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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Préface à lédition de 2003
Nocturnes (pièces pour piano)
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© Christian Carat Autoédition
On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé Peer Eygh à réfléchir sur la bande dessinée. Quel rapport entre Tintin et la physique des particules, domaine professionnel de l’auteur, qui a eu bien des fois, notamment après la création des premiers antiatomes au CERN de Genève en 1995 et l’expérience de Haroche et Raymond sur la décohérence en 1996, l’occasion de prouver l’étendue de ses compétences et la fulgurance de son intuition ? Les Essais sur la bande dessinée sont-ils une tentative d’intrusion d’un mathématicien dans le monde des sciences humaines ? On sait que Peer Eygh, par l’intermédiaire de son ami Cyril Ekan, directeur du quotidien De Morld, a toujours fréquenté de loin en loin le milieu littéraire marcalançais : peut-être a-t-il voulu s’en rapprocher davantage en réalisant cette œuvre dont le propos est nettement plus accessible aux lettrés que les ouvrages théoriques surchargés d’équations qu’il avait auparavant coutume d’écrire ?

Une première constatation apporte un début de réponse. N’étant pas un grand amateur de bande dessinée, n’ayant de ce fait que très peu de connaissances dans cette discipline, je peux difficilement contester les déclarations de l’auteur qui a visiblement étudié son sujet avec patience et application. Néanmoins, l’ancien lecteur occasionnel de TINTIN et SPIROU que j’ai été naguère n’a pas manqué d’être surpris en découvrant certaines omissions, surprenantes de la part de quelqu’un qui a forcément appris à l’école et par l’expérience que la règle d’or en matière de recherche est la prise en compte de tous les aspects des problèmes, et pas seulement les aspects les plus sympathiques. Jamais Peer Eygh ne cite Jijé, jamais il ne parle d’Edgar Pierre Jacobs, jamais il ne se réfère à René Goscinny. Intrigué, je me suis replongé (avec beaucoup de plaisir, je dois dire) dans mes albums de jeunesse. Plus j’ai avancé dans ma lecture, plus il m’a semblé que ces Essais n’avaient que très peu de rapports avec le matériau d’origine. Dans le chapitre consacré à Tintin, un article prétend qu’après L’affaire Tournesol, Tintin ne risque plus sa vie pour sauver le monde : mais dans Le secret de La Licorne et Le trésor de Rackham le Rouge, qui datent d’avant L’affaire Tournesol, Tintin ne sauve déjà plus le monde, il cherche un trésor qui lui servira à entretenir le château de Moulinsart. Dans le chapitre consacré à André Franquin, un article sous- entend qu’à partir de QRN sur Bretzelburg, Spirou veut sauver Fantasio avant de réduire à l’impuissance les méchants, en l’occurrence le général Schmetterling et sa Breztpolizeï : mais dans La mauvaise tête, qui date d’avant QRN sur Bretzelburg, Spirou voulait déjà sauver Fantasio avant de réduire à l’impuissance le méchant cousin Zantafio et sa bande de faussaires. L’article intitulé La nuit dans Les cargos du crépuscule tourne au délire : selon Peer Eygh, le mystérieux ravisseur de Gil Jourdan serait une image de Charon, et l’entreprise de travaux publics Sofraco, une image des Enfers. Surréaliste aussi, l’article sur Le pays de Coquefredouille, dans lequel Peer Eygh compare le roi Mitron XIII au maréchal Pétain, Anthracite à Hitler, et la rencontre des deux chefs d’Etat, à Montoire. L’article Orion se fonde sur un album, Les voyages d’Orion : La marine antique, qui à ma connaissance n’a jamais existé. Dans Le Moi dans La vallée des Roses, Peer Eygh feint de croire que le narrateur, Théodore Poussin, et l’auteur, Frank Le Gall, sont une seule personne. Enfin il prête à Yves Chaland, connu pour ses positions nettement racistes, des intentions qu’il n’aurait sans doute pas eues si un accident n’avait pas mis brutalement fin à ses jours.

Les Essais sur la bande dessinée sont donc moins des essais que des fantaisies. Et ils ne parlent pas de la bande dessinée en général, mais de la bande dessinée vue par les yeux d’un lecteur particulier nommé Peer Eygh. Ils ne traitent pas de l’Histoire de la bande dessinée, mais d’une histoire de la bande dessinée. En conséquence, puisque la logique d’observation n’est pas la logique commune, ils perdent de leur intérêt s’ils sont lus comme une encyclopédie, dans le désordre, et non de la première à la dernière page, comme un récit ou une dissertation suivant un fil directeur. Quelle est la thèse ? L’apprentissage progressif de la pluralité des mondes. Hergé croyait que le monde des lecteurs et le monde de Tintin étaient les deux faces d’une même entité. Tandis que Peeters et Schuiten savent que le monde des Cités obscures et le monde de chaque lecteur sont parfaitement indépendants, même s’il existe quelques rares points de passage entre l’un et l’autre. Ainsi, le postulat de départ explique le contenu très particulier des articles : s’il existe autant de mondes que d’individus, l’Histoire de la bande dessinée ne peut être réalisée que par l’association des histoires de la bande dessinée élaborées par chacun. Les Essais sur la bande dessinée sont la contribution de Peer Eygh à cette monumentale Histoire. Leur originalité est d’apparaître en même temps comme la théorie et la pratique, comme le moyen et la fin, comme le manifeste et l’illustration de la pertinence du manifeste. Une façon de dire : "Dans la mesure où le regard que nous portons sur les choses diffère selon chacun de nous, il est normal que les Essais sur la bande dessinée, qui sont le travail d’un seul auteur, soient sujets à critiques", ou encore : "Quel auteur peut prétendre rédiger une exhaustive Histoire de la bande dessinée, dans la mesure où son regard sera fatalement sélectif, qu’il en ait conscience ou non ?". Le dernier article, La nuit dans L’enfant penchée, résume l’entreprise : la tâche du créateur est de "traduire en langage le monde qu’il porte en lui-même" ? Peer Eygh traduit donc, sous forme de courts essais, sa propre vision de la bande dessinée.

Risquons une hypothèse. N’est-il pas tentant, en la circonstance, de rapprocher l’Histoire de la bande dessinée de l’Histoire du monde, ou du moins de l’Histoire de la science (qui a été dominée par la conception ptolémaïque de l’univers, avec l’homme au centre du monde, comme les héros épiques Tintin et Spirou, avant la conception copernicienne, avec un homme décentré dans son système, comme le héros romanesque Gaston, et la conception einsteinienne, où l’espace et le temps deviennent l’affaire de chacun, comme dans La Vallée des Roses et les Cités obscures). Un tel élargissement n’est pas nécessairement farfelu, si l’on se souvient des longs mois que Peer Eygh, avant son départ de Marcalance pour la Belgique, a consacré à la quête d’une hypothétique formule qui aurait expliqué tous les phénomènes, de la génétique à l’économie et à la paléontologie. Dans cette optique, les Essais échappent à tout classement : ils sont à la fois un livre sur la bande dessinée, un livre sur les sciences pures, un livre sur les sciences humaines. Ils sont un grand poème qui a l’aspect d’un mémoire universitaire. Ils sont, en mots, la formule universelle que Peer Eygh n’a jamais trouvée en chiffres.

Christian Carat