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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Dans une de ses Etudes philosophiques - Melmoth réconcilié -, Balzac met en scène un caissier opportuniste, Castanier. Ce personnage trouve la plus belle occasion de parvenir à ses fins en pactisant avec le diable, qui a pris l’apparence d’un homme riche et puissant nommé Melmoth. Héritant des pouvoirs de Melmoth, Castanier se laisse aller à la joie. Mais très vite, il se rend compte de son imprudence. Les pouvoirs considérables qu’il a acquis ne le conduisent qu’à une insupportable lassitude. Ayant tout, il n’a plus rien à conquérir ; et n’ayant plus rien à conquérir, il n’aspire plus qu’à un absolu qu’il est pourtant devenu. Le passage relatant ces temps d’après l’ivresse est catégorique : "En voyant le principe et la fin du monde, il n’en admirait plus les résultats, et manifesta bientôt ce dédain profond qui rend l’homme supérieur semblable à un sphinx qui sait tout, voit tout, et garde une silencieuse immobilité. Il ne se sentait pas la moindre velléité de communiquer sa science aux autres hommes. Riche de toute la terre, et pouvant la franchir d’un bond, la richesse et le pouvoir ne signifièrent plus rien pour lui. Il éprouvait cette horrible mélancolie de la suprême puissance à laquelle Satan et Dieu ne remédient que par une activité dont le secret n'appartient qu’à eux".. Le seul moyen de se sortir de cette situation désespérante est de transmettre à son tour sa puissance à une âme en peine. Il revient parmi les hommes, et remet son diabolique pouvoir à un banquier acculé à la faillite.

Ce Castanier blasé, espérant recouvrer l’allégresse et la fraternité en échangeant sa damnation contre l’inconfort de la condition humaine, ce pourrait être François Seganis. Quelle raison en effet a pu pousser cet être comblé à quitter sa sereine vallée de la Mheinne, pour la Grèce ravagée par les obus nazis ? L’écrivain répond à cette question tout au long de son œuvre. Dès Un fiacre se perd dans la nuit, qui avait surpris bien des lecteurs par une tonalité amère inhabituelle dans la production littéraire marcalançaise, tout était dit : le héros confesse, dès le premier chapitre, que rien ne lui semble plus motivant que la "jeunesse curieuse, qui évacue tout sentiment d’échec en repoussant toujours ses limites". La même idée est reprise, quelques temps plus tard, en d’autres termes, dans Les spectres : Hélène Landrieu, devant le meuble cossu qui jouxte la cheminée où le feu pauvre s’éteint, évoque le temps des partenaires infidèles qui "trahissaient [sa] ferveur, mais [qui] entretenaient aussi l’espoir d’un lendemain facile et attentionné dissolvait la mélancolie. Une vie précaire, sans doute, mais gonflée des plus folles assurances ! Des mots jetés en l’air, un compte en banque régulièrement dégarni, peut-être, mais au fond [d’elle-même] l’évidence d’une réalité bien plus précieuse que toute vérité philosophique ou tout salaire mensuel régulier : “Je suis heureuse aujourd’hui, je serai toujours heureuse désormais”". Dans une de ses dernières préfaces enfin, consacrée à Di Pham Liem, François Seganis tient ce propos sans équivoque : "Je n’ai pour ma part jamais considéré que le but ultime résidait dans l’agencement d’un monde méthodique et libre, organisé et flou. On ne profite pas d’un tel monde, on s’y ennuie".

La vallée de la Mheinne ? Un non-sens selon François Seganis. Contentès - la ville où il a le plus longtemps séjourné -, Mnôhe, Les Phems, Langre, Rivet, Iuliub, sont les noms qui résument ce que l’auteur appellera plus tard un "interminable mascaret ramenant toujours à la source la bouteille que le flux avait emporté jusqu’à l’estuaire" (Un fiacre se perd dans la nuit). Le total bien-être marcalançais lui est apparu, avec le recul, comme "l’antichambre du renoncement", comme la "porte ouverte à l’absolu absurdité d’un univers parfait" (préface à Eclats de Werner Van Grevald). Ayant l’impression de tourner en rond, l’écrivain finit par rêver à la fuite et au désordre : "Que de fois ai-je aspiré de devenir le héros d’Et maintenant l’hiver, ballotté entre deux parents qui l’ignorent !" (confession tirée d’un article pour le quotidien De Morld, repris dans le présent recueil). Il ne parvient plus à se débarrasser d’un ressentiment tenace. Tous ses récits se déroulent dans ce coin retiré de Marcalance, mais noirci à l’envi, peuplé des êtres les plus communs et bas que l’endroit du monde qu’il apprécie le plus, l’Europe, ait produit, comme par honte, par volonté de s’infliger des souffrances qu’il n’a lui-même jamais connues. Et même au plus fort des bombardements qu’il subit en Grèce, il se rappelle moins l’activité productive, que cette sérénité, pour lui scandaleuse, des bords de la Mheinne.

Ce mal-être, qui le suit jusqu’à sa disparition, se révèle clairement dès son premier roman, Un fiacre se perd dans la nuit. Cette œuvre reste sûrement la meilleure de l’auteur, tant par l’authenticité que par l’originalité du propos : une économie de moyens exemplaire - un personnage, seul à la lisière d’une forêt, attend son père qui doit le ramener en ville -, une prose lancinante qui restitue en même temps les attentes et les découragements du héros. Une idée a voulu être développée : on peut être malheureux aussi en Marcalance. Non pas complètement, mais en partie. Des zones d’ombres peuvent exister. Pour François Seganis en tous cas, une zone d’ombre existe, et il ne sert à rien de l’ignorer : il s’agit de savoir pourquoi une longue époque passée au bord de la Mheinne peut laisser à la fois le souvenir d’un incontestable confort et l’impression d’un manque impossible à combler. La question contient en elle-même la réponse. Comme dit le proverbe, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Le thème du roman suivant, En abjurant l’absent, est évoqué par l’auteur lui-même dans un article de la présente édition : "A travers le réseau familial, j’[ai] tenté de rendre sensibles les influences, et par extension les répulsions et les attirances qu’un individu peut subir au sein d’une communauté donnée". C’est sans doute pour cette raison - parce que l’attention a été portée sur les mailles qui nouent des personnages symboliques, au détriment d’une psychologie plus souple, et surtout d’une base plus étoffée - que cette œuvre semble moins aboutie que celle qui précède et celles qui suivent. Les analyses auraient mérité un peu plus de finesse, le sujet aurait mérité d’être plus développé. De ce point de vue, En abjurant l’absent représente une découverte dans la carrière créatrice de l’auteur : plus jamais par la suite, François Seganis ne se risquera à composer son discours selon des approximations, à accorder plus d’importance à la structure narrative qu’à la pertinence de la thèse, à valoriser la forme face au fond. Il reste que les aventures de ces personnages symboliques tournent encore autour du même thème : entre la béatitude qui leur est accordée, et l’espérance qui leur est ravie d’une façon ou d’une autre, les hommes et les femmes de cette histoire ne peuvent parvenir à se décider. Leur seule raison de vivre est un incurable dilemme.

Dans son troisième roman, Les spectres, François Seganis revient à un schéma plus simple. Quatre personnages, ayant chacun une ambition, parviennent à la concrétiser, avant de réaliser que toute leur vie tenait dans cette motivation de parvenir un jour à un but. Alors ils évoquent leur passé enthousiaste et révolu. Ce récit est remarquable par sa brièveté : l’édition de poche parue en Marcalance n’est épaisse que d’une quarantaine de pages. Ce peu de personnages et cette concision du discours tend à donner plus d’âpreté à ce qui, dans Un fiacre se perd dans la nuit, se perdait parfois en plaintes alanguies ou en incantations. Tout se résume ici à l’essentiel. Aucune digression, depuis les premiers élans jusqu’à l’effondrement final, ne vient troubler la démonstration.

Pris sous cet angle, on peut dire que Les spectres forment un diptyque avec le quatrième et dernier roman, Et maintenant l’hiver. Dans Les spectres en effet, quatre personnages courent après quelque chose dont ils ont parfaitement conscience, qu’ils désirent. Dans Et maintenant l’hiver au contraire, un seul personnage recherche avec difficulté quelque chose dont il n’a que très imparfaitement conscience, qu’il redoute. A l’opposé des Spectres, Et maintenant l’hiver multiplie les fausses pistes. La narration elle-même suit une ligne inverse de la ligne des événements : plus on avance dans le récit, plus on remonte dans le temps. Mais la révélation aux dernières pages éclaire l’ensemble. Et pas seulement l’ensemble du roman. Ces dernières pages de fiction écrites par François Seganis éclairent l’ensemble de l’œuvre. Et l’auteur par la même occasion. Et maintenant l’hiver semble un adieu au roman. Ce n’est pas seulement "la fin d’une aventure singulière" (chapitre XI), qui est évoquée dans ces dernières pages, mais l’aboutissement d’une réflexion entamée avec Un fiacre se perd dans la nuit plusieurs années auparavant. François Seganis, à l’instar de son héros - qui de façon significative se raconte lui-même, sans se nommer -, avait choisi : "Ce monde que j’avais cru tant de fois dominer, dans lequel j’avais si souvent voulu me fondre, j’allais désormais apprendre à le connaître" (chapitre X). Avec Et maintenant l’hiver, François Seganis renonçait à l’écriture et optait pour le militantisme. Excepté un recueil de nouvelles qu’il vaut mieux oublier, il ne publierait plus.

"Je suis Grec" : cette phrase que l’écrivain répétait à satiété résume l’unique préoccupation d’un être qui cherche désespérément une issue. La Marcalance ne signifie plus l’idéal d’antan. Ce que l’auteur découvre au moment de l’invasion allemande relatée dans les articles ci-après, l’incite à tempérer son enthousiasme pour la Grèce. Dès lors, que lui reste-t-il ? On n’a jamais su ce qu’était devenu François Seganis après juin 1941. Qu’y a-t-il là de surprenant ? Pouvait-il demeurer au Pirée, chroniqueur d’un quotidien à grand tirage, indifférent à l’occupation de la Grèce par les nazis ? Non. Pouvait-il retourner en Marcalance après avoir vu ce qu’il venait de voir ? Non plus. Sa disparition, après Et maintenant l’hiver, s’inscrit dans une suite logique. L’effacement de l’écrivain, qui succédait à l’effacement du Marcalançais heureux, précédait en fait l’effacement du François Seganis de chair et d’os.

A la vérité, tant dans son œuvre que dans ses comportements, François Seganis paraît errer entre deux univers. Dans La république, Platon s’est représenté le monde comme une grande caverne ; à l’extérieur de cette caverne se trouvent les Idées ; à l’intérieur, les hommes ne perçoivent que les reflets de ces Idées. Ce que voulait Platon, c’est tourner le dos aux reflets, sortir de la caverne pour atteindre au plus près les Idées. Si nous appliquions cette image à François Seganis, nous pourrions dire que ce qu’a toujours voulu l’auteur d’Un fiacre se perd dans la nuit, c’est à la fois les Idées et les reflets : les Idées pour n’avoir pas assez, les reflets pour avoir trop. Sa tragédie inextricable, finalement, réside dans sa double nature, dans le fait qu’il était à la fois trop humain pour faire un pierrot, et trop pierrot pour faire un humain.

Christian Carat
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre (François Seganis)


Préface à lédition de 2003