certains que les gouverneurs de Judée avant Claude ne sont pas des "procurateurs/procurator" mais des "préfets/praefectus" : en 1961, les archéologues ont découvert la pierre de fondation du théâtre de Césarée inauguré par Ponce Pilate, gouverneur de Judée entre 26 et 36 sur lequel nous reviendrons dans le présent alinéa, portant l’inscription : "]S TIBERIEUM/]NTIUS PILATUS/]ECTUS IUDA[/]E[" que certains épigraphistes ont complétée en : "[DIS AUGUSTI]S TIBERIEUM/[PO]NTIUS PILATUS/[PRAEF]ECTUS IUDA[EA]E/[FECIT D]E[DICAUIT]/Pour Dieu Auguste Tibère/Ponce Pilate/préfet de Judée/a fait cette dédicace", et que d’autres ont lue en : "[NAUTI]S TIBERIEUM/[PO]NTIUS PILATUS/[PRAEF]ECTUS IUDA[EA]E/[REF]E[CIT]/Pour les marins de Tibère/Ponce Pilate/préfet de Judée/a refait [ce monument]", ceux-ci et ceux-là ne remettant pas en cause les lignes 2 et 3 indiquant clairement le nom du gouverneur "Ponce Pilate" et sa fonction "préfet de Judée" (cette pierre de fondation est conservée aujourd’hui au musée national d’Israël à Jérusalem sous la référence 1961-529). Ce n’est pas un point de détail. Dans l’organisation impériale du début du Ier siècle, les provinces dont les troubles intérieurs et les voisins ne remettent pas en cause la sureté de l’Empire sont confiées à des procurateurs, c’est-à-dire des gouverneurs civils dépendant directement de l’Empereur, tandis que celles dont l’instabilité interne et les voisins menacent la pérennité de l’Empire sont confiées à des préfets, c’est-à-dire des gouverneurs militaires dépendant du Sénat. Ce n’est qu’avec Claude que les préfets seront peu à peu remplacés par des procurateurs, car Claude se méfiera du Sénat et des ambitions des militaires. A l’époque d’Octave Auguste et de Tibère, le gouverneur de la province romaine de Judée est, comme la province romaine d’Egypte, un préfet et non pas un procurateur, un militaire et non pas un civil, car la Judée comme l’Egypte apparaît aux yeux du Sénat et de l’Empereur comme un pilier de l’Empire, un réservoir de blé et de biens précieux dans le cas de l’Egypte, un verrou interdisant l’accès maritime aux Parthes dans le cas de la Judée. Par son instabilité, la population judéenne requiert l’autorité d’un soldat et non pas les compromis d’un diplomate, la force brute des légionnaires et non pas la subtilité des juristes ni l’astuce des comptables ni la science des ingénieurs.


Coponius (préfet de 6 à 9)


Le premier gouverneur préfet de Judée est un nommé "Coponius", sur lequel nous ne savons presque rien. Il arrive au Levant en même temps que Publius Sulpicius Quirinius le nouveau gouverneur procurateur de Syrie, qui le rejoint à Jérusalem pour procéder au recensement ("Le sénateur [Publius Sulpicius] Quirinius, passé par toutes les magistratures jusqu’au consulat [en -12] et jouissant d’une grande renommée, arriva en Syrie où César [Octave Auguste] l’avait envoyé rendre la justice et recenser les biens. Il était accompagné du chevalier Coponius chargé de gouverner les Judéens avec pleins pouvoirs. [Publius Sulpicius] Quirinius alla aussi en Judée, rattachée à la Syrie, pour recenser les fortunes et liquider les biens d’[Hérode-]Archélaos", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.1-2 ; "Quand le domaine d’[Hérode-]Archélaos eut été réduit en province, le chevalier romain Coponius y fut envoyé comme épitrope ["™p…tropoj"] avec des pouvoirs étendus par César [Octave Auguste], inclus le droit de vie et de mort", Flavius Josèphe, Guerre des juifs II.117). Joazar-Boethos est alors Grand Prêtre du Temple qui, nommé par Hérode en hiver -5/-4 puis chassé par Hérode-Archélaos l’ayant soupçonné de connivence avec les révoltés en 4 puis ayant recouvré ce poste on-ne-sait-comment avant 6, demande aux Judéens d’accepter le nouveau recensement romain ("Bien qu’irrités au début à l’annonce du recensement, les Judéens renoncèrent à résister davantage sur les conseils du Grand Prêtre Joazar-Boethos. Persuadés par ses paroles, ils se déclarèrent sans rechigner", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.1-2). Cela provoque l’indignation du Galiléen Judas fils d’Ezéchias qui s’est déjà signalé en -4 par son insoumission, et qui a échappé à la traque de Publius Quinctilius Varus, comme nous l’avons vu dans notre alinéa précédent. Avec un pharisien nommé "Sadoc" (nom paradoxal pour un pharisien !), il fonde un nouveau mouvement jusqu’au-boutiste appelé "zélote" ("zhlot»j", littéralement "poussé par l’envie, l’émulation, le zèle/zÁloj") contre les Romains et contre les juifs comme Joazar-Boethos qui se soumettent à Rome. Leur entreprise connaît un grand succès en Galilée, surtout chez les jeunes gens ("Mais le nommé “Judas” dans la cité de Gamala en Gaulanitide [site archéologique au Golan, au nord-est du lac de Galilée, 32°54'21"N 35°44'46"E] s’unit au pharisien Sadoc pour lancer la sédition. Ils déclarèrent que le recensement signifiait la servitude complète et appelèrent le peuple à revendiquer sa liberté, estimant qu’en cas de réussite ils gagneraient tout, et qu’en cas de défaite ils ne perdraient que le peu de biens qui leur restaient en s’honorant d’avoir montré glorieusement leur grandeur d’âme, ajoutant que Yahvé favoriserait leur victoire s’ils n’épargnaient pas leur peine pour réaliser leur haut projet. […] Judas et Sadoc, en créant et en éveillant chez nous une quatrième hérésie [après le pharisianisme, le saducéisme et le nazaréisme] et en s’entourant de nombreux adhérents, remplirent le pays de troubles immédiats et plantèrent les racines des maux qui y sévirent plus tard", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.4-10 ; "Le nommé “Judas le Galiléen” essaya de soulever ses compatriotes en les culpabilisant de consentir à payer tribut aux Romains, et de supporter des maîtres mortels plutôt que Yahvé. Il était le chef d’une communauté particulière [zélote] sans rapport avec les autres [pharisienne, saducéenne, nazaréenne]", Flavius Josèphe, Guerre des juifs II.118). La contagion se répand à tout l’ancien royaume d’Hérode, jusqu’au cœur de Jérusalem. On se souvient qu’à l’ère hellénistique le judaïsme s’est divisé en trois courants, d’abord les saducéens qui croient que l’âme meurt avec le corps ("La saducéens pensaient que l’âme meurt en même temps que le corps, ils observaient strictement la Torah", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.16) et par conséquent sont attirés exclusivement par le pouvoir politique, ils sont les maîtres du Temple et se compromettent avec tous les hégémons - grecs hier, romains aujourd’hui - leur permettant de le conserver, ensuite les pharisiens qui croient que l’âme est immortelle ("[Les pharisiens] pensent que l’âme perdure après la mort, et est récompensée ou punie sous terre [au Sheol] selon la vertu ou le vice pratiqué durant la vie, celle-ci est vouée à une prison éternelle tandis que celle-là peut ressusciter", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.14) et qu’un libre-arbitre existe ("[Les pharisiens] pensent que Yahvé a tempéré la fatalité par la volonté de l’homme, qui peut ainsi choisir d’aller vers la vertu ou vers le vice", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.13) et par conséquent accommodent la Torah avec les contingences (cette pratique méprisant les ordres saducéens du Temple, de jurisprudence écrite en jurispridence écrite, donne peu à peu naissance au Talmud de Babylone et au Talmud de Jérusalem), enfin les nazaréens/esséniens qui croient aussi que l’âme est immortelle ("Les esséniens […] pensent que l’âme survit à la mort, ils luttent sans relâche pour atteindre les fruits de la justice", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.18) mais qu’aucun libre-arbitre n’existe car tout est écrit ("Les esséniens croient que tout est dans les mains de Yahvé", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.16) et par conséquent se contentent de survivre en commun en attendant la manifestation spectaculaire de Yahvé ("[Les nazaréens/esséniens] sont des gens très honnêtes, qui s’adonnent totalement aux travaux agricoles. […] Leurs biens sont communs, le riche ne jouit pas plus de ses propriétés que celui qui ne possède rien. Ils ne se marient pas. Ils ne pratiquent pas l’esclavage car ils voient les maîtres comme injustes et les esclaves comme ferment de désordre, ils s’aidant les uns les autres. Pour jouir des récoltes et des produits de la nature, ils élisent à main levée des hommes justes, des prêtres sont aussi choisis pour préparer nourriture et boisson", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.18-22)… qui tarde à venir (nous renvoyons sur ce sujet à notre paragraphe précédent : l’Apocalypse étant constamment repoussé, les nazaréens/esséniens sont en pleine déliquescence, leur foi érémitique s’est grandement émoussée, nous avons vu par exemple qu’à partir de la fin du Ier siècle av. J.-C. dans leur camp/mahanot de Qumran ils accueillent des femmes) : le mouvement zélote, que Flavius Josèphe présente comme un quatrième courant à l’intérieur du judaïsme, semble en réalité l’expression brutale, spontanée et agacée de juifs ordinaires ayant du mal à se retrouver dans les discours des saducéens, des pharisiens et des nazaréens/esséniens, leurs actes ne sont pas motivés par une pensée bien construite, ils pillent pour piller, cognent pour cogner, tuent pour tuer ("L’audace de leur entreprise [aux zélotes conduits par Judas le Galiléen et par son complice Sadoc] progressa rapidement car beaucoup reçurent leur discours avec joie. Ils engendrèrent d’innombrables maux dont le peuple fut accablé : guerres continuelles qui n’épargnèrent personne, perte d’amis réconfortants, brigandages de grande ampleur, meurtre de notables, tout cela sous prétexte de redresser le bien commun, en réalité pour accroître des gains personnels. Révoltes et assassinats, tantôt contre des politiques tantôt contre des simples citoyens, animés par la fureur des uns de ne pas céder aux autres regardés comme rivaux, généra des famines extrêmes et honteuses, des saccages de villes, le Temple même de Yahvé devint la cible des feux de l’ennemi", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.6-8). Le livre des Actes de apôtres dit sans précisions que le zélote galiléen Judas fils d’Ezéchias est finalement tué et que ses partisans sont dispersés, certainement par Coponius ("Judas le Galiléen s’est soulevé à l’époque du recensement, entraînant la foule derrière lui, il a péri aussi et tous ceux qui lui obéissaient ont été dispersés", Actes des apôtres 5.37). Le silence de Flavius Josèphe sur ce personnage après 6 accrédite le propos des Actes des apôtres. Selon Maria Valtorta, parmi les Judéens séduits par le mouvement zélote, on trouve un notable jérusalémite dont elle ne donne pas le nom, marié à une femme stérile. Ce notable a recouru à une esclave selon la même loi qui a permis jadis à Abraham, marié à sa femme stérile Sarah, de recourir à la servante Agar. Un enfant est né de cette union ancillaire : le futur apôtre Simon, dont les traits négroïdes - base du nez évasé, lèvre inférieure proéminente - sous-entendent que sa mère esclave a une origine africaine. La mère stérile a adopté le petit Simon comme son propre fils, mais la prospérité du foyer a sombré brusquement à cause de la répression romaine contre les zélotes. Le petit Simon a été surnommé "le zélote" par dérision ("On m’a surnommé ‟le zélote” à cause de mes origines [le cahier de Maria Valtorta comporte une note de bas de page : "Qui sont les zélotes ?", autrement dit elle emploie un mot "zélote" sans connaître son signifié, un mot lu sur un document tiers ou entendu lors d’une vision médiumnique, qui insère l’apôtre Simon le zélote dans un contexte bien cohérent et bien historique, une note de bas de page qui s’ajoute à la longue liste des mystères de L’Evangile tel qu’il a m’a été révélé…], et ‟le Cananéen” à cause de ma mère [c’est-à-dire "de Canaan" ? ou "de Cana/Kafr Cana" en Galilée où Judas le zélote s’est illustré ?]. Tu vois, je suis de basse condition. J’ai du sang d’esclave en moi. Mon père m’a eu d’une esclave parce qu’il n’arrivait pas à avoir un fils de son épouse légitime, une brave femme qui m’a élevé comme son fils et a soigné mes innombrables maladies jusqu’à sa mort”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 56.6, vision du 28/10/1944), c’est ainsi que nous le désignerons dorénavant pour le distinguer des autres "Simon" que nous croiserons. Il dira plus tard que son père a dilapidé le patrimoine après 6, et qu’il est mort on-ne-sait-quand certes très appauvri mais encore respecté. Il dira aussi avoir développé une maladie de peau, vite assimilée à la lèpre, en réalité un serpigo/herpès rampant ou un angiome ou, plus sûrement, un vitiligo créant des taches blanches sur tout le corps, et pour cela avoir été repoussé par son père ("‟[Simon le zélote] a le teint foncé d’un métis [c’est Jésus qui s’adresse en privé à Simon-Pierre et à Philippe], des yeux profonds et très noirs sous des sourcils blancs comme la neige, des cheveux lin frisés, un nez long évasé comme les Libyens, des lèvres épaisses, surtout l’inférieure, et proéminentes, tellement olivâtres qu’elles tirent sur le violet. Au front une vieille cicatrice est restée. Ce sera son unique tache, maintenant qu’il est purifié des croûtes et des crasses.” ‟Il est vieux, s’il est tout blanc.” ‟Non, Philippe, il paraît mais ne l’est pas. C’est la lèpre qui l’a blanchi” ‟Qu’est-il ? Un sang-mêlé ?” ‟Peut-être, [Simon-]Pierre. Il ressemble aux habitants d’Afrique”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 55.5, vision du 27/10/1944), puis plus généralement par la société craignant d’être contaminée par cette maladie de peau. Simon le zélote a grandi seul, sans autre perspective qu’une survie misérable, animée par la rancœur contre son père et contre la société qui l’ont rejeté ("[Ma famille] était puissante, moi aussi j’étais considéré [Simon s’adresse à Jésus]. Mais rancœur de sectes et erreurs de jeunesse ont blessé sa puissance. Mon père… Oh, je dois parler contre lui qui m’a coûté des larmes qui ne venaient pas du ciel ! Vois quel cadeau il m’a fait ! […]. Il a vécu et est mort respecté dans sa maison qui était encore puissante, tandis que je serais mort au milieu des tombeaux si tu ne m’avais pas sauvé. […] Je suis cultivé. Je tenais aussi mon rang parmi les grands tant que le mal était caché sous mes vêtements, mais quand il est devenu visible mes ennemis ont été heureux de l’utiliser pour me reléguer parmi les morts. Un médecin romain de Césarée que j’ai consulté m’a dit que je ne souffre pas d’une vraie lèpre mais d’un serpigo héréditaire, il me suffit de ne pas procréer pour ne pas le propager. Comment ne puis-je pas maudire mon père ? […] Il a dilapidé le patrimoine. Il était vicieux, cruel, sans cœur, sans affection. Il m’a refusé la santé, les caresses, la paix. Il m’a marqué de qualificatifs qui m’attirent le mépris et m’a transmis une maladie déshonorante. Il était maître de tout, même de l’avenir de son fils. Il m’a tout enlevé, même la joie d’être père", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 56.6, vision du 28/10/1944). La rencontre de Jésus, qui l’accueillera dans son cercle d’intimes sans tenir compte de son aspect repoussant, lui rendra son humanité. A l’occasion, il évoquera le mouvement zélote de Judas le Galiléen de sa jeunesse, en concluant que celui-ci était un faux Mashiah/Messie, un prétentieux attiré simplement par des objectifs bas derrière son masque de haut prophète, comme beaucoup de ceux qui l’ont précédé et qui l’ont suivi jusqu’à Jésus ("Moi et beaucoup d’hommes de mon âge [c’est Simon le zélote qui s’adresse à Jude Thaddée fils d’Alphée] avons connu, au moins de réputation, des prétendus Messies. Eh bien ! je peux vous assurer que leur vie intime démentait en eux la plus obstinée affirmation de messianité. Rome les a poursuivis férocement comme rebelles, mais au-delà du fait que Rome ne pouvait pas permettre l’existence de ces faux Messies sur le territoire qu’elle contrôle, ils méritaient bien d’être punis, pour de nombreuses raisons particulières. Nous les agitions et les soutenions parce qu’ils nourrissaient notre esprit de révolte contre Rome. Nous les secondions parce que nous étions obtus, nous voulions voir en eux le roi promis. Cela a duré jusqu’à temps que le rabbin [Jésus] manifeste clairement la vérité, et encore ! malheureusement nous ne croyons pas comme nous devrions, c’est-à-dire totalement. Ces faux Messies berçaient notre esprit affligé, avec des espérances d’indépendance et de rétablissement du royaume d’Israël. Mais, oh misère ! quel royaume instable et corrompu cela aurait été ! Proclamer ces faux Messies “rois d’Israël”, fondateurs du Royaume promis, c’était vraiment avilir l’idée messianique ! Tandis que chez le rabbin [Jésus] la profondeur de la doctrine s’unit à la sainteté de la vie", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 307.3, vision du 19/10/1945). Le Grand Prêtre Joazar-Boethos ne profite pas de sa coopération avec les Romains puisque ceux-ci, après avoir muselé les zélotes, le destituent sous prétexte que son impopularité pourrait générer d’autres manifestations à l’avenir, et le remplacent par Hanne ben Seth ("Après avoir liquidé les biens d’[Hérode-]Archélaos et terminé le recensement, trente-sept ans la défaite de Marc-Antoine face à [Octave] César à Actium [en -31], [Publius Sulpicius] Quirinius destitua le Grand Prêtre Joazar[-Boethos] contre qui le peuple s’était révolté, et le remplaça par Hanne ben Seth", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.26).


L’évangéliste Luc raconte une histoire bizarre. Il dit que Joseph et Marie viennent à Jérusalem fêter la Pâque "quand Jésus a douze ans" ("Ses parents [à Jésus] allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de Pâque. Quand il eut douze ans, ils y montaient comme d’habitude", Luc 2.41-42). On ne sait pas comment ils s’y occupent ni combien de temps ils y restent, on sait seulement qu’après la fête ils quittent la ville sans s’inquiéter de ne pas voir leur fils pendant une journée entière, croyant qu’il est avec d’autres pèlerins cheminant devant eux ou derrière eux ("Les jours [de la fête de Pâque] étant accomplis, [Joseph et Marie] prirent le chemin du retour, mais l’enfant Jésus demeura dans Jérusalem et ses parents ne s’en aperçurent pas. Pendant une journée, ils pensèrent qu’il était avec leurs compagnons de route, ils le cherchèrent parmi leurs parents et leurs proches", Luc 2.43-44). Ce n’est que le lendemain qu’ils font demi-tour ("Ne l’ayant pas trouvé, [Joseph et Marie] retournèrent à Jérusalem pour l’y chercher", Luc 2.45). Ils le cherchent pendant trois jours dans Jérusalem, et le retrouvent enfin dans le Temple parmi des "didascales/didask£lwn", soit des "enseignants, maîtres" en grec, traduction de "rabbins" en hébreu, qui les félicitent d’avoir un fils aussi intelligent ("Après trois jours, [Joseph et Marie] le retrouvèrent dans le Temple, assis parmi des didascales, les écoutant et les interrogeant. Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés par son intelligence et ses réponses", Luc 2.46-47). Sa mère Marie le gronde, lui reproche sa disparition qui les a inquiétés. Jésus lui répond effrontément que les affaires de Dieu passent avant l’inquiétude d’une mère ("Sa mère lui dit : ‟Mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi envers nous ? Vois, ton père et moi t’avons cherché avec angoisse”. Et il leur répondit : ‟Pourquoi m’avoir cherché ? Vous ne savez pas que je suis aux affaires de mon Père ?”", Luc 2.48-49). Le retour vers Nazareth est tendu ("[Joseph et Marie] ne comprirent pas sa réponse. Il redescendit avec eux vers Nazareth, et leur fut soumis. Sa mère garda tout dans son cœur", Luc 2.50-51). L’indication de l’âge de Jésus au moment de cette histoire est importante, et amène à deux interprétations, compatibles entre elles. La première interprétation, si on admet que Jésus est né à l’époque du recensement de -8 comme nous l’avons expliqué dans notre alinéa introductif, est que cette histoire à Jérusalem date de la transformation de l’ethnarchie de Judée en province romain de Judée en 6, de la fin de règne agitée d’Hérode-Archélaos et du début de gouvernorat aussi agité de Coponius, des revendications contradictoires entre saducéens et pharisiens au milieu des nazaréens qui rêvent toujours du Jugement Dernier et des zélotes qui répandent leurs violences partout (rappelons que le calendrier chrétien n’a pas d’année zéro, on passe directement du 31 décembre -1 au 1er janvier 1, ainsi on compte treize ans exclusifs ou douze ans inclusifs entre -8 et 6). Le comportement de Jésus qui se sépare de ses parents sans prévenir et qui répond effrontément à sa mère est typique de n’importe quel garçon en pleine crise d’adolescence cherchant à s’émanciper (le fait que Joseph et Marie ne s’inquiètent pas de la disparition de leur fils pendant une journée sous-entend qu’ils se sont habitués à ses fugues, celle de Jérusalem n’est pas la première). Dans le contexte des années 5 à 7, entre la fin d’Hérode-Archélaos et le début de Coponius, la crise d’adolescence est amplifiée par les courants religieux qui déchirent la société juive : un adolescent issu d’un milieu saducéen peut crier : "Vive les pharisiens !" ou : "Vive les nazaréens !" pour embêter ses parents, un adolescent issu d’un milieu pharisien peut crier : "Vive les saducéens !" ou : "Vive les nazaréens !" pour embêter ses parents, un adolescent issu d’un milieu nazaréen comme Jésus peut crier : "Vive les pharisiens ! Je veux devenir comme comme eux ! Je veux même devenir plus savant qu’eux ! Parce qu’ainsi je servirai mieux Dieu qu’en étant un nazaréen reclus en Galilée !" pour embêter sa mère. Cet épisode des douze ans est le seul connu où le fils se révolte contre sa mère, épisode très court qui sera vite oublié puisque Jésus éblouit les rabbins avec l’enseignement de la Torah que lui a dispensé sa mère, avec laquelle il se réconciliera vite et pour laquelle il témoignera une grande reconnaissance. La seconde interprétation, indifférente au contexte historique, est aussi pertinente. Douze ans est l’âge où on prépare la bar-mitsva, cérémonie séculaire dépassant les clivages entre courants juifs concurrents, marquant la fin de l’enfance et l’entrée dans le monde adulte. Cette cérémonie requiert des examinateurs, qui s’assurent que l’enfant sait lire et connaît les règles essentielles de la Torah. Vers 6, pour les enfants liés directement ou indirectement au Temple, comme Jean-Baptiste fils du prêtre auxiliaire Zacharie, ou comme Jésus fils de Marie ancienne orpheline du Temple et petit-fils d’Anne dont Elisabeth (épouse de Zacharie) était la nièce, la bar-mitsva se passe au Temple, sous l’autorité de savants officiant dans le sanctuaire, rabbins pharisiens membres ou serviteurs du Sanhédrin, précisément ceux qui naguère ont plus ou moins chassé Marie du Temple en l’obligeant à épouser Joseph : on comprend que Marie n’a pas envie que son fils Jésus fréquente ces gens-là outre-mesure, elle n’est pas contente de devoir le leur confier pour son examen de bar-mitsva, surtout quand elle constate qu’il reste avec eux plus longtemps que nécessaire, à discuter avec eux, à se satisfaire de leurs remarques et de leurs compliments, comme s’il était l’un d’eux ou aspirait à le devenir. Le récit de Maria Valtorta suit cette seconde interprétation. Il montre à quel point les courants juifs se contraignent au respect mutuel tout en entretenant leurs différences, comme nous l’avons dit précédemment : les frontières entre les trois courants juifs se sont émoussées au point qu’on trouve des pharisiens dans le Sanhédrin et des nazaréens parmi les pèlerins du Temple, mais chacun demeure très distant à l’égard des autres. Ainsi Maria Valtorta dit que Zacharie, pourtant fonctionnaire du Temple et apparenté à Jésus (sa femme Elisabeth est la nièce d’Anne la grand-mère de Jésus), ne peut pas assister à la bar-mitsva de Jésus car il habite à Hébron or les habitants d’Hébron détestent les Galiléens qu’ils jugent quasiment comme des barbares païens, donc assister à la bar-mitsva du Galiléen Jésus lui causerait du tort (Maria Valtorta dit au passage que la bar-mitsva de Jean-Baptiste, né quelques mois avant Jésus, a eu lieu récemment : "Le jour de ma majorité, je ne pus pas voir Zacharie venu pour la même cérémonie et parti la veille avec son fils [Jean-Baptiste]", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 136.9, vision du 22/03/1945). L’examen préparatoire se déroule dans un lieu que Maria Valtorta peine à définir, une salle annexe au Temple aménagée - paradoxe théologique aberrant mais historiquement plausible - comme une synagogue ("Accompagné de son fils [Jésus], Joseph traverse à nouveau les cours [du Temple] en sens inverse. Il tourne à un endroit et entre dans une vaste pièce ayant l’aspect d’une synagogue. Je ne comprends pas. Y avait-il des synagogues dans le Temple ?", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 40.1, vision du 21/12/1944). Les rabbins examinateurs accueillent le Galiléen nazaréen Joseph et son fils avec condescendance, même s’ils sont immédiatement surpris par le bagout de l’enfant Jésus qui ne se laisse pas impressionner ("‟Avance, mon enfant [c’est l’un des dix docteurs qui s’adresse à Jésus]. Quel est ton nom ?” ‟Jésus fils de Joseph de Nazareth.” ‟Un nazaréen… Tu sais lire ?” ‟Oui, rabbin, je sais lire les paroles écrites et celles qui sont contenues dans les paroles elles-mêmes.” ‟Que veux-tu dire ?” ‟Je comprends l’allégorie, le symbole qui se cache sous l’apparence, comme la perle qu’on ne voit pas mais qui se trouve dans la coquille grossière et fermée.” ‟Réponse peu banale, mais intelligente. On entend rarement cela sur les lèvres d’un adulte, encore moins d’un enfant… nazaréen en supplément…”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 40.3, vision du 21/12/1944). Ils demandent à Jésus de lire le Décalogue sur un rouleau, ils lui retirent le rouleau en cours de lecture, et Jésus continue à réciter, leur prouvant qu’il connaît le texte de mémoire (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 40.4, vision du 21/12/1944). Intrigués, ils lui posent une question-piège, qu’il déjoue habilement ("‟Tu as dit : « N’oublie jamais de me consacrer le sabbat » [Exode 20.8 et Deutéronome 5.12], et : « Non seulement toi, mais encore ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, ni aucune de tes bêtes ne doivent pas travailler le sabbat » [Exode 20.10 et Deutéronome 5.14]. Eh bien dis-moi : si une poule pond un œuf, ou si une brebis a son agneau le jour du sabbat, peut-on utiliser le fruit de ses entrailles ou devra-t-on le considérer comme une chose abominable ?” ‟Beaucoup de rabbins, dont Shammaï le dernier, affirment que l’œuf pondu le jour du sabbat ne respecte pas ce commandement. Mais je pense que l’enfantement, chez l’animal comme chez l’homme, obéissent à une règle particulière. Quand j’oblige une bête à travailler, je me charge de son péché puisque je la contrains à œuvrer sous la menace du fouet. Quand une poule pond l’œuf mûri dans son ovaire, et quand une brebis met bas le jour du sabbat, c’est parce que le moment de l’accouchement est venu, donc non, cette acte n’est pas un péché, ni en soi ni aux yeux de Dieu, ni l’œuf et l’agneau qui arrivent le jour du sabbat ne sont péché.” ‟Pourquoi, si tout travail accompli durant le sabbat est un péché ?” ‟Parce que la gestation et la génération relèvent de la volonté divine, elles obéissent aux lois que Dieu a données à toute créature. La poule ne fait qu’obéir à ces lois impliquant qu’après un certain nombre d’heures de gestation l’œuf est formé et prêt pour la ponte, la brebis obéit pareillement aux mêmes lois imposées par le Créateur deux fois par an : quand vient le sourire du printemps sur les prés fleuris la brebis doit suivre son instinct, et lorsque les arbres perdent leurs feuilles et que le froid serre la poitrine de l’homme, elle doit produire lait, viande et fromages afin d’apporter de la nourriture durant les mois difficiles, pour pallier à l’épuisement des moissons et aux gelées, une brebis donnant le jour à son petit est bien un événement sacré, même pour l’autel, parce qu’il est le fruit de l’obéissance au Créateur.” ‟Pour moi, j’arrête l’examen, sa sagesse étonnante surpasse celle des adultes !”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 40.5-6, vision du 21/12/1944). Jésus les étonne tellement qu’ils le reconnaissent majeur et conseillent à Joseph de le confier au rabbin Hillel qui assurera la suite de son enseignement : sans l’exprimer ouvertement ils espèrent que Jésus au contact d’Hillel deviendra un bon petit pharisien et tournera le dos au nazaréisme ("Nous te conseillons de confier ton fils à l’enseignement d’Hillel ou de Gamaliel. Il est nazaréen, mais ses réponses font espérer qu’il sera un nouveau grand rabbin", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 40.4, vision du 21/12/1944). On retrouve le jeune Jésus plus tard, devant un bâtiment non-identifié du centre-ville, s’occupant à regarder les maisons alentours en attendant qu’Hillel l’y invite. La description de Maria Valtorta est très précise, et indique clairement qu’on n’est plus dans le Temple ("[Jésus] est appuyé à un muret au-dessus d’une ruelle qui monte et descend, pierreuse, avec au milieu un creux qui se transforme en ruisseau les jours de pluie, mais actuellement à sec car la journée est belle. Je m’approcher du muret, et je regarde alentour et en bas comme Jésus. Je vois un groupe de maisons non-alignées, certaines hautes, d’autres basses, orientées dans tous les sens. Cela ressemble (la comparaison est pauvre mais assez juste) à une poignée de cailloux blancs jetés sur un terrain sombre. Les rues et ruelles apparaissent comme des veines au milieu de cette blancheur. Çà et là des arbres sortent d’entre les murs. Beaucoup sont en fleurs et couverts de feuilles nouvelles. Ce doit être le printemps. A ma gauche, un grand quartier rangé sur trois terrasses couvertes de bâtiments, puis des tours, des cours, des portiques, au centre desquels se dresse un bâtiment plus haut [le Saint des Saints], majestueux, très riche, à coupoles rondes qui brillent au soleil comme si elles étaient couvertes de métal, cuivre ou or, le tout entouré de créneaux en “M” comme une forteresse. Une tour plus haute que les autres [la forteresse Antonia], en saillie sur une rue étroite, domine nettement ce vaste quartier, telle une sentinelle sévère. Jésus regarde fixement cet endroit, puis il se retourne en appuyant son dos au muret. Il regarde un monticule en face du quartier [le Golgotha], des maisons couvrent sa base mais le haut est nu. Une rue se termine là avec un arceau, au-delà duquel on ne voit plus qu’une route pavée de pierres quadrangulaires, irrégulières et mal assemblées, non pas larges comme celles des routes consulaires romaines mais de dimensions modestes comme celles des vieux trottoirs de Viareggio (je ne sais pas s’ils existent encore), une mauvaise route. […] Je m’assoupis avec cette vision. Quand je me réveille, avec le souvenir de cette vision, après avoir recouvré un peu de forces et de calme car tout le monde dort, je suis dans un lieu que je n’ai jamais vu. Des cours, des fontaines, des maisons, plutôt des pavillons que des maisons. Beaucoup de gesn habillés à la manière hébraïque antique, beaucoup de cris. En regardant autour de moi, je comprends être dans le quartier que Jésus regardait. En effet je revois l’enceinte crénelée, la tour sentinelle, l’imposant bâtiment qui se dresse au centre, sur lequel s’appuient les portiques très beaux et vastes. La foule s’occupe à des activités diverses. Je me trouve dans le Temple de Jérusalem. Je vois des pharisiens en longs vêtements flottants, des prêtres portant une plaque de métal précieux sur la poitrine, d’autres ornements au front et en plusieurs points qui luisent, sous des habits en lin très amples, blancs, retenus à la taille une ceinture de grand prix. D’autres moins chamarrés, qui doivent appartenir aussi à la caste sacerdotale, sont entourés de disciples plus jeunes", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.1-2, vision du 28/01/1944). Jésus est seul, on ne voit pas ses parents. On peut admettre qu’il ne les a pas prévenus qu’il se rendait chez Hillel, ce qui raccorde avec la version de l’évangéliste Luc. Hillel lui ouvre la porte. A l’intérieur du bâtiment se trouve son petit-fils Gamaliel, jeune rabbin comme lui, et Shammaï, autre rabbin de la génération d’Hillel. Une discussion très pointue s’engage sur les versets 24-27 livre 9 de Daniel, bien connu des exégétes pour leur obscurité (l’hébreu originel est incompréhensible, des mots manquent probablement, le flou de ce passage est tel qu’on peut l’appliquer à n’importe quoi et à n’importe qui, à Antiochos IV qui a profané le Temple en -167, ou à Titus qui l’a détruit en 70 : "Soixante-dix semaines ont été fixées pour ton peuple et pour la cité où tu demeures, pour que la désobéissance prenne fin et que les fautes cessent, et pour que les péchés soient pardonnés, que la Justice éternelle se manifeste, que la vision et la prophétie s’accomplissent, et que le Temple de Dieu soit consacré de nouveau. Sache qu’à partir de l’annonce du retour et la reconstruction de Jérusalem jusqu’à l’apparition du Messie ["Cristoà"], on compte sept semaines et soixante-deux semaines. Une révolution se produira, les fortifications seront reconstruites, les temps s’accompliront. A la fin de ces soixante-deux semaines, l’Oint ["Cr‹sma"] sera tué sans que personne ne le défende. Puis un chef viendra avec son armée et détruira la cité et le sanctuaire. Au final ce chef sera vaincu par un cataclysme, mais jusqu’à sa mort il mènera une guerre dévastatrice. Pendant une semaine, il s’alliera avec plusieurs. En milieu de semaine il abolira même les sacrifices et les offrandes. L’abomination de la désolation sera sur le Temple, jusqu’à ce que la désolation s’abatte sur lui", Daniel 9.24-27). Gamaliel dit que ces versets indiquent que le Mashiah/Messie est déjà né et vit incognito quelque part au Levant ("Parmi les docteurs, à la tête d’un groupe, se trouve un nommé “Gamaliel” et autre, âgé et presque aveugle, avec lequel Gamaliel discute, je l’entends appelé “Hillel” (je mets un “H” parce que le début de son nom est aspiré), il semble le maître ou le parent de Gamaliel [en fait son grand-père] parce que ce dernier le traite avec confiance et respect en même temps. Le groupe de Gamaliel a des vues plus larges qu’un autre groupe plus nombreux, dirigé par un nommé “Shammaï”, caractérisé par une intransigeance haineuse et rétrograde que l’évangile met bien en évidence. Gamaliel au milieu de ses disciples parle de la venue du Messie. S’appuyant sur la prophétie de Daniel, il soutient que le Messie est déjà né. En effet, depuis environ une dizaine d’années environ les soixante-dix semaines annoncées par le prophète sont accomplies, depuis le décret de reconstruction du Temple. Shammaï le contredit en affirmant que, si certes le Temple a été reconstruit, la servitude d’Israël en revanche s’est aggravée, et que la paix que le prince annoncé par le prophète aurait dû apporter est encore loin, surtout dans Jérusalem opprimée par un ennemi qui ose pousser sa domination jusqu’au cœur du Temple, par les légionnaires romains qui occupent la tour Antonia, prêts à “apaiser” avec leur épée tout soulèvement patriotique. La discussion pleine d’arguties tire en longueur, chaque rabbin étalant son érudition moins pour vaincre son rival que dans l’intention évidente de s’imposer à l’admiration des auditeurs", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.3, vision du 28/01/1944). Jésus intervient avec assurance en déclarant que Gamaliel a raison : le Messie est bien présent ("Du groupe compact sort une fraîche voix d’enfant : ‟Gamaliel a raison”. Mouvement général des rabbins. On cherche l’interrupteur. Inutiler de le chercher, il ne se cache pas. Il se manifeste et s’approche du groupe de rabbins. Je reconnais mon Jésus adolescent. Il est sûr de lui et franc, avec des yeux intelligents qui étincellent. ‟Qui es-tu ?”, lui demande-t-on. ‟Un fils d'Israël venu accomplir ce que la Torah ordonne.” La réponse hardie et sûre d’elle-même le rend sympathique et lui vaut des sourires approbatifs et bienveillants. On s’intéresse au petit Israélite. ‟Comment t’appelles-tu ?” ‟Jésus de Nazareth.” La bienveillance s’atténue dans le groupe de Shammaï [nouveau signe d’hostilité des pharisiens contre les nazaréens]. Mais Gamaliel, plus tolérant, poursuit le dialogue en même temps qu’Hillel. Plus exactement Gamaliel demande respectueusement au vieillard : ‟Interroge l’enfant.” ‟Sur quoi fondes-tu ta certitude ?”, demande Hillel", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.4, vision du 28/01/1944), il argumente par un galimatia englobant le galimatia de Daniel ("Le monde était tellement paisible et la Palestine était si calme quand les soixante-dix semaines ont expiré, que César [Octave Auguste] a pu y ordonner un recensement. Si la guerre avait ravagé l’Empire, si la Palestine avait été en révolte, il n’aurait pas eu lieu. Ce temps étant accompli, le Temple étant achevé, la période de soixante-deux semaines du Messie est entamée, afin qu’il soit consacré et que la suite de la prophétie se réalise contre le peuple qui ne l’a pas accepté", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.4, vision du 28/01/1944). Le rabbin Shammaï s’oppose vigoureusement à cette interprétation. Une stichomitie s’engage entre le vieux Shammaï et le jeune Jésus qui étale son érudition… et finit par se présenter comme le Messie en question ("‟Ne vous rappelez-vous pas de l’étoile qu’ont vue les sages orientaux [les Mages], qui s’est fixée dans le ciel de Bethléem en Judée, que les prophéties et les visions, depuis Jacob jusqu’à tous ses successeurs, désignent comme le lieu de naissance du Messie, fils du fils de Jacob via David natif de Bethléem ? Ne vous rappelez-vous pas Balaam ? « Une étoile naîtra de Jacob » [Nombres 24.17]. Les sages orientaux, auxquels la pureté et la foi gardaient ouverts les yeux et les oreilles, ont vu l’étoile et ont compris son nom : « Messie », et ils sont venus adorer la Lumière du monde.” Shammaï, le regard livide : ‟Tu dis que le Messie est né à l’époque de l’étoile de Bethléem Ephrata ?”. Jésus : ‟Je le dis”. Shammaï : ‟Alors il n’existe plus. Tu ignores, enfant, qu’Hérode a exécuté tous les garçons d’un jour à deux ans à Bethléem et dans les environs ? Toi qui connais si bien les Ecritures, tu dois aussi connaître cela : « Une plainte s’est élevée, c’est Rachel qui pleure ses enfants » [Jérémie 31.15], les vallées et les collines de Bethléem ont recueilli les pleurs de Rachel mourante [Genèse 35.16-19], les mères ont rappelé cela sur leurs fils massacrés, dont certainement aussi la mère du « Messie »”. Jésus : ‟Tu te trompes, vieillard. Les pleurs de Rachel se sont changés en hosanna [Jérémie 31.16-17], parce que là où elle avait mis au jour le « fils de sa douleur » est né Benjamin fils du Père céleste, « fils de la droite » [allusion au calembour de Genèse 35.18, où le "fils de la douleur/ben oni" a été rebaptisé "fils de la droite/ben yamin", la droite étant signe de chance, fortune, bon augure], Celui qui doit rassembler les peuples sous son sceptre et le libérer de la plus terrible servitude”. Shammaï : ‟Comment, puisqu’il a été tué ?”. Jésus : ‟N’as-tu pas lu qu’Elie a été enlevé dans un char de feu [Second livre des rois 2.11] ? Le Seigneur Dieu ne pourrait pas avoir sauvé son Emmanuel, afin qu’il soit le Messie de son peuple ? Lui qui a ouvert la mer devant Moïse pour qu’Israël rejoigne son territoire à pieds secs [Exode 14.21-22], il n’aurait pas pu ordonner à ses anges de sauver son Fils, son Messie, de la férocité de l’homme ? En vérité je vous le dis : le Messie vit, et il est parmi vous, et quand sera venue son heure il se manifestera dans sa puissance”. En disant ces paroles que je souligne, Jésus a dans la voix un éclat qui remplit l’espace. Ses yeux brillent davantage, comme mus par le pouvoir et la promesse, son bras et sa main droite sont tendus comme pour un serment. C’est encore un enfant, mais il est solennel comme un homme", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.4, vision du 28/01/1944). Hillel a un sourire bienveillant, il félicite Jésus pour son érudition et lui donne une petite tape dans le cou sur le mode : "Tu es assurément un habile rhéteur et tu connais bien les textes, ô jeune Jésus. Viens donc dans ma classe, tu assureras ma relève" ("Hillel : ‟Mon enfant, qui t’a enseigné ces paroles ?”. Jésus : ‟L'Esprit de Dieu. Je n’ai pas de maître humain. C’est la parole de Dieu que vous entendez par mes lèvres”. Hillel : ‟Viens parmi nous, que je te voie de près, ô Enfant ! Mon espérance se ravive au contact de ta foi, et mon âme s’illumine au soleil de la tienne”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.4, vision du 28/01/1944). Shammaï au contraire est stupéfait et scandalisé, il crie au blasphème sur le mode : "Dehors, jeune Satan ! Les nazaréens sont vraiment des fous qui ont une trop haute idée d’eux-mêmes ! Qu’on le renvoie chez les siens ! Il n’a pas sa place parmi les rabbins !" ("Shammaï et les siens : ‟Ce nazaréen est Satan !”. Hillel et les siens : ‟Non. Cet enfant est un prophète de Dieu. Reste avec nous, petit. Ma vieillesse transmettra ce qu’elle sait à ton savoir, et tu seras rabbin du peuple de Dieu”. Jésus : ‟En vérité je te dis que si beaucoup étaient comme toi, le salut arriverait à Israël. Mais mon heure n’est pas venue. Les voix du Ciel me parlent, et je dois les recevoir seul jusqu’à ce que mon heure arrive. […] Attendez-moi à mon heure. Ces pierres entendront de nouveau ma voix et frémiront à mes dernières paroles”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 41.9, vision du 28/01/1944). Gamaliel, qui appartient à la génération des parents de Jésus et assiste à la scène en spectateur, se souviendra longtemps de cette altercation entre le jeune garçon Jésus plein de morgue et le vieux rabbin rigoriste Shammaï opposé à son pair libéral Hillel, il l’évoquera au début du ministère, lors d’un repas chez Joseph d’Arimathie ("‟Quand vivait encore le grand et sage Hillel [grand-père de Gamaliel], j’ai cru comme lui que le Messie était en Israël [c’est Gamaliel qui s’adresse à ses collègues du Sanhédrin]. Grand éclair du soleil divin en cette froide journée d’un hiver qui ne voulait pas finir ! C’était la Pâque [du printemps 5 ? ou du printemps 6 ? ou du printemps 7 ?]. Les gens tremblaient à cause des moissons gelées. Après avoir entendu ces paroles, j’ai dit : « Israël est sauvé ! A partir d’aujourd’hui, abondance dans les champs et bénédiction dans les cœurs ! L’Attendu s’est manifesté par son premier éclair ». Et je ne me suis pas trompé. Vous pouvez tous vous rappeler quelle récolte nous avons eue, en cette année de treize mois, et elle continue…” ‟Quelles paroles as-tu entendues ? Qui les prononçait ?” ‟Quelqu’un qui sortait de l’enfance. Mais Dieu resplendissait sur son visage innocent et charmant. Voilà dix-neuf ans que j’y pense, que je garde ce souvenir. Et que je cherche à rentendre cette voix qui disait des paroles de sagesse. Quelle partie du monde l’accueille ? Je pense qu’il était Dieu. Sous l’apparence d’un enfant pour ne pas effrayer les hommes. Tel un éclair qui sillonne le ciel, apparaît rapide à l’orient et au couchant, au nord et au midi, lui le Divin, sous son apparence de miséricordieuse bonté avec la voix et le visage d’un enfant, parcourt la terre pour dire aux hommes : « C’est Moi ». Telle est ma pensée”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 114.8, vision du 21/02/1945). Cette scène racontée par Maria Valtorta montre un banal collégien cherchant à s’imposer sur ses aînés (on remarque l’apostrophe "enfant" utilisée par Shammaï pour s’adresser à Jésus, et l’apostrophe "vieillard" utilisée par Jésus pour s’adresser à Shammaï) par une attitude théâtrale ("son bras et sa main droite sont tendus comme pour un serment"), il surjoue avec une voix perchée encore enfantine pour attirer les regards vers lui, en s’appuyant sur les textes que sa mère lui a inculqués, ceux de la Torah revus et corrigés par le filtre du nazaréisme apocalyptique, et surinterprétés comme annonciateurs de sa propre venue au monde avec la fonction de Mashiah/Messie. Il teste des adultes jouissant d’une grande réputation pour savoir jusqu’où il peut aller, et pour se grandir vis-à-vis de lui-même et des auditeurs comme Gamaliel… et il ne trouve personne pour lui rappeler qu’il n’a que douze ans, qu’il a encore beaucoup à apprendre, qu’il n’est un adolescent ordinaire en quête de reconnaissance. C’est un épisode qui s’inscrit dans la ligne logique des précédents épisodes de L’Evangile tel qu’il m’a été révélé, contribuant à l’édification d’un profil psycologique très cohérent. Nous avons vu que, selon Maria Valtorta, Jésus est fils unique, et il a été séparé des autres enfants de son âge par sa mère qui a préféré l’instruire elle-même plutôt que le confier à des tiers, résultat Jésus a grandi sans jamais être contredit par d’autres enfants ni par d’autres adultes que sa mère, qui en supplément l’a convaincu être Mashiah/Messie et fils de Dieu. Naturellement, à l’adolescence, Jésus est convaincu d’être Mashiah/Messie et fils de Dieu, il ne doute pas parce que sa mère l’a formé à ne pas douter. Et devenu adulte, il consacrera sa vie à l’accomplissement de sa mission de Mashiah/Messie et fils de Dieu, rappelant à l’occasion cette scène de ses douze ans où il a prétendu éclairer deux illustres rabbins (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 483.3, vision du 03/09/1946) qui, égarés par l’âge et/ou par leurs intérêts pharisiens, n’ont pas su lui apprendre la modestie : "Oh, reviens sur terre ! Tu n’es que la chose de ta mère, qui certes t’a appris à lire mais t’a enseigné aussi beaucoup de bêtises ! Tu n’es pas la huitième merveille du monde !". Par sa prétention, Jésus rate son admission parmi les rabbins du Temple avec Hillel. Et il repart vers Nazareth aux côtés de sa mère qui ne trouve rien à lui reprocher puisqu’elle est la première responsable de l’hybris qu’il vient de manifester à Hillel et à Shammaï.


Avant de poursuivre, signalons trois informations que Flavius Josèphe insère sous le gouvernorat de Coponius. Primo Hérode-Antipas fortifie et rebaptise la cité de "Betharamphtha" (équivalent arabe de "Bethharan" en hébreu, au nord-est de la mer Morte, sur la rive est du Jourdain, aujourd’hui le site archéologique de Tell el-Rama en Jordanie, 31°49'32"N 35°38'39"E) en "Julia" soi-disant "d’après la fille de César [Octave Auguste]" ("Hérode[-Antipas] fortifia Sepphoris, parure de toute la Galilée, et la rebaptisa ‟Autokratoris” ["AÙtokrator…j", littéralement "l’Impériale"]. Il fortifia aussi la cité de Betharamphtha, qu’il rebaptisa ‟Julia” d’après la fille de César [Octave Auguste]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.27). Deusio son demi-frère Philippe le Tétrarque rebaptise "Panion/Baniyas" en "Césarée[-de-Philippe]" (à ne pas confondre avec Césarée maritime, cité de villégiature du gouverneur romain), et "Bethsaïde" en "Julia" soi-disant encore "pour honorer la fille de César [Octave Auguste]" ("Philippe [le Tétrarque] réorganisa Panion à la source du Jourdain, qu’il rebaptisa ‟Césarée[-de-Philippe]”. Il éleva aussi le bourg de Bethsaïde, près du lac de Génésareth, au rang de cité et le rebaptisa "Julia" en l’honneur de la fille de César [Octave Auguste]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.28). C’est là un exemple des grossières erreurs de Flavius Josèphe depuis qu’il n’a plus son guide Nicolas de Damas : Julia la fille d’Octave Auguste, nous l’avons vu, a été maudite et bannie en -2 par son père qui ne supportait plus ses orgies, elle ne mettra plus jamais les pieds à la Cour après -2, Octave Auguste ira même jusqu’à interdire par testament en 14 qu’elle repose dans le caveau familial, donc le changement de nom de "Betharamphtha/Bethharan" et "Bethsaïde" en "Julia" date d’avant -2, ou "Julia" renvoie non pas à la fille d’Octave Auguste mais au second nom de Livie l’épouse d’Octave Auguste. Tertio, à une date non précisée après 6, un heurt éclate entre Judéens et Samaritains au Temple de Jérusalem, qui se conclut par l’exclusion définitive des seconds par les premiers ("Sous Coponius, envoyé par le gouverneur [Publius Sulpicius] Quirinius pour administrer la Judée comme je l’ai dit, se passa le fait suivant. Lors de la fête des pains azymes que nous appelons “Pâque”, les prêtres avaient coutume d’ouvrir les portes du Temple à partir de minuit. Dès leur ouverture, des Samaritains entrés secrètement dans Jérusalem vinrent jeter des ossements humains sous les portiques. Après cet événement, tous les Samaritains furent interdits d’accès au Temple, qu’on garda avec plus de vigilance qu’auparavant", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.29).


A la fin de notre alinéa précédent, nous avons laissé l’Italie en 6 menacée par le soulèvement des Pannoniens et des Dalmates voisins, et le Sénat décrétant la levée d’une grande armée envoyée en renfort à Tibère. Pour le récit des événements, nous conservons le même témoin des faits, l’historien Velleius Paterculus, qui participe aux opérations aux côtés de Tibère comme auparavant dans les campagnes d’Arménie en 2-3 et de Germanie en 4-5 ("Ayant achevé mon temps de service dans la cavalerie, je fus désigné questeur et élevé sans en avoir le titre au rang de sénateur et de tribun de la plèbe. [Octave] Auguste m’ayant confié une partie de l’armée, je la conduisis de Rome au camp de son fils [Tibère]. Questeur, je renonçai par la suite à recevoir du sort une province et je fus envoyé comme lieutenant auprès de Tibère", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 111.3-4). Revenant de Bohême où il n’a pas pu se mesurer à Marobod, Tibère envoie en avant-garde Marcus Valerius Messala Messalinus, gouverneur de la province romaine de Pannonie-Dalmatie, reprendre le contrôle du territoire dont il a la charge. Ce dernier, bien qu’inférieur en nombre, est vainqueur dans un affrontement contre Baton le Dalmate ("Je dois raconter à la postérité comment [Marcus Valerius Messala] Messalinus, la première année de guerre, se distingua dans une entreprise dont l’issue fut heureuse et où il preuva sa hardiesse. Cet homme dont le caractère était encore plus noble que sa naissance, digne fils de [Marcus Valerius Messalla] Corvinus [consul en -31], qui laissa son nom à son frère [Marcus Aurelius] Cotta [Maximus Messalinus], gouvernait l’Illyrie quand cette province se souleva brusquement. Cerné par l’armée ennemie, alors que sa XXème légion n’était pas encore rassemblée, il vainquit et mit en fuite plus de vingt mille hommes. Pour cet exploit on lui décerna les ornements du triomphe", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 112.1-2 ; "[Tibère] suivit de près, avec le gros de l'armée, [Marcus Valerius Messala] Messalinus qu’il avait détaché en avant. Instruit de leur approche, Baton [le Dalmate], encore mal rétabli [de sa blessure lors de l’assaut contre Salones/Solin, nous renvoyons ici à notre alinéa précédent], marcha à la rencontre de [Marcus Valerius Messala] Messalinus, et, après avoir eu l’avantage dans une bataille rangée, tomba dans une embuscade où il fut vaincu", Dion Cassius, Histoire romaine LV.30), qui s’enfuit et rejoint son homonyme Baton le Pannonien. Les deux Baton marchent ensemble contre Aulus Caecina Severus le gouverneur de la province romaine de Mésie, qui s’est installé à Sirmium/Sremska Mitrovica, ils essaient de le refouler vers le mont Alma, aujourd’hui le Fruška gora longeant le Danube au nord de Sirmium/Sremska Mitrovica (45°09'09"N 19°42'56"E). Ils réussissent à disperser ses troupes, mais un contingent romain de renfort dirigé par Marcus Plautius Silvanus (ancien consul en 2) et un autre contingent de cavaliers dirigé personnellement par le roi thrace Rhémétalcès Ier rééquilibrent la situation, tout s’achève par un résultat nul et le repli d’Aulus Caecina Severus sain et sauf vers la Mésie ("A la suite de son échec [contre Marcus Valerius Messala Messalinus], [Baton le Dalmate] alla s’associer avec Baton le Breuce [le Pannonien] pour prendre d’assaut le mont Alma. Là, ils furent défaits dans une escarmouche par le Thrace Rhémétalcès Ier qu’[Aulus Caecina] Severus avait envoyé en avant contre eux, mais ils résistèrent fortement à [Aulus Caecina] Severus lui-même. Celui-ci retourna en Mésie, où l’appelaient les ravages des Daces et des Sauromates", Dion Cassius, Histoire romaine LV.30 ; "L’autre partie [des troupes rebelles], qui s’était portée au-devant de l’armée que les anciens consuls Aulus Caecina [Severus] [ancien consul suffect en -1, gouverneur de la province romaine de Mésie en 6] et [Marcus] Plautius Silvanus [ancien consul en -2] amenaient des provinces de l’autre mer [le Pont-Euxin/mer Noire], enveloppa cinq légions, les troupes auxiliaires, et la cavalerie royale du Thrace Rhémétalcès Ier qui s’était joint à eux pour les aider dans cette guerre en amenant avec lui un grand nombre de Thraces. Ce désastre failli être fatal à toute l’armée. La cavalerie royale fut dispersée et les deux ailes mises en déroute. Les cohortes s’enfuirent, l’épouvante pénétra même jusqu’aux enseignes des légions. Néanmoins le soldat romain, par le courage qu’il témoigna dans cette affaire, put revendiquer plus de gloire que ses chefs : n’imitant la prudence de leur général, ils se heurtèrent à l’ennemi avant d’en connaître ses positions par des éclaireurs. Les circonstances étaient critiques. L’ennemi avait égorgé plusieurs tribuns des soldats, tué le préfet du camp ainsi que les lieutenants des cohortes, blessé les centurions et ceux des premières cohortes. Mais les légionnaires se motivèrent eux-mêmes au combat, s’élancèrent contre leurs adversaires, les bousculèrent, enfoncèrent leur ligne et, contre tout espoir, reprirent la victoire", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 112.4-6). Les régiments levés à la hâte arrivent d’Italie et se mêlent aux légions amenées de Bohême par Tibère, qui, bon tacticien, est bien conscient qu’une telle masse est inadaptée à la topographie accidentée et boisée de Pannonie-Dalmatie. Il décide de ne conserver que ses légions de départ et de renvoyer ces régiments de conscrits vers l’Italie, en les raccompagnant à la frontière par un chemin sinueux de façon que les rebelles les voient et comprennent que Rome dispose de réserves humaines inépuisables et restaurera son autorité de toute façon ("Quand les armées qui étaient sous les ordres de César [Tibère] furent rejointes par celles qui lui avaient été envoyées, on compta dix légions, au moins soixante-dix cohortes, quatorze escadrons, plus de dix mille vétérans, sans compter une grande quantité de volontaires et les nombreux cavaliers du roi [Rhémétalcès Ier de Thrace], en résumé une grande armée telle qu’on n’en avait plus vue depuis les guerres civiles. Tous en ressentaient une grande joie et fondaient sur leur nombre les plus grands espoirs de victoire. Mais le général [Tibère], meilleur juge de ses actions, préférant l’efficacité aux mesures brillantes d’apparat, prit la même décision que dans toutes ses autres guerres : il chercha le mérite et non pas l’approbation. Pendant quelques jours il retint l’armée qui l’avait rejoint, afin qu’elle se remît des fatigues de la route, puis, comme elle était trop nombreuse pour être dirigée et montrait des signes d’indocilité, il choisit de la renvoyer. Il l’accompagna avec ses propres troupes dans une marche longue et très pénible, dont les difficultés furent indicibles. Grâce à cette tactique, personne chez nos ennemis n’osa attaquer, chacun craignant d’assaillir la masse compacte qui se retirait au détriment de sa propre province", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 113.1-3). Puis il s’installe à Siscia, qui a conservé son nom jusqu’à aujourd’hui sous la forme "Siska" en Croatie (45°28'19"N 16°23'08"E) en hiver 6/7 ("Après avoir renvoyée [l’armée de renfort] d’où elle venait, [Tibère] revint à Siscia au début d’un hiver [6/7] qui fut très rigoureux. Il distribua l’armée dans ses quartiers d’hiver et en confia le commandement à ses lieutenants, dont moi-même", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 113.3). Les escarmouches perdurent durant cet hiver 6/7, contre les troupes de Tibère en Pannonie et contre les cavaliers de Rhémétalcès Ier en Dalmatie ("[Baton le Dalmate et Baton le Panonnien] profitèrent de l’arrêt de Tibère et de [Marcus Valerius Messala] Messalinus à Siscia pour réaliser des incursions sur les terres des alliés de Rome, et entraîner un grand nombre de peuple dans leur rébellion. Au lieu d’affronter Tibère qui était à leur portée, ils ravagèrent partout, passant d’un endroit à un autre, connaissant le pays et armés à la légère ils pouvaient aller facilement où ils voulaient. A l’approche de l’hiver [6/7] ils multiplièrent les saccages. Ils se jetèrent à nouveau sur la Macédoine. Rhémétalcès Ier et son frère Rhascyporis les taillèrent en pièces dans une bataille. Les survivants, sous le consulat de [Quintus] Caecilius Metellus [Creticus Silanus] et Aulus [Licinius Nerva] Silianus [en 7], voyant leur pays ravagé, l’abandonnèrent pour se réfugier dans des lieux naturellement forts, d’où ils s’élancèrent à l’occasion pour fondre sur leurs ennemis", Dion Cassius, Histoire romaine LV.30). Le renvoi des conscrits par Tibère agace Octave Auguste, qui le soupçonne de vouloir prolonger la guerre en Pannonie-Dalmatie afin de rester à la tête des légions qui lui ont été confiées et d’entretenir son image de sauveur de l’Empire, possiblement de vouloir diriger lesdites légions vers l’Italie voisine et y prendre le pouvoir - comme Jules César en -49, et comme Octave lui-même en -43, utilisant les légions de Gaule comme tremplin vers Rome après avoir franchi le Rubicon -, en conséquence il lui adjoint à nouveau Germanicus avec une armée distincte, officiellement pour l’épauler, officieusement pour le surveiller et abaisser sa gloire en partageant ses assauts et ses victoires ("Instruit de ces faits et soupçonnant Tibère de vouloir prolonger les hostilités afin de rester à la tête des armées plutôt que les utiliser pour abattre ces peuples au plus vite, [Octave] Auguste lui envoie Germanicus, pourtant simple questeur, avec un contigent formé de citoyens libres et d’affranchis, dont des anciens esclaves disposant de six mois de nourriture libérés par leurs maîtres hommes ou femmes en proportion de leur cens", Dion Cassius, Histoire romaine LV.31). Mais à l’exception d’un nouvel engagement entre les deux Baton et Aulus Caecina Severus dans les "marais Volcéens/OÙolka…oij ›lesi", région non-identifiée correspondant peut-être aux marais autour de la cité de Cibalae (aujourd’hui Vinkovci en Croatie, 45°17'18"N 18°48'16"E), qui se termine par une nouvelle défaite des deux Baton ("Les Baton, ayant épié [Aulus Caecina] Severus depuis son départ de Mésie, fondirent sur lui à l’improviste tandis qu’il établissait son camp près des marais Volcéens. Ils effrayèrent les soldats qui étaient en dehors des retranchements, et les y refoulèrent en désordre. Mais ces derniers, soutenus par leurs camarades de l’intérieur, vainquirent les Baton", Dion Cassius, Histoire romaine LV.32-33), l’année 7 se passe sans bataille flamboyante, Tibère préférant pratiquer le renseignement, les raids, la terre brûlée, afin de resserrer l’étreinte autour des rebelles, les priver de repos, les affamer ("Ensuite les Romains se divisèrent en plusieurs corps pour envahir simultanément divers points du pays. Aucun des chefs n’effectua une action remarquable, sauf Germanicus qui vainquit en bataille les Mazéens, peuple dalmate, et leur causa de grands dommages. Tels furent les événements de l’année [7]", Dion Cassius, Histoire romaine LV.32-33 ; notons que Velleius Paterculus, déçu ne n’avoir rien d’épique à raconter pour cette année 7, consacre les alinéas 1-3 paragraphe 114 livre II de son Histoire romaine au comportement humble de Tibère parmi ses soldats qui harcellent les Panonniens-Dalmatiens entre l’hiver 6/7 et l’hiver 7/8). Tibère est aidé par la trahison de Baton le Panonnien durant l’hiver 7/8. Selon Dion Cassius, Baton le Panonnien tue un nommé "Pinnès", peut-être un descendant d’une dynastie royale panonnienne prétendant à la restauration d’un royaume panonnien indépendant, et se déclare chef incontesté des Pannoniens. Apprenant cette zizanie créée par Baton le Panonnien dans la coalition des rebelles, Baton le Dalmate organise son arrestation, et finalement l’accuse de tyrannie et le condamne à mort ("Baton le Breuce [le Pannonien], qui avait livré Pinnès et reçu en récompense le gouvernement des Breuces, fut arrêté par l’autre Baton [le Dalmate] et mis à mort. Le Breuce [Baton le Pannonien] en effet soupçonnait la fidélité de ses sujets et allait dans toutes les places demander des otages, l’autre Baton [le Dalmate] en fut informé, l’attira dans une embuscade, le vainquit, l’enferma dans une forteresse, puis, l’ayant emmené dans son camp par sa troupe, le condamna et le mit immédiatement à mort", Dion Cassius, Histoire romaine LV.34). L’exécution de Baton le Pannonien provoque un émoi et un sentiment anti-dalmate dans la population pannonienne, Marcus Plautius Silvanus en profite pour saccager la Pannonie et anéantir toute velléité de continuer la lutte chez les derniers rebelles pannoniens. La paix entre Romains et Pannoniens est conclue durant l’été 8. Les Dalmatiens se retrouvent seuls ("L’exécution [de Baton le Pannonien] provoqua la colère de plusieurs peuples de Pannonie. [Marcus Plautius] Silvanus marcha contre les Breuces et les vainquit, il obtint sans combattre la soumission de quelques autres peuples. Voyant cela, Baton [le Dalmate] perdit tout espoir sur la Pannonie. Il la dévasta, puis plaça des garnisons aux passages entre ce pays et la Dalmatie. Pour ces raisons, et aussi parce que [Marcus Plautius] Silvanus ravageait leur territoire, les Pannoniens consentirent à signer la paix", Dion Cassius, Histoire romaine LV.34 ; "L’été suivant [8], toute la Pannonie demanda la paix, la Dalmatie seule continua la lutte. J’espère pouvoir raconter en détail dans une œuvre plus longue comment des milliers de jeunes hommes qui peu de temps auparavant avaient menacé d’asservir l’Italie, vinrent livrer leurs armes près de la rivière Bathinus [aujourd’hui la rivière Bosna, affluent de la rivière Save, elle-même affluent du fleuve Danube] et se prosterner aux pieds du général [Tibère]", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 114.4). Les légions reviennent à Siscia/Siska passer l’hiver 8/9, Tibère les confie à Marcus Emilius Lepidus, ancien consul en 6, apparenté à l’ancien triumvir Lépide le collègue fallot d’Octave et de Marc-Antoine ("A la fin de l’automne [8], César [Tibère] ramena l’armée victorieuse dans ses quartiers d’hiver [8/9]. Il confia le commandement de toutes les troupes à Marcus [Emilius] Lepidus", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 114.5). Ce dernier passe l’année 8 à reproduire en Dalmatie la guerre de harcellement que Tibère a infligée à la Pannonie en 7 : il interroge, cogne, incendie, puis il revient vers Tibère à Siscia/Siska avant l’hiver 8/9 ("César [Tibère] tourna ses pensées et ses armes vers une autre pénible guerre, celle de Dalmatie. On sait comment mon frère Magius Celer Velleianus le servit dans ce pays comme adjoint et comme lieutenant, par les déclarations de César [Tibère] lui-même et de son père [Octave Auguste], et par les glorieuses récompenses dont César [Tibère] l’honora lors de son triomphe. Au début de l’été [8], [Marcus Emilius] Lepidus sortit l’armée de ses quartiers d’hiver. Traversant les territoires de peuples qui n’avaient subi encore aucune perte, demeurés jusqu’alors à l’abri du fléau de la guerre et pour cette raison se montrant farouchement orgueilleux, il se dirigea vers son général Tibère. Il lutta à la fois contre les difficultés du terrain et contre les forces des ennemis, dispersant ceux qui lui résistaient, rasant les récoltes, brûlant les maisons, massacrant les hommes, il rejoignit enfin César [Tibère], joyeux de sa victoire et chargé de butin", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 115.1-2). Fin 8, les Dalmates épuisés commencent à penser à la reddition ("Sous le consulat de Marcus Furius [Camillus] et Sextus Nonius [Quinctilianus] [en 8], les Dalmates après les Pannoniens désirèrent négocier, accablés par la famine, puis par une maladie qui en était la conséquence, parce qu’ils avaient consommé des herbes et des racines non comestibles", Dion Cassius, Histoire romaine LV.33), tandis que Tibère revient à Rome ("Tibère revint à Rome l’hiver [8/9] où Quintus Sulpicius [Camerinus] et Caius [Poppeus] Sabinus furent consuls [en 9]", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.1). Dion Cassius dit que Germanicus lance des opérations violentes contre les Dalmates parallèlement à celles de Marcus Emilius Lepidus, durant l’année 8 ou l’hiver 8/9 ("Germanicus s’empara de Splaunon ["Splaànon", cité non localisée] entre autres places dalmates, naturellement forte, protégée par de bons remparts et défendue par une nombreuse garnison. Ni machines ni assauts ne purent l’abattre, sa prise résulta de l’heureuse circonstance suivante. Le cavalier germain Pusion lança un caillou contre la muraille, le parapet en fut ébranlé à tel point qu’il s’écroula, entraînant dans sa chute un soldat qui s’y appuyait. Cet accident frappa les autres de crainte, ils abandonnèrent la muraille, coururent se réfugier dans la citadelle, qu’ils livrèrent ensuite avec leurs propres personnes. De là, les Romains se dirigèrent sur Raitinon ["Ra…tinon", cité non localisée]. Ils n’y obtinrent pas le même succès. Les ennemis, pressés par le nombre et dans l’incapacité de résister, incendièrent volontairement les remparts et les bâtiments alentours de façon que, au lieu de se propager pontanément, le feu couvât pendant un temps. Ils se retirèrent dans la citadelle. Sans soupçonner le piège, les Romains se précipitèrent, persuadés de pouvoir vaincre rapidement. Ils entrèrent dans le cercle de feu, leur attention tournée entièrement vers l’ennemi, et ils ne comprirent que quand ils furent totalement cernés par les flammes. Ils subirent alors les derniers dangers, cibles des traits lancés du haut de la citadelle, et du feu qui les dévoraient par-derrière par la flamme : sans position de repli ni moyen de fuir, ceux qui reculèrent pour échapper aux traits périrent dans les flammes, et ceux qui voulurent fuir les flammes périrent sous une grêle de traits, certains en position intermédiaires furent victimes à la fois de l’incendie et des ennemis, blessés ici et brûlés là. Tel fut la fin de la plupart de ceux qui pénétrèrent dans la place. Seuls quelques-uns parvinrent à s’échapper en jetant des cadavres dans les flammes, sur lesquels ils passèrent comme sur un pont. La violence du feu fut si grande que même ceux qui occupaient la citadelle ne purent pas y rester, ils l’abandonnèrent de nuit pour se cacher dans des souterrains. Voilà ce qui se passa en cet endroit. Seretion ["Serštion", cité non localisée], que Tibère avait autrefois assiégée sans pouvoir la prendre, fut emportée, ce qui facilita la soumission de plusieurs autres places", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.11-12). Mais Octave Auguste et les Italiens sont las de cette guerre à leurs portes qui n’en finit pas depuis presque trois ans, et qui pèse sur l’économie et le ravitaillement de Rome. Octave Auguste renvoie Tibère en Dalmatie au printemps 9 avec ordre d’y capturer ou tuer les derniers rebelles. La guerre reprend donc en 9, dirigée personnellement par Tibère secondé par Germanicus et Marcus Emilius Lepidus. On finit par débusquer Baton le Dalmate et l’assiéger dans le fort d’Andetrion où il s’est retranché (aujourd’hui Klis en Croatie, 43°33'35"N 16°31'21"E ; "La résistance opiniâtre, la longueur de la guerre et surtout la famine qu’elle provoqua en Italie, déterminèrent [Octave] Auguste à envoyer une seconde fois Tibère en Dalmatie. Celui-ci vit les soldats impatients, désireux de terminer la guerre, même en courant des dangers. Craignant qu’ils se rebellassent en restant en un seul corps, ils les répartit en trois : les premiers furent confiés à [Marcus Plautius] Silvanus, les deuxièmes à Marcus [Emilius] Lepidus, il se mit à la tête des troisièmes avec Germanicus. [Marcus Plautius] Silvanus et [Marcus Emilius] Lepidus n’eurent aucun mal à dompter leurs adversaires en bataille, Tibère en revanche dut courir à travers tout le pays à la poursuite de Baton [le Dalmate], qui se montrait tantôt ici tantôt là, qu’il finit par enfermer dans les murs d’Andetrion après avoir essuyé des grosses pertes. La place était assise sur un rocher bien fortifié et difficile d’accès, protégé par des fossés profonds aux torrents puissants. Des ravitaillements y avaient été amenés à l’avance, pour une partie en provenance des montagnes dont l’ennemi était le maître, pour l’autre partie en provenance des convois romains interceptés. Ainsi Tibère, qui semblait l’assiégeant, éprouva en réalité tous les maux d’un assiégé", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.12). Ce siège, raconté en détails par Dion Cassius (Histoire romaine LVI.13-14), est calamiteux autant pour les Romains que pour les Dalmates. L’élément de rupture est la prise de l’importante forteresse d’Arduba (aujourd’hui Vranduk à quelques kilomètres au nord de Zenica en Bosnie-Herzégovine, 44°17'29"N 17°54'14"E) par Germanicus ("Germanicus tourna ses efforts contre les habitants encore armés, empêchés de traiter par des transfuges parmi eux. Il prit la place d’Arduba, non pas avec ses troupes pourtant supérieures à celles des assigés. Cette place était naturellement forte, enserrée dans une petit périmètre, entouré par une rivière rapide [la Bosna, affluent de la Save, elle-même affluent du Danube] coulant au pied de ses remparts. Les transfuges, irrités contre les habitants locaux qui désiraient se rendre, finirent par les maltraiter. A l’intérieur des murailles, des femmes brûlant d’amour pour la liberté préférèrent tout souffrir plutôt que l’asservissement, elles livrèrent un combat acharné contre leurs maris qui désiraient traiter. Les uns cédèrent après avoir été vaincus, les autres minoritaires s’enfuirent. Des femmes saisirent leurs enfants pour se jetter dans le feu ou se précipiter dans la rivière. C’est ainsi qu’Arduba fut prise. Les autres places voisines se rendirent d’elles-mêmes à Germanicus. Après ces exploits, Germanicus retourna auprès de Tibère. Postumius acheva de soumettre le pays", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.15) : la nouvelle de la chute d’Arduba/Vranduk sape le moral de Baton le Dalmate et de ses derniers compagnons, qui consentent à se rendre. Baton le Dalmate offre sa vie en expiation ("Baton [le Dalmate] envoya à Tibère son fils Skeva pour offrir sa soumission et celle de ses soldats, si on lui accordait l’impunité. Quand il eu eut reçu l’assurance, il se rendit de nuit au camp de Tibère. Le lendemain, amené devant le prince assis sur son tribunal, au lieu d’implorer grâce pour lui-même, il présenta sa propre tête à couper en disculpant ses compagnons. Finalement Tibère lui demanda : “Pour quel motif vous êtes-vous rebellé, et avez-vous bataillé si longtemps contre nous ?”, il rétorqua : “C’est vous qui en êtes la cause. Pour garder vos troupeaux, vous envoyez non pas des bergers mais des loups”. Ainsi se termina la guerre, qui causa une grande perte d’hommes et d’argent, on avait entretenu de nombreuses légions et ramassé peu de butin", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.16), mais Tibère l’épargne et lui permettra de terminer ses jours en résidence surveillée à Ravenne, pour le remercier de lui avoir laissé la vie sauve lors d’un épisode de la guerre ("[Tibère] établit à Ravenne et combla de riches présents le chef Baton de Dalmatie [nous corrigeons ici le texte de Suétone, qui comporte "Baton de Pannonie", une aberration puisque celui-ci a été exécuté durant l’hiver 7/8 par son homonyme de Dalmatie], qui l’avait laissé sortir d’un défilé où il était enfermé avec ses légions", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 20 ; on note encore que, les événements de l’année 9 n’étant pas glorieux pour Tibère, qui n’arrive pas à conclure le siège d’Andetrion/Klis et ne sort de sa position inconfortable que grâce au succès de Germanicus à Arduba/Vranduk, Velleius Paterculus préfère les passer sous silence, et enchaine son récit directement sur le désastre de Publius Quinctilius Varus la même année…). Ainsi se termine la longue guerre en Pannonie-Dalmatie, dont Tibère croit tirer avantage dans son ascension politique ("Dès qu’il eut appris la défection de l’Illyrie, [Tibère] s’y rendit et se chargea de cette nouvelle guerre qui, depuis celle de Carthage, fut la plus terrible de toutes les guerres extérieures. Il la mena pendant trois ans, avec quinze légions et un nombre équivalent de troupes alliées, au milieu de difficultés de toutes sortes, malgré la disette absolue de grains. On le rappela régulièrement, mais il poursuivit ses opérations, de peur qu’un ennemi voisin et puissant profitât de sa retraite pour le harceler. Il fut grandement récompensé de sa persévérance puisqu’il soumit et ajouta à l’Empire toute l’Illyrie, depuis l’Italie et la Norique jusqu’à la Thrace et la Macédoine, depuis le Danube jusqu’au golfe Adriatique", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 16). Malheureusement pour lui, peu après la reddition de Baton le Dalmate, il reçoit des nouvelles désastreuses de Germanie : le nouveau gouverneur Publius Quinctilius Varus a été massacré avec trois légions ("César [Tibère] venait à peine de terminer la guerre de Pannonie et de Dalmatie quand, moins de cinq jours après qu’il eut achevé cette tâche importante, des lettres funestes arrivèrent de Germanie. Elles annonçaient la mort de [Publius Quinctilius] Varus, l’anéantissement de trois légions, trois corps de cavalerie et six cohortes", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 117.1).


On ignore à quelle date Publius Quinctilius Varus a remplacé Caius Sentius Saturninus Junior à la tête de la province romaine de Germanie. Nous ne savons pas davantage les motivations ayant poussé Octave Auguste à le nommer à la tête de la Germanie. Sa mort calamiteuse en 9 et la propagande romaine ultérieure ont donné de lui une image très négative. Velleius Paterculus le décrit comme un "homme de nature douce/vir ingenio mitis" et "de mœurs tranquilles/moribus quietus", ce qui semble un compliment pour le lecteur de l’an 2000, mais est une tare pour le lecteur romain ordinaire du Ier siècle considérant la douceur et la tranquillité comme des marques de molesse, de timidité, de faiblesse, caractéristiques d’une mauviette. Cette description ne colle pas à la virile férocité avec laquelle Publius Quinctilius Varus a réprimé les désordres au sud Levant en -4, que nous avons racontés précédemment. Velleius Paterculus dit aussi que Publius Quinctilius Varus n’a pas la morphologie d’un athlète ni la vivacité d’un intellectuel, il est "lourd de corps et d’esprit/corpore et animo immobilior". Cela ne colle pas davantage avec les calculs politiques de Publius Quinctilius Varus en -4 lors du partage de l’héritage d’Hérode (il soutient Philippe le Tétrarque, espérant en faire un allié vassal contre Hérode-Antipas et contre Hérode-Archélaos), et lors du débarquement du consul Caius Salvisius Sabinus (il s’oppose à ce dernier qui veut rafler les trésors d’Hérode, sachant que cela coalisera tous les juifs contre Rome). Velleius Paterculus dit enfin que Publius Quinctilius Varus est surtout intéressé par l’argent, en rappelant que sa fortune a grossi fortement lors de son gouvernorat en Syrie ("[Publius] Quintilius Varus descendait d’une famille plutôt célèbre que noble. C’était un homme de nature douce, de mœurs tranquilles, lourd de corps et d’esprit, plus habitué à la vie de camp qu’aux batailles. Il appréciait l’argent, la Syrie qu’il eut sous son autorité peut en témoigner : à son arrivée elle était riche et il était pauvre, à son départ elle était pauvre et il était riche", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 117.2). Ce dernier point est la clé permettant d’expliquer le personnage. Publius Quinctilius Varus n’est pas de la race des chevaliers, mais de la race des marchands. Et comme tous les marchands, il pense d’abord à son profit, et il sait que la paix est plus profitable que la guerre. Mieux vaut gagner un sesterce par jour par un moyen légal sans limite de temps, peu importe si ce moyen est injuste, que risquer sa vie pour gagner dix sesterces en une bataille, primo parce que le sort des batailles est toujours aléatoire contrairement à n’importe quel système fiscal, deusio parce que les dix sesterces de butin après une victoire militaire ne sont jamais assurés, tertio parce que leur valeur qualitative (ils sont le trophée de la victoire militaire) vaut toujours moins que leur valeur quantitative (un simple percepteur d’impôts, sans s’investir physiquement à un sesterce de taxe quotidienne, amasse en onze jours davantage que le soldat récoltant les dix sesterces de victoire après avoir perdu un œil ou un bras), quarto un soldat mort est un contribuable de moins. Pour un marchand, la menace et la force sont des pratiques de dernier recours, moins efficaces que le baratin, la flatterie, la manipulation. S’il est intervenu pour la candidature de Philippe le Tétrarque, ce n’était pas par bonté d’âme ou par faiblesse, mais par calcul de marchand qui pressent que la vassalité de la Tétrarchie de Philippe lui rapportera gros. S’il est intervenu contre Caius Salvisius Sabinus qui voulait spolier les juifs en une fois, ce n’était pas par bonté d’âme ou par faiblesse, mais par calcul de marchand qui veut spolier les juifs en petites quantités par l’impôt. Et s’il est intervenu militairement pour rétablir l’ordre en Judée, c’est par résignation de marchand qui voit sa source de revenus lui échapper et n’a pas d’autre recours qu’envoyer ses soldats-huissiers saisir les derniers biens conservés par ses contribuables révoltés. En Germanie, la guerre dure depuis plus de vingt ans, depuis les heurts entre les tribus germaniques et Marcus Lollius en -16 du côté d’Oppidum Ubiorum/Cologne et Confluentes/Coblence. Le recours à la force, en dépit des succès ponctuels de Drusus l’Ancien et de Tibère, n’a abouti à rien, chaque période de paix n’est que le prélude à une nouvelle période de guerre. Octave Auguste a décidé d’employer une autre tactique. Au lieu de continuer à essayer vainement de vaincre par la force, Rome vaincra par le marché. Publius Quinctilius Varus n’est pas nommé par hasard : il est le meilleur candidat pour ce projet. Il a prouvé par son gouvernorat en Syrie qu’il est un percepteur d’impôt efficace, maniant à la fois la carotte et le bâton, habile dans les négociations et impitoyable dans la répression, ouvert au dialogue avec autrui et sourd aux compromis contre Rome. Aussitôt installé dans son nouveau poste en Germanie, il applique la même administration qui lui a réussi en Syrie. Cela le perdra. Car contrairement à la Syrie unie et soumise depuis l’époque de Pompée, la Germanie n’est ni unie ni soumise. Sur le papier la Germanie est devenue province romaine depuis la reprise en mains de Tibère en 4, seule la tribu marcomane de Marobod reste invaincue, mais dans les faits des territoires immenses n’ont pas été explorés, et la majorité des tribus germaniques ne tolère la présence romaine que le temps de fomenter une nouvelle rébellion. Or Publius Quinctilius Varus traite avec ces tribus germaniques de la même manière qu’avec les dynastes sémitiques du Levant, comme si elles étaient déjà sujettes de Rome, et comme si lui-même était déjà en territoire romain conquis. Il leur parle comme un poissonnier parle à un client sur le marché, croyant tirer un maximum de profit de la vente de ses poissons, sans voir que ses clients sont armés, qu’ils ne le considèrent que par la qualité des poissons qu’il leur vend, qu’ils lui déroberont par l’épée s’il se montre trop cupide, et sans voir que les chemins entre la mer et le marché ne sont absolument pas sécurisés. Il se comporte comme un maire parachuté à la tête d’un village, oubliant qu’il n’a aucune légitimité puisqu’aucun villageois ne l’a élu, et que le village en question n'est pas le sien, il en ignore la plupart des routes et des quartiers, il s’y est installé récemment sans y avoir été invité ("Placé à la tête des troupes stationnées en Germanie, [Publius Quinctilius Varus] s’imagina que ces barbares, qui n’avaient d’humain que la voix et les membres, étaient des vrais hommes, et que les lois pourraient adoucir ceux que l’épée n’avait pu dompter. C’est avec cette mentalité qu’il pénétra au cœur de la Germanie. Il s’y comporta comme avec des gens capables d’apprécier la douceur de la paix, passant l’été à rendre la justice et à prononcer des arrêts du haut de son tribunal", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 117.3 ; "Les Romains possédaient [en Germanie] quelques régions non pas unies mais éparses selon les aléas de la conquête (c’est pour cette raison que je n’en parle pas dans mon Histoire), les soldats y avaient leurs quartiers d’hiver, formant des colonies. Les barbares avaient adopté leurs usages, ils fréquentaient régulièrement leurs marchés, se mêlaient pacifiquement à eux lors des assemblées, en restant cependant attachés à leur patrie, à leurs mœurs naturelles, à leur liberté, à la puissance des armes. Tant qu’ils se dénaturèrent petit à petit, qu’ils suivirent le chemin en se tenant sur leurs gardes, le changement de vie leur fut insensible, ils n’en eurent pas réellement conscience. Mais quand [Publius] Quintilius Varus, venu avec l’imperium administrer la Germanie, hâta des réformes trop nombreuses, leur commanda comme à des esclaves, leva des impôts comme chez un peuple soumis, les Germains n’acceptèrent plus rien", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.18). La tribu germanique des Chérusques est alors dirigée par un nommé "Sigimer", qui a un fils : Arminius. Nous ne connaissons pas la vie d’Arminius avant 9. Selon Dion Cassius, Arminius et Sigimer sont régulièrement invités à la table de Publius Quinctilius Varus ("Les principaux conjurés, chefs du complot et de la guerre, furent notamment Arminius et Sigimer [père d’Arminius], qui avaient avec [Publius Quinctilius] Varus des rapports continuels et souvent partageaient sa table", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.19). Selon Velleius Paterculus, contemporain des faits, Arminius "a le droit de cité", autrement dit il a la citoyenneté romaine, mais il n’a pas renoncé à sa nature germanique, il allie ainsi une volonté indépendante à la connaissance intime de l’adversaire romain qui menace son indépendance. Le même historien dit incidemment qu’Arminius "a servi [Rome] fidèlement dans la campagne précédente", sans préciser s’il renvoie à la campagne de Tibère en Germanie en 4-6 ou à celle en Panonnie-Dalmatie en 6-9 ("Un jeune noble courageux, intelligent, d’une vivacité d’esprit extraordinaire chez un barbare, portait sur son visage et dans ses yeux l’ardeur de son âme, Arminius fils de Sigimer chef de ce peuple, après nous avoir servi fidèlement dans la campagne précédente et avoir même reçu de nous le droit de cité et le rang de chevalier, trouva dans la faiblesse de notre général [Publius Quinctilius Varus] l’occasion de son crime. Il avait pensé avec raison qu’on peut abattre rapidement quiconque est sans inquiétude, et que la confiance aveugle est la cause la plus ordinaire des désastres. A son projet il associa d’abord quelques amis puis un plus grand nombre. Il les persuada pouvoir écraser les Romains. Aux décisions il joignit les actes et fixa la date de l’embuscade", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 118.2-3). Tacite, Annales II.10, confirme indirectement l’éducation romaine d’Arminius : avant la bataille contre Germanicus sur le Veser/Weser en 16 que nous raconterons plus loin, Arminius appelle les Romains au combat en "utilisant beaucoup d’invectives latives qu’il avait apprises du temps où il commandait ses compatriotes dans notre armée [romaine]". Dans le même passage (Tacite, Annales II.9), on apprend qu’Arminius a un frère dont le nom a été latinisé en "Flavius" servant dans l’armée romaine, qui a perdu un œil au combat. On ne sait pas comment Arminius a obtenu la citoyenneté romaine. Sigimer a-t-il été capturé par Drusus l’Ancien lors de l’expédition de -9 vers l’Albis/Elbe, et a-t-il été relâché contre l’envoi de ses fils Arminius et Flavius comme otages à Rome, où ces derniers auraient été éduqués à la romaine ? Sigimer doit résister aux assauts d’un prétendant nommé "Ségeste", qui a également la citoyenneté romaine selon une incidence de Tacite ("Depuis que la faveur du divin [Octave] Auguste m’a conféré le droit de cité, j’ai toujours choisi mes amis et mes ennemis selon le bien de votre Empire [c’est Ségeste qui s’adresse à Germanicus en 16]. Je n’ai pas agi ainsi par haine de ma patrie (les traîtres sont odieux même à ceux qu’ils servent) mais parce que j’ai pensé que Rome et la Germanie avaient des intérêts communs, et que la paix vaut mieux que la guerre", Tacite, Annales I.58). L’animosité de Ségeste contre Sigimer est devenue haine viscérale depuis qu’Arminius a enlevé et épousé de force Thusnelda, la fille de Ségeste ("Contraint à la guerre par le soulèvement général du pays, Ségeste avait entretenu son ressenti [contre Arminius]. Un motif personnel avait achevé de l’aigrir : sa fille [Thusnelda] promise à un autre avait été kidnappée par Arminius, ainsi le gendre odieux avait fait de son beau-père un ennemi", Tacite, Annales I.55). Pendant un nombre indéterminé de mois, Arminius entame un patient travail d’endormissement de Publius Quinctilius Varus (Velleius Paterculus emploi le terme "socordiam" en latin, soit "inconscience, léthargie, somnolence" en français), il l’attire sur le territoire des Chérusques, loin du Rhin, feignant l’obéissance à Rome, multipliant les moments de complicité pour endormir sa vigilance, attendant le meilleur moment pour l’attaquer par suprise ("Les Germains, peuple né pour le mensonge, témoignèrent de la plus grande astuce dans leur extrême barbarie. Ils inventèrent de toutes pièces une série de procès : tantôt ils se cherchaient querelle les uns aux autres, tantôt ils nous remerciaient de de voir leurs disputes apaisées par la justice romaine, leur humeur farouche adoucie par une nouvelle discipline inconnue, et leurs débats résolus jusqu’alors par les armes terminés désormais par le droit. Ils amenèrent ainsi [Publius] Quintilius [Varus] à l’inconscience/socordiam. Celui-ci finit par se croire au Forum, rendant la justice comme un préteur urbain et non plus au centre du territoire germanique à la tête d’une armée", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 118.1 ; "Les principaux chefs [germaniques] regrettaient leur puissance d’antan et le peuple restait attaché à ses habitudes contre la domination étrangère, mais ils ne se révoltèrent pas ouvertement, parce qu’ils voyaient les Romains en grand nombre sur les bords du Rhin et dans leur pays même. Ils accueillirent [Publius Quinctilius] Varus en simulant la soumission à ses ordres. Ils l’attirèrent loin du Rhin, dans la province des Chérusques, près du Veser. Là, par des manières pacifiques et amicales, ils le convainquirent qu’il pouvait les tenir en esclavage même sans le secours de ses soldats. En conséquence, au lieu de maintenir l’unité de ses légions comme d’ordinaire en pays ennemi, [Publius Quinctilius] Varus les dispersa en nombreux détachements, à la demande des habitants le requérant pour garder telle place, pour capturer tels brigands, pour veiller sur tel convoi de vivres", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.18-19). Ségeste met en garde Publius Quinctilius Varus contre la fourberie de son gendre haï Arminius, mais celui-ci refuse de croire à une machination, il repousse tous les avertissements ("Le complot fut dénoncée à [Publius Quinctilius] Varus par un des hommes de ce peuple qui nous resta fidèle, le noble Ségeste. Il conseilla d’arrêter les conjurés, mais le destin fut plus fort que la volonté de [Publius Quinctilius] Varus, dont l’esprit était émoussé. Ainsi les dieux égarent celui dont ils veulent changer la fortune et s’arrangent pour que, par un effet déplorable, son malheur paraisse mérité, et sa mauvaise chance, un crime. [Publius Quinctilius] Varus répondit à Ségeste ne pas croire à ce complot, et que la bienveillance que les Germains lui témoignaient s’expliquaient par les services qu’il leur avait rendus. Après cet avertissement, [Publius Quinctilius] Varus n’eut pas le temps d’en recevoir un second", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 118.4 ; "[Publius Quinctilius] Varus, plein de confiance, ne subodorant aucun malheur, refusa d’ajouter foi à ceux qui soupçonnaient une supercherie et lui demandaient de se méfier, il les repoussa même en dénonçant leur alarmisme et les calomnies contre les Germains", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.19 ; "Arminius avait soufflé la révolte parmi les Germains, Ségeste en avait dénoncé les apprêts plus d’une fois. Au dernier banquet qui avait précédé la bataille, Ségeste avait conseillé à [Publius Quinctilius] Varus de l’arrêter lui-même avec Arminius et les principaux chefs : ‟La masse ne tentera rien sans ses chefs, le général pourra en profiter pour discerner l’innocent du coupable”. Mais [Publius Quinctilius] Varus avait subi son destin, il était tombé sous les coups d’Arminius", Tacite, Annales I.55 ; "A [Publius Quinctilius] Varus alors chef de l’armée, j’ai dénoncé le ravisseur de ma fille [Thusnelda], l’infracteur du traité conclu avec vous, le perfide Arminius [c’est Ségeste qui s’adresse à Germanicus en 16]. Ajourné par les lenteurs de votre général, voyant que les lois offraient une protection insuffisante, je l’ai supplié de nous arrêter tous : moi, Arminius, ses complices. Je témoigne de cette nuit fatale, oh ! que n’a-t-elle pas été la dernière pour moi ! Déplorer les faits qui ont suivi est plus facile que les justifier", Tacite, Annales I.58). Quand Publius Quinctilius Varus à une date inconnue de l’été 9 s’engage dans la forêt que Tacite, Annales I.60, appelle "Teutoburg" (ce nom est resté jusqu’à aujourd’hui sous la forme "Teutburg"), s’étendant depuis le camp de la Lippe/Anreppen près de l’actuelle ville de Paderbron au sud-est jusqu’à l’actuelle ville d’Osnabrück au nord-ouest, via les camps de Sennestadt-Bielefeld et Brands Busch-Bielefeld précédemment mentionnés, Arminius saisit l’occasion. L’armée s’étire, contrainte de défricher son propre chemin dans cette forêt encore inexplorée, découvrant ses flancs, se dirigeant vers un but incertain (vers les alliés frisons au nord ? vers le camp d’Oppidum Batavorum/Nimègue à l’ouest ?). Au cours de leur marche vers l’inconnu, les légionnaires voient leurs guides chérusques disparaître dans les buissons, les devancer sous prétexte de tracer un itinéraire, repartir vers l’arrière sous prétexte de chercher du ravitallement ("Quelques-uns des peuples [germaniques] les plus lointains se soulèvent à dessein, afin qu’en se dirigeant contre elles [Publius Quinctilius Varus] fût plus facile à surprendre dans sa marche à travers le pays qu’il croyait ami, et que, la guerre n’éclatant pas sur tous les points à la fois, il baissât sa garde. Cela arriva. Ils l’accompagnèrent à son départ, mais l’abandonnèrent au cours de sa marche, sous prétexte d’aller lui chercher des auxiliaires et de revenir promptement à son secours. Ils rejoignirent des troupes disposées dans un lieu favorable, puis, après avoir massacré les soldats qu’ils avaient attirés chez eux, ils repartirent vers [Publius Quinctilius] Varus déjà engagé dans des forêts inextricables. Là, ils se déclarèrent tout à coup ennemis au lieu de sujets, et se livrèrent à un grand nombre d’actes affreux", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.19). Et brusquement le massacre commence. Les soldats romains en file indienne, comme des pipes à la fête foraine, sont systématiquement atteints par les jets de projectiles des hommes qu’Arminius a rassemblés autour de lui, et qui révèlent soudain leur vraie nature traîtresse. Après une première hécatombe, empêchés d’organiser toute manœuvre à cause de l’épaisseur de la forêt, ils trouvent un endroit favorable où ils dressent un camp de fortune ("Les collines étaient coupées de nombreuses vallées inégales, les arbres étaient tellement serrés et d’une hauteur tellement prodigieuse que les Romains, même avant l’attaque des ennemis, étaient fatigués de les couper, d’y ouvrir une route, de les employer à construire des ponts partout où cela était nécessaire. Ils tiraient beaucoup de chariots et de bêtes de somme, comme en pleine paix, ils étaient suivis d’une foule d’enfants et de femmes, et de la multitude ordinaire des valets d’armée. Leur marche était désordonnée. Une pluie et un grand vent les dispersèrent davantage, le sol devenu glissant près des racines et près des troncs rendit les pas mal assurés, les cimes des arbres en se brisant et se renversant jetèrent la confusion. Ce fut au milieu d’un tel embarras que les barbares, grâce à leur connaissance des sentiers, fondant subitement de toute part sur les Romains à travers les fourrés, les enveloppèrent. Ils les attaquèrent d’abord de loin à coup de traits, puis, comme personne ne se défendait et que les blessés s’accumulèrent, ils avancèrent plus près. Les Romains marchant sans aucune discipline, pêle-mêle avec les chariots et les hommes sans armes, incapables de se regrouper efficacement et en nombre supérieur à celui des ennemis qui les attaquaient, éprouvèrent des maux innombrables sans en rendre. Débouchant sur un lieu favorable, du moins autant que le permettait une colline couverte de forêts, ils y posèrent leur camp", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.20-21). Quand ils reprennent la route dans l’espoir de trouver une clairière, l’hécatombe reprend, pendant deux jours ("Après avoir brûlé ou abandonné la plupart de leurs chariots et leurs bagages non-indispensables, [les Romains] se remirent en route le lendemain, dans un meilleur ordre, afin d’atteindre un lieu découvert. Mais leur départ se déroula dans le sang. Dès qu’ils eurent quitté le camp, ils durent repousser des attaques dans la forêt. La pire cause de leur malheur fut que, cavaliers et fantassins pressés dans des lieux exigus dans l’espoir de charger l’ennemi en colonnes serrées, ils se heurtèrent entre eux et contre les arbres", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.20-21). Le troisième jour, ils sont cloués sur place par une pluie torrentielle ("Le troisième jour après leur départ, une nouvelle pluie torrentielle mêlée à un grand vent ne leur permit ni d’avancer ni de stopper en sécurité, et même les priva de l’usage de leurs armes puisqu’arcs, javelots et boucliers furent ramollis par l’humidité. Les ennemis furent moins touchés car leurs armes légères leur permettaient d’avancer ou de reculer. En supplément leur nombre décupla car beaucoup de barbares qui auparavant se contentaient de regarder se joignirent à eux, en vue surtout du butin. Ils entourèrent aisément et massacrèrent les Romains, dont le nombre au contraire (ils avaient perdu beaucoup des leurs dans les précédents combats) diminua", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.21). Pour éviter d’être capturé, Publius Quinctilius Varus se suicide, il est imité par plusieurs officiers ("[Publius Quinctilius Varus] montra plus de courage pour mourir que pour combattre : imitant son père et son aïeul, il se perça de son épée", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 119.3 ; "[Publius Quinctilius] Varus et les principaux chefs (ils étaient blessés), craignant d’être pris vifs ou mis à mort par des ennemis implacables, osèrent une action certes affreuse mais nécessaire : ils se donnèrent eux-mêmes la mort", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.21), dont Lucius Eggius l’un des préfets de camp. Velleius Paterculus signale les comportements de certains autres officiers moins stricts sur l’honneur et la nécessité. Ainsi Ceionius, autre préfet de camp, lève les bras pour se rendre, croyant que les assaillants l’épargneront, mais il est occis comme ses subalternes ("L’exemple que donna Lucius Eggius le préfet du camp fut aussi noble que fut honteux celui de son collègue Ceionius : alors que la plus grande partie de l’armée avait succombé dans la lutte, Ceionius proposa de se rendre, préférant mourir dans les supplices que dans la bataille", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 119.4). Caius Numonius Vala, le bras droit de Publius Quinctilius Varus, s’enfuit lâchement avec des cavaliers, mais il meurt aussi d’on-ne-sait-quelle façon ("[Caius] Numonius Vala quant à lui, lieutenant de [Publius Quinctilius] Varus, par ailleurs doux et honnête, donna l’exemple le plus funeste : il s’enfuit vers le Rhin avec la cavalerie, laissant seule l’infanterie, mais le destin vengea ce crime car [Caius] Numonius [Vala] ne survécut pas à ceux qu’il avait trahis et fut victime de sa trahison", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 119.4). Caelius Caldus, descendant de l’ancien consul homonyme en -94, est capturé, mais il utilise ses chaînes pour se fendre le crâne et ne pas finir exécuté honteusement ou vendu comme esclave ("Comme les Germains maltraitaient férocement les prisonniers, Caelius Caldus, jeune homme digne de son antique noblesse familiale, accomplit une action héroïque : saisissant les anneaux de la chaîne qui le liait, il s’en frappa la tête avec force, le sang et la cervelle jaillirent et il expira sur-le-champ", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 120.6). Cette débandade au sommet achève de désorganiser la base, les troupes s’éparpillent et sont anéanties. Une poignée de survivants se regroupent et réussissent à s’échapper en profitant que les Germains sont occupés à détrousser les morts ("A cette nouvelle [le suicide de Publius Quinctilius Varus], plus personne ne se défendit, même ceux ayant conservé leur vigueur. Les uns imitèrent leur chef, les autres jetèrent leurs armes et se laissèrent tuer, toute fuite étant devenue impossible. Hommes et chevaux, tout fut impunément taillé en pièces [texte manque] ils franchirent les premières et les secondes lignes ennemies, mais à la troisième ligne les femmes et les enfants fatigués, effrayés par l’obscurité et le froid, appelant sans cesse ceux les hommes dans la force de l’âge, révélèrent leur position, ils auraient tous péri ou été capturés si les barbares n’avaient pas été retenus par le pillage", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.22). En la circonstance, l’attitude de Lucius Nonius Asprenas, neveu de Publius Quinctilius Varus, est trouble. A la tête de deux légions d’avant-garde, il n’est pas pris dans l’étau qui broie le gros de l’armée avec son oncle dans son dos. Quand la poignée de survivants arrivent en courant sur ses arrières, il les recueille, mais, selon Velleius Paterculus et selon Dion Cassius, il accapare aussitôt le peu de biens qu’ils ont pu emporter, et il ne se risque pas à faire demi-tour pour sauver ce qui peut encore être sauvé ni pour punir Arminius de sa duplicité ("Profitant de cette occasion [les Germains pillent les biens des légionnaires morts en oubliant de poursuivre les légionnaires survivants], les plus robustes s’échappèrent, les trompettes qui étaient avec eux sonnèrent la charge (la nuit était tombée et on ne les voyait pas) pour faire croire à l’ennemi que des renforts approchaient envoyés par [Lucius Nonius] Asprenas. Les barbares renoncèrent à poursuivre les Romains, et, quand il apprit ce qui s’était passé, [Lucius Nonius] Asprenas envoya effectivement des secours", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.22 ; "Rendons ses mérites à Lucius [Nonius] Asprenas qui servait comme lieutenant de son oncle [Publius Quinctilius] Varus. Grâce au courage et à l’énergie des deux légions qu’il commandait, il les sauva de cet affreux désastre, descendit en hâte vers les places du bas Rhin et maintint la fidélité des peuples locaux dont l’esprit fléchissait. Certains prétendent toutefois que, si certes il sauva la vie de ses soldats, il mit la main sur les biens de ceux qui périrent avec [Publius Quinctilius] Varus, et disposa à sa guise de l’héritage de l’armée qui fut massacrée", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 120.3). Trois légions sont anéanties dans cette affaire : les XVIIème, XVIIIème et XIXème. Le site du massacre se trouve sur l’actuelle commune de Kalkriese à une vingtaine de kilomètres au nord d’Osnabrück (52°24'26"N 8°07'40"E). Les archéologues y ont découvert très peu de céramiques, ce qui prouve que ce n’était pas un lieu d’habitations. En revanche ils ont exhumé beaucoup d’indices dramatiques de la tuerie : beaucoup de squelettes d’hommes entre vingt ans et quarante-cinq ans avec leurs armes et armures, beaucoup de squelettes d’animaux, mais aucun squelette de femme ni d’enfant (les femmes et enfants accompagnant les légionnaires ont été emmenés comme esclaves par les vainqueurs), plusieurs trésors constitués de jetons de bronze estampillés "VAR" et "VAL" (pour "[Publius Quinctilius] Varus" et "[Caius Numonius] Vala", le chef de l’armée et son principal lieutenant-trésorier) correspondant aux paies des légionnaires, des monnaies à l’effigie d’Octave Auguste et de ses petits-fils Caius et Lucius morts quelques années avant le désastre de Teutoburg en 9, des remparts dont l’irrégularité indique qu’ils ont été fabriqués à la hâte (quand les hommes d’Arminius attaquaient). La postérité, s’appuyant sur un passage de Suétone, a conservé l’image d’Octave Auguste effondré en apprenant la nouvelle du désastre en Germanie et s’écriant théâtralement : "Varus, rends-moi mes légions !" ("[Octave Auguste] ne connut aucune défaite ignominieuse, à l’exception des deux en Germanie de [Marcus] Lollius [en -16] et de [Publius Quinctilius] Varus [en 9]. La première fut un affront plus qu’une perte. La seconde faillit détruire l’Etat. Trois légions furent taillées en pièces avec leur chef, ses lieutenants et ses troupes auxiliaires. A cette nouvelle, il disposa des sentinelles dans Rome pour prévenir tout désordre, et maintint les gouverneurs provinciaux à leur poste afin que leur savoir et leur expérience pérennisent l’obéissance des alliés. Il consacra de grands jeux à Jupiter pour le rétablissement des affaires de la République, comme à l’époque de la guerre des Cimbres [à la fin du IIème siècle av.J.-C.] et des Marses [au début du Ier siècle av. J.-C.]. On raconte qu’[Octave] Auguste fut tellement consterné par ce désastre qu’il laissa pousser sa barbe et ses cheveux pendant plusieurs mois, et que de temps en temps il se frappait la tête contre une porte en s’écriant : ‟[Publius] Quintilius Varus, rends-moi mes légions !”. L’anniversaire de cette défaite fut toujours pour lui source de tristesse et de deuil", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 23). La postérité également fera d’Arminius le héros du nationalisme allemand, en se fondant sur Tacite, Annales II.88, qui le présente comme "le libérateur incontesté de la Germanie/liberator haud dubie Germaniae". A la Renaissance, le réformateur Martin Luther transforme "Arminius" en "Hermann" et le dresse en champion du protestantisme allemand contre le Vatican vu comme une nouvelle Rome césariste. Après la victoire de Napoléon Ier à Iéna en 1806, le romancier et dramaturge allemand Heinrich von Kleist écrit la pièce La bataille d’Hermann en 1808 pour pousser ses compatriotes à la résistance contre la France sous l’étendard d’Arminius/Hermann. La gloire nationaliste d’Arminius/Hermann dure jusqu’à l’effondrement de l’Allemagne en 1945. A partir de 1970, à travers une série d’articles, l’historien allemand Dieter Timpe relativise la légende héroïque d’Arminius en retournant aux sources, aux textes, aux faits archéologiques. A sa suite, beaucoup d’historiens remettent en cause la fable véhiculée par la mémoire collective. Arminius n’est pas un grand général. Il a vaincu à Teutoburg moins par ses prétendues qualités militaires que par la bêtise de Publius Quinctilius Varus qui s’est laissé aveugler par ses paroles mielleuses et s’est laissé conduire dans un traquenard en forêt. En vérité Arminius n’est qu’un opportuniste sans foi profonde, qui doit beaucoup à son éducation romaine, qui a servi Rome aux côtés de Tibère quand ça l’arrangeait, et qui s’est retourné contre Rome quand ça l’a arrangé aussi. Et contrairement à ce que dit Tacite, Arminius n’est pas le libérateur de la Germanie, ce n’est qu’un vulgaire ambitieux agissant pour son compte personnel, il brandit l’épée non pas pour libérer ses compatriotes de l’occupation romaine mais simplement pour devenir leur chef. Velleius Paterculus, Dion Cassius et Tacite, ses principaux biographes, n’indiquent jamais s’il est suivi par tous les Chérusques ou seulement par une partie, ils ne disent pas combien de Chérusques suivent Ségeste contre son arrogant gendre Arminius, ils ne donnent aucune liste des tribus germaniques ayant répondu à l’appel d’Arminius. Velleius Paterculus dit que le camp d’Aliso/Oberaden est assiégé, et que les légionnaires réussisent à sortir en force et à rejoindre leurs camarades sur le Rhin ("Louons aussi le courage de Lucius Caedicius le préfet du camp d’Aliso et celui de ses soldats que d’immenses troupes de Germains cernèrent et assiégèrent : ils surmontèrent toutes les difficultés que le manque de tout et la puissance des ennemis rendirent intolérables et insurmontables, et, évitant à la fois toute résolution téméraire et toute lâche prévoyance, ils guettèrent l’occasion favorable pour s’ouvrir par le fer le chemin du retour", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 120.4), or Aliso/Oberaden est sur le territoire des Cattes : les Cattes assiègent-ils ce camp pour obéir à un ordre d’Arminius, ou de leur propre initiative, jouant une carte concurrente de leurs voisins chérusques ? La rapidité avec laquelle Tibère rétablit l’ordre romain sur la rive droite du Rhin en 10, que nous raconterons juste après, sous-entend que les tribus germaniques qui y vivent ont vite abandonné Arminius, à supposer qu’ils lui aient obéi un jour. Après le massacre de Teutoburg, Arminius envoie à Marobod la tête de Publius Quinctilius Varus : est-ce un moyen de convaincre qu’il est un grand chef vainqueur, et que les Marcomans de Marobod auraient intérêt à le suivre ? En tous cas Marobod ne se laisse pas impressionner, il envoie respectueusement à Rome la tête de Publius Quinctilius Varus, qu’Octave Auguste remet à sa famille ("Les ennemis déchirèrent sauvagement le corps à demi-brûlé de [Publius Quinctilius] Varus. Sa tête fut coupée et portée à Marobod, qui l’envoya à César [Octave Auguste]. Elle fut enterrée dans le caveau familial", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 119.5), et la tribu germanique des Marcomans ne sera jamais assujettie à Arminius, au contraire elle jouera un rôle dans sa perte. Dieter Timpe va plus loin en disant que le désastre de Teutoburg est une affaire interne à la légion romaine, Arminius étant lui-même un ancien légionaire jusqu’avant sa trahison : ce n’est pas un affrontement entre des Romains et des Germains, mais une rébellion à l’intérieur de la légion romaine, l’extermination d’une majorité de légionnaires fidèles à Rome par une minorité de légionnaires déserteurs - leurs anciens camarades de chambrée - d’origine germanique conduits par le perfide Arminius, avantagés par l’étirement des cohortes et les difficultés du terrain. Les archéologues appuient cette hypothèse car ils n’ont pas retrouvé d’armes ni de vêtements de type germanique sur le site de Kalkriese, ce qui amène à deux options : ou bien aucun Germain assaillant n’a été tué ni blessé ni dépouillé du moindre casque ou bouton d’armure durant l’affrontement, ce qui est peu probable, ou bien, plus sûrement, ces Germains assaillants portaient encore leur uniforme romain d’avant leur désertion, le même uniforme que leurs anciens camarades légionnaires qu’ils trucidaient. Beaucoup d’historiens après Dieter Timpe voient dans les lamentations d’Octave Auguste contre Publius Quinctilius Varus le premier élément de l’héroïsation d’Arminius, dont Velleius Paterculus est le relai ("Après beaucoup d’autres j’essaierai dans une œuvre plus longue d’exposer en détails les circonstances de cet affreux désastre qui fut, après la défaite de Crassus chez les Parthes, le plus grave qu’un peuple étranger eût infligé aux Romains. Je ne le déplore ici qu’en peu de mots. Cette armée était la plus courageuse, parmi les troupes romaines elle se distinguait par sa discipline, sa vigueur et son expérience de la guerre. Mais l’apathie de son chef, la perfidie de l’ennemi, l’injustice du sort l’accablèrent à la fois. Les soldats n’eurent même pas l’occasion de combattre ou de tenter une sortie, sauf dans des conditions défavorables, et moins qu’ils l’eussent voulu puisque certains d’entre eux furent durement punis pour avoir employé leurs armes et montré leur courage romain. Des forêts, des marécages, des embuscades les entouraient de tous côtés, et ils furent tués jusqu’au dernier par des ennemis qu’ils avaient toujours égorgés comme du bétail, dont la vie et la mort dépendaient de leur colère ou de leur pitié", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 119.1-2 ; un procès en 26 intenté par le jeune avocat Cnaeus Domitius Afer contre Claudia Pulchra, veuve de Publius Quinctilius Varus [auquel elle a donné un fils homonyme selon Tacite, Annales IV.66], accusée d’avoir lancé des malédictions contre l’Empereur Tibère [ce procès visera en réalité Agrippine l’Aînée veuve de Germanicus à travers Claudia Pulchra, "cousine/sobrina" d’Agrippine l’Aînée selon Tacite, Annales IV.52], endommagera encore la réputation négative de Publius Quinctilius Varus dans l’imaginaire collectif romain), une posture publique destinée à porter l’attention publique sur les compétences supposées d’Arminius plutôt que sur la naïveté réelle de Publius Quinctilius Varus qui a cru à la sincérité de ses interlocuteurs germains, autrement dit l’erreur d’Octave Auguste d’avoir confié la Germanie à un gouverneur naïf, d’avoir été naïf lui-même en croyant les Germains suffisamment romanisés pour accepter d’être administrés par un gouverneur civil comme dans toutes les autres provinces romaines. Le cri : "Varus, rends-moi mes légions !" n’est que l’aveu de l’échec de la politique d’intégration romaine en Germanie, la douloureuse prise de conscience que l’Empire romain a trouvé sa limite d’expansion sur le continent européen. Le désastre de Teutoburg n’est pas seulement une défaite militaire, c’est aussi, surtout, un tournant civilisationnel, comme Gaugamèles et Actium avant lui, comme Waterloo après lui. C’est une remise en cause de l’infaillibilité du citoyen le plus "illustre/augustus", de son caractère divin, et une remise en cause de l’universalisme romain. Car en effet la Germanie est définitivement perdue. La plupart des sites archéologiques que nous avons mentionnés à l’est du Rhin ne recèlent aucun vestige postérieur à 9, ce qui sous-entend qu’ils sont abandonnés par les légionnaires qui les occupaient jusque-là. Le monde germanique conservera son système tribal, jusqu’à l’ère médiévale avec ses principautés, jusqu’à aujourd’hui avec ses länder. Les Germains conserveront leur langue celte/gauloise, qui muera au cours des siècles pour engendrer le vieil-allemand du haut Moyen Age. Leur destin différera de celui de leurs cousins de la rive gauche du Rhin, obéissant au pouvoir centralisé de Rome, formant leur pensée à l’héritage gréco-romain, finissant par oublier leur langue celte/gauloise originelle pour parler la langue latine de leur colonisateur romain, qui muera au cours des siècles pour engendrer le vieux-français du haut Moyen Age. Et cette opposition entre romanisés et non-romanisés, entre buveurs de vin et buveurs de bière, durera bien au-delà de la mort de l’Empire romain, jusqu’à provoquer deux Guerres Mondiales vingt siècles plus tard. Dans l’immédiat, Octave Auguste craint que les Gaulois imitent les Germains, et même s’allient avec eux, et fondent ensemble sur l’Italie, qui est dégarnie de soldats puisque beaucoup ont été envoyés en Pannonie-Dalmatie ("En apprenant la défaite de [Publius Quinctilius] Varus, [Octave] Auguste déchira ses vêtements, selon plusieurs historiens, il souffrit beaucoup de perte de son armée, et surtout de la crainte que Germains et Gaulois fondissent sur l’Italie et sur Rome, qui alors ne disposait plus de citoyens valeureux en âge de porter les armes, ni d’alliés puisque les plus efficaces d’entre eux avaient été abattus", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.23). Se souvenant qu’Arminius a vécu dans Rome naguère, il en expulse tous ses compatriotes germains et tous ses cousins gaulois ("Beaucoup de Gaulois et de Germains se trouvaient dans Rome, les uns voyageant sans penser à rien, les autres servant dans la garde prétorienne : redoutant qu’ils complotassent, [Octave Auguste] envoya ces derniers dans des îles, et expulsa de la ville ceux qui ne portaient pas d’armes", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.23). Il rappelle les réservistes et les vétérans, qu’il confie à Tibère réaffecté urgemment en Germanie ("[Octave Auguste] prit toutes les mesures qu’exigeait la circonstance. Comme aucun de ceux qui avaient l’âge de porter les armes ne voulut s’enrôler, il les tira au sort : le cinquième parmi ceux de moins de trente-cinq ans, le dixième parmi ceux qui étaient plus âgés, furent dépouillés de leurs biens et notés d’infamie par le sort. Malgré cela, beaucoup rechignèrent encore, qu’il punit de mort. Par ces moyens il enrôla un grand nombre de vétérans et d’affranchis, qu’il envoya immédiatement vers la Germanie sous les ordres de Tibère", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.23). Dans le même temps il envoie les esclaves de Rome garder la frontière du Rhin, qu’il affranchit en guise de solde ("[Octave Auguste] ne se servit d’affranchis comme soldats quà deux reprises : la première fois pour se défendre contre l’Illyrie voisine, la seconde fois pour protéger les rives du Rhin. C’étaient des esclaves que les personnes les plus riches des deux sexes eurent ordre d’acheter et d’affranchir sur-le-champ. Ils furent placés à la première ligne, à part des hommes libres et armés différemment", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 25). Arrivé sur le Rhin en 10, Tibère n’entreprend aucune nouvelle expédition aventureuse, il se contente de surveiller la rive droite et de s’assurer qu’aucun Germain ne tente de traverser le fleuve, en réprimant sévèrement tous ceux qui, dans son armée, appellent à la vengeance ("A cette nouvelle [le désastre de Publius Quinctilius Varus en Germanie], Tibère vola auprès de son père [Octave Auguste]. Eternel protecteur de l’Empire romain, il le défendit encore une fois. On l’envoya en Germanie. Il consolida notre pouvoir sur les Gaules, disposa les armées, remis en état les fortifications, puis, jugeant de ses propres forces et non pas de l’assurance des ennemis à menacer l’Italie d’une nouvelle guerre des Cimbres et des Teutons, il s’avança vers le Rhin et le franchit avec son armée. Il porta la guerre chez l’adversaire que son père [Octave Auguste] et sa patrie voulaient simplement contenir. Il pénétra plus avant, ouvrit des routes, ravagea les champs, brûla les maisons, dispersa ceux qui résistaient, et revient à ses quartiers d’hiver [10/11] chargé d’une gloire immense sans avoir perdu un seul de ceux qu’il avait conduits au-delà du Rhin", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 120.1-2 ; "L’année suivante [en 10] [Tibère] retourna en Germanie. Attribuait la défaite de [Publius Quinctilius] Varus à sa négligence et à sa témérité, il n’entreprit sans l’avis de son conseil. Lui qui jusqu’alors ne consultait que sa volonté et ne rapportait qu’à lui-même, communiqua pour la première fois ses plans à des tiers et redoubla de vigilance. Avant de passer le Rhin il limita la quantité de bagages, et après être passé il s’arrêta au bord du fleuve pour vérifier le contenu des chariots et les débarrasser de l’accessoire et de l’inutile. Au-delà du Rhin, il se s’imposa de toujours manger sur l’herbe, et d’y dormir sans tente. Il transmit systématiquement ses ordres par écrit, pour le lendemain ou pour exécution immédiate si urgence, ajoutant qu’en cas de doute on devait recourir exclusivement à lui, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il maintint sévèrement la discipline, remettant en vigueur toutes les peines et toutes les dégradations anciennes, ainsi il déchut ignominieusement de son commandement un officier ayant envoyé quelques légionnaires chasser au-delà du fleuve avec son affranchi", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 18-19). Cette tactique d’apaisement musclée contre l’ennemi autant que contre ses propres hommes, porte ses fruits. Les légionnaires retrouvent leurs marques dans la ribambelle de camps entre Alpes et mer du Nord, et les Germains restent chez eux. Octave Auguste respire ("Aucune des fêtes légales n’eut lieu, et les jeux [en l’honneur de la victoire de Tibère et Germanicus en Dalmatie] ne furent pas célébrés. Ensuite, apprenant que quelques soldats avaient survécu à la défaite [de Publius Quinctilius Varus] et que les Germains étaient contenus par des garnisons et n’osaient même pas avancer sur les bords du Rhin, [Octave Auguste] se remit de son trouble", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.24). Reste que le succès de Rome en Pannonie-Dalmatie est bien terni par son échec en Germanie. Tibère revient à Rome et est honoré d’un défilé triomphal ("Quand [Tibère] eut prisé les forces ennemies par les mouvements de sa flotte et de ses fantassins, quand il eut rétabli en Gaule une situation difficile et calmé par son énergie plutôt que par le châtiment les troubles que le peuple irrité avait suscité à Vienne, son père [Octave] Auguste proposa de lui accorder sur toutes les provinces et sur toutes les armées un pouvoir égal au sien, et le Sénat et le peuple romain l’approuvèrent. Il était effectivement absurde qu’il n’eût pas sous son autorité les provinces qu’il protégeait, et que celui qui était le premier à porter secours ne fût pas jugé digne d’obtenir les premiers honneurs. De retour à Rome, Tibère obtint ce qui lui était dû depuis longtemps mais que les guerres ininterrompues avaient différé : le triomphe sur les Pannoniens et sur les Dalmates", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 121.1-2). L’historien Velleius Paterculus, qui a bataillé à ses côtés depuis la campagne d’Arménie en 2, participe à l’événement ("Dans son triomphe [à Tibère], on put voir chargés de chaînes les chefs ennemis les plus illustres qui n’avaient pas péri, comme je l’ai dit. Nous eûmes le bonheur, mon frère et moi, d’accompagner César [Tibère] dans son triomphe, parmi les citoyens les plus nobles chargés des plus nobles récompenses", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 121.3). Il peut y voir à quel point la joie se mêle à un soulagement amer ("L’opportunité de son succès [en Illyrie] mit le comble à sa gloire [à Tibère], car à la même époque [Publius] Quintilius Varus périt en Germanie avec trois légions et nul ne doutait que, si les Germains vainqueurs s’étaient joints aux Pannoniens avant leur défaite, l’Illyrie n’aurait jamais été conquise", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 17), et combien l’allégresse enthousiaste du présent se mêle au deuil inquiet sur l’avenir ("Le deuil qu’avait répandu dans Rome la défaite de [Publius Quinctilius] Varus différa le triomphe de Tibère. Il y entra néanmoins en robe prétexte et couronné de lauriers. Il monta sur l’estrade élevé au champ de Mars, où il s’assit avec [Octave] Auguste entre les deux consuls, tandis que les sénateurs restaient debout. De là il salua le peuple, et le cortège visita les temples", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 17).


A la même époque, vers 8, Orodès III est tué dans un contexte incertain. Il est remplacé par Vononès Ier fils aîné de Phraatès IV ("[Orodès III] fut assassiné par des conspirateurs, selon certains à l’occasion d’une beuverie lors d’un banquet (là-bas tout le monde a l’habitude d’y conserver ses armes), selon d’autres dans une chasse où on l’avait attiré. Des ambassadeurs envoyés à Rome demandèrent comme roi un des otages. On envoya Vononès Ier qui fut préféré à ses frères", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.45-46 ; "Phraatès IV, même s’il chassa nos armées et nos généraux, fut néanmoins respectueux envers [Octave] Auguste, auquel il avait envoyé une partie de ses enfants autant pour s’assurer son amitié que par crainte des Romains et par défiance des siens. Après la mort du roi Phraatès IV et de ses successeurs [Phraatès V/Phraatacès puis Orodès III], une ambassade vint à Rome au nom des grands du royaume qui, las de voir couler le sang, réclamèrent son fils aîné Vononès Ier. Cette démarche flatta l’orgueil d’[Octave] Auguste, qui renvoya le prince enrichi de ses dons. Les barbares l’accueillirent avec leur enthousiasme habituel à saluer leurs nouveaux maîtres", Tacite, Annales II.1-2) qui, éduqué à Rome, déçoit très vite par ses manières romanisées ("De nature inconstante, les barbares se soulevèrent rapidement, indigné par ce choix car ils refusaient d’obéir à un esclave étranger (ils considéraient un otage comme un esclave), et outragé sur le principe car ce roi était imposé aux Parthes non pas par le droit de la guerre mais à la suite d’une paix honteuse", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.47 ; "Mais rapidement, honteux de leur choix, ils s’accusèrent d’avoir dégradé le nom des Parthes en allant chercher dans un autre monde un roi corrompu par les arts de l’ennemi : ‟Le trône des Arsacides est donc tenu et donné comme une province romaine ! Où est la gloire des héros qui ont tué Crassus et chassé Marc-Antoine, si un esclave de César [Octave Auguste] flétri par tant d’années de servitude règne sur les Parthes ?”. Ainsi s’exprima leur indignation. Vononès Ier acheva de les enflammer par son indifférence envers les usages ancestraux : il chassait rarement, il aimait peu les chevaux, il paraissait dans les villes porté en litière, il dédaignait les fêtes du pays. On tournait aussi en dérision son cortège de Grecs et son cachet apposé sur les plus vils objets. Même son abord facile et son humeur prévenante, qualités ignorées de ces barbares, n’étaient pour eux que des vices nouveaux. Un air étranger rendait en lui le bien et le mal également odieux", Tacite, Annales II.1-2).


A la même époque encore, vers 8, Polémon Ier roi du Pont est capturé et exécuté par un peuple rebelle du Caucase ("Dans le pays des Sindi ["Sindîn", déformation de "Scythe"] se trouvent, outre la résidence royale près de la mer [Méotide/mer d’Azov] à Gorgippia [colonie grecque, aujourd’hui Anapa en Russie, 44°53'45"N 37°18'36"E], Aborakè [cité non localisée]. […] On appelle ‟Méotides” les Sindi dont je viens de parler, les Dandarides, les Torètes, les Agri, les Arrechi, les Tarpètes, les Obidiakènes, les Sittakènes, les Doskes, d’autres peuples encore. On peut étendre cette appellation au peuple des Aspurgiani qui s’étale sur cinq cents stades entre Phanagoria [site archéologique sur l’actuelle route côtière entre Primorskiy et Sennoy, dans la péninsule de Taman en Russie, 45°16'33"N 36°57'32"E] et Gorgippia, et qui, menacée récemment par le roi Polémon Ier sous des fausses démonstrations d’amitié, a su déjouer ses desseins et l’a devancé en l’attaquant, en le capturant et en l’exécutant", Strabon, Géographie, XI, 2.10-11). Sa femme Pythodoris continue à régner seule ("Sa veuve Pythodoris [à Polémon Ier] a continué à régner, aujourd’hui elle réunit sous son sceptre la Colchilde, Trapézonte, Pharnakia et certains pays barbares de l’intérieur", Strabon, Géographie, XI, 2.18 ; "Polémon Ier ayant trouvé la mort chez les Aspurgiani, peuple barbare du pays des Sindi, [sa veuve Pythodoris] lui a succédé et règne seule", Strabon, Géographie, XII, 3.29). En Arménie voisine, on ignore comment se passe le règne d’Hérode-Tigrane V. Les numismates remarquent qu’au début ses monnaies le représentent seul à l’avers avec l’image d’Héraclès et la mention "Tigrane le Grand/TIGRANOU MEGALOU" au revers, puis toujours seul à l’avers avec l’image de l’ancienne reine Erato - qui a abdiqué en 2 - avec la mention "reine Erato sœur de Tigrane/ERATW BASILEOS TIGRANOU ADELFH", ils en déduisent qu’Hérode-Tigrane V a finalement partagé son trône avec Erato revenue aux affaires. Cela va dans le même sens que Tacite, qui dit qu’Erato est remonté sur le trône et a régné seule après qu’Hérode-Tigrane V a perdu son pouvoir on-ne-sait-comment, peut-être vers 12, mais Erato est rapidement chassée par les Arméniens qui se retrouvent sans gouvernement ("Les Arméniens essayent le gouvernement d’une femme, nommée “Erato”, qu’ils chassèrent bientôt. Puis, irrésolus, ils furent livrés à l’anarchie, moins libres que sans maître", Tacite, Annales II.4). On ne sait pas dans quelles circonstances Hérode-Tigrane V a déchu, on est néanmoins sûr qu’il a survécu puisqu’il sera accusé de complot contre Tibère et exécuté sous le consulat de Sextus Papinius Allenius et Quintus Plautius en 36 (selon Tacite, Annales VI.40, et selon Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.5 et 139).


Marcus Ambivius (préfet de 9 à 12)


Coponius quitte son poste de gouverneur de Judée vers 9, il est remplacé par un nouveau préfet "Marcus Ambivius" sur lequel on ne sait rien (rappelons que Flavius Josèphe, quasiment notre seule source historique pour le début du Ier siècle, est un piètre chroniqueur dès qu’il n’est plus guidé par un érudit formé à l’école de Thucydide ou de Polybe, comme Nicolas de Damas pour tous les événements d’avant -4). Le principal événement au sud Levant sous le gouvernorat de Marcus Ambivius est la mort de Salomé, sœur d’Hérode, qui lègue ses domaines à Livie ("Coponius rentra à Rome et eut pour successeur Marcus Ambivius, sous lequel mourut Salomé la sœur du roi Hérode, qui légua à Julia [Livie] Iamnia avec toute sa toparchie, et Phasaelis dans la plaine, et Archélais où se trouve une grande palmeraie dont les fruits sont excellents", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.29).


En 11, Tibère et Germanicus sont renvoyés en Germanie, s’assurer qu’aucun Germain ne tente de franchir le Rhin. L’année se passe sans heurt. Les deux hommes reviennent à Rome avant l’hiver 11/12 ("Sous le consulat de Manius Aemilius [Lepidus] et [Titus] Statilius Taurus [en 11], Tibère, avec Germanicus qui avait l’autorité proconsulaire, lança une expédition en Celtique, ravagea quelques contrées, sans néanmoins remporter de victoire puisque personne ne vint à lui pour batailler, et sans soumettre aucun peuple car, craignant une nouvelle catastrophe, il demeura à portée du Rhin. Il y resta jusqu’à l’automne [11], y célébra le jour natal d’[Octave] Auguste par des jeux équestres où les centurions s’affrontèrent, puis il revint en Italie", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.24). L’année suivante, en 12, Germanicus et sa femme Agrippine l’Aînée donnent naissance à Caius Julius Caesar, futur Caligula, à Antium/Anzio en Italie ("Caius César [Caligula] naquit la veille des calendes de septembre, sous le consulat de son père [Germanicus] et de Caius Fonteius Capito [en 12]. On ne s’accorde pas sur le lieu de sa naissance. Cnaeus [Cornelius] Lentulus Gaetulicus dit qu’il est né à Tibur [Tivoli]. Pline dit qu’il est né dans un village appelé “Ambitarvius” près de Treverorum [Trèves] au-dessus de Confluentes [Coblence], pour asseoir son opinion il y mentionne des autels portant l’inscription : “Pour l’accouchement d’Agrippine” ["Ob Agrippinae puerperium "]. Les vers suivants publiés peu après son avènement indiquent qu’il est né dans des quartiers d’hiver des légions : “Dans nos camps il est né, nourri dans les armes des pères, c’était un présage qui le désignait prince” ["In castris natus, patriis nutritus in armis, iam designati principis omen erat"]. Je découvre dans les archives qu’il est né à Antium [Anzio]. Pline réfute Cnaeus [Cornelius] Lentulus [Gaetulicus], il l’accuse d’avoir menti par adulation, pour ajouter à l’éloge d’un prince jeune et glorieux l’éclat d’une cité consacrée à Hercule, ce mensonge a été favorisé par la naissance à Tibur l’année précédente d’un autre fils de Germanicus également appelé “Caius César”, dont j’ai raconté l’enfance chérie et la fin prématurée. Mais Pline est contredit par la suite des événements, car les historiens d’[Octave] Auguste s’accordent pour dire que Germanicus fut renvoyé en Gaules après son consulat [en 12], alors que Caius [Caligula] était déjà né. L’inscription sur les autels invoquée par Pline ne prouve rien puisqu’Agrippine [l’Aînée] mit au monde deux filles dans cette province, et que le mot “puerperium” s’applique à n’importe quel nouveau-né sans distinction de sexe, les anciens appelaient les filles “puerae” et les garçons “puelli”. Nous possédons aussi une lettre qu’[Octave] Auguste écrivit peu de mois avant sa mort à sa petite-fille Agrippine [l’Aînée], où il parle de Caius [Caligula] (aucun autre enfant portant ce nom n’existait alors) : “J’ai convenu avec Talarius et Asillius que, s’il plaît aux dieux, ils partiront le dix-huit mai avec le petit Caius. J’envoie avec lui un médecin de ma maison, et j’écris à Germanicus de le garder s’il le veut. Porte-toi bien, mon Agrippine, et tâche d’arriver en bonne santé auprès de ton Germanicus”. Cette lettre acte bien que Caius [Caligula] n’est pas né au sein de l’armée, puisqu’il avait près de deux ans lorsqu’il y fut introduit de Rome pour la première fois. C’est suffisant pour ne pas prêter foi aux vers que j'ai cités, dont l’auteur est inconnu. Tenons-nous-en à l’autorité des registres publics. On sait d’ailleurs que Caius [Caligula] préféra toujours Antium à tout autre retraite, qu’il eut pour ce lieu l’amour qu’on porte au sol natal. On dit même que, dégoûté de Rome, il voulut y transférer le siège de l’Empire", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 8).


Annius Rufus (préfet de 12 à 15)


Marcus Ambivius à son tour quitte le poste de gouverneur préfet de Judée vers 12, il est remplacé par un "Annius Rufus" sur lequel on ne sait encore rien ("Son successeur [à Marcus Ambivius] fut Annius Rufus, sous la magistrature duquel mourut [Octave] Auguste", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.32).


Aucun événement à signaler en 13, excepté la préparation du recensement qui aura lieu l’année suivante, déjà signalé dans notre alinéa introductif, et, surtout, la rédaction du testament d’Octave Auguste ("[Octave Auguste] avait établi son testament sous le consulat de Lutius [Munatius] Plancus et de Caius Silius [en 13], le 3 avril, un an et quatre mois avant sa mort", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 101).


En 14, Octave Auguste missionne à nouveau Germanicus en Germanie pour surveiller la frontière du Rhin, et Tibère en Pannonie-Dalmatie pour parer à tout nouveau soulèvement. Mais lors d’un déplacement à Nole en Campanie (40°55'29"N 14°31'57"E), il est pris d’un soudain malaise. Tibère fait demi-tour et accourt à son chevet. Il arrive à Nole juste à temps pour assister à l’agonie de son beau-père Octave Auguste, qui meurt en août 14 après quarante-quatre ans de règne continu et sans partage depuis sa victoire à Actium en -31 ("César [Octave] Auguste avait envoyé son petit-fils Germanicus en Germanie pour y terminer la guerre. Il allait envoyer son fils Tibère en Illyrie pour y affermir par la paix les conquêtes de la guerre. Voulant accompagner Tibère et assister aussi à des combats d’athlètes que les habitants de Nole avaient institués en son honneur, il se rendit en Campanie. Bien qu’il eût déjà ressenti des symptômes de faiblesse et les premières manifestations d’un mal qui s’aggravait lentement, il força sa volonté et accompagna son fils jusqu’à Bénévent où il le quitta pour gagner Nole. Mais sa santé s’altéra de jour en jour et, sachant que seul son fils pourrait assurer après sa mort le salut de l’Etat, il le rappela en hâte. Ce dernier accourut auprès du père de la patrie plus vite qu’on ne l’attendait. [Octave] Auguste se déclara rassuré, serra dans ses bras son cher Tibère, lui recommanda leur œuvre commune et se résigna à mourir si le destin l’exigeait. La vue et l’entretien de celui qu’il aimait tant réconfortèrent un peu son âme, mais peu après le destin fut plus fort que tous les soins. Son âme divine quitta son corps et rejoignit les dieux, à l’âge de soixante-seize ans, sous le consulat de [Sextus] Pompeius et de [Sextus] Apuleius [en 14]", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 123.1-2 ; "[Octave Auguste] mourut dans la même chambre que son père Octavius [à Nole], sous le consulat de Sextus Pompeius et de Sextus Apuleius, le 19 août, à la neuvième heure du jour, à soixante-seize ans moins trente-cinq jours", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 100 ; "Sous le consulat de Sextus Apuleius et Sextus Pompeius [en 14], [Octave] Auguste tombé malade convoqua ses amis et, après leur avoir dit tout ce qu’il voulait, conclut : “Rome que j’ai reçue de briques, je vous la laisse de pierre”. Par cette parole il désigna non pas la stabilité des édifices mais la solidité de l’Empire. Puis, comme les bouffons demandant à l’assistance d’applaudir à la fin d’une pièce de théâtre, il railla la vie humaine. C’est ainsi qu’il trépassa, le 19 août, jour où il avait été consul pour la première fois, après avoir vécu soixante-quinze ans, dix mois et vingt-six jours (il était né le 23 septembre) et avoir régné quarante-quatre ans moins treize jours depuis sa victoire à Actium", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.30 ; "A peine entré en Illyrie, Tibère fut rappelé par une lettre pressante de sa mère [Livie]. On ignore si [Octave] Auguste respirait encore ou était déjà décédé quand il arriva à Nole, car Livie avait entouré la maison de gardes qui en fermaient soigneusement les accès. Elle publia ponctuellement des nouvelles rassurantes, puis, lorsqu’elle eut bien pris ses dispositions, on apprit qu’[Octave] Auguste était mort et Tibère Empereur", Tacite, Annales I.5 ; "[Octave Auguste] fut le deuxième Empereur romain, il régna cinquante-sept ans six mois et deux jours, dont quatorze ans partagés avec Marc-Antoine, il vécut jusqu’à soixante-dix-sept ans. Son successeur fut le fils de sa femme Julia : Tibère, qui devint le troisième Empereur romain", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.32-33). Le testament établi l’année précédente est vite décacheté au Sénat. Il consiste en une lettre écrite de la main d’Octave Auguste déclarant Tibère comme héritier des deux tiers de sa fortune et Livie comme héritière du tiers restant, et Julia définitivement maudite pour ses débauches et exclue du caveau familial. Cette lettre est accompagnée de trois documents : le premier est une procédure pour les funérailles, le deuxième est l’autobiographie Res gestae divi Augusti/Actes du divin Auguste dont nous avons déjà parlé, le troisième est un état des finances de l’Empire ("Ce document [le testament d’Octave Auguste] était en deux parties, l’une écrite par lui-même, l’autre écrite par ses affranchis Polybe et Hilarion. Il fut apporté par les Vestales chez lesquelles il avait été déposé avec trois paquets cachetés. Le tout fut ouvert et lu dans le Sénat. Il instituait en première ligne Tibère pour deux tiers ["la moitié plus un sixième"] et Livie pour un tiers, à laquelle il cédait son nom [Jules ; dans les textes à partir de cette année 14 l’Impératrice-mère est désignée tantôt par "Livie" son nom originel, tantôt par "Julia" le nom hérité de son mari], en seconde ligne Drusus [le Jeune] le fils de Tibère pour un tiers, et Germanicus avec ses trois enfants de sexe masculin pour le reste. […] Il interdit que les deux Julia, sa fille et sa petite-fille, fussent portées dans son tombeau à leur mort. Des trois paquets cachetés, le premier contenait des ordres relatifs à ses funérailles, le deuxième un résumé de ses actes destiné à être gravé sur des tables de bronze devant son mausolée, le troisième était un exposé sur la situation de l’Empire, précisant combien de soldats étaient partout sous les armes, quelles réserves contenaient le trésor et diverses autres caisses, et quels étaient les arrérages des revenus publics", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 101 ; "Le testament d’[Octave] Auguste fut lu par son affranchi Polybe, comme si une telle lecture eût été indigne d’un sénateur. Selon quelques historiens, il y léguait deux parts de son héritage à Tibère et le reste à Livie, réclamant au Sénat de lui accorder cette quotité malgré la loi afin qu’elle pût jouir d’une partie de son patrimoine. Tels furent ses légataires. Il y ordonnait aussi le don de terres et d’argent à une foule de gens, parents et étrangers, non seulement sénateurs et chevaliers mais encore rois, dix millions de drachmes au peuple, deux cent cinquante à chaque soldat prétorien et la moitié aux gardes urbaines, quatre-vingt-cinq au reste des légionnaires romains. Il y prescrivait que les biens des enfants, confiés à des tuteurs à cause de leur jeune âge, leur fussent transmis intégralement avec les revenus annexes dès qu’ils atteindraient l’âge viril, comme lui-même avait fait durant sa vie : ayant reçu la succession de certains parents, il l’avait transmise immédiatement à leurs enfants adultes, ou plus tard quand leurs anfants avaient atteint l’âge d’homme. Malgré ces dispositions à l’égard des autres, il ne rappela pas sa fille [Julia] : il lui consentit un legs, mais il interdit qu’on l’ensevelît dans son propre tombeau. Voilà ce que contenait le testament", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.32-33) ; "Le testament [d’Octave Auguste], apporté par les Vestales, nommait Tibère et Livie comme héritiers, Livie reçut aussi le nom des Julii et le titre "Augusta". Après eux, il nommait ses petits-fils et arrière-petits-fils. Et après ces derniers, par défaut, des hauts personnages de l’Etat, la plupart objets de sa haine mais consentis généreusement au profit de sa mémoire. Ses legs n’excédaient pas ceux d’un particulier : il donnait quarante-trois millions cinq cent mille sesterces au peuple romain et trésor de la ville, mille à chaque soldat prétorien, trois cents par tête aux légions et aux cohortes de citoyens romains", Tacite, Annales I.8). Dion Cassius mentionne un quatrième document destiné à Tibère et aux Romains, contenant des recommandations sur la meilleure façon de gouverner, plus exactement un rappel de la primauté de la raison d’Etat contre toutes les revendications des non-Romains, et contre les tentations politiciennes de jouer la flatterie au détriment de la compétence, et l’ambition de quelques-uns au détriment de la sécurité de tous ("Quatre documents furent aussi apportés et lus par Drusus [le Jeune]. Dans le premier, [Octave] Auguste consignait le déroulement de ses funérailles. Le deuxième résumait sa vie, qu’il voulait qu’on gravât sur des plaques de bronze placées devant son tombeau. Le troisième contenait l’état des armées, des revenus et des dépenses publiques, du trésor et autres informations nécessaires au gouvernement impérial. Le quatrième renfermait des recommandations à Tibère et au peuple, entre autres de ne pas multiplier les affranchissements afin que Rome ne fût pas pleine de gens de toutes origines, de ne pas prodiguer le droit de cité afin de maintenir la différence entre les Romains et leurs sujets, il les exhortait aussi à confier les affaires à tous les citoyens capables de les comprendre et de les mener plutôt que les confier à un seul susceptible d’instaurer la tyrannie ou d’ébranler la République en échouant à cette tâche. Il conseillait aussi de se limiter aux frontières actuelles de l’Empire sans chercher à les étendre, car dans ce cas il deviendrait difficile à conserver, et on courrait même le risque de perdre les possessions actuelles. Il avait lui-même toujours suivi cette règle en paroles et en actes : plusieurs fois il avait eu l’occasion de conquérir des peuples barbares, mais il avait toujours repoussé cette tentation", Dion Cassius, Histoire romaine LVI.33). C’est une précaution conforme au caractère général d’Octave Auguste, pour qui la raison d’Etat a toujours primé sur tout le reste, même sur sa propre vie, contredisant le propos précité de Malraux dans La légende du siècle en 1972 suggérant qu’un héros est toujours un promoteur de paix ("Il y a davantage de héros dans Jaurès que dans Clémenceau, car Clémenceau est : “Je fais la guerre !” alors que Jaurès est : “Je fais la paix !” : Sulla n’est pas un héros, Pompée n’est pas un héros, alors que César l’est dans une large mesure") : Octave Auguste n’a pas laissé le souvenir d’un héros dans la mémoire collective, pourtant il a passé quarante-cinq ans de sa vie à entretenir la paix, il s’est même lamenté en constatant que ses compatriotes lui ont toujours dénié ce titre de héros en dépit de ses efforts pacifiques, tandis qu’ils n’ont jamais remis en cause l’héroïsme d’Alexandre le Grand ayant passé toute sa vie à faire la guerre sans se soucier du lendemain ("Quand on lui dit qu’Alexandre, maître à trente-deux ans de presque tout l’univers, se demandait comment occuper le reste de sa vie, [Octave] répondit : “Je m’étonne qu’Alexandre ait considéré la conquête d’un vaste empire comme une tâche plus difficile que le conserver”", Plutarque, Apophtegmes des Romains, Auguste). Octave Auguste n’a jamais été un conquérant, il a grandi dans la guerre civile et s’est évertué à la terminer, il a instauré et maintenu l’Empire pour empêcher tout retour au chaos fratricide de sa jeunesse, d’abord en abaissant les puissances internes et externes qui nuisaient à Rome jusqu’à la bataille d’Actium en -31, puis en fixant des bornes à la convoitise des uns dans le Latium et à l’aventurisme des autres aux frontières ("[Tibère] apporta un registre dont il ordonna la lecture : c’était le tableau de la puissance publique, consignant le nombre de citoyens et d’alliés en armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces, l’état des impôts et des péages, les dépenses nécessaires et les gratifications. [Octave] Auguste avait tout écrit de sa main. Il concluait en conseillant de ne plus reculer les bornes de l’empire. On ignore si c’était prudence ou jalousie", Tacite, Annales I.11 ; "[Octave Auguste] n’entreprit jamais une guerre sans raison ou sans nécessité. Il ambitionnait tellement peu d’augmenter son Empire ou sa gloire militaire qu’il obligea plusieurs rois barbares à lui jurer dans le temple de Mars Vengeur de rester fidèle à la paix et à l’alliance qu’ils lui demandaient", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 21). C’était un animal à sang froid, obsédé par sa fonction à la tête de l’Etat, conscient de l’intérêt commun au point d’éliminer physiquement sans remords tout individu manifestant trop ostensiblement ses appétits privés ("Pendant dix ans [Octave Auguste] gouverna la République comme triumvir. Il s’opposa un temps à ses collègues [Marc-Antoine et Lépide] qui voulaient des proscriptions, mais ensuite il s’y consacra avec plus de rigueur qu’eux. Quand ils se montrèrent sensibles aux recommandations et aux prières, il s’obstina à ne grâcier personne. Il alla jusqu’à proscrire son tuteur Caius Toranius, qui avait été édile collègue de son père [Caius] Octavius. Julius Saturninus ajoute qu’après les proscriptions, Marcus Lépide s’en excusa dans le Sénat, espérant qu’à l’avenir la clémence mettrait une borne aux châtiments, [Octave] Auguste fut de l’avis contraire, il déclara qu’en cessant de proscrire il se réservait la liberté de punir à nouveau. […] Comme triumvir, il fut l’objet d’une haine générale. Un jour qu’il haranguait ses soldats, et qu’il avait permis aux habitants des campagnes voisines de s’approcher, il aperçut le chevalier romain Pinarius qui écrivait sur des tablettes : le prenant pour un indiscret et un espion, il le fit égorger devant lui. Tedius Afer, désigné pour le consulat, avait lancé un trait malicieux contre un de ses actes : il le menaça au point que celui-ci se jeta d’une hauteur. Le préteur Quintus Gallius venait à la Cour avec des tablettes cachées dans la doublure de son vêtement. [Octave] Auguste crut qu’il cachait un glaive. Il n’osa pas s’en assurer sur-le-champ, craignant de recevoir un coup. Mais peu après il ordonna à des centurions et des soldats de l’arracher de son tribunal, et de le soumettre à la question comme un esclave. N’obtenant aucun aveu, il le condamna à la mort, après lui avoir crevé les yeux de sa propre main. [Octave] Auguste déclara que ce préteur avait attenté à sa vie lors d’un entretien privé, qu’il l’avait emprisonné avant de le relâcher en le bannissant de Rome, et que [Quintus] Gallius avait péri dans un naufrage sous le fer des brigands", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 27), et de préférer voir Romains et non-Romains se battre entre eux en petites bandes dans la rue ou en duel dans l’arène plutôt que par factions ou par légions au dam de l’Empire comme avant -31 ("[Octave Auguste] avait l’habitude de regarder les jeux du cirque depuis l’un des cabinets de ses amis ou de ses affranchis, quelquefois du haut d’un lit sacré, avec sa femme [Livie] et ses enfants. Quand il quittait le spectacle pendant plusieurs heures, ou s’en tenait parfois éloigné durant des jours, il s’en excusait, désignait quelqu’un pour présider à sa place. Mais quand il y assistait, il ne faisait rien, soit pour ne pas alimenter des rumeurs comme celles qu’avait suscitées son père César qui lisait son courrier et y répondait pendant le spectacle, soit parce qu’il était captivé par le plaisir. En effet il ne dissimula jamais son vif intérêt pour les jeux, plus d’une fois il l’avoua franchement. On le vit fréquemment donner des couronnes et d’autres récompenses de grand prix payés par ses propres deniers à des athlètes et des compétiteurs étrangers. Quand il assistait aux luttes grecques, il rétribuait chacun des concurrents selon son mérite. Il aimait passionnément les pugilistes, surtout les Latins, non seulement les professionnels mais encore ceux qu’il envoyait contre des Grecs, des hommes ordinaires qui s’y exerçaient sans aucun art dans les rues et aux carrefours", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 45 ; Octave Auguste poussait les jeunes fils de notables à s’affronter dans des courses de chars ou à batailler contre des bêtes pour les détourner de la funeste habitude de leurs aïeux de s’affronter dans le Sénat et de batailler contre l’unité de Rome : "[Octave Auguste] introduisit dans le cirque des conducteurs de chars, des coureurs, des combattants pour attaquer les bêtes. Il les choisissait quelquefois parmi les jeunes gens de la plus haute noblesse. Il aimait voir célébrer fréquemment les jeux troyens par une élite d’enfants de différents âges, croyant beau et digne des anciennes mœurs de signaler de bonne heure les goûts des plus illustres races. [Lucius] Nonius Asprenas [le futur consul en 6 ? ou plus sûrement son fils homonyme futur consul suffect en 29 ?] ayant été blessé d’une chute dans un de ces jeux, [Octave] Auguste lui offrit un collier d’or et le surnomma “Torquatus” avec ses descendants [allusion au consul-dictateur Titus Manlius vainqueur des Gaulois en -361, surnommé "Torquatus" d’après les torques des Gaulois vaincus]. Cependant il dut mettre fin à cette pratique, suite aux plaintes vives et amères lancés contre lui dans le Sénat par l’orateur [Caius] Asinius Pollio [politicien et historien, consul en 40, ex-compagnon de Jules César puis ex-compagnon de Marc-Antoine, devenu neutre après bataille d’Actium en -31], dont le neveu Aeserninus s’était cassé la jambe. Il continua d’employer des chevaliers romains dans les jeux scéniques et dans les combats de gladiateurs, jusqu’à leur interdiction par un sénatus-consulte", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 43). Expert en grande gérance, il savait le juste équilibre entre gagner ce qui est possible et renoncer à ce qui est coûteux, entre se contenter du nécessaire et garantir des plus-values ("Après que celui-ci [Lépide] se fût perdu dans la paresse et celui-là [Marc-Antoine] se fût ruiné dans la luxure, le seul remède pour la patrie fut d’être gouvernée par un seul homme, non pas comme roi ni dictateur mais comme prince de la République. Il donna pour barrières à l’Empire l’Océan et des fleuves lointains, unit les légions, les flottes, les provinces, respecta les droits des citoyens, ménagea les alliés, embellit Rome elle-même d’une magnificence sans précédent. Un petit nombre de rigueurs suffit à assurer le repos général", Tacite, Annales I.9 ; "Selon [Octave Auguste] la précipitation et la témérité ne convenait pas à un bon capitaine. Il répétait souvent ce proverbe grec : “Hâte-toi lentement”, et cet autre : “Chef prudent vaut davantage que chef audacieux”, et encore celui-ci : “Mieux vaut faire bien que faire vite”. Il disait qu’on ne doit entreprendre une guerre ou une bataille que quand les gains en cas de victoire sont supérieurs aux pertes en cas de défaite. Il comparait ceux qui hasardent beaucoup pour gagner peu, à des pêcheurs qui se servent d’un hameçon d’or dont la perte ne peut être compensée par aucune capture", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 25). De même que Darius Ier jadis ou Louis XIV plus tard, il avait une haute idée de sa charge, et une science profonde du Bien et du Mal : étant parti de presque rien et étant parvenu à tout, il se voyait comme la somme des masses qu’il dirigeait et de celles qui le jugeraient après sa mort, son intérêt personnel se confondait avec leur intérêt collectif, sur tous les sujets il ne pesait le pour et le contre qu’en fonction de la majorité et du long terme (par exemple sur le commerce du vin ou sur les aides sociales : "Quand le peuple se plaignit de la rareté et de la cherté du vin, il le réprimanda sévèrement, et lui dit qu’en créant plusieurs fontaines son gendre Agrippa avait suffisamment pourvu à étancher la soif. Un jour la foule réclama une distribution d’argent qu’il avait promise, il répondit qu’il tiendrait sa parole, mais comme elle le sollicita une seconde fois il lui reprocha par édit son infamie et son impudence et déclara qu’elle serait privée de ce qu’il avait eu l’intention de lui donner", Suétone, Vies des douze Césars, Auguste 42). Tibère n’a pas cette haute conscience de l’Etat. L’historien Velleius Paterculus, qui l’a fréquenté de près pendant plusieurs années en Arménie, puis en Germanie, puis en Pannonie-Dalmatie, manque d’objectivité quand il le décrit éclairé, juste, vertueux, prudent ("Les événements de ces seize dernières années sont encore présents aux yeux et à l’esprit de tous. Qui pourrait les raconter en détails ? César [Tibère] a divinisé son père [Octave Auguste] non pas en usant de son pouvoir absolu mais en lui rendant un culte : il ne lui a pas donné le titre de dieu, il en a fait un dieu. Il a ramené la bonne foi sur le Forum en chassant la sédition, sur le champ de Mars en chassant les ambitions, dans la Curie en chassant la discorde. Il a rendu à la cité les vertus qui semblaient mortes et surannées : la justice, l’équité, l’action. Les magistrats ont retrouvé leur autorité, le Sénat sa majesté, les tribunaux leur force. Il a réprimé les désordres du théâtre. A tous il inspire le désir ou impose la nécessité de bien faire. La vertu est honorée, le vice puni. Le peuple respecte les grands sans les craindre, le grand domine le peuple sans le mépriser. A quelle époque le prix des denrées fut-il plus bas ? Quand vit-on paix plus joyeuse que celle qui s’étend de l’Orient à l’Occident jusqu’aux extrêmes limites du nord et du sud, paix auguste ayant délivré de toute crainte de brigandage les coins les plus reculés du monde ?", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 126.1-3). La vérité est que, contrairement à Octave Auguste qui a gravi tous les échelons en éliminant ses adversaires l’un après l’autre jusqu’à devenir Empereur, Tibère ne s’est pas construit lui-même, et il n’a pas fait grand-chose sinon obéir aux ordres de son beau-père : il est simplement le fils de Livie, épouse d’Octave Auguste, et, après le décès de Marcus Claudius Marcellus en -22, d’Agrippa en -12, de Lucius et Caius en 2 et 3, il est le dernier prétendant encore vivant. Dans le préambule de son testament, Octave Auguste indique bien que sa reconnaissance de Tibère comme héritier est une reconnaissance par défaut ("[Le testament d’Octave Auguste] commençait ainsi : “Puisqu’un sort funeste m’a enlevé mes fils Gaius et Lucius, je nomme Tibère César mon héritier aux deux tiers ["la moitié plus un sixième"]”. Cette formulation en préambule laissa penser qu’[Octave] Auguste le désigna par nécessité plus que par choix", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 23). Suétone rapporte des propos privés d’Octave Auguste trahissant ses doutes sur les compétences de Tibère à gérer l’Empire, qu’il jugeait à la fois cruel et indécis, dénué d’humanité, de hauteur et de réflexion ("[Tibère] partit pour l’Illyrie. Rappelé sur-le-champ, il trouva [Octave] Auguste très affaibli mais respirant encore, il resta seul en privé avec lui pendant un jour entier. On raconte souvent qu’après cet entretien intime, quand Tibère fut sorti, les serviteurs entendirent [Octave] Auguste se plaindre : “Quel malheur pour le peuple romain de tomber sous des mâchoires si insensibles ["lentus" en latin, soit "qui ploie, s’étire, traîne en longueur", d’où par exension "qui ne réagit pas, flegmatique, impassible"] !”. Quelques historiens disent qu’[Octave] Auguste blâmait publiquement et sans détour le caractère farouche de Tibère, au point d’interrompre toute conversation libre et joyeuse dès que celui-ci paraissait, que seule l’instance de Livie le poussa à adopter Tibère, ou que sa propre ambition l’y incita afin que la prostérité le regrettât en comparaison de ce successeur. Pour ma part, je n’arrive pas à me persuader que, sur une affaire aussi importante, le plus réfléchi et le plus politique des princes ait agi à la légère. Je crois qu’après avoir pesé les vices et les vertus de Tibère, il a conclu que ces dernières l’emportaient. Cette opinion me paraît d’autant plus probable qu’[Octave] Auguste en pleine assemblée a juré adopter Tibère dans l’intérêt de la République, et que dans ses lettres il parle de lui comme d’un général très habile et comme l’unique appui du peuple romain", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 21). A l’instar de tous les "fils de", Tibère n’a aucune conscience des classes inférieures à la sienne ni des populations étrangères à ses gènes, il ne voit celles-ci et celles-là que comme des morceaux de viande ambulants, tantôt méprisables quand ils le servent, tantôt à dissoudre quand ils encombrent son quotidien en revendiquant être davantage que des morceaux de viande ambulants ("Sa nature insensible et cruelle [à Tibère] se décela dès son enfance. Le premier à l’avoir remarquée fut son précepteur le rhéteur Theodoros de Gadara, qui le qualifia un jour de “phlÕn a†mati pefuramšnon”, c’est-à-dire “boue pétrie de sang”. Il manifesta des traits barbares dès le début de son règne, à l’époque où il cherchait la faveur du peuple par des apparences de modération. Lors du passage d’un convoi funèbre, un plaisantin cria au mort de dire à [Octave] Auguste que le legs qu’il avait promis au peuple n’était toujours pas distribué : Tibère convoqua le plaisantin, le paya comme promis, puis l’envoya au supplice en lui demandant d’informer son père [Octave Auguste] que sa promesse était accomplie. Peu après, un chevalier romain nommé “Pompée” lui refusa quelque chose dans le Sénat : il le menaça de l’emprisonner pour le faire “pompéen”, rapprochant cruellement le nom du chevalier de celui de son parti durement éprouvé naguère", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 57). Il est un velléitaire qui se donne des airs intelligents pour essayer de cacher son absence de vision et de savoir, il mime l’empathie et la disponibilité pour essayer de cacher son indifférence et son orgueil, il joue au fort face au faible et il se réfugie dans le silence quand le fort lui crie aux oreilles, il parle en levant le menton et en fronçant les sourcils pour ne pas avouer qu’il est vide de culture, de raison, de sensibilité et de courage ("[Tibère] marchait le cou raide et penché, la mine sévère, habituellement silencieux. Il ne conversait presque pas avec son entourage, ou avec lenteur et en agitant négligemment ses doigts. [Octave] Auguste avait remarqué ces habitudes inélégantes et altières, il avait essayé plusieurs fois de les excuser auprès du Sénat et du peuple comme des imperfections naturelles et non pas comme des défauts de cœur", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 68). Selon Dion Cassius, il simule la maladie pour se dispenser de prendre des décisions ("[Tibère] hésitait à prendre tel ou tel parti, afin d’assurer sa sécurité comme un simple particulier au cas où une révolte donnerait l’avantage à celui-ci plutôt qu’à celui-là. Pour cette raison, il feignit la maladie à plusieurs reprises, s’enfermant à demeure, pour de rien dire ni faire d’engageant. On raconte que, Livie prétendant lui avoir donné l’Empire malgré [Octave] Auguste, il rétorquait le détenir non pas d’elle (qui l’irritait vivement) mais du Sénat, qui l’aurait soutenu pour son mérite. On raconte aussi que, voyant les esprits mal disposés en sa faveur, il laissa traîner les choses pour maintenir l’espoir qu’il renonçât volontairement à l’Empire et contenir les révoltes, jusqu’au moment où il en devint le maître. Je rapporte cela moins pour expliquer sa conduite que pour donner une idée de son caractère et des réactions qu’il suscitait parmi la troupe", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.3), il devient colérique ou feint un grand calme à contretemps pour faire croire qu’il contrôle ses émotions mieux que ceux qui l’entourent ("[Tacite] n’avouait rien de ce qu’il désirait, et ne voulait presque rien de ce qu’il disait vouloir, ses propos contredisaient continuellement ses vues, il repoussait ce à quoi il aspirait, il proposait ce qui lui était désagréable, il s’emportait quand il était calme, il paraissait doux quand il était mécontent, il plaignait ceux qu’il punissait avec rigueur, il s’irritait contre ceux auxquels il pardonnait, parfois il accueillait son plus grand ennemi comme un ami intime, et il traitait son meilleur ami comme un étranger. En résumé, il pensait qu’un prince ne doit pas afficher son âme, car, selon lui, cela entraînait beaucoup de graves inconvénients alors que le contraire présentait des avantages beaucoup plus nombreux et plus grands. S’il s’était cantonné à cette règle, c’eût été facile de se prémunir contre lui : en prenant contre-pied de toutes ses paroles, on aurait pu conclure qu’il ne voulait pas telle chose puisqu’il la souhaitait avec ardeur, ou qu’il ne se souçiait pas de telle autre chose puisqu’il la réclamait. Mais non : il se fâchait dès qu’il se sentait compris, et il exécuta beaucoup de malheureux pour le seul crime de l’avoir deviné. C’était dangereux de ne pas le comprendre (beaucoup se compromirent en appuyant ce qu’il disait plutôt que ce qu’il voulait), mais c’était encore plus dangereux de le comprendre, car alors on était soupçonné d’avoir découvert le secret de sa conduite, et par suite de la détester", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.1). Tacite dit la même chose : Tibère est incapable de trancher, incapable de dire : "Non !" ni : "Stop !", parce qu’il a peur de déplaire ou parce qu’il craint de faire le mauvais choix, il préfère choisir de ne pas choisir ("Tibère eut pour règle de laisser longtemps l’autorité dans les mêmes mains. Sous son règne, plus d’un gouverneur conserva jusqu’à la mort son armée ou sa juridiction. On avance plusieurs motifs. Les uns disent que, pour s’épargner l’ennui de nouveaux choix, il maintenait irrévocablement les premiers. D’autres disent que sa jalousie craignait de satisfaire trop d’ambitions. D’autres encore disent que la finesse de son esprit n’empêchait pas les perplexités de son jugement. Il ne recherchait pas les vertus éminentes, et en même temps il haïssait les vices. Il avait peur des bienfaiteurs pour lui-même, et des malfaiteurs pour l’honneur public. Cette irrésolution le conduisit à attribuer des provinces à des gouverneurs qui n’aurait jamais dû quitter Rome", Tacite, Annales I.80 ; "Même s’il ne dissimulait pas, Tibère s’exprimait toujours en termes obscurs et ambigus, par caractère ou par habitude", Tacite, Annales I.11). Flavius Josèphe dit aussi la même chose, en prenant l’exemple de la Judée qui, jusqu’à sa mort en 37, sera gérée par deux gouverneurs - Valerius Gratus et Ponce Pilate - totalement livrés à eux-mêmes par manque d’implication de Tibère ("[Tibère] réservait les commandements pour une longue période à ceux qu’il avait choisi, afin qu’ils administrassent leurs sujets avec modération. Ceux qui veulent le pouvoir inclinent naturellement à la tyrannie, et ceux qui l’ont pour une durée limitée ou sans savoir quand ils en seront privés sont portés au vol : au contraire ceux qui sont investis pour une longue durée se rassasient des profits qu’ils amassent au cours du temps avec retenue. Quand on remplace un fonctionnaire trop rapidement par un autre, les sujets ne sont jamais satisfaisants pour le successeur parce qu’ils n’ont plus les moyens de reconstituer leurs gains que le prédécesseur leur a pris. Tibère donnait l’exemple suivant. Un blessé gisait à terre, une quantité de mouches couvrait ses plaies. Un passant plaignit son infortune et, le croyant incapable de s’aider lui-même, commença à chasser les mouches. Mais l’autre lui demanda d’arrêter. Le passant lui demanda pourquoi il ne voulait pas en être débarrassé. Le blessé répondit : “Tu me nuis davantage en les chassant car, déjà pleines de mon sang, elles me tourmentent de moins en moins. Si elles partent, d’autres affamées viendront avec des forces intactes, qui suceront ma dernière sève et provoqueront mon trépas” [version humanisée de la fable Le renard, les mouches et le hérisson d’Esope, évoquée aussi chez Aristote, Rhétorique, II, 20.6, et chez Plutarque, Si les vieillards s’occupaient de politique/Ei presbutšrw politeutšon 12]. Tibère estimait que ses fonctionnaires en poste, accablés par leurs nombreuses malversations comme les mouches, ne devaient pas être remplacés par des nouveaux, craignant que leur nature cupide se renforçât par la perspective d’être bientôt privés du profit qu’ils en tiraient. Mon exposé sur le caractère de Tibère est confirmé par ses actes : durant ses vingt-deux ans de règne, il n’envoya aux Judéens que deux hommes pour les gouverner, [Valerius] Gratus et [Ponce] Pilate son successeur. Et il se conduisit de cette manière non seulement avec les Judéens mais encore avec tous ses autres sujets", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.172-178). Au fond, Tibère est un chanteur promotionel de supermarché que son nom oblige à être un génie musical, un comptable de sous-préfecture auquel sa naissance a donné le titre de président. Et il en est conscient : alors qu’il a tout fait pour revenir à Rome après la déchéance de Julia en -2 et la mort de Lucius et Caius en 2 et 3, il tergiverse maintenant qu’il est au pied du mur, il hésite longtemps avant d’accepter le poste impérial que sa mère, sa famille, beaucoup de sénateurs et d’habitants de Rome redevables à Octave Auguste, lui offrent, parce qu’il est comme le prétentieux qui répète : "Je veux être chef ! Je veux être chef !" et qui se retrouve nu quand son but est atteint : "Je suis chef ! Je suis chef ! Hourra ! Bon… Qu’est-ce que je dois faire ?", il connaît ses propres limites, il sait qu’il n’est pas taillé pour être Empereur ("Une sorte de conflit eut lieu dans la cité : le Sénat et le peuple romain pressèrent César [Tibère] pour qu’il succédât à son père [Octave Auguste], tandis que César [Tibère] désira continuer à vivre parmi les citoyens comme leur égal et non pas au-dessus d’eux comme leur prince. Finalement il se laissa persuader par la raison plus que par l’attrait des honneurs, quand il vit que tout ce qu’il rechignait à protéger était voué à disparaître. Il fut le seul à avoir passé plus de temps à refuser le premier rang, que d’autres à lutter les armes à la main pour s’en emparer", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 124.2 ; "[Tibère] ne refusa jamais l’accès ni l’exercice d’un poste de commandement, il s’investit par ailleurs de la force et des dehors de la souveraineté. Pourtant il refusa longtemps le pouvoir par des tergiversations, tantôt répondant à ses amis qui lui conseillaient de le prendre : “Vous ne savez pas quel monstre est l’Empire !”, tantôt maintenant en suspens, par ses réponses ambiguës et une hésitation astucieuse, le Sénat qui le suppliait à genoux. Quelques personnes perdirent patience, l’une d’elles cria dans la foule : “Qu’il accepte ou se désiste !”, un autre lui dit en face : “Ordinairement ceux qui promettent sont lents à tenir leur promesse, mais toi tu es lent à promettre ce que tu as déjà accompli”. Finalement il accepta l’Empire, comme malgré lui, en déplorant la misérable et lourde servitude qu’on lui imposait, et en exprimant l’espoir qu’il s’en délivrerait un jour, plus exactement “jusqu’à temps que vous jugerez bon de m’accorder le repos de la vieillesse”", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 24). Tous les Romains et tous les sujets de l’Empire ne s’illusionnent pas sur les qualités de Tibère. Caius Asinius Gallus, qui en -11 a épousé Vipsania Agrippina après que celle-ci a été séparée de Tibère par Octave Auguste (nous renvoyons ici à notre alinéa introductif), manœuvre pour empêcher Tibère d’accéder au pouvoir impérial, ses motivations sont personnelles et non pas politiques (elles sont détaillées par Dion Cassius, Histoire romaine XVIII.2, et par Tacite, Annales I.12, nous ne nous y arrêtons pas pour ne pas déborder du cadre de notre étude). En revanche les motivations des légionnaires affectés en Pannonie et en Daltonie, qui se mutinent contre l’élection de Tibère, sont autant politiques que personnelles : ces soldats ont gardé un mauvais souvenir des lenteurs de Tibère à abattre Baton le Pannonien et Baton le Dalmate afin de se rendre indispensable à Octave Auguste, ils présagent mal le destin de l’Empire avec un Empereur aussi bassement calculateur. Drusus le Jeune est envoyé immédiatement en Pannonie-Dalmatie par son père Tibère pour réprimer sévèrement les mutins, qui rentrent finalement dans le rang ("Drusus [le Jeune] fut envoyé spécialement par son père [Tibère] pour combattre l’incendie déjà violent de la révolte des troupes en Illyrie. Agissant avec l’antique sévérité de nos ancêtres, il mit fin à une situation pernicieuse tant en elle-même que par l’exemple qu’elle donnait, et châtia ses assiégeants avec les armes mêmes qu’ils avaient utilisées pour l’assiéger", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 125.4). En Germanie aussi, les légionnaires se soulèvent, et leurs motivations sont plus politiques que personnelles : ils voient dans leur commandant Germanicus un prétendant au trône impérial plus crédible que Tibère. Velleius Paterculus, de moins en moins objectif, déclare que la révolte en Germanie est contenue par l’absence de chef du côté des révoltés et par la tempérance et les talents de négociateur de Tibère ("L’armée qui servait en Germanie sous les ordres de Germanicus, et les légions d’Illyrie saisies à la fois d’une sorte de rage et d’un profond désir de tout bouleverser, demandèrent un nouveau chef, un nouveau gouvernement, une nouvelle République. Surtout elles osèrent menacer le Sénat et le prince [Tibère] de leur dicter des lois, elles tentèrent de fixer leur propre solde et la durée du service. On tira l’épée, peu s’en fallut que l’impunité dont elles avaient bénéficié ne les portât aux derniers excès de la révolte. On ne trouva aucun chef pour mener les soldats contre l’Etat, pourtant ce chef aurait trouvé beaucoup de soldats prêts à le suivre. La longue expérience de l’Empereur [Tibère, qui commande à Germanicus en Germanie et à Dursus le Jeune en Pannonie-Dalmatie] sut avec dignité réprimer souvent et promettre parfois. Les coupables les plus dangereux furent sévèrement châtiés, les autres punis avec douceur, et bientôt tous ces troubles se calmèrent et disparurent", Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 125.1-3). Tacite donne une version tout à fait différente. Il dit que la rébellion naît dans les quatre légions affectées à la surveillance du bas Rhin, commandées par Aulus Caecina Severus, l’ancien gouverneur de Mésie qui s’est illustré durant la campagne de Pannonie-Dalmatie entre 6 et 9. Germanicus se trouve alors dans l’intérieur de la Gaule Belgica, occupé à y collecter les impôts. La nouvelle de la mort de l’Empereur Octave Auguste arrive quand les quatre légions sont regroupées près d’Oppidum Ubiorum/Cologne. Les bleus sautent sur l’occasion pour réclamer une augmentation de solde, et pousser les vétérans à demander la quille. Aulus Caecina Severus est vite dépassé par la contagion de la troupe, qui se retourne contre ses officiers et les tue ("Deux armées stationnaient sur le Rhin : l’une supérieure avait pour chef Caius Silius [ancien consul en 13], l’autre inférieure obéissait à Aulus Caecina [Severus]. La direction suprême des deux armées appartenait à Germanicus, occupé alors à régler le cens des Gaules. Les légions de [Caius] Silius, encore irrésolues, attendaient de voir comment évoluerait la révolte. Celles de l’armée inférieure s’y jetèrent avec rage. Le mal commença par la XXIème et la Vème, qui entraînèrent la XXème et la Ière. Les quatre étaient réunies dans un camp d’été à la frontière des Ubiens, oisives ou peu occupées. Quand la nouvelle de la mort d’[Octave] Auguste arriva, beaucoup de jeunes recrues issues du peuple de Rome, qui en avaient apporté l’habitude de la licence et de la haine de l’effort, emplirent les esprits faibles de l’idée “que le temps était venu pour les vétérans d’obtenir enfin un congé, pour les bleus d’exiger une plus solde plus importante, pour tous de demander un assouplissement des tâches et de punir la cruauté des centurions”. Ce discours ne fut pas celui d’un homme isolé à des oreilles craintives […], au milieu d’une armée qui en sait des plus puissantes derrière elle : la sédition eut mille bouches, mille voix qui répétèrent que “les légions germaniques font le destin de l’Empire”, que “leurs victoires en reculent les bornes”, que “les généraux leur doivent leur surnom” [allusion à Germanicus, qui doit son surnom aux victoires des légions commandées par son père Drusus l’Ancien en Germanie une génération plus tôt ; ce propos est une critique directe de la troupe contre son général en chef Germanicus]. Le lieutenant [Aulus Caecina Severus] ne tenta pas de les contenir, le délire général lui en ôta le courage. La fureur emporta tout soudain, les soldats fondirent épée en main sur les centurions, éternels objets de la haine et premières victimes de la vengeance, ils les terrassèrent, les accablèrent de coups, s’acharnant à soixante contre un puisqu’un centurion commandait à soxante légionnaires. Puis ils les jetèrent déchirés, mutilés, la plupart morts, dans le Rhin ou devant les retranchements. […] Dès lors ni tribun ni préfet de camp ne fut obéi. Les soldats se partagèrent les veilles, les gardes, les autres nécessités. Ce qui parut, à quiconque connaît la vie de camp, le principal symptôme de l’étendue et de la profondeur de la rébellion, fut qu’au lieu de s’agiter en désordre pour obéir aux directives de quelques factieux, tous criaient ou se taisaient ensemble, avec une telle simultanéité que leurs mouvements semblaient commandés", Tacite, Annales I.31-32). Germanicus apprend en même temps la nouvelle de la mort de son parent Octave Auguste et la mutinerie de son armée. Tacite rappelle que Germanicus est généalogiquement très proche du défunt puisqu’il est à la fois le fils de Drusus l’Ancien (fils de Livie la femme d’Octave Auguste) et d’Antonia la Cadette (fille d’Octavie la sœur d’Octave Auguste), le neveu de Tibère (fils adoptif d’Octave Auguste), et le mari d’Agrippine l’Aînée (fille de Julia la fille dépravée et reniée d’Octave Auguste), donc très légitime à succéder au défunt malgré son jeune âge (Germanicus né en -15 a vingt-neuf ans en 14, tandis que Tibère né en -42 a cinquante-six ans). Germanicus jouit par ailleurs du bon souvenir que son père Drusus l’Ancien, mort à vingt-neuf ans en pleine gloire en Germanie, a laissé aux Romains, qui le voient comme son digne fils promis au même avenir glorieux. Il se rend aussitôt à Oppidum Ubiorum/Cologne pour dialoguer avec les mutins ("Germanicus, occupé réglé le cens des Gaules, comme je l’ai dit, apprit la mort d’[Octave] Auguste. Il avait épousé sa petite-fille Agrippine [l’Aînée], dont il avait plusieurs enfants, lui-même était fils de Drusus [l’Ancien], donc neveu de Tibère, et petit-fils d’[Octave] Auguste [par alliance, via Agrippine l’Aînée fille de Julia fille d’Octave Auguste], mais ces titres ne le rassuraient pas contre l’hostilité secrète de son oncle [Tibère] et de sa grand-mère [Livie] dont les causes étaient d’autant plus actives qu’elles étaient injustes. La mémoire de Drusus [l’Ancien] était grande chez des Romains, ils croyaient que celui-ci accédant à l’Empire aurait rétabli la liberté, ils étaient attachés à Germanicus car ils avaient reporté leurs espoirs sur lui. Et en effet les manières affables et spontanées du jeune César [Germanicus] contrastaient avec l’attitude et le langage de Tibère, hautain et mystérieux. A cela se joignaient les animosités des femmes : Livie montrait pour Agrippine [l’Aînée] toute l’aigreur d’une marâtre, Agrippine [l’Aînée] de son côté ne savait pas se contenir, mais sa chasteté et sa tendresse conjugale permettaient d’attribuer son arrogance à sa vertu. Pourtant, plus Germanicus s’approchait du rang suprême, plus il s’efforçait d’y affermir Tibère. Il obligea les cités sequanes et belges locales à le reconnaître. Vite instruit de la révolte de ses légions, il partit à la hâte, et et les retrouva hors du camp", Tacite, Annales I.33-34). Ces derniers commencent par l’écouter sans rien dire, puis quelques-uns prennent la parole, élèvent la voix, crient leur mécontentement. Les revendications fusent, peu à peu les vétérans prennent l’ascendant, demandent à être relevés de leurs fonctions après tous les efforts qu’ils ont fournis lors des campagnes des années précédentes, ils finissent par proposer leur aide à Germanicus s’il veut prendre le pouvoir à Rome par un putsch afin d’accélérer les procédures sur le renouvellement de l’armée ("[Les mutins] vinrent à sa rencontre, yeux baissés comme par repentir. Quand il fut entré dans l’enceinte, des murmures confus commencèrent à s’élever. Quelques soldats, prenant sa main sous prétexte de la baiser, glissèrent ses doigts dans leur bouche afin qu’il touchât leurs gencives sans dents, d’autres lui montrèrent leurs corps courbés par la vieillesse. Ils étaient pêle-mêle, il leur ordonna de se ranger par manipules afin de mieux l’entendre, et de prendre leurs enseignes afin de mieux distinguer les cohortes. On obéit, mais lentement. Il commença par un pieux hommage à [Octave] Auguste, il passa aux victoires et aux triomphes de Tibère, avant tout ses glorieuses campagnes en Germanie à la tête de ces mêmes légions. Il leur montra l’accord unanime de l’Italie, la fidélité des Gaules, enfin la paix et l’union régnant dans tout l’Empire. Ces paroles furent écoutées en silence ou n’excitèrent que de légers murmures. Mais quand, évoquant leur sédition, il leur demanda ce qu’était devenue la subordination militaire, où était l’antique honneur de la discipline, ce qu’ils avaient fait des centurions, des tribuns, tous se dépouillèrent de leurs vêtements et lui demandent l’un après l’autre de regarder les cicatrices de leurs blessures, les traces de coups de verges. Des milliers de voix accusèrent en même temps le trafic des exemptions, l’insuffisance de la solde, la dureté des travaux, qu’ils énumérèrent en détail : retranchements, fossés, transport de fourrage et de bois, tout ce qu’on imposait au soldat pour les besoins du camp ou pour en bannir l’oisiveté. Les vétérans se distinguèrent par la violence de leurs cris, énumérant les trente années et plus qu’ils portaient les armes, implorant sa pitié pour des fatigues sans mesure : “Passerons-nous donc directement du travail à la mort ? Quand arriverons-nous à la fin d’un si laborieux service, pour un repos qui ne soit pas une misère ?”. Certains aussi réclamèrent le legs promis par [Octave] Auguste, en ajoutant des vœux pour la grandeur de Germanicus, et l’offre de leurs bras s’il voulait l’Empire. […] Les amis de César [Germanicus] profitèrent d’un moment de relâche pour l’entraîner dans la tente", Tacite, Annales I.34-35). Germanicus se retire sous sa tente avec ses officiers proches. On décide de rédiger une fausse lettre signée Tibère annonçant la retraite pour les légionnaires ayant vingt ans de service, la réserve pour les légionnaires ayant seize ans de service, et le doublement de la solde ("On délibéra sur les remèdes. On annonça que les mutins préparaient une députation pour attirer à leur parti l’armée du haut Rhin, qu’ils avaient résolu de saccager la cité des Ubiens [Oppidum Ubiorum/Cologne] et que, les mains souillées par cette proie, ils se lanceraient sur les Gaules pour les ravager. Pire : l’ennemi, connaissant nos discordes, si on abandonnait la rive, ne manquerait pas de s’y jeter. Armer les auxiliaires et les alliés contre les légions rebelles, c’était allumer la guerre civile. La sécurité était dangereuse, la faiblesse humiliante. Tout refuser ou tout accorder mettait pareillement la République en péril. Toutes les options mûrement examinées, on décida d’inventer des lettres de l’Empereur promettant la retraite après vingt ans de service, le statut de vétéran après seize ans à condition de rester sous les drapeaux sans autre devoir que repousser l’ennemi, et le versement et le doublement du legs promis par [Octave] Auguste", Tacite, Annales I.36). Les bleus des Vème et XXIème légions, les plus contestataires, à l’origine du soulèvement, exigent de recevoir la solde doublée sans délai. En position de faiblesse, et pour isoler ces légionnaires radicaux de leurs camarades plus conciliants des Ière et XXème légions, Germanicus cède à leur exigence ("Le soldat comprit que c’était une ruse pour gagner du temps et voulut qu’on tînt parole sans délai. Les tribuns donnent aussitôt les congés, et promirent le versement du legs dès que les légions seraient dans leurs quartiers d’hiver [14/15]. Mais la Vème et la XXIème ne relâchèrent pas leur obstination et exigèrent d’être payé sur-le-champ du legs de César [Octave Auguste] et du supplément annoncé. [Aulus] Caecina [Severus] ramena dans la cité des Ubiens [Oppidum Ubiorum/Cologne] la Ière et la XXème, marche honteuse où on vit entre les aigles et les enseignes un trésor conquis sur le général", Tacite, Annales I.37). Il se rend dans le haut Rhin pour appliquer les mêmes mesures aux quatre autres légions qui y sont cantonnées, afin de les détourner de la révolte du bas Rhin ("Germanicus se rendit à l’armée supérieure pour recevoir son serment. La IIème, la XIIIème et la XVIème légions le prêtèrent sans balancer. La XIVème se montra réticente : on lui distribua congés et argent sans qu’elle l’eût demandé", Tacite, Annales I.37). S’étant assuré ainsi l’obéissance des quatre légions du haut Rhin et de deux légions du bas Rhin, il les emploie pour mâter les Vème et XXIème légions toujours grommelantes transférées à Vetera/Xanten en hiver 14/15 ("Le calme rétabli de ce côté [sur le haut Rhin], l’autre à soixante milles de distance [sur le bas Rhin] restait toujours aussi dangereux à cause de l’obstination des Vème et XXIème légions, alors en quartiers d’hiver près de Vetera [Xanten]. Par elles avait commencé la révolte, par leurs mains avaient été commis les plus coupables excès. Ni la perspective d’une punition effroyble ni le mémorable repentir de leurs compagnons ne désarmèrent leur colère. Germanicus se prépara donc à descendre le Rhin avec une flotte chargée de soldats et d’auxiliaires, résolu à recourir à la force si on bravait son autorité", Tacite, Annales I.45). Un abominable massacre des mutins par leurs camarades restés loyaux commence, égorgés dans leur sommeil ("Germanicus avait déjà réuni son armée, prêt à châtier les rebelles, il voulut toutefois leur laisser un délai pour qu’ils suivissent l’exemple récent [la reddition des deux autres légions du haut Rhin] et revinssent d’eux-mêmes dans le rang. Il écrivit à [Aulus] Caecina [Severus] pour prévenir de son arrivée en force, et que le fer n’épargnerait personne si les coupables n’étaient pas punis. [Aulus] Caecina [Severus] lit secrètement cette lettre aux porte-enseigne des légions et des cohortes et aux soldats les plus loyaux, les exhortant à sauver l’armée de l’infamie et à se sauver eux-mêmes de la mort “en période de paix chacun est traité selon son mérite et ses actes mais dès que la guerre s’allume l’innocent périt avec le criminel”. Ces derniers sondèrent les esprits, et, s’étant assurés de la fidélité du plus grand nombre, ils fixèrent un jour avec le lieutenant pour tomber l’épée à la main sur les éléments les plus pervers et les plus séditieux. Au signal convenu, ils se jetèrent dans les tentes, égorgèrent sans laisser le temps qu’on les reconnût ni qu’on comprît la cause et la finalité du massacre. Ce fut un spectacle sans comparaison avec une guerre civile. Les combattants ne s’avancèrent pas depuis deux camps opposés vers un champ de bataille, ils se divisèrent et s’affrontèrent au sortir des mêmes lits, après avoir mangé la veille aux mêmes tables, goûté ensemble le repos de la nuit. Les flèches volèrent, on entendit des cris, on vit du sang et des blessures. Les raisons furent ignorées. Le hasard conduisit la suite. Quelques soldats fidèles périrent avec les autres, des coupables prirent les armes quand ils devinèrent contre qui la guerre était dirigée. Aucun lieutenant ni tribun n’intervint pour modérer le carnage, la vengeance fut laissée à la discrétion du soldat. Peu après, Germanicus entra dans le camp. Les larmes aux yeux, assimilant un si cruel remède à une bataille perdue, il ordonna qu’on brûlât les morts", Tacite, Annales I.48-49). Après ce carnage, les soldats massacreurs expriment leur dégoût d’eux-mêmes, ils demandent à Germanicus de lancer une nouvelle campagne contre les Germains sur la rive droite du Rhin dans l’espoir d’oublier l’acte fratricide qu’ils viennent de commettre. Germanicus consent. Un pont est jeté sur le Rhin, non pas pour conquérir des nouveaux territoires mais simplement pour bousiller des Germains et essayer d’oublier les râles des anciens compagnons de chambrée exterminés ("Les soldats encore frémissants voulurent vite marcher à l'ennemi pour expier leurs tristes fureurs, ne voyant pas d’autre moyen d’apaiser les mânes de leurs compagnons que d’offrir à de glorieuses blessures des cœurs sacrilèges. Germanicus répondit à leur ardeur. Il jeta un pont sur le Rhin, passa le fleuve avec douze milles légionnaires, vingt-six cohortes alliées et huit ailes de cavalerie qui, pendant la sédition, étaient restées soumises et irréprochables", Tacite, Annales I.49). Tacite raconte ces opérations d’abject défoulement en Germanie aux paragraphes 50-51 livre I de ses Annales, sur lesquelles nous ne nous attarderons pas. Dion Cassius dit la même chose que Tacite, plus succinctement ("Les troupes qu’on avait concentrées en grand nombre pour la guerre en Germanie, estimant que Germanicus appartenait aussi aux Césars et était supérieur à Tibère, ne gardèrent aucune mesure. Invoquant les mêmes prétextes, elles se répandirent en injures contre Tibère, et saluèrent Germanicus Empereur. […] Composant une lettre soi-disant envoyée par Tibère, [Germanicus] leur paya doublement le legs d’[Octave] Auguste en prétendant obéir à Tibère, et accorda leur retraite aux soldats âgés, la plupart enrôlés dans la cité [de Rome] par [Octave] Auguste après le désastre de [Publius Quinctilius] Varus. C’est ainsi que se termina cette sédition. […] Redoutant malgré cela une nouvelle sédition, Germanicus mena son armée sur la terre ennemie, où il séjourna longtemps, afin d’occuper les soldats et de leur procurer des vivres en abondance aux dépens de l’étranger. Il aurait pu accéder à l’Empire (l’amour de tous les Romains et celui des peuples soumis inclinaient en sa faveur), il ne le voulut pas. A cette occasion, Tibère lui adressa des éloges, il écrivit à lui et à Agrippine [l’Aînée] quantité d’amabilités. Néanmoins il ne se réjouit pas de ses exploits, car l’attachement des légions l’inquiétait. Il soupçonna que Germanicus n’avait pas les pensées qu’il affectait, et que sa femme [Agrippine l’Aînée] avait une ambition répondant à la hauteur de son sang. Il feignit d’être satisfait, félicita Germanicus dans le Sénat, proposa d’offrir des sacrifices en l’honneur de ses exploits comme on l’avait fait pour ceux de Drusus [l’Ancien]", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.5-6). Suétone aussi, encore plus succinctement ("L’armée de Germanie refusa de reconnaître un prince [Tibère] qu’elle n’avait pas élu et pressa vivement Germanicus qui la commandait de s’emparer du trône, mais celui-ci refusa avec fermeté", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 25 ; "Envoyé à l’armée de Germanie, [Germanicus] contint avec autant de fermeté que de zèle les légions qui, à la nouvelle de la mort d’[Octave] Auguste, refusèrent obstinément de reconnaître Tibère pour Empereur, et voulurent lui offrir le commandement suprême", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 1). En résumé, contrairement à ce que prétend Velleius Paterculus, Tibère n’a rien fait pour réprimer la rébellion sur le Rhin, c’est Germanicus qui a repris les légions en mains, sans états d’âme contre les meneurs - ni contre les Germains de la rive droite qui en sont les victimes indirectes, pourtant tranquilles depuis 9, tués simplement pour calmer les nerfs des légionnaires fâchés d’avoir dû tuer leurs camarades ! -, en obligeant les indécis à reconnaître son oncle Tibère comme le nouvel Empereur alors que ceux-ci l’incitaient à devenir Empereur à la place de Tibère en leur offrant leurs bras et leurs armes. Pour l’anecdote, fin 14 (au mois de novembre, selon l’inscription 2039 du volume VI du Corpus Inscriptionum Latinarum ou "CIL" dans le petit monde des latinistes), Agrippine l’Aînée accouche d’une fille : Agrippine la Jeune. Le lieu de naissance est incertain. Tacite rapporte que Germanicus, en pleine préparation du massacre des mutins à Oppidum Ubiorum/Cologne en hiver 14/15, craint pour la santé de sa femme Agrippine l’Aînée enceinte, il finit par lui ordonner de se replier en lieu sûr à Augusta Treverorum/Trèves (Tacite, Annales I.40). Et quand les soldats loyaux demandent le retour d’Agrippine l’Aînée à Oppidum Ubiorum/Cologne, Germanicus leur répond qu’elle est sur le point d’accoucher et ne peut donc pas faire le déplacement depuis Augusta Treverorum/Trèves (Tacite, Annales I.44). Mais plus tard, quand elle sera devenue l’épouse de l’Empereur Claude, Agrippine la Jeune rebaptisera Oppidum Ubiorum/Cologne en "Colonia Claudia Ara Agrippinensium", d’où vient le nom moderne "Cologne", en souvenir de son lieu de naissance (Tacite, Annales XII.27). Est-elle donc née à Augusta Treverorum/Trèves ou à Oppidum Ubiorum/Cologne ? Peu importe. Cette naissance est un événement heureux qui contraste avec la sanglante répression des mutins. Les légionnaires se raccrochent à l’image de la mère avec son nouveau-né comme le bourreau se raccroche à ses plants de haricots ou à ses maquettes en bois qui lui rappellent le bonheur des choses simples, la paix intérieure. Ils se prennent d’affection aussi pour le petit Caius Julius Caesar né en 12, qu’ils surnomment "Caligula" par allusion aux caliges militaires qu’il porte quand il joue parmi eux dans le camp ("La honte et la pitié, le souvenir du père Agrippa, du grand-père [Octave] Auguste, du beau-père Drusus [l’Ancien], sa grossesse heureuse, sa vertu irréprochable, la naissance de son enfant sous la tente et l’éducation qu’elle lui donna parmi les légionnaires qui lui attira le surnom “Caligula” parce qu’elle le chaussait souvent de caliges pour le leur rendre agréable, tout chez Agrippine [l’Aînée] concourut à émouvoir les soldats. Ils ne supportèrent pas qu’elle leur préférât les Trévires : ils se jetèrent devant elle pour la supplier de leur revenir", Tacite, Annales I.41 ; "Le surnom “Caligula” lui vint par plaisanterie des caliges qu’il portait dans les camps où il fut élevé. Après la mort d’[Octave] Auguste, on vit à quel point les soldats parmi lesquels il grandissait lui étaient attachés. Sa seule présence arrêta la fureur des séditieux prêts aux plus grands excès : quand on menaça de le transférer dans une cité voisine pour le soustraire aux dangers, ils s’apaisèrent et, repentants, retinrent son char en suppliant qu’on leur épargnât cet affront", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 1 ; Dion Cassius, Histoire romaine LVII.5 évoque aussi incidemment le fils de Germanicus "surnommé ‟Caligula” parce que, élevé dans le camp, il portait la chaussure militaire [la calige] au lieu de la chaussure civile"), comme nous le désignerons nous-mêmes par commodité dans la suite de notre étude. Tibère est mécontent de cette proximité entre Germanicus et ses soldats, qu’il n’a jamais connue avec ses propres soldats qu’il a commandés depuis son retour dans les affaires romaines en 4 : il est respecté, il est parfois encensé - par exemple par Velleius Paterculus -, mais au fond il n’est pas aimé. Cela le conduira progressivement à un total isolement et au nivellement des notions de Bien et Mal. Faux dieu mais vrai humain, roi sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies, réduit à lui-même, il s’invente des divertissements pour tenter d’oublier sa misère : à peine intronisé, Tibère stoppe les rations de nourriture destinées à la prison de son ex-épouse Julia, qui finit par mourir de faim dans le second semestre 14 ("Cette même année [14] mourut Julia, que son père [Octave] Auguste à cause de ses débauches avait confinée naguère dans l’île de Pandateria puis à Rhégium dans le détroit de Sicile. Mariée à Tibère à l’époque des Césars Caius et Lucius, elle avait trouvé cette union inégale, son mépris avait été la principale cause de la retraite de Tibère à Rhodes. Bannie, déshonorée, […] elle ne survécut que peu de temps à l’avènement du prince [Tibère], qui la laissa périr lentement de faim et de misère, sûr qu’après un si long exil sa mort passerait inaperçue", Tacite, Annales I.53).


Valerius Gratus (préfet de 15 à 26)


Théoriquement le préfet de Judée est nommé par le Sénat. Mais le changement d’Empereur en 14, et la flatterie des sénateurs, permet à Tibère vers 15 de nommer à la tête de la Judée un "Valerius Gratus" inconnu par ailleurs, pour remplacer le gouverneur en place Annius Rufus ("[Tibère] envoya comme gouverneur de Judée Valerius Gratus, pour succéder à Annius Rufus", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.33). Ce Valerius Gratus opère un mercato au Temple, pour des raisons qui demeurent floues : peu après son arrivée il destitue en 15 le Grand Prêtre Hanne ben Seth et le remplace par Ismael ben Phiabi (probablement apparenté à Jésus ben Phiabi l’ex-Grand Prêtre déposé par Hérode vers -22 : le "Phiabi" père d’Ismael ben Phiabi de 15 est peut-être le fils de Jésus ben Phiabi de -22, selon l’usage paponymique antique ; la famille saducéenne des Phiabi, en raison de sa dureté, comme la famille de Boethos en raison de son illégitimité, a laissé un mauvais souvenir aux pharisiens, qui la maudiront dans le Talmud de Babylone ["Abba Saül ben Batnit a dit au nom d’Abba Yosef ben Hanin : “Malheur à moi à cause de la maison de Boethos, malheur à moi à cause de leurs bâtons ! […] Malheur à moi à cause de la maison d’Ismael ben Phiabi, malheur à moi à cause de leurs poings ! Leurs pères étaient Grands Prêtres, leurs fils étaient trésoriers, leurs gendres étaient amarkalin [intendants du Temple], et leurs serviteurs frappaient le peuple avec leurs bâtons !”", Talmud de Babylone, Moëd, Pessahim 57a]), qu’il remplace en 16 par Eléazar ben Hanne ben Seth le précédent Grand Prêtre, lui-même remplacé en 17 par Simon ben Camit, lui-même remplacé en 18 par Joseph plus connu sous son surnom "Caïphe/le Roc, la Pierre" en hébreu, époux d’une sœur d’Eléazar ben Hanne, autrement dit gendre d’Hanne ben Seth l’ancien Grand Prêtre ("[Valerius Gratus] destitua Hanne [ben Seth] et désigna Grand Prêtre Ismael ben Phiabi [en 15]. Il le destitua peu après et investit Grand Prêtre Eléazar, fils de l’ancien Grand Prêtre Hanne [ben Seth] [en 16]. Un an plus tard, l’ayant également démis de ses fonctions, il transmit la Grande Prêtrise à Simon ben Camit [en 17]. Celui-ci n’avait pas rempli cette charge pendant plus d’un an quand lui succéda Joseph surnommé ‟Caïphe” [en 18]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.34). A une date inconnue que Flavius Josèphe situe pendant le gouvernorat de Valerius Gratus entre 15 et 26, Hérode-Antipas fonde une nouvelle capitale qu’il baptise "Tibériade" en l’honneur de Tibère, en bordure du lac de Galilée sur un ancien cimetière (32°46'34"N 35°32'38"E), ce qui provoque un tollé chez les pharisiens et les nazaréens et renforce son image négative de dynaste complètement paganisé irrespectueux des défunts ("Le tétrarque Hérode[-Antipas], en raison de la très grande amitié qui l’unissait à Tibère, bâtit une cité qu’il baptisa “Tibériade” d’après son nom, située dans la meilleure partie de la Galilée près du lac de Génésareth, près d’un bourg appelé “Ammathous” à l’embouchure d’une rivière [aujourd’hui la rivière Hammath, 32°46'01"N 35°33'03"E]. Il incita ou força beaucoup de Galiléens à s’y installer avec quelques dignitaires, et à y vivre aux côtés de misérables venus de partout et de gens dont la qualité d’homme libres n’était pas clairement établie. II leur donna toutes sortes d’exemptions et de bienfaits, à condition de ne pas abandonner la ville. Il leur construisit à ses frais des maisons et leur donna des terres, sachant que le site de Tibériade comportait de nombreuses sépultures qu’on n’osait pas détruire, et que la Torah déclare souillés pour sept jours ceux qui habitent un tel lieu [Nombres 19.16]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.37-38). Maria Valtorta décrit cette cité nouvelle peu après son inauguration, dans une de ses visions racontant le début du ministère de Jésus ("Je vois la belle cité de Tibériade, récente et riche. Son plan est plus ordonné que toute autre ville en Palestine, son organisation harmonieuse dépasse celle de Jérusalem. Des belles avenues droites pourvues d’égouts pour empêcher la stagnation des eaux et l’accumulation des ordures, des vastes places ornées de fontaines et de magnifiques bassins de marbre. Le palais à l’écart est dans le style romain, avec des portiques aérés. Par des portes cochères, ouvertes à l’heure matinale, je vois des vestibules amples, des péristyles de marbre ornés de tentures précieuses, garnis de sièges, des petites tables. Presque tous ont, au centre, une cour pavée de marbre, avec fontaines et jets d’eau et vasques de marbre garnies de plantes en fleur. En résumé, c’est une imitation de l’architecture de Rome. Les plus belles maisons sont dans les rues en bordure du lac. Les trois premières, parallèles à la côte, sont vraiment seigneuriales. La première, le long d’une avenue qui suit la douce courbure du lac, est splendide. La dernière partie est une suite de villas dont la façade est sur la rue par-derrière, et dont les riches jardins descendent vers le lac au point d’être caressés par ses eaux. Presque toutes ont un quai où sont amarés des bateaux de plaisance avec baldaquins précieux et sièges de couleur pourpre", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 99.1, vision du 06/02/1945). Les archéologues ont mis à jour le nouveau palais d’Hérode-Antipas en surplomb de la ville (32°46'32"N 35°32'21"E).


La même année 15, Germanicus continue les opérations militaires en Germanie. Aulus Caecina Severus est toujours à la tête des quatre légions du bas Rhin. Germanicus prend personnellement la tête des quatre légions du haut Rhin, le précédent commandant Caius Silius semble affecté à l’embouchure du Rhin puisqu’on l’y retrouvera en 16 chargé de construire une flotte. Germanicus franchit le Rhin à Mogontiacum/Mayence et suit la chaîne du Taunus, à l’extrémité de laquelle il relève un fort construit par son père Drusus l’Ancien, près ou sous la citadelle de Friedberg en Allemagne, qui domine les plaines à l’est de la chaîne du Taunus (50°20'30"N 8°45'12"E). Aulus Caecina Severus de son côté franchit le Rhin à hauteur de Bonna/Bonn (au sud d’Oppidum Ubiorum/Cologne), il marche vers l’est en remontant la rivière Sigina/Sieg, puis descend en rive droite de la rivière Adrana/Eder (la source de la Sigina/Sieg, 50°55'05"N 8°14'46"E, est à trois kilomètres au sud-est de la source de l’Adrana/Eder, 50°56'06"N 8°12'35"E ; la rivière Adrana/Eder est un affluent de la rivière Uulta/Fulda, qui elle-même est un affluent du fleuve Veser/Weser), où il retrouve Germanicus venu du sud. Les deux armées franchissent l’Adrana/Eder au sud de Mattium, cité principale des Cattes (non localisée sous l’actuelle commune de Niedenstein au nord de Fritzlar en Allemagne, traversée par la petite rivière Matzoff, affluent de la petite rivière Ems [à ne pas confondre avec le fleuve homonyme Amisius/Ems], elle-même affluent de la rivière Adrana/Eder ; le nom de la rivière "Matzoff" d’où dérive le nom du quartier "Metze" au sud de Niedenstein, 51°12'15"N 9°19'51"E, est certainement lié au nom de l’antique cité de "Mattium"). Après avoir ravagé le territoire des Cattes, elles retournent vers le Rhin ("Sous le consulat de Drusus [Julius] Caesar et Caius Norbanus [Flaccus] [en 15], le triomphe fut décerné à Germanicus, bien que la guerre durât encore. Il prépara une offensive pour l’été. Cela ne l’empêcha pas d’effectuer une soudaine incursion chez les Cattes dès les premiers jours du printemps. Il comptait sur la discorde chez l’ennemi, partagé entre Ségeste qui nous restait fidèle et Arminius qui nous avait trahi. […] Germanicus confia à [Aulus] Caecina [Severus] quatre légions, cinq mille auxiliaires et les milices levées à la hâte parmi les Germains habitant en-deçà du Rhin. Il prit avec lui le même nombre de légions et le double de troupes alliées. Il releva sur le mont Taunus un fort que son père [Drusus l’Ancien] avait jadis établi, puis il fondit avec son armée sans bagages sur le pays des Cattes, laissant derrière lui Lucius Apronius à l’entretien des routes et des digues. Une sécheresse, rare dans ce pays, abaissant le niveau des rivières, lui permit d’avancer sans obstacle, mais il craignit pour le retour les pluies et la montée des eaux. Son arrivée chez les Cattes fut si imprévue que tous ceux que l’âge et le sexe rendaient incapable de résister furent tués ou capturés en un instant. Des adversaires avaient traversé l’Adrana [l’Eder] à la nage, voulant empêcher les Romains d’y jeter un pont. Repoussés par nos machines et nos flèches, ayant essayé vainement de négocier, quelques-uns passèrent du côté de Germanicus, les autres abandonnèrent leurs hameaux et leurs villages et se dispersèrent dans les forêts. César [Germanicus] incendia Mattium, capitale de ce peuple, et ravagea les plaines, puis il revint vers le Rhin", Tacite, Annales I.55-56), en descendant la Lippe depuis le camp de la Lippe/Anreppen abandonné en 9, et en passant par le camp d’Aliso/Oberaden également abandonné en 9, où, selon une incidence de Tacite, Annales II.7, Germanicus restaure un autel en l’honneur du fondateur Drusus l’Ancien (son père) et élève un monument dédié à l’armée de Publius Quinctilius Varus, il y laisse une garnison. Les Marses vivant près du camp de la Lippe/Anreppen tentent de s’interposer, ils sont vite vaincus (à ne pas confondre avec les homonymes Marses en Italie ; les Marses en Germanie ont laissé leur nom aux villes de Volkmarsen, 51°24'45"N 9°06'54"E, et Marsberg en Allemagne, 51°27'38"N 8°51'17"E : "Les Chérusques voulurent secourir les Cattes, mais [Aulus] Caecina [Severus] les effraya en promenant ses troupes à travers le pays. Les Marses eurent l’audace de combattre, ils furent vaincus", Tacite, Annales I.56). Pendant ce temps, Ségeste est assiégé on-ne-sait-où par des compatriotes chérusques favorables à son gendre Arminius. Il envoie son fils Segimund implorer l’aide de Germanicus, qui répond positivement à sa demande : l’armée romaine fait demi-tour et gagne rapidement le lieu où Ségeste est assiégé, elle disperse les assiégeants, prend Thusnelda enceinte comme otage (fille de Ségeste et épouse d’Arminius), et recouvre une partie des biens des légionnaires de Publius Quinctilius Varus que les Chérusques avaient accaparés après leur victoire en 9 et qu’ils viennent d’abandonner dans leur fuite ("Peu après [la défaite des Marses], une députation de Ségeste vint implorer notre secours contre son peuple [chérusque] qui l’assiégeait. L’influence d’Arminius était alors la plus forte, il conseillait la guerre, or chez les barbares l’audace attire la confiance, son importance s’accroît des troubles qu’elle suscite. Ségeste avait adjoint aux députés son fils Segimund […] L’occasion méritait que Germanicus retournât sur ses pas. On attaqua les assiégeants, et Ségeste fut préservé de leurs mains avec beaucoup de ses clients et de ses proches. Parmi ces derniers se trouvaient des femmes nobles, dont l’épouse d’Arminius, fille de Ségeste, à la fierté et au courage inclinant vers son mari davantage que vers son père, qui ne s’abaissa pas aux larmes, qui ne prononça aucune parole suppliante, marchant les mains croisées sur sa poitrine, regardant son ventre qui portait le fils d’Arminius. On retrouva des dépouilles de l’armée de [Publis Quinctilius] Varus dans le butin cédé par ceux qui se rendirent. Ségeste se distingua par sa haute taille, et par l’air assuré que lui donnait le souvenir d’une alliance fidèlement gardée", Tacite, Annales I.57). Germanicus envoie Thusnelda à Ravenne en Italie, où peu après elle accouchera d’un fils : Thumelic, qui mourra vite on-ne-sait-comment ("Germanicus lui promit [à Ségeste] sûreté à ses enfants et à ses proches, et à lui-même un établissement dans une de nos anciennes provinces. […] La femme d’Arminius mit au monde un fils qui fut élevé à Ravenne. Je raconterai en temps opportun comment cet enfant a été joué [on ignore ce qu’est devenu cet enfant car la partie des Annales qui en parlait est perdue, ou Tacite n’a pas eu le temps de l’écrire, ou il a oublié de l’écrire ; la formule de Tacite, et l’absence de cet enfant Thumelic dans les récits ultérieurs sur Rome et la Germanie inclinent à penser qu’il est mort jeune et de façon peu glorieuse]", Tacite, Annales I.58). Quand il apprend la trahison de son beau-père Ségeste et la capture de sa femme enceinte Thusnelda, Arminius entre dans une grande colère. Il exhorte les Chérusques à s’unir contre Germanicus. Il réussit à entraîner son oncle Inguiomer (frère de Sigimer) pourtant initialement favorable aux Romains ("Arminius, dont la colère était décuplée par l’enlèvement de son épouse [Thusnelda] et de son enfant à naître, parcourut le pays des Chérusques en demandant vengeance contre Ségeste et contre César [Germanicus], contre lesquels il ne ménagea pas les invectives : "Quel tendre père ! Quel grand capitaine ! Quelle intrépide armée ! Tant de bras réunis pour emmener une femme ! Moi j’ai exterminé trois légions et leurs généraux, non pas des femmes enceintes, et j’ai recouru aux armes et non pas à une lâche trahison [Arminius déforme le passé : il a bien recouru à la trahison contre ses anciens camarades de régiments, pour les exterminer dans la forêt de Teutoburg/Teutburg…], j’ai fait une guerre ouverte à des hommes de guerre ! Les enseignes romaines, consacrées par ma main aux dieux de ma patrie, pendent encore aux arbres des forêts germaniques ! Ségeste peut habiter la rive des vaincus et avilir son fils [Segimund], jamais les vrais Germains ne pardonneront d’avoir vu les verges, les haches et la toge entre l’Albis [l’Elbe] et le Rhin ! Heureux les peuples qui ne connaissent pas la domination romaine, elles n’en endurent pas les supplices, elles ne gémissent pas sous les tributs ! Les Germains s’en sont affranchis, ils ont renversé le projet de l’Auguste que Rome a divinisé, de Tibère qu’elle a mis à sa tête : comment pourraient-ils craindre un enfant sans expérience [Germanicus] et une armée de séditieux [les légions récemment rebellées sur le Rhin] ? S’ils préfèrent leur patrie, leurs parents à des tyrans, leur antique indépendance aux colonies inconnues de leurs pères, qu’ils suivent Arminius dans le chemin de la gloire et de la liberté, plutôt que Ségeste qui les mènent à l’opprobre et à la servitude !”. Il souleva par ces discours non seulement les Chérusques mais encore les peuples voisins, et entraîna dans la ligue son oncle Inguiomer, que les Romains respectaient depuis longtemps", Tacite, Annales I.59-60). Tandis qu’Arminius rassemble ses troupes, Germanicus se dirige contre la tribu germanique des Bructères, qui vivent dans la plaine autour de l’actuelle Münster en Allemagne, entre l’Amisius/Ems et la Lippe. Pour maintenir Arminius dans l’incertitude sur ses intentions, il envoie Aulus Caecina Severus avec les quatre légions du bas Rhin ravager le territoire des Bructères, pendant que lui-même avec les quatre légions du haut Rhin prend la direction du nord : il s’embarque avec ses fantassins sur le Rhin et navigue jusqu’à l’embouchure, ses cavaliers sous le commandement de Caius Albinovanus Pedo (qui écrira une épopée sur les campagnes de Germanicus en Germanie auxquelles il a participé, perdue à l’exception d’un extrait rapporté par Sénèque, Lettres à Lucilius 122 ; Caius Albinovanus Pedo est dédicataire d’une lettre d’Ovide, Pontiques IV.10) les suivent en rive droite. Germanicus depuis le camp de Fectium/Vechten (sur le territoire des Frisons alliés de Rome) suit la bouche Lek puis la bouche Vlie (en traversant le lac Flevo/Zuiderzee), il atteint la mer du Nord, soumet les Chauques au passage (déjà vaincus par Tibère en 5), enfin il retrouve Aulus Caecina Severus dans la basse vallée de l’Amisius/Ems. Les huit légions se retournent ensemble contre les Bructères, et les battent. Après la bataille, dans le butin laissé par les Bructères morts ou enfuis, on retrouve l’aigle emblème de la XIXème légion, l’une des trois légions de Publius Quinctilius Varus anéanties en 9 ("César [Germanicus] vit ce nouveau péril. Pour que tout le poids de la guerre ne pesât pas sur un seul point et afin pour diviser les forces de l’ennemi, il envoya [Aulus] Caecina [Severus] vers l’Amisius [l’Ems] par le pays des Bructères avec quarante cohortes romaines. Le préfet [Caius Albinovanus] Pedo conduisit la cavalerie par la Frise. Germanicus lui-même s’embarqua sur le lac [Flevo/Zuiderzee] avec quatre légions. Fantassins, cavaliers et marins se regroupèrent sur le fleuve [Amisius/Ems] comme convenu. Les Chauques offrirent leur aide et furent admis sous nos drapeaux. Les Bructères ravagèrent leur propre pays. Lucius Stertinius, envoyé par César [Germanicus] avec une troupe légère, les battit. Lors du pillage, il retrouva l’aigle de la XIXème légion perdue avec [Publius Quinctilius] Varus. Ensuite l’armée s’avança jusqu’à l’extrémité du pays des Bructères, tout fut saccagé entre l’Amisius [l’Ems] et la Lippe, près de la forêt de Teutoburg où gisaient sans sépulture les cadavres des légionnaires de [Publius Quinctilius] Varus", Tacite, Annales I.60). On prend le temps d’aller sur le site du désastre de Teutoburg/Kalkriese qui est proche, où on retrouve les cadavres des légionnaires massacrés en 9, pourrissant à l’air libre. Germanicus ordonne qu’on les enterre dignement ("César [Germanicus] désira rendre les derniers honneurs au chef [Publius Quinctilius Varus] et à ses hommes. Tous les soldats présents furent saisis d’une émotion douloureuse en songeant à leurs proches et à leurs amis, aux hasards de la guerre et à la destinée. [Aulus] Caecina [Severus] fut envoyé en avant pour sonder les profondeurs de la forêt et construire des ponts ou des chaussées sur les marécages et les terrains faussement solides. On pénétra dans ces lieux pleins d’images sinistres et de lugubres souvenirs. Le premier camp de [Publius Quinctilius] Varus, par sa vaste enceinte, par les dimensions de sa place d’armes, indiquait la présence des trois légions. Plus loin un retranchement à demi ruiné, un fossé peu profond, marquaient l’endroit où les survivants s’étaient rassemblés. Au milieu de la plaine, des ossements blanchis, épars ou amoncelés selon qu’on avait fui ou combattu, jonchaient la terre pêle-mêle avec des membres de chevaux et des armes brisées. Des têtes humaines pendaient au tronc des arbres. Dans les bois voisins, on vit les autels barbares où furent immolés les tribuns et les principaux centurions. Quelques rescapés du carnage montrèrent où leur fer s’était brisé, où les lieutenants périrent, où les aigles furent enlevées : “Ici Varus reçut une première blessure, là son bras malheureux tourné contre lui-même le délivra de la vie”. Ils expliquèrent que quel tribunal Arminius harangua son armée, combien il dressa de gibets et creusa des fosses pour les prisonniers, par quelles insultes son orgueil outragea les enseignes et les aigles romaines. Ainsi les vétérans du désastre, six ans plus tard, reccueillirent les ossements de trois légions, qu’ils recouvrirent sans savoir s’ils honoraient un proche ou un étranger, animés contre l’ennemi d’une colère vengeresse mêlée à la tristesse, ils ensevelirent toutes ces dépouilles comme celles d’un parent ou d’un frère. On éleva un tombeau, dont César [Germanicus] posa le premier gazon, pieux devoir par lequel il célébra les morts et s’associa à la douleur des vivants", Tacite, Annales I.61-62 ; "[Germanicus] recueillit le premier de ses mains et renferma dans un même sépulcre les ossements blanchis et dispersés des guerriers morts dans la défaite de [Publius Quinctilius] Varus", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 3). C’est alors qu’Arminius paraît, avec toutes ses forces rassemblées. Il tente d’attirer les cavaliers romains dans une zone meuble où ils seront piégés et ciblés par les Germains cachés derrière les arbres alentours. Mais Germanius flaire le piège, il avance tous ses fantassins en ordre de bataille. Arminius se replie sagement. La journée s’achève sans affrontement ("Arminius s’enfonçait dans des lieux impraticables. Germanicus l’y suivit. Dès qu’il put le joindre, il détacha sa cavalerie avec ordre d’enlever aux barbares une plaine qu’ils occupaient. Arminius se replia d’abord vers la forêt, puis soudain il fit demi-tour en ordonnant à ceux qu’il y avait cachés de s’élancer. Ces derniers jetèrent la confusion parmi les cavaliers, des cohortes envoyées pour les soutenir furent entraînées dans leur fuite, augmentant le désordre. Tous auraient été poussés fatalement dans un marais connu de l’adversaire si Germanicus n’eût avancé ses légions en bataille. Ce mouvement porta la terreur chez l’ennemi, la confiance chez les nôtres, et on se sépara sans avantage décisif", Tacite, Annales I.63). Germanicus repart vers le nord, vers la mer, avec ses quatre légions du haut Rhin, en descendant l’Amisius/Ems ("Bientôt Germanicus ramena son armée vers l’Amisius [l’Ems], pour rembarquer les légions sur la flotte", Tacite, Annales I.63). Arminius le laisse s’éloigner et concentre ses efforts contre Aulus Caecina Severus qui repart vers l’ouest, vers le Rhin, avec ses quatre légions du bas Rhin. Assailli, Aulus Caecina Severus résiste bien aux assauts d’Arminius, mais ses troupes s’épuisent et se laissent enfermer dans un terrain défavorable, étroit et marécageux. Il s’attend à une nouvelle attaque le lendemain ("[Aulus] Caecina [Severus] marchait séparément, par une voie connue. Germanicus lui conseilla de passer plutôt par la chaussée étroite appelée “Longs Ponts” tracée naguère dans des vastes marais par Lucius Domitius [Ahenobarbus]. Des deux côtés on n’y trouvait qu’un limon fangeux, une vase épaisse, entrecoupée de ruisseaux. Tout autour, des bois s’élevaient en pente douce. Arminius les remplit de troupes, il avait, par des chemins plus courts et une marche rapide, devancé nos soldats chargés d’armes et de bagages. [Aulus] Caecina [Severus], ne sachant pas comment à la fois sécuriser les ponts ruinés par le temps et repousser l’ennemi, résolut de camper sur place et d’employer une partie de son armée au travail et l’autre partie au combat. Les barbares essayèrent de forcer ceux-ci pour tomber sur ceux-là, ils attaquèrent de front, de flanc, de tous les côtés. Les cris des ouvriers se mêlèrent aux cris des combattants. Tout concourut contre les Romains : la fange profonde et glissante où le pied ne pouvait ni se tenir ni avancer, la pesanteur des cuirasses, la difficulté de lancer les javelines au milieu des eaux, les Chérusques habitués à combattre dans les marais, leur haute stature, leurs longues lances. Nos légions commençaient à plier quand la nuit les préserva d’une lutte inégale. Le succès rendit les Germains infatigables : au lieu de se reposer, ils détournèrent toutes les eaux qui coulaient des hauteurs alentours vers la vallée, pour noyer les ouvrages et doubler le travail des soldats. [Aulus] Caecina [Severus] avait quarante ans d’expérience militaire, soit à obéir, soit à commander, la fortune bonne ou mauvaise l’avait endurci contre la peur. Il évalua la situation, et conclut ne plus avoir d’autre choix que contenir l’ennemi dans les bois tandis qu’il évacuerait blessés et bagages. Entre les collines et les marais s’allongeait une plaine étroite, où on pouvait passer une armée sur quelques rangs. Il choisit la Vème légion pour former la droite, il donna la gauche à la XXIème, la Ière devrait conduire la marche, et la XXème protéger les derrières. La nuit fut agitée des deux côtés. Chez les barbares, des festins joyeux, des chants d’allégresse, des cris effrayants répercutés par l’écho des vallées et des bois Chez les Romains, des feux languissants, des soldats couchés près des palissades ou errant le long des tentes, moins occupés de veiller qu’incapables de dormir. Etrange contraste", Tacite, Annales I.63-65). Il devine bien : le lendemain, Arminius lance une nouvelle attaque. Les légionnaires encaissent, Aulus Caecina Severus perd son cheval tué sous lui, il manque d’être capturé, il est sauvé par ses hommes qui l’extraient du champ de bataille. La journée s’achève sur une ambiguïté. Certes les Romains ont beaucoup souffert et ont encore reculé, mais en réalité ils ont remporté une victoire tactique : au lieu de les poursuivre et les exterminer, les Germains perdent du temps à piller les morts et les chariots abandonnés, laissant à leurs adversaires le temps de sortir des marécages et de s’installer sur un terrain ouvert au sol dûr, plus facilement défendable ("Au lever du jour, les légions envoyées sur les ailes, quittèrent leur position par crainte ou par rébellion, elles gagnèrent à la hâte un champ au-delà du marais. Arminius pouvait charger, il ne le fit pas. Il vit les bagages embarrassés dans la fange et dans les fossés, et les soldats désorganés autour, les enseignes confondues, chacun occupé de sa propre conservation, sourd à la voix des chefs. Il en profita pour donner aux Germains le signal de l’attaque : “Revoilà Varus, s’écria-t-il, revoilà ses légions que la fatalité nous livre une seconde fois !”. Il dit, et avec l’élite de ses guerriers il rompt notre ligne. Il s’attacha surtout à blesser les chevaux, qui manquaient d’assise sur la terre glissante et mouillée de leur sang, renversant leurs cavaliers, dispersant tout devant eux, écrasant tout sous leurs pattes. Les plus laborieux efforts eurent lieu autour des aigles, qu’on ne pouvait ni porter à travers une grêle de traits ni planter sur un sol fangeux. [Aulus] Caecina [Severus], qui soutenait le courage des siens, eut son cheval tué sous lui. Il tomba, et aurait été encerclé sans la résistance de la Ière légion. L’avidité de l’ennemi, qui délaissa le carnage pour courir au butin, permit aux légions d’atteindre un terrain découvert et solide vers le soir", Tacite, Annales I.65). Du côté germain, une division naît entre Arminius et son oncle Inguiomer : grisé par le butin accumulé et par les reculades successives des Romains, le second veut relancer une attaque, persuadé que ces derniers sont sur le point d’être totalement vaincus, mais le premier, qui connaît mieux la résistance physique des Romains - rappelons qu’Arminius a servi dans l’armée romaine - et qui a constaté leur vigueur persistante durant la journée écoulée, suggère de les suivre de loin et d’attendre une nouvelle occasion pour les assaillir. L’avis d’Inguiomer l’emporte. Arminius s’incline devant la majorité. Un nouvel assaut est lancé par les Germains le lendemain, qui révèle la justesse d’analyse d’Arminius : les Germains échouent complètement, ils tombent en grand nombre, Inguiomer est gravement blessé. Arminius est contraint de reprendre le commandement et d’organiser la retraite en catastrophe. Les Romains d’Aulus Caecina Severus quant à eux sont ragaillardis par leur résistance efficace ("Arminius voulait qu’on laissât partir les Romains, et qu’on les enveloppât durant leur marche à travers des lieux difficiles et marécageux. Inguiomer, plus violent et plus apprécié des barbares, voulut donner l’assaut : “La victoire sera prompte, les prisonniers plus nombreux, et on sauverait tout le butin”. Au lever du jour, ils remplirent les fossés, jetèrent des claies, gravirent les retranchements où quelques soldats clairsemés s’immobilisèrent de frayeur. Dès que [Aulus] Caecina [Severus] les vit près de à la palissade, il donna le signal aux cohortes. Clairons, trompettes, tout sonna à la fois. Bientôt un cri s’éleva, on s’élança, et on enveloppa les Germains par derrière, en leur demandant où étaient à présent leurs marais et leurs bois : “Ici tout est égal, le terrain et les dieux !”. Les ennemis avaient cru le pillage facile, contre une poignée d’hommes mal armés : le son des trompettes et l’éclat des armes les terrorisa profondément car ils ne s’y attendaient pas. Ils tombèrent par milliers, aussi déconcertés dans la mauvaise fortune qu’impétueux dans la bonne. Les deux chefs abandonnèrent le combat, Arminius sain et sauf, Inguiomer grièvement blessé. On s’acharna sur la masse tant que durèrent la colère et le jour. La nuit ramena nos légions avec plus de blessures que la veille et moins de vivres, mais elles retrouvèrent santé, vigueur et abondance dans la victoire", Tacite, Annales I.68), ils réussissent à regagner le Rhin sans nouvelle difficulté, où nous les retrouverons l’année suivante. Pendant ce temps, au nord, Germanicus est hésitant face aux caprices de la marée. Pour alléger les navires et éviter les échouages, il décide que seulement deux légions reviendront par voie de mer depuis l’embouchure de l’Amisius/Ems jusqu’à l’embouchure du Rhin, les deux autres légions emprunteront la voie de terre en longeant la côte. Ces deux légions passant par la terre sont confiées à Publius Vitellius le Jeune, dont nous reparlerons par la suite ("Pendant ce temps, Germanicus débarqua la IIème et la XIVème légions afin que sa flotte voguât plus légère parmi les bas-fonds ou s’échouât plus doucement lors du reflux [de la marée en mer du Nord]. Il chargea [Publius] Vitellius [le Jeune] de les ramener par terre", Tacite, Annales I.70), fils d’un homonyme "Publius Vitellius l’Ancien" d’origine obscure ("Dans un de ses ouvrages adressé à Quintus Vitellius le questeur d’[Octave] Auguste, Quintus Elogius dit que les Vitellii sont issus de Faunus roi des Aborigènes et de Vitellia, révérée en beaucoup de lieux comme une déesse, qu’ils régnaient sur tout le Latium, que leurs descendants passèrent du pays des Sabins à Rome et furent intégrés aux patriciens, que des monuments attestant de leur ancienneté ont subsisté longtemps, tels la voie Vitellia reliant le Janicule à la mer et la colonie homonyme qui se défendit seule contre les Eques, qu’à l’époque de la guerre contre les Samnistes une garnison fut envoyée en Apulie avec quelques-uns des Vitellius qui s’établirent à Nuceria, et que leurs descendants revinrent à Rome longtemps après et reprirent leur place au Sénat. Plusieurs historiens prétendent que les Vitellii descendent d’un affranchi nommé “Cassius Severus”, d’autres encore ajoutent que cet affranchi était un savetier dont le fils, après s’être enrichi aux enchères et par ses délations, épousa une vulgaire fille d’un loueur de fours nommé ‟Antiochos”", Suétone, Vies des douze Césars, Vitellius 1-2), procurateur sous Octave Auguste, père de quatre enfants qui joueront un rôle au cours du Ier siècle : Aulus Vitellius l’Ancien futur consul suffect en 32, Quintus Vitellius sénateur, Publius Vitellius le Jeune qui nous intéresse ici, et Lucius Vitellius futur consul en 34, en 43 et en 47, lui-même père d’Aulus Vitellius qui deviendra Empereur en 69 ("[Publius Vitellius l’Ancien] fut chevalier romain et procurateur sous [Octave] Auguste. Il laissa quatre fils du même nom, et distingués seulement par leur prénom : Aulus, Quintus, Publius et Lucius, qui tous s’'élevèrent à de grandes dignités", Suétone, Vies des douze Césars, Vitellius 2). Publius Vitellius le Jeune choisit de passer par la plage afin de garder l’œil sur la flotte de Germanicus au large. C’est une mauvaise idée. Beaucoup d’hommes sont piégés sur des bancs de sable qui rétrécissent quand la marée monte, ils se noient à cause de leur lourd équipement, ou diparaissent dans des sables mouvants en essayant de rejoindre la terre ferme. Publius Vitellius le Jeune et les survivants continuent à avancer en s’éloignant de la côte, perdant de vue la mer et Germanicus ("[Publius] Vitellius [le Jeune] marcha d’abord sans obstacle sur une grève sèche ou à peine atteinte par la vague expirante. Mais bientôt, poussée par le vent du nord, une des marées d’équinoxe où l’Océan [la mer du Nord] s’élève à sa plus grande hauteur vint assaillir et rompre nos bataillons. La terre se couvrit au loin : mer, rivages, campagnes, tout présenta un aspect uniforme. On ne distingua plus les fonds solides des sables mouvants, les gués des abîmes. Le soldat fut renversé par la lame, noyé dans les gouffres, heurté par les chevaux, les bagages, les corps morts flottant entre les rangs. Les manipules se confondirent, les hommes furent dans l’eau jusqu’à la poitrine, jusqu’au cou, le sol se déroba sous leurs pieds, ils furent engloutis ou dispersés. En vain ils s’encouragèrent de la voix et luttèrent contre les vagues. Le brave n’eut aucun avantage sur le lâche, le sage sur l’imprudent, le conseil sur le hasard : tout fut enveloppé dans l’inévitable tourmente. Enfin [Publius] Vitellius [le Jeune] parvint à gagner une colline, où il rassembla son armée. Ils y passèrent la nuit, sans provisions, sans feu, la plupart nus ou le corps meurtri, plus à plaindre que leurs camarades malheureux entourés par l’ennemi : ceux-là connurent au moins un trépas honorable, alors que ceux-ci furent condamnés à une mort sans gloire", Tacite, Annales I.70-71). Ils atteignent l’estuaire du fleuve Unsingin, qui a conservé son nom sous la forme "Hunze" (la topographie a beaucoup évolué dans cette région depuis deux mille ans : après s’être jeté dans le lac Zuidlaardermeer, le fleuve Heuze aujourd’hui porte le nom de "Drentsche Diep" sur quelques kilomètres avant de se jeter dans le canal Winschoterdiep, qu’il emprunte sur quelques kilomètres jusqu’à la ville de Groningue, dont il entoure de ses eaux le centre-ville médiéval, puis il porte le nom de "Reitdiep" jusqu’à la mer, son embouchure sert de frontière entre les actuelles provinces néerlandaises de Groningue à l’est et de Frise à l’ouest, 53°21'25"N 6°12'38"E), où Germanicus les attend. Quand il apprend comment Publius Vitellius le Jeune a perdu beaucoup d’hommes entre l’Amisius/Ems et l’Unsingin/Hunze, il décide de ne pas risquer de reproduire le même scénario entre l’Unsingin/Hunze et la bouche Vlie : il embarque les deux légions de Publius Vitellius le Jeune, et termine le trajet péniblement mais sauf par voie de mer ("La terre reparut avec le jour. On atteignit l’estuaire de l’Unsingin [l’Hunze], où Germanicus avait conduit sa flotte. Il y rembarqua les deux légions. La rumeur de leur submersion avait couru, on ne cru à leur conservation qu’en voyant César [Germanicus] et l’armée revenir", Tacite, Annales I.70). Ainsi s’achève la campagne de Germanicus en Germanie en 15, sur un bilan très mitigé d’un point de vue opérationnel, mais réussi d’un point de vue politique puisqu’un des trois aigles de Publius Quinctilius Varus a été récupéré et les légionnaires tués à Teutoburg ont reçu enfin une sépulture ("Germanicus dans son expédition contre les Germains s’avança jusqu’à l’Océan [la mer du Nord], et, vainqueur des barbares par la force de ses armes, recueillit les ossements des soldats tombés avec [Publius Quinctilius] Varus, leur donna la sépulture, et recouvra leurs enseignes", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.18 ; pour l’anecdote, le célèbre bas-relief en mémoire de Marcus Caelius, centurion de la XVIIIème légion mort à Teutoburg, dressé par son frère à Vetera/Xanten et conservé aujourd’hui au musée régional rhénan de Bohn en Allemagne sous la référence U82, date peut-être de 15). Un spectacle de gladiateurs est organisé par Drusus le Jeune en l’honneur de Germanicus. Drusus le Jeune s’y montre assoiffé de sang, ce qui inquiète les spectateurs. Tibère quant à lui n’assiste pas au spectacle, ce qui interroge aussi les spectateurs ("Drusus le Jeune avait offert, au nom de son [beau-]frère Germanicus [Drusus le Jeune a pour épouse Livilla, sœur de Germanicus] et du sien, un combat de gladiateurs, il y présida et regarda couler le vil sang avec une joie trop marquée. Le peuple s’en alarma, on dit aussi que son père [Tibère] le lui reprocha. Ce dernier ne parut pas à ce spectacle, on interpréta diversement son absence : selon les uns il détestait la foule, selon les autres il était fâché et craignait le parallèle avec [Octave] Auguste qui se montrait très affable lors de ces jeux. Je ne crois pas qu’il voulut donner à son fils l’occasion de montrer sa cruauté au grand jour et de s’aliéner les cœurs, même si certains avancent aussi cette explication", Tacite, Annales I.76).


L’année suivante, en 16, les nobles parthes se dressent contre leur roi Vononès Ier, proposant le trône à un énigmatique "Artaban" que Flavius Josèphe présente comme "roi des Mèdes", apparenté à la dynastie royale parthe des Arsacides. Cet Artaban se laisse séduire, il lance une armée contre Vononès Ier ("Sous le consulat de Sisenna Statilius Taurus et Lucius [Scribonius] Libo [en 16], des troubles agitèrent les royaumes orientaux et les provinces romaines. Le signal fut donné par les Parthes, qui, sujets du roi qu’ils avaient demandé à Rome et reconnu volontairement, le méprisaient comme étranger, bien qu’issu du sang des Arsacides : le roi Vononès Ier qu’[Octave] Auguste avait reçu en otage de Phraatès IV", Tacite, Annales II.1 ; "[Les Parthes] mandèrent Artaban roi des Mèdes, apparenté à la dynastie des Arsacides. Artaban se laissa persuader et arriva avec son armée", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.48), est vaincu dans une première bataille, mais vainqueur dans une seconde bataille, il prend la cité de Ctésiphon et devient le nouveau roi des Parthes sous le nom d’"Artaban II" ("Vononès Ier se porta à sa rencontre [à Artaban] et, la majorité des Parthes lui restant fidèles, vainquit son rival en bataille, Artaban s’enfuit vers la frontière de la Médie. Mais peu après ce dernier rassembla ses troupes, attaqua à nouveau Vononès Ier, et remporta la victoire. Vononès Ier s’enfuit à cheval vers Séleucie[-sur-le-Tigre] avec quelques-uns de ses partisans. Après avoir chassé et tué beaucoup de barbares pour les épouvanter, Artaban se dirigea avec son armée vers Ctésiphon. Il régna désormais sur les Parthes", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.48-50 ; "[Les Parthes] appelèrent Artaban, autre prince arsacide élevé chez les Dahes [tribu scythe vivant en Hyrcanie, au sud de la mer Caspienne] qui, vaincu dans un premier combat, rassembla ses forces et s’empara du trône", Tacite, Annales II.3). Vononès Ier s’enfuit vers l’Arménie, qui n’a plus de gouvernement depuis la mort d’Hérode-Tigrane V en 12, et la mort d’Erato qui a régné brièvement après lui ("Vononès Ier fugitif se retira en Arménie, pays alors sans maître, dont la foi flottait entre les Parthes et les Romains", Tacite, Annales II.3). Il n’y reste pas longtemps car les Arméniens le refusent comme nouveau roi. Il se réfugie dans la province romaine de Syrie alors dirigée par Quintus Caecilius Metellus Creticus Silanus, qui le maintient en résidence surveillée ("Vononès Ier se réfugia en Arménie et y revendiqua le pouvoir, à cet effet il envoya des ambassadeurs aux Romains. Mais comme Tibère lui opposa un refus, à cause de sa lâcheté autant que des menaces du Parthe [Artaban II] ayant annoncé par ses députés qu’il se préparait à la guerre, comme par ailleurs il n’eut aucun autre moyen de s’imposer sur le trône puisque les Arméniens les plus influents dans la région du Niphates [aujourd’hui le mont Npat, en surplomb de la rivière Murat, l’une des deux sources du fleuve Euphrate, 39°36'15"N 43°30'45"E] se rallièrent à Artaban II, il se rendit à [Quintus Caecilius Metellus Creticus] Silanus, gouverneur de Syrie. Il fut gardé en Syrie, avec déférence en raison de son éducation romaine", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.50-52 ; "Irrésolus, [les Arméniens] furent livrés à l’anarchie, moins libres que sans maître. Finalement ils mirent sur le trône le fugitif Vononès Ier. Mais Artaban II le menaça. Les Arméniens étant incapables de le défendre, et nous-mêmes risquant la guerre contre les Parthes si nous le soutenions, le gouverneur de Syrie [Quintus Caecilius Metellus] Creticus Silanus l’attira dans sa province et le retient captif, en lui laissant le titre de roi et la pompe afférente", Tacite, Annales II.4).


La même année 16, Germanicus lance une nouvelle campagne contre la Germanie à partir de la mer du Nord. Publius Vitellius le Jeune, qui n’a pas brillé à la tête de deux légions lors du retour de l’armée le long des côtes de la mer du Nord quelques mois plus tôt, est envoyé en Gaule lever des fonds pour les nouvelles opérations projetées. Caius Silius retrouve son poste à la tête de l’armée du haut Rhin. Aulus Caecina Severus est toujours à la tête de l’armée du bas Rhin. Ces deux hommes sont chargés de construire et équiper une flotte pour envahir la Germanie depuis la mer du Nord. Le rassemblement de cette flotte a lieu près du camp de Fectium/Vechten, sur le territoire des Frisons alliés de Rome, adossé à l’"île des Bataves" formée par les deux bouches du Rhin (la Waal au sud et la Lek au nord : "[Germanicus] s’occupa à hâter sa victoire, parce qu’il connaissait le dévouement de ses troupes autant que leur haine envers son oncle [Tibère]. Il dressa le bilan de ses épreuves heureuses et malheureuses lors de ses trois années de campagnes. Les Germains, toujours défaits en plaine et en bataille rangée, avaient pour eux les bois et les marais, les étés courts, les hivers prématurés. Ses soldats avaient souffert moins du fer de l’ennemi que des marches interminables et de la perte de leurs armes, de leurs chevaux épuisés que la Gaule ne pouvait plus fournir, de leur longue file de ravitaillements facile à surprendre et difficile à protéger. Par mer en revanche, l’invasion était rapide et inattendue. La nouvelle campagne commencerait donc plus tôt, les légions et les convois vogueraient ensemble, et la cavalerie remonterait les cours d’eau pour arriver toute fraîche au cœur de la Germanie. Il se prépara de ce côté. Tandis que Publius Vitellius [le Jeune] et Caius Antius allèrent prélever le cens des Gaules, [Caius] Silius, Anteius et [Aulus] Caecina [Severus] furent chargés de construire une flotte. Mille navires furent rapidement construits, les uns étaient courts, étroits de poupe et de proue, larges de flancs afin de mieux résister aux vagues, les autres à carènes plates pour échouer sans péril, la plupart à double gouvernail afin qu’en changeant de manœuvre on les aborda à volonté par l’un ou l’autre bout, et pontés pour recevoir les machines ou servir au transport des chevaux et des provisions, tous bons voiliers, légers sous la rame. Montée par des soldats bouillonnants, cette flotte parut encore plus imposante et formidable. On choisit l’île des Bataves comme lieu d’embarquement, parce que ses abords étaient commodes et que sa situation permettait de projeter aidément la guerre vers d’autres rivages", Tacite, Annales II.5-6). En attendant que tous les navires soient réunis, Germanicus envoie Caius Silius avec une petite troupe contre les Cattes, tandis que lui-même avec six légions part de Vetera/Xanten pour aller secourir la garnison qu’il a installée en 15 à Aliso/Oberaden, qui est assiégée. Les assiégeants sont vite dispersés, Germanicus s’occupe ensuite à édifier des fortins pour sécuriser la vallée de la Lippe depuis Aliso/Oberaden jusqu’au confluent de la Lippe et du Rhin à hauteur de Vetera/Xanten ("En attendant que sa flotte fût rassemblée, César [Germanicus] envoya [Caius] Silius avec un régiment chez les Cattes. Informé que le camp [Aliso] sur la Lippe était assiégé, lui-même y mena six légions. [Caius] Silius gêné par les pluies ne réussit qu’à enlever un petit butin, avec la femme et la fille d’Arpus le chef des Cattes. César [Germanicus] de son côté n’eut pas à combattre les assiégeants car ils s’enfuirent en apprenant sa venue, après avoir détruit le tombeau élevé récemment aux légions de [Publius Quinctilius] Varus et un ancien autel consacré à Drusus [l’Ancien]. César [Germanicus] releva l’autel et célébra son père [Drusus l’Ancien] en défilant autour à la tête des légions, mais ne jugea pas nécessaire rétablir le tombeau. Tout le pays situé entre le camp Aliso et le Rhin fut renforcé et bouclé par des nouveaux retranchements", Tacite, Annales II.7). Enfin la flotte est prête. On passe par le "canal de Drusus [l’Ancien]", c’est-à-dire la bouche Vlie issue de la bouche Lek, puis on longe la côte maritime jusqu’à l’embouchure de l’Amisius/Ems. On amarre la flotte au lieudit "Amisia", probablement le site archéologique germanique prémentionné de Jemgun en Allemagne, sur la rive gauche de l’Amisius/Ems. On perd beaucoup de temps à construire un pont au-dessus de l’Amisius/Ems pour gagner sa rive droite ("La flotte arrivée, Germanicus envoya les provisions à l’avant, répartit les légionnaires et les alliés sur les navires, et entra dans le canal porte le nom de son père Drusus [l’Ancien], en priant celui-ci “d’être propice à son fils osant marcher sur ses traces, et de le soutenir par ses conseils et l’exemple de ses travaux”. Une heureuse navigation le porta par le lac [Flevo/Zuiderzee] et l’Océan [la mer du Nord] jusqu’à l’Amisius [l’Ems]. Il laissa la flotte à Amisia [Jemgun] sur la rive gauche. Ne pas remonter le fleuve [Amisius/Ems] s’avéra une erreur : comme il devait passer l’armée sur la rive droite pour y continuer ses opérations, plusieurs jours furent perdus à construire des ponts. La cavalerie et les légions franchirent les premiers courants en bon ordre, la mer ne montant pas encore. Mais les auxillaires à l’arrière-garde furent bousculés, quelques Bataves notamment voulant montrer leur talent de nageurs bravèrent les flots et se noyèrent", Tacite, Annales II.8). On parcourt les soixante-dix kilomètres séparant l’Amisius/Ems du Veser/Weser, qu’on remonte jusqu’à hauteur de l’actuelle Minden en Allemagne (52°17'23"N 8°55'20"E). Arminius apparaît soudain sur la rive droite du Veser/Weser avec toute son armée. Un dialogue s’engage des deux côtés du fleuve entre Arminius et son frère appelé "Flavius" resté loyal à Rome, qui tourne vite à l’aigre, puis à l’invective ("Le Veser [Weser] coulait entre Romains et Chérusques. Arminius parut sur la rive avec les autres chefs, et demanda si César [Germanicus] était présent. On lui répondit oui. Alors il sollicita un entretien son frère nommé “Flavius” dans nos rangs, servant notre armée avec une fidélité remarquable, qui avait perdu un œil quelques années auparavant en combattant sous les ordres de Tibère. L’entretien fut accordé, Flavius s’avança. Arminius le salua, renvoya son escorte, et demanda que les archers bordant notre rive s’éloignassent pareillement. Quand ils se furent retirés, Arminius pria son frère de lui dire pourquoi il était ainsi défiguré. Flavius cita le lieu et la bataille. Arminius voulut savoir quelle avait été sa récompense. Flavius énuméra ce qu’il a reçu : une augmentation de sa solde, un collier, une couronne et d’autres cadeaux militaires. Le Germain admira qu’on s’abaissât à l’esclavage à si bon marché. Le dialogue s’enflamma. L’un vanta la grandeur romaine, les forces de César, les châtiments terribles réservés aux vaincus, la clémence offerte à quiconque se soumettait, enfin la femme [Thusnelda] et le fils [Thumelic] d’Arminius généreusement traités, l’autre invoqua les droits sacrés de la patrie, la liberté de leurs ancêtres, les dieux tutélaires germaniques, leur mère priant son fils déserteur de ses proches, de ses alliés, de sa nation, préférant les trahir plutôt que les commander. Peu à peu ils s’emportèrent jusqu’aux injures. Malgré le fleuve [Veser/Weser] qui les séparait, ils en seraient venus aux mains si Stertinius accouru à la hâte n’eût pas retenu Flavius bouillant de colère, demandant son cheval et ses armes. On voyait sur l’autre rive Arminius menaçant nous appeler au combat, utilisant beaucoup d’invectives latines qu’il avait apprises du temps où il commandait ses compatriotes dans notre armée", Tacite, Annales II.9-10). Germanicus ordonne à sa cavalerie de traverser à gué à deux endroits distants pour établir deux têtes-de-pont, afin de laisser Arminius dans l’incertitude de l’attaque principale ("Le lendemain, les barbares parurent en bataille au-delà du Veser [Weser]. Sachant qu’un général ne peut pas construire un pont sans laisser ses légions à découvert pour le protéger, César [Germanicus] envoya Stertinius et le primipilaire Emilius passer sa cavalerie à gué en plusieurs endroits différents pour diviser l’attention de l’ennemi", Tacite, Annales II.11). Le chef des Bataves, alliés des Romains, s’élance imprudemment contre une partie de l’armée de Arminius qui recule, sans comprendre que cette reculade est simulée pour l’attirer dans une nasse : il se retrouve coincé dans le site de l’actuelle commune de Luhden en Allemagne (52°14'07"N 9°04'55"E), bloqué par des collines au nord, à l’est et au sud, d’où les hommes d’Arminius l’assaillent soudain. Il fait demi-tour, sans succès : il est tué avec beaucoup de Bataves en tentant de forcer la sortie ("Chariovalda le chef des Bataves s’élança à l’endroit le plus rapide du fleuve [Veser/Weser]. Les Chérusques simulèrent la fuite pour l’attirer dans une plaine entourée de bois. Ceux qui étaient embusqués l’enveloppèrent, culbutèrent les résistants, chassèrent les fuyards. Les Bataves se regroupèrent en cercle, ils furent attaqués de près par les uns, harcelés de loin par les autres. Après avoir soutenu longtemps la violence du combat, exhorté les siens à percer en masse les bataillons ennemis, Chariovalda se jeta lui-même à travers les rangs les plus serrés, et, accablé de traits, ayant eu son cheval tué, tomba. Beaucoup de nobles bataves furent abattus autour de lui. Le reste fut sauvé par leur courage et par les cavaliers de Stertinius et d’Emilius qui vinrent les dégager", Tacite, Annales II.11). La soirée puis la nuit se passent en intoxications réciproques sur la certitude de la victoire ("Ayant passé le Veser [Weser], César [Germanicus] apprit d’un transfuge qu’Arminius avait choisi le lieu de la bataille, que d’autres peuples l’avaient rejoint dans une forêt consacrée à Hercule, et qu’ils tenteraient une attaque de nuit contre le camp romain. On crut à ce rapport, car on vit les feux de l’ennemi, et les éclaireurs les plus avancés avaient signalé des hennissements de chevaux et le bruit d’une masse immense et confuse. A l’approche du moment décisif, César [Germanicus] voulut sonder les dispositions de ses soldats et s’assurer de leur loyauté. Il connaissait le penchant des tribuns et des centurions à donner des bonnes nouvelles plutôt que des faits, la soumission naturelle des affranchis, la faiblesse des amis trop enclins à flatter. Convoquer une assemblée n’était pas plus sûr : là des voix commencent, que toutes les autres répètent. Il devait lire dans les âmes, épier les soldats quand, seuls, sans surveillants, au lors des repas autour de la cantine, ils expriment librement leurs craintes et leurs espoirs. Au début de la nuit, il sortit de l’augural par une porte secrète, ignorée des sentinelles, et, suivi d’un seul homme, les épaules couvertes d’une peau de bête, il parcourut les allées du camp, s’arrêta près des tentes. Confident de sa renommée, il entendit l’un vanter la haute naissance du général, l’autre sa bonne mine, la plupart sa patience, son affabilité, son humeur égales dans les affaires et dans les plaisirs. Tous se promettaient de le payer de ses bienfaits sur le champ de bataille, et d’immoler à sa vengeance et à sa gloire l’ennemi parjure et infracteur des traités. C’est alors qu’un Germain parlant notre langue avança son cheval jusqu’aux palissades et, d’une voix forte, au nom d’Arminius, promit à tout déserteur une femme, des terres, et cent sesterces par jour jusqu’à la fin de la guerre. Cette injure suscita la colère des légionnaires : “Que vienne le jour et que la bataille commence : tout soldat saura prendre les terres des Germains et emmener leurs femmes ! Nous acceptons l’augure : vos femmes et vos biens seront notre butin de victoire !”. Vers la troisième veille, les barbares insultèrent le camp, puis se retirèrent sans avoir lancé un trait quand ils virent les retranchements garnis de nombreuses cohortes et tous les postes bien gardés. […] [Germanicus] convoqua les soldats et leur donna des prudentes instructions pour la bataille à venir. “Ne croyez pas que seules les plaines sont favorables au soldat romain, dit-il, les bois et les cols le sont aussi, à condition de bien les utiliser. Les grands boucliers des barbares et leurs longues lances, entre les arbres ou au milieu des broussailles, sont moins adaptés que la javeline, l’épée et l’armure collée au corps. Pressez les coups, et pointez le visage. Les Germains n’ont ni cuirasses ni casques, même leurs boucliers n’ont aucun cuir ni fer de consolidation, ils sont en osier, ou en planches minces couvertes de peinture. Seule leur première ligne est équipée de lances, le reste n’a que des bâtons durcis au feu ou des très courts javelots. Et leur corps apparemment effrayant, vigoureux dans un choc de quelques instants, que vaut-il quand il est blessé ? Insensibles à la honte, sans se soucier de leurs chefs, ils lâchent pied, ils s’enfuient, ils tremblent dans leurs revers autant qu’ils bravent ciel et terre dans leurs succès. Si vous êtes las de marcher et de naviguer, si vous désirez la fin de vos efforts, terminez-les dans la prochaine bataille ! L’armée est plus proche de l’Albis [l’Elbe] que du Rhin : si vous foulez avec moi les traces de mon père [Drusus l’Ancien] et de mon oncle [Tibère], la guerre s’arrêtera ici, vous vaincrez sur le théâtre de leur gloire !” L’ardeur des soldats répondit aux paroles du général, et le signal du combat fut donné. De leur côté, Arminius et les autres chefs germaniques arranguèrent aussi leurs troupes : “Que sont ces Romains, sinon les fuyards de l’armée de Varus qui, pour échapper à la guerre, se sont jetés dans la révolte ? Leur dos est couvert de blessures, leur corps est brisé par les flots et les tempêtes, et ils viennent s’exposer de nouveau sans espoir au fer de l’ennemi et au courroux des dieux ! Ils se sont cachés dans leurs navires, ils ont cherché par la mer une voie où aucun homme ne peut les atteindre et les poursuivre, mais voici maintenant le corps-à-corps : ni vent ni rames ne pourront les sauver de nos mains ! Combattants, rappelez-vous leur avarice, leur cruauté, leur orgueil ! Que vous reste-t-il, sinon sauver la liberté ou mourir avant de la perdre ?”", Tacite, Annales II.12-15). Le lendemain matin, Arminius positionne le gros de ses alliés germains dans la plaine que Tacite appelle "Idistaviso", correspondant à la plaine occupée aujourd’hui par l’aérodrome de Bückeburg en Allemagne (52°16'51"N 9°04'47"E), ses compatriotes chérusques sont cachés derrière les arbres de la colline au sud, pour fondre sur le flanc droit romain ("[Les Germains commandés par Arminius] descendirent dans la plaine appelée “Idistaviso”, constituée de champs entre le Veser [Weser] et des collines dont l’inégale largeur s’étendait ou se resserrait en suivant les sinuosités du fleuve et les saillies des sommets. A l’extrémité s’élevait un bois de haute futaie, dont les arbres laissaient entre eux la terre dégarnie. L’armée des barbares se rangea dans la plaine et à l’entrée de ce bois. Les Chérusques seuls occupèrent les hauteurs, d’où ils devraient tomber sur les Romains au plus fort du combat. Voici l’ordre dans lequel marcha notre armée : en tête les auxiliaires gaulois et germaniques, puis les archers à pied, puis quatre légions, puis Germanicus avec deux cohortes prétoriennes et un corps de cavalerie d’élite, enfin les quatre autres légions, l’infanterie légère et les archers à cheval avec le reste des alliés. Le soldat était attentif au signal transformant soudain l’ordre de marche en ordre de bataille", Tacite, Annales II.16). Mais les Chérusques se signalent trop tôt, et Germanicus comprend le stratagème d’Arminius. En conséquence, il dirige une partie des cavaliers romains au sud pour repousser les Chérusques vers la colline boisée, et une autre partie au nord pour contourner le gros des coalisés germains et les assaillir par l’arrière ("Voyant les bandes des Chérusques s’élancer, emportées par leur ardeur, Germanicus commanda à ses meilleurs escadrons d’attaquer en flanc, tandis que Stertinius avec le reste de la cavalerie tournerait l’ennemi et le chargerait en queue, lui-même promit de les seconder en temps opportun. On vit les huit aigles se diriger vers la forêt, où ils pénétrèrent. Frappé d’un bel augure, Germanicus cria aux soldats de “suivre ces oiseaux romains, dieux des légions”. Aussitôt l’infanterie s’avança, tandis que la cavalerie enfonça les flancs et l’arrière-garde", Tacite, Annales II.17). Les coalisés germains ne savent plus quoi faire : les Chérusques ne les soutiennent plus à leur gauche, et ils sont désormais malmenés par le gros de l’armée romaine de face et par les cavaliers romains à leur droite et sur leurs arrières. Cela provoque une débandade générale. Arminius ne parvient plus à crier assez fort pour s’imposer, il est blessé, il s’échappe de justesse avec son oncle Inguiomer grâce à l’aide inattendue des Chauques pourtant auxiliaires des Romains ("On vit, chose étrange ! les deux parties d’une même armée se croiser dans leur fuite : ceux qui avaient occupé la forêt se sauvèrent vers la plaine, ceux de la plaine coururent vers la forêt. Du haut de leurs collines, les Chérusques furent perturbés par cette mêlée. Parmi eux on remarqua Arminius blessé qui, de son bras, de sa voix, de son sang, essayait de ranimer le combat. Il s’était jeté sur nos archers, et les aurait rompus si les alliés rhètes-vindéliciens et gaulois ne lui eussent pas opposé leurs cohortes. Par un vigoureux effort et l’impétuosité de son cheval, il s’était dégagé, la face couverte du sang de sa blessure pour n’être pas reconnu. Quelques-uns prétendent que les Chauques, auxiliaires dans l’armée romaine, le reconnurent et le laissèrent partir. La même valeur ou la même trahison sauva Inguiomer. Le reste fut taillé en pièces. Un grand nombre voulant passer le Veser [Weser] à la nage furent tués à coups de traits ou emportés par le courant ou engloutis par le poids l’un de l’autre et l’éboulement des rives. Plusieurs cherchèrent sur les arbres un honteux refuge, et se cachèrent entre les branches : nos archers s’amusèrent à les percer de flèches ou à abattre les arbres qui les entrainèrent dans leur chute", Tacite, Annales II.17). Après cette victoire indiscutable, les Romains élèvent un trophée sur place, en fin d’après-midi ("Cette victoire fut grande et nous coûta peu de sang. Massacrés sans relâche depuis la cinquième heure jusqu’à la nuit, les ennemis couvrirent de leurs armes et de leurs cadavres une superficie de dix milles. Parmi les dépouilles, on trouva des chaînes qu’ils avaient apportées pour nos soldats, tant ils se croyaient sûrs de vaincre. L’armée proclama Tibère Imperator sur le champ de bataille. Elle éleva un tertre avec un trophée d’armes, où on inscrivit le nom des peuples vaincus", Tacite, Annales II.18). Arminius et les Germains survivants profitent de la nuit pour se regrouper près d’un talus servant de frontière entre le territoire des Chérusques au sud et le territoire des "Angriuarii" au nord, latinisation archaïque des "Angles" que nous retrouverons à la fin de l’Antiquité sur les côtes nord de la mer des Wadden, correspondant à l’actuelle Weserstrasse entre le fleuve Weser et la commune de Loccum en Allemagne (52°27'44"N 9°07'26"E), bordée d’un côté par le fleuve Veser/Weser, de l’autre côté par une colline boisée où Arminius cache ses cavaliers, en prévision d’une nouvelle bataille ("Ni blessures, ni morts, ni ravages, n’avaient allumé dans le cœur des Germains autant de colère et de vengeance que la vue de ce monument [le tertre de victoire élevé par Germanicus après la bataille d’Idistaviso]. Ces hommes qui peu de temps auparavant s’apprêtaient à quitter leurs foyers et à se replier au-delà de l’Albis [l’Elbe], voulurent combattre et coururent aux armes. Jeunes, vieux, peuple, chefs, tous se levèrent à la fois et troublèrent par des incursions subites la marche des Romains. Ils choisirent comme lieu de la nouvelle bataille une plaine étroite et marécageuse, entourée par le fleuve [Veser/Weser] et des forêts, sauf sur un côté où les Angriuarii avaient construit un talus servant de frontière entre leur territoire et celui des Chérusques. L’infanterie se rangea sur ce talus, la cavalerie se cacha dans le bois voisin pour prendre nos légions à dos lorsqu’elles s’avanceraient vers les forêts", Tacite, Annales II.19). Le lendemain matin, Germanicus lance à nouveau ses légions, mais celles-ci sont contraintes de reculer car les soldats d’Arminius les accablent de pierres et de projectiles depuis le haut du talus ("César [Germanicus] n’ignorait aucune des mesures prises par les ennemis : projets, positions, résolutions affichées ou secrètes, il connaissait tout. Et il retourna contre eux leurs propres ruses. Il confia la cavalerie à son lieutenant [Lucius] Seius Tubero pour garder la plaine. Il disposa les fantassins moitié vers le bois voisin via le plain-pied, moitié vers le talus pour le prendre d’assaut. Il se réserva le poste le plus périlleux, laissant l’autre à ses subalternes. Du côté du plain-pied, on avança facilement. Du côté du talus en revanche, on reçut des coups meurtriers d’en-haut, comme lors d’une attaque de muraille. Le général sentit que la lutte était inégale et replia ses légionnaires", Tacite, Annales II.20). Alors Germanicus avance ses machines et ses lanceurs, qui finissent par créer une brèche, dans laquelle les légionnaires s’engouffrent. Maîtres de la chaussée, les Romains progressent vers la colline boisée à l’est où se sont retranchés les Chérusques ("[Germanicus] ordonna aux frondeurs de chasser les ennemis du talus. En même temps les machines lancèrent des javelots. Les coups furent dévastateurs car les barbares, de par leur position étaient très exposés. Enfin Germanicus prit le talus. Ensuite il s’élança le premier vers le bois, avec les cohortes prétoriennes. Là on lutta au corps-à-corps", Tacite, Annales II.20 ; le plan des Chérusques, qui espéraient attaquer le flanc droit des Romains, se retourne contre eux, ils sont attaqués par les Romains sur leur propre flanc droit !). Tous les Germains sont piégés par le lieu qu’Arminius a choisi : derrière eux il n’y a que des marécages par où ils ne peuvent pas s’enfuir (cette zone est aujourd’hui constituée de champs cultivés délimités par d’innombrables canaux entre le Weser et le lac de Steinhude), les Chérusques notamment se retrouvent sur leur colline de Loccum dos aux marais de Steinhude dans la même situation que les Russes en 1805 sur leur colline de Pratzen dos au lac de Satschan, ils doivent vaincre ou périr. Un corps-à-corps s’engage, dans lequel les Romains sont très avantagés par leurs épées courtes et leurs armures, contre les Germains encombrés par leurs longues lances (efficaces dans le combat à distance mais inutiles et même handicapantes dans le combat rapproché) et leurs protections dérisoires (ils n’ont ni casque ni pectoraux : "La retraite était fermée à l’ennemi par les marécages, aux Romains par le fleuve [Veser/Weser] et les collines. De part et d’autre la position sans issue ne laissait d’espoir que dans le courage, de salut que dans la victoire. Egaux par la bravoure, les Germains furent inférieurs par la nature du combat et par celle des armes. Resserrés dans un espace trop étroit pour leur masse, ne pouvant ni porter en avant et ramener leurs longues lances, ni s’élancer par bonds et déployer leur agilité, ils furent réduits à se défendre sur place, tandis que le soldat romain, le bouclier pressé contre la poitrine, l’épée ferme au poing, sillonnait de blessures leurs membres gigantesques et leurs visages découverts, et se frayait un passage en les abattant devant lui", Tacite, Annales II.20-21). Arminius et Inguiomer s’enfuient à nouveau. Germanicus ordonne l’extermination des survivants ("L’ardeur d’Arminius ralentit, à cause des périls ou de sa dernière blessure [lors de la bataille d’Idistaviso]. Inguiomer quant à lui, qui volait de rang en rang, fut abandonné par la fortune plus que par son courage. Germanicus ôta son casque pour être reconnu et cria aux siens de frapper sans relâche : “Nous n’avons pas besoin de prisonniers, la guerre finira par l’extermination de ce peuple !”. Vers le soir, il retira du champ de bataille une légion pour préparer le campement, tandis que les autres se rassasièrent jusqu’à la nuit du sang ennemi", Tacite, Annales II.21). Après cette seconde victoire indiscutable, un autre trophée est érigé sur place, le soir ("Germanicus, après avoir publiquement félicité les vainqueurs, érigea un trophée d’armes avec cette inscription magnifique : “Victorieuse des peuples entre Rhin et Albis [Elbe], l’armée de Tibère César a consacré ce monument à Mars, à Jupiter, à Auguste”. Il n’ajouta rien sur lui-même, soit parce qu’il craignit qu’on l’enviât, soit parce qu’il jugea que ce témoignage suffît à sa belle action", Tacite, Annales II.21-22). On ne sait pas combien de temps Germanicus demeure dans la région. Tacite dit seulement qu’il retourne vers l’ouest avant le début de l’hiver 16/17. On redescend le Veser/Weser, on marche vers l’Amisius/Ems, où on retrouve la flotte amarrée à Amisia/Jemgun. On s’embarque. Mais une tempête se lève et entraîne les navires vers le large ("L’été [16] se terminait. Quelques légions furent renvoyées par terre dans leurs quartiers d’hiver [16/17]. Germanicus embarqua le reste sur l’Amisius [l’Ems] et regagna l’Océan [la mer du Nord]. La mer fut d’abord tranquille sous les mille navires, on n’entendait que le bruit de leurs rames et le souffle dans les voiles. Mais d’un sombre amas de nuages s’échappa brusquement une effroyable grêle. Des vagues tumultueuses, soulevées par tous les vents à la fois, ôtèrent la vue des objets, empêchèrent l’action du gouvernail. Le fantassin ignorant tout de la mer s’effraya, gêna les matelots ou les aida à contre-temps, rendit inutile la science des pilotes. Bientôt tout le ciel et toute la mer n’obéirent plus qu’au souffle du sud dont la violence, accrue par les hautes terres de la Germanie, la profondeur de ses fleuves, les nuées immenses qu’il chasse devant lui, et le voisinage des régions glacées du nord, dispersa les navires, les entraîna au large, les poussa vers des îles bordées de rocs escarpés ou de bancs cachés sous les flots. On parvint à s’en éloigner avec beaucoup d’efforts. Mais quand le reflux [de la marée] porta du même côté que le vent, on ne put plus demeurer sur les ancres, ni écoper l’eau qui pénétrait de partout. Chevaux, bêtes de somme, bagages, armes, tout fut jeté à la mer pour alléger les navires qui s’entrouvrèrent par les flancs ou s’enfoncèrent sous le poids des vagues. Autant l’Océan [la mer du Nord] est plus violent que les autres mers et le ciel de la Germanie plus affreux que tous les autres ciels, autant ce désastre surpassa par ses dimensions et sa nouveauté tous les autres désastres. On n’eut alentour que des rivages ennemis ou une mer si vaste et si profonde qu’elle sembla la limite de l’univers, au-delà de laquelle aucune terre n’existe. Une partie de la flotte fut engloutie. L’autre partie fut jetée sur des îles loitaines où les soldats, ne trouvant aucune trace d’habitation humaine, périrent de faim ou se soutinrent avec la chair des chevaux échoués", Tacite, Annales II.23-24). Germanicus réussit difficilement à regagner son point de départ à l’embouchure de l’Amisius/Ems, chez les Chauques, les autres navires qui n’ont pas coulé reviennent l’un après l’autre à l’état d’épave quand le vent perd de sa puissance, certains sont allés s’échouer au nord-est sur les îles Heligoland (54°10'50"N 7°53'25"E ; "[L’ambre] se produit dans les îles de l’Océan septentrional que les Germains appellent ‟Glaesum”, d’où le nom ‟Glaesaria” que les Romains ont donné à l’une d’entre elles appelée “Austerauia” par les barbares [les linguistes supposent qu’"Austerauia" est une latinisation d’"Ostroog" en celte, littéralement l’"île de l’est", à l’instar des autres îles de Frise-Orientale aux noms similaires : "Langeoog", "Spiekeroog", "Wangerooge"… ; selon cette hypothèse, "Austerauia" est le nom antique de l’une des deux îles de l’archipel des Heligoland], à l’époque où Germanicus y a navigué. Le succin [nom latin de l’ambre] est issu d’une moelle s’écoulant d’une sorte de pin, comme la résine des sapins et la gomme des cerisiers. Il en sort en abondance sous forme liquide, puis se solidifie par le froid ou par la chaleur, ou par l’action de la mer. Les grandes marées l’enlèvent des côtes de ces îles, il roule dans les flots où il paraît suspendu, sans jamais aller au fond. Comme il leur semblait le “suc” d’un arbre, nos anciens l’ont appelé “succin”", Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVII, 11.11) et les côtes des Angriuarii/Angles (aujourd’hui les côtes occidentales de la province allemande de Schleswig-Holstein et du Danemark), d’autres ont échoué au nord-ouest sur les côtes de l’île de Bretagne. Les naufragés reviendront vers le Rhin par des moyens de fortune au cours des mois suivants ("Seule la trirème de Germanicus échoua chez les Chauques. Tous les jours et toutes les nuits qu’il y demeura, on le vit errer sur les rochers et sur les pointes les plus avancées, s’accusant d’être l’auteur de cette grande catastrophe. Ses amis l’empêchèrent de chercher la mort dans les mêmes flots. Enfin la marée et un vent favorable ramenèrent des navires délabrés, presque sans rameurs, n’ayant pour voiles que des vêtements étendus, quelques-uns traînés par les moins endommagés. Germanicus les répara à la hâte et les envoya vers les îles. La plupart des naufragés furent ainsi recueillis. Les Angriuarii, nouvellement soumis, en rachetèrent beaucoup dans l’intérieur des terres et nous les rendirent. D’autres, emportés jusqu’en Bretagne, furent renvoyés par les petits seigneurs locaux", Tacite, Annales II.24). L’armée rescapée revient à Fectium/Vechten par voie de terre dans un dénuement extrême. La nouvelle de ce désastre naval parvient aux Cattes et aux Marses, qui croient venue l’heure de la revanche. Ils attaquent les garnisons installées par Germanicus sur la Lippe. Mais Germanicus envoie Caius Silius contre les Cattes, et lui-même marche contre les Marses, sur les terres desquels il retrouve un deuxième aigle emblème d’une légion de Publius Quinctilius Varus anéantie en 9, la XVIIème ou la XVIIIème (Tacite ne précise pas), Cattes et Marses sont vite remis dans le rang ("La rumeur de la perte de la flotte releva l’espoir des ennemis. Germanicus voulut réprimer leur audace. Il envoya [Caius] Silius contre les Cattes avec trente mille fantassins et trois mille cavaliers. Lui-même entra chez les Marses avec une armée encore plus forte. Leur chef Mallovendus, qui s’était soumis récemment, déclara qu’un des aigles de [Publius Quinctilius] Varus était enfoui dans un bois voisin, gardé par une poignée d’hommes. Aussitôt un détachement fut envoyé pour attirer les barbares, tandis qu’un autre alla par-derrière pour reprendre l’aigle. Les deux réussirent. Animé par ce succès, Germanicus s’enfonça dans le pays, le dévasta et le pilla sans que l’ennemi osât l’affronter ou, en cas de rare résistance, fût capable de tenir. Jamais, selon le témoignage des prisonniers, les Germains ne ressentirent une plus grande terreur. Ils dirent clairement : “Les Romains sont invincibles et protégés par la fortune puisque, après le naufrage de leurs navires et la perte de leurs armes, alors les rivages sont jonchés des cadavres de leurs hommes et de leurs chevaux, ils reviennent à la charge, aussi fiers, aussi intrépides, et comme multipliés”", Tacite, Annales II.25). Malgré son retour laborieux, Germanicus peut se vanter de ses victoires contre les Bructères en 15, contre Arminius et contre les Cattes et les Marses en 16, et sur la reprise de deux des trois aigles de Publius Quinctilius Varus. A son oncle Tibère il demande des moyens pour une année de campagne supplémentaire afin d’achever la reconquête de la Germanie. Mais Tibère est jaloux de la gloire de son neveu Germanicus, et veut le neutraliser : il lui refuse les moyens qu’il demande et le prolongement de ses fonctions en Germanie, il déclare Publius Quinctilius Varus vengé et la frontière de l’Empire en Germanie définitivement sécurisée. Pour atténuer l’amertume de Germanicus, il lui promet le consulat pour l’année suivante (en 18) et des nouvelles fonctions en orient ("Le soldat fut ramené dans les quartiers d’hiver [16/17], satisfait d’avoir compensé par la victoire les malheurs de la navigation. César [Germanicus] combla leur joie par sa munificence, en payant à chacun ce qu’il déclarait avoir perdu. On ne douta plus que les ennemis découragés ne songeassent à demander la paix, et qu’une nouvelle campagne ne terminât la guerre. Mais Tibère, par des messages répétés, pressa Germanicus de revenir à Rome où le triomphe l’attendait. “Assez d’événements, assez de hasards, tu as livré des heureuses et mémorables batailles, mais doit-on oublier que les vents et les flots, dont les fureurs ne sont pas imputables au général, ont causé des cruels et sensibles dommages ? Moi-même, missionné à neuf reprises en Germanie par [Octave] Auguste, j’ai dû mes succès moins à la force qu’aux conseils, qui ont amené la soumission des Sicambres, et à l’argent, qui a enchaîné les Suèves et le roi Marobod. A présent que l’honneur de l’Empire était vengé, on peut abandonner à leurs querelles domestiques les Chérusques et les autres peuples rebelles.” Germanicus sollicita un an supplémentaire afin d’achever sa tâche. Mais Tibère répondit à sa modestie par une vive attaque : il lui offrit un deuxième consulat, avec lui-même comme collègue [pour l’année 18], ajoutant que “si des batailles étaient encore nécessaires Germanicus devait en laisser la gloire à son [beau-]frère Drusus [le Jeune] qui, faute d’un autre ennemi, ne pouvait mériter le statut d’Imperator et cueillir de nobles lauriers qu’en Germanie”. Germanicus ne résista plus, comprenant que c’était un prétexte inventé par la jalousie pour l’arracher à une conquête déjà faite", Tacite, Annales II.26). Officiellement le commandement spécial ("imperium maius") que Tibère confère à Germanicus est une promotion qui le place au-dessus de Drusus le Jeune et de tous les gouverneurs et rois orientaux ("Un décret attribua à Germanicus les provinces d’outre-mer, avec une autorité supérieure à celle des lieutenants du Sénat et du prince [Drusus le Jeune] dans tous les lieux où il se trouverait", Tacite, Annales II.43), officieusement c’est un moyen de nuire à la popularité de Germanicus en le privant des légions du Rhin avec lesquelles il a noué des relations étroites ("Tibère vit avec plaisir les troubles en orient, qui lui donnèrent un prétexte pour ôter à Germanicus ses légions de vétérans et le livrer aux doubles attaques de la fortune et de la perfidie dans des nouvelles provinces", Tacite, Annales II.5), et en l’éloignant de Rome ("Tibère donna au peuple trois cents sesterces par tête au nom de Germanicus, et voulut être son collègue dans le consulat [pour l’année 18]. Mais ces marques de tendresse ne trompèrent personne : il voulait l’éloigner sous un prétexte honorable", Tacite, Annales II.42). Un triomphe est organisé au printemps 17 pour fêter les victoires de Germanicus ("Sous le consulat de Caius Caelius [Rufus] et Lucius Pomponius [Flaccus] [en 17], le 7 avant les calendes de juin, on célébra dans un triomphe les victoires de Germanicus César sur les Chérusques, les Cattes, les Angriuarii et les autres peuples jusqu’à l’Albis [l’Elbe]. Les dépouilles, les prisonniers, des représentations des montagnes, des fleuves, des batailles, précédèrent le vainqueur. On considéra close la guerre qu’un pouvoir supérieur l’avait empêché d’achever", Tacite, Annales II.41). Le géographe Strabon est un témoin de ce triomphe qu’il rapporte dans un passage de sa Géographie, peu après l’événement puisqu’Arminius est toujours vivant au moment de la rédaction de ce passage. Strabon dit que Thusnelda et son fils Thumelic défilent parmi les prisonniers, son frère Segimund aussi (on déduit qu’après avoir demandé l’aide de Germanicus pour sauver son père Ségeste contre Arminius, Segimund a inversé sa diplomatie et rejoint Arminius, avant d’être capturé on-ne-sait-quand, peut-être lors de la bataille de la plaine d’Idistaviso, ou de la bataille du talus des Angriuarii/Angles qui a suivi), leur père Ségeste au côté de Germanicus assiste à ce défilé humiliant pour sa fille Thusnelda et son fils Segimund ("On doit se méfier de ces peuples [les Germains]. Ceux à qui les Romains se sont fiés sont précisément ceux qui leur ont causé le plus de mal, comme les Chérusques et leurs alliés qui ont attiré dans une embuscade [Publius] Quintilius Varus et les trois légions qu’il commandait et les ont égorgés au mépris des traités. Enfin ils ont expié chèrement sa trahison, en même temps qu’ils ont fourni au deuxième Germanicus [Drusus l’Ancien a reçu le premier ce surnom "Germanicus" à sa mort selon Dion Cassius, Histoire romaine LV.2 précité] l’occasion du plus éclatant triomphe : on a vu le triomphateur traîner derrière lui les hommes et femmes les plus illustres du peuple chérusque, le chef Segimund fils de Ségeste, sa sœur Thusnelda avec son jeune fils Thumelic âgé de trois ans, femme d’Arminius qui commandait les troupes chérusques lors de la lâche et perfide agression contre [Publius Quinctilius] Varus, et qui continue aujourd’hui d’entretenir et de prolonger la guerre […]. Ségeste le beau-père d’Arminius, qui dès le début des hostilités s’est séparé de son gendre, et est passé dans le camp romain à la première occasion, comblé d’honneurs pour sa défection, a assisté au défilé de tous ces prisonniers, ses enfants", Strabon, Géographie, VII, 1.4). Fin 17, un arc triomphal est inauguré sur le Forum près du temple de Saturne, célébrant les deux aigles retrouvés de Publius Quinctilius Varus ("A la fin de l'année [17] on dédia un arc de triomphe, près du temple de Saturne, aux aigles de [Publius Quinctilius] Varus reconquises par les armes de Germanicus sous les auspices de Tibère, un temple à la déesse Fors Fortuna près du Tibre dans les jardins légués par le dictateur [Jules] César au peuple romain, enfin un sanctuaire à Bovillae [aujourd’hui Frattocchie au sud-est de Rome, sur la via Appia, 41°45'08"N 12°37'26"E] consacré à la famille des Julii avec une statue de l’Empereur [Octave] Auguste. […] Les regards furent surtout attirés par son air majestueux [à Germanicus] et son char portant ses cinq enfants. Mais ils s’accompagnèrent de sombres pressentiments par le souvenir de l’affection publique dont son père Drusus [l’Ancien] avait peu profité, et de son oncle [Marcus Claudius] Marcellus enlevé si jeune à l’Empire", Tacite, Annales II.41).


Les tâches qui attendent Germanicus en orient sont nombreuses. Au sud, dans l’ex-royaume d’Hérode, les juifs sont déchirés en factions rivales. Au nord, l’Arménie est toujours sans gouvernement depuis que les Arméniens ont chassé Vononès Ier, le nouveau roi parthe Artaban II y exerce une autorité toute théorique. Entre ces deux territoires, les choses sont aussi délicates. Dans la province romaine de Syrie, la population est mécontente du gouverneur Quintus Caecilius Metellus Creticus Silanus qui a alourdi les impôts ("Les provinces de Syrie et de Judée, écrasées sous le poids des tributs, imploraient un soulagement", Tacite, Annales II.42). Tibère a nommé un nouveau gouverneur qui doit partir avec Germanicus : Cnaeus Calpurnius Piso, fils du républicain homonyme qui a combattu contre Jules César puis contre Octave Auguste avant de se rallier du bout des lèvres. Une rumeur dit que Tibère a choisi délibérement ce personnage ambitieux et arrogant pour gêner les actions de Germanicus ("Tibère retira de la Syrie [Quintus Caecilius Metellus] Creticus Silanus, dont la fille promise à Nero le fils aîné de Germanicus unissait les deux pères par des liens de famille. Il nomma à sa place Cnaeus [Calpurnius] Piso, de caractère violent, incapable d’égards, aussi arrogant que son père qui à l’époque de la guerre civile, voyant le parti vaincu se relever en Afrique, s’y était distingué parmi les ennemis les plus acharnés de [Jules] César, avait combattu ensuite sous Brutus et Cassius, puis, autorisé à revenir à Rome, avait refusé les honneurs jusqu’à temps qu’[Octave] Auguste le priât d’accepter le consulat. Cet orgueil héréditaire était accru par la naissance et les richesses de sa femme [Munatia] Plancina. Il tolérait à peine Tibère, regardant les enfants de ce dernier avec le dédain d’un noble. Il ne doutait pas que sa nomination comme gouverneur de Syrie servît à contenir l’ambition de Germanicus. Quelques-uns même pensèrent que Tibère lui avait donné des instructions secrètes. Il est certain que Livie incita [Munatia] Plancina à humilier Agrippine [l’Aînée] par toutes les prétentions d’une rivale. La Cour en effet était divisée en deux partis, l’un penchait silencieusement pour Drusus [le Jeune], l’autre pour Germanicus. Tibère préférait Drusus [le Jeune], qui était son fils biologique. L’amour qu’on ressentait pour Germanicus s’appuyait sur la jalousie de son oncle [Tibère], sur sa naissance supérieure du côté maternel puisque Marc-Antoine était son grand-père et [Octave] Auguste son grand-oncle alors que l’arrière-grand-père de Drusus [le Jeune] était un simple chevalier romain, [Titus] Pomponius Atticus, de rang inférieur aux Claudii [cet Atticus était le destinataire des lettres de Cicéron, il était le père de Caecilia Pomponia, qui était la mère de Vispania Agrippina, qui est la mère de Drusus le Jeune], enfin sur sa femme Agrippine [l’Aînée] qui effaçait par sa fécondité et sa bonne renommée Livilla la femme de Drusus [le Jeune] [Livilla est la sœur de Germanicus]. Pourtant les deux [beaux-]frères vivaient dans une admirable union, que les querelles de leurs proches n’altérèrent jamais", Tacite, Annales II.43). En Commagène, le roi Antiochos III est mort. En Cilicie, le roi Philopator est mort aussi. Dans ces deux provinces, la population se déchire entre pro-Romains qui veulent le rattachement à l’Empire romain et anti-Romains qui veulent conserver leur indépendance ("Le roi Antiochus III de Commagène mourut, de même que Philopator roi de Cilicie, cela provoqua des troubles dans la population, les uns voulaient pour maîtres les Romains, les autres un nouveau roi", Tacite, Annales II.42 ; "En ce temps-là mourut le roi Antiochus III de Commagène, le peuple se révolta contre les nobles, les deux partis envoyèrent des ambassades, les nobles pour réclamer un changement de gouvernement et la réduction du pays en province, le peuple pour demander un roi selon la tradition", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.54). Le vieux roi Archélaos de Cappadoce quant à lui, ayant courtisé Caius lors de son expédition arménienne en 4 et ayant méprisé Tibère alors en exil à Rhodes, a été convoqué à Rome par Tibère devenu Empereur en 14, il a été vite arrêté et emprisonné sous prétexte de gâtisme, il est mort en 17 dans des conditions mystérieuses, probablement exécuté par Tibère qui ne lui a pas pardonné sa négligence passée ("Archélaos qui régnait sur la Cappadoce depuis cinquante ans était haï de Tibère, qui n’avait pas reçu sa visite quand il vivait à Rhodes. Archélaüs ne s’étais pas dispensé par orgueil, mais par le conseil des amis d’[Octave] Auguste qui, à l’époque de la mission en orient de Caius César, considéraient dangereuse l’amitié de Tibère. Lorsque la postérité de César [Octave Auguste] fut détruite [par la mort de Lucius et Caius], Tibère devenu maître de l’Empire chargea sa mère [Livie] d’écrire au roi une lettre exprimant son ressenti mais promettant un pardon généreux s’il venait le demander, en réalité un piège pour l’attirer à Rome. Archélaos ne se méfia pas ou, craignant la punition, voulut ne pas se méfier, il se hâta de venir. Reçu durement par Tibère, puis accusé devant le Sénat, et accablé moins par les faits controuvés que par le chagrin, la vieillesse et l’abaissement, que les rois ne supportent pas parce que cela équivaut à une dégradation et une nouveauté fatale, il mit bientôt fin à ses jours. Son royaume fut réduit en province romaine, dont Tibère jugea les ressources suffisantes pour pouvoir baisser l’impôt, qu’il baissa en effet de moitié", Tacite, Annales II.42 ; "Caius Caelius [Rufus] et Lucius [Pomponius] Flaccus furent consuls [en 17]. […] Irrité contre le roi Archélaos de Cappadoce, qui l’avait supplié jadis de le défendre contre les habitants devant le tribunal d’[Octave] Auguste puis l’avait négligé durant son séjour à Rhodes au profit de Caius missionné en Asie, [Tibère] le convoqua comme insoumis et le livra au jugement du Sénat, alors qu’il était très vieux et malade de la goutte, et même soupçonné de démence. Archélaos avait réellement souffert de cette dernière maladie naguère, au point qu’[Octave] Auguste lui avait donné un tuteur pour gouverner son royaume, mais il avait recouvré son esprit et continuait à la simuler pour tâcher de se sauver. Il fut condamné à mort, et aucun témoin ne vint rappeler sa vertu, son refus de capter non seulement les biens de ses citoyens mais encore leurs héritages, ses dépenses considérables au profit de cités et de particuliers sans réclamer en retour leur reconnaissance ou leurs éloges", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.17).


Tandis que Germanicus se prépare à partir, en Germanie les peuples libérés de sa menace retournent leur agressivité contre eux-mêmes. Arminius accuse Marobod de trahison pour ne pas l’avoir soutenu dans les batailles récentes qui ont été fatales aux Germains, il attire à lui les Suèves semnons jusqu’alors alliés de Marobod, mais perd un allié de poids quand son oncle Inguiomer passe du côté de Marobod ("Le repli des Romains [suite au départ de Germanicus] les ayant délivrés de toute crainte extérieure, les barbares, fidèles à leur coutume et animés alors par une rivalité de gloire, tournèrent leurs armes contre eux-mêmes. La puissance de deux peuples, la valeur de leurs deux chefs, étaient équivalentes : Marobod était roi haï de son peuple, Arminius défenseur de la liberté était chéri du sien. Arminius fut soutenu non seulement par ses vétérans chérusques et ses anciens alliés, mais encore par ceux de Marobod : les Suèves semnons et les Lombards accoururent sous ses drapeaux. Ce renfort lui aurait donné l’avantage si Inguiomer, honteux d’obéir à son neveu et de soumettre sa vieillesse à un jeune homme, n’eût pas rejoint le parti adverse en entraînant avec lui ses clients", Tacite, Annales II.44-45). Les deux rivaux se retrouvent face-à-face on-ne-sait-où, en ordre de bataille à la romaine et non plus par petits groupes indisciplinés à la germanique car Arminius et Marobod ont combattu dans l’armée romaine et espèrent vaincre en l’imitant. On se répand en invectives et en exhortations de part et d’autre avant la bataille ("Les deux armées se rangèrent en bataille avec une égale espérance. Ce n’étaient plus des Germains chargeant au hasard par bandes éparses : des longues guerres contre nous leur avaient appris à suivre les enseignes, à se ménager des réserves, à écouter la voix des chefs. Arminius à cheval allait de rang en rang, vantant à ses soldats la liberté reconquise, les légions massacrées, les dépouilles des armes romaines que beaucoup d’entre eux avaient encore dans leurs mains : “Qu’est Marobod ? Un fuyard qui s’était sauvé sans combat dans la forêt Hercynienne et y a mendié la paix par des présents et des ambassades, un traître à la patrie, un satellite de César qu’on doit poursuivre avec la même ardeur que nous avons tué Varus. Souvenez-vous de toutes les batailles gagnées, couronnées finalement par l’expulsion des Romains, qui montrent à qui est resté l’honneur de la guerre !”. Marobod prodigua autant d’éloges pour lui-même que d’injures contre son rival. Tenant la main d’Inguiomer, il dit : “Voilà le vrai héros des Chérusques, celui dont les conseils ont préparé les réussites !”. Il décrivit Arminius comme un furieux dénué d’expérience qui se paraît d’une fausse gloire après avoir surpris perfidement trois légions incomplètes et leur chef trop confiant, succès funeste à la Germanie et honteux à son auteur, dont la femme [Thusnelda] et le fils [Thumelic] avaient été réduit à l’esclavage : “Moi au contraire, menacé par douze légions comandées par Tibère, j’ai conservé sans tache l’honneur germanique et traité d’égal à égal, et je ne regrette pas d’avoir mis mon pays en capacité de choisir entre la guerre contre Rome avec des forces intactes, ou la paix qui ne coûte aucun sang !”. Les deux armées étaient motivées, outre par ces discours, par des motifs particuliers : les Chérusques voulaient défendre leur réputation ancienne, les Lombards voulaient assurer leur liberté récente [les Lombards, vaincus par Tibère en 5 selon Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 106.2 précité, se sont rapprochés de Marobod ensuite, avant de le trahir pour Arminius], les Suèves voulaient étendre leur domination", Tacite, Annales II.44-46). Le combat est longtemps indécis, jusqu’au moment où Marobod se replie sur une hauteur, ce mouvement est regardé par l’armée d’Arminius et par l’armée marcomane comme un signe de défaite. Marobod se replie avec les Marcomans survivants. Il députe vers Tibère pour demander du secours ("De chaque côté, l’aile droite fut mise en déroute. On s’attendait à une nouvelle action, quand Marobod se replia sur les hauteurs : ce fut le signe et l’aveu de sa défaite. Affaibli par une désertion progressive, il se retira chez les Marcomans et députa vers Tibère pour implorer des secours", Tacite, Annales II.46). Tibère lui répond malignement qu’il restera neutre dans les difficultés des Marcomans aujourd’hui puisque les Marcomans sont restés neutres dans les difficultés des Romains hier, néanmoins il saute sur l’occasion pour envoyer son fils Drusus le Jeune à la frontière sud de la Germanie, officiellement pour servir de médiateur entre les Marcomans de Marobod et les Chérusques d’Arminius, officieusement pour attiser les conflits entre Germains au bénéfice de Rome ("[Tibère] lui répondit [à Marobod] qu’“il ne mobiliserait pas les armes romaines pour l’aider contre les Chérusques puisque lui n’avait pas mobilisé les siennes pour aider les Romains contre ce même peuple”, néanmoins il envoya Drusus [le Jeune] comme médiateur", Tacite, Annales II.46 ; "Drusus [le Jeune] fut envoyé vers l’Illyrie, afin de se former à la guerre et de gagner l’affection des troupes. Tibère pensait que le camp profiterait à ce jeune homme trop attaché aux plaisirs de la ville, il se sentait aussi plus en sûreté en répartissant les légions entre ses deux fils [Drusus le Jeune son fils biologique et Germanicus son fils adoptif]. Les Suèves fournirent un prétexte en demandant des secours contre les Chérusques", Tacite, Annales II.44). Arminius de son côté ne profitera pas de la défaite de son adversaire Marobod puisqu’il sera tué peu après par ses proches, à une date indéterminée. Tacite dit qu’Arminius a imposé son autorité pendant douze ans ("Après la retraite des Romains et l’expulsion de Marobod, Arminius voulut devenir roi. Cela souleva contre lui ses concitoyens libres. On prit les armes, et, après diverses péripéties, il périt par la trahison de ses proches. Cet homme fut le libérateur incontesté de la Germanie […]. Battu parfois, il ne fut jamais dompté. Sa vie dura trente-sept ans, sa puissance douze ans. Chanté encore aujourd’hui par les barbares, il est ignoré des Grecs qui n’admirent que leurs propres héros, et peu célébré des Romains qui louent le passé mais dédaignent le présent", Tacite, Annales II.88) : si on admet qu’Arminius a pris le commandement des Chérusques quelques mois ou quelques années avant le désastre de Publis Quinctilius Varus en 9, une simple addition permet de dater la mort d’Arminius en 21 au plus tard. Thusnelda quant à elle, épouse d’Arminius, après avoir défilé parmi les prisonnières au triomphe de Germanicus en 17, est peut-être emmenée en orient par celui-ci comme esclave de prestige, nous reviendrons sur ce sujet plus loin. On ignore ce que devient son fils Thumelic, mort jeune et de façon misérable comme nous l’avons indiqué plus haut.


Dans Rome, Tibère est confronté à deux affaires très importantes pour notre étude, sur lesquelles nous devons nous attarder. La première affaire implique un mystérieux "Saturninus", époux d’une "Paulina" très vertueuse ("A Rome, une nommée “Paulina”, d’origine noble, aux comportements respectables, puissante par sa richesse, très belle, vertueuse alors qu’elle avait l’âge où les femmes s’adonnent aux coquetteries, était mariée à Saturninus qui rivalisait avec elle par ses qualités", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.66). Un nommé "Decius Mundus" tombe amoureux de Paulina, il va jusqu’à lui proposer deux cent mille drachmes contre une nuit d’amour, elle refuse. Decius Mundus se laisse mourir de chagrin ("Decius Mundus, chevalier du plus haut mérite, en tomba amoureux [de Paulina]. Comme elle était de trop haut rang pour se laisser séduire par des cadeaux (elle dédaigna ceux nombreux qu’il lui envoya), il s’enflamma de plus en plus, au point de lui proposer deux cent milles drachmes attiques ["vingt myriades de drachmes", une myriade vaut dix mille drachmes] contre une unique nuit. Elle ne céda toujours pas. Ne pouvant plus supporter une passion si malheureuse, le chevalier résolut de se laisser mourir de faim", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.67-68). Mais une affranchie nommée "Idè" révèle à Decius Mundus que Paulina est une adepte du culte d’Isis - peut-être importé dans Rome par Cléopâtre VII lors de son séjour entre -46 et -44 ? -, elle lui propose de payer les prêtres du temple d’Isis afin qu’ils convainquent Paulina que le dieu Anubis veut l’y voir ("[Decius Mundis] se préparait à la mort, mais une affranchie de son père nommée “Idè”, experte en toutes sortes de crimes, regrettant vivement la décision du jeune homme, vint à lui quand elle le vit proche du trépas, elle l’excita par ses paroles, lui promettant une relation avec Paulina. Comme il écouta favorablement ses prières, elle lui dit que seulement cinquante mille drachmes ["cinq myriades de drachmes"] lui était nécessaire pour conquérir cette femme. Ayant ainsi relevé l’espoir du jeune homme et reçu la somme demandée, elle prit une autre voie que les entremetteurs précédents. Son stratagème fut le suivant. Sachant que Paulina ne pouvait pas être séduite par l’argent, et que par ailleurs elle s’adonnait ardemment au culte d’Isis, Idè négocia avec quelques prêtres auxquels elle soutira des grands serments via une récompense de vingt mille drachmes comptant ["deux myriades de drachmes"] et autant après conclusion de l’affaire [Idè se réserve donc une commission de dix mille drachmes] : elle leur dévoila l’amour du jeune homme et les invita à l’aider de tout leur zèle à abuser cette femme. Séduits par la grosseur de la récompense, ils promirent", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.69-72). Les prêtres se laissent corrompre, ils demandent à Paulina de venir au temple d’Isis afin d’être honorée par Anubis. Elle reste la nuit entière dans le temple, où elle est saillie par Anubis, en réalité Decius Mundus déguisé en Anubis, qui se retire au petit matin ("Le plus âgé [parmi les prêtres d’Isis] se précipita chez Paulina, obtint audience, demanda à lui parler sans témoins. Quand cela lui eut été accordé, il dit venir de la part du dieu Anubis qui, épris d’amour pour elle, la sollicitait. Elle accueillit ces paroles avec joie, se vanta à ses amies du choix d’Anubis, dit à son mari qu’on lui proposait repas et couche. Son mari consentit par confiance en la vertu de son épouse. Elle alla donc au temple, où elle prit un repas. Puis, après le repas, quand vint le moment de dormir, le prêtre ferma les portes intérieures du temple et enleva les lumières. [Decius] Mundus, qui s’était caché là à dessein, se manifesta à elle sous l’apparence du dieu. Elle se donna à lui pendant toute la nuit. Il partit avant que les prêtres complices de son entreprise revinssent pour leur office", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.72-75). Durant les deux jours qui suivent, Paulina raconte partout à son mari, à ses amies, à ses voisins, qu’elle a été honorée par Anubis, un doute général s’installe, jusqu’au troisième jour, quand Decius Mundus se présente à elle pour lui expliquer qu’il s’est déguisé en Anubis afin de coucher avec elle ("Paulina revint à son époux le matin, raconta l’apparition d’Anubis, s’en enorgueillit auprès de ses amies. Les uns refusèrent d’y croire en s’interrogeant sur la nature des faits, les autres regardèrent la chose comme un miracle extraordinaire en arguant de la vertu et de la réputation de cette femme. Mais le troisième jour, [Decius] Mundus la croisa et lui dit : “Paulina, tu m’as épargné deux cents mille drachmes qui auraient pu grossir ta fortune, pourtant tu m’as accordé ce que je désirais. Peu importe tes injures à Mundus, je ne me soucie pas des noms mais de la réalité du plaisir : désormais je m’appelle « Anubis »”. Il la quitta après avoir ainsi parlé", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.75-78). Submergée par la honte, Paulina demande à son mari Saturninus de la venger. Celui-ci rapporte l’affaire à Tibère (autrement dit ce Saturninus mari de Paulina est un proche de Tibère), qui condamne à la crucifixion Idè et les prêtres corrompus, le temple d’Isis est rasé, la statue d’Isis qu’il contenait est jetée dans le Tibre, Decius Mundus est exilé ("Prenant conscience de son crime, [Paulina] déchira sa robe et dénonça à son mari la profondeur de l’attentat en lui réclamant vengeance. Celui-ci alla informer l’Empereur Tibère. Quand ce dernier eut connaissance exacte de toute l’affaire après enquête sur les prêtres, il crucifia Idè comme responsable du forfait et cause des violences infligées à cette femme, rasa le temple et ordonna que la statue d’Isis fût jetée dans le Tibre. Il condamna [Decius] Mundus à l’exil, estimant ne pas pouvoir lui infliger une punition plus grave puisque son mobile était l’amour. Tels furent les actes honteux par lesquels les prêtres d’Isis déshonorèrent leur temple", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.78-80). Cette histoire est évoquée par Flavius Josèphe dans un passage qui précède un autre passage sur une histoire similaire, impliquant non plus la déesse Isis mais Yahvé, non plus des prêtres égyptiens mais des juifs. Cette seconde affaire met en scène un homonyme "Saturninus", époux d’une "Fulvia" qui a été abusée par un juif réfugié à Rome après avoir été expulsé de sa terre natale pour on-ne-sait-quelle raison ("Un juif avait fui son pays après avoir été accusé d’avoir transgressé certaines lois, par crainte d’en être châtié. Il était totalement vicieux. Etabli alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse. S’adjoignant trois individus semblables à lui, il fréquenta Fulvia, noble séduite par la Torah juive", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.81-82). Le juif en question a convaincu Fulvia d’envoyer une riche offrande au Temple de Jérusalem, qu’il a détournée pour lui-même ("[Le juif et ses complices] la convainquirent [Fluvia] d’envoyer au Temple de Jérusalem de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, selon leur dessein initial", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.82). La supercherie étant établie, Saturninus le mari de Fulvia va se plaindre auprès de Tibère (autrement dit ce Saturninus mari de Fulvia est également un proche de Tibère), qui ordonne l’expulsion de tous les juifs de Rome, plus exactement leur déportation en Sardaigne, officiellement pour y maintenir l’ordre romain, officieusement pour qu’ils y meurent sous la chaleur ou sous les coups des brigands qui la ravagent ("Fulvia poussa son mari Saturninus à les dénoncer [le juif et ses complices] à Tibère, qui ordonna l’expulsion de tous les juifs de Rome. Les consuls en déportèrent quatre mille dans l’île de Sardaigne. Beaucoup furent supplicié pour avoir refusé les tâches militaires par fidélité à la Torah de leurs ancêtres. C’est ainsi, à cause de la perversité de quatre hommes, que les juifs furent chassés de la ville", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.83-84). Tacite et Suétone mentionnent ces deux affaires en un unique alinéa, ce qui sous-entend qu’elles sont contemporaines ("On bannit les superstitions égyptiennes et juives. Un sénatus-consulte ordonna la déportation de quatre mille hommes vers la Sardaigne, des affranchis infectés de ces erreurs et en âge de porter les armes, afin d’y réprimer le brigandage, ou d’y succomber à cause de l’insalubrité ou du climat sans qu’on regrettât leur perte. Les autres durent abjurer leur culte profane sous un délai fixé ou quitter l’Italie", Tacite, Annales II.85 ; "[Tibère] interdit les cultes étrangers égyptiens et juifs. Il obligea ceux d’adonnaient à ces superstitions de jeter au feu leurs habits et leurs ornements sacrés. Sous prétexte de service militaire, il dispersa la jeunesse juive dans des provinces malsaines. Il exila de Rome le reste de ce peuple, sous peine d’une servitude perpétuelle en cas de désobéissance", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 36). Flavius Josèphe les raconte sous le préfectorat de Ponce Pilate qui débute en 26, mais nous avons bien expliqué que Flavius Josèphe, qui a copié-collé l’Histoire de Nicolas de Damas jusqu’au début du règne d’Hérode-Archélaos, s’avère un piètre chroniqueur sur les événements suivant l’intronisation d’Hérode-Archélaos : n’ayant plus Nicolas de Damas pour le guider, Flavius Josèphe mélange les dates, raconte les faits dans le désordre, combine ceux-ci qui n’ont aucun lien, décompose ceux-là qui sont concomitants. Tacite, historien plus rigoureux que Flavius Josèphe, parle des deux affaires dans le même paragraphe qu’il consacre à la mort de Germanicus en 19. Donc ces dernières, selon Tacite, que nous suivons pour notre part, ont lieu non pas sous le préfectorat de Ponce Pilate après 26 mais vers 19. On est tenté de voir, dans l’un des deux maris, Caius Sentius Saturninus Junior, ex-consul en 4 et ex-lieutenant de Tibère en Germanie (nous renvoyons sur ce sujet à notre alinéa précédent ; Caius Sentius Saturninus Junior a été aussi le premier gouverneur de l’éphémère province romaine de Germanie, avant le désastre de Publis Quinctilius Varus en 9). Et on est tenté de voir, dans l’autre mari, Cnaius Sentius Saturninus, frère du précédent, qui s’apprête à embarquer avec Germanicus vers l’orient, et qui sera bientôt le rival de Cnaeus Calpurnius Piso à la tête de la province romaine de Syrie, comme nous allons le voir juste après. Ces deux personnages sont deux individus bien distincts portant le même nom, ils sont membres de l’illustre famille des Saturninii très liée à la Cour, ils ont leurs entrées chez Tibère. Cela incite à conclure que les deux affaires se sont déroulées vers 17 ou 18, peu avant l’expédition de Germanicus en orient. Elles manifestent à quel point la haute aristocratie romaine est en pleine déliquescence religieuse, prête à s’adonner à des cultes étrangers, égyptiens ou juifs, tant elle ne croit plus dans les dieux de Rome, tant elle souffre du délabrement moral né de l’instauration de l’Empire, dès le début de règne de Tibère, avant même le début du ministère de Jésus. Elles expliquent indirectement comment le christianisme a séduit si vite - en quelques décennies après la mort de Jésus - et s’est implanté si profondément dans ces familles privilégiées de Rome, en quête d’un nouveau sens existentiel, prédisposées à recevoir une nouvelle métaphysique.


Revenons à Germanicus, qui quitte enfin l’Italie. Après avoir accompagné son beau-frère Drusus le Jeune en Dalmatie, auquel il dit au revoir quand celui-ci est missionné par Tibère auprès de Marobod au cœur du continent, Germanicus navigue le long des côtes de l’Illyrie et de l’Epire, il est pris dans une tempête et doit relâcher à Actium où il se recueille sur les vestiges de la bataille de -31 ayant opposé son grand-père Marc-Antoine et son grand-oncle Octave Auguste (par sa mère Antonia la Cadette, Germanicus est le petit-fils de Marc-Antoine et d’Octavie la sœur d’Octave Auguste : "Tibère fut consul pour la troisième fois, Germanicus pour la seconde [en 18]. Germanicus entama son consulat à la cité de Nicopolis [Preveza] en Achaïe, où il arriva après avoir côtoyé l’Illyrie, vu en Dalmatie son [beau-]frère Drusus [le Jeune], et navigué difficilement sur la mer Adriatique et sur la mer Ionienne. Il y passa quelques jours à réparer sa flotte. Il en profita pour visiter le golfe [d’Ambracie] fameux par la victoire d’Actium, les monuments consacrés par [Octave] Auguste et le camp de Marc-Antoine. Son imagination s’emplit de ses ancêtres : il était, je l’ai dit, petit-neveu d’[Octave] Auguste et petit-fils de Marc-Antoine, ces lieux évoquèrent en lui des grands souvenirs de deuil et de triomphe", Tacite, Annales II.53). Une incompatibilité de caractères apparaît très vite entre Germanicus et Cnaeus Calpurnius Piso, qui ne voyagent pas ensemble. Ce dernier arrive le premier à Athènes, où il se comporte de façon très prétentieuse et très agressive envers la population ("[Cnaeus Calpurnius] Piso, après avoir effrayé les Athéniens par son entrée fracassante, leur adressa une sanglante invective, où il blâma indirectement Germanicus de “tacher le nom de Rome en traitant avec un excès de considération non pas les Athéniens, car après tant de désastres ils avaient disparu, mais une vulgaire populace, ramassis de peuples qui s’étaient alliés à Mithridate VI contre Sulla, à [Marc-]Antoine contre [Octave] Auguste”, il rappela aussi leurs guerres passées perdues contre la Macédoine, les violences d’Athènes envers ses propres citoyens. Son animosité fut décuplée pour un motif personnel : l’Aréopage lui refusa la grâce d’un nommé “Theophilos”, condamné comme faussaire", Tacite, Annales II.55). Quand Germanicus y arrive à son tour, il se montre au contraire très respecteux pour la grandeur passée de la cité, et reçoit des grands honneurs en retour ("Les Grecs lui prodiguèrent les honneurs les plus recherchés, haussant leurs louanges par le souvenir des actes et des paroles de leurs propres ancêtres", Tacite, Annales II.53). Puis Germanicus bifurque vers le nord de la mer Egée, il fait escale à Lesbos, visite la Propontide/mer de Marmara, effectue un tour rapide dans le Pont-Euxin/mer Noire, et revient en mer Egée pour relâcher à Rhodes ("D’Athènes, Germanicus passa dans l’île d’Eubée, puis dans celle de Lesbos […]. Ensuite il longea les extrémités de l’Asie, visita Périnthe et Byzance en Thrace, pénétra par la Propontide dans le [Pont-]Euxin, curieux de découvrir ses lieux antiques et renommés. Il soulagea les maux des provinces déchirées par la discorde ou opprimées par leurs magistrats. A son retour, il voulut voir les mystères de Samothrace, mais les vents du nord l’en écartèrent. A Ilion [Troie], il contempla avec respect le berceau des Romains [allusion au Troyen Enée, qui s’est échappé de sa cité envahie par les Grecs à la fin de l’ère mycénienne, et a trouvé refuge sur le site de la future Rome]. Il côtoya à nouveau l’Asie et aborda à Colophon", Tacite, Annales II.54). Cnaeus Calpurnius Piso de son côté vogue en ligne droite vers l’est depuis Athènes, mais il est pris dans une tempête. Informé, Germanicus lui envoie une escadre de secours, dont les pilotes expérimentés le guident et lui évitent le naufrage. Quand Cnaeus Calpurnius Piso arrive enfin à Rhodes, non seulement il ne remercie pas Germanicus (qui est pourtant son supérieur hiérarchique, et qui vient de lui sauver la vie), mais encore il le quitte avec dédain pour continuer à voguer vers l’est en direction de la province romaine de Syrie ("Par une navigation rapide à travers les Cyclades, en prenant la voie la plus courte, [Cnaeus Calpurnius Piso] rejoignit Germanicus à Rhodes. Celui-ci savait comment l’autre l’avait insulté [à Athènes], mais son âme était si généreuse que, voyant une tempête pousser sur des écueils le navire de [Cnaeus Calpurnius] Piso, au lieu de laisser cet homme hostile dont la mort eût été attribuée à la fatalité, il envoya des galères à son secours et le sauva du danger. [Cnaeus Calpurnius] Piso ne fut pas désarmé par ce bienfait : il contint péniblement son impatience pendant à peine une journée, et il quitta Germanicus pour le devancer en Syrie", Tacite, Annales II.55). Parvenu à destination à Antioche, Cnaeus Calpurnius Piso arrangue les légionnaires contre Germanicus ("Arrivé à destination [en Syrie], [Cnaeus Calpurnius Piso] s’attacha l’armée par des largesses et des complaisances, prodigua les faveurs aux derniers des légionnaires, remplace les vieux centurions et les tribuns les plus fermes par ses clients ou par des hommes décriés, encouragea l’oisiveté dans le camp, la licence dans les villes, laissa errer dans les campagnes des troupes livrées à elles-mêmes, corrupteur de la discipline au point que la masse le surnomma “père des légions”. [Munatia] Plancina, de son côté, oubliant les bienséances de son sexe, assista aux exercices de la cavalerie, aux mouvements des cohortes, multiplia les pics contre Agrippine [l’Aînée], contre Germanicus. Quelques-uns des meilleurs soldats secondèrent par zèle ces comportements coupables, s’appuyant sur une rumeur qui disait que seul l’Empereur décidait", Tacite, Annales II.55). Mais Germanicus refuse de dévier de sa mission, il ne se précipite pas en Syrie, il règle d’abord les affaires en Asie mineure. Il reconnaît Zénon, fils de Polémon Ier (ancien roi du Pont mort en 8) et de Pythodoris (épouse de Polémon Ier, qui gouverne seule le Pont depuis la mort de ce dernier en 8), comme nouveau roi d’Arménie sous le nom d’"Artaxias III-Zénon" ("[Pythodoris] a eu de ce roi [Polémon Ier du Pont] deux fils et une fille. La fille a été mariée au Sapéen [tribu thrace] Kotys, mort assassiné, laissant sa femme veuve avec plusieurs enfants dont l’aîné règne actuellement. Sur les deux fils, l’un [Marcus Antonius Polemon] a toujours vécu en simple particulier, se contentant d’aider sa mère à gouverner, l’autre [Zénon] a été récemment proclamé roi de la Grande Arménie", Strabon, Géographie, XII, 3.29 ; "Germanicus était informé de tout [sur le lobbying de Cnaeus Calpurnius Piso en Syrie]. Mais il voulut d’abord aller en Arménie. Depuis toujours la foi de ce royaume fut douteuse, à cause du caractère des habitants et de la situation du pays, qui borde une grande étendue de nos provinces d’un côté et s’enfonce jusqu’à la Médie de l’autre côté. Situés entre deux grands empires, les Arméniens sont en guerre quasi permanente, contre les Romains par haine, contre les Parthes par jalousie. Depuis qu’ils avaient chassé Vononès Ier, ils n'avaient plus de roi. Tous inclinaient pour Zénon. Ce prince, fils de Polémon Ier roi du Pont, en imitant dès son enfance les usages et la manière de vivre des Arméniens, leurs chasses, leurs fêtes, leurs mœurs barabres, s’était concilié à la fois les notables et le peuple. Germanicus gagna donc la cité d’Artaxata et, avec le consentement des nobles, sous les acclamations de la foule, le ceignit du bandeau royal. La population se prosterna devant son nouveau maître et le salua comme ‟Artaxias [III]” d’après le nom de la cité", Tacite, Annales II.55 ; le processus d’accès au trône d’Artaxias III-Zénon est longuement raconté par Tacite, Annales II.53-61, que nous ne détaillerons pas ici). Il crée la nouvelle province romaine de Cappadoce ("La Cappadoce récemment réduite en province romaine reçut pour gouverneur Quintus Veranius, on diminua les impôts qu’elle payait jusqu’alors à ses rois afin qu’elle entrât dans notre Empire avec des bonnes dispositions", Tacite, Annales II.55), et il rattache la Commagène à la province romaine de Syrie ("Quintus Servaeus fut mis à la tête de la Commagène, qui reçut pour la première fois un préteur", Tacite, Annales II.55). Il ordonne à Cnaeus Calpurnius Piso de lui envoyer un régiment prélevé sur les légions basées en Syrie, peut-être pour sonder son obéissance autant que pour asseoir l’autorité d’Artaxias III-Zénon. Cnaeus Calpurnius Piso ignore son ordre. Germanicus se rend donc par ses propres moyens en Syrie. Il retrouve Cnaeus Calpurnius Piso à Carrhes/Harran, à la frontière de l’Empire parthe. L’entretien entre les deux hommes se termine mal, une brouille sourde s’instaure entre eux en attendant l’arrivée des ambassadeurs du roi parthe Artaban II ("[Germanicus] commanda à [Cnaeus Calpurnius] Piso de mener en Arménie une partie de l’armée, soit en personne, soit par son fils : celui-ci ignora l’ordre. Ils se retrouvèrent à Carrhes [Harran], au camp de la Xème légion. Les deux se composèrent une apparence, [Cnaeus Calpurnius] Piso pour ne pas montrer la crainte, Germanicus pour ne pas montrer la menace. J’ai déjà dit que ce dernier était naturellement doux, ses amis en revanche, habiles à aigrir ses ressentiments, exagérèrent les torts réels et inventèrent des torts imaginaires et accusèrent de mille manières [Cnaeus Calpurnius] Piso, [Munatia] Plancina et leurs enfants. Quelques témoins assistèrent à l’entretien : Germanicus commença avec des mots suggérant une colère contenue, [Cnaeus Calpurnius] Piso répondit par d’insolentes excuses, ils se séparèrent la haine au cœur. Par la suite [Cnaeus Calpurnius] Piso parut rarement au tribunal de Germanicus, et les quelques fois où il y siégea il affecta ouvertement son mécontentement et son esprit frondeur", Tacite, Annales II.57). Ces derniers se présentent, ils expliquent que leur maître Artaban II est disposé à renouveler les accords mutuels de non-agression entre l’Empire romain et l’Empire parthe à condition que Rome éloigne Vononès Ier, qui vit toujours en résidence surveillée à Antioche, et qui mijote des projets obscurs avec Cnaeus Calpurnius Piso. Germanicus n’hésite pas à satisfaire aussitôt la demande d’Artaban II, façon d’affirmer son autorité suprême en Syrie et de discréditer publiquement Cnaeus Calpurnius Piso : il transfère Vononès Ier en Cilicie sous bonne escorte ("Les ambassadeurs d’Artaban II roi des Parthes arrivèrent. Ils rappelèrent en son nom l’alliance et l’amitié unissant les deux empires, ajoutant qu’il désirait les renouveler en personne et viendrait jusqu’au bord de l’Euphrate par respect pour Germanicus, en attendant il demandait qu’on éloignât Vononès Ier de la Syrie voisine où ses émissaires excitaient à la révolte les grands du royaume. Germanicus répondit avec une noble fierté sur l’alliance des Romains et des Parthes, avec une dignité modeste sur la déférence que le roi lui marquait en venant à sa rencontre. Vononès Ier fut conduit à la cité maritime de Pompeiopolis en Cilicie. Ce fut un moyen de contenter le roi autant que de discréditer [Cnaeus Calpurnius] Piso, que Vononès Ier courtisait via les attentions et les présents prodigués à [Munatia] Plancina", Tacite, Annales II.58). Germanicus passe ensuite l’hiver 18/19 en Egypte, où il visite tous les sites importants comme un touriste ("Sous le consulat de Marcus [Junius] Silanus [Torquatus] et Lucius Norbanus [Balbus] [en 19], Germanicus partit pour l’Egypte pour en visiter les vestiges, prétextant les besoins de la province. Il baissa le prix des grains en ouvrant les magasins, et charma le peuple par son attitude simple, marchant sans gardes avec chaussures et vêtement grecs, à l’instar de Scipion en Sicile au plus fort de la guerre punique. Tibère blâma en termes mesurés cette parure étrangère, en revanche il se plaignit que Germanicus fût entré dans Alexandrie au mépris de la loi d’[Octave] Auguste et sans l’en informer. En effet [Octave] Auguste, entre autres maximes gouvernementales, avait voulu “séquestrer l’Egypte”, interdisant à tout sénateur ou tout chevalier romain de premier rang d’entrer sans permission, il craignait que l’Italie fût affamée par n’importe quel ambitieux s’emparant de cette province et, tenant terre et mer, pouvant en défendre l’accès avec très peu de soldats contre des grandes armées. Germanicus ignora la réprimande. Il embarqua à Canope pour remonter le Nil. […] Après avoir quitté Canope, Germanicus entra dans le fleuve par la bouche voisine consacrée à Hercule, dont les Egyptiens disent qu’il est né dans leur pays et a précédé tous les autres héros ayant imité sa valeur et repris son nom. Il visita les grandes ruines de Thèbes. Des caractères égyptiens tracés sur des monuments colossaux attestaient encore l’opulence de cette antique cité. Un vieux prêtre qu’il pria de lui traduire ces inscriptions expliqua que la cité avait contenu jadis sept cent mille soldats, à la tête desquels le roi Ramsès avait conquis la Libye, l’Ethiopie, la Médie, la Perse, la Bactriane, la Scythie, et que les pays des Syriens et des Arméniens, et jusqu’à ceux des Cappadociens, et des Bithyniens des Lyciens en bord de mer, avait appartenu à son empire. On y lisait le détail des tributs imposés à tant de peuples, le poids d’or et d’argent, la quantité d’armes et de chevaux, les offrandes pour les temples, en parfums et en ivoire, le blé et les autres provisions que chaque nation devait fournir, comparables par leur importance à ceux lévés aujourd’hui par la monarchie des Parthes et la puissance romaine. D’autres merveilles attirèrent encore les regards de Germanicus : il vit la statue en pierre de Memnon qui, frappée des rayons du soleil, rend le son d’une voix humaine, et les pyramides semblables à des montagnes qu’élevèrent au milieu de sables mouvants et presque inaccessibles l’opulence et l’émulation des rois, et les lacs creusés pour recevoir les eaux surabondantes du Nil en crue, dont aucun homme n’a jamais pu sonder la profondeur du lit. De là il se rendit à Eléphantine et à Syène [Assouan], alors la frontière de l’Empire romain, reculée aujourd’hui jusqu’à la mer Rouge [allusion à la création de la province romaine d’Arabie en 106 par Trajan]", Tacite, Annales II.59-61). Durant le même hiver 18/19, Vononès Ier s’échappe de sa prison dorée en Cilicie, est rattrapé, capturé et assassiné, ce qui clôt définitivement sa menace de retour sur le trône d’Arménie, ses magouilles avec Cnaeus Calpurnius Piso, et le différend avec Artaban II ("A la même époque [que Germanicus en Egypte en hiver 18/19], Vononès Ier, relégué en Cilicie comme je l’ai raconté, corrompit ses gardiens et entreprit de fuir vers l’Arménie, de là chez les Albaniens et les Hénioques [dans le Caucase], enfin chez le roi ses Scythes auquel il était apparenté. Profitant d’une partie de chasse, il s’éloigna de la mer et s’enfonça dans les forêts. Par la vitesse de son cheval, il atteignit rapidement le fleuve Pyramos [Ceyhan Nehri]. Mais les habitants avertis de son évasion avaient rompu les ponts, et le fleuve n’était pas guéable. Vononès Ier fut arrêté sur la rive par Vibius Fronton, préfet de cavalerie, et chargé de chaînes. Peu de temps après, un évocat nommé “Remmius”, qui gardait le roi avant son évasion, lui passa son épée à travers le corps comme par colère, son acte laissa penser qu’il était son complice et qu’il l’avait tué pour l’empêcher de parler", Tacite, Annales II.68). Germanicus revient en Syrie au printemps 19, où il découvre que Cnaeus Calpurnius Piso n’a pas respecté les règles instaurées quelques mois plus tôt ("A son retour d’Egypte, Germanicus que ses ordres aux légions et aux cités avaient été abolis ou remplacés par des directives contraires. Il réprimanda sévèrement [Cnaeus Calpurnius] Piso, qui de son côté n’épargna pas les offenses contre César [Germanicus]", Tacite, Annales II.69). Lors d’un repas officiel avec Arétas IV le roi des Nabatéens, Cnaeus Calpurnius Piso insulte théâtralement Germanicus en l’accusant de se comporter comme le roi des Romains, Germanicus ne répond pas à la provocation ("Lors d’un banquet chez [Arétas IV] le roi des Nabatéens où des lourdes couronnes d’or furent offertes à César [Germanicus] et à sa femme [Agrippine l’Aînée] et des plus légères à [Cnaeus Calpurnius] Piso et aux autres, ce dernier déclara qu’“on honorait non pas le roi des Parthes mais le fils du prince des Romains” en rejetant sa couronne et en se déchaînant contre le luxe. Germanicus digéra ce cruel outrage", Tacite, Annales II.57). Cnaeus Calpurnius Piso au comble de la haine s’éloigne d’Antioche. C’est alors que Germanicus tombe malade. Une fête est organisée pour demander sa guérison aux dieux. Cnaeus Calpurnius Piso apprenant la nouvelle revient fissa et perturbe la fête ("[Cnaeus Calpurnius] Piso résolut de quitter la Syrie. Il fut retenu par la maladie de Germanicus. Ce dernier eut une rémission, on fit des vœux pour sa guérison à Antioche : il renversa l’appareil du sacrifice, enleva les victimes et dispersa la foule rassemblée pour la cérémonie. Peu après Germanicus rechuta, [Cnaeus Calpurnius] Piso se rendit à Séleucie[-de-Piérie] pour en attendre les suites", Tacite, Annales II.69). La maladie empire. Germanicus agonisant accuse Cnaeus Calpurnius Piso de l’avoir empoisonné. Même si cette accusation est infondée, Cnaeus Calpurnius Piso conforte le doute en envoyant des messagers s’informer de l’aggravation de l’état de Germanicus, et il ne cache pas son impatience de le voir mort ("Le mal déjà violent de Germanicus s’aggrava par sa conviction d’avoir été empoisonné par [Cnaeus Calpurnius] Piso. Le palais se remplit, au sol et autour des murs, de lambeaux de cadavres arrachés aux tombeaux, de formules incantatoires, de lames de plomb gravées au nom de Germanicus, de cendres humaines à moitié brûlées trempées de sang noir et d’autres symboles magiques censées dévouer les âmes aux dieux infernaux. Tous les gens envoyés par [Cnaeus Calpurnius] Piso furent accusées d’épier les progrès de la maladie. Ces noirceurs inspirèrent à Germanicus autant d’indignation que d’alarmes. Si sa porte était assiégée, s’il exhalait son dernier soupir sous les yeux de ses ennemis, que deviendrait sa malheureuse épouse ? Quel sort attendait ses enfants au berceau ? Heureusement le poison était trop lent : on hâtait sa mort afin d’accaparer la province et les légions, mais il n’était pas encore totalement abattu, et le bénéfice du meurtre ne resterait pas longtemps aux mains de l’assassin. Par une lettre à [Cnaeus Calpurnius] Piso, il déclara renoncer à son amitié. Plusieurs disent qu’il lui ordonna de quitter la province. [Cnaeus Calpurnius] Piso prit la mer sans tarder, mais il s’éloignait avec une lenteur calculée, pour revenir au plus vite quand la mort de Germanicus lui ouvrirait la Syrie", Tacite, Annales II.69-70). Finalement Germanicus trépasse. Son corps est brûlé à Antioche. Il laisse une tristesse universelle ("[Germanicus] expira, laissant dans un deuil universel la province et les peuples voisins. Les habitants et les rois étrangers le pleurèrent, tant il s’était montré affable avec les alliés et clément avec les adversaires, tant son attitude et ses paroles avaient inspiré le respect et, à son si haut rang, su conserver la dignité qui sied à la grandeur et chasser l’orgueil qui la rend odieuse. Ses funérailles sans images et sans pompe furent ornées par l’éloge de sa vie et le souvenir de ses vertus. Plusieurs trouvèrent dans sa figure, son âge, sa mort particulière et le lieu où il finit ses jours, le sujet d’un glorieux parallèle : ils comparèrent sa destinée à celle d’Alexandre le Grand. Les deux avaient eu la même beauté et la même haute naissance, et avait péri peu après trente ans par des trahisons domestiques sur une terre étrangère. Mais Germanicus était doux envers ses amis, modéré dans les plaisirs, satisfait d’un unique mariage et père d’enfants légitimes, par ailleurs il fut moins guerrier et moins téméraire qu’Alexandre, et on l’avait empêché de mettre la Germanie sous le joug après qu’il lui eut donné tant de coups. S’il eût été seul arbitre des affaires, s’il avait possédé le titre et l’autorité royal, nul doute qu’il aurait égalé le héros par sa gloire militaire, sa clémence, sa tempérance et ses autres hautes vertus. Son corps avant d’être brûlé fut exposé nu sur le forum d’Antioche, lieu de la cérémonie funèbre", Tacite, Annales II.72-73). Ses cendres sont recueillies par sa veuve Agrippine l’Aînée, qui monte sur le navire en partance pour Rome, au milieu de la foule qui sanglotte de chagrin ("Agrippine [l’Aînée], accablée de douleur, malade, mais ne voulant pas retarder sa vengeance, s’embarqua avec ses enfants et les cendres de Germanicus. On ne put voir sans émotion profonde cette femme de si haute naissance, parée naguère de l’éclat du plus noble mariage, respectée et adorée, porter dorénavant dans ses bras des restes funèbres, incertaine sur l’obtention d’une justice, inquiète pour sa propre destinée et sa descendance exposée aux coups de la fortune", Tacite, Annales II.75). La scène de cette femme aimante et vertueuse retenant ses larmes avec beaucoup de dignité, contraste avec celle de Cnaeus Calpurnius Piso exhalant sa joie sans mesure ("[Cnaeus Calpurnius] Piso était sur l’île de Kos quand il apprit la mort de Germanicus. A cette nouvelle, il ne se contint plus : il immola des victimes, courut dans les temples, mêlant ses transports immodérés à la joie la plus insolente", Tacite, Annales II.75). L’entourage du défunt s’accorde pour dégager Cnaeus Calpurnius Piso de son poste de gouverneur de Syrie, et le remplacer par Cnaius Sentius Saturninus dont nous avons parlé juste avant ("Lieutenants et sénateurs présents tinrent conseil pour décider à qui confier la Syrie. [Caius] Vibius Marsus et Cnaius Sentius [Saturninus] partagèrent longtemps les suffrages, contre qui se désistèrent rapidement. Finalement [Caius] Vibius [Marsus] céda face à l’âge et aux pressions de son rival", Tacite, Annales II.74). Cnaeus Calpurnius Piso, comptant sur la légalité de son statut et sur la satisfaction de Tibère quand il apprendra le décès de Germanicus qui lui faisait de l’ombre, rassemble un petit contingent de soldats sous la direction d’un nommé "Domitius Celer" pour attaquer Cnaius Sentius Saturninus ("Les centurions arrivèrent en foule assurer [Cnaeus Calpurnius Piso] du dévouement des légions, l’exhorter à reprendre la province [de Syrie] que personne ne pouvait légitimement lui ravir et qui était sans chef. Il réfléchit sur ses options. Son fils Marcus [Calpurnius] Piso lui conseilla de retourner vivement à Rome : “Tu n’as commis aucun crime inexpiable. Des soupçons vagues, des vaines rumeurs n’ont rien d’inquiétant. Ta mésentente avec Germanicus peut t’attirer des reproches, mais non un châtiment. En quittant la province, tu as satisfait des envieux, si tu veux y revenir [Cnaius] Sentius [Saturninus] résistera et une guerre civile commencera. Et tu n’as rien à attendre des centurions et des soldats, le souvenir de leur général [Germanicus] et leur vieil attachement aux Césars seront toujours les plus forts”. Domitius Celer, un de ses amis les plus intimes, dit au contraire : “Profite de l’occasion, le gourneur de Syrie est [Cnaeus Calpurnius] Piso et non pas [Cnaius] Sentius [Saturninus], toi seul a les faisceaux, l’autorité de préteur, le commandement des légions. Si l’ennemi attaque, ce sera à toi de commander l’armée, parce que c’est à toi qu’ont été donnés le commandement direct et des instructions personnelles. Laisse au temps le soin de dissiper les vaines rumeurs, leur résister risquerait de nuire à ton innocence. Si [Cnaeus Calpurnius] Piso se maintient à la tête de l’armée, il se renforcera de mille événements favorables imprévisibles. Pourquoi partir avec les cendres de Germanicus, alors que la tempête excitée par les gémissements d’Agrippine [l’Aînée] et les clameurs de la masse égarée empêcheront ta voix de porter et te balayera ? Tu es intime avec [Livie] Augusta, tu as les faveurs de César [Tibère], et nul ne pleure Germanicus avec plus d’ostentation que ceux à qui sa mort cause le plus de joie”. [Cnaeus Calpurnius] Piso, qui aimait les partis violents, fut facilement entraîné. Il écrivit à Tibère pour accuser les fastes et l’arrogance de Germanicus, en ajoutant : “C’est par fidélité que je me suis retiré pour laisser le champ libre à ses projets ambitieux, c’est encore par fidélité que je recouvre les légions dont j’ai reçu le commandement”. En même temps il envoyé Domitius [Celer] sur une trirème vers la Syrie, avec ordre de passer devant les îles en se tenant au large. Des déserteurs vinrent de partout. Il les regroupa en compagnies, arma des auxiliaires. Ayant accosté, il intercepta un détachement de soldats en chemin vers la Syrie. Il demanda aux petits seigneurs de Cilicie de lui envoyer des secours. Le jeune Marcus [Calpurnius Piso], qui s’était prononcé pourtant contre la guerre, le seconda avec ardeur", Tacite, Annales II.76-78), mais Domitius Celer est arrêté avant d’avoir tenté une attaque ("De la cité syrienne de Laodicée où il avait débarqué, Domitius [Celer] se rendit au camp de la VIème légion, qu’il croyait la mieux disposée à ses desseins. Il y fut stoppé par le lieutenant Pacuvius. [Cnaius] Sentius [Saturninus] annonça la nouvelle à [Cnaeus Calpurnius] Piso, dans une lettre où il le somma de ne plus attaquer l’armée par la corruption ni la province par les armes. Puis il rassembla tous ceux qu’il savait attachés à la mémoire de Germanicus et ennemis de ses persécuteurs et, invoquant la majesté de l’Empereur, protestant que la République était menacée, il se mit en marche avec une troupe nombreuse et décidée à combattre", Tacite, Annales II.79). Cnaeus Calpurnius Piso désormais isolé s’enfuit vers la Cilicie, Cnaius Sentius Saturninus l’y traque, l’arrête, et le renvoie vers Rome sous escorte ("[Cnaeus Calpurnius] Piso ayant échoué dans sa tentative prit néanmoins les meilleures mesures possible en la circonstance. Il prit une forteresse cilicienne appelée “Kelenderis” [Aydıncık], mêla les déserteurs récemment recrutés, les esclaves de [Munatia] Plancina et les siens, aux troupes envoyées par les petits seigneurs de Cilicie, et forma ainsi l’équivalent d’une légion. Il clama son titre de lieutenant de César [Tibère] : “Cette province [de Syrie] m’a été confiée par César [Tibère], dit-il, j’en suis privé non par les légions (qui m’appartiennent) mais par [Cnaius] Sentius [Saturninus] qui cache sous de fausses imputations sa haine personnelle. Qu’il présente donc ses soldats : ceux-ci déposeront les armes dès qu’ils me verront, eux qui me surnommaient « leur père » naguère. Je suis fort de mon droit si on concourt en justice, et fort de mes armes si on concourt en bataille”. [Cnaeus Calpurnius] Piso déploya ses manipules devant les remparts de la forteresse, sur une hauteur escarpée, du seul côté qui ne fût pas baigné par la mer. Les vétérans de [Cnaius] Sentius [Saturninus] s’avancèrent sur plusieurs lignes, soutenus de bonnes réserves. Ici d’intrépides combattants, là certes une position difficile mais aucun courage, aucune confiance, même pas dans les armes qui étaient vieilles et ramassées en hâte. La bataille s’engagea. Elle ne dura que le temps nécessaire aux cohortes romaines pour gravir la colline : les Ciliciens prirent la fuite et s’enfermèrent dans la forteresse. [Cnaeus Calpurnius] Piso tenta une attaque contre la flotte mouillée à proximité, sans succès. Il se replia et, du haut des murailles, tantôt se désespérant aux yeux des soldats, tantôt les appelant par leur nom, les engagea par des récompenses, les excita à la révolte. Il ébranla les esprits, un porte-enseigne de la VIème légion passa de son côté avec son drapeau. Alors [Cnaius] Sentius [Saturninus] sonna trompettes et clairons pour prendre le rempart. On dressa des échelles que les plus résolus escaladèrent, tandis que les machines lancèrent traits, pierres, torches enflammées. L’opiniâtreté de [Cnaeus Calpurnius] Piso fléchit enfin. Il offrit de livrer ses armes à condition de rester dans la forteresse jusqu’à ce que César [Tibère] eût décidé à qui confier la Syrie. Sa condition fut rejetée. [Cnaeus Calpurnius] Piso n’obtint qu’une escadre pour le ramener en sécurité en Italie", Tacite, Annales II.80-81). Cnaeus Calpurnius Piso est conduit devant les juges l’année suivante, en 20. Tacite, Annales III.8-15, décrit ce procès en détails, sur lequel nous ne nous attarderons pas ici pour ne pas sortir du cadre de notre étude. Disons simplement que Tibère intervient comme témoin en faveur de Cnaeus Calpurnius Piso, mais cela n’empêche pas celui-ci d’être condamné à mort, et de se suicider avant son exécution (notons que Cnaeus Calpurnius Piso est lâché au cours du procès par sa femme complice Munatia Plaucina, qui craint pour sa propre vie ; Munatia Plaucina bénéficiera de la protection de Livie, elle se suicidera en 33 pour éviter le châtiment que Tibère, désireux de se débarrasser d’elle comme d’un témoin génant, et débarrassé de Livie morte en 29, lui réservera). Disons aussi que la rumeur d’un empoisonnement de Germanicus par Cnaeus Calpurnius Piso avec l’aval secret de Tibère n’est étayée par aucun argument concret, elle s’appuie seulement sur le contraste entre l’allégresse affichée et imprudente de Cnaeus Calpurnius Piso et la tristesse de la population, conjugué à la propagande de Cnaius Sentius Saturninus pour discréditer Cnaeus Calpurnius Piso et conserver son poste de gouverneur de Syrie obtenu dans des conditions très discutables ("Sous le consulat de Marcus Junius [Silanus Torquatus] et Lucius Norbanus [Balbus] [en 19], […] [Germanicus] mourut à Antioche par la perfidie de [Cnaeus Calpurnius] Piso et de [Munatia] Plancina. On trouva en effet, pendant qu’il vivait encore, enfouis dans la maison qu’il habitait, des ossements humains et des lames de plomb où son nom était gravé avec des imprécations. [Cnaeus Calpurnius] Piso, jugé pour meurtre devant le Sénat par Tibère lui-même, obtint un délai et se donna la mort", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.18 ; "[Germanicus] mourut à Antioche à trente-quatre ans, d’une langueur qu’on soupçonna causée par le poison. En effet, outre les taches livides qui couvraient son corps et l’écume sortant de sa bouche, on trouva son cœur intact parmi ses cendres et ses os, or on pense communément que le cœur imprégné de poison résiste au feu. On attribua sa mort à la perfidie de Tibère et aux manœuvres de Cnaeus [Calpurnius] Piso. Ce dernier avait pris le gouvernement de la Syrie, en situation de déplaire soit au père [Tibère] soit au fils [Germanicus, fils adoptif de Tibère]. Il dépassa toute mesure envers Germanicus, et, sans égard pour sa maladie, il l’accabla des plus cruels outrages en paroles et en actes. Par suite, de retour à Rome, il manqua être mis en pièces par le peuple, et fut condamné à la mort par le Sénat", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 52 ; "Jaloux de Germanicus, [Tibère] affectait de rabaisser ses belles actions comme inutiles, et de critiquer ses glorieuses victoires comme dommageables à l’Empire. Dans le Sénat il reprocha à Germanicus de n’avoir pas demandé l’autorisation de se rendre à Alexandrie, alors en proie à une famine subite et cruelle. On croit même qu’il chargea Cnaeus [Calpurnius] Piso, son lieutenant en Syrie, de le tuer. Quelques-uns pensent que [Cnaeus Calpurnius] Pison, quand il fut accusé de meurtre, aurait montré les ordres de Tibère si ceux-ci n’eussent pas été officieux. On afficha partout et on cria la nuit : “Rendez Germanicus !”. Tibère lui-même accrédita ces soupçons en persécutant cruellement la femme [Agrippine l’Aînée] et les enfants de Germanicus", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 52 ; "[Germanicus] avait atteint la pleine faveur du peuple, qu’il n’avait jamais froissé, grâce à la fermeté de son caractère et à l’affabilité de son accueil, il en avait acquis l’estime en se montrant équitable envers tous. Non seulement le peuple mais encore le Sénat le respectaient, et aussi tous les peuples sujets, les uns qui l’avaient fréquenté, gagnés par ses talents de négociateur, comme les autres qui avaient entendu de lui. A sa mort le deuil fut général, non pas par dévouement feint à l’Empire ayant subi une calamité, mais par réelle affliction, chacun ressentant la mort de Germanicus comme un malheur personnel, tant son commerce était agréable", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.207-209). Elle s’appuie également sur le contraste entre le deuil universel qui plombe la société romaine depuis Antioche jusqu’à Rome, et les interrogations de cette même société sur les compétences de Tibère à gouverner et sur son progressif délabrement moral, au point que sa propre mort en 37 sera accueillie avec soulagement, comme nous le verrons à la fin du présent alinéa ("Quand la nouvelle de la maladie de Germanicus se répandit à Rome, avec les sinistres détails dont l’éloignement des lieux la grossissait, la douleur, l’indignation, les murmures éclatèrent de toutes parts : “Voilà pourquoi on l’a relégué au bout du monde, voilà pourquoi la province a été livrée à [Cnaeus Calpurnius] Piso, voilà le secret des entretiens mystérieux de [Livie] Augusta et de [Munatia] Plancina. Les vieux disent vrai sur Drusus [l’Ancien] : « Les despotes ne pardonnent pas à leurs fils d’être citoyens ». Germanicus succombe comme son père [Drusus l’Ancien], pour avoir pensé rendre au peuple romain le règne des lois et de la liberté”. Sa mort, qu’on apprit au milieu de ces plaintes, en augmenta la violence. Sans que parût un édit des magistrats ni un sénatus-consulte, le cours des affaires fut suspendu. Les tribunaux se vidèrent, les maisons se fermèrent. Partout le silence ou les gémissements. Et rien à l’ostentation : on porta les signes extérieurs du deuil, mais la vraie douleur fut au fond des cœurs. […] Chaque sénateur, suivant la vivacité de son amour ou de son imagination, s’évertua à lui trouver des honneurs. On décréta que son nom serait chanté dans les hymnes saliens [les prêtres saliens sont dédiés au dieu Mars], qu’une chaise curule sur laquelle serait posée une couronne de chêne lui serait réservée parmi les prêtres d’[Octave] Auguste [cette chaise curule vide dédiée au défunt Germanicus lors des cérémonies officielles rappelle le trône vide dédié au défunt Alexandre le Grand lors des réunions des Diadoques selon Diodore de Sicile, Bibliothèque historique XVIII.61 précité], que son image en ivoire défilerait lors des jeux du cirque, que seuls les membres de la famille des Julii pourraient lui succéder comme augure ou flamine. On ordonna de dresser des arcs de triomphe à Rome, au bord du Rhin et sur le mont Aman en Syrie, avec une inscription rapportant ses exploits et sa mort pour la République, un mausolée à Antioche où il avait été incinéré, un tribunal au-dessus de Daphné [parc sacré près d’Antioche] où il avait terminé sa vie. On ne compte plus les statues qui lui furent érigées, les lieux où il fut honoré d’un culte. On proposa de le représenter parmi les orateurs célèbres sur un écusson en or d’une grandeur extraordinaire […]. L’ordre équestre appela “Germanicus” son escadron de novices, et voulut que l’image de ce grand homme fût portée en tête de la cavalcade solennelle des ides de juillet. La plupart de ces règlements sont toujours en vigueur aujourd’hui, seuls quelques-uns ont été abandonnés ou abolis", Tacite, Annales II.82-83 ; "Le jour où [Germanicus] cessa de vivre, on lança des pierres contre les temples, on renversa les autels des dieux. Quelques-uns jetèrent dans les rues leurs dieux pénates, d’autres exposèrent leurs nouveaux-nés. On raconte que même les barbares, pourtant en guerre contre nous ou entre eux, consentirent à une trêve comme dans un malheur à la fois privé et universel, en signe de grand deuil quelques princes se coupèrent la barbe et rasèrent la tête de leurs épouses, le roi des rois [Artaban II] s’abstint de la chasse et n’admit aucun grand à sa table, ce qui chez les Parthes équivaut à la clôture des tribunaux. A la première nouvelle de sa maladie, Rome fut consternée, et attendit avec tristesse de nouveaux messages. Un soir le bruit se répandit que Germanicus était rétabli, aussitôt on courut au Capitole avec des flambeaux et des victimes, on brisa presque les portes du temple, dans l’impatience d’offrir des actions de grâces, Tibère fut réveillé par les cris d’allégresse et les chants de partout : “Rome est sauvée ! La patrie est sauvée ! Germanicus est sauvé !”. Mais quand sa mort devint finalement certaine, aucune consolation, aucun édit ne put contenir la douleur publique, qui dura pendant les fêtes de décembre [19]", Suétone, Vies des douze Césars, Caligula 5-6). Quand Agrippine l’Aînée débarque à Brindisi début 20 avec les cendres de Germanicus, la douleur de la foule s’exprime ouvertement, au grand dam de Tibère qui apparaît comme le profiteur opportun du défunt ("Agrippine [l’Aînée], dont l’hiver [19/20] n’avait nullement interrompu la navigation, arriva à l’île de Corcyre, en face de la Calabre. Elle y resta quelques jours, afin de calmer les emportements de son âme qui ne savait pas endurer son malheur. Cependant, au premier bruit de son retour, les amis les plus dévoués de sa famille, tous ceux qui avaient bataillé sous les ordres de Germanicus, beaucoup d’anonymes accourus des cités voisines, les uns parce qu’ils croyaient plaire à César [Tibère], les autres par imitation, se précipitèrent à Brindisi, le point le plus proche où elle aborderait. Dès que la flotte apparut au large, le port, le rivage, les remparts de la ville, les toits des maisons, tous les endroits d’où on pouvait voir la mer se couvrirent de spectateurs éplorés, guettant Agrippine [l’Aînée] en silence ou en l’acclamant. On s’interrogeait encore sur la manière la plus convenable de l’accueillir quand l’escadre toucha le port. Au lieu de la joie ordinaire des rameurs, tout annonça tristesse et deuil. Au moment où Agrippine [l’Aînée] sortit du navire avec deux de ses enfants, urne sépulcrale dans les mains, yeux baissés, un gémissement général s’éleva. On ne put distinguer les regrets des parents de ceux des étrangers, la désolation des hommes de celle des femmes, même si cortège d’Agrippine [l’Aînée] sembla abattu par une longue affliction alors que la douleur du peuple plus récente éclata plus vivement. Tibère avait envoyé deux cohortes prétoriennes, avec ordre aux magistrats de Calabre, d’Apulie et de Campanie de rendre à la mémoire de son fils [adoptif Germanicus] les honneurs suprêmes. Les cendres furent portées sur les épaules des tribuns et des centurions, devant elles marchèrent les enseignes sans ornements et les faisceaux renversés. Au passage dans les colonies, le peuple vêtu de noir, les chevaliers en trabée, brûlèrent des étoffes, des parfums, tout ce qu’on dédie aux morts, selon la richesse locale. Même les habitants éloignés accoururent pour dresser des autels, immoler des victimes aux dieux mânes, témoigner leur douleur par des larmes et des acclamations funèbres. Drusus [le Jeune] s’avança jusqu’à Terracine avec Claude, frère de Germanicus, et les enfants que celui-ci avait laissés à Rome. Les consuls Marcus Valerius [Messalla] et Marcus Aurelius [Cotta Maximus Messallinus] récemment entrés en fonction [en 20], le Sénat et une partie du peuple se répandirent en foule sur la route, marchaient sans ordre, chacun pleurant à son gré, certains sans adulation car ils savaient que la mort de Germanicus causait à Tibère une joie mal déguisée. […] Tibère et [Livie] Augusta s’abstinrent de paraître en public, soit parce qu’ils estimèrent leur majesté suprême indigne d’offrir leurs larmes en spectacle, soit parce qu’ils craignirent que la fausseté de leur cœur et de leur visage fût visible à tous les regards. […] Le jour où les cendres furent portées au tombeau d’[Octave] Auguste, un vaste silence et des plaintes confuses se succédèrent. La multitude remplit les rues, des milliers de torches brillèrent sur le champ de Mars, où les soldats en armes et les magistrats dépouillés de leurs insignes avec le peuple rangé par tribus s’écrièrent que “la République est finie, tout espoir est perdu”. A la vivacité expressive de ces lamentations, on eût dit que tous avaient oublié leur maître. Cependant rien n’agaça plus profondément Tibère que l’enthousiasme pour Agrippine [l’Aînée] qualifiée d’“Honneur de la patrie”, de “Vrai sang d’[Octave] Auguste”, de “Modèle unique des anciennes vertus”, et les yeux levés au ciel priant les dieux de “protéger ses enfants de leurs persécuteurs”", Tacite, Annales III.1-4).


Drusus le Jeune s’acquitte bien de la mission confiée par son père Tibère : en 18 il fomente le renversement de Marobod, qui finira sa vie dans un exil confortable à Ravenne - Tibère remerciera ainsi Morobod de sa neutralité qui a sauvé l’Empire romain à l’époque de la révolte de Pannonie-Dalmatie en 6 et du désastre de Publis Quinctilius Varus en 9 -, où il mourra en 37 ("Pendant que Germanicus occupa l’été [18] à parcourir les provinces [en Méditerranée orientale], Drusus [le Jeune] se distingua par l’habileté avec laquelle il divisa les Germains, et poussa Marobod déjà ébranlé dans une guerre qui acheva de l’abattre. Parmi les Gotones [latinisation archaïque des "Goths"] se trouvait un jeune homme de haute naissance nommé “Catualda”, jadis obligé de fuir devant la puissance de Marobod, et que les malheurs de son adversaire enhardirent à se venger. Il entra en force chez les Marcomans, et, soutenu des notables qu’il avait corrompus, s’empara de la résidence royale et des fortifications qui la défendaient. Il y trouva un butin depuis longtemps amassé par les Suèves, ainsi que des vivandiers et des marchands de nos provinces [romaines] que la liberté du commerce, puis l’amour du gain, enfin l’oubli de la patrie, avaient arrachés à leurs foyers et fixés dans ces terres ennemies. Marobod abandonné de toutes parts n’eut de salut que dans la pitié de Tibère. Après avoir passé le Danube à l’endroit où ce fleuve borde la Norique, il lui écrivit non pas en fugitif ou en suppliant mais en homme se souvenant de sa fortune initiale : “Beaucoup de nations naguère ont sollicité mon illustre royaume, dit-il, mais j’ai toujours préféré l’amitié des Romains”. César [Tibère] lui répondit : “Un asile sûr et honorable t’est ouvert en Italie tant que tu voudras y demeurer, et si ton intérêt l’appele ailleurs tu en sortiras aussi librement que tu es venu”. Parallèlement il déclara dans le Sénat que “ni Philippe II n’avait été aussi redoutable envers les Athéniens, ni Pyrrhos ni Antiochos III envers le peuple romain”. Son discours existe encore, il souligne la grandeur de Marobod, la force irrésistible des peuples qui lui étaient soumis, le danger d’avoir pareil ennemi si près de l’Italie, et les mesures qu’il avait prises pour provoquer sa chute. On installa Marobod à Ravenne, où il servit à contenir l’insolence des Suèves, qu’on tint sous la menace permanente de son retour. Mais il ne quitta pas l’Italie durant les dix-huit ans qu’il vécut encore. Il vieillit dans cet exil, puni d’avoir trop aimé la vie par la perte de sa renommée", Tacite, Annales II.62-63). En 21, Drusus le Jeune est nommé consul avec son père Tibère, qui se retire en Campanie pour lui laisser toutes latitudes dans l’exercice de sa charge ("Le quatrième consulat de Tibère coïncida avec le second de Drusus [le Jeune] [en 21], le père et le fils étant collègues. […] Au début de l’année, Tibère se retira en Campanie sous prétexte de rétablir sa santé, soit pour préluder à sa longue et continuelle absence, soit pour laisser Drusus [le Jeune] l’opportunité de remplir les fonctions consulaires seul sans l’appui paternel", Tacite, Annales III.31). Mais Drusus le Jeune n’accomplit rien de remarquable durant son mandat, ni l’année suivante, car il est évincé par un nouveau personnage : Lucius Aelius Seianus, plus connu sous son nom francisé "Séjan" que nous utiliserons désormais. Ce Séjan est le fils du commandant de la garde prétorienne, seule formation militaire à pouvoir entrer en armes dans le Pomerium, l’enceinte sacrée de Rome, pour y assurer la sécurité. Ayant hérité du poste de son père, Séjan réorganise la garde prétorienne en punissant les soldats licencieux, en centralisant les ordres, en corromptant les capitaines, en manœuvrant pour installer des acolytes dans les institutions civiles jusque dans l’entourage proche de la Cour de Tibère ("Né à Vulsini [aujourd’hui Bolsena dans la province italienne du Latium] de [Lucius] Seius Strabo, chevalier romain, s’attacha dans sa première jeunesse à Caius César le petit-fils d’[Octave] Auguste […]. Par la manipulation, il enchaîna si bien Tibère qu’il obtint pour lui seul la confiance et les confidences que celui-ci impénétrable refusait à tout autre", Tacite, Annales IV.1), et, surtout, en regroupant tous les régiments de cette garde prétorienne en une unique caserne qui prend son nom, le "Castro Pretorio", au nord-est de la ville de Rome (site occupé aujourd’hui par la Bibliothèque Nationale de Rome, 41°54'20"N 12°30'28"E ; seule subsiste la porte sud de l’antique caserne, la Porta Clausa, 41°54'15"N 12°30'25"E). Octave Auguste, gardant le souvenir du putsch de son père adoptif Jules César en -49 et de son propre putsch en -43, avait sagement dispersé ces régiments autour de Rome pour prévenir tout regroupement et empêcher un nouveau prétendant de réaliser un nouveau putsch à ses dépens : en fondant ce Castro Pretorio, Séjan recrée une menace militaire directe sur la ville, un contre-pouvoir face à toute décision sénatoriale et impériale contraire à son intérêt personnel, Séjan devient ainsi un acteur politique incontournable que Tibère doit ménager ("Avant lui, l’autorité du préfet prétorien était limitée : pour l’accroître il réunit dans un seul camp les cohortes jusqu’alors dispersées dans Rome, afin qu’elles reçussent ses ordres en même temps et que leur nombre, leur force, leur proximité inspirassent mutuellement confiance pour elles-mêmes et crainte pour les autres. Il prétexta la licence des soldats dispersés, la prévention contre les périls impromptus et coordonnées, la discipline plus stricte entre des remparts à l’écart des séductions de la ville. Le camp achevé, il s’insinua peu à peu dans l’esprit des soldats par sa familiarité et ses caresses. En même temps il choisit les centurions et les tribuns, et ménagea des appuis dans le Sénat, en distribuant à ses créatures des dignités et des responsabilités", Tacite, Annales IV.2 ; "[Tibère] trouva un outil et un soutien actif pour toutes ses volontés dans Lucius Aelius Seianus/Séjan […]. Ce Séjan commanda un temps les prétoriens avec son père, puis, quand ce dernier fut envoyé en Egypte, il demeura seul à leur tête. Entre autres mesures destinées à accroître son autorité, il réunit en un seul camp leurs cohortes jusqu’alors éparses comme celles des vigiles, afin qu’elles reçussent ses ordres en même temps et immédiatement, et que leur concentration les rendît redoutables à tous. Tibère lui accorda son amitié parce que ses mœurs étaient conformes aux siennes, il l’orna de la préture, dignité jamais obtenue par ses prédécesseurs, et il recourut à lui pour toutes ses affaires privées et publiques", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.19). Cette nouvelle force militaire installée juste à côté du centre de Rome ne serait pas génante si le chef de cette force était un Agrippa fidèle et loyal, et si l’Empereur était un Octave Auguste doté d’un haut sens de sa fonction et d’une volonté impitoyable contre tout ce qui prétend la briser, malheureusement ce n’est pas le cas : Séjan est un vulgaire manipulateur qui n’œuvre que pour lui-même, et Tibère n’a ni la grandeur de son précédesseur ni le tempérament pour s’imposer ("[Tibère] érigea à Séjan de son vivant une statue de bronze dans le théâtre. Ensuite d’innombrables statues furent élevées au favori par beaucoup de gens, des éloges lui furent dédiés devant le peuple et dans le Sénat. Les hommes les plus importants et les consuls même se rendaient assidûment le matin à sa demeure, et lui communiquaient les grâces privées qu’ils demandaient à Tibère et les affaires publiques sur lesquelles celui-ci devait prononcer. En résumé, rien ne se faisait sans lui", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.21). L’ascension et la chute de Séjan est longuement décrite par Tacite dans les livres IV et V de ses Annales (le livre V est presque totalement perdu), nous ne y arrêterons pas car ce n’est pas notre sujet, nous nous contenterons des grandes lignes. Selon Suétone, Tibère a favorisé Séjan afin qu’il contienne l’influence de la famille de Germanicus (sa femme Agrippine l’Aînée, ses enfants Caius Caligula et Agrippine la Jeune) au profit de son propre fils Drusus le Jeune ("Outre des anciens amis qu’il admit dans son intimité, Tibère s’associé une vingtaine de citoyens réputés pour lui servir de conseillers dans les affaires de l’Etat : à l’exception de deux ou trois, il les exécuta tous sous différents prétextes. Parmi eux fut Aelius Séjan, qui entraîna dans sa ruine un grand nombre de personnes. Il l’avait élevé au plus haut degré de puissance moins par amitié que pour envelopper dans ses artifices et ses pièges les enfants de Germanicus", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 55). Si cette hypothèse est fondée, le moins qu’on puisse dire est que Séjan a trompé son attente. Car le principal obstacle pour Séjan est précisément Drusus le Jeune, que tout le monde voit comme l’héritier naturel au trône impérial. Le stratagème employé par Séjan pour l’évincer est pervers. Il commence par séduire sa femme Livilla, sœur de Germanicus, fille d’Antonia la Cadette et de Drusus l’Ancien ("Drusus [le Jeune], incapable de souffrir un rival et impétueux de caractère, s’embrouilla un jour contre Séjan, le menaça de la main et, parce que celui-ci fit un mouvement pour avancer, le frappa au visage. Pour se venger promptement, Séjan se tourna vers la femme de son ennemi : Livilla, sœur de Germanicus qui, de visage ordinaire dans son enfance, était devenue belle en avançant en âge. Il feignit un ardent amour pour elle et la séduisit. Une femme qui a sacrifié sa pudeur est facilement manipulable : après l’avoir conquise de corps, il lui insuffla en esprit l’espoir d’un mariage, le partage du trône, l’assassinat de son époux. Ainsi la nièce d’[Octave] Auguste, la belle-fille de Tibère, la mère des enfants de Drusus [le Jeune], sans respect pour elle-même ni pour ses ancêtres ni pour ses descendants, se prostitua à un vil étranger, et sacrifia sa légitime grandeur présente à des crimes hasardeux futurs", Tacite, Annales IV.3). Aveuglée par les flatteries et les promesses de Séjan, Livilla développe une hostilité contre son mari Drusus le Jeune, qu’elle finit par empoisonner à petites doses avec la complicité d’un domestique. Ainsi meurt Drusus le Jeune en 23, apparemment de maladie, la réalité de l’empoisonnement ne sera révélée que huit ans plus tard, par les aveux de la femme de Séjan et par Livilla elle-même, lors du procès que nous raconterons plus loin ("[Séjan] choisit un poison dont l’action lente et insensible imitait les progrès d’une maladie naturelle. Il le donna à Drusus [le Jeune] par l’eunuque Lygdus, comme on l’apprit huit ans plus tard", Tacite, Annales IV.8 ; "Apicata la femme de Séjan révéla l’intrigue, les aveux d’Eudème et de Lygdus sous la torture la confirmèrent", Tacite, Annales IV.11 ; "Enflé de sa puissance et de sa dignité, Séjan ne mettait aucune borne à sa morgue. Il finit par dresser contre Drusus [le Jeune], et même un jour leva la main contre lui. Craignant la réaction de Drusus [le Jeune] et de Tibère, et en même temps persuadé de renforcer son pouvoir auprès du vieux monarque en éliminant l’obstacle du jeune prince, il empoisonna Drusus [le Jeune] par ceux qui le servaient et par Livilla la propre femme de celui-ci qu’il avait séduite", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.22). Ensuite Séjan se tourne vers Agrippine l’Aînée et ses enfants, qui ont toujours la sympathie du peuple romain nostalgique de la gloire et des vertus de son défunt mari Germanicus. Constatant qu’aucune enquête ne s’ouvre sur la mort inattendue de Drusus le Jeune, et que la vieille impératrice-mère Livie hait Agrippine l’Aînée dont les enfants portent l’avenir de la dynastie impériale alors que la lignée de son propre fils Tibère vient de s’éteindre avec la mort de Drusus le Jeune, il entame un patient travail de sape avec l’assentiment tacite de Livie pour nuire à la réputation d’Agrippine l’Aînée ("Tibère prononça du haut de la tribune un éloge de son fils [Drusus le Jeune, à l’occasion de ses obsèques], que le Sénat et le peuple accueillirent avec une douleur affectée plutôt qu’une émotion véritable. On pensait à Germanicus, et l’on voyait avec une joie secrète se relever sa maison. Mais cette popularité et les espérances mal dissimulées de sa veuve Agrippine [l’Aînée] en hâtèrent la chute. Quand Séjan vit que la mort de Drusus [le Jeune] n’était ni vengée sur ses assassins ni pleurée des Romains, emporté par l’audace du crime et l’ivresse du premier succès, il ne songea plus qu’aux moyens de détruire les enfants de Germanicus qui devaient naturellement succéder à l’Empire. On ne pouvait empoisonner les trois, la fidélité de leurs gouverneurs et la vertu de leur mère formaient autour d’eux un impénétrable rempart. Alors il choisit d’assimiler la fierté d’Agrippine [l’Aînée] à une rébellion. Il arma contre elle la haine invétérée de [Livie] Augusta et les nouveaux intérêts de sa complice Livilla, afin que les deux la dénoncent au monarque comme une femme orgueilleuse de sa fécondité, appuyée sur la faveur populaire, et insatiable de puissance", Tacite, Annales IV.12). Suétone prétend que Tibère n’avait aucune affection pour son fils Drusus le Jeune ("[Tibère] n’eut de tendresse paternelle ni pour son fils biologique Drusus [le Jeune] ni pour son fils adoptif Germanicus. Il n’aimait pas Drusus [le Jeune] pour ses vices, son caractère faible et une vie molle. Il ne fut pas touché par sa mort. A peine ses funérailles furent-elles achevées qu’il reprit les affaires et défendit que les tribunaux fussent fermés plus longtemps. Des envoyés de Troie lui apportèrent tardivement leurs condoléances : il se moqua d’eux, comme si sa douleur était déjà effacée, en “les plaignant beaucoup d’avoir perdu un aussi bon citoyen qu’Hector”", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 52). Cela ne colle pas avec le retrait de Tibère en 21 pour laisser Drusus le Jeune exercer tous les pouvoirs consulaires, ni avec le changement qu’on observe dans le comportement de plus en plus cruel de Tibère après la mort de Drusus le Jeune, signe d’un désappointement et d’un désemparement totaux ("Sous le consulat de Caius Asinius [Pollio] et Caius Antistius [Vetus] [en 23], Tibère entama sa neuvière année de règne. La République était paisible et sa maison florissante (car il comptait la mort de Germanicus au nombre de ses prospérités), quand la fortune commença soudain à troubler ce repos. Il devint cruel, ou prêta des forces à la cruauté d’autrui, notamment à [Lucius] Aelius Seianus/Séjan le préfet des cohortes prétoriennes", Tacite, Annales IV.1). Dion Cassius rapporte que Tibère est soupçonné un temps d’avoir empoisonné son fils Drusus le Jeune, mais il ajoute aussitôt qu’aucun début d’argument n’étaye ce soupçon, qui sera balayé huit ans plus tard lors du procès contre Séjan ("Tibère en fut aussi accusé [de l’empoisonnement de Drusus le Jeune], parce que durant la maladie et lors de la mort de Drusus [le Jeune] il ne suspendit pas ses occupations habituelles et n’interrompit pas celles des autres, mais cette hypothèse n’est pas crédible", Dion Cassius, Histoire romaine LVII.22). Tacite dit que Tibère, à défaut d’avoir jamais été un bon Empereur, a du moins gouverné avec prudence et simplicité jusqu’à la mort de Drusus le Jeune en 23, qui l’a dévasté et laissé sans repères ("Les notables du Sénat discutaient librement, et quand ils devenaient flatteurs [Tibère] était le premier à les arrêter. Dans la distribution des honneurs, il était sensible à la noblesse des ancêtres, à la gloire militaire, aux talents civils. On convint souvent que ses choix étaient les meilleurs possibles. Les consuls, les préteurs, conservaient l’apparence de leur dignité, les magistrats subalternes exerçaient leurs charges sans obstacle. Les lois, sauf celles auliques, étaient sagement appliquées. Les blés de la République, les impôts et les autres revenus de l’Etat étaient affermés à des compagnies de chevaliers romains. Il confiait ses intérêts privés aux hommes les plus intègres, quelques-uns sans les connaître, sur la seule foi de leur renommée. Son choix fait, il y était fidèle, même jusqu’à l’excès : beaucoup vieillirent dans leur poste. Certes le peuple souffrait de la cherté des grains, mais ce ne fut jamais sa faute, au contraire Tibère ne limita jamais soins ni dépenses pour remédier à la stérilité de la terre et aux accidents de mer. Il veillait à ne pas effrayer les provinces par des nouvelles taxes, et il empêchait que les anciennes fussent aggravées par l’avarice ou la cruauté des magistrats. Il avait interdit les punitions corporelles et les confiscations. Ses domaines en Italie étaient peu nombreux, ses esclaves maîtrisés, sa maison bornée à quelques affranchis. Quand il avait un différend contre un particulier, il allait avec lui au Forum et il se soumettait à la justice. Sans doute ses manières étaient peu affables, et son air repoussant inspirait la terreur. Toutefois il suivit toujours ces sages préceptes, jusqu’à l’époque de la mort de Drusus [le Jeune], qui les renversa", Tacite, Annales IV.6-7). Suétone (Vies des douze Césars, Tibère 26-32) et Dion Cassius (Histoire romaine LVII.11) confirment le jugement de Tacite en donnant diverses anecdotes, trop nombreuses pour être citées ici, qui montrent que Tibère a été un Empereur humble et accessible jusqu’à la mort de Drusus le Jeune. Après 23, sous l’action de Séjan que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter, Tibère se retire définitivement de Rome où il ne remettra les pieds qu’épisodiquement, il séjourne dans des résidences de campagne pour s’adonner tous les vices, surtout dans sa villa côtière "Spelunca/la Caverne" à une centaine de kilomètres au sud-est de Rome, (site archéologique près de Sperlunga dans la provinve italienne du Latium, à mi-chemin de Rome et de Naples, 41°15'04"N 13°26'59"E), et fuir la fonction impériale pour laquelle il n’est pas taillé et qu’il ne supporte plus ("[Séjan] poussa Tibère à demeurer loin de Rome, dans un asile agréable. Il voyait à cela beaucoup d’avantages : les palais ne s’ouvriraient que par lui, les lettres portées par les soldats seraient livrées à sa discrétion, le monarque déjà déclinant par l’âge et amolli par la retraite lui abandonnerait les rênes de l’Empire, libéré des envieux s’acharnant autour de lui : il lui signifia que ne plus paraître grandirait son pouvoir, que la ville ne comptait que des embarras et des flots de courtisans tandis qu’un hâvre de repos et de solitude dispensait des ennuis et des mécontentements et permettait de traiter à loisir des plus grandes affaires", Tacite, Annales IV.41). En 26, sous le consulat de Cnaeus Cornelius Lentulus Gaetulicus et Caius Calvisius Sabinus, il s’installe en bord de mer en Campanie ("Tibère, exécutant enfin un projet longtemps médité et différé, partit pour la Campanie, officiellement pour dédier un temple à Jupiter à Capoue et un autre à [Octave] Auguste à Nole, officieusement pour vivre loin de Rome. Je suis la tradition la plus répandue en attribuant son départ aux artifices de Séjan. Mais puisqu’il continua à vivre en solitaire six ans après l’exécution de ce dernier, on doit probablement chercher ses motifs autant hors de lui-même que dans son besoin de cacher ses actes vicieux et cruels. Plusieurs pensent qu’il devint honteux de son aspect avec l’âge, de sa haute taille grêle et courbée, de son front chauve, de son visage semé de tumeurs malignes et souvent couvert d’emplâtres. On dit aussi que lors de son exil à Rhodes il s’était accoutumé à fuir les réunions et à cacher ses débauches. On dit encore que ce fut l’humeur impérieuse de sa mère [Livie] qui le chassa de Rome : son orgueil ne supportait pas ne partager le pouvoir avec elle, et il n’osait pas l’en exclure parce qu’il le lui devait, en effet [Octave] Auguste avait eu l’idée de confier l’Empire à Germanicus petit-fils de sa sœur [Octavie] et objet des louanges universelles mais, vaincu par les prières de sa femme [Livie], il avait prit Tibère comme fils et donné Germanicus à Tibère", Tacite, Annales IV.57). L’année suivante, en 27, sous le consulat de Lucius Calpurnius Piso et Marcus Licinius Crassus Frugi, il quitte même le continent et s’installe dans une vaste propriété à l’est de l’île de Capri (aujourd’hui le site archéologique de la villa Jovis sur l’île de Capri en Italie, 40°33'29"N 14°15'45"E : "Après avoir honoré les temples de Campanie, Tibère interdit par édit qu’on vînt troubler son repos et s’entour de soldats pour repousser loin de lui les habitants, il prit en aversion les cités, les colonies, tous les lieux du continent, et se dissimula dans l’île de Capri, séparée du promontoire de Surrentum [Sorrente] par un canal de trois mille pas. Je crois que cette solitude lui plut car l’île ne dispose d’aucun port, à peine quelques criques pour des bateaux légers qui ne peuvent y aborder sans être aperçu par les gardes. Une montagne l’abrite des vents froids et maintient une température douce durant l’hiver. Le soleil couchant et la mer étale rafraichissent délicieusement les étés. La vue vers le continue offrait le plus bel horizon, avant d’être bouleversé par l’éruption du Vésuve [allusion à l’éruption cataclysmique de l’été 79]. […] Tibère y bâtit douze maisons de plaisance, dont les noms et les domaines s’étendirent à l’île tout entière, dans lesquelles il oublia ses responsabilités politiques passées pour s’ensevelir dans des dissolutions honteuses et une oisiveté malfaisante", Tacite, Annales IV.67), il s’y livre à des débauches en délaissant complètement le gouvernement de l’Empire ("Quand il eut perdu ses deux fils, Germanicus et Drusus [le Jeune], le premier en Syrie, le second à Rome, [Tibère] se retira en Campanie. Presque tout le monde fut alors persuadé qu’il ne reviendrait pas à Rome, et que ses jours étaient comptés. […] Après avoir parcouru la Campanie, honoré le Capitole à Capoue et le temple à [Octave] Auguste à Nole (double cérémonie ayant servi de prétexte à son voyage), il se rendit à Capri. Il aimait cette île parce qu’elle n’était abordable que d’un côté, à l’accès très étroit, partout ailleurs elle était entourée de rochers escarpés et d’une mer profonde. […] Il abandonna tellement la République qu’à partir de cette époque il ne renouvela plus les décuries des chevaliers, il ne nomma plus aucun tribun ni gouverneur de province, il laissa l’Espagne et la Syrie pendant plusieurs années sans lieutenants consulaires, il permit aux Parthes d’envahir l'Arménie, aux Daces et aux Sarmates de ravager la Mésie, aux Germains de saccager les Gaules, à la grande honte et au grand péril de l’Empire", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 39-41). Le régime impérial conçu par Octave Auguste révèle clairement ses limites, que nous avons expliquées dans notre paragraphe précédent. L’homme désigné Empereur, égal des dieux puisqu’objet d’un culte divin de la part de tous les peuples de l’Empire, n’est juge que de lui-même, il n’a de compte à rendre à personne au-dessus de lui, et il n’a personne autour de lui pour le maintenir dans le droit chemin, pour lui rappeler les lois non-écrites. Si cet homme est doté d’un fort caractère et d’un grand sens de l’Etat comme Octave Auguste naguère, tout va bien. Hélas Tibère n’a pas la hauteur morale d’Octave Auguste, et il laisse ses sentiments privés primer sur l’Etat. Après la mort de Drusus le Jeune, face aux magouilles de Séjan, à la jalousie acariâtre de sa mère Livie contre Agrippine l’Aînée, au souvenir de Germanicus vénéré par le peuple romain, aux péripéties sans fin des territoires soi-disant soumis qui ne se soumettent jamais, Tibère à Capri se libère de toute règle, oublie toute notion de Bien et de Mal, comme résume bien Tacite : authentiquement respectable sous Octave Auguste, faussement respectable au début de son règne quand Germanicus et Drusus le Jeune étaient encore vivants, Tibère devient dissimulateur sous les manœuvres de Séjan entre 23 et 31, et il finira viscéralement et ouvertement dépravé après l’exécution de Séjan en 31 jusqu’à sa propre mort en 37 ("Ses mœurs [à Tibère] évoluèrent avec le temps : il fut honorable et respectable tant qu’il demeura un simple particulier ou qu’il commanda sous [Octave] Auguste, il devint hypocrite et retors quand Germanicus et Drusus [le Jeune] virent le jour, il mêla le bien et le mal jusqu’à la mort de sa mère, il fut un monstre de cruauté mais cachant ses débauches tant qu’il aima ou craignit Séjan, et il se précipita dans le crime et l’infamie quand, libre de honte et de crainte, il ne suivit plus que ses penchants organiques", Tacite, Annales VI.51). A Capri, il s’occupe à fouetter et scarifier ses interlocteurs selon son humeur du moment ("Peu de jours après son arrivée à Capri, un pêcheur l’aborda brusquement dans un moment où il voulait être seul et lui offrit un surmulet d’une grandeur extraordinaire. Effrayé par l’apparition subite de ce pêcheur, qui avait gravi les rochers escarpés derrière l’île, Tibère lui fouetta le visage avec ce poisson. Pendant qu’il subit sa peine, le pêcheur se félicita de n’avoir pas offert pareillement à l’Empereur une grosse langouste qu’il avait prise. Mais Tibère ordonna qu’on lui déchirât aussi le visage avec cette langouste. Il punit de mort un prétorien qui avait volé un paon dans un verger. Pendant un voyage, sa litière s’étant prise dans des buissons, il terrassa le centurion chargé de reconnaître le chemin à l’avant-garde, qui faillit expirer sous ses coups", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 60), il condamne à mort tel poète pour un vers qu’il juge mauvais, il demande à son bourreau de violer telle vierge avant son exécution pour respecter la loi interdisant d’exécuter les vierges (ce sera le supplice de la fille de Séjan, que nous raconterons à la fin du présent paragraphe), il s’amuse à maintenir en vie ceux qu’il torture pour jouir le plus longtemps possible du spectacle de leur souffrance ("Il serait trop long de rapporter en détail toutes ses cruautés [à Tibère], je me contente d’en donner une idée générale. Pas un seul jour, même les jours sacrés, se passa sans supplice. Le premier jour de l’an, il sévit contre quelques citoyens. Il condamna à la même peine femmes et enfants d’un grand nombre d'accusés. Il interdit aux proches de pleurer les condamnés à mort. Les plus grandes récompenses étaient décernées aux accusateurs, quelquefois même aux témoins. On ajoutait foi à tout délateur. Tout crime était capital, même des simples paroles. Un poète fut accusé d’avoir placé des injures dans la bouche d’Agamemnon dans une tragédie, et un historien d’avoir qualifié Brutus et Cassius de “derniers des Romains” : ils furent punis immédiatement, leurs écrits furent censurés, bien qu’ils eussent été approuvés quelques années auparavant et lus devant [Octave] Auguste. Des prisonniers furent privés non seulement de la consolation des études mais encore de toute relation, de tout dialogue. Plusieurs appelés en justice, sûrs d’être condamnés, se frappèrent dans leurs maisons pour éviter les tourments et l’ignominie, d’autres avalèrent du poison au milieu du Sénat, mais on pansa leurs blessures et on les porta vers la prison à demi morts et palpitants. Tous les suppliciés étaient traînés par un croc et jetés aux Gémonies. On en compta jusqu’à vingt en un seul jour, dont des femmes et des enfants. Comme la tradition interdisait l’étranglement des vierges, le bourreau les violait au préalable. On forçait de vivre ceux qui voulaient mourir. Car Tibère considérait la mort comme un supplice trop léger. Un jour, ayant appris qu’un prévenu nommé “Carnulus” s’était suicidé, il s’écria : “Carnulus m’a échappé !”. Et un autre jour qu’il visitait une prison, il répondit à quelqu’un qui le pria de hâter son supplice : “Je ne me suis pas encore réconcilié avec toi”", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 61). Suétone décortique le processus d’effondrement psychique de Tibère, qui commence par contraindre des adolescents à le servir nus, puis qui les pousse à partouzer en public dans toutes les pièces de son palais et toutes les allées de son jardin, puis à utiliser des très jeunes garçons pour le satisfaire sexuellement avant de les mutiler quand il les estime périmés ("A la faveur de la solitude, loin des regards de la cité, [Tibère] donna libre cours à tous les vices qu’il avait mal dissimulés jusque-là. Je les révèle depuis leur origine. A ses débuts militaires, sa grande passion pour le vin lui attira le surnom de “Biberius Caldius Mero” ["buveur fiévreux noir"] au lieu de “Tiberius Claudius Nero”. Plus tard, quand il devint Empereur [en 14], il passa deux jours et deux nuits à table avec [Lucius] Pomponius Flaccus et Lucius [Calpurnius] Piso [ex-consul en 1], en même temps qu’il travailla à la réforme des mœurs. Peu après il donna à celui-ci le gouvernement de la Syrie [Lucius Pomponius Flaccus, peut-être à partir de 22 jusqu’à 34], et à celui-là [Lucius Calpurnius Piso, à une date inconnue avant 24, année de sa mort, et après 14, année de l’avènement de Tibère Empereur] la préfecture de Rome. Dans ses lettres, il les appelait “ses amis les plus chers et de toutes les heures”. Il avait réprimandé dans le Sénat Sestius Gallus, vieillard libertin et prodigue, naguère taxé d’infamie par [Octave] Auguste. Peu de jours après, il s’inviter chez lui pour un banquet à condition qu’il ne changât rien à ses habitudes, et que le repas fût servi par des jeunes filles nues. Pour une questure, des candidats illustres se présentèrent : il choisit le plus inconnu, qui lors d’un festin avait réussi à boire toute une amphore par défi. Il donna deux cent mille sesterces à Asellius Sabinus, pour un dialogue où le champignon, le becfigue, l’huître et la grive se disputaient la prééminence. Il instaura une nouvelle charge, “l’intendance des plaisirs”, qu’il confia à Titus Caesonius Priscus, chevalier romain. Dans sa retraite de Capri, il conçut des chambres garnies de bancs pour des obscénités secrètes. Des groupes de jeunes filles et des jeunes libertins ramassés de tous côtés, et des inventeurs de voluptés monstrueuses appelées “spintries”, formaient entre eux une triple chaîne, se prostituant ainsi en sa présence pour ranimer par ce spectacle ses désirs éteints. Il orna ses cabinets de peintures et d’images lascives, qu’il garnit de livres d’Eléphantis afin que toute infamie ordonnée par lui euût son modèle. Les bois devinrent des asiles consacrés à Vénus, où on voyait partout, dans des renfoncements de rochers ou dans des grottes, des jeunes gens des deux sexes aux attributs de nymphes et de sylvains en positions obscènes. Tibère, par calembour sur le nom de l’île ["Capri"], fut souvent surnommé “Caprineus” ["Cyprine"]. Il poussa encore plus loin ses turpitudes, la pudeur empêche autant d’y croire qu’elle répugne à le dire ou à l’entendre. On raconte qu’il accoutumait des garçons très jeunes, qu’il appelait “ses petits poissons”, à venir jouer entre ses cuisses pendant qu’il nageait, et à l’exciter de leur langue et de leurs morsures. On raconte encore qu’il donnait à téter ses parties intimes et ses tétons à des enfants plus âgés mais non sevrés, débauche vers laquelle son âge et son goût l’inclinait particulièrement. Quelqu’un lui légua un tableau de Parrhasios qui représentait Atalante offrant ce service impur à Méléagre, le testament stipulait que si le tableau lui déplaisait il recevrait un million de sesterces en remplacement : non seulement il préféra le tableau, mais encore il le mit dans sa chambre à coucher. Un jour lors d’un sacrifice, il fut tellement épris de la beauté de celui qui lui présentait l’encens qu’à peine la cérémonie terminée il l’entraîna à l’écart pour le violer, ainsi que son frère flûtiste, on ajoute que peu après il leur cassa les jambes parce qu’ils se reprochaient mutuellement cette infâme complaisance. Il convoita aussi les femmes, dont les plus illustres, comme Mallonia qui mourut pour ne pas lui avoir cédé malgré toutes ses séductions : il la calomnia via des délateurs en même temps qu’il lui demandait de se soumettre afin que ces calomnies cessassent, mais elle refusa de l’entendre, se sauva chez elle et se perça d’un glaive en le traitant à haute voix de vieillard infâme, grossier et dégoûtant, en conséquence on applaudit avec approbation l’épilogue d’une atellane lors des jeux qui furent célébrés peu de temps après : “Le petit bouc lèche les parties naturelles des chèvres”", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 42-45), ou de les jeter du haut de la falaise dans la mer ("On montre encore à Capri le lieu des exécutions. C’est un rocher d’où on précipitait dans la mer les malheureux ayant enduré les tortures les plus longues et les plus sophistiquées. Des marins les réceptionnaient et les assommaient avec des crocs et des avirons jusqu’à leur dernier souffle. Entre autres cruautés, [Tibère] incitait ses convives à boire beaucoup de vin, puis on leur liait la verge afin qu’ils souffrissent à la fois des ligatures et du besoin d’uriner", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 62).


En 26 (sous le consulat de Cnaeus Cornelius Lentulus Gaetulicus et Caius Calvisius Sabinus, selon Tacite Annales IV.46), Agrippine l’Aînée tombe malade. Elle reçoit une visite protocolaire de Tibère, qui ne lui dit aucun mot de réconfort et lui interdit de se remarier ("Agrippine [l’Aînée] tomba malade et reçut la visite de César [Tibère]. Opiniâtre dans sa colère, elle pleura longtemps sans rompre le silence. Enfin, exhalant son dépit avec ses prières, elle le conjura d’avoir pitié de sa solitude, de lui donner un époux, étant vertueuse et encore jeune elle ne pouvait se consoler que dans l’hymen, Rome comptait des citoyens disposés à recevoir la veuve de Germanicus avec ses enfants. Tibère sentit les conséquences politiques de cette demande. Toutefois, pour ne pas montrer son mécontentement et ses craintes, il sortit sans répondre, sous l’insistance d’Agrippine [l’Aînée]. Ce fait n’est pas rapporté dans les annales, on le trouve dans les Mémoires de sa fille Agrippine [la Jeune], mère de Néron, qui y raconte sa propre vie et les malheurs de sa famille", Tacite, Annales IV.53). Séjan profite fourbement de l’occasion pour la dresser contre Tibère, la convainquant que celui-ci veut l’éliminer. Agrippine l’Aînée devient méfiante, elle refuse dorénavant que Tibère l’approche ("Abusant de sa douleur irréfléchie [à Agrippine l’Aînée] pour lui porter un coup plus fatal, Séjan lui dit perfidement qu’on voulait l’empoisonner et lui conseilla de fuir les banquets de son beau-père [Tibère]. Agrippine [l’Aînée] ne savait pas dissimuler. Un jour, à table près de l’Empereur [Tibère], silencieuse, le visage immobile, elle ne toucha à aucun mets. Tibère s’en aperçut, de lui-même ou parce qu’on le lui signala. Pour avoir confirmation, il loua des fruits qu’on avait servis, les présenta à sa bru. Cela accrût les soupçons d’Agrippine [l’Aînée]. Elle redonna les fruits aux esclaves, sans les avoir goûtés. Tibère ne prononça pas un mot, mais, se tournant vers sa mère [Livie], il déclara songer à “sévir contre une femme qui l’accusait d’empoisonnement”. Aussitôt le bruit se répandit que la perte d’Agrippine [l’Aînée] était résolue, et que l’Empereur [Tibère], craignant les regards des Romains, cherchait la solitude pour accomplir ce crime", Tacite, Annales IV.54 ; "Un jour que [Tibère] lui offrit des fruits à table, [Agrippine l’Aînée] n’osa pas les goûter. Il n’insista pas, déduisant qu’elle le jugeait capable de l’empoisonner. Cette scène avait été calculée d’avance. Il ne lui avait offert ces fruits que pour l’éprouver, et pour qu’elle crût infailliblement se perdre en les acceptant", Suétone, Vies des douze Césars, Tibère 53). En 28 (sous l’archontat de Caius Appius Iunius Silanus et Publius Silius Nerva), sa fille Agrippine la Jeune épouse Cnaeus Domitius Ahenobarbus ("Tibère maria Agrippine la Jeune, fille de Germanicus, à Cnaeus Domitius [Ahenobarbus]. Après les avoir unis lui-même, il voulut que les noces fussent célébrées à Rome. Il avait choisi en [Cnaeus] Domitius [Aherobarbus] l’héritier d’une antique famille et un parent des Césars. Ce Romain avait Octavie pour grand-mère, et par elle il était petit-neveu d’[Octave] Auguste", Tacite, Annales IV.54), personnage détestable selon Suétone (Vies des douze Césars, Néron 5), fils de Lucius Domitius Ahenobarbus époux d’Antonia l’Aînée, ex-consul en -16, ex-commandant des légions en Germanie entre -3 et -1, lui-même fils de Cnaeus Domitius Ahenobarbus mort juste avant bataille d’Actium en -31. Le couple aura un fils homonyme "Lucius Domitius Ahenobarbus Junior" en 37, qui sera adopté par l’Empereur Claude en 50 et rebaptisé "Nero Claudius Caesar Drusus", alias "Néron" en français.


Avant de nous focaliser sur les affaires de la Judée, notons que, selon le décompte et la localisation des légions en 23 par Tacite, les deux principaux sujets d’inquiétude de Rome sont la Germanie, où huit légions stationnent en permanence, et le Levant, où quatre légions stationnent en permanence, et où les gouverneurs doivent user de diplomatie avec les dignitaires locaux pour contenir la menace parthe autant que les troubles à l’intérieur des provinces impériales, notamment la Judée ("Deux flottes, l’une à Misène, l’autre à Ravenne, protégeaient l’Italie sur l’une et l’autre mer [la mer Tyrrhénienne d’un côté, la mer Adriatique de l’autre côté]. Des galères avec des bons équipages, prises par [Octave] Auguste à la bataille d’Actium, stationnaient à Foroiuliensis [littéralement le "le Forum des Julii", qui a conservé son nom sous la forme "Fréjus" en France, 43°25'43"N 6°44'29"E] et protégeaient la Gaule la plus proche [la Gaule narbonnaise]. La principale force était sur le Rhin, d’où elle surveillait à la fois les Germains et les Gaulois, composée de huit légions. Trois légions occupaient l’Espagne, dont la conquête était récente. Juba régnait sur la Mauritanie, cadeau du peuple romain. Le reste de l’Afrique était gardé par deux légions, l’Egypte par deux autres. Quatre tenaient en respect les vastes contrées qui, depuis la Syrie, s’étendent jusqu’à l’Euphrate et touchent l’Albanie, l’Ibérie et d’autres royaumes dont la grandeur romaine protège l’indépendance", Tacite, Annales IV.5).


Dans notre alinéa introductif, nous avons vu qu’Aristobule (fils d’Hérode et de l’Asmonéenne Mariamné) et Bérénice (fille de Costobaros et de Salomé sœur d’Hérode) ont eu plusieurs enfants, dont Hérode-Agrippa ("[Hérode-]Agrippa fut élevé avec ses frères Hérode [de Chalcis] et Aristobule [le Jeune] par leur père [Aristobule] [texte manque] et par [leur mère] Bérénice, fille de Costobaros et de Salomé la sœur d’Hérode, de la même façon que les autres petits-fils d’Hérode le Grand. Il était encore jeune quand Aristobule fut tué en même temps que son frère Alexandre par leur père, comme je l’ai raconté", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.133-134). Celui-ci installé à Rome s’est fortement lié à Drusus le Jeune, avec lequel il a partagé de nombreux banquets et excès de natures diverses jusqu’à s’endetter. Quand Drusus le Jeune meurt en 23, Hérode-Agrippa perd son protecteur. Il est plus ou moins chassé de Rome par ses créanciers, et par Tibère qui ne supporte plus la vue des amis de son fils défunt. Hérode-Agrippa se résoud à quitter l’Italie et à revenir au Levant sur les terres de sa famille. Il y vit comme une loque ("Né peu avant la mort du roi Hérode [en -4 ; Hérode-Agrippa est né vers -10], [Hérode-]Agrippa vivait à Rome. Elevé avec Drusus [le Jeune] fils de Tibère, et très lié avec lui, il devint également l’ami d’Antonia [la Cadette] épouse de Drusus le Grand [Drusus l’Ancien] parce que sa mère Bérénice, que celle-ci estimait, lui avait demandé de hausser son fils dans les honneurs. [Hérode-]Agrippa était d’un naturel emphatique et prodigue, mais tant que sa mère vécut il dissimula ses penchants pour éviter qu’elle le morigénât. Quand Bérénice mourut, il perdit tout contrôle : il dépensa sa fortune dans la vie quotidienne et dans des largesses excessives, il paya notamment des affranchis de l’Empereur dans l’espoir de se les concilier, si bien qu’en peu de temps il ruiné, ce qui l’empêcha de demeurer dans Rome. Par ailleurs, Tibère interdit aux amis de son fils défunt [Drusus le Jeune] de se présenter à lui parce que leur vue, en lui rappelant le souvenir de son fils, ranimait sa douleur. Pour ces raisons, [Hérode-]Agrippa s’embarqua pour la Judée. Il partit très affligé, abattu par la perte de toutes ses richesses et par l’impossibilité de payer ses dettes à ses nombreux créanciers qui ne lui laissaient aucune échappatoire", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.143-147). Il est soutenu par sa sœur Hérodiade, tout en étant réprimandé pour sa nonchalance par son demi-oncle Hérode-Antipas le gouverneur de Galilée (rappelons qu’Hérode-Antipas est le fils d’Hérode et de la Samaritaine Malthaké, il est donc le demi-frère d’Aristobule père d’Hérode-Agrippa), devenu récemment le second époux d’Hérodiade ("Réduit à ne pas savoir quoi faire, et honteux de sa situation, [Hérode-Agrippa] se retira au fort de Malatha en Idumée [site archéologique de Tel Malhata en Israël, 31°13'02"N 35°01'31"E] et songea à se tuer. Son intention fut devinée par sa femme Cypros, qui tenta de l’en détourner de toutes les manières. Elle écrivit à sa sœur Hérodiade, femme du tétrarque Hérode[-Antipas], pour l’informer du projet d’[Hérode-]Agrippa et des causes qui l’y avaient amené, elle la pria de l’aider à sauver son mari qui était son proche parent. En voyant Cypros soutenir son époux par des moyens dérisoires, Hérode[-Antipas] et Hérodiade se sentirent obligés d’accueillir [Hérode-]Agrippa dans une résidence de Tibériade, ils le nommèrent agoranome de Tibériade et lui assiègèrent un salaire fixe pour vivre décemment. Hérode[-Agrippa] ne resta pas longtemps dans ce poste, dont il exerça insuffisamment les fonctions selon l’autre. Lors d’un banquet à Tyr, la chaleur du vin le rendit insultant, jugean inssuportable qu’Hérode-[Antipas] lui reprochât d’être toujours pauvre alors qu’il lui fournissait de quoi vivre décemment", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.147-150).


A la même époque en effet, vers 23, une histoire glauque s’est nouée entre l’oncle et la nièce. A l’occasion d’un déplacement vers la côte pour prendre un bateau en partance vers Rome, Hérode-Antipas fait halte chez son demi-frère Hérode-Boethos (fils d’Hérode et de Mariamné-Boethos), il y voit Hérodiade l’épouse d’Hérode-Boethos et, selon Flavius Josèphe, en tombe amoureux. Il conclut un pacte secret avec elle, qui l’aime en retour, pour l’épouser dès qu’il reviendra de Rome, au mépris de sa femme légitime Phasaelis fille du roi nabatéen Arétas IV ("Le tétrarque Hérode[-Antipas] avait épousé [Phasaelis] la fille d’Arétas IV et vivait avec elle depuis longtemps. Partant pour Rome, il descendit chez son demi-frère Hérode[-Boethos], né de [Mariamné-Boethos] la fille du Grand Prêtre Simon[-Boethos]. Il s’éprit de la femme de celui-ci, Hérodiade, fille d’Aristobule un autre de ses frères, sœur d’[Hérode-]Agrippa le Grand. Il eut l’audace de lui parler mariage. Elle consentit. Ils convinrent qu’elle cohabiterait avec lui dès son retour de Rome et qu’il répudierait la fille d’Arétas IV. Après avoir conclu ce pacte, il partit vers Rome", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.109-111). On s’interroge sur les motivations profondes de ce mariage adultérin et incestueux. Hérode-Antipas et Hérodiade sont-ils réellement tombés amoureux l’un de l’autre ? C’est possible. Mais on n’oublie pas qu’Hérode-Antipas rêve toujours au titre de roi d’Israël dont son frère Hérode-Archélaos a été dépossédé naguère, et qu’une union avec Hérodiade petite-fille d’Hérode et de Mariamné héritière des Asmonéens ayant régné sur Israël avant Hérode lui permettrait d’apparaître à Tibère comme l’héritier naturel de ce titre. Hérodiade de son côté, mariée à Hérode-Boethos qui n’a reçu aucune part à la mort du roi Hérode, a certainement calculé qu’elle vivra plus confortablement auprès de l’ambitieux Hérode-Antipas que de son mol époux Hérode-Boethos. En tous cas Phasaelis la femme d’Hérode-Antipas a deviné on-ne-sait-comment que son mari est sur le point de la répudier, ou de l’éliminer physiquement car elle est un obstacle au pacte secret qu’il a conclu avec Hérodiade. Quand il revient de Rome, elle lui demande astucieusement de l’envoyer en vacances du côté de Machéronte, à la frontière du royaume nabatéen de son père Arétas IV. Hérode-Antipas ne se méfie pas : il l’y envoie. Arrivée à Machéronte, Phasaelis contacte immédiatement son père Arétas IV pour qu’il vienne la chercher. C’est ainsi que Phasaelis sauve sa vie, en regagnant sa Nabatène natale, privant Hérode-Antipas de prétexte pour se remarier avec Hérodiade ("Quand [Hérode-Antipas] revint de Rome après y avoir réglé ses affaires, sa femme [Phasaelis], informée de son pacte avec Hérodiade, le pria de l’envoyer à Machéronte à la frontière de son territoire et de celui d’Arétas IV, sans rien dévoiler de ses intentions et avant qu’il découvrît qu’elle savait tout. Hérode[-Antipas] l’y envoya, supposant que sa femme dans l’ignorance. Mais elle, ayant envoyé auparavant des émissaires à Machéronte qui dépendait de son père [Arétas IV], y trouva tout le nécessaire à son extradition, préparé par le commandant local. A peine fut-elle arrivée qu’elle se hâta de gagner l’Arabie, escortée par les commandants de postes successifs. Elle arriva rapidement chez son père, auquel elle révéla les intentions d’Hérode[-Antipas]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.111-112 ; "Hérodiade, au mépris des lois, se sépara de son mari [Hérode-Boethos] encore vivant, et épousa Hérode[-Antipas] le tétrarque de Galilée, demi-frère de son premier mari", Flavius Josèphe, Antiquités juives XVIII.136). Les nouvelles noces de Hérode-Antipas avec Hérodiade, juridiquement beau-frère et belle-sœur, sont condamnées par le Lévitique ("Tu ne déshonoreras pas ton frère en couchant avec sa femme", Lévitique 18.16 ; "Celui qui couche avec la femme de son frère commet une abomination", Lévitique 20.21), le Deutéronome autorise un homme à épouser sa belle-sœur à condition que celle-ci soit veuve ("Lorsque deux frères vivent ensemble sur une même terre et que l’un d’eux meurt sans fils, sa veuve n’épousera pas un homme extérieur à la famille, son beau-frère devra la prendre pour épouse. Le premier fils qu’elle mettra au monde sera considéré comme le fils du défunt, afin que son nom continue d’être porté en Israël", Deutéronome 25.5-6) or Hérode-Boethos le mari d’Hérodiade est toujours vivant, le divorce est par ailleurs autorisé par le Deutéronome pour le mari à condition que celui-ci ait un grief contre son épouse ("Si un homme, ayant épousé une femme et cohabité avec elle, ne l’apprécie plus parce qu’il a remarqué en elle une chose impure, il lui écrira un acte de divorce, le lui remettra en main et la chassera de sa maison", Deutéronome 24.1) or en la circonstance c’est plutôt l’épouse Phasaelis qui a un grief bien fondé contre son mari Hérode-Antipas puisque celui-ci fornique avec sa belle-sœur Hérodiade dans le lit conjugal. Ce mépris d’Hérode-Antipas pour la Torah, qui bientôt sera dénoncé médiatiquement par Jean-Baptiste, ne semble pas l’inquiéter dans l’immédiat. Toujours envieux du titre de roi d’Israël, il singe son père Hérode en envoyant des dons à la communauté juive de l’île de Kos (inscription 416 du répertoire Orientis Graeci Inscriptiones Selectae), et au sanctuaire païen d’Apollon sur l’île de Délos (inscription 417 du répertoire Orientis Graeci Inscriptiones Selectae).


Les évangélistes ne disent rien sur la vie de Jésus après son séjour avec ses parents à Jérusalem vers ses douze ans, probablement sa bar-mitsva comme nous l’avons expliqué précédemment. Rien sur ses années de jeune homme, rien sur ses années d’adulte jusqu’au début de son ministère. Maria Valtorta n’est pas plus locace. En l’absence de sources, nous éprouvons le besoin de poser deux points, que nous devrons avoir toujours en tête dans la suite de notre étude, qui cadreront et contextualiseront notre sujet.


Premier point, nous n’avons aucun indice invitant à penser que Jésus a voyagé avant son ministère, du moins loin du sud Levant ni sur des longues périodes. Nous pouvons donc admettre que Jésus adulte avant son ministère a vécu principalement à Nazareth. Cela a une conséquence archéologique, que les exégètes chrétiens oublient presque toujours alors qu’elle est fondamentale et évidente : Jésus à Nazareth a nécessairement fréquenté la cité de Sepphoris, aujourd’hui Tsipori (32°45'07"N 35°16'53"E), qui se trouve à environ cinq kilomètres au nord-ouest de Nazareth (plus précisément au nord-ouest du quartier de Yafia, où une synagogue existait au Ier siècle comme nous l’avons vu dans notre paragraphe précédent), soit la même distance que Rouen par rapport à Sotteville-les-Rouen, et qui comme Rouen est la capitale régionale politique, économique, sociale, intellectuelle, lieu incontournable pour quiconque aspire à devenir un personnage public ou simplement cherche un emploi. Si Jésus a travaillé comme menuisier apprenti puis employé de son père, comme le répète l’Eglise depuis vingt siècles, il a nécessairement exercé à Sepphoris, car c’est à Sepphoris que se trouvaient le gros des clients. A l’époque de Jésus, Nazareth n’était qu’un hameau de banlieue de Sepphoris, Jésus et son père Joseph n’ont pas pu survivre financièrement en se limitant à la petite clientèle de Nazareth (c’est ce qu’affirme la Vie de Jésus en arabe, texte apocryphe du VIème siècle : "Souvent les gens de la ville [de Sepphoris] demandaient au menuisier Joseph de venir réaliser des portes, des tonneaux, des lits. Jésus l’accompagnait. Joseph l’employait chaque fois qu’il devait allonger, raccourcir, élargir ou rétrécir d’une coudée ou d’un empan : Jésus tendait sa main vers lui, et le travail de Joseph se réalisait sans que lui-même usât de ses propres mains", Vie de Jésus en arabe 37). Plus généralement, imaginer que Jésus pendant dix ou vingt ans avant son ministère aurait vécu à Nazareth sans jamais mettre une seule fois les pieds à Sepphoris est une loufoquerie, ce n’est pas crédible, c’est aussi absurde qu’imaginer un homme ayant vécu pendant vingt ans à Sotteville-les-Rouen sans jamais avoir mis une seule fois les pieds à Rouen. Même pour un nazaréen fanatique dénonçant la corruption des villes, Sepphoris est irrésistiblement attrayante, elle suscite convoitise ou dégoût, elle est vantée ou anathémisée, dans tous les cas elle est l’axe par rapport auquel se contruisent tous les Galiléens, même ceux qui la condamnent viennent sur son agora pour cracher sur ceux qui la défendent, contribuant ainsi paradoxalement à sa vitalité. Or Sepphoris a été largement fouillée au XXème siècle, elle est aujourd’hui un site archéologique ouvert aux touristes, qui constatent sur chacune de ses ruines à quel point elle est grecque, absolument grecque, viscéralement grecque, exclusivement grecque, même à l’époque de Jésus où elle est pourtant dominée par Rome : on y trouve un temple à Dionysos et non pas à Bacchus, on y trouve des artefacts à Aphrodite et non pas à Vénus, les mosaïques et les stèles sont légendées très majoritairement en grec et non pas en latin ni en hébreu ni en araméen. Cela implique que Jésus et son père Joseph, quand ils se rendaient chez leurs clients à Sepphoris pour tailler une porte ou raboter une fenêtre, étaient contraints de parler un minimum de grec, ils étaient dans une situation similaire à celle de l’Européen occidental moyen d’après 1945, même habitant une campagne reculée, qui est contraint de parler un minimum de globish parce que sa radio a un bouton "on/off" et non pas "marche/arrêt", et parce que son "tricot" ou "chandail" a été remplacé par un "tee-shirt". Nous avons vu dans notre paragraphe précédent que, si le site de Sepphoris est très ancien, il est devenu réellement une ville d’importance à l’ère hellénistique, par les successeurs d’Alexandre le Grand qui en ont fait une vitrine de la Grèce en Galilée. Flavius Josèphe donne le nom de la cité de Sepphoris pour la première fois quand Ptolémée IX l’assiège, sous le règne d’Alexandre Jannée (Flavius Josèphe, Antiquités juives XIII.338 précité), prouvant qu’elle est déjà importante à cette époque. Nous venons de voir qu’Hérode-Antipas, à une date inconnue sous Tibère, l’a dégradée au profit de Tibériade, nouvelle capitale politique, mais Sepphoris reste le poumon économique, social et intellectuel de la Galilée, la source de diffusion des mœurs grecques et de la langue grecque en Galilée et au-delà. Les linguistes signalent que dans l’entourage de Jésus pendant son ministère on trouve deux apôtres portant un nom grec : "André/Andršaj" et "Philippe/F…lippoj", comme en France et en Allemagne et en Italie après 1945 on trouve des "Jordan" et des "Kevin". Ils signalent aussi que la teneur politico-religieuse du calembour sur le surnom de Simon le futur premier pape est compréhensible seulement par un public hellénophone : ce surnom "Petros/Pštroj", plus tard francisé en "Pierre", n’est pas neutre, il est la traduction grecque de l’araméen "Céphas", équivalent de l’hébreu "Caïphe", surnom porté par Joseph le Grand Prêtre du Temple de Jérusalem lors du ministère de Jésus, ainsi Jésus par ce surnom grec "Petros" sous-entend son ambition politico-religieuse de dégager Joseph-Caïphe et de le remplacer par son apôtre Simon-Pierre à la tête de Jérusalem (qui deviendra étymologiquement le "socle, roc, pierre de fondation" de la nouvelle "Assemblée/Ekklhs…a" remplaçant le Sanhédrin). Ils signalent encore que le terme "hypokritès/Øpokrit»j" sort de la bouche de Jésus plus d’une quinzaine de fois dans les évangiles, or ce terme grec n’a pas de traduction en hébreu ni en araméen, il renvoie littéralement à celui "qui est sous/ØpÒ un moment décisif/kr…sij", celui qui apporte une réponse à une situation critique, tel un devin ou un prophète, par extension "hypokritès" désigne le comédien ou le tragédien - qui récite ou déclame à la manière d’un devin ou d’un prophète -, puis indistinctement toute personne qui mime, joue un rôle, trompe, triche (devenu "hypocrite" en français, avec le même sens), cela suppose que Jésus avant son ministère a fréquenté le théâtre de Sepphoris (au nord-ouest de la ville, construit dans la première moitié du Ier siècle) ou assisté à des comédies ou des tragédies présentées sur l’agora de Sepphoris par des troupes locales ou itinérantes, la manière théâtrale avec laquelle Jésus à douze ans s’est exprimé dans le Temple de Jérusalem (dans Luc 46-49 précité et dans la vision 41 précitée de Maria Valtorta) conforte cette hypothèse. On peut aller plus loin. La langue grecque ayant détrôné l’araméen à l’ère hellénistique au Levant, et ayant provoqué un recul de l’hébreu au point que les autorités juives de Jérusalem ont été contraints de traduire le Tanakh en grec (la Septante) parce que les jeunes générations de juifs savaient de moins en moins parler hébreu, l’usage du nom "Yahvé" a peu à peu régressé au profit du qualificatif grec "theos/qeÒj" affublé d’une majuscule, soit "Theos/QeÒj", latinisé plus tard en "Deus", francisé encore plus tard en "Dieu" (la majuscule sert à magnifier la divinité unique Yahvé au-dessus de tous les faux dieux Apollon ou Osiris ou Mithra ou autres). De même, dans la conversation courante en Galilée, dès la fin de l’ère hellénistique, le mot hébreu "Mashiah/Messie" est tombé en désuétude, usité seulement par les érudits et dignitaires juifs, au profit de sa traduction grecque "Christ/CristÒj". Le mot "Christ" n’est pas une invention des chrétiens, il existait avant le christianisme. Le mot "Christ" a été accaparé par Jésus pour se qualifier lui-même, mais il a assurément été employé par d’autres chefs avant Jésus pour justifier leurs actes. Et quand Jésus s’adressait à un public ordinaire, il disait : "Je suis le Christ" et non pas : "Je suis le Mashiah", parce que le public ordinaire comprenait mieux le grec que l’hébreu. Et quand il désignait son entourage il disait : "la communauté des chrétiens" (c’est-à-dire "ceux qui me suivent, moi le Christ/CristÒj") et non pas : "la communauté des mashiahiens". Si nous avions une machine à voyager dans le temps, nous découvririons que, si certes le terme latin "christiani" a été utilisé pour la première fois par l’administration romaine à Antioche dans le deuxième quart du Ier siècle comme le dit le livre des Actes des apôtres 11.26, le terme originel grec "chrétiens/cristiano…" en revanche est beaucoup plus ancien, il remonte à Jésus qui l’a employé pour être compris par ses contemporains qui ne savaient plus parler hébreu ni araméen, et le terme "Christ/CristÒj" quant à lui, étymon du qualificatif "chrétiens/cristiano…", était en usage depuis longtemps avant Jésus. En résumé il est absolument certain que Jésus durant son ministère a utilisé le terme "Christ" plus souvent que le terme "Mashiah/Messie", et le nom "Dieu" plus souvent que le nom "Yahvé", parce que dans le Levant de son temps la langue grecque dominait sur toutes les autres, et que pour être entendu du plus grand nombre il était obligé de parler grec.


Second point, une grande incertitude règne sur la durée du ministère, et sur sa date d’achèvement coïncidant avec la crucifixion. L’Eglise depuis vingt siècles dit que Jésus est mort à trente-trois ans, mais cela ne nous avance guère. D’abord parce que trente-trois ans à partir de quand ? Rappelons que le calendrier chrétien n’a pas d’année 0, on passe directement du 31 décembre -1 au 1er janvier 1. Rappelons aussi que Jésus n’est pas né le 25 décembre -1 ni le 25 décembre 1, il est né peu avant la mort d’Hérode au printemps -4, donc sa naissance remonte au plus tard en hiver -5/-4. Ensuite parce que trente-ans inclusifs ou exclusifs ? Si on admet que Jésus est né le 31 décembre -5 et qu’il a été crucifié à trente-trois ans, alors sa mort - toujours en retirant l’année zéro - date de 29 en comptant de façon inclusive, ou de 30 en comptant de façon exclusive. Si on admet qu’il est né en hiver -8/-7, à l’époque du recensement d’Octave Auguste, alors sa mort date de 26 en comptant de façon inclusive, ou de 27 en comptant de façon exclusive. Mais est-on sûr que Jésus est mort à trente-trois ans ? En Jean 2.19-21, Jésus déclare vouloir détruire le Temple et en reconstruire un nouveau en trois jours, ses auditeurs lui demandent comment il compte remplacer en trois jours un édifice dont la construction s’est étalée sur quarante-six ans, l’évangéliste Jean explique que les auditeurs n’ont pas compris que Jésus parlait "non pas du Temple de Jérusalem mais du temple de son propre corps" : doit-on conclure que Jésus est mort à quarante-six ans ? Ce passage raccorde avec Jean 8.51 où les adversaires de Jésus l’accusent d’aspirer à une autorité comme Abraham "alors qu’il a moins de cinquante ans", sous-entendu Jésus est alors âgé d’un peu moins de cinquante ans. Mais cela ne raccorde pas avec Luc 3.1 qui dit que le ministère commence "la quinzième année du règne de Tibère", soit en 29 (nous avons vu que Tibère accède au trône impérial à la mort d’Octave Auguste en 14), ni avec Luc 3.23 qui précise qu’"alors Jésus était âgé d’environ trente ans". Et combien de temps a duré le ministère ? Quand on lit les évangiles synoptiques, on a l’impression qu’il n’a pas dépassé quelques mois, mais quand on lit l’évangile de Jean on a l’impression qu’il s’étale sur plusieurs années, Maria Valtorta pour sa part lui donne une chronologie très précise étendue sur trois ans. Soyons humbles. Reconnaissons notre incapacité à trancher, et laissons aux exégètes ce sujet de l’âge de Jésus et de la date de sa mort, qui restera très conjectural tant que nous n’aurons pas découvert des artefacts archéologiques inclinant vers telle hypothèse plutôt que vers telle autre. Pour sortir de l’impasse, nous utiliserons la même astuce que pour la naissance, nous recourrons à une chronologie non pas absolue mais relative. Nous avons daté la naissance de Jésus en l’an Alpha "A", les événements des années antérieures en "A-1", "A-2", "A-3", etc., les événements des années postérieures en "A1", "A2", "A3", etc. : nous daterons pareillement la mort de Jésus sur la croix, on-ne-sait-quand sous la préfecture de Ponce Pilate entre 26 et 36, en l’an Omega "W", les événements des années antérieures en "W-1", "W-2", "W-3", etc., les événements des années postérieures en "W1", "W2", "W3", etc.


Maria Valtorta entame son récit par la mort de Joseph, père adoptif de Jésus, située vers l’an W-5. Jésus précise en effet incidemment que son ministère a commencé tandis que "Joseph était mort depuis quelques années" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 44.10, vision du 09/02/1944), cette indication "quelques années" au pluriel implique qu’au moins deux ans se sont écoulés entre la mort de Joseph et le début du ministère qui, nous venons de le dire, dure trois ans. Dans sa vision 42, Maria Valtorta montre Jésus dans l’atelier paternel à Nazareth, s’occupant machinalement à égaliser une planche de bois, la mine soucieuse (la description est très détaillée, mais le vocabulaire est pauvre et le style très scolaire, conforme à ce qu’on attend d’une narratrice ayant quitté l’école à seize ans : "Je vois l’intérieur d’un atelier de menuisier. Il me semble que deux des murs sont formés de parois de roche, comme si on avait profité de grottes naturelles pour former les pièces d'une maison. Ce sont les côtés nord et ouest qui se présentent ainsi, tandis que les deux autres, sud et est, sont enduits de plâtre comme les nôtres. Au nord, une excavation dans la roche sert de foyer rudimentaire, où se trouve une petite marmite avec du vernis ou de la colle, je ne vois pas bien. Le bois, qui a brûlé pendant des années à cet endroit, a noirci tellement la paroi qu’elle semble goudronnée. Un trou dans la paroi, surmonté d’une sorte de grosse tuile courbe, sert de cheminée pour évacuer la fumée du bois. Mais elle remplit mal son rôle car les autres parois sont aussi noircies par la fumée, et même en ce moment un nuage de fumée se répand dans la pièce. Jésus travaille à un établi de menuisier. Il rabote des planches qu’il dresse contre le mur en arrière. Puis il prend une sorte de tabouret serré entre les deux mâchoires d’un étau, le dégage, regarde si le travail est correct, le mesure à l’équerre dans tous les sens. Ensuite il va à la cheminée, prend la marmite, y plonge un bâtonnet ou un pinceau, je ne sais pas, je ne vois que la partie qui dépasse et ressemble à un bâtonnet. Le vêtement de Jésus est couleur noisette foncée. Sa tunique est plutôt courte et les manches sont retroussées au-dessus du coude. Par devant, il a une sorte de tablier où il se frotte les doigts quand il a touché la marmite. Il est seul. Il travaille activement mais avec calme. Aucun mouvement désordonné, aucune impatience. Il est précis et appliqué à son travail. Il ne s’énerve de rien, ni d’un nœud dans le bois qui ne se laisse pas raboter, ni d’un tournevis (me semble-t-il [il ne s’agit pas d’un tournevis qui n’existait pas à l’époque, mais d’une gouge ou d’un bédane d’aspect similaire]) qui tombe deux fois de l’établi, ni de la fumée qui lui encombre les yeux. De temps en temps, il lève la tête et regarde vers la paroi sud, vers une porte fermée, comme s’il écoutait. A un moment il s’avance, ouvre une porte dans la paroi à l’est donnant sur la rue. Je vois un coin de ruelle poussiéreuse. On dirait qu’il attend quelqu’un. Puis il retourne au travail. Il n’est pas triste mais sérieux. Il referme l’entrée et retourne au travail. Il s’occupe à façonner ce qui me semble être des pièces d’une roue", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 42.1-3, vision du 05/02/1944). Dans la suite de cette vision 42, on apprend la cause du souci de Jésus : son père Joseph agonise dans la maison attenante. Maria Valtorta insiste sur le désordre dans l’atelier lors du trépas de Joseph, comparé à l’ordre qui y règne après le décès de Joseph, quelques mois plus tard en W-4, bien rangé par Jésus s’apprêtant à quitter le domicile parental pour aller retrouver Jean-Baptiste au Jourdain ("[Jésus] sort dans le jardin également [à la suite de sa mère Marie, qui pleure parce qu’il s’apprête à la quitter] et après avoir regardé autour de lui, se dirige à droite de la maison et entre dans une grotte, à l’intérieur de laquelle je reconnais l’atelier de menuisier, cette fois bien rangé, sans planches, sans freluches de bois, sans feu allumé. Il y a l’établi avec les outils, chacun à sa place", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 44.2, vision du 09/02/1944). Le début du ministère semble répondre à la mort de Joseph. Ce dernier servait de repère à son fils autant qu’à son épouse, il garantissait une assise sociale en canalisant les prétentions de celui-ci et les exaltations de celle-là, il assurait les revenus du foyer par son travail de menuisier : sa mort fait de Jésus le nouveau chef de famille, or Jésus n’a rien d’un chef de famille. Joseph réveillait Jésus chaque matin pour l’aider à l’atelier à fabriquer des tables et des armoires et à les livrer à ses clients à Sepphoris ou ailleurs : maintenant que Joseph n’est plus, Jésus ne se lève plus le matin, il ne se satisfait plus de façonner des meubles et de faire des courbettes à des clients pour apporter un salaire au foyer, cette vie simple est trop vulgaire pour son ambition démesurée, pour sa nature supposée de fils de Dieu que sa mère lui a inculquée depuis son plus jeune âge. Joseph était comme un carcan, la disparition de Joseph a brisé le carcan, Jésus se sent libre. La famille d’Alphée fils de Jacob, frère et voisin de Joseph, juge négativement l’évolution de Jésus. Le plus jeune fils d’Alphée, Jude Thaddée, approximativement du même âge que Jésus, est le seul à s’enthousiasmer : "Jésus a raison de partir à l’aventure ! Couper des bouts de bois pour gagner trois sous, ce n’est pas une vie ! Nazareth est un trou perdu ! On y survit comme des gueux ! On n’a pas de futur, et on a un présent minable !". Son frère aîné Jacques est plus mesuré, il garde un silence prudent. Ses deux frères plus âgés au contraire, Joseph et Simon, sont tout à fait hostiles, ils traitent Jésus de paresseux qui refuse de s’occuper de sa mère, et de fou qui condamne sa lignée au néant en négligeant de se marier et de procréer ("Les parents [à Jacques et Jude Thaddée, c’est-à-dire leur père Alphée et leurs frères aînés Joseph et Simon], à cause de moi, ignorant mon origine divine, étaient un peu hostiles [à Marie la Vierge]. Pour eux, elle était une mère qui ne savait pas s’imposer à son fils dépourvu de bon sens commun, refusant les projets de mariage pour honorer sa famille et lui apporter une aide matérielle", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 44.2, vision du 09/02/1944). De fait, Marie la mère de Jésus, que dorénavant nous surnommeront "la Vierge" pour ne pas la confondre avec ses homonymes, est contrainte de travailler pour survivre après la mort de son mari Joseph, elle garantit sa subsistance en vendant les linges qu’elle tisse sur sa machine installée dans l’ancien atelier de Joseph (en été W-3 on la verra travailler sur ce métier ["[Marie la Vierge] entre dans l’atelier où, désormais abandonné par le menuisier [son mari Joseph décédé], se trouve son métier [à tisser], et elle se met à travailler. Elle couvre avec soin une toile en cours de tissage et sourit à une de ses pensées en la regardant", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 90.1, vision du 28/01/1945], fin W-2 on l’y entendra la nuit depuis l’extérieur de la propriété ["[Jésus] arrive à la porte, il écoute attentivement. Il est si facile d’entendre ce qui se passe dans cette maison si petite ! Il suffit d’appuyer l’oreille sur l’huisserie pour n’avoir que quelques centimètres de bois de la porte entre celui qui écoute et celui qui parle. Or il n’entend aucune voix. ‟Il est tard, soupire-t-il. J’attendrai l’aube pour frapper.” Mais au moment où il commence à s’éloigner, il entend le bruit rythmique du métier à tisser. Il sourit, et se dit : ‟Elle est levée. Elle tisse. C’est sûrement elle. C’est bien la cadence de maman”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 303.1-2, vision du 15/10/1945]). Mais les bénéfices de la vente des linges ne suffisent pas pour boucler les fins de mois. On apprend que, fin W-2, son neveu Simon fils d’Alphée lui apporte huile, farine, olives, bois, œufs, qu’elle n’a pas les moyens d’acheter ("Simon [fils d’Alphée] m’envoie de l’huile, de la farine, des olives, du bois, des œufs, comme pour être pardonné de ne pas te comprendre, comme pour parler par ses cadeaux [c’est Marie la Vierge qui s’adresse à son fils Jésus], même s’il les donne à sa mère Marie [fille de Cléophas] car lui-même ne se déplace pas jusqu’ici", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 303.5, vision du 15/10/1945), tandis que lui-même doit subvenir aux besoins de sa propre femme appelée "Salomé" et de son fils appelé "Alphée" (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 308.2, vision du 20/10/1945) âgé de huit ans en W-2 (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 308.5, vision du 20/10/1945) et "d’autres enfants" non précisés (Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 308.3, vision du 20/10/1945). Quand Jésus retrouve Jude Thaddée en mars W-3, juste après l’arrestation de Jean-Baptiste, celui-ci lui avoue que son père Alphée est furieux de la défection de Jésus, de même que ses frères aînés Joseph et Simon obligés d’aider leur tante Marie la Vierge à ne pas sombrer dans la misère ("‟Je voulais te dire, Jésus… Sois prudent, tu as une mère qui n’a que toi… Tu veux être un rabbin mais pas comme les autres, et tu sais mieux que moi que les castes puissantes ne permettent pas des choses contraires aux coutumes qu’elles ont établies. Je connais ta façon de penser, elle est sainte. Mais le monde n’est pas saint, et il accable les saints… Jésus, tu connais le sort de ton cousin le baptiste : il est en prison, et s’il n’est pas encore mort c’est parce que ce sale tétrarque [Hérode-Antipas] a peur de la foule et des foudres de Dieu. Sale et superstitieux, et en même temps cruel et libertin. Toi, que feras-tu ? Au-devant de quel sort veux-tu aller ?” ‟Jude, tu me demandes cela, toi qui connais si bien ma pensée ? Ces paroles viennent-elles de toi ? Non, ne mens pas. On t’a envoyé me dire ces choses. Certainement pas ma mère…” Jude baisse la tête et se tait. ‟Parle, cousin.” ‟Mon père… et avec lui Joseph et Simon… Tu sais, pour ton bien, par affection pour toi et pour Marie, ils ne voient pas d’un bon œil ce que tu te proposes de faire. Ils voudraient que tu penses à ta Mère”", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 51.3, vision du 17/10/1944). La réconciliation étant impossible, Jude Thaddée coupe les ponts avec son père Alphée en avril W-3 pour suivre Jésus, juste après l’épisode des marchands chassés du Temple ("Nous sommes un peu divisés depuis que [Jésus] s’est fait prophète. Cela n’a pas plu à mes parents. […] Mon père et les deux aînés [Joseph et Simon]. L’autre [Jacques] est hésitant. Mon père est très vieux, et je n’ai pas eu le courage de le mécontenter. Mais maintenant… ce n’est plus la même chose. Maintenant je vais là ou mon cœur et mon esprit sont attirés Je vais vers Jésus. Je ne crois pas offenser la Torah en agissant ainsi. Déjà si ce que je fais n’était pas juste, Jésus me le dirait. Je ferai ce qu’il me dit. Un père a-t-il le droit de s’opposer à un fils qui cherche le bien ? Si j’ai conscience que là est mon salut, pourquoi m’empêcher d’y arriver ? Pourquoi les pères seraient-ils pour nous des ennemis ?", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 56.3, vision du 28/10/1944). Nous devons lire le départ de Jésus du foyer parental en parallèle à la séquence des tentations au désert dont nous parlerons juste après : Jésus se cherche, il est tenté initialement par une vie brûlée dans les jouissances et les facilités pour oublier son existence médiocre de menuisier à Nazareth, et il optera finalement pour une vie de prêche d’obédience nazaréenne annonçant un renversement imminent de l’Histoire. Pour l’heure, fin W-4, il prend son baluchon et se dirige seul vers le Jourdain où son cousin Jean-Baptiste officie ("Jésus prend son manteau bleu foncé. Il s’en drape les épaules et se couvre la tête avec le capuchon. Puis il passe la besace en bandoulière pour qu’elle ne gêne pas sa marche. Marie l’aide, arrange son vêtement, le manteau et le capuchon, et entre-temps le caresse encore. Jésus va vers la sortie après avoir tracé un geste de bénédiction sur la maison. Marie le suit, et sur le seuil ils se donnent un dernier baiser. Sous le clair de lune, la rue est silencieuse et vide. Jésus se met en route. Il se retourne encore par deux fois pour regarder la mère qui reste appuyée sur le chambranle de la porte, plus blanche que la lune et toute lumineuse sous ses pleurs silencieux. Jésus s’éloigne toujours plus sur la route blanche. Marie pleure toujours contre la porte. Puis Jésus disparaît, à un détour du chemin", Maria Valtorta, L’Evangile tel qu’il m’a été révélé 44.5-6, vision du 09/02/1944).