Mon départ pour la Grèce n’aura décidément pas manqué de susciter l’étonnement. J’ai reçu récemment, de certains de mes lecteurs, des lettres interrogatives. La sécurité offerte par un pays qui m’est cher, qui me sera toujours cher, méritait-elle que je me lance dans cette aventure hellénistique, au beau milieu de troubles dont on sait déjà que, quelle qu’en soit l’issue, rien de bon ne sortira ? La Marcalance n’a rien à craindre du drame qui s’est déclenché il y a deux ans. Elle le sait. Je le sais aussi. Les distances qui me séparent, au moment où j’écris ces lignes, tandis que sous mes fenêtres défilent des soldats, de cet endroit du monde où j’ai vécu heureusement, sont telles que si demain l’Europe entière disparaissait sous un déluge de feu, ce ne serait jamais que le destin de l’Europe seule. Au-delà d’une certaine limite, l’unique moyen de combattre la bêtise est d’attendre qu’elle s’annihile elle-même - dans la mesure où elle ne présente aucun danger direct bien entendu... Que l’être humain soit obsédé par l’idée de conquête, et que cette volonté de conquête le pousse parfois aux comportements les plus stupides, je le concède ; qu’il n’y ait effectivement rien à tirer des affrontements qui se sont déjà déroulés et de tous ceux qui se préparent, fussent-ils au nom du respect des Droits de l’Homme, où même au nom de la défense de sa patrie, de sa terre, de son foyer, de sa femme et de ses enfants, je le reconnais aussi. Cette conflagration, cette deuxième Guerre Mondiale - c’est ainsi qu’on appelle entre les lèvres, de peur sans doute de dire la vérité trop fort, ce qui se passe ici ; et ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas de la dernière, car tant que l’on n’aura pas mieux défini ce désir de conquête propre à la nature humaine, chaque conflit ne sera à considérer, pour aussi monstrueux qu’il apparaîtra, que comme un événement anecdotique de l’Histoire - cette deuxième Guerre Mondiale en appellera une autre, même si l’on parvient à créer un jour un organisme plus structuré que la lamentable et pourtant louable Société Des Nations. A moins que l’élément mécanique qui a écrasé la France en trois semaines ne se retourne finalement contre l’humanité tout entière ; Verne lui-même n’a jamais conçu l’avion, et le mitrailleur du début du siècle n’a jamais imaginé qu’il se retrouverait, une quinzaine d’années plus tard, face à de monstrueux canons montés sur chenilles : qui ou quoi peut nous garantir que les belligérants à venir, qui sont peut-être les belligérants d’aujourd’hui, ne parviendront pas à réaliser un cuirassé volant, ou une bombe intelligente, ou capable seule de détruire une ville comme New York ou Berlin ? Sachant tout cela, quelle volonté masochiste a bien pu me pousser dans la tourmente ? Parce qu’après tout, la Marcalance ne risquant pas de recevoir les éclaboussures de ce nouveau conflit international, à quoi bon s’intéresser à ceux qui sont déjà tombés, à ceux qui vont tomber, par leur propre faute ? Que l’Europe disparaisse par sa bêtise, cela ne regarde que l’Europe. Que l’URSS entre dans la danse un jour ou l’autre, elle n’aura que ce qu’elle mérite. Et si les Etats-Unis sont assez sots pour s’incruster dans les démêlés guerriers de l’Europe, cela reste l'affaire des Etats-Unis. Nous autres, Marcalançais, nous sommes tranquilles. L’Europe, l’URSS et les Etats-Unis ne nous intéressent pas, et même si demain il n’existe plus un seul Européen, un seul Soviétique et un seul Américain, cela ne nous intéressera pas davantage, nous n’en profiterons pas pour nous accaparer les restes du gâteau. Tout cela est parfaitement vrai.
Ma décision n’incombe qu’à moi seul. De Morld n’a jamais manifesté une attirance particulière pour ce qui se passe ici, et se contente mollement d’en informer les Marcalançais. Je suis prêt à comprendre cette indifférence. Je n’ai pour ma part jamais encouragé qui que ce soit à me suivre. Il s’agit d’une prise de position tout à fait personnelle. L’expression "prise de position" est d’ailleurs trop forte, car je ne suis ici que comme observateur, comme envoyé spécial. Je ne me suis toujours pas battu, et dans le fond ! porter les armes serait pour moi bien dérisoire, pitoyable, aberrant. Je n’ai aucun idéal à défendre, je n’ai aucun lien avec ceux qui combattent, et d’un autre côté je ne risque rien, absolument rien, n’étant ni Allemand, ni Italien, ni Grec. Dans la mesure où je n’ai rien à attendre, rien à espérer dans cette guerre, pourquoi y passer mon temps à observer les événements ?
C’est qu’un être doit compter aussi avec ses hantises, avec ses cauchemars. Les lecteurs d’En abjurant l’absent sauront ce que je veux dire. Cette œuvre, mon plus mauvais roman, ne m’a jamais rapporté heureusement qu’une gloire de café, mais elle demeure paradoxalement celle dans laquelle je me serai ouvert avec le plus d’honnêteté et de liberté. A travers le réseau familial, j’avais tenté de rendre sensibles les influences, et par extension les répulsions et les attirances qu’un individu peut subir au sein d’une communauté donnée. Le thème, ultra-classique, m’avait paru applicable à la société marcalançaise - aussi bien qu’il aurait pu l’être à la société européenne ou américaine - ; j’avais essayé de relater les rapports d’un nombre déterminé de personnages, chacun représentatif de mon monde marcalançais, considéré alors non plus comme une suite de facteurs - êtres ou événements - autonomes, mais comme une suite d’éléments interdépendants. J’ai échoué dans ma tentative, mais l’idée demeure. Bien entendu, ce que je voulais illustrer, c’était les liens d'affinités entre la Marcalance et les plus hautes civilisations humaines. Beaucoup de mes lecteurs le savent, parce que je l’ai souvent dit : mes racines sont grecques. Une période infinie, désœuvrée, morne, dans l’absolu confort marcalançais - que de fois ai-je aspiré de devenir le héros d’Et maintenant l’hiver, ballotté entre deux parents qui l’ignorent ! -, un désir d’enracinement pour enfin sortir de ma torpeur, n’ont sans doute pas été étrangers à cet intérêt grandissant pour mes origines. En tous cas, le fait est que, du jour où je me suis pris d’affection pour cette ascendance grecque, rien n’a plus jamais réussi à me satisfaire pleinement en Marcalance. Le bien-être avait laissé la place à l’inconfort, peut-être, mais l’inconfort avait un but : la Grèce.
Quel peuple avais-je découvert ! Longtemps occupée, la Grèce avait dû reconquérir son indépendance dans l’indifférence des pays dont elle avait favorisé la puissance. C’est que la Méditerranée sous le contrôle anglais, tandis que la Russie n’apparaissait pas encore si forte, la Grèce n’était qu’un problème de principe. Quelles richesses pouvait bien apporter la péninsule ? Mais il n’était pas question de richesses matérielles. La valeur inestimable de la Grèce, c’est que l’Occident restera à jamais son fils. Un événement aussi singulier, aussi extraordinaire, aussi fou que cet homme monté dans un assemblage de ferrailles qui décolle, qui relie par les airs deux continents séparés par un océan, serait-il pensable sans le "Gnwqi seautÒn" ? Il a bien fallu qu’un jour un homme se décide enfin à reconnaître qu’il ne savait rien, et que tout lui restait à apprendre, et à approcher de la connaissance par questions successives au lieu d’intuitions affirmatives, pour que naisse la théorie de la gravitation universelle, la théorie de l’évolution, la théorie de la relativité. Qu’un peuple se soulève contre un despote, cela semble banal : y a-t-il un autre exemple avant Salamine ? L’Histoire moderne a réellement commencé le jour où, sur la scène, un personnage masqué est apparu pour dire : "Ce n’est pas Zeus, Créon, qui a promulgué ton ordonnance. Je suis faite pour partager l’amour, non la haine", et mourir. Qu’on le veuille ou non, et malgré les écarts vertigineux qui les séparent, Einstein répond à Archimède, Freud répond à Socrate, Churchill et ce général français rebelle à la radio de Londres répondent à Antigone et à Salamine.
Et la Marcalance à la Grèce entière. Toutes ces valeurs que les Grecs ont établies, la Marcalance les renierait-elle ? Qu’on le veuille ou non, il y a un Grec en chaque Marcalançais. La Marcalance est éternelle ; la Grèce, elle, n’avait rien, elle a tout inventé. Or, que sont devenus les hommes que j’ai évoqués ? Einstein a dû s’exiler, Freud aussi. Churchill résiste toujours, jusqu'à quand ? Et qu’y a-t-il de plus pathétique que ce général français à peine général, condamné à mort par ses propres compatriotes gagnés aux plus ou moins bonnes manières de l’envahisseur ? Maintenant que le fils a été réduit à l’impuissance, il n’y a plus qu’à réduire le père, et la boucle sera bouclée. La Grèce attend l’invasion allemande qu’elle ne pourra évidemment pas contenir. Et demain les vestiges du Parthénon ne seront plus qu’un tas de ruines, un tas de cailloux déchiquetés par les balles et les obus. Ce que l’occupant piétinera en plantant le drapeau à croix gammée sur l’Acropole, ce ne sera pas un visage de plus d’un peuple d’aujourd’hui refusant d’obéir au Führer, ce sera le visage de Socrate et le visage de Sophocle dénonçant la tyrannie, le visage de l’amour - le visage de la Marcalance.
Voilà donc, pour répondre à ceux qui m’ont écrit, la raison de ma présence ici. La Grèce souffre, je souffre aussi, et ma place par conséquent ne peut pas être en Marcalance. Tout Marcalançais que je suis, conscient de la bêtise monstrueuse qui gouverne bon nombre d’esprits européens actuellement, j’ai aussi le sentiment qu’une part de ma présence physique tient à ce qu’un jour, quelque part en Méditerranée, des hommes se sont mis à distinguer dieux et despotes. Je ne juge pas l’indifférence de la Marcalance. Mais moi, simplement moi, je ne peux pas rester indifférent.