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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Un bombardement. Les avions ont largué leur chargement de façon ininterrompue. Le port est devenu inutilisable. Le dixième, ou onzième, ou douzième peut-être, bombardement que nous subissons depuis une semaine. Mais celui-là s’est démarqué tout de suite par son ampleur. Dans notre abri, à plusieurs mètres sous terre, nous avions l’impression que les explosions se produisaient juste au-dessus de nos têtes. Les marches de l’escalier s’effondraient. Les murs tombaient en poussière, par plaques, par pans entiers. Perdu pour perdu, je me suis précipité au-dehors. Précaution inutile : la cave où je m’étais retranché avec une cinquantaine de personnes a finalement tenu bon, et le bombardement commençait à se déplacer vers l’est, vers Athènes. Emergeant des décombres, nous avons écouté pendant un moment dans quelle direction se dirigeaient les détonations. Oui, elles se produisaient de plus en plus loin vers l’est. Nous étions sauvés.

La ville maintenant ressemblait vraiment à un décor de cinéma. Partout, des ruines recouvertes de gravats et de poussières. Il n’y a plus de rues. Ou plutôt, nous savons qu’il y a eu, ici et là, des rues, par les deux traces parallèles que laissent les chars et les véhicules. Et encore tout est relatif, ces pistes traversant parfois l’intérieur de ce qui fut une maison ou une usine. Les bordures des trottoirs restent visibles, mais il y a autant de débris sur ces trottoirs qu’au milieu de ce qu’on n’ose plus appeler les routes. Les maisons ont perdu leurs fenêtres, leurs portes, leurs toits, leurs étages. Les immeubles sont réduits à leur ossature, et ne tiennent debout qu’en s’appuyant les uns sur les autres. Les grands pavillons, les bâtiments publics ressemblent à des hangars de fortune. Leurs façades sont déchiquetées, froissées comme de la tôle, criblées de cratères. Leurs bases disparaissent sous des monticules de ferrailles, de poutres, de plaques de plâtre et de béton, de tuiles, de briques, et de tout ce que les propriétaires des lieux avaient accumulé patiemment : des livres, des meubles, de la vaisselle, des cadres, des objets hétéroclites aujourd’hui déchirés, disloqués, brisés, brûlés. Comme pour achever de donner une tonalité absurde au désastre, seuls les poteaux téléphoniques sont toujours debout, alignés tous les quinze mètres.

Et soudain, mille soleils. Une clarté aveuglante et muette. Même les bombardements nourris qui continuaient à l’est ont semblé disparaître. Un absolu silence qu’on ne peut pas concevoir si on ne l’a jamais vécu. Ce n’était pas une lumière ordinaire ; c’était comme un flash d’appareil photographique reçu en pleine face, mais plus intense, dont l’effet se serait dissipé non pas en un instant, mais au bout de plusieurs secondes. Un éclat qui rendait tout opaque. J’ai tourné vivement la tête dans la direction opposée, en mettant un bras devant les yeux.

Un phénomène proportionnel s’est produit alors. L’intensité de la lumière a baissé, en même temps que, s’amplifiant monstrueusement, un grondement cataclysmique a semblé sortir de terre, de l’est, du côté d’Athènes. Le sol s’est mis à trembler. Le grondement a atteint des proportions phénoménales, emplissant l’univers. Peu à peu, les décombres qui nous entouraient sont redevenus visibles, les ruines des maisons, le ciel. Nous avons dégagé nos mains de nos visages, préoccupés par le séisme qui se déclenchait. Nous cherchions à droite et à gauche comment nous protéger, sans pour autant connaître l’origine du tumulte. Je me suis retourné vers Athènes.

Je n’ai pas eu le temps de me demander ce qui m’arrivait. Une bourrasque extraordinaire, qui emportait tout sur son passage, m’a projeté cent mètres plus loin. J’ai été arrêté par un bout de mur encore debout. Je suis resté allongé, sonné, recouvert par la poussière qu’un côté d’une maison avait soulevé en s’écroulant derrière moi. J’ai essayé de me relever.

Un deuxième flash. Mille soleils encore une fois. A nouveau, le silence complet. Le séisme sous mes pieds continuait, mais le grondement qui l’accompagnait venait de cesser brusquement. Impossible de tenir, le sol tremblait trop, je suis tombé. J’ai enfoui ma tête dans mes mains, dans la terre, pour protéger mes yeux de la lumière aveuglante. Et comme quelques instants plus tôt, l’effet lumineux s’est estompé progressivement, dans le même temps qu’un sourd grondement a commencé à se faire entendre. Le séisme s’apaisait pourtant : en quelques secondes, il est redevenu aussi puissant, plus puissant même du fait que les premières secousses n’étaient pas tout à fait terminées. Et la bourrasque. Je me suis cramponné à mon petit mur. Mais cette fois, même le petit mur n’a pas résisté. J’ai volé encore pendant une centaine de mètres, avec des troncs d’arbres, avec d’autres gens, des voitures, des baraques. Un tas de pierres a ralenti ma course, et j’ai finalement été bloqué par une poutre en bois. Et une nouvelle fois le tremblement de terre. Le grondement et le séisme paraissaient suivre une direction bien précise. Quelques temps après, quand le sol a retrouvé sa stabilité, le grondement s’est éloigné vers l’ouest, le sud, le nord, et vers l’est, mais vers l’est beaucoup plus loin. Je me suis levé. D’où je me trouvais, en haut de mon tas de pierres, je pouvais contempler les alentours. J’ai regardé vers Athènes.

La lumière opaque s’était éteinte. Mais du côté d’Athènes, elle subsistait. C’était curieux : la ville semblait plongée dans un halo. Puis le halo s’est rétréci. Avant qu’il se résolve tout à fait, derrière, un extraordinaire nuage marron est apparu. Un nuage si large que j’ai dû lever la tête pour juger de sa hauteur, si imposant que j’avais presque l’impression de pouvoir le toucher rien qu’en avançant ma main. Le halo devant s’est dissout, pour renaître en une grosse boule de poussière. Cette boule s’est levée dans le ciel. Ayant atteint à peu près la moitié de la hauteur du nuage derrière elle, elle s’est soudain ouverte vers le bas. Dans le même temps, une sorte de tourbillon de fumée est montée du sol, très lentement. La pointe du tourbillon est entrée dans l’ouverture de plus en plus large de la boule poussiéreuse, pour ne plus former qu’un deuxième gigantesque nuage vertical. Et les deux nuages, grossissant toujours, ont commencé une ascension que rien ne pouvait interrompre, à la vitesse d’un film au ralenti, en émettant un bruit sourd comme un feu de forêt à plusieurs dizaines de kilomètres.

Fasciné par la formation de ces deux nuages, et occupé à me demander à quoi pouvait bien correspondre ce que j’avais sous les yeux, je n’avais pas encore porté mon attention sur Athènes elle-même. Mais il n’y avait plus d’Athènes. De mon tas de pierres, je ne pouvais pas voir la ville. Mais même à supposer que je pusse la distinguer, je n’aurais rien vu. Derrière la colline, derrière les ouvertures causées par les bombardements dans les bâtiments proches, je ne percevais qu’un incroyable brasier. Athènes n’était pas en flammes, Athènes était devenue flamme. Une inimaginable flamme d’allumette. On commençait seulement à entendre, portés par le vent, les cris de ceux qui n’avaient pas eu immédiatement la chance de mourir.




Toute la journée d’hier, je me suis rendu sur ce qui était, la semaine dernière encore, le site d’Athènes. Le paysage est crevassé. Le sol renversé laisse apparaître des crânes. Une fumée parfois irrespirable persiste, s’élève des murs et des matériaux toujours chauds. Des câbles pendent partout. Des étincelles en jaillissent. De temps en temps, on entend un entrepôt exploser dans le quartier voisin. On laisse brûler des restants d’édifices, des véhicules. J’ai même vu un wagon encastré dans un amoncellement de fûts. Des arbres ont été fossilisés dans le ciment des bordures de trottoirs.

Pour parvenir dans le centre ville, il faut passer par-dessus une sorte de barricade. J’ai été obligé de me mettre à quatre pattes, la masse de débris était trop instable. J’ai été doublé par un chien qui grimpait à côté de moi. Mon pied a glissé, et quelque chose a roulé jusqu’en bas : une tête venait de se décrocher d’un corps. Une fois en haut de la barricade, j’ai pu voir la place. Un tapis de moribonds. A droite, sous un porche, dans la brume, deux prêtres priaient en marmonnant. Un peu plus loin derrière eux, des fossoyeurs blasés jetaient des cadavres dans une fosse en criant : "A la une... à la deux... à la trois !". Partout des empilements de corps figés et désarticulés, ou dans une position de fuite, méconnaissables. D’autres rigides comme des statues. Une femme rampait sur une pierre. Une autre au pied d’un pylône vomissait un liquide jaune.

Je suis descendu prudemment. On percevait des gémissements rauques, des râles. Un soldat défiguré, allongé de travers, a agrippé soudainement mon talon en me demandant à boire, avant de me relâcher définitivement. On a entendu encore une explosion dans le quartier d’à côté. Puis un cri persistant, qui se rapprochait : un adolescent, devenu torche humaine, est sorti en courant de l’entrepôt, avant de s’affaisser au beau milieu d’une mare de boue. Il est resté sur les genoux quelques secondes. Des brancardiers l’ont recouvert d’un gros manteau pour éteindre le feu de sa chevelure et de ses vêtements. Ils ont dû le sauver. Des charpentes s’écroulaient. Au deuxième étage d’une bâtisse, un aveugle qui marchait, les bras en avant, vers un balcon sans rambarde, est tombé sans bruit.

Derrière un puits, un enfant se balançait d’avant en arrière. Je me suis approché. Des drôles de lamelles de tissu pendaient à ses mains. Il ne paraissait pas avoir été touché par le bombardement. Quand il m’a vu, il a tourné la tête pour m’observer. Je pense qu’il a été effrayé d’avoir en face de lui quelqu’un d'indemne - par un renversement des valeurs, vu le nombre et l’état des victimes, on aurait pu dire qu’effectivement, dans la circonstance, le monstre, c’était moi... Son œil droit, tout le côté droit de son visage avaient littéralement fondu dans la chaleur de l’incendie. Et les drôles de lamelles de tissu qui pendaient à ses mains, ce n’était pas des lamelles de tissu : c’était la peau de ses doigts qui avait fondu et qui restait accrochée à ses phalanges. Et dans son cou enfin, ce que j’avais considéré d’abord comme des brûlures se révélaient être bien autre chose que des brûlures : c’était le col de sa chemise bleu marine qui s’était liquéfié, et qui avait séché en fusionnant avec sa chair.

Et l’hôpital. S’il est encore décent d’appeler cela un hôpital. Une grande toile de tente suspendue à deux poteaux. Des médecins dépassés, impuissants, protégés par des barbelés et une police improvisée qui fait taire d’une balle perdue les agonisants qui prennent trop de place, les blessés qui veulent qu’on s’occupe d’eux illico, et ceux qui, n’ayant pu empêcher le malheur, rabattent leur colère sur tout et sur n’importe quoi : les malades, le personnel soignant, les morts, les choses. On voit là des ventres ouverts, des croûtes purulentes, des os sortant des membres. On ampute, on ne prend même plus le temps de rassurer. La démarche de certains qui peuvent encore tenir debout ressemble à celle des bossus qui effrayaient les foules au Moyen Age. Ou bien ce sont des démarches mécaniques, des démarches de fantômes. On surprend des conversations irréelles : "Vous avez mal ? Votre plaie béante ?" "Non rien" "Juste une déchirure au cœur qui s’étire". Parfois sur un visage, l’empreinte des mains qui l’ont protégé durant le pilonnage est resté imprimée.

Il n’y a d’ailleurs pas que sur les visages que des traces demeurent. Sur les jambes nues des femmes, on voit la marque de la robe, qui s’est reportée. Sur les murs, on voit des ombres : ici l’ombre d’un vélo, là l’ombre d’une échelle, là-bas l’ombre d’un homme, retournés en une fraction de seconde à l’état gazeux. On voit aussi des messages : "Je suis vivant", et la signature. Partout, des civils et des militaires morts dans des poses invraisemblables : des avant-bras restent levés, fixes, comme pour appeler au secours. De temps en temps, le vent bouge un pied, qui reprend vite sa position initiale. Rien de plus agaçant - ce n’est pas un vivant qui bouge, c’est un mort. J’ai marché par mégarde sur un corps renversé dont la tête en sang disparaissait sous la masse de cheveux.

Une petite pluie noire, visqueuse, lourde, comme du pétrole, tombait par intermittence, formant des flaques. Dans une de ces flaques se trouvait un objet de forme insolite. Je l’ai tout de suite repéré parce qu’il paraissait intact. Je me suis baissé. Je l’ai ramassé. C’était un vase, un pot plutôt, en terre cuite. Je l’ai essuyé.

Il est en ce moment devant moi. Je viens d’écrire tout ce qui précède en ne le quittant pas des yeux. Il s’agit manifestement d’un petit pot antique. Le bord est légèrement cassé. Un dessin à moitié effacé le décore tout autour. Je suppose qu’il s’agit d’Ulysse : on voit un bateau, un marin accroché à son mât. Le reste a disparu. Il y avait sans doute des sirènes. Le matériau est ancien. L’émail est parti. Ce n’est pas une marchandise de boutique de souvenirs. Probablement une pièce de musée qui a miraculeusement échappé à la destruction ? ou un vestige enfoui dans la terre, que le bombardement a mis à jour, après deux mille ans ? Toujours est-il que cet objet, le seul objet intact que j’ai trouvé dans mon errance, a acquis depuis hier une autre dimension. Il y a deux mille ans, un artisan a réalisé ce petit pot. Se doutait-il que son désir créatif, son désir de produire conduirait un jour une civilisation capable d’observer les étoiles et l’inconscient, à s’autodétruire ? Je ne me sens plus aujourd’hui ni Grec ni Marcalançais. Je regarde cet absurde petit pot.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre (François Seganis)


(Troisième article)