Un roman se définit par la présence de trois éléments : un sujet désirant (le personnage principal), un objet désiré (qui peut être une notion ou un autre personnage), et, entre ces deux éléments, un tiers (qui peut être également une notion ou une autre personnage) possédant l’objet désiré et empêchant le sujet désirant d’y accéder. Le tiers joue, pour le sujet désirant, un rôle ambigu : il est à la fois un obstacle et un modèle. Pour cette raison, un roman se termine toujours par un échec : en essayant de ressembler au tiers pour atteindre l’objet désiré, le sujet désirant finit par perdre son identité, et donc par mourir moralement ou physiquement.
Dans Et maintenant l’hiver, François Seganis a voulu simplifier au maximum ce schéma. Il s’explique dans une lettre à Cyril Ekan, le directeur du journal De Morld : "J’écris en ce moment un roman qui est l’ossature du genre romanesque. Il met en scène un fils reproduisant les actes de son père pour tenter de séduire sa mère. Je ne donne pas de nom à ce fils, ni à son père, ni à sa mère, et j’essaie d’ancrer mon récit dans le quotidien, sans me perdre dans des détails. Le lecteur éprouvera ainsi un sentiment de malaise, car je le renverrai à lui-même. Entre le lecteur et le personnage en effet, il existe un lien sadomasochiste : le maître/lecteur prend son plaisir en possédant physiquement l’esclave/personnage, mais l’esclave/personnage possède moralement le maître/lecteur en lui offrant le spectacle de sa propre souffrance. Un livre mettant en scène un personnage qui se lève tous les matins à six heures pour prendre le métro et aller au bureau, et qui revient le soir pour s’affaler dans son canapé et regarder la télévision, finira rapidement au pilon. En revanche, un personnage qui survit seul sur une île déserte et hostile, ou qui endure une passion interdite, ou qui risque de mourir dans un tremblement de terre ou une attaque de pirates, restera longtemps dans la mémoire du lecteur. Le sentiment de malaise que provoquera Et maintenant l’hiver résultera d’un retournement de ce principe sadomasochiste : le lecteur aura envie d’envoyer mon roman au pilon parce que le personnage principal ne vivra rien de plus qu’un banal œdipe, et en même temps il se retiendra de passer à l’acte, car ce personnage principal sera un autre lui-même".
Ce sentiment de malaise que François Seganis produit à la lecture d’Et maintenant l’hiver, va de pair avec un sentiment de totale frustration. Que savons-nous de Melae ? Rien. Que savons-nous de Frellia ? Rien. Que savons-nous des parents du personnage principal ? Rien. Autrui, pour le personnage principal comme pour le lecteur, demeure une énigme. Le monde, pour l’un comme pour l’autre, est un vaste champ d’hypothèses qui ne trouvent jamais de conclusions. Et la description du réel est par conséquent impossible, car tout est déformé par les souvenirs.
Pour certains le passé a la douceur d’une madeleine trempée dans une tasse de thé : pour d’autres il a la laideur d’un lustre de supermarché et le son d’un matelas grinçant (chapitre IX). Nous ne saurons jamais si la vie de François Seganis a inspiré la vie du narrateur d’Et maintenant l’hiver. Restent les faits : à l’exception d’une compilation de nouvelles anciennes imposée par son éditeur, Miroirs brisés, Et maintenant l’hiver est la dernière publication de François Seganis, qui disparut quatre ans après dans le chaos de la deuxième Guerre Mondiale.
Christian Carat