Les essais de critique littéraire ont brillamment expliqué la différence entre merveilleux et fantastique. Le merveilleux touche à "ce qui n’est pas". Bien souvent, l’utilisation de formules du genre : "Il était une fois..." rend immédiatement sensible la distance entre le réel et ce qui est raconté. Le fantastique au contraire implique un lieu de passage, un couloir secret, un vortex, entre ce qui est raconté et l’environnement quotidien du lecteur ou du spectateur. Dans le cas du merveilleux, une barrière existe entre le surnaturel et la réalité ; dans le cas du fantastique, le surnaturel finit toujours par faire irruption dans la réalité.
Parce qu’il ne l’a jamais vue qu’en peinture ou au cinéma, parce qu’il s’en fabrique une idée forcément fausse à travers ce qu’il a lu, celui qui n’a jamais connu la guerre s’imagine presque systématiquement que le bruit des canons, les chairs éventrées, les gémissements des vaincus appartiennent exclusivement au merveilleux. Ainsi, moi-même, je me suis toujours représenté la guerre comme un spectacle. Dans mon esprit, le mot "guerre" suggérait la silhouette, vue en contre-plongée, d’un malabar légèrement blessé à l'épaule, sur un tas de cadavres tombés élégamment dans la boue, devant le rideau de fumée provoqué par l’artillerie, sous un ciel noir, dans le tumulte provoqué par un puissant requiem avec chœurs se répandant sur la surface de la terre. La guerre était une chose atroce, oui, mais bon ! Tant qu’elle ne m’atteignait pas, elle était un excellent stimulant pour l’imagination. Quel homme n’a jamais rêvé d’être Gengis Khan ?
Cette situation n’est plus. Car tant que le merveilleux reste dans son monde, il demeure un absolu ; on peut toujours croire qu’après tout les méchants ne sont pas si méchants que ça, et que les gentils ne seront pas obligés de sortir l’épée, et de verser le sang, pour réduire les méchants à l’impuissance. Mais quand le merveilleux entre dans le monde réel, il n’y a plus de méchants ni de gentils, il n’y a que des hommes avec leur contingence, leurs obsessions et leur cruauté. Le méchant d’icône a perdu, dans la réalité, son espèce d’aura. Et le héros - à supposer qu’il soit encore possible de le considérer comme un héros - doit laisser tomber ses rêves de blessure légère à l’épaule, d’adversaires complaisants à mourir, de requiem grandiose. Il n’y a plus de belle princesse dont le cœur est à conquérir, il n’y a plus de peuple à délivrer d’un mauvais seigneur ; il n’y a que sa vie à préserver, et l’absurde, le vertige qui en un instant conduit l’esprit à se dire : "Mais qu’est-ce qui m’arrive ?", une sorte de courant nerveux qui part du bas du dos, qui remonte la moelle épinière en un millionième de seconde, pour venir frapper la conscience, produire un trouble, une nausée qui s’étale dans l’être tout entier. Nos propres membres nous semblent alors étrangers. Et nous nous demandons, dans la certitude absolue d’exister : "Dans quel monde suis-je tombé ? A quel monde appartiennent ces maisons, ces arbres, ces vêtements que je porte, ces deux bras, ces deux mains que mon cerveau contrôle ?".
Mon premier contact avec la guerre a eu lieu hier, en fin d’après-midi. Dans mes deux derniers articles, j’ai évoqué le nombre impressionnant de militaires que l’on croise actuellement dans les rues. Mais pour moi, jusqu’alors, malgré la présence de ces militaires, la guerre n’était qu’une chose assez floue. Bien sûr, on recevait des dépêches du front. Donc la guerre existait. Mais ce n’était que des dépêches. Dans le fond, bien qu’étant juste à côté de la guerre, je ne me trouvais pas dans une situation très différente du lecteur américain des années 1940 qui lit un récit évoquant le combat d’Alexandre contre Poros. La guerre, c’était les autres. Intimement, j’étais persuadé qu’un jour ou l’autre je serais en contact direct avec la guerre, tout en demeurant convaincu qu’elle ne me toucherait pas, qu’elle glisserait sur moi, qu’elle me resterait aussi étrangère, aussi idéalement inaccessible qu’une histoire de film.
Une journée ordinaire dans la routine d’une guerre. Près du bassin de Microlimano, parmi les mères de famille qui ne hâtaient pas leur démarche plus que de coutume, vide de passions. Dans l’agitation un peu molle du bord de mer, qu’espérais-je trouver ? Le sujet d’une réflexion métaphysique peut-être, une de plus, d’une considération sur la bêtise humaine... Non, à la vérité, je ne cherchais rien, je n’attendais rien. Indifférent à ceux qui, quelques centaines de kilomètres plus au nord, mouraient par dizaines et par dizaines pour me procurer le prétexte d’une nouvelle indignation, je me contentais, avant de rentrer chez moi - il était à peine dix-huit heures -, de regarder les bateaux qui entraient dans le port, le mouvement des vagues, les évolutions des oiseaux dans le ciel bleu et clair. Je suis arrivé en Grèce depuis un peu plus d’une semaine, et cela a suffi pour que des habitudes s’établissent d’elles-mêmes, pour que chaque fin d’après-midi je ressente le besoin de profiter de la tombée de la chaleur pour aller me promener dans ce coin de la ville. Huit jours ont suffi pour me familiariser avec tel visage, tel mur, telle faille dans le mur, tel objet dans la vitrine d’un magasin.
Et tout à coup un grondement confus, presque imperceptible, s’est détaché du silence. Ce n’était pas aussi spontané que le bruit d’une explosion, c’était même si faible au départ que je n’y ai pas porté attention. Mais la tension durait, devenait plus réelle, plus pressante, et le moment est arrivé où je n’ai pas eu d’autre issue que reconnaître l’actualité de ce bruit insolite. J’ai tourné la tête. Rien n’était différent, inhabituel, extraordinaire. Et pourtant ce bruit, qui continuait à s’amplifier, n’appartenait pas à mon monde. Femmes, enfants, vieillards, militaires, tous échangeaient dans la rue des regards où on lisait autant l’effroi que l’excitation. Certains, plus intuitifs, interrogeaient le ciel. Rien ne semblait anormal effectivement autour de nous, le grondement ne pouvait venir que du ciel. En quelques secondes, tous les yeux se sont levés. Oui, cela venait d’au-delà des maisons, et apparaîtrait au-dessus de nos têtes. On ne voyait rien, on entendait. Nous redoutions de prononcer le mot terrible : "avions". Car il s’agissait bien d’avions, nous en étions de plus en plus convaincus, même si nous demeurions muets de curiosité, d’inquiétude et de fascination. Il devenait absolument clair que ce grondement à peine audible une minute plus tôt, qui avait peu à peu empli l’espace, et qui faisait maintenant trembler les murs, les vitres et nos chairs, c’était le grondement que produisaient les moteurs d’une escadrille s’approchant. Nous restions immobiles, tous ; c’était à celui qui, le premier, verrait la formation.
Ç’a été un enfant d’une dizaine d’années. Il a pointé son index vers l’horizon, en criant. Quelques taches noires, en forme de petites croix horizontales, sont apparues au loin, alignées sagement les unes à côté des autres. Elles ne semblaient pas venir dans notre direction. Où allaient- elles ? Peu importe. Nous ne nous intéressions dans l’immédiat qu’à ce que nous avions devant les yeux : l’apparition surréaliste, dans notre environnement quotidien, dans un ciel si familier que nous ne prenions même plus la peine de le regarder, de ces engins paraissant sortir tout droit d’un roman, d’un film, d’un tableau ; l’irruption, dans nos routines, d’une essentielle monstruosité - de la surnaturelle réalité de la guerre.