Le canon est plus proche à l’horizon. Depuis le bombardement, Il n’y a plus de ravitaillement. Le terme est pour bientôt. Ce matin, je suis retourné parmi les morts.
Je marchais dans les décombres, lorsque je me suis trouvé devant une scène surprenante. Devant un pan de mur encore intact, tandis que dans un rayon de vingt mètres rien n’était resté debout, une femme se tenait assise. Elle portait sur ses genoux une poupée carbonisée, dont elle caressait affectueusement le peu de cheveux roussis, avec l’air abandonné d’une petite fille berçant dans ses bras son ours en peluche. Le regard qu’elle adressait à cette ignoble poupée n’était ni triste ni réconfortant, ni même attentionné. C’était le regard apparemment le plus ordinaire, le plus simple, le plus naturel, le regard de la nourrice habituée à prendre son bébé contre elle pour lui offrir son sein. Elle demeurait silencieuse, la tête un peu penchée. Son épaule découverte laissait voir la base de son cou. C’était une femme jeune et belle. Une robe très longue cachait ses talons. Elle ne semblait pas encline à l’afféterie, au moindre déchaînement de passion ou de haine. Image sereine de guerre. Cette femme ne paraissait pas avoir été traumatisée par ce qu’on devinait qu’elle venait de subir - la perte d’un mari peut-être, la perte de son domicile, la perte de tous ses biens - : pourquoi caressait-elle donc ce monstrueux mannequin entièrement nu, à la peau couverte de croûtes aussi sombres que du charbon, friables, qui tombaient l’une après l’autre, aux deux bras levés aussi durs que des morceaux de bois ? Comment une femme visiblement aussi calme, aussi équilibrée dans sa réaction face au malheur, aussi psychologiquement stable dans l’adversité, pouvait-elle attacher autant d’importance à ce jouet hideux ? Je me suis approché. Ce n’était pas un jouet. Cette chose ignoble que j’avais prise pour une poupée, ce n’était pas une poupée. C’était un enfant - le sien.
Une autre raison que je ne parvenais pas à découvrir m’avait retenu de m’en aller. Il y avait, dans l’attitude de cette femme, dans la suavité de son visage, et jusque dans la pesanteur de sa robe, quelque chose qui m’était familier. Il me semblait avoir déjà vu cette image, dans un contexte distant, idéalement paisible, un contexte dont je devais m’efforcer pour le moment de rassembler les éléments épars. Le cou dégagé de cette femme, l’éclairage particulier qui valorisait le relief osseux de sa clavicule droite attirait spécialement mon attention. J’avais déjà vu ce cou. Il m’évoquait le cou d’une autre femme. Mais curieusement, je n’arrivais pas à m’imaginer cet autre cou selon son aspect poreux et élastique, charnel en un mot. Je ne voyais même pas cet autre cou en couleurs. La blancheur du teint seule m’intéressait. J’en ressentais une impression terne, glacée, uniforme, dans le même temps que l’immobilité imperturbable du buste me contraignait à une sorte de réserve, de mutisme contemplatif.
Et tout à coup, je me suis souvenu. Ce cou, c’était celui d’une madone, celui de la pietà de la basilique Saint-Pierre dont j’avais si souvent regardé une reproduction, des années plus tôt, accrochée par un proche au-dessus du buffet d’une salle à manger à Contentès. Le visage de cette mère, c’était bien celui que Michel-Ange avait prêté à la mère du Christ. La pose, la tête légèrement inclinée vers la droite, l’épaule droite légèrement relevée, la robe lourde aux plis nombreux et lisses, la superposition des deux images s’était imposée d'elle-même. Mais à la place du Christ, il n’y avait plus aujourd'hui qu’un monstre rabougri, un jeune être carbonisé. Et l’illustration de naguère avait laissé la place à une réalité.
D’un coup, oui, tout m'est revenu : non seulement l’ancienne reproduction, les chandeliers qui ornaient le buffet à chaque extrémité, le mobilier massif de cette lointaine salle à manger, mais encore la propriété, les familiers du lieu, les événements, les sensations. Je me suis souvenu du confort, de la suffisance, de la douceur des vieux étés marcalançais. Dans ce bien-être qui conduisait parfois jusqu’à l’ennui, la pietà, devant laquelle je restais des minutes entières, m’apparaissait comme une espèce de rebondissement aventureux, comme un remède : un homme s’était dépensé à réaliser ce marbre, pour ressusciter une belle histoire. Il existait dans cette réalisation la promesse d’une excitation que je ne vivais pas, un ressort à l’imagination qui me permettait d’oublier ma sinistre complétude.
Ces rêves de beautés séduisantes, de vies édifiantes, trouvaient maintenant leur aboutissement. La scène qui se présentait à moi n’appelait pas plus la compassion que l’enthousiasme. C’était la réalité la plus crue, la plus âpre, la plus impitoyable. Réellement, voilà à quoi correspondait ce que j’avais espéré. Voilà à quoi pouvaient se résumer quatre ou cinq millénaires d’Histoire humaine : une pietà sacralisée laissant la place à une mère morne berçant son enfant mort, le salut miné par un cul-de-sac.