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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Maurice Tillieux
La nuit dans Les cargos du crépuscule
Le panneau devant lequel s’arrête Gil Jourdan indique : "Le crépuscule, entrée interdite" (4 p 36). Dans le contexte, "Le crépuscule" désigne une entreprise de démolition de bateaux près de Quillebeuf. Mais si on oublie le contexte, le mot "crépuscule" désigne avant tout le moment qui précède la nuit. Selon cette seconde interprétation, "Le crépuscule, entrée interdite" est une mise en garde. La nuit est un domaine, une propriété privée. La propriété de qui ? Des monstres. La nuit est dangereuse car ses valeurs ne sont pas celles du jour. L’homme peut expliquer les événements diurnes, mais son rationalisme est impuissant à maîtriser les événements nocturnes. L’objet le plus banal, le décor le plus tranquille, profitent de la nuit pour se mettre en mouvement, pour changer de nature. Le haut de la couverture des Cargos du crépuscule synthétise l’aventure. De part et d’autre de l’énoncé "UNE ENQUETE DE GIL JOURDAN", on voit les deux adversaires : à gauche la lune, symbole du monde des ténèbres, à droite le détective. Gil Jourdan est un nouveau héros qui trouble les dieux souterrains ; sauf que les dieux souterrains, ici, ne sont pas des génies ou des diables, mais des réalités familières du lecteur.

La première séquence, l’évasion de Jo-la-seringue, peut se résumer en quatre cases. D’abord, case 1 planche 1. La scène a lieu le soir. Un couple en Deux-chevaux débouche d’une voie à sens unique. Devant un café ouvert, le Liberty Bar, deux hommes se saluent avant de rentrer chez eux. Un troisième individu, de dos, passe à côté d’un réverbère et s’éloigne. Le rideau de fer du magasin contigu au Liberty Bar est baissé. Le passage dans lequel l’agent 1313 s’engage porte un nom qui n’inspire guère confiance : "rue du Trou". L’image est savamment composée. Au premier plan, le trottoir de la rue du Trou, qu’emprunte le policier. Au deuxième plan, un quartier qui se vide. Au troisième plan, des arbres nus. Au quatrième plan, la pleine lune, qui trône au-dessus des êtres et des choses comme une divinité infernale, discrète et néanmoins toute-puissante, sur le point de perpétrer un mauvais coup. Ensuite, case 1 planche 8. Le danger se dirige dans une direction précise : Petit-Crépy est "sur la route de Paris". La composition est encore très étudiée. Au premier plan, une porte de grange et l’avant gauche d’un tracteur. Au deuxième plan, un véhicule de gendarmerie. Au troisième plan, le bâtiment de la gendarmerie, dont une fenêtre est éclairée. Ce détail a son importance : il est tard, la rue est déserte, tout le monde dort, alors pourquoi une lumière continue de briller dans cet établissement ? Il faut forcément qu’un événement inquiétant se soit produit. Au quatrième plan, une maison dont les occupants sont couchés - les derniers feux sont éteints -, des arbres nus. Au cinquième plan, on retrouve la pleine lune. La case 7 planche 9 manifeste un nouveau déplacement de la menace ; nous sommes maintenant dans un quartier aisé de Paris. L’image présente toujours un étagement élaboré. Au premier plan, la voiture de Gil Jourdan. Au deuxième plan, le mur d’enceinte de la propriété de l’avocat Samson Loucq. La grille est fermée : on craint des intrus. Au troisième plan, la maison. La porte du garage est close. Toutes les lumières sont éteintes, sauf une, comme à la gendarmerie de Petit-Crépy. Au quatrième plan, les maisons voisines et d’autres arbres nus. Au cinquième plan, la pleine lune, qui semble garantir l’imminence d’une catastrophe. Enfin, case 10 planche 13. Le mystère acquiert une apparence, une matérialité de "cauchemar", comme dit Libellule (9 p 13), celle d’un homme-sauterelle qui s’élance dans l’espace. L’image respecte le découpage des références précédentes. Au premier plan, un pont en bois peu solide. Au deuxième plan, un terrain vague avec des baraquements silencieux. Au troisième plan, les toits de la ville, et toujours des arbres nus. Au quatrième plan, à la place de la pleine lune, la silhouette d’homme- sauterelle qui disparaît dans la nuit. Les quatre cases forment une histoire, le résumé des treize premières planches de l’album : "quelque chose" est né à la prison de Morbœuf, a traversé la campagne en passant par Petit-Crépy, s’est infiltré en plein cœur de Paris, et s’est éloigné en semant ses poursuivants. Ce "quelque chose" est représenté par la lune. On ne la remarque pas dans la première case, ni dans la deuxième, ni dans la troisième, pourtant, dans la quatrième case, tous les regards vont vers le ciel qu’elle occupe désormais sous la forme d’un hybride sautillant à la face d’homme et aux jambes de sauterelle. Qu’apprend-on entre ces quatre cases ? Rien. Le veilleur de prison pointe l’index vers un collègue étendu sur le sol, inanimé (11 p 2) : la moitié de la case est occupée par son ombre qui s’allonge sur le mur. Plus loin (3 p 4), il désigne le haut de l’enceinte, la nuit d’encre, par où s’est enfui le prisonnier. Autrement dit, il ne montre que du vide. Le récit de la traversée de la campagne par l’évadé est dû à un ivrogne qui a sûrement confondu la réalité et les éléphants roses de son imagination, et au vieux père Matthieu dont le cerveau fatigue probablement (p 8 et 9). Et quand l’inspecteur Crouton entre dans le bureau de Samson Loucq, la fenêtre est ouverte, les meubles sont en place, seule une feuille de papier s’envole (1 p 13) : une fois de plus, on ne voit que du vide.

La deuxième séquence, l’échouage à la Sofraco, poursuit ce jeu de suggestion. L’entrée par effraction du héros dans la demeure de Samson Loucq, planche 16, pourrait être banale. Au contraire, le traitement confère à ce passage une résonance fantastique. Chaque geste est évoqué : il faut une case pour que Gil Jourdan escalade le mur (case 4), une case pour qu’il approche de la maison (case 5), une case pour qu’il ouvre la porte (case 6), une case pour qu’il monte l’escalier (case 7), une case pour qu’il se retourne (case 8), une case pour qu’il pénètre dans le bureau (case 9), une case pour qu’il fouille les tiroirs (case 10). Cet étirement du temps produit une tension, que renforce la pauvreté du monologue intérieur : le propos de la case 9 ("Le bois travaille aussi la nuit") témoigne de la peur qui étreint le détective, essayant de se rassurer comme il peut en se parlant à lui-même. L’environnement désert, le cadrage, contribuent à augmenter le suspense. Case 9, Gil Jourdan se trouve au beau milieu de la pièce. Face à lui, une porte fermée d’où peut surgir un agresseur. A côté de lui, la rampe d’un palier d’où peut surgir un agresseur. Un peu plus loin, un luxueux fauteuil contre le mur, formant une ombre d’où peut surgir un agresseur. Le plan est à hauteur d’homme, derrière le personnage, comme si le lecteur était lui-même un agresseur prêt à bondir. Même remarque pour la case 10. Derrière le personnage qui fouille les tiroirs : un siège, une armoire, des rideaux entrouverts qui sont autant de caches pour de possibles malfaiteurs. Au premier plan, un masque bariolé aux proportions effrayantes derrière lequel le lecteur observe la scène. Une silhouette apparaît, bras levé, case 12 planche 16. L’homme porte un imperméable jaune, une écharpe bleue, un pantalon vert, des gants. Il est un fantôme. Et il restera un fantôme. D’où vient-il ? De nulle part. Comment se nomme-t-il ? "Quelqu’un" (2 p 18). Où va-t-il ? "Quelque part" (4 p 18). Son véhicule n’est pas un véhicule ordinaire : c’est la barque de Charon. Le silence, l’obscurité, le néant de la nuit métamorphosent le voyage vers la banlieue en un voyage vers les Enfers : les dernières rues de la ville sont un adieu au monde (10 p 17), les masses noires des usines de la zone industrielle sont des gardiennes des ténèbres (11 p 17), les terrains vagues qu’on traverse sont le royaume de l’ennui (5 p 18). L’entrepôt de la Sofraco ressemble à un labyrinthe, avec ses passages (3 p 20) et ses impasses (6 p 20). L’allée de camions, case 1 planche 20, paraît une rangée de Minotaures assoupis. La case 4 planche 20 est saisissante : Gil Jourdan court devant un véhicule dont les deux phares le regardent. Parce qu’il a dérangé les monstres dans leur sommeil, le fugitif va devoir subir leur colère : guidé par le personnage fantôme à l’imperméable jaune, un bulldozer se met en branle, planche 21. Le héros parvient à échapper au puissant mastodonte, qui allume un feu, planche 22 ; il regagne le monde des humains en se glissant dans la géhenne des égouts, planche 23. Deux policiers le recueillent sur un quai, évanoui : "Voilà un gars qui va avoir une belle histoire à raconter quand il sortira de l’hôpital" (6 p 25). Et comment ! Un séjour aux Enfers de la Sofraco, ce n’est pas une affaire ordinaire... La case 1 planche 25 sert de conclusion : tandis que la Seine s’écoule paisiblement, entre les quais sombres, désertés par les citadins endormis, Gil Jourdan s’écroule sur un escalier de pierres après un périple dangereux au domaine de la Mort, sous l’œil incrédule de son assaillant fantôme ; le paysage est encore éclairé par la lumière blême de la pleine lune, indifférente, muette, impassible.

La troisième séquence, l’arrestation de Samson Loucq à Quillebeuf, introduit les personnages dans une autre réalité. L’endroit n’a rien d’exceptionnel : on se promène au bord de la Seine, sur un terrain appartenant à l’entreprise "Le crépuscule". Attendant d’être découpés au chalumeau, des vieux bateaux rouillent le long des quais. De jour, le décor ne suscite aucun sentiment ; de nuit, par contre, il est un prolongement des Enfers de la Sofraco. La péniche J33 n’est plus une péniche, mais une forme massive flottant sur l’eau, une créature de fer aux contours mal définis (5 p 37). Le cargo Panama voisin n’est plus un cargo, mais un imposant gardien de tôles et d’acier, veillant sur sa petite sœur J33 (6 p 37). A côté des deux navires, Gil Jourdan, Libellule et Crouton sont de minuscules points noirs (5 p 36). Par qui est retenu le détective, planche 39 ? Par un nouveau fantôme. Case 1, une plongée annonce l’immédiateté de l’attaque. Case 2, une silhouette se profile. Qui est-ce ? On ne sait pas. Le néant du visage est aussi absolu que le néant du buste. Même constatation cases 3 et 4. Case 5, l’inconnu tombe sur le dos : la faible lumière des lampadaires éclaire sa veste et son pantalon marrons, sa chemise blanche. Mais on ne sait toujours pas à qui on a affaire. Ce n’est qu’à la case 7, quand Gil Jourdan pointe sa lampe de poche, qu’on reconnaît enfin le docteur Francis Join. L’homme respectable menait une double vie : le jour chirurgien ordinaire agissant apparemment pour le bien de tous, la nuit esprit trompeur, combatif, criminel. L’image d’un inconnu filant vers l’autre rive, case 11 planche 39, est également terrifiante. On a l’impression de suivre un animal large et bossu, à la crinière bleue et à la gueule bouffie. Mais non : la bosse dorsale carrée est la valise contenant l’argent, la couleur bleue des cheveux est un effet de lumière, la rondeur du visage est due aux reflets mouvants de l’eau. Qui est le fuyard ? Jusqu’à la planche 43, il restera une chose indéterminée, une hypothèse. Echouant dans la vase, planche 42, il apparaît comme une sculpture non dégrossie, un Adam à l’état primitif, porteur de tous les possibles : l’aurore transforme l’être spectral en être d’argile. Le matin donnera à cet être d’argile une réalité solide, des chairs et des os, et un nom : Samson Loucq, loup réincarné en agneau (1 p 43).

Dans Le Lotus Bleu, la nuit était la nuit, c’est-à-dire simplement la période de la journée où le soleil n’est plus visible. Dans Les cargos du crépuscule, la nuit est le temps, ou le lieu, des mutations les plus insolites. Cette différence de nature implique une différence de représentation. Le Lotus Bleu considérait la nuit de la même façon que le jour ; les hommes et les décors devenaient des idéogrammes, mais continuaient de suggérer des hommes et des décors. Les cargos du crépuscule considère la nuit autrement que le jour ; hommes et décors sont fondus dans un univers inédit aux dimensions multiples. D’où vient le changement ? Le Lotus Bleu prétendait offrir une image tangible de Shanghai vers 1935. Les cargos du crépuscule prouve qu’une petite ville comme Quillebeuf peut être beaucoup moins sereine et innocente que son apparence le laisse croire. Le Lotus Bleu n’est donc pas objectif. Le regard porté sur Shanghai n’est qu’un point de vue parmi tant d’autres. Pour un promeneur paisible, Quillebeuf est un coin tranquille en bordure de Seine ; pour Gil Jourdan, Quillebeuf est le repaire de Samson Loucq ; pour le lecteur, Quillebeuf est une entrée des Enfers. De même, les Japonais dans Shanghai sont une honte de la civilisation pour Tintin, une atteinte à l’intégrité chinoise pour Wang, et des têtes à couper pour Didi. Le principe de linéarité est dès lors remis en question. L’auteur du Lotus Bleu, convaincu de l’universalité de son rapport au monde, exposait les événements en songeant au récit et ensuite aux facteurs du récit, ce qui conférait à chaque case, à chaque planche, une importance égale. Au contraire, l’auteur des Cargos du crépuscule pense aux facteurs du récit, et ensuite au récit lui-même : certains épisodes se détachent de l’ensemble, provoquant surprises, crispations, effrois, superposant les grilles de lecture, reléguant l’intrigue traditionnelle à la seconde place, libérant la bande dessinée du cadre étroit de ses vignettes académiques à la hauteur et à la largeur définies une fois pour toutes.
 
Nocturnes (pièces pour piano)
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© Christian Carat Autoédition