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VI21
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VI24
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VI23a
VI23a

Le temps perdu

Parodos

Acte I : Origines

Acte II : Les Doriens

Acte III : Sophocle

Le temps gagné

© Christian Carat Autoédition

Acte IV : Alexandre

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Acte V : Le christianisme

Les juifs face aux Grecs vainqueurs

  

Lettre d’Aristée

Tobit/Siracide

Maccabées 1/2

L’histoire de Cour

  

Maccabées 2 n’est pas la suite de Maccabées 1. Maccabées 2 raconte la même histoire que Maccabées 1 - la lutte qui a favorisé la renaissance en -142 d’un Etat d’Israël indépendant, gouverné par la famille juive des Asmonéens -, mais d’un point de vue différent. C’est un résumé en langue grecque, par un auteur anonyme, d’une œuvre en cinq volumes aujourd’hui perdue d’un historien nommé Jason inconnu par ailleurs, appartenant à la communauté juive de Cyrène en Libye ("L’historien Jason de Cyrène a présenté ces événements de façon détaillée en cinq livres, que je vais essayer de résumer en un seul", Maccabées 2 2.23). Deux lettres servent d’introduction. La première lettre, qui s’étend des versets 1 à 10 chapitre 1, est rédigée par "les juifs de Jérusalem et de toute la Judée" à destination de leurs "frères d’Egypte" (verset 1 chapitre 1), pour les inciter à célébrer la fête "du mois de kislev similaire à la fête des Huttes" (verset 9 chapitre 1) : elle est datée précisément de l’année 188 du calendrier séleucide (verset 10 chapitre 1), c’est-à-dire -124 du calendrier chrétien. La seconde lettre, qui s’étend du verset 10 chapitre 1 au verset 18 chapitre 2, est rédigée par "les juifs de Jérusalem et de toute la Judée, la Gérousie et Judas", autrement dit par le "conseil des Anciens" ("gerous…a") de Jérusalem que la littérature grecque désignera ultérieurement par le terme "Sunšdrion" (dérivé d’"›dra/siège", précédé du préfixe ""sÚn-/avec" et suivi du suffixe "-ion" à teneur religieuse, d’où littéralement "assemblée sacrée de ceux qui siègent ensemble") francisé par les chrétiens en "Sanhédrin", et par Judas Maccabée dont nous avons parlé dans notre étude de Maccabées 1, à destination d’un nommé Aristobule présenté comme un "didascale ("did£skaloj", "enseignant, précepteur, maître à penser") du roi Ptolémée et descendant des prêtres consacrés au Seigneur" et des juifs d’Egypte (verset 10 chapitre 1 ; cet Aristobule est sans doute un juif hellénisé qui, selon Antipatros de Tarse, quatrième directeur de l’hérésie/secte du Stoa/Portique dans la seconde moitié du IIème siècle av. J.-C., a essayé de faire entrer la Torah dans la philosophie aristotélicienne : "Selon Antipatros, Aristobule, contemporain de Ptolémée VI Philométor et mentionné par l’historien des Maccabées, composa beaucoup de traités où il montre que la philosophie péripatéticienne s’est inspirée de la loi de Moïse et des autres prophètes", Clément d’Alexandrie, Stromates V.14), pour les inciter encore à célébrer la fête "du mois de kislev" consistant à commémorer la purification du Temple de -164 ("Le vingt-cinquième jour du mois de kislev, nous allons célébrer la fête de la purification du Temple. Nous vous en informons afin que vous la célébriez également, de la même façon que la fête des Huttes", Maccabées 2 1.18 ; "Nous allons fêter la fête de la purification du Temple, nous vous écrivons pour vous demander d’en faire autant", Maccabées 2 2.16) : la référence à cet événement et la présence du nom de Judas Maccabée parmi les signataires permettent de dater cette seconde lettre entre -164 et -160 (année de la mort de Judas Maccabée à Béreth face au contingent de Bachidès le gouverneur séleucide de Koilè-Syrie comme on l’a vu plus haut), et de conclure que le Ptolémée mentionné est soit Ptolémée VI Philométor soit son frère cadet Ptolémée Physkon (à cette époque en effet, le royaume lagide est partagé entre le premier qui règne sur l’Egypte, et le second qui règne sur la Libye en rêvant de renverser son aîné rival ; pour notre part, nous pensons que cette lettre est adressée non pas à la communauté juive d’Egypte, mais à celle de Libye sur laquelle s’appuie probablement Ptolémée Physkon dans l’espoir de recouvrer son pouvoir en Egypte : derrière ses tournures diplomatiques, cette lettre reproche en fait aux juifs installés à Cyrène, hellénisés au point de fréquenter la Cour lagide qui y réside en quasi exil contre Ptolémée VI, tel le didascale Aristobule, ou tel l’historien Jason que Maccabées 2 résume, l’un et l’autre portant un nom grec, d’oublier l’autorité sacerdotale du Temple de Jérusalem, et c’est pour restaurer cette autorité méprisée qu’elle leur demande avec une ferme insistance de commémorer la purification de kislev). Ces deux lettres incitent à placer la rédaction de Maccabées 2 à la même époque que celle de Maccabées 1, après le dernier quart du IIème siècle av. J.-C. Mais on peut penser aussi que le livre de Maccabées 2 est bien antérieur, puisqu’il s’interrompt avec la victoire de Judas Maccabée contre le stratège Nicanor au printemps -161 à Hadacha, et que les deux lettres introductives paraissent avoir été ajoutées a posteriori par un éditeur qui n’a rien compris à Maccabées 2, leur contenu disant en effet aux juifs de Cyrène et d’Egypte : "Obéissez à Jérusalem, revenez y vivre pour défendre l’Etat d’Israël renaissant, ou du moins envoyez-y vos prémices !" alors que dans chaque événement qu’il raconte le narrateur de Maccabées 2 sous-entend au contraire : "Le vrai judaïsme n’est pas à Jérusalem, il n’est pas dans les Asmonéens qui confondent foi avec nationalisme, ni dans les Grands Prêtres qui derrière leurs rituels creux gèrent le Temple comme une vulgaire machine à sous, il est dans la Torah". Reconnaissons notre incapacité à trancher dans un sens ou dans l’autre, en concluant simplement que Maccabées 2 date d’après cette bataille d’Hadacha en -161.


Contrairement à Maccabées 1, Maccabées 2 s’attarde longuement sur les faits qui ont précédé le déclenchement de la révolte asmonéenne : tandis que Maccabées 1 se contente de ne voir dans cette révolte que l’aboutissement logique de l’interminable oppression exercée par le méchant occupant grec sur les vertueux juifs depuis l’invasion d’Alexandre, Maccabées 2 montre que ladite révolte s’inscrit dans un contexte historique particulier. Le narrateur de Maccabées 1 commence son récit par l’année -167 : le narrateur de Maccabées 2 préfère commencer son récit vingt ans plus, à l’époque de Séleucos IV Philopator. Dans notre paragraphe précédent, nous avons vu qu’Antiochos III, père de Séleucos IV, a laissé à ses descendants un héritage difficile. Battu par les Romains à la bataille de Magnésie, à une date incertaine de l’hiver -190/-189, Antiochos III a été contraint de signer le diktat d’Apamée en -188, signifiant la perte de toute l’Anatolie jusqu’aux monts Taurus, la réduction de sa flotte à seulement dix navires, l’obligation de payer une énorme indemnité de guerre de quinze mille talents dans un délai de douze ans, et l’envoi comme otage à Rome de son jeune fils homonyme Antiochos. La situation financière du royaume séleucide, à partir de la paix d’Apamée, est donc critique. Antiochos III a trouvé la mort dès l’année suivante, en -187, tué par les gardiens d’un sanctuaire en Elymaïde qu’il voulait piller précisément pour pouvoir payer l’annuité de cette indemnité de guerre. Son fils Séleucos IV (monté aussitôt sur le trône selon la Chronique royale hellénistique que nous avons citée à plusieurs reprises dans notre paragraphe précédent : "Au mois de simanu [juin dans le calendrier chrétien] de l’an 125 [du calendrier séleucide, soit -187 du calendrier chrétien], le bruit courut dans Babylone qu’Antiochos [III] avait été tué en Elam le vingt-cinquième jour. La même année, son fils Séleucos [IV] s’assit sur le trône, et régna douze ans") doit impérativement trouver et payer le reliquat que Rome demande avant l’année butoir -176, sous peine de reprise de la guerre. Il pourrait imiter son père en pillant le Temple de Jérusalem. Pourtant Maccabées 2 insiste sur le sens moral du roi grec, qui "respecte le Temple de Jérusalem", et même qui lui "accorde des dons précieux" ("Séleucos IV le roi de l’Asie payait de ses propres revenus tous les frais occasionnés par les sacrifices qu’on y présentait", Maccabées 2 3.2-3). A l’opposé de Séleucos IV, Maccabées 2 montre le Grand Prêtre Onias III en pleine lutte d’influence contre un de ses assistants nommé Simon. La famille sacerdotale des Oniades à laquelle appartient Onias III a été fondée par un nommé Honiyya, que Flavius Josèphe au paragraphe 346 livre XI de ses Antiquités juives présente comme le fils et successeur du Grand Prêtre Iaddous ayant apporté la soumission des Jérusalémites à Alexandre en -332, autrement dit un dignitaire bénéficiant de la protection de l’occupant grec en récompense de sa soumission, d’où l’hellénisation du nom éponyme "Honiyya" en "Onias". Si cette affirmation de Flavius Josèphe est fondée, Onias III descend donc de Sadoc, qui a instauré avec Ahimélek la Grande Prêtrise du premier Temple de Jérusalem : on se souvient en effet que Iaddous descend de Yéchoua ("Yéchoua fut le père de Yoyaquim, qui fut celui d’Eliashiv, qui fut celui de Yoyada, qui fut celui de Yonatan [incohérence avec Flavius Josèphe, qui au paragraphe 297 livre XI de ses Antiquités juives donne à Yoyada/Ièdaj un fils nommé Jean/Iw£nnhj, et non pas Yonatan/Iwn£qan], qui fut celui de Yaddoua [alias "Iaddous/Iaddoàj" en grec, dans les Antiquités juives de Flavius Josèphe]", Néhémie 12.10-11) revenu à Jérusalem avec Zorobabel et d’autres prêtres (cf. Esdras 2.2) sous la direction du mystérieux tirshata Sheshbazzar nommé par le conquérant perse Cyrus II au VIème siècle av. J.-C. (cf. Esdras 1.7-8), et que ce Yéchoua, bâtisseur et premier Grand Prêtre du second Temple, était fils de Yossadac ("Le prêtre Yéchoua fils de Yossadac avec les autres prêtres, et Zorobabel fils de Shéaltiel avec sa parenté, se mirent à reconstruire l’autel du Dieu d’Israël", Esdras 3.2 ; "L’année qui suivit leur retour à Jérusalem, cité du Temple de Yahvé, au cours du deuxième mois, Zorobabel fils de Shéaltiel, Yéchoua fils de Yossadac, les autres prêtres, les lévites et tous ceux qui étaient revenus d’exil, se mirent à reconstruire le Temple du Seigneur", Esdras 3.8 ; "Zorobabel fils de Shéaltiel et Yéchoua fils de Yossadac se mirent au travail pour reconstruire le Temple de Yahvé à Jérusalem, avec l’appui des prophètes", Esdras 5.2) déporté à Babylone après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor II en -587, dernier Grand Prêtre du premier Temple, en ligne directe de Sadoc selon le Premier livre des chroniques ("Sadoc [fut le père] d’Ahimaas, Ahimaas celui d’Azaria, Azaria celui de Yohanan, Yohanan celui d’Azaria qui fut le Grand Prêtre du Temple construit par Salomon. Azaria fut le père d’Amaria, Amaria celui d’Ahitoub, Ahitoub celui de Sadoc, Sadoc celui de Shallum, Shallum celui d’Hilkia, Hilkia celui d’Azaria, Azaria celui de Seraya, et Seraya celui de Yossadac qui fut déporté par Nabuchodonosor II avec la population de Jérusalem et du royaume de Judée", Premier livre des chroniques 5.34-41). Simon quant à lui est clairement désigné par Maccabées 2 comme un descendant de Bilga (verset 4 chapitre 3), qui selon le verset 14 chapitre 24 du Premier livre des chroniques, a été l’un des vingt-quatre assistants de Sadoc et d’Ahimélek jadis : selon ce verset, Bilga appartenait à la famille de Sadoc, et a été élu comme un contrepoids à un nommé Immer appartenant à la famille d’Ahimélek. Un lien de parenté existe par conséquent entre Onias III et Simon : ils appartiennent tous les deux à la famille de Sadoc. Nous sommes donc très loin du tableau que dresse Maccabées 1, avec ses Grecs divisés d’un côté, et de l’autre côté ses juifs collégialement unis derrière leur Grand Prêtre : dès l’introduction, Maccabées 2 montre un roi grec, en l’occurrence Séleucos IV, qui se retient de piller le trésor du Temple malgré ses écrasants problèmes financiers, face à des responsables sacerdotaux juifs qui s’entredéchirent bassement comme des vulgaires boutiquiers - "au sujet de l’inspection des marchés de la ville", selon verset 4 chapitre 3.


Maccabées 2 dit que Simon, pour parvenir à ses fins, essaie d’utiliser les services de l’occupant grec. Il se rend chez Apollonios, le fils de Thraséas le gouverneur de Koilè-Syrie, et lui raconte que le Temple cache "des richesses incroyables, une masse d’argent incalculable sans aucun rapport avec les sommes nécessaires pour les sacrifices, qu’on pourrait confisquer en faveur du roi" (verset 6 chapitre 3). Apollonios rapporte les propos de Simon à Séleucos IV, qui décide de rompre avec sa politique jusque-là accommodante à l’égard du Temple en envoyant son ministre Héliodore enquêter sur place avec l’ordre, si ces prétendues richesses cachées existent réellement, de les confisquer (verset 7 chapitre 3). Héliodore est accueilli à Jérusalem par Onias III, qui lui montre que le Temple renferme effectivement quatre cents talents d’argent et deux cents talents d’or, une partie étant destinée aux veuves et aux orphelins, l’autre partie appartenant à un nommé Hyrcan que Maccabées 2 décrit simplement comme un "personnage de haut rang" (verset 11 chapitre 3). Héliodore veut s’emparer de ce dépôt, mais, toujours selon Maccabées 2, Yahvé envoie deux anges pour le retenir (verset 26 chapitre 3), qui le menacent de mort (verset 29 chapitre 3). Finalement, Yahvé décide de lui accorder la vie sauve : en remerciement, Héliodore "offre un sacrifice au Seigneur et lui promet de nombreux dons", puis "prend congé d’Onias III et retourne avec ses troupes auprès du roi" (verset 35 chapitre 3). "Quelque temps après", Maccabées 2 dit que Séleucos IV meurt (verset 7 chapitre 4), sans préciser de quelle façon. Que penser de cet épisode ? Arrêtons-nous d’abord sur Hyrcan, ce personnage que Maccabées 2 refuse de présenter. Selon le paragraphe 186 livre XII des Antiquités juives de Flavius Josèphe, Hyrcan est le fils d’un Joseph, qui lui-même, selon le paragraphe 160 du même livre de la même œuvre, est le fruit de l’union d’un Tobia et une sœur du Grand Prêtre Onias II : Hyrcan et Onias III ont donc le même arrière-grand-père, le Grand Prêtre Simon Ier. Aux paragraphes 160 à 185 du même livre de la même œuvre, Flavius Josèphe montre à quel point ce Joseph père d’Hyrcan était proche des Lagides, allant jusqu’à parcourir le sud Levant avec des troupes confiées à dessein pour y prélever les impôts réclamés par Ptolémée V. Or, selon le même paragraphe 186 précité de Flavius Josèphe, Hyrcan a sept demi-frères, que son père Joseph a conçus d’un premier mariage : Hyrcan ayant hérité de la bienveillance des Lagides par son père, ces demi-frères en ont conçu une forte jalousie, ils ont même essayé de le tuer, ils l’ont écarté de Jérusalem et contraint de s’exiler à l’est du Jourdain dans le pays d’Ammon (cf. paragraphes 219 à 222 livre XII des Antiquités juives de Flavius Josèphe), soutenus par leur cousin le Grand Prêtre Simon II fils d’Onias II et père d’Onias III ("Après la mort de Joseph, ses fils favorisèrent les divisions dans le peuple. Les aînés ayant déclaré la guerre à Hyrcan le plus jeune fils de Joseph, le plus grand nombre les suivit, avec leur parent le Grand Prêtre Simon II. Hyrcan renonça à revenir à Jérusalem, il s’installa au-delà du Jourdain et s’occupa à guerroyer sans trêve contre les Arabes", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.228-229). Nous ignorons si toute cette histoire sur Hyrcan et sa famille est authentique ou inventée. Certains exégètes constatent que sa trame suit fidèlement celle de Joseph fils de Jacob, pareillement jalousé et persécuté par ses frères, qui a trouvé refuge auprès du pharaon en Egypte : ces exégètes en concluent que le récit rapporté par Flavius Josèphe n’est qu’une fiction imaginée par un juif d’Egypte voulant simplement suggérer que les Lagides d’aujourd’hui sont aussi bienveillants à l’égard des juifs que les pharaons hier. Mais d’un autre côté, le livre de Néhémie révèle l’existence d’un Tobia éponyme à l’époque perse, notable du pays d’Ammon, qui a très mal accepté le retour des juifs en Judée et la construction du second Temple car cela signifiait l’émergence d’une autorité juive rivale de la sienne dans la région du Jourdain - le long différend entre ce Tobia et les juifs de retour d’exil est évoqué entre le verset 10 chapitre 2 et le verset 9 chapitre 13 de Néhémie, où on apprend que Tobia a été finalement éjecté de Jérusalem ; le verset 4 du même chapitre 13 nous apprend incidemment que Tobia avait un lien de parenté (par le sang ? ou par mariage ?) avec le Grand Prêtre Eliashiv. La présence de cette famille sur ce territoire est confirmée par les papyrus du financier Zénon de Caunos datant du milieu du IIIème siècle av. J.-C., suggérant que son influence politique et militaire - assurée par une garnison autonome - s’étendait sur une partie importante de l’actuelle Cisjordanie, et par deux inscriptions retrouvées sur le site archéologique du village d’Iraq al Amir près d’Amman en Jordanie, dans lesquelles le nom "Tobia" apparaît. Laissons les spécialistes débattre sur le sujet, et, dans le doute sur l’historicité du récit de Flavius Josèphe, ne retenons que la présence d’une famille de Tobiades à la fois parente et rivale de la famille des Oniades, qui s’accorde bien avec le dépôt d’or et d’argent mentionné dans Maccabées 2 à l’époque d’Onias III, trésor confié ou confisqué par l’une à l’autre dans des circonstances qui nous échappent. Après son invasion du Levant en -200 puis le rattachement de cette province à sa couronne, le Séleucide Antiochos III n’a semble-t-il pas voulu brusquer ses nouveaux sujets jérusalémites, puisqu’il leur a laissé la garde de ce trésor sans chercher à se l’approprier. Dans notre précédent paragraphe, nous avons rapporté la lettre qu’Antiochos III a adressée à Ptolémée fils de Thraséas le gouverneur de Koilè-Syrie - le même Thraséas père d’Apollonios que nous venons d’évoquer dans Maccabées 2 - pour lui ordonner de rassembler tous les juifs dispersés au Levant, ceux qui l’ont soutenu comme ceux qui l’ont combattu aux côtés de Scopas le mercenaire des Lagides, et de les aider à embellir leur Temple. Flavius Josèphe, aux paragraphes 145-146 livre XII de ses Antiquités juives, rapporte également un décret dans lequel Antiochos III confirme le caractère sacré des terres entourant le Temple de Jérusalem. Autrement dit Antiochos III a adopté à l’égard des juifs une politique aussi conciliante que celle des Lagides depuis Ptolémée Ier, que nous avons décrite dans notre étude sur la Lettre d’Aristée. Cette politique a bien satisfait les Grands Prêtres, Simon II puis son fils Onias III, qui ont pu ainsi faire croire qu’ils œuvraient à maintenir Israël en dehors des influences hellénistiques environnantes, sur le mode : "Nous avons coupé les liens avec les Grecs lagides d’hier, et nous imposons notre singularité aux Grecs séleucides d’aujourd’hui" : dans notre précédent alinéa, nous avons vu notamment que le Grand Prêtre Simon II apparaissait comme le champion du nationalisme juif aux yeux du prédicateur Jésus ben Sirac. Mais le diktat d’Apamée a changé les choses, comme le confirme la découverte très récente d’une stèle à Tel-Marésha, aujourd’hui exposée au Musée d’Israël à Jérusalem. Cette stèle rapporte plusieurs fragments de décrets pris par Séleucos IV l’année 134 du calendrier séleucide, soit -178 du calendrier chrétien : elle confirme l’historicité de l’Héliodore mentionné dans Maccabées 2, en précisant que celui-ci doit faciliter la tâche d’un nommé Olympiodoros chargé d’étendre sur la Koilè-Syrie et sur la Phénicie les lois administratives et fiscales existant dans le reste du royaume séleucide, ce qui revient à abolir les exemptions dont Jérusalem bénéficiait depuis les Lagides et conservées sous Antiochos III, pour en faire une cité ordinaire soumise à l’impôt. On peut aller plus loin. Selon Appien, Séleucos IV est mort assassiné en -175. Par qui ? Par son ministre Héliodore, désireux de s’emparer de la couronne séleucide ("Séleucos IV fut assassiné à la suite d’un complot fomenté par Héliodore, un membre de sa Cour", Appien, Histoire romaine XI.233). Quand on synthétise toutes ces données, on ne peut qu’être surpris par le point de vue très philhellène adopté par l’auteur de Maccabées 2. Celui-ci montre une communauté juive divisée, animé par des querelles terre-à-terre, face à des Grecs idéalement unis et vertueux, généreux, attentionnés, inspirés par Yahvé. Mais la réalité est que les divisions entre juifs, Hyrcan d’un côté qui assiste les Lagides, l’assistant Simon descendant de Bilga de l’autre côté qui propose ses services aux Séleucides, et au milieu les Oniades Simon II puis Onias III qui avec ou contre les Tobiades aspirent à la neutralité - sans y parvenir, comme le prouve a contrario le Siracide fustigeant les progrès de hellénisation en Judée dans le premier quart du IIème siècle av. J.-C. -, ne sont que les reflets des divisions entre Grecs d’Antioche et Grecs d’Alexandrie, ceux-ci et ceux-là nourrissant dans leurs Cours respectives des traîtres comme Héliodore - qui a voulu probablement jouer une carte personnelle en s’alliant avec les Jérusalémites contre Séleucos IV, en projetant de payer des hommes à son service, juifs ou non, avec le trésor du Temple - prêts à trucider leurs maîtres pour assouvir leurs ambitions retorses.


Pour bien comprendre la suite des événements selon Maccabées 2, nous devons faire un petit aparté historique. Nous venons de voir que Séleucos IV en -178 cherche à uniformiser la politique fiscale dans toutes les provinces de son royaume, notamment en l’étendant au Levant. Nous avons dit que cette quête d’argent découle de la nécessité de payer à Rome le tribut de guerre de quinze mille talents imposé à Apamée en -188, réparti sur douze ans. En réalité, cette nécessité semble un prétexte. On lit en effet au verset 10 chapitre 8 de Maccabées 2 que, quand Antiochos IV accèdera au pouvoir en -175, l’intégralité du tribut de guerre, dont les annuités étaient prévues jusqu’en -176, n’aura toujours pas été versée ("Nicanor [un Ami du roi] résolut de vendre les prisonniers juifs pour payer le tribut de deux mille talents que le roi devait aux Romains"). Cela est confirmé du côté romain par Tite-Live à l’alinéa 6 paragraphe 6 livre XLII de son Ab Urbe condita libri ("A la même époque vinrent aussi des députés du roi Antiochos IV. Leur chef Apollonios, introduit dans le Sénat, apporta beaucoup de bonnes raisons pour justifier les délais qu’avait soufferts le paiement du tribut"). Autrement dit, l’argent obtenu par la nouvelle politique fiscale décrétée par Séleucos IV ne sert pas seulement à payer Rome, elle sert probablement aussi à essayer de redonner à la couronne séleucide l’influence qu’elle avait avant -188, via l’embauche de fonctionnaires militaires et civils, et l’offrande de cadeaux aux dignitaires voisins pour en refaire des alliés sinon des obligés. Cette probabilité est renforcée par les alinéas 8 et 10 fragment 4 livre XXV de l’Histoire de Polybe, et par l’alinéa 3 paragraphe 12 livre XLII de l’Ab Urbe condita libri de Tite-Live, qui nous apprennent incidemment qu’en -177 Séleucos IV s’est rapproché du royaume antigonide en mariant sa fille à Persée le fils de Philippe V, ce qui ne peut qu’inquiéter Eumène II de Pergame coincé entre les deux royaumes. N’oublions pas par ailleurs que Séleucos IV entretient naturellement des bonnes relations avec la principauté du Pont, puisqu’il est le fruit du mariage de -222 entre Antiochos III et Laodicé la fille de Mithridate II roi du Pont (nous renvoyons sur ce point à la vie d’Antiochos III dans notre paragraphe précédent). Séleucos IV est aussi favorisé par la situation dans le royaume lagide. On se souvient que depuis la défaite lagide au Levant en -200 et le mariage forcé en hiver -194/-193 entre Ptolémée V et Cléopâtre Ière fille d’Antiochos III, ce royaume est devenu un protectorat du royaume séleucide, un protectorat qui a été totalement oublié par les Romains lors de la rédaction du diktat d’Apamée en -188. En -180, Ptolémée V est mort, ses deux fils (le futur Ptolémée VI aîné, et le futur Ptolémée VIII cadet) étant trop jeunes, c’est leur mère Cléopâtre Ière, sœur de Séleucos IV, qui assure la régence, et qui pérennise ainsi la bonne entente entre Antioche et Alexandrie. Ces recoupements permettent de conclure qu’une décennie après la signature de la paix d’Apamée, la configuration géopolitique en Méditerranée orientale tend à ressusciter celle d’Antiochos III du temps de sa grandeur : l’alliance matrimoniale entre Pella et Antioche menaçant Eumène II de Pergame, méprisant autant la couronne lagide contrainte à l’obéissance que les considérations de la lointaine Rome, rappelle l’alliance diplomatique de naguère entre Antiochos III et Philippe V menaçant Attale Ier de Pergame. Elle suppose que, quels que soient les différends de surface entre Rome et Pergame à cette époque, l’une et l’autre au fond partagent la même volonté de museler Persée, ou Séleucos IV, ou les deux. A l’alinéa 2 fragment 2 livre XXXI de l’Histoire de Polybe et au paragraphe 232 livre XI de l’Histoire romaine d’Appien, on apprend qu’à une date inconnue Séleucos IV a échangé son frère Antiochos, toujours retenu à Rome comme otage depuis la signature de la paix d’Apamée en -188, contre son propre fils nommé Démétrios : les historiens supposent que cet échange d’otages a été imposé par Rome à Séleucos IV, pour le mettre sous pression, pour lui dire officiellement : "Vous nous envoyez votre fils Démétrios, et en échange nous vous offrons un délai supplémentaire pour payer les annuités du tribut, et la liberté d’appliquer la politique que vous souhaitez dans votre royaume", autant que pour lui signifier officieusement : "C’est nous, les Romains, qui sommes maîtres du jeu. Si tu crois pouvoir recommencer la politique hégémonique de ton père Antiochos III et la réussir, tu te trompes : nous n’aurons même pas besoin de provoquer une nouvelle bataille de Magnésie, nous n’aurons juste qu’à apporter une aide financière et logistique à ton propre frère Antiochos pour qu’il te renverse et devienne roi à ta place". Les mêmes historiens débattent pour savoir si l’assassinat de Séleucos IV en -175 par Héliodore ne s’est pas fait avec le soutien secret de Pergame et de Rome. C’est en tous cas avec le soutien de Pergame qu’Antiochos, ne laissant pas à Héliodore le temps de profiter de son régicide, devient le nouveau roi séleucide sous le nom d’Antiochos IV ("Séleucos IV fut assassiné à la suite d’un complot fomenté par Héliodore, un membre de sa Cour. Mais Eumène II [roi de Pergame] avec Attale [son frère] chassèrent Héliodore qui tentait de s’emparer du pouvoir par la force, et installèrent Antiochos sur le trône […]. C’est ainsi qu’Antiochos IV, fils d’Antiochos III le Grand, prit le pouvoir en Syrie", Appien, Histoire romaine XI.233-234 ; ce propos d’Appien est confirmé par l’inscription 248 du répertoire Orientis graeci inscriptiones selectae [ou "OGIS" dans le petit monde des hellénistes] de Wilhelm Dittenberger, dans laquelle Athènes félicite Pergame de l’aide apportée à l’intronisation d’Antiochos IV). Les marges de manœuvres d’Antiochos IV en -175 sont étroites. Rome le tolère sur le trône séleucide à condition que les arriérés de -176 soient enfin payés et que ses ambitions ne dépassent pas le cadre fixé par le traité d’Apamée, en laissant planer sur sa tête la même menace que sur Séleucos IV : "Ne crois surtout pas que tu peux continuer la politique indépendantiste de ton frère Séleucos IV : si tu refuses de payer ce que la couronne séleucide nous doit, si tu reformes une armée offensive, si tu t’allies avec les Antigonides pour essayer de recouvrer les principautés anatoliennes, nous n’aurons juste qu’à apporter une aide financière et logistique à ton neveu Démétrios pour qu’il te renverse et devienne roi à ta place". Antiochos IV donne donc à sa politique des bornes que, pense-t-il, Rome ne lui contestera pas. Primo, il veut exalter la dignité royale dans l’espoir de ressouder autour de sa personne ce qui reste de l’immense empire de son père Antiochos III. Là où son frère Séleucos IV prônait platement l’uniformisation administrative et fiscale, il prodigue conseils et cadeaux précieux pour éblouir, pour sous-entendre que les réserves du royaume sont inépuisables, et que son pouvoir est si universel qu’on ne peut pas y échapper mais qu’en même temps on peut y subordonner toutes sortes de religions locales. De là vient le surnom de "Theos Epiphane" ("QeÒj Epifan»j", "Dieu Illustre" en grec) qu’il se donne, et qu’il fait frapper sur les monnaies (ce surnom sera a posteriori tourné en dérision en "Epimane/Epiman»j", "Fou furieux" en grec, selon l’unique fragment du livre XXVI de l’Histoire de Polybe parvenu jusqu’à nous, conservé par Athénée de Naucratis au paragraphe 21 livre V de ses Deipnosophistes : "Comment devons-nous qualifier le symposion que fit Antiochos IV surnommé “Epiphane”, mais qui fut “Epimane” si l’on considère ses actes ? Sur ce roi séleucide de Syrie, voici ce que dit Polybe : “Parfois il quittait sa Cour et sortait furtivement de son palais pour aller errer dans les quartiers avec un ou deux compagnons. On le voyait surtout dans les ateliers où l’on travaillait l’argent ou l’or, converser sur des points techniques avec les ciseleurs et d’autres spécialistes. Il s’abaissait à des familiarités avec les hommes du peuple qu’il croisait, il buvait avec les étrangers les plus méprisables présents en ville. Quand il apprenait que des jeunes gens faisaient un repas entre eux, il s’y incrustait en fanfare [littéralement "derrière les cors/ker£tion" et les symphonies/sumfwn…a"], de sorte que la plupart face à cette apparition inopinée se levaient et s’esquivaient. Souvent, revêtu d’une toge ["t»benna", terme désignant la toge grecque aussi bien que la toge romaine, ce qui suggère l’ambivalence d’Antiochos IV], il parcourait l’agora en serrant la main des passants ou en les serrant contre lui pour être élu inspecteur des marchés ["¢goranÒmoj"] ou chef de dème ["d»marcoj" ; on note encore que ces deux termes "¢goranÒmoj" et "d»marcoj" sont traditionnellement utilisés par les historiens hellénophones anciens pour désigner autant les inspecteurs de marchés et les chefs de dème en Grèce, que les édiles et les tribuns à Rome, ce qui renseigne encore sur l’ambivalence d’Antiochos IV]. Une fois élu, il s’installait sur un siège d’ivoire selon l’usage romain [autrement dit une curule : nouveau témoignage d’ambivalence helléno-romaine], il recevait les doléances sur les ventes litigieuses et rendait ses arrêts avec beaucoup de zèle et de soin, provoquant la perplexité des gens sensés, les uns le considérant comme un homme simple et sans façon [littéralement "¢fel»j/sans art, sans recherche, naïf" et "Øpel£mbanoj/qui est au-dessus de toute possession"], les autres comme un illuminé [littéralement "mainÒmenoj/transporté par n’importe quelle passion, délirant, fou"]. Antiochos IV agissait aussi étrangement quand il faisait des cadeaux, offrant à ceux-ci des osselets de gazelle, à ceux-là des dattes, aux autres de l’or. Il arrêtait quelquefois des inconnus pour leur donner des présents inattendus. Il surpassa en magnificence tous les autres rois en envoyant à certaines cités des dons pour les fêtes religieuses et les offrandes aux dieux, comme on peut s’en rendre compte en voyant l’Olympéion à Athènes et les statues qu’il fit dresser près de l’autel de Délos. Il se baignait dans les établissements publics quand tout le peuple s’y trouvait, et s’y faisait apporter des vases pleins des plus précieux parfums. Un jour quelqu’un lui dit : « Vous êtes heureux, vous les rois, d’avoir de tels parfums et de sentir si bon ! ». Antiochos IV ne lui répond pas, mais le lendemain il revint vers cet homme à l’endroit où il se baignait et lui fit verser sur la tête un énorme vase plein d’huile de myrrhe très coûteux : tous les baigneurs se précipitèrent pour venir se rouler dans cette huile et s’en enduire, mais ils s’effondrèrent sur le sol devenu glissant, comme le roi lui-même, et cela le fit rire”" ; le Romain Tite-Live a repris plus longuement et à sa façon ce passage de Polybe dans le paragraphe 20 livre XLI de son Ab Urbe condita libri : "[texte manque] un siège d’ivoire selon l’usage [romain], il entamait des discussions sur les sujets les plus minces. Face aux identités mouvantes que lui inspirait son esprit, il était difficile à définir, n’accordant pas un mot pour ses amis, à peine un sourire pour ses connaissances. Ses libéralités étaient d’une inconséquence extrême, et le ridiculisaient autant que son entourage : il offrait des cadeaux puérils, tels que jouets ou friandises, à des hommes considérés en guise d’hommage, tandis qu’il enrichissait les autres par un don inattendu. Cela amenait beaucoup de monde à penser qu’il ne savait pas ce qu’il voulait, ceux-ci ne voyant dans ces actes qu’un jeu naïf, ceux-là des preuves de démence. Dans deux grands et nobles domaines néanmoins il montra une âme vraiment royale : ses offrandes aux cités et le culte aux dieux. A Mégalopolis en Arcadie, il fit entourer la ville d’un mur dont il assuma la majeure partie de la dépense. A Tégée, il entreprit la construction d’un magnifique théâtre en marbre. A Cyzique, au Prytanée, lieu révéré au centre de la ville où sont nourris par l’Etat ceux qui ont été jugés dignes de cet honneur, il offrit un service en vaisselle d’or. Aux Rhodiens, il ne fit aucun cadeau remarquable, mais beaucoup de toutes sortes répondant à leurs besoins. Sa magnificence envers les dieux quant à elle est attestée par le temple de Zeus Olympien qu’il fit commencer à Athènes, le seul au monde qui réponde à la grandeur de ce dieu, par les riches autels et les nombreuses statues dont il embellit Délos, par le temple magnifique à Zeus Capitolin d’Antioche [autre ambivalence helléno-romaine, qui associe le dieu grec Zeus à la colline romaine du Capitole] aux plafonds dorés et aux murs couverts de lames d’or, que la courte durée de son règne empêcha d’achever, et par beaucoup d’autres travaux promis à diverses localités. Les spectacles en tous genres qu’il célébra effacèrent la magnificence de tous les rois précédents, tant par les divertissements de son choix et propres au pays que par la présence d’une foule d’artistes grecs. Il emprunta la mode romaine des combats de gladiateurs [encore une ambivalence helléno-romaine], qui au début causèrent plus de frayeur que de plaisir aux peuples qui n’y étaient pas habitués : en les répétant fréquemment, d’abord jusqu’au premier sang, ensuite jusqu’à la mort, il les familiarisa avec ce spectacle, qui finit par les charmer et par répandre chez les jeunes le goût des armes au point qu’après avoir fait venir de Rome des gladiateurs payés très chers il en trouva parmi [texte manque]" ; ce passage de Polybe semble lui-même partiellement extrait d’un passage des Mémoires de Ptolémée VIII cité encore par Athénée de Naucratis au paragraphe 52 livre X de ses Deipnosophistes : "Antiochos IV surnommé “Epiphane”, qui fut otage des Romains, s’adonnait aussi au vin, selon Ptolémée VIII Evergète au livre III de ses Mémoires, qui ajoute au livre V : “S’abandonnant aux débauches et à l’ivrognerie des Indiens, il dissipa des sommes considérables. Et ce qui lui restait après ses folies quotidiennes, il le jetait dans les rues où il s’arrêtait, en disant de façon élégiaque : « Ce que Fortune donne, je le prends ["T…ni ¹ TÚch d…dwsi, labštw"] ! », et s’étant ainsi débarrassé il se retirait. Il errait souvent ici et là, seul, couronné de roses, couvert d’une toge en or, gardant sous l’aisselle des pierres qu’il lançait contre ceux qui le suivaient. Il se baignait dans les établissements publics après s’être parfumé. Un jour quelqu’un lui dit : « Tu es heureux, ô roi, de sentir si bon ! ». Appréciant ce salut, Antiochos IV lui répondit : « Je vais te satisfaire au-delà de tes désirs ». Aussitôt il lui fit verser sur la tête un vase contenant deux portions de myrrhe épaisse : une foule de gens ordinaires vint se rouler sur ce qui était tombé au sol, l’endroit devint si glissant qu’Antiochos IV lui-même tomba et cela le fit rire, d’autres baigneurs tombèrent à leur tour”. Polybe, au livre XXVI de son Histoire, le surnomme non pas “Epiphane” mais “Epimane” à cause de ses actes extravagants : “Il s’abaissait à des familiarités avec les hommes du peuple qu’il croisait, il buvait avec les étrangers les plus méprisables présents en ville. Quand il apprenait que des jeunes gens faisaient un repas entre eux, il s’y incrustait en fanfare, de sorte que la plupart face à cette apparition inopinée se levaient et s’esquivaient. Souvent, il quittait ses vêtements royaux pour enfiler une toge et aller parcourir l’agora”"). Secundo, pour relayer sa politique simili théocratique cosmopolite dans les provinces, Antiochos IV favorise les propagateurs de la culture grecque porteuse de ce cosmopolitisme. Sur ce point encore, on ne peut qu’être surpris par la façon dont Maccabées 2, sans nier la radicalité de cette politique dans le cadre de la Judée, la minimise, la remet en perspective, et s’attarde davantage sur les comportements complaisants de certains juifs occupés que sur les comportements des Grecs occupants. Antiochos IV est en effet aidé dans son projet par le propre frère d’Onias III, qui complote dans son dos pour obtenir la charge de Grand Prêtre. Selon le paragraphe 239 livre XII des Antiquités juives de Flavius Josèphe, ce frère se nomme Jésus, mais, pour bien signifier son désir de collaborer avec l’occupant grec, a changé son nom en "Jason". Ce Jésus/Jason rend visite à Antiochos IV juste après son intronisation en -175 pour lui proposer un marché : en échange de son aide pour accéder à la Grande Prêtrise, Jésus/Jason lui promet la livraison de trois cent soixante talents d’argent - prélevés probablement sur le trésor dormant dans le Temple qui, rappelons-le, s’élève à quatre cents talents d’argent selon le verset 11 chapitre 3 précité - et l’accélération de l’hellénisation à Jérusalem (versets 7 à 9 chapitre 4). Antiochos IV accepte la proposition : il évince Onias III, dont on perd la trace à partir de ce moment jusqu’à son assassinat quelques années plus tard, et installe Jésus/Jason à la tête du Temple (verset 10 chapitre 4). Jésus/Jason, comme promis, commence une politique d’hellénisation accélérée qui va au-delà de toutes les espérances séleucides. Désireux de transformer les juifs en Grecs, il abolit les décrets d’Antiochos III pérennisant les exemptions accordés jadis aux juifs par les Lagides (verset 11 chapitre 4), et les remplace par un registre accordant honneurs et privilèges aux Jérusalémites manifestant ouvertement leur attirance pour la culture grecque (littéralement "pour qu’ils soient inscrits comme des Antiochiens", verset 9 chapitre 4) : autrement dit, on sera désormais dispensé d’impôt non plus parce qu’on est juif, mais parce qu’on est digne d’être Grec. Il envoie des délégués à Tyr pour sacrifier au culte phénicien de Melkart assimilé par les Grecs au héros Héraclès (verset 19 chapitre 4). Mieux : il fonde une éphébie, et fait construire un gymnase juste au pied de la colline du Temple, et organise des compétitions sportives à la manière grecque (verset 12 chapitre 4). Maccabées 1 évoque aussi l’aménagement de ce gymnase et précise que, les usages grecs imposant la nudité, certains juifs ressentent le besoin de se refaire un prépuce, niant ainsi leur appartenance à la communauté juive ("Ils construisirent un gymnase à Jérusalem, selon les usages païens, ils firent dissimuler leur circoncision", Maccabées 1 1.14-15) : cette honte de la circoncision est prouvée a contrario par le verset 20 chapitre 44 du Siracide datant de la même époque qui, nous l’avons vu dans l’alinéa précédent, rappelle avec insistance que la circoncision est la marque du judaïsme, et la présente comme un titre de gloire ("[Abraham] a suivi la Loi du Très-Haut, lié à lui par une Alliance. Il a marqué son propre corps du signe de l’Alliance, la circoncision. Le Seigneur l’ayant ainsi éprouvé, il l’a trouvé fidèle"). Le narrateur de Maccabées 2 est ambigu face à cette politique d’hellénisation outrancière. Certes il la condamne en qualifiant Jésus/Jason d’homme "impie, sacrilège/¢seb»j" (verset 13 chapitre 4) et "impur, souillé/¥nagnoj" (verset 13 chapitre 4), mais dans le même temps il ne cache pas qu’elle obtient un succès spectaculaire, en précisant que "les usages grecs deviennent à la mode" et que les Jérusalémites "imitent de plus en plus les coutumes étrangères" (verset 13 chapitre 4), en constatant que même les prêtres du Temple "se hâtent d’aller participer aux exercices sportifs dès que le signal se fait entendre" (verset 14 chapitre 4), en disant que beaucoup de juifs "ne font plus aucun cas des pratiques respectées par leurs ancêtres" et "estiment au plus haut point celles qui sont en honneur chez les Grecs" (verset 15 chapitre 4), et en avouant que, lors de sa visite à Jérusalem, Antiochos IV n’est pas accueilli seulement par Jésus/Jason mais par une population nombreuse qui l’acclame (verset 22 chapitre 4). Maccabées 2 est en revanche très critique sur Ménélas, le frère de Simon descendant de Bilga dont nous avons déjà parlé (verset 23 chapitre 4). A une date incertaine, contemporaine d’une révolte en Cilicie dont nous ignorons le détail (versets 30 et 31 chapitre 4) précédant de peu le début de la campagne en Egypte au printemps -169, ce Ménélas est envoyé par Jésus/Jason vers Antioche "pour y apporter de l’argent et transmettre des décisions sur des affaires importantes" (verset 23 chapitre 4). Arrivé devant le roi, Ménélas lui propose le même marché que naguère Jésus/Jason : il lui réclame son aide pour accéder au titre de Grand Prêtre, contre la promesse de lui livrer trois cents talents d’argent s’ajoutant à ceux offerts par Jésus/Jason, et d’accélérer encore l’hellénisation de Jérusalem (verset 24 chapitre 4). Cette promesse de don de trois cents talents d’argent est importante, car cette somme excède les réserves du Temple : elle suppose donc la création d’un nouvel impôt, dont Ménélas ne précise pas la nature. Antiochos IV, alors en quête de fonds pour sa campagne contre les Lagides que nous allons raconter juste après, accepte : il évince Jésus/Jason, et le remplace par Ménélas (verset 25 chapitre 4). Le nouveau Grand Prêtre se révèle nul ("Il ne possédait aucune des qualités exigées d’un Grand Prêtre, au contraire il a avait le tempérament d’un tyran cruel et des colères de bête féroce", Maccabées 2 4.25) au point de ne pas souffrir la comparaison ni avec le neutraliste Onias III ni avec le pro-séleucide outrancier Jésus/Jason : selon Maccabées 2, s’il pille le peu de trésor restant dans le Temple ("Lysimaque commit de nombreux vols au Temple de Jérusalem, avec l’assentiment de son frère Ménélas. Beaucoup d’objets d’or furent dispersés", Maccabées 2 4.39), ce n’est pas pour entretenir un semblant d’indépendance israélite face à l’occupant grec ni pour construire des gymnases, ni même pour payer Antiochos IV comme promis ("Ménélas disposait du pouvoir, mais il ne se souciait nullement de payer au roi les sommes qu’il lui avait promises", Maccabées 2 4.27), c’est pour son usage personnel. Il excelle au contraire, toujours selon Maccabées 2, dans les intrigues de Cour et les calculs mesquins, notamment en corrompant Andronicos le gouverneur d’Antioche afin qu’il tue Onias III réfugié alors à Daphné (lieu-dit près d’Antioche, verset 34 chapitre 4). Maccabées 2 insiste sur le fait qu’en apprenant l’assassinat d’Onias III, non seulement les juifs "mais encore beaucoup de non-juifs" sont bouleversés (verset 35 chapitre 4). Antiochos IV lui-même pleure en apprenant la nouvelle ("Le roi Antiochos IV éprouva un chagrin réel, une profonde tristesse. Il eut les larmes aux yeux en pensant à la sagesse et à la droiture du défunt", Maccabées 2 4.37) : il fait exécuter Andronicos en représailles (verset 28 chapitre 4), mais il ne punit pas Ménélas, au grand dam de la majorité des Jérusalémites. Ces derniers, par la voix de leur Gérousie/Sanhédrin, demandent officiellement au roi que Ménélas soit jugé (verset 44 chapitre 4). Mais Ménélas parvient une nouvelle fois à corrompre un personnage influent, Ptolémée le gouverneur de Koilè-Syrie, pour qu’il agisse en sa faveur auprès du roi (verset 45 chapitre 4). Ménélas est définitivement acquitté ("Ptolémée emmena le roi à l’écart. Il le conduisit dans une galerie à colonnes, sous prétexte de prendre l’air, et il le fit changer d’avis", Maccabées 2 4.46). Flavius Josèphe donne une autre version des faits, puisant dans un texte que les exégètes supposent être une Chronique des Grands Prêtres qui n’est pas parvenue jusqu’à nous. Selon lui, Onias III est mort on-ne-sait-comment et la passation de pouvoir entre lui et son frère Jésus/Jason s’est opérée en douceur, ce dernier assurant une sorte de régence en attendant la majorité d’Onias IV fils d’Onias III ("Le Grand Prêtre Onias III étant mort, son frère reçut d’Antiochos IV la Grande Prêtrise, car le fils que laissait Onias III était encore en bas âge", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.237). Ensuite, dit Flavius Josèphe, Antiochos IV a évincé Jésus/Jason on-ne-sait-pourquoi et l’a remplacé par Ménélas, provoquant des divisions dans la communauté juive entre les indépendantistes majoritaires, partisans du légitime Jésus/Jason, et les collabos minoritaires, partisans de l’usurpateur Ménélas fantoche des Séleucides et de ses amis les "fils de Tobia", expression utilisé non plus pour désigner spécifiquement les Tobiades mais plus généralement les renégats vendus aux Grecs ("Mais Jésus/Jason le frère d’Onias III fut bientôt privé de la Grande Prêtrise car le roi s’irrita contre lui, et donna cette charge à […] Ménélas. Jésus/Jason se révolta contre Ménélas qui fut nommé après lui, le peuple se divisa entre eux deux : les fils de Tobia embrassèrent le parti de Ménélas, mais la plus grande partie du peuple prit parti pour Jésus/Jason", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.238-239). C’est pour se défendre contre cette majorité hostile à l’hellénisation forcée de Jérusalem que, toujours selon Flavius Josèphe, Ménélas demande l’appui d’Antiochos IV ("Ménélas et les fils de Tobia, maltraités par Jésus/Jason, se réfugièrent auprès d’Antiochos IV et lui déclarèrent qu’ils étaient décidés à abandonner la Loi et leur constitution pour suivre les volontés royales et adopter une constitution grecque. Ils lui demandèrent la permission de construire un gymnase à Jérusalem : ils obtinrent satisfaction. Ils allèrent jusqu’à dissimuler leur circoncision afin que, même nus, ils ressemblassent aux Grecs. En tout, renonçant aux usages de leurs pères, ils se mirent à imiter les étrangers", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.240-241). Nous rejetons évidemment cette version, qui a toutes les apparences d’une basse propagande : elle vise à effacer toute rivalité entre les deux frères Onias III et Jésus/Jason (puisque le second accède à la Grande Prêtrise par héritage, et non plus par corruption en renversant le premier), à laver Jésus/Jason de toutes ses accointances avec l’occupant grec (puisque ce n’est plus lui qui hellénise Jérusalem mais l’usurpateur Ménélas, et Jésus/Jason n’est plus compromis avec Antiochos IV puisque ce n’est plus grâce à lui qu’il obtient la Grande Prêtrise, en pillant sans vergogne le trésor du Temple et en spoliant ses compatriotes juifs, mais par succession naturelle à son frère défunt Onias III), et à montrer comme dans Maccabées 1 un peuple juif idéalement uni, défendant son Grand Prêtre Jésus/Jason épuré, innocenté de tout, injustement dépouillé de son titre par Ménélas le jouet des Grecs, auquel on associe au passage les problématiques Tobiades. Contre cette version édifiante de Flavius Josèphe, et en contrepoint de la version ambiguë de Maccabées 2, les hellénistes modernes ont échafaudé une conjecture qui mérite d’être rapportée ici. Nous venons de voir que selon Maccabées 2 le meurtrier d’Onias III est Andronicos le gouverneur d’Antioche. Or selon Diodore de Sicile, dans un passage de sa Bibliothèque historique conservé via l’extrait 338 du traité Sur les opinions de Constantin VII Porphyrogénète, un Andronicos coupable d’avoir assassiné un "fils de Séleucos" est exécuté à son tour en punition de son acte ("Andronicos, qui avait assassiné traîtreusement le fils de Séleucos, fut lui-même exécuté. Il connut ainsi le même sort que sa victime pour s’être volontairement livré à un acte affreux et impie. Les souverains ont l’habitude de se tirer d’une mauvaise situation en provoquant de cette façon la ruine de leurs Amis"). Les numismates pensent que le "fils de Séleucos" en question est un fils de Séleucos IV qu’Antiochos IV garde près de lui officiellement comme un successeur potentiel, officieusement comme un otage contre un éventuel retour à Antioche de Démétrios (le fils aîné de Séleucos IV en résidence surveillée à Rome, frère de cet enfant présent au côté d’Antiochos IV) : leur propos s’appuie sur des monnaies du début du règne d’Antiochos IV comportant l’effigie d’un enfant sous l’appellation "BASILEWS ANTIOCOU/Roi Antiochos". Cette hypothèse est confirmée par la Chronique royale hellénistique déjà citée, qui rapporte qu’après l’assassinat de Séleucos IV en -175, Antiochos IV corrègne avec un jeune fils de Séleucos IV nommé également Antiochos, qu’il fait assassiner en -170 ("Le dixième jour du mois d’ululu [septembre dans le calendrier chrétien] de l’an 137 [du calendrier séleucide, soit -175 du calendrier chrétien], le roi Séleucos [IV] mourut. Le même mois, son [frère] Antiochos s’assit sur le trône, et régna onze ans. Au mois de samna [novembre dans le calendrier chrétien] de la même année, Antiochos [fils de Séleucos IV] fut roi avec Antiochos [IV]. Au mois d’abu [août dans le calendrier chrétien] de l’an 142 [du calendrier séleucide, soit -170 du calendrier chrétien], sur l’ordre du roi Antiochos [IV], Antiochos le fils [de Séleucos IV] fut mis à mort. L’an 143, Antiochos [IV] devint seul roi", Chronique royale hellénistique). Le scénario qui se cache derrière ces documents archéologiques, est bien clair : entre -175 et -170 Antiochos IV est entouré par son propre fils Antiochos (le futur Antiochos V) et par un autre Antiochos fils de Séleucos IV, en -170 il fait assassiner ce dernier par Andronicos pour s’assurer que le trône reviendra bien à son fils - et non pas à son neveu Démétrios de retour de Rome ou à cet Antiochos fils de Séleucos IV - si lui-même trouve la mort lors de son imminente campagne en Egypte. Dès lors, les larmes d’Antiochos IV après le meurtre d’Onias III par le même Andronicos, événement contemporain de l’assassinat du fils de Séleucos IV, prennent une signification très politicienne : en faisant exécuter Andronicos, Antiochos IV peut dire à sa Cour et aux juifs : "Le méchant Andronicos a tué mon sympathique neveu fils de Séleucos IV et votre sympathique Grand Prêtre Onias III, je lui ai donc imposé le châtiment qu’il méritait", alors que cette exécution ne lui assure que des bénéfices puisqu’elle garantit la succession du futur Antiochos V, elle assure aux juifs philhellènes qu’ils ne seront plus gênés dans leur tâche par Onias III, et elle donne un roi un rôle de justicier façon ce-n’est-pas-moi-qui-les-ai-tués-c’est-l’autre en effaçant la forte présomption de sa complicité sinon active - auquel cas l’exécution d’Andronicos s’apparente à l’élimination du témoin compromettant - du moins passive dans les deux assassinats. Le narrateur de Maccabées 2 en sait-il plus que nous sur le sujet ? Tout ce que nous constatons, est qu’il décharge totalement Antiochos IV de cette complicité active ou passive, en faisant reposer le meurtre d’Onias III sur le seul Ménélas, corrupteur d’Andronicos.


La suite de Maccabées 2 appelle une nouvelle analyse de contexte. La politique d’Antiochos IV (exaltation de la personne royale et hellénisation par le bas dans les provinces du royaume) inquiète Rome car elle semble porter ses fruits. Cette inquiétude s’accroit au vu des événements à Alexandrie d’Egypte. Sans entrer dans les détails car cela déborderait les limites que nous nous sommes fixées, disons simplement que Cléopâtre Ière, sœur d’Antiochos IV et régente des deux héritiers de la couronne lagide, est morte en -176. Ces deux héritiers étant encore trop jeunes, ils ont été pris en charge par deux eunuques nommés Eulaios et Lènaios, qui veulent la guerre contre la couronne séleucide (pour des raisons obscures : volonté de reconquérir le Levant pour renflouer les caisses et rétablir une situation économique désastreuse ? espoir d’un soutien romain et pergaméen ? sous-estimation de l’assise d’Antiochos IV ? ou vulgaire calcul politicien de deux magouilleurs qui pensent que tant que la population en Egypte sera soudée par une guerre contre un ennemi extérieur, ils pourront jouir confortablement de leurs fonctions à Alexandrie ? ou toutes ces raisons à la fois ?). Une tension se développe entre Alexandrie et Antioche, dont les Romains craignent qu’elle aboutisse à une annexion pure et simple du royaume lagide par le royaume séleucide, ce qui engendrerait une nouvelle Carthage en Méditerranée orientale. Après réflexion, les Romains décident que pour limiter ce risque, mieux vaut… ruiner préventivement le royaume antigonide de Persée, qui a reconstitué une armée et a recouvré une influence en Grèce, dans les Balkans et même en Anatolie, avant qu’il soit tenté de refaire l’alliance de naguère entre Philippe V et Antiochos III. Le Sénat vote l’envoi d’un corps expéditionnaire début -171, avec les mêmes motivations que la génération précédente : les hommes d’affaires romains veulent préserver ou conquérir des intérêts en orient, et estiment préférable d’assumer une guerre préventive avant que les deux royaumes antigonide et séleucide rétablissent leur puissance d’antan et les menacent directement - et tant pis pour la Justice -, les jeunes légionnaires rêvent de gloire militaire, et les sénateurs âgés désireux de garder leurs places et leur tranquillité à Rome veulent envoyer les jeunes légionnaires chercher fortune au loin ou s’y faire tuer. Les combats commencent dès le printemps -171. Ils partent dans une mauvaise direction pour les Romains, qui échappent de peu à l’anéantissement à Kallinikos en Thessalie, et qui se comportent si mal avec les populations que celles-ci se demandent si elles n’auraient pas plus de chance de survie en affichant ouvertement leur préférence pour Persée qu’en restant neutres. L’incertitude durera pendant trois ans, tandis que les alliés romains de la précédente guerre, notamment Rhodes et la Ligue achéenne, gardent leurs distances en attendant de voir de quel côté la balance va pencher. Quelques mois après le déclenchement de cette guerre, en -170, l’aîné des héritiers lagides est enfin couronné roi sous le nom de Ptolémée VI ("A la même date, on apprit que les Anaklètèria, cérémonie marquant la majorité des rois, venaient d’être célébrées pour Ptolémée VI", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 12.8). Sous l’influence de ses tuteurs, celui-ci décrète aussitôt la guerre contre Antiochos IV ("La Koilè-Syrie et la Phénicie étaient aux mains d’Antiochos IV. Depuis que le père de ce roi avait vaincu les stratèges de Ptolémée V à la bataille de Panion, ces pays étaient effectivement soumis aux rois de Syrie. Estimant que la possession fondée sur la conquête est la plus honorable et la plus solide, Antiochos IV y restait résolument attaché. Ptolémée VI de son côté considérait que le père d’Antiochos IV avait injustement profité de la minorité de son propre père pour lui arracher la Koilè-Syrie, il n’était donc pas disposé à laisser ce territoire au roi de Syrie", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 1.2-5) : c’est en prévision de cette guerre qu’Antiochos IV, soucieux que ses arrières soient assurés pendant qu’il envahira l’Egypte, se rend à Jérusalem, et y est accueilli par Jésus/Jason et une foule enthousiaste selon Maccabées 2 ("Antiochos IV envoya en Egypte Apollonios fils de Ménestée pour qu’il assiste au couronnement du roi [Ptolémée VI] Philométor. A cette occasion, Antiochos IV apprit que le nouveau roi était hostile à sa politique. Soucieux d’assurer la défense de son propre royaume, il se rendit à Jaffa, puis à Jérusalem : Jason et la population l’y accueillirent de façon grandiose, on l’introduisit dans la ville à la lumière des flambeaux et au milieu des acclamations. Ensuite Antiochos IV retourna en Phénicie avec son armée", Maccabées 2 4.21-22), c’est peut-être pour la même raison qu’il organise l’opération de police en Cilicie mentionnée aux versets 30 et 31 chapitre 4 de Maccabées 2 juste avant le remplacement de Jésus/Jason par Ménélas. Cette nouvelle guerre entre Lagides et Séleucides, Rome l’accepte pour la même raison qu’en -202 : "Tant que les Séleucides seront occupés à batailler contre les Lagides, ils ne penseront pas à aider les Antigonides en difficulté". Antiochos IV l’accepte aussi, pour différents motifs. D’abord, les Romains étant mal engagés contre Persée en Grèce, il est sûr qu’ils n’interviendront pas pour aider Ptolémée VI. Ensuite, le royaume lagide ayant été oublié dans le diktat d’Apamée de -188, l’intervention de l’armée séleucide en Egypte n’outrepasse pas le cadre imposé par ce diktat : juridiquement, c’est un simple rappel à l’ordre d’une métropole contre un de ses protectorats, et Rome n’a rien à redire. C’est aussi une occasion légitime - car c’est Antiochos IV qui est l’agressé, et c’est Ptolémée VI qui est l’agresseur - d’étendre au royaume lagide la politique cosmopolite qu’il applique dans son propre royaume séleucide, et, en remettant Ptolémée VI dans le rang, d’anéantir les velléités autonomistes qu’entretiennent encore les pro-Lagides du Levant, ou ceux qui espèrent encore jouer de la rivalité entre Lagides et Séleucides, comme les Tobiades du pays d’Ammon. La première bataille a lieu à Péluse : Antiochos IV retourne rapidement les troupes lagides (par un stratagème évoqué dans un passage de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile conservé via l’extrait 266 de Sur les vertus et les vices de Constantin VII Porphyrogénète : "Alors qu’Antiochos IV aurait pu massacrer les Egyptiens vaincus, il longea à cheval le front de ses troupes en criant de ne pas les tuer et de se saisir d’eux vivants. Il recueillit vite les fruits de son intelligente manœuvre, ce geste généreux contribuant à la prise de Péluse puis à la conquête de l’Egypte"), et Ptolémée VI s’enfuit vers la mer Egée ("Puisque tous les actes que [Ptolémée VI] accomplit par la suite prouvent son caractère, sa constance, sa vaillance dans les périls, on doit déduire que la lâcheté qu’il témoigna en cette circonstance et sa fuite hâtive vers Samothrace doivent être imputées à cet eunuque [Eulaios], et à l’influence que les compagnons de ce personnage exercèrent sur le roi", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 21.5). Antiochos IV se dirige ensuite vers Alexandrie, qu’il assiège. Espérant retourner les Alexandrins de la même façon que les troupes lagides à Péluse, et apaiser la tension avec son neveu Ptolémée VI, il reconnaît ce dernier comme roi légitime d’Egypte face aux ambassadeurs achéens ("Tous furent unanimes pour rejeter sur Eulaios la responsabilité de ce qui s’était passé et s’efforcèrent d’apaiser le ressentiment du roi en invoquant le lien de parenté qui unissait Antiochos IV et Ptolémée VI, ainsi que la jeunesse de ce dernier. Antiochos IV approuva leurs dires, et renchérit même sur leur plaidoyer", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 20.5-6), puis face aux ambassadeurs rhodiens ("[L’ambassade rhodienne] se présenta au camp d’Antiochos IV. Praxon parla longuement, invoquant le dévouement de sa patrie aux deux rois, le lien de parenté qui unissait Antiochos IV et Ptolémée VI, l’intérêt que chacun avait à faire la paix : Antiochos IV finit par couper la parole au Rhodien, déclarant que tant de phrases n’étaient pas nécessaires, que le royaume d’Egypte appartenait bien à l’aîné des Ptolémées, qu’il était réconcilié avec ce dernier, qu’ils étaient l’un pour l’autre des amis, et qu’il ne s’opposait donc pas à ce que les gens de la cité [d’Alexandrie] le fissent revenir", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 23.2-4), venus comme médiateurs à la demande des Romains inquiets des progrès séleucides ("Quelle raison poussa le consul à agir ainsi ? Craignait-il, la lutte étant engagée pour la possession de la Koilè-Syrie, qu’Antiochos IV après s’être emparé d’Alexandrie se dressât contre les Romains et leur causât de graves difficultés, si la guerre contre Persée se prolongeait ?", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 17.5-7), il envoie même des représentants vers la mer Egée pour inciter Ptolémée VI à revenir en Egypte et à reprendre son trône ("[Antiochos IV] promit aux ambassadeurs de leur donner sa réponse après le retour d’Aristéidès et Thèris, les deux hommes qu’il avait envoyés vers Ptolémée VI, il voulait que ces ambassadeurs de Grèce fussent témoins de ses actes, et les informer de tout ce qui se passerait", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 20.12-13), certainement dans l’espoir d’en devenir le mentor en remplacement des eunuques Eulaios et Lènaios. Mais les Alexandrins ne capitulent pas. Au contraire, ils acclament Ptolémée Physkon ("FÚskwn", "le Bouffi", ainsi surnommé à cause de son obésité précoce, qui s’aggravera avec l’âge), frère cadet de Ptolémée VI demeuré dans la cité, comme nouveau roi (on apprend cela incidemment à l’alinéa 4 fragment 23 livre XXIX de l’Histoire de Polybe : "Quelques temps plus tôt, face à la gravité de la situation, le plus jeune des deux Ptolémées avait été proclamé roi par la population"). Revenu en Egypte dans des circonstances que nous ignorons, Ptolémée VI rencontre Antiochos IV, qui l’installe à Memphis en le reconnaissant officiellement roi. Considérant que cela est suffisant pour réduire les prétentions des Alexandrins et de Ptolémée Physkon qu’il n’a pas réussi à conquérir, il revient vers le Levant, en faisant un détour vers Jérusalem ("Antiochos IV s’empara des cités fortifiées égyptiennes et pilla le pays. Après avoir vaincu l’Egypte en 143 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire -169 du calendrier chrétien], Antiochos IV revint sur ses pas, se dirigea vers Israël et marcha sur Jérusalem avec sa puissante armée", Maccabées 1 1.19-20). Nous avons vu que selon Maccabées 1 il s’y livre à un pillage en règle, mais à aucun moment on nous dit qu’il veut y réformer les croyances et les rites, bouleverser la religion juive, remettre en cause Yahvé ou l’autorité du Temple, ni même simplement réprimer un soulèvement de la population ("[Antiochos IV] entra dans le Temple avec arrogance. Il fit enlever l’autel d’or, le porte-lampes avec ses accessoires, la table de pains offerts à Yahvé, les flacons pour les offrandes de vin, les bols à aspersion, les coupes d’or, le rideau, les couronnes. Il fit arracher toute la décoration d’or sur la façade du Temple. Il prit également l’argent, l’or et les autres objets de valeur. Il trouva même les trésors qu’on avait cachés et les emporta. Après s’être emparé de tout, il rentra dans son pays", Maccabées 1 1.21-23). La cause de son acte se trouve certainement dans les trois cents talents d’argent promis par Ménélas (selon le verset 24 chapitre 4 précité), que ce dernier ne lui a jamais donnés (selon le verset 27 chapitre 4 également précité) : Antiochos IV, pour nourrir son armée de retour d’Egypte, ne fait que remplir ses caisses avec l’argent que le Grand Prêtre Ménélas lui doit. Les mois passent, et malheureusement pour le roi séleucide les choses n’évoluent pas dans le sens qu’il désirait en Egypte. Ptolémée VI, handicapé politiquement par sa fuite à Péluse, a du mal à imposer son autorité aux Alexandrins et à son frère Ptolémée Physkon qui ont résisté à l’envahisseur. Fin stratège, il offre à son frère la moitié du pouvoir : celui-ci, et les Alexandrins, acceptent ("Antiochos IV avait levé le siège d’Alexandrie après d’inutiles efforts. Maître du reste de l’Egypte, il avait laissé à Memphis l’aîné des Ptolémées en feignant de le rétablir sur son trône, avec l’intention secrète de l’abattre dès qu’il aurait pris la cité, puis avait ramené son armée en Syrie. Mais Ptolémée VI avait deviné le dessein d’Antiochos IV. Voyant son frère cadet craindre un nouveau siège, il profita de cette crainte pour se faire introduire dans Alexandrie avec l’aide de sa sœur [Cléopâtre II], et avec le consentement de son frère et de ses amis. Sollicitant d’abord sa sœur, puis son frère et ses conseillers, il se réconcilia avec eux en affichant sa distance avec Antiochos IV, en disant que même si ce dernier avait quitté l’Egypte il avait néanmoins laissé une forte garnison au poste clé de Péluse dans le but évident de revenir avec son armée quand il le désirerait, en observant qu’une rivalité fratricide ne pouvait avoir d’autre résultat qu’affaiblir le vainqueur et le mettre hors d’état de résister à Antiochos IV. Ces sages réflexions de Ptolémée VI furent appréciées par son frère et son entourage, et Cléopâtre II y contribua puissamment par ses prières et ses conseils. La paix fut donc conclue, et Ptolémée VI rentra dans Alexandrie sans opposition, même de la part du peuple qui avait souffert de la famine durant le siège et continuait d’en souffrir parce que plus aucune provision n’arrivait en Egypte", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 11.1-7 ; ce partage du pouvoir est confirmé par le papyrus 583 de la Bibliothèque John Rylands de Manchester en Angleterre). Antiochos IV est furieux : en tendant la main à son frère cadet, Ptolémée VI agit comme si l’armée lagide n’avait pas été battue et se préparait à une revanche, en même temps qu’il signifie que Ptolémée Physkon et les Alexandrins ne seront jamais punis pour avoir résisté aux troupes séleucides. Une telle attitude est intolérable et doit être châtiée. Antiochos IV prépare donc une nouvelle campagne, dans un état d’esprit totalement différent de la précédente : il ne s’agit plus maintenant d’empêcher les Lagides de s’approprier le Levant - ils n’ont plus d’armée pour le faire -, ni de se montrer clément avec Ptolémée VI - qui n’œuvre plus sous l’influence de ses eunuques -, mais de lui faire fermement comprendre que ses provocations sont déplacées, et de prendre toutes les dispositions pour ruiner l’espoir des Lagides de recouvrer à l’avenir la moindre autonomie ("[Antiochos IV] fut si irrité qu’il se prépara à la guerre contre les deux frères avec plus de fureur et d’acharnement qu’il n’en avait montré contre un seul", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 11.8). Au printemps -168, l’armée séleucide reprend la route de l’Egypte ("A ce moment-là, Antiochos IV préparait sa seconde expédition contre l’Egypte. Pendant près de quarante jours, on vit apparaître dans toute la cité de Jérusalem des cavaliers au manteau brodé d’or et des troupes armées de lances fendant les airs, on vit des épées tirées, des escadrons de cavaleries rangés en bataille, attaquant et contre-attaquant, des boucliers en mouvement, des innombrables lances et flèches qui volaient, des armures scintillant d’or et toutes sortes de cuirasses. Tous les habitants de la cité prièrent pour que ces apparitions annonçassent des événements favorables", Maccabées 2 5.1-4). De part et d’autre du Sinaï, l’inconscience est totale. Car pendant que Grecs lagides et Grecs séleucides se déchirent ainsi sur des questions d’ego, en Grèce le scénario de la génération précédente se reproduit : après trois ans d’errance, le contingent romain est confié à un général compétent, comme Flamininus naguère, qui va rapidement retourner la situation. Ce général se nomme Lucius Aemilius Paulus, plus connu sous son appellation francisée Paul-Emile, fils du vaincu homonyme de la bataille de Cannes contre Hannibal en -216 (nous renvoyons ici encore à notre paragraphe précédent). A peine débarqué en Grèce, il détruit l’armée de Persée à la bataille de Pydna l’après-midi du 22 juin -168. Persée s’enfuit, mais sans ressources il se rend dès le mois suivant. C’est un bouleversement dans l’Histoire de l’hellénisme. La dynastie antigonide est dissoute, en même temps que le royaume, qui devient un protectorat romain divisé en quatre régions autonomes - Thrace, Macédoine maritime (autour de Thessaloniki), Macédoine terrestre (autour de Pella), Lynkestide -, les anciens sujets antigonides n’ont plus le droit d’exploiter les mines d’or et d’argent et le bois des Balkans qui alimentaient leur appareil militaire. Les Romains ne s’arrêtent pas là : ils punissent également leurs anciens alliés qui, estiment-ils, ne les ont pas assez aidés depuis trois ans. La Ligue achéenne, dernière entité dont le poids relatif politique et militaire assurait une simili indépendance à la Grèce, doit livrer des otages - parmi lesquels, pour l’anecdote, Polybe fils du stratège Lycortas, qui part pour un long exil à Rome où il écrira sa monumentale Histoire - : elle continue d’exister, mais elle n’est plus qu’un corps sans vie, et la Grèce devient de facto un protectorat romain, aucune Ligue ni aucune cité n’étant désormais suffisamment puissante pour s’opposer aux désidératas romains. Rhodes quant à elle doit renoncer aux zones d’influence continentales accordées par la paix d’Apamée en -188 - la Carie et la Lycie -, et pour ruiner son commerce les Romains créent un port franc à Délos : cette dernière décision est lourde de conséquences, car en ruinant ainsi le commerce des Rhodiens (cf. le discours de l’ambassadeur rhodien Astymédès à Rome en -165 se plaignant de l’effondrement économique de sa patrie causé par la création de ce port franc délosien deux ans plus tôt en -167, rapporté aux alinéas 9 à 17 fragment 31 livre XXX de l’Histoire de Polybe), elle les prive des moyens d’entretenir leur flotte, elle aggrave donc indirectement l’insécurité maritime en Méditerranée orientale déjà grandement accrue par la dissolution de la flotte d’Antiochos III en -188. C’est après cette date, pour l’anecdote, que sont compilées les petites histoires figurant dans le document archéologique appelé commodément "Chronique de Lindos" par les hellénistes, énorme bloc de pierre de plus de deux mètres offert au sanctuaire de la déesse Athéna de Lindos sur l’île de Rhodes en -99, comportant (après une introduction que les épigraphistes ont référencée par la lettre A) la liste des donations d’origines diverses (que les épigraphistes ont référencées par la lettre B suivie de chiffres arabes) et d’origines royales (que les épigraphistes ont référencées par des chiffres romains) effectués à cette déesse sous l’ère hellénistique. Le plus ancien des rois mentionné dans cette Chronique est Ptolémée Ier, le plus récent est Philippe V. Cet inventaire est destiné à rappeler le passé respectable de Rhodes pour mieux faire oublier sa déchéance : en -99, Rhodes ne signifie plus rien, elle a perdu puissance, honneurs, prestige, car le port franc de Délos a plombé son économie. Cela explique pourquoi cette Chronique contient beaucoup d’arrangements contestables avec la vérité historique et de reconstructions idéologiques (par exemple l’inscription I des donations royales prétend que Datis en route vers l’Eubée et l’Attique en -490 se serait détourné pour assiéger Rhodes, mais sans succès car Athéna serait intervenue pour donner aux assiégés toute l’eau dont ils avaient besoin, Datis aurait finalement quitté l’île en offrant ses effets au sanctuaire de la déesse : en réalité, Datis n’a pas eu besoin d’assiéger Rhodes puisqu’en -490 Rhodes était sous domination perse, et que les Rhodiens ne se sont pas mal comporté avec les Perses [comme par exemple les gens de Naxos], au contraire ils ont participé à l’invasion de la Grèce aux côtés de Xerxès Ier dix ans plus tard, autrement dit en -490 Datis n’a effectué qu’une simple escale à Rhodes [il a fait la même chose à Délos, selon le paragraphe 97 livre VI de l’Histoire d’Hérodote, pour demander à Apollon de l’aider dans sa mission contre l’Eubée et l’Attique], que les Rhodiens de -99 essaient d’assimiler à une agression perse, pour faire croire qu’en -490 ils étaient du côté des vainqueurs). Pergame enfin, qui jusque-là servait de contrepoids au royaume antigonide voisin, et qui empêchait l’union entre Antigonides et Séleucides, ne paraît plus utile : dès -166, Rome manifeste l’évolution de sa diplomatie en reconnaissant par sénatus-consulte l’autonomie de la Galatie "à condition que les Galates ne cherchent pas à empiéter sur le territoire des Attalides de Pergame", ce qui revient à empêcher ces derniers de s’agrandir en accaparant la Galatie. Désireux d’éclaircir les arrière-pensées romaines sur ces affaires galates, le vieux Eumène II part pour l’Italie, mais quand il débarque à Brindisi on l’informe que le Sénat ne pourra pas le recevoir, alors que peu de temps auparavant le même Sénat a reçu en grandes pompes Prusias II le roi de la principauté de Bithynie (cet épisode est relaté par Polybe, brièvement à l’alinéa 4 fragment 6 livre XXIX de son Histoire, et longuement dans le fragment 19 livre XXX de la même œuvre) : les sénateurs signifient ainsi clairement que la principauté de Pergame n’a plus les faveurs de Rome. La question antigonide étant définitivement réglée, les Romains peuvent se consacrer pleinement à réparer le gros oubli du diktat d’Apamée de -188, c’est-à-dire à remettre sur la table la question lagide.


Le document 760 des Orientis graeci inscriptiones selectae (commodément abrégé en "OGIS" par les hellénistes, comme nous l’avons dit plus haut) de Wilhelm Dittenberger mentionne la livraison de blé égyptien au contingent romain en guerre contre Persée à une date inconnue : cette démarche est-elle due au seul Ptolémée VI avant sa défaite à Péluse ou après sa réconciliation avec son frère Ptolémée Physkon, dans l’espoir de ressusciter l’ancienne alliance lagido-romaine de la génération précédente (on se souvient qu’en -210 les Lagides ont pareillement envoyé du blé à Rome alors en grande difficulté militaire) ? ou est-elle due à Antiochos IV au moment où il réinstalle Ptolémée VI sur le trône à Memphis, pour à la fois manifester son désir de pérenniser son amitié avec les Romains, et leur signifier que les ressources lagides sont désormais sous contrôle séleucide ? Polybe dit qu’Antiochos IV, avant de retourner à Antioche, a envoyé une ambassade à Rome pour annoncer sa victoire en Egypte ("Après avoir levé le siège d’Alexandrie, Antiochos IV envoya Méléagros, Sosiphanès et Hérakléidès en ambassade à Rome. Il avait réuni cent cinquante talents, dont cinquante devaient être offerts comme couronne aux Romains, le reste étant réservé comme dons à certaines cités de Grèce", Polybe, Histoire, XXVIII, fragment 22.1-3). Tite-Live de son côté rapporte que Ptolémée Physkon et sa sœur Cléopâtre II lors du siège d’Alexandrie - donc avant leur réconciliation avec Ptolémée VI durant l’hiver -169/-168 -, ont envoyé aussi une ambassade à Rome pour implorer du secours, à laquelle Rome a répondu en décidant aussitôt d’envoyer Caius Popilius Laenas vers les deux rois Antiochos IV et Ptolémée VI avec un sénatus-consulte leur intimant l’ordre de cesser les hostilités "sous peine de perdre l’amitié des Romains" ("On admit dans le Sénat les ambassadeurs alexandrins envoyés par Ptolémée [Physkon] et Cléopâtre II. Vêtus d’habits de deuil, la barbe et les cheveux en désordre, une branche d’olivier à la main, ils entrèrent en se prosternant. Leur discours fut encore plus humble que leur apparence. Antiochos IV le roi de Syrie, qui avait été en otage à Rome, prétendant vouloir replacer sur le trône l’aîné des Ptolémées, avait déclaré la guerre au frère cadet de ce roi alors enfermé dans Alexandrie, il avait remporté une victoire à Péluse près de la mer, jeté à la hâte un pont sur le Nil, avait fait traverser son armée, assiégeait Alexandrie, et était sur le point de se rendre maître de ce riche royaume. Ayant exposé leurs plaintes, les députés conjurèrent les sénateurs d’aider leur pays et les rois qui avaient toujours été amis de la République. “Antiochos IV a de telles obligations envers le peuple romain, et le nom de Rome est si puissant auprès des rois et des peuples, dirent-ils, que le Sénat n’a juste qu’à exprimer par un message son déplaisir de voir les rois ses alliés en guerre, pour qu’Antiochos IV lève immédiatement le siège d’Alexandrie et ramène son armée en Syrie. Si vous tardez à répondre à nos prières, vous verrez bientôt venir à Rome Ptolémée [Physkon] et Cléopâtre II dépossédés du trône, et le peuple romain rougira alors de les avoir abandonnés dans leur détresse”. Le Sénat, touché par les prières des ambassadeurs alexandrins, dépêcha sur-le-champ Caius Popilius Laenas, Caius Decimius et Caius Hostilius pour terminer la guerre entre les rois, avec mission d’aller trouver d’abord Antiochos IV, ensuite Ptolémée VI, pour leur déclarer que celui des deux qui refuserait la paix ne serait plus considéré comme ami et allié de Rome", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLIV, 19.6-14). La tournure évasive du sénatus-consulte est intéressante, car elle montre que les exigences de Rome en cette année -169 sont encore très limitées, et non partisanes : les Romains, avant la victoire de Pydna de juin -168, ne sont pas en situation militaire de réclamer quoi-que-ce-soit, ni d’afficher une claire hostilité aux Séleucides. Caius Popilius Laenas tarde à se rendre en Egypte : en juin -168, avant la bataille de Pydna, il n’a pas dépassé Délos (attend-il, de sa propre initiative ou pour obéir à un ordre, de voir comment les choses vont évoluer en Grèce avec Paul-Emile ?). Cela laisse le temps à Antiochos IV de franchir à nouveau la frontière égyptienne. Une députation envoyée par Ptolémée VI vient voir l’envahisseur à Rhinokoloula (aujourd’hui El-Arich en Egypte) pour lui demander de faire demi-tour, à laquelle ce dernier répond que l’heure n’est plus aux suppliques, et qu’il se déclarera satisfait seulement quand il aura annexé préventivement la branche pélusiaque du delta du Nil et l’île de Chypre. Puis Antiochos IV envoie sa flotte s’emparer de l’île de Chypre, tandis que lui-même à la tête de son armée terrestre s’avance vers le Nil ("[Antiochos IV] fit partir sa flotte pour Chypre. Dès les premiers jours du printemps [-168], il marcha en personne à travers la Koilè-Syrie vers l’Egypte avec son armée. Près de Rhinokoloula, les ambassadeurs de Ptolémée VI vinrent lui rendre grâces du rétablissement de ce roi sur le trône de ses ancêtres et le supplier de ne pas renverser son propre ouvrage, ils lui demandèrent d’exposer ses prétentions avant de changer son statut d’allié en celui d’ennemi et de s’adjuger par la force des armes ce qu’il voulait. Antiochos IV répondit qu’il ne rappellerait sa flotte et ne retirerait son armée qu’après la cession de l’île de Chypre tout entière, de Péluse et de son territoire autour du delta du Nil. En même temps il fixa le délai au terme duquel on devait lui apporter une réponse. Le délai étant expiré, Antiochos IV donna ordre aux navarques qui accompagnaient l’armée de terre de faire voile vers Péluse par l’embouchure du Nil, et entra lui-même en Egypte par le désert arabique", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 11.9-12.2). C’est ainsi qu’on apprend qu’Antiochos IV a reconstitué une flotte, ce qui est rigoureusement interdit par le traité d’Apamée. Il atteint Memphis ("Les habitants de Memphis et ceux des autres cités d’Egypte lui ouvrirent leurs portes, les uns volontairement, les autres par crainte", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 12.2). C’est sans doute à ce moment qu’il faut placer l’épisode relaté par le philosophe Porphyre au IIIème siècle cité par saint Jérôme, qui montre Antiochos IV s’appropriant le titre de roi "à la manière égyptienne", ce qui équivaut à détrôner Ptolémée VI, ou du moins à placer les Lagides sous la tutelle des Séleucides ("Après la mort de Cléopâtre Ière, l’Egypte fut gouvernée par l’eunuque Eulaios, tuteur de [Ptolémée VI] Philometor, et par Lènaios, qui tentèrent de recouvrer la Syrie qu’Antiochos III s’était appropriée illégitimement. La guerre éclata entre le garçon Ptolémée VI et son oncle. Ils se rencontrèrent en bataille entre Péluse et le mont Kasios, les stratèges de Ptolémée VI furent défaits, mais Antiochos IV fit preuve d’indulgence envers le garçon en simulant l’amitié. Il alla jusqu’à Memphis et se fit couronner à la manière égyptienne. Déclarant vouloir préserver les intérêts de l’enfant, il soumit toute l’Egypte pour lui-même avec des petites troupes, il entra dans les cités riches et prospères. Il fit ce que son père n’avait jamais fait, ni les pères de ses pères, car aucun roi de Syrie n’avait jamais abattu l’Egypte de cette façon ni éparpillé toute sa richesse. Il était si habile qu’il déjoua tous les plans pourtant bien conçus des stratèges de l’enfant-roi. Telle est l’interprétation de Porphyre, que [Callinicos] Sutorius [rhéteur et historien du IIIème siècle, contemporain de Porphyre] suit en l’augmentant", saint Jérôme, Sur le livre de Daniel XI.24 ; cette appropriation du titre royal lagide semble confirmée par le papyrus Tebtynis 698 de la bibliothèque Bancroft, à l’Université California de Berkeley aux Etats-Unis). C’est alors qu’à Délos, Caius Popilius Laenas reçoit la nouvelle de la victoire de Paul-Emile à Pydna. En position de force, il décide de partir vers l’Egypte, tandis qu’Antiochos IV quitte Memphis pour Alexandrie. Les deux hommes se rencontrent en juillet -168 à Eleusis, dans la banlieue d’Alexandrie. Se déroule ensuite la scène restée dans la mémoire collective comme le "Cercle de Popilius", autre moment-clé de l’Histoire de l’hellénisme. Antiochos IV s’avance vers Popilius tout sourire et bras grand ouverts, pour le saluer comme un vieil ami - selon Justin (qui certes reste sujet à caution, car ses déclarations sont souvent truffées d’erreurs), Antiochos IV a connu Popilius du temps où il était otage à Rome -, croyant que les Romains l’ont envoyé pour le féliciter de sa mainmise sur l’Egypte : "Mon Popi ! Tu as fait bon voyage ? Comment va ta femme ?". Mais Popilius garde une expression et une attitude figées, signifiant qu’il n’est pas là pour parler du bon vieux temps ni pour lancer des fleurs aux Séleucides. Antiochos IV est interloqué. Son sourire disparaît soudain : "Bon… Tu es venu pour quoi ?...". Popilius sort le sénatus-consulte de son vêtement, et sur un ton froid et hautain : "Lis ça". La lecture finie, le Romain attend la réponse d’Antiochos IV, qui ne trouve plus ses mots : "… Je pensais avoir d’autres relations avec toi… et avec Rome…", et qui fait finalement un geste blasé et déçu : "Je réfléchirai à ton sénatus-consulte avec mes conseillers". Mais Popilius sans dire une parole trace une ligne avec le bout d’un bâton autour du Grec, et conclut : "Si tu franchis ce cercle sans avoir promis d’évacuer l’Egypte, Rome se déclarera ton ennemi. Nous avons des légions en Grèce prêtes à intervenir, qui viennent d’anéantir ton pair Persée. Mesure bien ce que tu vas faire dans la minute qui suit, toi qui n’as pas été capable de prendre Alexandrie l’année dernière. Pense à ton père à Magnésie, qui avait des moyens militaires et politiques beaucoup plus étendus que les tiens". S’ensuivent les secondes parmi les plus longues et les plus lourdes de l’Histoire. Antiochos IV, la voix dure, répond : "Tu es devenu un connard. Tu me trahis. Rome me trahit. Mais je ne vous donnerai pas le faux prétexte de vous offusquer davantage : je quitte l’Egypte, je rentre à Antioche. Et toi, ne te présente plus jamais devant moi" ("Le général romain Caius Popilius Laenas, que le roi Antiochos IV avait d’abord salué de la voix à distance, auquel il tendit ensuite la main, lui tendit à son tour non pas la main mais la tablette où était inscrit le texte du sénatus-consulte, qu’il l’invita à lire. Je pense qu’il ne voulait pas accomplir le geste rituel de l’amitié avant de savoir si l’homme qui l’accueillait nourrissait des intentions amicales ou hostiles. Lorsque le roi, sa lecture achevée, lui déclara qu’il voulait en discuter avec ses Amis, le Romain fit une chose qui dénotait une rudesse et une arrogance extrêmes : avec le bâton de vigne qu’il tenait à la main, il traça un cercle autour d’Antiochos IV et le somma de n’en sortir qu’après avoir donné sa réponse au sujet du sénatus-consulte. Fort surpris par cette façon d’agir et cette assurance hautaine, le roi hésita quelques instants, puis répondit qu’il se plierait aux injonctions des Romains. Là-dessus Popilius et tous les membres de sa suite lui serrèrent la main et le complimentèrent avec chaleur. Le sénatus-consulte ordonnait à Antiochos IV de cesser immédiatement les hostilités contre Ptolémée VI", Polybe, Histoire, XXIX, fragment 27.1-7 ; "[Antiochos IV] descendit à petites journées vers Alexandrie. Il venait de passer le fleuve près d’Eleusis, bourg situé à quatre milles d’Alexandrie, lorsque les ambassadeurs romains vinrent à sa rencontre. Antiochos IV les salua et tendit la main à Popilius, mais ce dernier lui présenta la tablette sur laquelle était écrit le sénatus-consulte, et l’invita à en prendre connaissance sur-le-champ. Après l’avoir lu, Antiochos IV dit qu’il délibérerait avec ses conseillers sur le parti à prendre, mais Popilius, fidèle à son caractère, traça un cercle autour du roi avec le bâton qu’il tenait à la main : “Avant de sortir de ce cercle, lui dit-il, tu dois me donner la réponse que je rapporterai au Sénat”. Etourdi par la violence d’un tel ordre, Antiochos IV hésita un instant, puis il répondit : “Je ferai ce qu’exige le Sénat”. Alors seulement Popilius tendit la main au roi comme à un allié et à un ami", Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 12.2-6 ; "Tandis qu’[Antiochos IV] était dans les environs d’Alexandrie, Popilius arriva de Rome comme ambassadeur, porteur d’une tablette où était écrit qu’Antiochos IV ne devait pas faire la guerre aux Ptolémées. Comme Antiochos IV, la lettre lue, déclara qu’il réfléchirait, Popilius traça autour de lui un cercle avec son bâton en disant : “Réfléchis ici”. Saisi de crainte, il leva le camp", Appien, Histoire romaine XI.350-352 ; "[texte manque] aux Romains qui s’étaient avancés à la rencontre d’Antiochos IV. Comme celui-ci les saluait de la voix à distance en leur tendant la main, Popilius, qui tenait à disposition le rouleau de papyrus où le sénatus-consulte était consigné, le tendit à Antiochos IV et l’invita à le lire. On pense qu’il agit ainsi pour ne pas lui serrer la main comme à un ami avant de savoir, par la conduite du roi, si celui-ci était vraiment ami ou ennemi. Après avoir lu, le roi dit qu’il prendrait l’avis de ses Amis sur ces questions. Popilius, à ces mots, fit une chose intolérable et très arrogante : avec un bâton taillé dans un bois de vigne, il traça un cercle autour d’Antiochos IV et lui enjoignit de donner sa réponse avant d’en sortir. Interloqué par ce geste, terrifié d’autre part par la supériorité de l’empire romain, le roi fut mis dans l’embarras et, considérant l’ensemble de la situation, il dit qu’il exécuterait tout ce que les Romains lui ordonnaient. Popilius et les autres Romains lui serrèrent alors la main et le saluèrent amicalement. Le texte demandait l’arrêt immédiat de la guerre contre Ptolémée VI. Conformément à ce qui était écrit, le roi retira ses armées d’Egypte, terrifié par la supériorité des Romains, et aussi par la nouvelle de la récente défaite des Macédoniens", Diodore de Sicile, extrait de la Bibliothèque historique conservé via l’extrait 352 de Sur les opinions de Constantin VII Porphyrogénète ; "On députa Popilius vers le roi Antiochos IV pour lui ordonner de respecter l’Egypte, ou d’en partir s’il s’y trouvait déjà. Popilius le trouva en Egypte. Le roi, qui du temps où il était otage à Rome avait formé avec lui une étroite liaison, s’approcha pour l’embrasser, mais l’envoyé romain fit taire ses affections privées devant les ordres de sa patrie, et lui présenta le décret du Sénat. Le voyant hésiter et renvoyer à son conseil la décision de cette affaire, il traça avec un bâton qu’il tenait à la main un cercle assez vaste pour y contenir le roi et ses courtisans, lui défendant d’en sortir sans avoir répondu au Sénat et déclaré s’il voulait la paix ou la guerre avec Rome. Effrayé de cette fermeté, Antiochos IV promit d’obéir", Justin, Histoire XXXIV.3 ; "La seconde année, [Antiochos IV] rassembla une armée et se dirigea vers le sud contre Ptolémée VI. Tandis qu’il assiégeait à Alexandrie ses deux neveux, fils de son beau-frère Ptolémée V et de Cléopâtre Ier, des envoyés romains arrivèrent sur les lieux, dont Caius Popilius Laenas [nous rétablissons ici le texte de saint Jérôme, qui donne ici de façon aberrante le nom de Marcus Popilius Laenas à la place de son frère Caius Popilius Laenas]. Ce dernier transmit à Antiochos IV, qu’il trouva debout sur le rivage, le sénatus-consulte lui ordonnant de se retirer pour conserver l’amitié du peuple romain et de se contenter de son propre domaine. Antiochos IV retarda sa réponse afin de consulter ses Amis. Mais [Popilius] Laenas fit un cercle dans le sable autour du roi avec un bâton qu’il tenait dans sa main, en disant : “Le Sénat et le peuple romain t’ordonnent de répondre avant de passer cette ligne”. A ces mots, Antiochos IV effrayé dit : “Si tel est le bon plaisir du Sénat et du peuple romain, je me retire”, et il mit immédiatement son armée en mouvement. Cela lui porta un coup très dur parce que, sans y trouver la mort, il y perdit néanmoins tout son orgueilleux prestige", saint Jérôme, Sur le livre de Daniel XI.27-30 ; "Caius Popilius fut envoyé par le Sénat vers Antiochos IV pour l’inviter à cesser sa guerre contre Ptolémée VI. A son arrivée, Antiochos IV lui tendit la main avec empressement et un air amical. Mais Popilius refusa de lui tendre la sienne, et lui remit la lettre qui contenait le décret du Sénat. Antiochos IV, quand il en eut pris connaissance, lui dit qu’il en discuterait avec ses Amis. Popilius, indigné de se voir opposer un délai, traça sur la terre avec un bâton une ligne autour du roi : “Avant de sortir de ce cercle, dit-il, donne-moi une réponse à rapporter au Sénat”. On aurait cru voir non pas un ambassadeur mais le Sénat lui-même qui parlait au roi. Aussitôt Antiochos IV déclara que Ptolémée VI n’aurait plus à se plaindre de lui. Alors seulement Popilius accepta de prendre sa main comme celle d’un allié. Tant est puissante l’énergie tranchante du caractère et du langage, qui fit trembler la Syrie en même temps qu’elle protégea l’Egypte !", Valère Maxime, Actes et paroles mémorables VI.4, Exemples romains 3 ; "Dieux immortels, où sont les maximes et la fermeté de l’ancienne Rome ! Du temps de nos ancêtres, Caius Popilius, envoyé en ambassade auprès du roi Antiochos IV, lui ordonna de la part du Sénat de lever le siège d’Alexandrie. Le roi différa sa réponse. Popilius traça avec son bâton un cercle autour de lui, en promettant de le dénoncer au Sénat s’il ne donnait pas sa réponse avant de sortir de ce cercle. Admirable énergie ! Le langage de Popilius était celui d’un représentant du peuple romain, revêtu de cette autorité à laquelle on doit avant tout se soumettre ! Celui qui s’y refuse, n’a pas à proposer quoi que ce soit, on ne doit pas l’écouter, on doit le combattre !", Cicéron, Huitième philippique 8). C’est de cette façon, par une simple ligne tracée dans le sable d’Alexandrie, que le royaume lagide, jusqu’alors protectorat séleucide, devient protectorat romain : Ptolémée VI ne doit la vie sauve et la liberté qu’à l’intervention de Popilius, et la division de l’autorité lagide entre Ptolémée VI (qui est roi légitime, mais a été vaincu et s’est compromis avec l’envahisseur séleucide) et Ptolémée Physkon (qui a été élevé par les Alexandrins résistants, mais n’aura jamais pleine légitimité tant que son frère sera en vie) laisse prévoir des conflits fratricides dont Rome sera l’arbitre. C’est de cette façon, qui évite à Rome une autre bataille de Pydna en Egypte, que la couronne séleucide comprend que le diktat d’Apamée qui jusqu’alors lui interdisait de s’étendre à l’ouest du Taurus, lui interdit désormais de s’étendre aussi à l’ouest du Sinaï : Antiochos IV pensait que son intervention dans les affaires lagides entrait dans le cadre de ce diktat, il constate que les Romains ont d’autorité rétréci ce cadre, et ce constat est d’autant plus amer que même s’il n’a pas les moyens militaires de s’opposer aux troupes romaines il a cependant prouvé qu’il a suffisamment de forces pour battre les Lagides - et n’oublions pas que dans cette affaire ce sont les Lagides qui ont été les agresseurs, et c’est lui qui a été l’agressé. A Eleusis, Antiochos IV découvre que Rome, qui l’a aidé tacitement à prendre le pouvoir en -175 et qui était apparemment son amie, n’était au fond qu’une dominatrice, qui le traite aujourd’hui avec condescendance, et qui a les capacités militaires, politiques et économiques de ses prétentions dominatrices. C’est dans cet état d’esprit qu’il laisse définitivement derrière lui la frontière égyptienne, lors de son second retour vers Antioche à la fin de l’été -168, certainement pas disposé à tolérer des désordres à Jérusalem. Pendant qu’il tentait en vain d’imposer son autorité à Alexandrie en effet, des violences ont agité la capitale judéenne, qui, causés par la rivalité sacerdotale entre Jésus/Jason et Ménélas, sont naturellement occultés par Maccabées 1. Le détail nous est rapporté par Maccabées 2, qui dit que la rumeur de la mort d’Antiochos IV s’est propagée pendant que l’armée séleucide était encore en Egypte, et que Jésus/Jason a essayé de profiter de l’occasion pour recouvrer son titre de Grand Prêtre (verset 5 chapitre 5). La tentative de Jésus/Jason a tourné court parce que celui-ci, incapable d’atteindre Ménélas réfugié dans la forteresse de l’Akra à proximité du Temple, a commis l’erreur de retourner sa haine inassouvie contre les habitants de Jérusalem. Ces derniers l’ont chassé de la cité, et le narrateur de Maccabées 2, malgré sa sympathie difficilement dissimulée pour sa politique philhellène à l’époque où il était Grand Prêtre, se satisfait de le voir fuir de cité en cité jusqu’à Sparte (verset 9 chapitre 5), et finir ses jours seul et misérable ("Lui qui avait abandonné tant de cadavres sur le sol, sans personne pour les enterrer, il ne fut pleuré par personne, on ne lui fit pas de funérailles, il n’eut aucune place dans le tombeau de famille", Maccabées 2 5.10). Antiochos IV apprend ces troubles à Jérusalem. Toujours sous le coup de l’humiliation que lui a infligée Caius Popilius Laenas à Eleusis, il croit que non seulement Jérusalem mais encore toute la Judée s’est soulevée, et pire encore : il croit que les juifs se sont soulevés non pas entre eux dans la guéguerre conduite par leurs deux Grands Prêtres rivaux, mais contre sa personne, contre la couronne séleucide (verset 11 chapitre 5). En conséquence, quand il arrive à Jérusalem, il massacre les habitants ou les réduit en esclavage ("Il ordonna à ses soldats d’abattre impitoyablement tous ceux qu’ils rencontreraient et d’égorger ceux qui se réfugieraient dans les maisons. Ils tuèrent jeunes et vieux, exterminèrent femmes et enfants, massacrèrent jeunes filles et bébés. En trois jours seulement, Jérusalem perdit quatre-vingts mille habitants : quarante mille tombèrent sous les coups et autant d’autres furent vendus comme esclaves", Maccabées 2 5.12-14), puis, selon Diodore de Sicile, il punit Ménélas en l’obligeant à manger une truie sacrifiée dans le Temple, dont le sang a été répandu sur la Torah ("Antiochos IV Epiphane, après avoir soumis les juifs, avait pénétré dans le sanctuaire de leur Dieu où seul le Grand Prêtre a le droit de pénétrer, et y avait trouvé une statue de pierre représentant un homme à longue barbe, assis sur un âne et tenant dans ses mains un livre : pensant que c’était Moïse, le fondateur de Jérusalem et du peuple juif, et le législateur qui avait prescrit aux juifs ces préceptes misanthropiques et sacrilèges, choqué de la haine que les juifs vouaient à tous les peuples, Antiochos IV Epiphane s’était empli de zèle pour abolir leur lois, il avait fait sacrifier une grosse truie au pied de la statue de leur législateur, sur l’autel de leur Dieu, en avait répandu le sang sur le monument, en avait fait cuire les chairs, avait ordonné d’arroser avec le jus les livres sacrés qui contenaient les lois opposées aux principes de l’hospitalité, puis il avait fait éteindre la flamme prétendue éternelle que les juifs entretiennent dans le Temple, et avait forcé le Grand Prêtre et les autres juifs à manger la viande de la victime", Photios, Bibliothèque 244, Bibliothèque historique par Diodore de Sicile, Livre XXXIV). Nous devons insister sur le fait que, pas plus que la captation du maigre trésor restant dans le Temple en -169, cette violence à l’encontre les Jérusalémites en -168 n’a une cause religieuse : Antiochos IV ne veut pas détruire le judaïsme, ni contester l’autorité du Temple (le narrateur de Maccabées 2 ne parle pas de la souillure de la Torah racontée par Diodore de Sicile, qui paraît un acte ponctuel commis sous le coup de la colère et de l’amertume, destiné à punir les Jérusalémites d’avoir répandu la zizanie en Judée pendant que les troupes séleucides étaient en Egypte, et à punir Ménélas d’avoir été incapable de contenir cette zizanie ; le seul acte impie que Maccabées 2 mentionne est contenu dans le court verset 16 chapitre 5 : Antiochos IV touche les objets du culte "avec ses mains impures" après être entré dans le Temple ["De ses mains impures et souillées, [Antiochos IV] saisit les objets sacrés que d’autres rois avaient déposées dans ce lieu pour l’honorer et en accroître la splendeur"], et puisqu’aucun autre verset ne dit qu’il emporte ces objets à Antioche on déduit qu’après les avoir contemplés il les remet aussitôt sur place), la grande quantité de richesses qu’il s’approprie ("Quittant le Temple, Antiochos IV emporta l’équivalent de mille huit cents talents vers Antioche", Maccabées 2 5.21) provient non pas du Temple - qui n’a jamais connu une telle opulence, même du temps d’Onias III et du trésor tobiade - mais simplement des familles jérusalémites qu’il a massacrées ou réduites en esclavage. L’égarement sanguinaire d’Antiochos IV et l’obligation d’affirmer la force séleucide pour faire oublier son échec en Egypte - et donc son absence de motivations religieuses -, sont prouvés par le sort similaire réservé à la cité d’Arados, dont les habitants sont pareillement réprimés lors du retour vers Antioche ("Porphyre voit dans ce passage une obscure allusion à Antiochos IV qui, lorsqu’il luttait contre les Egyptiens, les Libyens et les Ethiopiens, entendit que des révoltes avaient éclaté contre lui dans le nord et l’est : il quitta les lieux pour revenir sur ses pas et vaincre la résistance des Aradiens, qui vivent sur une île au large de la Phénicie, et dévaster toute la province le long de la côte phénicienne", saint Jérôme, Sur le livre de Daniel XI.44-45 ; la ruine temporaire d’Arados est confirmée indirectement par les numismates, qui constatent que la cité ne bat plus monnaie après -168). Pour revenir à notre sujet, on est étonné de voir qu’une fois de plus Maccabées 2 refuse le manichéisme de Maccabées 1, en détournant les responsabilités vers les juifs de Jérusalem et le "traître/prodÒthj Ménélas" (verset 15 chapitre 5) plutôt que vers les Grecs, et en affirmant dans un long commentaire (versets 17 à 20 chapitre 5) que le malheur qui s’est abattu sur les premiers découle non pas de la volonté des seconds - et d’Antiochos IV en particulier - mais de la volonté d’Yahvé qui, utilisant les seconds, a voulu punir les premiers de leurs péchés : autrement dit, si Antiochos IV a massacré les Jérusalémites, ce n’est pas sa faute, mais la faute des Jérusalémites eux-mêmes.


A un moment indéterminé entre la fin de l’été -168 et décembre -167, peut-être dès le début de cette période lors du retour à Antioche, Maccabées 2 dit qu’Antiochos IV installe des "épistates" au Levant, terme générique ("™pist£thj", littéralement "qui est au-dessus de", peut désigner indifféremment un chef militaire ou civil) qui semble se rapporter à des commandants de garnison puisque, Maccabées 1 et Maccabées 2 sont d’accord sur ce point, des garnisons sont en effet installées au même moment dans l’Akra de Jérusalem (l’ancienne forteresse mentionnée par le livre de Néhémie et la Lettre d’Aristée, comme nous l’avons vu dans notre étude de Maccabées 1) et à Samarie, devenues avec Gaza et les autres cités côtières philistines les nouveaux postes-frontières du sud-ouest du royaume séleucide. Aux versets 22 et 23 chapitre 5, Maccabées 2 précise que l’épistate de Jérusalem se nomme Philippe et est d’origine phrygienne, celui de Samarie se nomme Andronicos. Maccabées 2 évoque ensuite l’envoi à Jérusalem d’une troupe placée sous la direction d’un nommé Apollonios d’origine mysienne "chargé de massacrer tous les hommes de la cité et de vendre femmes et enfants comme esclaves" (verset 24 chapitre 5). Le narrateur raconte que cet Apollonios organise un défilé un jour de sabbat et, profitant de la venue en masse des habitants, se précipite sur eux pour en tuer ou en capturer un grand nombre (versets 25 et 26 chapitre 5). Or, ce récit se retrouve aux versets 29 à 32 de Maccabées 1 qui, sans donner le nom d’Apollonios, révèlent qu’il exerce la fonction d’"archonte phorologue" ("¥rconta forolog…aj", littéralement "qui dirige/¢rcÒj l’ordonnance/lÒgoj de l’impôt/fÒroj"), c’est-à-dire qu’il n’agit pas comme chef militaire mais comme percepteur. La création d’un tel titre et l’adjonction d’une troupe armée importante ne se justifieraient pas si la mission d’Apollonios ne concernait que Jérusalem (car la perception d’un impôt dans la seule cité de Jérusalem peut être aisément réalisée par la garnison commandée par le Phrygien Philippe), cela revient à conclure qu’un nouvel impôt est instauré qui ne concerne pas seulement Jérusalem mais toute la Judée. Maccabées 2 explique l’origine de ce nouvel impôt par la confusion mentale du roi, qui pour oublier sa défaite devant Caius Popilius Laenas se refugierait dans la folie "au point de penser être capable de faire flotter des bateaux sur la terre ou de faire marcher des soldats sur la mer" (verset 21 chapitre 5). Mais la clé de l’énigme se trouve plus sûrement dans le verset 10 chapitre 8 que nous avons déjà cité, dans lequel on découvre que l’intégralité du tribut de guerre réclamé par les Romains à Apamée en -188 n’est toujours pas payé, et que pour le solder Nicanor stratège d’Antiochos IV propose de vendre des prisonniers juifs comme esclaves. On peut supposer que lors de son entrevue glaciale avec Antiochos IV à Eleusis en juillet -168, Caius Popilius Laenas ne s’est pas contenté de lui signifier que désormais le royaume lagide serait un protectorat romain, il lui a aussi rappelé que la couronne séleucide avait toujours un arriéré de paiement. Par suite, on peut supposer qu’Antiochos IV n’ait pas d’autre choix pour y répondre, que d’appliquer la proposition de Nicanor, qu’on pourrait traduire de la façon suivante : "Depuis des années les juifs de Judée se querellent entre eux, ce qui n’est plus acceptable maintenant que la Judée est devenue la frontière sud-ouest du royaume. Nous devons y rétablir l’ordre de manière radicale. Chaque année les juifs envoient des prémices au Temple : augmentons le pourcentage de ces prémices, pour qu’une partie continue d’aller au Temple et que l’autre partie aille dans nos caisses. Et ceux qui ne peuvent pas payer ce nouveau pourcentage, réduisons-les en esclavage : leur vente compensera ce qu’ils n’auront pas pu nous payer, et cela fera en outre baisser la population en Judée et la récurrence des querelles entre juifs". Au fond, Antiochos IV reprend là la politique d’uniformisation administrative et fiscale de son frère et prédécesseur Séleucos IV : face à l’impérialisme romain, l’heure n’est plus aux exemptions généreuses, chaque peuple doit afficher clairement son soutien ou son hostilité à la couronne séleucide. Et les juifs sont peut-être plus maltraités que les autres parce qu’ils sont plus retors à l’autorité séleucide : n’oublions jamais que nos deux seules sources sur cette période, Maccabées 1 et Maccabées 2, sont juives avant d’être hellénophones - et même philhellènes pour Maccabées 2 -, et ne peuvent donc pas dire : "En été -168 lors de son retour d’Egypte, Antiochos IV a tué quatre millions de Jérusalémites… enfin non, quarante mille… enfin non, quatre cents, qui avait pris parti pour Jésus/Jason ou pour Ménélas… En représailles, les nationalistes juifs ont tendu des embuscades aux Grecs, et entre la fin de l’été -168 et décembre -167 ils en ont tués une centaine… enfin non, trois cents… enfin non, six cents, dont des civils… Par suite Antiochos IV avait une bonne raison d’être en colère contre les juifs de Judée". Cette uniformisation fiscale, très impopulaire puisqu’elle fait des juifs des contribuables ordinaires quand ils peuvent payer, ou des esclaves quand ils ne peuvent pas payer, atteint en tous cas un point de non-retour quand, en décembre -167, elle se double d’une uniformisation religieuse. Cette affaire a pour cause le cosmopolitisme des soldats installés dans les cités levantines. Aux paragraphes 258-261 livre XII de ses Antiquités juives, Flavius Josèphe rapporte une lettre envoyée par les Samaritains à Antiochos IV pour lui demander d’ouvrir leur temple du mont Garizim à Zeus Hellènios ("Ell»nioj", "des Grecs"), cette démarche évoquée aussi au verset 2 chapitre 6 de Maccabées 2 découle certainement de la pression exercée par les soldats multinationaux d’Andronicos sur les Samaritains, qui n’ont pas envie de subir le même sort que leurs voisins judéens : on peut admettre que les soldats multinationaux du Phrygien Philippe installés dans l’Akra exercent une pression identique sur les Jérusalémites. La tradition juive voit dans le décret de décembre -167, qui oblige les juifs à "renoncer aux usages de leurs ancêtres" et à "profaner le Temple de Jérusalem pour en faire un sanctuaire à Zeus Olympien" (versets 1 et 2 chapitre 6), une mesure de fanatisme hellénistique anti-juif, mais en vérité c’est tout sauf un décret de fanatisme religieux puisqu’il vise au contraire à abolir l’exclusivisme de Yahvé en Judée et à faire du Temple un lieu multi-cultuel, comme le seront plus tard - avant 1492 - les bâtiments espagnols utilisés comme synagogue le matin, comme église le midi, et comme mosquée l’après-midi. Les exégètes rappellent en effet que Zeus est un dieu syncrétique rassemblant toutes les religions du monde via ses innombrables bâtards, et que l’expression utilisée au verset 54 chapitre 1 de Maccabées 1 pour désigner la statue qu’on installe dans le Temple ("bdšlugma ™rhmèsewj", "l’abomination de la désolation", on ignore la signification de cette expression, qu’on retrouve littéralement au verset 31 chapitre 11 et au verset 11 chapitre 12 du livre de Daniel) pourrait désigner n’importe quel baal levantin, autrement dit Antiochos IV vise non pas à éradiquer le judaïsme mais à placer Yahvé au même niveau que les autres dieux, pour que tous à Jérusalem, juifs et non-juifs, puissent ensemble, ou côte-à-côte, ou les uns après les autres, exprimer leur foi. Ce décret est certes la goutte d’eau qui fait déborder le vase : les juifs, réduits à choisir entre d’un côté l’esclavage ou de l’autre côté l’étranglement fiscal et la promiscuité avec des étrangers qui marmonnent leurs prières à baal Truc ou baal Machin, décident naturellement de se révolter et de prêter l’oreille au discours nationaliste des Asmonéens. Maccabées 2 affirme que Judas Maccabée est très suivi en -167, puisqu’il rassemble près de six mille hommes (verset 1 chapitre 8), rejoignant les versets 29 et 30 chapitre 2 de Maccabées 1 qui assurent que "beaucoup veulent continuer à vivre droitement selon la Loi de Moïse" et "se rendent au désert pour y demeurer avec fils, femmes et bétail". Mais ne nous trompons pas sur cette popularité de Judas Maccabée au début de la révolte, les juifs de Judée ne sont pas tous devenus soudain des disciples d’Ezékiel : derrière l’apparence religieuse du mouvement, derrière le prétexte de la profanation du Temple, c’est bien la raison fiscale qui les motive, la volonté de pousser Antiochos IV à repenser ce nouvel impôt absurde et injuste. La meilleure preuve de cela est que, dès qu’en -161 le nouveau roi Démétrios Ier pour se faire apprécier assouplira ou abolira - ce point est toujours débattu par les spécialistes - l’impôt contesté, ceux-ci cesseront de suivre Judas Maccabée, qui trouvera la mort au milieu de seulement huit cents partisans à Béreth - nous avons vu cela dans notre étude de Maccabées 1 -, dans l’indifférence générale. Notons enfin que, sur ces événements comme sur ceux des années précédentes, le narrateur Maccabées 2 temporise toujours la responsabilité des Grecs : même s’il ne pardonne pas la brutalité des actes d’Antiochos IV et de ses fonctionnaires ("On n’eut plus le droit d’observer le sabbat, ni de célébrer les fêtes traditionnelles, ni même simplement de se déclarer juif. Chaque mois, au jour commémorant la naissance du roi, on était contraint de façon humiliante à participer à un repas sacrificiel. Et quand arrivait la fête de Dionysos, on était forcé de se couronner de lierre et d’accompagner le cortège en l’honneur de ce dieu. Sur la proposition des habitants d’Antioche, un décret fut publié : les cités grecques des régions voisines de la Judée devaient adopter la même politique à l’égard des Juifs qui s’y trouvaient et les obliger à participer aux repas sacrificiels, ordre fut donné d’égorger quiconque refuserait d’adopter les coutumes grecques", Maccabées 2 6.6-9), il se démarque de Maccabées 1 en rappelant que le principal fautif de tous ces malheurs est le Grand Prêtre Ménélas, "qui opprime ses concitoyens juifs avec une méchanceté pire que celle des autres (les chefs de garnisons séleucides)" (verset 23 chapitre 5).


Soudain, surprise. Le narrateur de Maccabées 2 coupe son récit, et entame une longue digression qui prend la forme de deux tragédies à la manière grecque, la première ayant pour héros un vieillard nommé Elazar (versets 18 à 31 chapitre 6), la seconde ayant pour héros une mère et ses sept enfants (versets 1 à 41 chapitre 7). La première tragédie peut être divisée en trois scènes : 1/ Elazar désobéit au décret royal (versets 18 à 20 chapitre 6), 2/ dialogue entre Elazar et les Grecs (versets 21 à 28 chapitre 6), 3/ Elazar est supplicié (versets 29 à 31 chapitre 6). Cette tragédie est un pastiche de l’Antigone de Sophocle. A la place de la jeune fille Antigone, on trouve le vieil homme Elazar. A la place de l’obligation d’abandonner le corps de Polynice aux vautours, on trouve l’obligation d’avaler de la viande de porc (verset 18 chapitre 6). A la place de l’héroïne qui avoue tout et se laisse arrêter ("Je reconnais les faits et ne les nie nullement", Sophocle, Antigone 443), on trouve le héros qui "marche volontairement vers le lieu du supplice" (verset 19 chapitre 6). A la place du chef d’Etat impitoyable qui veut tuer la coupable en la traitant de folle ("Elle a montré son hybris en passant outre les lois, et, le forfait accompli, elle commet un nouvel hybris en s’en vantant et en ricanant", Sophocle, Antigone 480-483), on trouve les soldats compatissants qui veulent sauver le coupable avec un subterfuge (verset 21 chapitre 6). A la place de la suppliciée qui meurt en maudissant ses bourreaux ("Puissent-ils ne pas subir plus de mal qu’à tort ils m’en font !", Sophocle, Antigone 927-928), on trouve le supplicié qui meurt "dans la joie et la soumission à son Dieu" (verset 30 chapitre 6). A la place du coryphée qui condamne la déraison de Créon ("Les grands discours des orgueilleux leur attirent des grands revers, ce n’est qu’en vieillissant qu’ils apprennent la sagesse", Sophocle, Antigone 1350-1353), on trouve le coryphée qui loue la piété d’Elazar ("Il laissa non seulement aux jeunes, mais aussi à tout son peuple, un exemple de courage remarquable, de ferme comportement, digne d’être gravé dans les mémoires", Maccabées 2 6.31). Même le détail des propos d’Elazar face aux soldats semblent inspiré des propos d’Antigone face à Créon. "Un homme de mon âge ne doit pas agir en hypocrite, sinon beaucoup de jeunes gens croiraient qu’à quatre-vingt-dix ans je me suis rallié aux coutumes étrangères" (Maccabées 2 6.24) fait écho à : "Le sort qui m’attend n’est pas pour moi une souffrance. C’en eût été une au contraire, si j’avais laissé sans sépulture le corps d’un fils de ma mère" (Sophocle, Antigone 465-467). "Même si j’évitais en ce moment la punition des hommes, je n’échapperais pas, vivant ou mort, au jugement du Dieu tout-puissant" (Maccabées 2 6.26) fait écho à : "Leur désobéir (aux lois non écrites) par crainte d’un homme, c’est s’exposer à leur vengeance chez les dieux" (Sophocle, Antigone 458-460). En donnant une couleur juive à la pièce grecque de Sophocle, le narrateur de Maccabées 2 veut retourner contre les Grecs leur propre idéal démocratique : c’est au nom des Droits de l’Homme que les peuples d’Europe se sont dressés contre Napoléon qui les malmenait en brandissant l’étendard des Droits de l’Homme, de même c’est au nom de la culture grecque que les juifs veulent se dresser contre les Séleucides qui les malmènent en brandissant l’étendard de la culture grecque. Pour que cela soit très clair, Maccabées 2 double la tragédie d’Elazar par la tragédie de la mère et de ses sept enfants. Cette seconde tragédie semble en effet une surenchère sur la première. Le découpage est le même : dans la première scène les six premiers enfants désobéissent et sont suppliciés (versets 1 à 18 chapitre 7), dans la deuxième scène le roi Antiochos IV dialogue avec le septième enfant et la mère (versets 20 à 29 chapitre 7), dans la troisième scène le septième enfant et la mère sont suppliciés (verset 30 à 39 chapitre 7). Mais les éléments de l’histoire sont amplifiés. A la place du héros unique Elazar, on trouve un groupe de huit héros. A la place des soldats anonymes, on trouve le roi Antiochos IV en personne. A la place d’une exécution à coups de bâtons, on trouve huit exécutions extrêmement sadiques (on tranche la langue, on scalpe, on coupe les pieds et les mains, et on jette le corps mutilé mais encore vivant sur un gril). Le message est limpide : "Vous, les Grecs, n’avez qu’une Antigone, alors que nous, les juifs, en avons huit. Votre héroïne, à vous les Grecs, aurait peut-être cédé si on l’avait torturée, alors que nous, les juifs, sommes prêts subir la torture comme nos héros. Vous, les Grecs, êtes des hommes courageux et forts, mais nous, les juifs, sommes inflexibles et invincibles. Votre culture, à vous les Grecs, est universelle, mais notre Dieu, à nous les juifs, est absolu". Ces deux tragédies changent complètement la perspective du récit de la révolte asmonéenne qui les suit. Car dans Maccabées 1, la révolte asmonéenne est présentée comme l’affirmation de la foi juive contre la culture grecque. Dans Maccabées 2 au contraire, par le parallèle recherché entre Antigone et le peuple juif, entre Créon et Antiochos IV, cette révolte apparaît comme une appropriation de la culture grecque par les juifs, qui s’en servent pour mieux la retourner contre les Grecs : ce n’est plus au nom d’Yahvé que les Asmonéens semblent se battre, mais au nom de la culture grecque que l’occupant prétend justement imposer. D’ailleurs, le narrateur de Maccabées 2 ne parle nulle part de Mattatias, le père de Judas Maccabée, qui est pourtant selon Maccabées 1 le déclencheur de la révolte, mais qui est aussi un prêtre juif apparenté à Sadoc (cf. Maccabées 1 2.1), comme s’il voulait ôter à cette révolte une connotation religieuse trop appuyée. Et il attire l’attention du lecteur sur la seule personne de Judas Maccabée, en interrompant abruptement son récit avant l’entrée en scène de son frère Jonatan, autrement dit avant l’accession des juifs de Jérusalem à l’autonomie, comme si le principal mérite de Judas Maccabée n’était pas d’avoir favorisé cette autonomie, mais d’avoir obligé les Grecs à traiter à égalité la foi juive et la culture grecque précisément au nom de cette culture grecque.


Maccabées 2 joue habilement des possibilités de la narration en évoquant d’abord la mort d’Antiochos IV (verset 28 chapitre 9) puis la bataille de Beth-Sour entre les Asmonéens et l’armée de Lysias (versets 1 à 12 chapitre 11), alors que diégétiquement celle-ci a lieu avant celle-là (Maccabées 1 respecte cet ordre diégétique). Les exégètes expliquent aisément en quoi ce jeu narratif de Maccabées 2 s’inscrit dans la logique générale de cette œuvre : dans Maccabées 1 la bataille de Beth-Sour n’est qu’une étape dans la conquête asmonéenne de Jérusalem, dans Maccabées 2 au contraire, racontée après la conquête de Jérusalem et la purification du Temple, elle paraît un baroud d’honneur de la part des Grecs, ce qui permet de montrer Judas Maccabée en vainqueur magnanime, acceptant le pardon de Lysias et d’Antiochos V Eupator repentants et assagis ("Lysias, qui était loin d’être sot, réfléchit à la défaite qu’il avait subie. Il comprit que les Juifs étaient invincibles parce que le Dieu tout-puissant combattait pour eux. Il leur envoya donc des messagers pour leur proposer de conclure une paix fondée sur des conditions équitables. Il promettait également de faire pression sur le roi pour qu’il les traite amicalement. Judas Maccabée, qui se préoccupait du bien public, accepta toutes les propositions de Lysias. De son côté, le roi admit toutes les requêtes des juifs, que Judas avait présentées par écrit à Lysias", Maccabées 2 11.13-15). Mais les hellénistes s’empressent d’ajouter que la version de Maccabées 1, même si elle respecte la diégèse, doit être complétée par des éléments épars puisés dans Maccabées 2 et dans les textes grecs si l’on veut rétablir la vérité historique. Maccabées 1 montre en effet les Asmonéens entrer dans Jérusalem et purifier le Temple aussitôt après la bataille, mais les faits sont plus complexes, et relativisent beaucoup la victoire de Judas Maccabée. Reprenons notre aparté historique. Nous avons dit qu’en -167, de retour à Antioche après son humiliation en Egypte face aux Romains, Antiochos IV cherche de l’argent pour solder l’arriéré du tribut de guerre dû aux Romains, d’où découle notamment sa nouvelle politique fiscale radicale en Judée. Le paiement de cet arriéré n’est sans doute pas la seule raison. Rome lui ayant signifié que désormais il ne devrait plus s’étendre à l’ouest du Taurus ni à l’ouest du Sinaï, Antiochos IV tourne ses regards vers l’est, les Romains n’auront ainsi rien à lui reprocher, ils seront même rassurés de le voir s’éloigner de la Méditerranée : la nouvelle politique fiscale appliquée au Levant, qui se traduit concrètement par des appropriations sèches et des pillages, s’explique aussi par ce projet oriental, Antiochos IV ne faisant là que reproduire les appropriations et les pillages que son père a commis en Médie en -210 et -211 pour préparer son Anabase vers la Parthie-Hyrcanie, la Bactriane et l’Inde (nous en avons parlé dans notre précédent paragraphe). En -166, ont lieu à Daphné près d’Antioche les célèbres "Fêtes de Daphné" longuement décrites par Polybe dans les fragments 25 à 27 livre XXX de son Histoire (ces fragments ont été reconstitués d’après les paragraphes 22 à 24 livre V et 53 livre X des Déipnosophistes d’Athénée de Naucratis, et par un passage de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile conservé via les extraits 280 à 282 du traité Sur les vertus et les vices de Constantin VII Porphyrogénète), qui ont trois buts : d’abord rivaliser avec les fêtes que le Romain Paul-Emile a organisées à Amphipolis au printemps -167 pour fêter sa victoire à Pydna (Antiochos IV signifie ainsi que l’armée séleucide reste aussi importante que l’armée romaine, et que même si l’expédition en Egypte de -168 a été une défaite politique elle n’a pas été une défaite militaire), ensuite passer les troupes en revue en prévision de la nouvelle Anabase (son père Antiochos III a fait la même chose avant la bataille de Raphia en -217 selon le paragraphe 79 livre V de l’Histoire de Polybe, et on suppose que Polybe dans un autre passage perdu de son œuvre disait qu’Antiochos III a encore fait la même chose avant d’entamer sa propre Anabase en -212), enfin montrer aux cités sujettes - en particulier celles qui se sont agitées en -168, comme Arados et Jérusalem - que la puissance séleucide est intacte, et les dissuader de se rebeller quand le roi sera occupé à son Anabase. Les assyriologues et les sinologues pensent que la nécessité pour Antiochos IV d’orienter ses ambitions vers l’est sous peine de mécontenter les Romains, se conjugue avec les appels à l’aide des Grecs installés en orient, qui sont alors malmenés. Dans notre paragraphe précédent, nous avons brièvement indiqué qu’au IIème siècle av. J-C. les Xiongnu bousculent les Tochariens (alias les "Yuezhi" dans les textes chinois, probablement les actuels Ouïghours), qui à leur tour bousculent les Scythes saces et les Parthes. Ces derniers, dirigés par leur nouveau roi Arsacès V-Mithridate Ier intronisé vers -171, se réfugient sur le plateau iranien et, selon les numismates, menacent la Mésopotamie : la baisse du nombre de monnaies séleucides retrouvées à Suse et à Doura-Europos (site archéologique près de Saliyah dans la province de Deir ez-Zor en Syrie) sous Antiochos IV par rapport à l’époque d’Antiochos III suggère l’effondrement des flux commerciaux, et des monnaies susiennes montrant Antiochos IV avec un scalp d’éléphant semblent des incitations adressées par les Grecs de Suse à Antiochos IV pour qu’il vienne les secourir contre les avancées parthes, ces observations numismatiques sont peut-être à mettre en parallèle avec l’inscription 253 des Orientis graeci inscriptiones selectae (ou "OGIS" pour les hellénistes) de Wilhelm Dittenberger révélant qu’à la même époque les Babyloniens célèbrent des "charistèria" ("carist»ria", "fêtes d’actions de grâce") en l’honneur d’Antiochos IV qualifié de "Sauveur de l’Asie". On remarque également qu’aucune troupe d’origine iranienne n’est présente dans l’armée d’Antiochos IV lors des Fêtes de Daphné (dans les fragments 25 à 27 livre XXX précités de l’Histoire de Polybe), alors qu’elles étaient nombreuses du temps d’Antiochos III (dans le paragraphe 79 livre V précité de la même œuvre du même auteur), ce qui implique qu’en -166 le plateau iranien a bien cessé d’être sous autorité séleucide. La campagne orientale que prépare Antiochos IV vise-t-elle à répéter celle de son père entre -212 et -205 vers l’Inde ? ou plus modestement à reconquérir le plateau iranien perdu ? ou plus modestement encore à préserver la Mésopotamie convoitée par les Parthes ? Ces trois hypothèses ne sont pas incompatibles. Antiochos IV se met en route en -165 ("Il confia à un nommé Lysias, qui avait beaucoup de crédit auprès de lui, le territoire de la basse Asie entre l’Egypte et l’Euphrate, avec une partie des troupes et des éléphants, en lui ordonner de veiller sur l’éducation de son fils Antiochos jusqu’à son retour, et de dévaster la Judée, de réduire en esclavage les habitants, de raser Jérusalem et de faire disparaître le peuple juif. Ces instructions données à Lysias, le roi Antiochos IV partit vers la Perse en 147 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire -165 du calendrier chrétien], il franchit l’Euphrate et marcha vers les hautes satrapies", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.295-297). C’est après son départ, à une date indéterminée entre fin -165 et mars -164, que l’on doit placer la défaite de Lysias face à Judas Maccabée à Beth-Sour. Peu importe si cette victoire juive a été ou non la conclusion d’une éclatante bataille : même si elle n’a été qu’une escarmouche, son poids politique est énorme parce qu’elle fragilise l’autorité séleucide au Levant pendant que le gros de l’armée séleucide marche vers l’orient. Nul besoin d’être fin psychologue pour deviner que Lysias craint le mécontentement et les représailles du roi, et que c’est pour y parer qu’il entame des pourparlers avec les Asmonéens : dans une lettre reproduite aux versets 16 à 21 chapitre 11 de Maccabées 2, datée précisément du mois crétois de dioskoros en 148 du calendrier séleucide, c’est-à-dire février/mars -164 du calendrier chrétien, Lysias promet à Judas Maccabée de tout faire auprès du roi pour cesser les hostilités, en réalité il prend seul la décision d’un armistice avec les juifs pour obliger le roi à l’appuyer ou à le démettre, sur le mode : "Si le roi approuve ma démarche je lui deviendrai indispensable dans les affaires de Judée, s’il me désapprouve je pourrai me réfugier chez les Asmonéens en leur disant : “Je suis votre ami, je veux combattre à vos côtés contre Antiochos IV qui m’a désavoué et qui veut continuer à batailler contre vous” et m’en servir comme alliés contre ceux que le roi enverra vers moi pour me punir". Peu de temps après, dans une lettre reproduite aux versets 28 à 33 chapitre 12 de Maccabées 2 adressée au Sanhédrin/Gérousie de Jérusalem, datée précisément du mois macédonien de xanthique en 148 du calendrier séleucide, soit encore février/mars -164 du calendrier chrétien, Antiochos IV en personne dit avoir été contacté par le Grand Prêtre Ménélas - qui à ce moment commence à craindre pour sa vie -, et déclare officiellement abolir le décret d’uniformisation religieuse de -167. Cette lettre d’Antiochos IV est en vérité un moyen de désavouer Lysias sans le désavouer, puisqu’elle dit : "Oui, je déclare un armistice avec les juifs révoltés, et l’abandon du décret d’uniformisation religieuse de -167" mais elle ne nomme pas une seule fois Lysias qui les a proposés aux Asmonéens sans l’avoir préalablement consulté, et en supplément elle annonce que cette amnistie générale sera appliquée non pas par Lysias mais par Ménélas : c’est une lettre qui, motivée autant par des considérations politiciennes que par le désir de ne pas aggraver les choses en Judée, témoigne d’une realpolitik en totale opposition au prétendu fanatisme hellénistique que la tradition juive confère à Antiochos IV, autant qu’à la prétendue folie dont l’affublent les auteurs grecs (dont Polybe qui le traite ironiquement d’"Epimane/Fou furieux", comme on l’a vu plus haut), mais qui trahit aussi une totale méconnaissance des subtilités de la société juive, doublée d’une grande indifférence et d’une grande légèreté, puisque le roi espère apaiser la situation en négociant avec le Sanhédrin contrôlé par Ménélas, autrement dit avec ceux que les Asmonéens considèrent justement comme leurs principaux ennemis depuis décembre -167 et qu’ils veulent bouter hors de Jérusalem. Une lettre adressée par des ambassadeurs romains à Judas Maccabée toujours datée de février/mars -164, rapportée aux versets 34 à 38 chapitre 11 de Maccabées 2, mérite toute notre attention : non seulement elle confirme que Lysias a bien anticipé le mécontentement du roi puisqu’il a effectivement entamé des pourparlers avec Judas Maccabée dès ce mois de février/mars -164, mais encore elle révèle que Rome soutient l’armistice proposé par Lysias et même pousse Judas Maccabée à l’accepter sans réserve - évidemment parce que les Romains craignent le retour de l’armée séleucide vers la Méditerranée si cet armistice n’est pas signé au plus vite ("Nous approuvons entièrement tout ce que Lysias, parent du roi, vous a accordé", Maccabées 2 11.35). Autrement dit, pour revenir à notre sujet, l’entrée de Judas Maccabée dans Jérusalem en décembre -164 n’est pas due directement à sa victoire contre Lysias à Beth-Sour quelques mois plus tôt, mais à un faisceau de conjonctures qui lui sont favorables, et encore ! cette entrée dans Jérusalem a un goût d’inachevé : on suppose que le problématique Ménélas est évincé à ce moment puisque quelques mois plus tard on le retrouvera suppliant Antiochos V de l’aider à recouvrer son titre de Grand Prêtre (au verset 3 chapitre 13 de Maccabées 2), et parce que Judas Maccabée confie alors la gestion du Temple aux hommes "irréprochables" dont le verset 42 chapitre 4 de Maccabées 1 tait les noms, mais la garnison séleucide de l’Akra reste dans Jérusalem pour parer à tout débordement, et les faveurs accordées aux Asmonéens concernent uniquement la cité de Jérusalem et non pas la Judée tout entière (Maccabées 1 et Maccabées 2 sont d’accord sur ce point, en racontant les batailles que Judas Maccabée livrera dans les environs de Jérusalem au cours des mois et des années suivant décembre -164), elles annulent les mesures religieuses mais ne remettent nullement en cause les mesures fiscales de -167 (qui sont la source profonde de la révolte, comme on l’a vu plus haut, ce qui explique pourquoi beaucoup de Judéens continuent de suivre Judas Maccabée après décembre -164), elles ne constituent en rien un début d’autonomie pour la communauté juive. L’itinéraire et les opérations du roi en Mésopotamie demeurent mystérieux. Selon Diodore de Sicile et Appien, Antiochos IV bataille contre Artaxias Ier, l’ex-épiscope d’Antiochos III en Arménie, qui s’y est intronisé roi après la bataille de Magnésie de de l’hiver -190/-189 ("Artaxias Ier le roi d’Arménie se souleva contre Antiochos IV, fonda une cité portant son nom et réunit une forte armée. Mais Antiochos IV, qui à cette époque était puissant comme aucun autre roi, lança une campagne contre lui et, après avoir remporté la victoire, le contraignit à obéir", Diodore de Sicile, extrait de la Bibliothèque historique conservé via l’extrait 27 du traité Sur les pièges de Constantin VII Porphyrogénète ; "A Babylone, il nomma Timarchos comme satrape et Hérakleidès comme chargé des revenus, deux frères qui furent ses gitons. Il fit campagne contre Artaxias Ier le roi d’Arménie, et le vainquit. Il mourut en laissant comme héritier Antiochos V, un enfant de neuf ans que les Syriens surnommèrent “Eupator”", Appien, Histoire romaine XI.235-236). Selon Pline l’Ancien, il descend ensuite jusqu’à Alexandrie-Charax à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, qu’il rebaptise Antiochos-Charax à l’occasion ("Charax, cité située au fond du golfe Persique et à la frontière de l’Arabie Heureuse, est sur une colline artificielle entre le confluent du Tigre à droite et de l’Eulaeus [équivalent latin de l’"Eulaios/EÙla‹oj" en grec, aujourd’hui le Karkheh] à gauche, sur une étendue de deux mille pas. Elle fut fondée par Alexandre le Grand, qui y établit des colons de la cité royale de Durine [cité inconnue], qui alors cessa d’exister, et des soldats hors service, en ordonnant qu’on l’appelât "Alexandrie" […]. Les fleuves emportèrent cette cité. Le cinquième Antiochos [en réalité Antiochos IV, Pline l’Ancien incluant dans la liste des rois séleucides antérieurs à Antiochos IV, Antiochos Hiérax qui a contesté le trône à son frère ainé Antiochos II dans la seconde moitié du IIIème siècle av. J.-C.] la releva, et lui donna son nom", Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VI, 31.12), et parcourt la côte maritime alentour ("Partons de Charax pour décrire la côte, que le roi [Antiochos IV] Epiphane a fait explorer", Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VI, 32.6). Selon Maccabées 2, il pousse jusqu’à Persépolis, où il tente de piller un temple, mais est rejeté par la population et est contraint de battre en retraite ("Le roi Antiochos IV dut se retirer de Perse dans des conditions peu glorieuses. Il entra en effet dans la cité de Persépolis, il essaya de l’occuper et d’en piller un temple, mais les habitants se soulevèrent et prirent les armes. Ainsi repoussé par la population, Antiochos IV fut obligé de battre en retraite, pour sa plus grande honte", Maccabées 2 9.1-2). Selon Polybe, il tente de piller un autre temple en Elymaïde et est repoussé pareillement, avant de mourir on-ne-sait-comment à Tabais (lieu inconnu ; on est tenté de rapprocher "Tabais/T£baij" en grec de "Tabès" en latin, cité frontalière entre la Parthie et la Bactriane mentionnée par Quinte-Curce à l’alinéa 2 paragraphe 13 livre V de son Histoire d’Alexandre le Grand, traversée par Alexandre en été -330, mais Polybe empêche se rapprochement en précisant que Tabais est au sud en Perse et non pas au nord en Parthie ou en Bactriane : "Le roi Antiochos IV, qui voulait se procurer de l’argent, décida de faire une expédition contre le sanctuaire d’Artémis en Elymaïde. Mais quand il arriva dans le pays son espoir fut déçu, car les populations barbares établies autour du sanctuaire ne le laissèrent pas commettre ce sacrilège. Ayant pris le chemin du retour, il mourut à Tabais en Perse. Selon certains, il fut frappé de folie par la déesse, qui aurait ainsi manifesté sa colère à la suite de sa tentative impie contre le sanctuaire", Polybe, Histoire, XXXI, fragment 9). L’historien juif Flavius Josèphe semble vouloir mixer cette version de Polybe avec la version de Maccabées 1 qu’il cite presque mot à mot, considérant que la mort du roi découle d’une intervention de Yahvé, pour le punir de la profanation du Temple trois ans plus tôt ("Le roi Antiochos IV, au cours de son expédition dans le haut pays, apprit l’existence d’une cité appelée Elymaïda [double erreur de Maccabées 1 : le terme "Elymaïde/Eluma‹da" ne désigne pas une cité mais une région, et cette région se situe non pas en Perse mais en Susiane], célèbre pour ses trésors en argent et en or. Son temple était très riche, on y trouvait des armures en or, des cuirasses et des armes laissées là par Alexandre fils de Philippe II le roi de Macédoine qui régna le premier sur la Grèce. Antiochos IV se rendit à Elymaïda et essaya de s’en emparer pour la piller, mais sans succès. Les habitants, qui avaient appris le projet du roi, lui résistèrent et l’obligèrent à s’enfuir. Il quitta les lieux de façon humiliante et revint à Babylone. C’est alors qu’un messager arriva en Perse pour lui annoncer la défaite de ses troupes en Judée. […] En apprenant cela, Antiochos IV fut si stupéfait et bouleversé qu’il tomba malade et dut se mettre au lit, désespéré que les choses n’aient pas tourné comme il l’avait désiré. Pendant des jours il resta allongé, atteint de découragement. Il comprit qu’il allait mourir. Il fit venir tous ses Amis et leur dit : “Je ne peux plus dormir, je suis accablé d’angoisse. J’ai cherché la source de mon désespoir, car j’ai fait du bien pendant mon règne, et on m’a aimé. Mais je me souviens maintenant le mal que j’ai fait à Jérusalem : j’ai enlevé du Temple les objets d’or et d’argent, et j’ai ordonné qu’on tue les Judéens sans raison. Je sais que cela est la cause de mes malheurs présents, que c’est pour cela que je vais mourir de désespoir sur une terre étrangère”", Maccabées 1 6.1-13 ; "Le roi Antiochos IV, au cours de son expédition dans le haut pays, apprit l’existence d’une cité très riche appelée Elymaïda [même erreur que dans Maccabées 1 : l’Elymaïde est une région en Susiane, et non pas une cité en Perse], dans laquelle se trouvait un temple magnifique dédié à Artémis, plein d’offrandes de toutes sortes, et un dépôt d’armes et de cuirasses qu’on croyait avoir été laissées là par Alexandre fils de Philippe II le roi de Macédoine. Alléché par cette nouvelle, il marcha sur Elymaïda, l’attaqua et l’assiégea. Mais les habitants ne se laissèrent pas effrayer, ils se défendirent courageusement, et le roi fut frustré dans son espoir : ils brisèrent le siège, firent une sortie, et le poursuivirent. Il dut s’enfuir jusqu’à Babylone après avoir perdu beaucoup de monde. Il était encore sous le coup de cet échec, quand on vint lui annoncer la défaite de ses stratèges contre les juifs, et la puissance acquise par ces derniers. Cette déception venant s’ajouter à la précédente, il se laissa abattre par le découragement et tomba malade. Ses souffrances augmentèrent et se prolongèrent, il comprit qu’il allait mourir. Il appela alors ses Amis, leur dit combien sa maladie était douloureuse, et déclara qu’il souffrait tous ces maux pour avoir maltraité les juifs, pillé le Temple [de Jérusalem] et méprisé Dieu. Après avoir dit ces mots, il expira. Je suis étonné que Polybe de Mégalopolis, qui était un honnête homme, puisse déclarer qu’Antiochos IV mourut pour avoir voulu piller le temple d’Artémis en Perse, car ce fut là une intention qui ne trouva pas son accomplissement, et qui ne méritait donc aucun châtiment. Si Polybe pense que le mort du roi Antiochos IV relève d’une punition divine, c’est certainement davantage le pillage sacrilège du Temple de Jérusalem qui en est la cause. Mais je ne discuterai pas ici avec ceux qui croient l’explication de l’historien mégalopolitain plus proche de la vérité que la mienne", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.354-359). Saint Jérôme cite également Polybe dans son commentaire sur le verset 45 chapitre 11 du livre de Daniel ("Le roi dressera ses tentes depuis la mer jusqu’à la montagne sacrée du plus beau des pays. Et c’est là que la mort le surprendra, sans que personne lui vienne en aide"), pour l’opposer à celui de Porphyre ("Désireux d’agir ensuite rapidement contre Artaxias Ier le roi d’Arménie, qui se déplaçait de l’est vers le sud après avoir tué beaucoup de ses troupes, [Antiochos IV] aurait “dressé ses tentes” à Apedno [site non localisé, peut-être dans la région d’Al Hasakah dans le nord-ouest de l’actuelle Syrie, à la frontière de l’Irak] entre les deux larges fleuves Tigre et Euphrate. Mais dans ce cas on ne voit pas à quelle montagne sacrée le texte fait référence, et il est par ailleurs absurde de considérer les deux fleuves mésopotamiens comme des mers. Porphyre argumente en avançant la formule de Theodotios [auteur inconnu] : “Sur la montagne sacrée de Saba entre les deux mers”. Mais même en admettant que “Saba” désigne une montagne en Arménie ou en Mésopotamie, il n’explique pas en quoi celle-ci était sacrée, ou bien nous devons supposer que les Arméniens y vouaient des idoles, ce que Porphyre ne précise pas. Le verset dit ensuite : “Jusqu’à la montagne”. Cette montagne serait celle en Perse, province orientale de l’Elam, où Antiochos IV projetait de piller le temple d’Artémis, qui contenait de nombreuses richesses apportées là avec une grande piété par les barbares : vaincu par la maladie, il mourut finalement dans la cité perse de Tabais. Recourant à une fausse argumentation, s’appuyant sur des termes tronqués, l’interprétation de Porphyre semble s’opposer à la nôtre, mais au fond, même si la citation s’applique bien à Antiochos IV avant de s’appliquer à l’Antéchrist, quelle importance ? Chaque ligne des Ecritures n’annonce-t-elle pas la venue du Christ et la malfaisance de l’Antéchrist ? En supposant que ce passage se réfère à Antiochos IV, quel préjudice cela infligera à notre foi ? Ici comme dans les visions précédentes, ne peut-on pas voir dans Antiochos IV une préfiguration de l’Antéchrist ?", saint Jérôme, Sur le livre de Daniel XI.44-45). Appien rapporte aussi cette tentative ratée de pillage en Elymaïde, suivie de sa mort peu après on-ne-sait-où ("Il pilla le sanctuaire d’Aphrodite en Elymaïde. Il mourut d’épilepsie ["ƒer£", terme désignant tout ce qui se rapporte au sacré, traditionnellement utilisé par les auteurs anciens comme un synonyme d’"épilepsie", qu’ils pensaient être la maladie des dieux] en laissant pour héritier un enfant de neuf ans, Antiochos V Eupator", Appien, Histoire romaine XI.352). Justin, racontant l’Histoire des Parthes, évoque la soumission de la Médie par Arsacès V-Mithridate Ier, puis une bataille entre ce dernier et un "roi des Elymaiens" non nommé : certains historiens modernes pensent que ce terme "roi des Elymaiens" pourrait désigner Antiochos IV, et que la fatale expédition séleucide en Elymaïde aurait donc eu pour origine non pas le pillage du sanctuaire d’Artémis mais la défense de ce territoire contre une offensive des Parthes ("La guerre éclata entre les Mèdes et les Parthes. Après des succès incertains, la victoire resta finalement aux Parthes. [Arsacès V-]Mithridate Ier confia à Bacasis le gouvernement de la Médie, et, renforcé par ses nouveaux alliés, marcha personnellement contre l’Hyrcanie. A son retour, il fit la guerre au roi des Elymaiens, le vainquit, et joignit ce pays à son empire", Justin, Histoire XLI.6). Mais cette hypothèse n’est pas convaincante car les numismates prouvent que la Médie, située entre la Parthie et l’Elymaïde, sera toujours contrôlée par les Séleucides à l’époque de Démétrios Ier, ce qui supposerait que la Médie a été temporairement sous contrôle parthe à l’époque d’Antiochos IV - dans ce cas on voit mal comment Antiochos IV aurait pu atteindre Alexandrie-Charax puis l’Elymaïde -, ou bien que les Parthes auraient fait un grand détour en conquérant d’abord l’ouest puis le sud du plateau iranien avant de revenir vers le nord en direction de l’Elymaïde : pour notre part, nous pensons simplement que Justin, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, dit des bêtises. Le décès d’Antiochos IV, selon la Chronique royale hellénistique précitée, date précisément de l’extrême fin -164 ("Au mois de kislimu [décembre dans le calendrier chrétien] de l’an 148 [du calendrier séleucide, soit -164 du calendrier chrétien], le bruit courut que le roi Antiochos [IV] était mort [texte manque]", Chronique royale hellénistique). Maccabées 2 cite un long discours adressé par Antiochos IV pendant son agonie "à ses éminents citoyens juifs" (versets 19 à 27 chapitre 9). Les hellénistes estiment que ce discours est authentique, à l’exception de cette dédicace "aux éminents citoyens juifs" ajoutée par Maccabées 2 pour lui donner une dimension tragique et opposer Antiochos IV/Créon qui a tout perdu à Judas Maccabée/Antigone qui a tout gagné : il s’agit d’un testament ordinaire qui, sorti du contexte narratif de Maccabées 2 et débarrassé de sa dédicace apologétique aux juifs, n’a aucun contenu religieux, ni aucune allusion à un peuple en particulier, Antiochos IV se contente d’officialiser une dernière fois la succession de son jeune fils Antiochos V et de souhaiter à ses sujets bon vent pour l’avenir. Toujours soucieux de montrer l’unité et la loyauté des Grecs entre eux contre le grenouillage des juifs de Jérusalem, et désireux de débarrasser Judas Maccabée de ses motivations bassement nationalistes pour en faire un héros à la manière grecque, Maccabées 2 choisit délibérément de montrer ce dernier en perpétuelle action en citant le moins possible ses paroles, de taire les intrigues mesquines au sommet du pouvoir séleucide - Lysias pactisant avec ses anciens adversaires asmonéens avec la bénédiction des Romains contre son propre roi Antiochos IV, qui de son côté s’appuie sur son Ami Philippe (nous allons voir cela juste après) et sur Ménélas contre Lysias -, et, à travers l’image d’Antiochos IV qui se repend de ses erreurs sur son lit de mort - et même qui se convertit au judaïsme ("J’ai fondu sur la cité sainte de Jérusalem pour la raser et en faire une fosse commune, maintenant je la déclare libre. J’ai voulu jeter les cadavres des juifs et de leurs enfants aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie car je les jugeais indignes d’être enterrés, maintenant je veux qu’ils aient les mêmes droits que les citoyens d’Athènes. J’ai autrefois pillé le Temple sacré, maintenant je veux l’orner des plus belles offrandes et remplacer en plus grand nombre les objets sacrés qui ont été emportés, et je pourvoirai avec mes propres revenus aux frais des sacrifices. De plus, je veux adopter la foi juive et parcourir toutes les régions habitées pour y proclamer la puissance d’Yahvé", Maccabées 2 9.14-17) ! -, de suggérer que le décret religieux de -167 relève moins d’un monstre sanguinaire que d’une âme momentanément égarée.


On se souvient, selon le verset 32 chapitre 3 de Maccabées 1, que Lysias avant le début de la campagne vers l’orient a été nommé responsable du territoire "de la basse Asie entre l’Egypte et l’Euphrate", soit toute la partie occidentale du royaume séleucide. Nous venons de voir que, par sa lettre reproduite aux versets 28 à 33 chapitre 12 de Maccabées 2, Antiochos IV ne lui a pas pardonné sa défaite à Beth-Sour contre Judas Maccabée. Le ressentiment du roi a dû être profond puisque juste avant de mourir celui-ci a ouvertement affiché sa volonté d’envoyer Lysias au placard, en confiant à un nommé Philippe la régence jusqu’à la majorité d’Antiochos V ("Alors [Antiochos IV] fit approcher son Ami Philippe pour lui confier le gouvernement de tout le royaume. Il lui donna sa couronne, son vêtement et sa bague, et le chargea d’éduquer son fils Antiochos V et de le préparer à régner. C’est ainsi que le roi Antiochos IV mourut en Perse, en 149 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire -163 du calendrier chrétien : petite erreur chronologique, puisque nous venons de voir que le décès d’Antiochos IV se situe précisément dans la seconde moitié de novembre ou début décembre -164]", Maccabées 1 6.14-16). Ce Philippe, personnage aux contours obscurs sur lequel Maccabées 2, qui veut toujours montrer une parfaite harmonie entre Grecs, ne s’attarde pas (Maccabées 2 dit seulement au verset 29 chapitre 9 que Philippe "ramène la dépouille du roi à Antioche"), prend ses nouvelles fonctions de régent. Il est aussitôt confronté à Lysias, dont le verset 17 chapitre 6 de Maccabées 1 révèle qu’il est depuis longtemps un proche du jeune Antiochos V, et qu’il se réjouit naturellement que ce dernier devienne le nouveau roi ("Dès que la nouvelle de la mort [d’Antiochos IV] parvint à Lysias, celui-ci établit comme successeur le jeune Antiochos V qu’il avait élevé depuis l’enfance, et le surnomma “Eupator”") parce qu’il pourra le manipuler à sa guise. On devine que les réunions à trois sont difficiles, entre le roi prépubère influençable, Philippe qui veut affirmer son autorité, et Lysias qui dresse le premier contre le second pour essayer de faire oublier sa défaite à Beth-Sour. Lysias parvient vite à s’imposer : Antiochos V le confirme à la tête des affaires au Levant ("Dès qu’il fut devenu roi, [Antiochos V] Eupator chargea Lysias des affaires du royaume et le nomma stratège en chef de Koilè-Syrie et de Phénicie", Maccabées 2 10.11 ; on doit évidemment comprendre que cette nomination a été soufflée à l’oreille d’Antiochos V par Lysias lui-même). Maccabées 1 dit ensuite qu’Antiochos V rassemble une armée pour marcher vers la Judée ("[Antiochos V] engagea des troupes de mercenaires qui vinrent d’autres royaumes et des îles grecques. Son armée comptait cent mille fantassins, vingt mille cavaliers et trente-deux éléphants de combat", Maccabées 1 6.28-29). Maccabées 2 dit la même chose, en précisant que cette nouvelle armée est en fait commandée par Lysias, et qu’elle se met en mouvement en -163 ("En 149 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire à -163 du calendrier chrétien], Judas et ses compagnons apprirent qu’Antiochos V Eupator marchait contre la Judée avec des troupes nombreuses. Le roi était accompagné par l’épitrope ["™p…tropoj", terme générique désignant littéralement celui "qui est chargé de", pouvant être traduit dans le contexte par "tuteur [d’Antiochos V]" ou "gouverneur [de Koilè-Syrie et de Phénicie]"] et pragmaton ["pragm£twn", littéralement "chargé d’affaires", pouvant être traduit dans le contexte par "chef politique" ou "chef militaire" selon la définition qu’on donne aux "affaires" en question] Lysias, à la tête d’une armée grecque de cent dix mille fantassins, cinq mille trois cents cavaliers, vingt-deux éléphants et trois cents chars à faux", Maccabées 2 13.1-2). Maccabées 2 ne donne pas la raison de cet engagement. Maccabées 1 de son côté assure que l’intervention d’Antiochos V fait suite à l’appel au secours de la garnison de l’Akra assiégée par Judas Maccabée ("Des ennemis assiégés réussirent à s’échapper [de l’Akra de Jérusalem] avec quelques Israélites impies et se rendirent chez le roi Antiochos V Eupator. Ils lui dirent : “Quand te décideras-tu à punir nos ennemis et venger nos amis ? Nous avons accepté de servir ton père, de suivre ses ordres, d’obéir à ses lois. A cause de cela nos propres fils nous haïssent, au point d’avoir tué ceux d’entre nous qu’ils ont attrapés et d’avoir pris nos biens. Et après avoir porté la main sur nous, ils attaquent tous les pays voisins, actuellement ils assiègent Jérusalem, ils ont fortifié le Temple comme la cité de Beth-Sour. Si tu n’intervins pas immédiatement contre eux, ils feront pire, et tu ne pourras plus les arrêter”. En entendant cela, le roi Antiochos V devint furieux. Il réunit tous les Amis, les chefs de l’armée et les commandants de cavalerie", Maccabées 1 6.21-28), siège qui lui-même fait suite aux provocations de cette garnison contre Judas et ses compagnons, mais cette explication ne tient pas puisque Maccabées 1 précise bien que ce siège de l’Akra par les Asmonéens commence plus tard en -162 ("En ce temps-là, les ennemis qui était dans la forteresse de Jérusalem empêchaient les Israélites de circuler librement autour du Temple, et ne manquaient pas une occasion de leur nuire et de soutenir la position des païens. Judas Maccabée décida de les réduire, et convoqua tout le peuple pour les assiéger. Les Israélites se rassemblèrent et firent le siège de la forteresse en 150 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire en -162 du calendrier chrétien], ils construisirent des plates-formes de tir et des engins pour défoncer les murailles", Maccabées 1 6.18-20), autrement dit après le début de l’intervention militaire d’Antiochos V. La lecture entrecroisée de Maccabées 1 et Maccabées 2 nous amène à penser que la vraie raison de cette intervention ne relève pas directement de la situation en Judée, mais, une fois de plus, de basses et tortueuses considérations politiciennes à la Cour séleucide - ce qui explique pourquoi ni Maccabées 2, qui veut montrer des Grecs unis, ni Maccabées 1, qui veut donner aux Asmonéens une influence dans les affaires du Levant plus grande qu’ils n’en ont eue historiquement avant l’époque de Jonatan, n’en parlent - : Lysias, pour effacer sa défaite à Beth-Sour qui le discrédite face à Philippe, a simplement convaincu Antiochos V de monter un contingent pour reprendre cette cité (ce qui prouve a posteriori que ses propositions de paix de février/mars -164 n’étaient qu’une tactique pour gagner du temps, elles n’étaient pas du tout sincères). Cela est confirmé par Maccabées 1 comme Maccabées 2, qui indiquent bien que le premier objectif de l’armée séleucide n’est pas Jérusalem (elle n’a aucune raison d’y intervenir puisque la garnison de l’Akra la contrôle, et la contrôlera jusqu’au moment où Judas décidera de l’assiéger en -162) mais Beth-Sour ("Le roi et les troupes passèrent à travers l’Idumée et assiégèrent Beth-Sour, où les combats durèrent plusieurs jours. Ils construisirent des machines de guerre, mais les assiégés firent une sortie, les incendièrent et se battirent bravement", Maccabées 1 6.31 ; "[Antiochos V] marcha contre Beth-Sour, place juive solidement fortifiée, mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et subit une défaite", Maccabées 2 13.19). Maccabées 2 confirme doublement cette magouille politicienne de Lysias en ajoutant que la première victime de cette opération militaire vers la Judée est Ménélas, le pion qu’Antiochos IV dans sa lettre aux juifs de février/mars -164 précitée a voulu jouer contre lui ("Ménélas rejoignit [Antiochos V et Lysias]. Avec beaucoup d’hypocrisie, il encouragea la marche du roi en prétendant penser au bien de son pays, alors qu’en réalité il espérait recouvrer sa charge de Grand Prêtre. Mais le Roi des rois suscita la colère d’Antiochos V contre Ménélas. Lysias démontra que ce criminel était la cause de tous les maux présents. Le roi ordonna donc qu’on arrêtât Ménélas et qu’on l’exécutât selon la coutume locale de Beroia ["Bšroia", aujourd’hui Alep en Syrie]", Maccabées 2 13.3-4). On apprend ensuite que les Séleucides s’emparent de Beth-Sour par la négociation ("[Antiochos V] fit d’abord la paix avec les juifs de Beth-Sour. Ceux-ci sortirent de leur cité parce qu’ils n’avaient plus assez de vivres à cause du sabbat de la terre [pratique imposée par les versets 2 à 7 chapitre 25 du Lévitique, consistant à laisser reposer la terre tous les sept ans]. Le roi entra dans la cité de Beth-Sour et y installa une garnison", Maccabées 1 6.49-50 ; "Pour la seconde fois on négocia avec les combattants de Beth-Sour [la première fois remonte au lendemain de la défaite de Lysias en février/mars -164]. Le roi leur offrit la paix, reçut leur accord, et retira ses forces", Maccabées 2 13.22), puis ils se tournent vers Jérusalem en -162, qu’ils assiègent en réponse au siège de l’Akra dans la ville même entamé par Judas Maccabée et ses compagnons. Ces deux sièges mutuels durent un temps indéterminé ("[Antiochos V] assiégea le Temple pendant de nombreux jours. Il installa des plates-formes de tir, des machines pour briser les murs, des lance-flammes, des lance-pierres, des engins pour tirer des flèches autres projectiles. Les juifs assiégés construisirent également des machines pour détruire celles des ennemis et ils combattirent longtemps", Maccabées 1 6.51-52 ; "[Antiochos V] se tourna ensuite contre Judas et ses soldats, mais ne parvint pas à les vaincre", Maccabées 2 13.23), jusqu’au moment où Lysias est informé que Philippe, laissé en retrait à Antioche quelques mois plus tôt, a ordonné aux troupes de l’ex-armée d’orient de l’y rejoindre pour affermir son pouvoir. Craignant de perdre son influence reconquise depuis la mort d’Antiochos IV, Lysias propose immédiatement à son royal pupille de faire la paix avec les Asmonéens et de retourner à Antioche pour y réduire définitivement Philippe ("Lysias apprit que Philippe, chargé par le roi Antiochos IV d’éduquer son fils Antiochos V et de le préparer à régner, revenait avec les troupes qui avaient accompagné celui-ci en Perse et en Médie, dans l’intention de prendre le contrôle des affaires royales. Lysias incita aussitôt le jeune roi à faire demi-tour, en lui disant ainsi qu’aux chefs militaires et aux soldats : “Nous nous affaiblissons chaque jour davantage, nos provisions fondent, la place que nous assiégeons est solidement fortifiée, alors que nous devrions nous occuper des affaires du royaume. Cessons donc maintenant cette guerre, faisons la paix avec ces hommes et avec leur peuple, permettons-leur de vivre selon leurs coutumes comme auparavant, puisque c’est notre volonté de les abolir qui a engendré leur révolte et a causé tous ces troubles”. Cette suggestion fut approuvée par le roi et les chefs. Lysias envoya aux juifs des propositions de paix, qu’ils acceptèrent", Maccabées 1 6.55-60 ; "Le roi avait laissé Philippe à Antioche en le chargeant des affaires du royaume. Quand il apprit que Philippe s’était révolté, il en fut bouleversé. Il engagea des négociations avec les juifs, leur fit des concessions et jura de respecter tous leurs droits. Pour marquer cette réconciliation, il offrit un sacrifice, manifesta son respect pour le Temple en lui accordant un don généreux et accueillit cordialement Judas Maccabée", Maccabées 2 13.23-24). S’ensuit une bataille entre Séleucides ("Ensuite [Antiochos V] se hâta de retourner à Antioche, dont Philippe s’était déjà rendu maître. Il lui livra bataille et s’empara de la cité par la force", Maccabées 1 6.63), dont Lysias sort vainqueur. Philippe est capturé selon Flavius Josèphe ("Le roi Antiochos V trouva Philippe déjà maître du pouvoir. Il lui déclara la guerre, le saisit, et le soumit totalement à son pouvoir ["Øpoce…rion ¢pškteinen"]", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.386), puis probablement banni puisque selon Maccabées 2 il trouve refuge en Egypte auprès de Ptolémée VI ("Comme il avait une mauvaise relation avec le fils d’Antiochos IV, [Philippe] partit vers l’Egypte auprès du roi Ptolémée VI Philométor", Maccabées 2 9.29), qu’on devine ravi d’accueillir dans des conditions si dramatiques le régent légitime de son ancien adversaire séleucide. En résumé, si les juifs assiégés sont finalement sauvés de l’anéantissement, ce n’est pas grâce à leur prétendue supériorité militaire ou politique comme nous invite à le croire Maccabées 1, ni grâce à la prétendue conciliation magnanime des Grecs ou à la prétendue magnanimité conciliatrice de Judas Maccabée comme nous invite à le croire Maccabées 2, mais grâce aux vulgaires intrigues de la Cour séleucide.


Le narrateur de Maccabées 2 achève brusquement son récit en évoquant, dans les longs chapitres finaux 14 et 15, la victoire de Judas Maccabée contre Nicanor. Il ne nous renseigne pas sur ce qui s’est passé en Judée après la mise à l’écart du régent Philippe en -162, il dit seulement, sans transition et sans explication, qu’en -161 Démétrios fils de Séleucos IV prend le pouvoir à Antioche après avoir tué son cousin Antiochos V et Lysias ("Trois ans après [l’intervention d’Antiochos V à Beth-Sour, donc en -161 si on compte de façon inclusive], Judas et ses compagnons apprirent que Démétrios fils de Séleucos IV avait abordé au port de Tripoli avec une flotte et un gros contingent, qu’il s’était emparé du pays, et avait tué Antiochos V ainsi que son mentor Lysias", Maccabées 2 14.1-2), et que ce nouveau roi Démétrios Ier a envoyé Nicanor en Judée sur la proposition du juif Alkimos "désireux de redevenir Grand Prêtre" ("Quand Alkimos eut achevé son discours, les Amis royaux qui étaient également hostiles à Judas s’empressèrent d’exciter la colère de Démétrios Ier. Celui-ci désigna aussitôt l’éléphantarque Nicanor comme stratège en Judée et l’y envoya avec ordre de supprimer Judas, de disperser ses partisans, et de rétablir Alkimos Grand Prêtre du grand Temple", Maccabées 2 14.11-13), sans qu’on sache d’où sort cet Alkimos ni quand il a été Grand Prêtre ni pourquoi il veut le redevenir. On devine les motivations d’un tel parti-pris narratif : on se souvient - nous avons vu cela dans notre étude de Maccabées 1, plus précisément à travers le chapitre 5 de cette œuvre -, qu’après l’échec d’Antiochos V à casser le siège imposé par les Asmonéens à la garnison séleucide réfugiée dans l’Akra de Jérusalem, Judas Maccabée est parti massacrer à tour de bras les juifs hellénisés dans la campagne judéenne et autour de la Judée (au sud dans le pays d’Edom/Idumée, à l’est chez les Ammonites et les Arabes nabatéens, au nord chez les Galiléens, à l’ouest chez les Philistins), or cette image d’un chef de bande aux mains couvertes du sang de ses ennemis grecs autant que du sang de ses propres compatriotes juifs est incompatible avec le projet de Maccabées 2, qui veut au contraire montrer un Judas Maccabée sans tache. Par ailleurs, nous ne savons rien sur Nicanor, sinon qu’il est celui qui a proposé naguère à Antiochos IV de vendre les juifs comme esclaves pour pouvoir payer l’indemnité de guerre due aux Romains, et qu’il a été un lieutenant de Lysias (selon le verset 38 chapitre 3 de Maccabées 1), qu’il a donc vu les résultats obtenus par son ancien chef à Beth-Sour en hiver -165/-164 puis en -163, il a compris que contre une guérilla la tactique de la négociation louvoyante est beaucoup plus bénéfique que la confrontation armée : si Nicanor entame la conversation avec Judas Maccabée dès qu’il arrive en Judée, ce n’est certainement pas parce qu’il veut l’accueillir dans la grande famille cosmopolite hellénistique, parce qu’il veut le traiter d’égal à égal, ou, pour reprendre les termes de Maccabées 2, parce qu’il "a constaté le courage de Judas et de ses soldats", parce qu’il respecte "l’ardeur avec laquelle ils se battent pour leur patrie" (verset 18 chapitre 14), parce qu’il "ressent une profonde amitié pour cet homme" (verset 24 chapitre 14) auquel il "ne trouve rien à reprocher" (verset 28 chapitre 14), mais, comme l’explique le verset 29 chapitre 7 de Maccabées 1 (qu’on doit mettre en parallèle avec le verset 26 du même chapitre, qui insiste sur la "haine profonde/œcqra" que Nicanor éprouve contre Israël), parce qu’il veut l’approcher pour le capturer et le tuer, ou du moins le décrédibiliser face à ses compagnons les plus hellénophobes. Opérons un nouveau retour en arrière pour tâcher d’éclaircir le récit de Maccabées 2. A la suite de l’exécution de Ménélas début -163, le poste de Grand Prêtre est resté momentanément vacant. Après la reconquête négociée de Beth-Sour, après l’échec du désenclavement de l’Akra de Jérusalem, et après l’éviction musclée du régent Philippe à Antioche, Antiochos V (c’est-à-dire Lysias) a reçu la visite d’un nommé Alkimos, prêtre jérusalémite de la famille d’Aaron ayant par conséquent toute légitimité pour devenir Grand Prêtre, et surtout philhellène et accepté par un groupe de juifs influents, les "hassidim", littéralement "les Purs" en hébreu, lecteurs fidèles de la Torah qui ont rejoint le soulèvement de Mattatias père de Judas Maccabée en décembre -167 contre le décret religieux d’Antiochos IV ("Des hassidim, courageux Israélites défenseurs de la Loi, se joignirent [à Mattatias et ses amis]", Maccabées 1 2.42), et qui ont ensuite pris leurs distances quand en décembre -164 ce décret a été aboli, réduisant le mouvement asmonéen à n’être plus qu’un vulgaire mouvement politique (hostile aux non-juifs), voire même un prosaïque mouvement anti-impôt (hostile à l’uniformisation fiscale instaurée au lendemain du Cercle de Popilius en -168 : "Parmi les enfants d’Israël, les hassidim étaient les premiers à vouloir la paix, car ils disaient : “[Alkimos] qui vient est un homme de la race sainte d’Aaron, il ne se comportera donc pas de façon injuste”", Maccabées 1 7.13). Ce candidat idéal devient donc Grand Prêtre en -162. Définitivement privé de cette charge dont il a déjà été écarté par son oncle Jésus/Jason vers -175 comme on l’a vu plus haut, Onias IV fils d’Onias III décide de s’exiler en Egypte : il est accueilli par Ptolémée VI, qu’on devine encore ravi d’agacer ses anciens adversaires séleucides, qui lui offre le territoire de Léontopolis (aujourd’hui le site archéologique de Tell el-Yahoudieh près de Kafr Taha, à une trentaine de kilomètres au nord du Caire en Egypte) pour y fonder un Temple rival du Temple de Jérusalem ("Après Ménélas, Alkimos appelé aussi Iakimos devint Grand Prêtre. […] En voyant le roi confier la Grande Prêtrise à Alkimos, suivant en cela le conseil de Lysias de transférer cette charge à une nouvelle famille […], le jeune fils d’Onias III, écarté en raison de son bas âge au moment de la mort de son père comme nous l’avons dit plus haut, s’enfuit auprès de Ptolémée VI roi d’Egypte. Celui-ci et sa femme Cléopâtre II lui prodiguèrent les honneurs, et il obtint dans la province d’Héliopolis [aujourd’hui Aîn-ech-Chams en Egypte] un emplacement pour y fonder un Temple semblable à celui de Jérusalem", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.385-8 ; "Le fils homonyme du Grand Prêtre Onias III, réfugié à Alexandrie auprès du roi Ptolémée VI Philométor comme nous l’avons dit plus haut, voyant la Judée maltraitée par les Macédoniens et leurs rois, et désireux de s’acquérir une gloire et une renommée impérissables, demanda au roi Ptolémée VI et à la reine Cléopâtre II la permission de construire en Egypte un Temple semblable à celui de Jérusalem pour y installer des lévites et des prêtres de bonne famille, argumentant son projet par une prophétie du prophète Isaïe I qui six cents ans auparavant avait annoncé la création d’un autel en Egypte par un juif au nom du Dieu tout-puissant [allusion aux versets 19 à 25 chapitre 19 du livre d’Isaïe I promettant que quand les Egyptiens accueilleront les juifs en Egypte et les autoriseront à élever un autel à Yahvé, celui-ci en remerciement les aidera à "ouvrir une route depuis l’Egypte jusqu’à l’Assyrie" : on devine encore combien Ptolémée VI doit être intéressé par cette prophétie, qui pourrait viser directement ses anciens adversaires séleucides, et s’appliquer à une reconquête du Levant par les Lagides soutenus par les juifs de Judée…]. Onias IV, enflammé par cette prophétie, écrivit la lettre suivante à Ptolémée VI et à Cléopâtre II : “Après vous avoir rendu de nombreux et importants services dans la guerre, après avoir parcouru la Koilè-Syrie et la Phénicie avec l’aide de Dieu, je suis arrivé avec les juifs à Léontopolis, dans le nome d’Héliopolis. Dans ce lieu et dans plusieurs autres habités par notre peuple, j’ai vu partout des sanctuaires inconvenants, qui dressent les fidèles les uns contre les autres : c’est parce qu’ils ont trop de temples et parce qu’ils ne s’entendent pas sur le culte, que les Egyptiens sont divisés [allusion à la contestation sociale permanente née au lendemain de la bataille de Raphia en -217 opposant les Egyptiens autochtones à leurs maîtres grecs alexandrins, les uns s’appuyant sur les dieux traditionnels égyptiens, les autres s’appuyant sur le culte rendu aux Ptolémées et à divers dieux syncrétiques tel Sérapis ; allusion aussi à la contestation sociale permanente que nous avons évoquée dans notre étude sur la Lettre d’Aristée opposant ici les Grecs cosmopolites avec les Egyptiens autochtones et là les juifs, les seconds ayant obtenu de Ptolémée Ier et Ptolémée II des exemptions de diverses natures que jalousent les premiers]. J’ai trouvé une forteresse boubastide [affiliée au site voisin de "Per-Bast" ou "Maison-de-Bastet" en égyptien, hellénisé en "Boubastis/BoÚbastij", remontant à l’époque pharaonique, aujourd’hui le site archéologique de Tell Basta près de Zagazig en Egypte] abandonnée à la nature, dont les animaux sacrés sont recouverts de végétations de toutes sortes, renfermant un temple écroulé que je te prie de me laisser nettoyer, purifier et relever en l’honneur du Dieu tout-puissant. Ce Temple aura la même apparence et les mêmes mesures que celui de Jérusalem, il te sera dédié ainsi qu’à ta femme et à tes enfants, afin que les juifs résidant en Egypte disposent là d’un lieu où se réunir dans une mutuelle concorde et servir tes intérêts selon la prophétie d’Isaïe I […]”. Telle fut la lettre qu’écrivit Onias IV à Ptolémée VI. On jugera de la piété du roi et de sa sœur-épouse Cléopâtre II par la réponse qu’ils lui adressèrent […] : “Du roi Ptolémée VI et de la reine Cléopâtre II à Onias IV, salut. Nous avons lu la supplique par laquelle tu nous demandes la permission de relever à Léontopolis, dans le nome d’Héliopolis, un temple boubastide ruiné. Nous nous demandons si ce temple bâti dans un lieu impur et plein d’animaux sacrés sera agréable à Dieu. Mais puisque tu dis que le prophète Isaïe I a prédit cet événement jadis, nous t’accordons notre permission, si du moins elle s’accorde avec la Loi car nous ne voulons paraître coupables d’aucune faute envers Dieu”. Onias IV prit donc possession de ce lieu, et y construisit en l’honneur de Yahvé un Temple semblable à celui de Jérusalem, mais avec un autel plus petit et moins riche", Flavius Josèphe, Antiquités juives XIII.62-74 ; "Antiochos V Eupator que nous venons de mentionner et son stratège Lysias mirent fin au Grand Pontificat de Ménélas […], ils le tuèrent à Beroia et privèrent le fils d’Onias III de sa succession en nommant Iakimos [autre nom d’Alkimos, comme Flavius Josèphe l’a indiqué précédemment], qui descendait certes d’Aaron mais n’appartenait pas à la famille d’Onias III. C’est pourquoi Onias IV, […] homonyme de son père, partit vers l’Egypte, où il fut reçu amicalement par Ptolémée VI Philométor et sa femme Cléopâtre II. Il les décida à édifier à Yahvé, dans le nome d’Héliopolis, un Temple semblable à celui de Jérusalem dont il devint le Grand Prêtre", Flavius Josèphe, Antiquités juives XX.235-236). Selon Maccabées 1, Démétrios Ier à peine installé à Antioche reçoit la visite d’Alkimos, qui lui demande de "devenir Grand Prêtre" en dénonçant les crimes de Judas Maccabée ("Tous les Israélites infidèles et traîtres à la Loi vinrent aussitôt voir [Démétrios Ier]. Leur chef était Alkimos, qui voulait devenir Grand Prêtre. Devant le roi, ils portèrent des accusations contre les autres juifs, en disant : “Judas et ses frères ont fait périr tous tes partisans et ils nous ont chassés de notre pays. Envoie donc un de tes hommes de confiance, pour qu’il aille constater leurs méfaits sur nos terres et sur les terres royales, et pour qu’il punisse Judas, ses frères et tous leurs alliés”", Maccabées 1 7.5-7) : en réalité Alkimos est déjà Grand Prêtre, il demande seulement à Démétrios Ier de lui confirmer sa charge, et pour appuyer cette demande il attire malignement l’attention du nouveau roi sur la zizanie que les Asmonéens ont causée dans le royaume séleucide les années précédentes. Démétrios Ier envoie Bachidès, un de ses proches, apprécier la situation en Judée avec Alkimos ("Le roi Démétrios Ier choisit Bachidès, Ami royal qui gouvernait au-delà du fleuve [Euphrate, autrement dit Bachidès a la charge de la partie orientale du royaume séleucide], personnage important du royaume et fidèle. Il l’envoya avec l’impie Alkimos, qu’il nomma Grand Prêtre, avec ordre de rendre aux Israélites le mal qu’ils avaient commis", Maccabées 1 7.8-9). Ce dernier est confirmé dans son poste. Bachidès retourne à Antioche ("[Bachidès] confia la direction du pays à Alkimos, lui laissa des troupes pour l’aider et s’en retourna chez le roi", Maccabées 1 7.20), ce qui suggère que l’ordre règne alors en Judée. Maccabées 1 et Flavius Josèphe, qui puisent probablement à la même source, disent collégialement qu’Alkimos réunit en effet une grande partie de la population autour de lui, et que Judas voit ses effectifs fondre au point de lancer des raids de représailles pour punir les "traîtres" qui l’ont abandonné et qui "font davantage de tort à Israël que les païens eux-mêmes" ("Alkimos agit de façon à consolider son Grand Pontificat. Les fauteurs de trouble se joignirent à lui, ils devinrent les maîtres en Judée et causèrent des grands maux à Israël. Judas vit qu’Alkimos et son entourage causaient davantage de tort à Israël que les païens eux-mêmes, il parcourut alors toute la Judée pour punir les traîtres, qui cessèrent de circuler dans le pays", Maccabées 1 7.21-24 ; "Alkimos voulut consolider son pouvoir en gagnant la bienveillance du peuple. Il rallia beaucoup de monde par des discours habiles et flatteurs. Bientôt il fut entouré d’une troupe nombreuse de partisans, composée surtout d’impies et de traîtres servant à la fois de serviteurs et de soldats, à la tête desquels il parcourut le pays en tuant tous les partisans de Judas qu’il rencontrait. Judas vit qu’Alkimos devenait puissant et tuait beaucoup d’honnêtes et pieux citoyens, il fit alors à son tour des expéditions contre les partisans d’Alkimos", Flavius Josèphe, Antiquités juives XII.398-400). Des exégètes, dont nous partageons le point de vue, pensent que les formulations alambiquées de Maccabées 1 et de Flavius Josèphe visent à diminuer la réelle popularité d’Alkimos, qui renouvelle la politique philhellène de Jésus/Jason naguère. Ces mêmes exégètes supposent que le philhellénisme d’Alkimos s’accompagne d’un relâchement de la pression fiscale, consenti par Démétrios Ier autant pour se démarquer de ses prédécesseurs Antiochos IV et Antiochos V que pour s’attirer la sympathie de ses sujets qui doutent de la légitimité de son accession au trône : cela expliquerait pourquoi les Judéens ordinaires, qui se sont rangés massivement et soudainement derrière Judas Maccabée en -167 contre le décret d’uniformisation fiscale d’Antiochos IV, l’abandonnent aussi massivement et aussi soudainement en -161. Les raids menés par Judas Maccabée et ses proches (les "honnêtes citoyens", selon la propagande asmonéenne relayée par Maccabées 1 et par Flavius Josèphe) contre ces Judéens ordinaires (les "traîtres", selon la même propagande), en répandant l’insécurité en Judée alors que la majorité lassée de la guerre aspire au retour de la paix, achèvent de ruiner la popularité du mouvement asmonéen. Mais, encore selon Maccabées 1, Alkimos commet une boulette. Contrairement à Jésus/Jason naguère, qui n’a jamais été confronté à une contestation solide de son autorité de Grand Prêtre du Temple, Alkimos doit faire face aux hassidim précédemment mentionnés, qui prônent le respect à la Torah avant le respect au Temple, et qui ont acquis une grande audience durant les précédentes années de guerre. Or la seule réponse qu’Alkimos apporte aux revendications des hassidim est la plus violente qui soit : il les persécute, les condamne à mort, nuisant ainsi à sa populaire politique hellénistique ("Alkimos discuta d’abord pacifiquement avec [les hassidim] en leur assurant sous serment : “Nous ne vous voulons aucun mal, ni à vos amis”. Ils le crurent. Mais il fit arrêter soixante d’entre eux et les fit exécuter le jour même […]. Toute la population fut effrayée, et se dit : “Ces gens sont menteurs et injustes, car ils ne respectent ni les accords ni les serments”", Maccabées 1 7.15-18). Il est contraint de fuir vers Antioche, où il se répand en calomnies contre les hassidim, dont il confond malignement les buts avec les buts de Judas Maccabée : le récit de Maccabées 1 raccorde alors avec celui de Maccabées 2 ("Alkimos se rendit compte que Judas et ses hommes se renforçaient, et qu’il ne pourrait pas lutter contre eux. Il retourna donc chez le roi, où il les accusa des pires méfaits", Maccabées 1 7.25 ; "Alkimos, précédemment Grand Prêtre qui s’était souillé au temps du mélange entre juifs et païens, désespérant de pouvoir se rapprocher de l’autel, se rendit auprès du roi Démétrios Ier en 151 [du calendrier séleucide, c’est-à-dire en -161 du calendrier chrétien] pour lui apporter une couronne d’or, une feuille de palmier, et les traditionnels rameaux d’olivier du Temple. Il garda le silence ce jour-là. Mais il trouva une occasion favorable à sa folie quand Démétrios Ier le convoqua en conseil et l’interrogea sur les sentiments et les intentions des juifs. Il répondit : “Parmi les juifs, certains qu’on appelle « hassidim », conduits par Judas Maccabée, entretiennent la guerre, suscitent des séditions, empêchent la paix dans le royaume. J’ai moi-même été dépouillé de ma glorieuse fonction héréditaire, celle de Grand Prêtre. C’est pour cela que je suis ici”", Maccabées 2 14.3-7). L’aversion manifeste du narrateur de Maccabées 2 à l’encontre d’Alkimos (selon les versets 26 à 29 chapitre 14, si le vertueux Judas Maccabée et le vertueux Nicanor finissent par se dresser l’un contre l’autre alors qu’ils entretenaient au départ les plus cordiales relations, c’est parce que le vicieux Alkimos a machiné auprès de Démétrios Ier dans ce but : nous venons de voir que cette version de Maccabées 2 est totalement fausse, que si Nicanor se montre courtois avec Judas Maccabée c’est par ruse, pour le capturer et le réduire à l’impuissance, et que Judas Maccabée quant à lui n’a rien d’un parangon de vertu puisqu’il massacre à tour de bras Edomides, Ammonites, Nabatéens, Galiléens, Philistins autour de la Judée, autant que ses propres compatriotes juifs qui ne l’aiment pas à l’intérieur de la Judée, en les affublant du qualificatif fatal de "traîtres") ne peut se comprendre que par un lien étroit entre ce narrateur et les mystérieux hassidim malmenés par Alkimos. Plus généralement, le fait que ces hassidim aient une lecture spirituelle et non pas politique de la Torah, prouvée par le fait qu’ils abandonnent le combat nationaliste de Judas Maccabée dès que les Séleucides reconnaissent que la religion juive n’est pas équivalente aux autres religions et que la flamme de Yahvé ne peut donc pas côtoyer les statues de Zeus et les offrandes à baal Truc et baal Machin, s’accorde bien avec le contenu de Maccabées 2, qui témoigne de beaucoup plus de bienveillance envers les Grecs que Maccabées 1, et de beaucoup d’agacement contre les juifs qui confondent judaïsme et possession matérielle (mobilière ou immobilière). Cela explique aussi pourquoi Maccabées 2 se termine de façon aussi abrupte, sur l’image glorieuse de Judas Maccabée/Antigone (qui a refusé de dire : "Oui") vainqueur de Nicanor/Hémon (qui a refusé de dire : "Non" à son tyran Démétrios Ier/Créon, inspiré par le mauvais démon Alkimos) à Hadacha au printemps -161 : le narrateur évite ainsi de parler de la mort pitoyable et solitaire de son héros Judas Maccabée au printemps -160 à Béreth contre Bachidès, et du retour d’Alkimos à Jérusalem comme Grand Prêtre (signifiant la mise au pas des hassidim), il évite aussi de parler de Jonatan, frère et successeur de Judas Maccabée à la tête des Asmonéens, dont les pratiques seront douteuses (dans notre étude de Maccabées 1, nous avons vu que Jonatan trahira Démétrios Ier pour obtenir la charge de Grand Prêtre offerte par Alexandre Balas, puis il trahira Démétrios II pour obtenir la région de Tyr et les territoires frontaliers avec l’Egypte offerts par Antiochos VI, puis il trahira Antiochos VI pour obtenir la cessation de Ptolémaïs et des forteresses alentour offerte par Tryphon), et de montrer que le flamboyant royaume d’Israël rêvé en -167 muera après -142 en un terne royaume hellénistique de mêmes mœurs que celles des royaumes séleucides et lagides contre lesquelles il aura prétendu se dresser.

  

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