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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Coquefredouille est un royaume animal. Mitron XIII est une souris. Le duc Bihoreau de Bellerente est un oiseau. Le général Bidasse est un lapin. Le général Biquet est un bouc. Le général Kulasse est un chien. Beauminet est un chat. Kramik est un singe. Mais certains détails incitent à la réflexion. Dès le premier contact, l’horticulteur Réséda précise que l’évolution des Coquefredouillais "est comparable à celle de l’homme" (Les croquillards 10 p 6). Et pas n’importe quel homme : les Coquefredouillais ont des ancêtres latins (la devise du pays est : "Impossibile non coquefredulianum est", Les croquillards 11 p 6). Le réseau ferroviaire se nomme "SNCFC", Service National du Chemin de Fer Coquefredouillais (Les croquillards 1 p 17). A l’armée, on chante La Madelon (Les croquillards 8 p 18) et Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine (La revanche d’Anthracite 11 p 3, Chlorophylle à la rescousse 8 p 27). De sorte que Coquefredouille semble un monde de papier trouvant sa source dans le monde réel. Les personnages ont beau être des animaux, les caractères n’ont rien d’animal. La société coquefredouillaise est organisée comme la société française des années 1930-1950, et les aventures relatées, certes inventées, puisent dans le matériau événementiel de cette époque. Trois pouvoirs dominent.

D’abord, le pouvoir politique. Le roi, Mitron XIII, est peu consistant. Il est fat : il considère ses sujets comme des "braves gens" (Zizanion le terrible 2 p 2). Il est trouillard : quand la bombe au bithure de zytron explose, sa première réaction est de crier : "Sauve qui peut !" (La revanche d’Anthracite 10 p 6). Il est défaitiste et faible : il se lamente sans agir ("Mon Dieu !", La revanche d’Anthracite 7 p 28 ; "Hélas !", La revanche d’Anthracite 10 p 28, 3 p 29 ; "Il n’y a pas d’issue", La revanche d’Anthracite 3 p 29). Son comportement face à Anthracite évoque celui des dirigeants occidentaux face à Hitler : il préfère louer Anthracite en espérant que tout ira mieux, provoquer l’abandon de Munich et la soumission de Montoire, plutôt que prendre le maquis (La revanche d’Anthracite p 26). Il est un roi d’opérette, parfaitement inconscient de ses responsabilités : on le voit plus souvent jouer au billard (Zizanion le terrible 1 et 2 p 29, La revanche d’Anthracite 7 et 8 p 7) et se plaindre qu’il n’y ait pas de cinémas, pas de bars, pas de boites à musique à Chantebrise, sa résidence d’été (Zizanion le terrible 2 p 12), qu’à gouverner. Le duc Bihoreau de Bellerente ne se trompe pas en affirmant : "Mitron est trop mondain pour accepter de vivre en reclus. Il lui faut bals, grands dîners, croisières, etc." (Zizanion le terrible 6 p 38). Il est un souverain dans les textes, non dans les actes. Les grandes décisions se prennent sans lui. Que des chercheurs mettent au point la bombe au bithure de zytron, il sera toujours assez naïf pour croire qu’elle est son cadeau d’anniversaire (La revanche d’Anthracite 6 p 7), et répéter avec les scientifiques qu’elle est une "bombe propre" (La revanche d’Anthracite 8 p 7). Autour de lui, la Cour et les parlementaires ne sont guère plus dignes. Le duc Bihoreau de Bellerente, l’héritier de la couronne, n’est autre que le traître déguisé Zizanion, un traître pitoyable : quand Anthracite lui ravit le titre de roi, il accepte de n’être plus qu’un ministre de la Police, il tremble de devoir signaler la disparition de deux résistants (Chlorophylle joue et gagne 6 p 14), il se fait éjecter comme un domestique (Chlorophylle joue et gagne 4 p 19). Les autres nobles n’hésitent pas à retourner leur veste pour conserver leurs privilèges. Ils chantent : "Gloire à toi, noble Anthracite !" (Chlorophylle joue et gagne 5 p 8). Ils assurent : "Nous nous permettons humblement de témoigner à votre Majesté [Anthracite] notre entier dévouement à sa noble cause". Ils déclarent : "Le roi est mort, vive le roi !" (Chlorophylle joue et gagne 4 p 8), c’est faux : Mitron est toujours vivant, mais en la circonstance ils ont plus à gagner en se comportant comme s’il était déjà enterré. Anthracite a raison de penser : "Ils sont encore plus moches que moi !" (Chlorophylle joue et gagne 7 p 8) ; condamner dix millions de personnes aux chambres à gaz pour instaurer un nouvel ordre mondial, c’est délirant, mais c’est toujours moins délirant que condamner dix millions de personnes pour garder sa place à l’Assemblée... Quant aux élus, ce ne sont que des parleurs : les débats sont conduits par un sénateur appelé Dédé Magogue (Chlorophylle à la rescousse 7 p 16). Une formule tente de résumer la situation : "Va-t-on se battre à cause d’une tarte ?". On ne sait pas si le mot "tarte" désigne le gâteau qu’a reçu Kramik, ou Kramik lui- même. "Faut-il mourir pour Dantzig ?" C’est mal poser le problème. La tarte n’est qu’une étape : si on laisse Kramik s’emparer d’une partie de Coquefredouille pour s’excuser de la tarte, Kramik se sentira en confiance, et saisira le moindre prétexte pour demander davantage ; si on laisse le IIIe Reich s’emparer de Dantzig pour s’excuser du traité de Versailles, Hitler profitera de l’occasion pour réclamer une partie du Danemark, des Pays-Bas, de la Belgique, et la restitution de l’Alsace-Lorraine. Qu’en est-il de la Police ? Les bandits savent qu’elle n’est pas dangereuse : "Tant que ce Bouclette sera chef de la Police, nous ne risquons rien" (Zizanion le terrible 12 p 25). Le roi le sait également : "Avec un chef de Police comme Bouclette, [Anthracite] a toutes les chances de réussir !" (Chlorophylle à la rescousse 6 p 23). Bouclette est très respectueux de la hiérarchie : il prend la défense d’Anthracite simplement parce que celui-ci est directeur de la compagnie maritime ("Monsieur Anthracite", "ce grand patriote", Les croquillards 6 p 14), il lui garantit sa soumission totale ("Vous êtes trop bon", La revanche d’Anthracite 8 p 29). Il ne se complique pas la vie avec des expertises minutieuses : arrêter un innocent pour boucler une enquête plus rapidement ne le gêne pas ("Sacré tonnerre ! Sans cette carte de visite et ce tunnel, j’avais un coupable ! Tout est à recommencer !", Zizanion le terrible 3 p 4). Bref, inutile de compter sur lui pour donner plus de moralité à l’exécutif. A Chlorophylle qui le gronde - "Ton roi te regarde, Minimum, et il te juge !" -, Minimum répond : "Eh bien s’il continue, je deviens républicain !" (Chlorophylle joue et gagne 8 p 7). Mais une République ne rendrait pas le pays de Coquefredouille plus fréquentable. Le peuple est aussi couard que ses dirigeants. Pour fanfaronner à l’abri du danger, il y a toujours foule : "Les croquillards ? Eh bien je voudrais les rencontrer, moi ! Je leur dirais deux mots !" (Les croquillards 1 p 42). Mais dès qu’il faut passer à l’action, plus personne : on s’empresse d’obéir à l’ennemi et de le renseigner (Les croquillards 4 p 42), en se retranchant derrière des arguments bien commodes ("Bandits, canailles ! Ah ! Si seulement je n’étais pas marié et père de famille...", Les croquillards 5 p 42). L’envahisseur installé, on lui trouve toutes les qualités pour éviter les coups de crosse : "A sa place, je réclamerais dix millions !" (La revanche d’Anthracite 8 p 26), "Vive Anthracite !" (Chlorophylle joue et gagne 9 p 3). La Résistance est faible. Elle n’est composée que d’un général anonyme, le général Biquet, qui garde dans son cœur une certaine idée de Coquefredouille, d’un mécanicien ordinaire, Burette, prolétaire de base indifférent à Lénine ou Trotski, qui n’accepte pas que son pays ait perdu sa liberté, et du professeur Surboum, clone d’Einstein et d’Oppenheimer qui, après avoir contribué à réaliser la bombe au bithure de zytron, se mord les doigts de sa bêtise. Anthracite peut donc objectivement considérer Coquefredouille comme un pays de "sauvages" (La revanche d’Anthracite 13 p 8). Que la fouine et le furet, dans Les croquillards, dévorent les habitants, ils ne font qu’obéir à leur nature de carnivores. Mais que les habitants nuisent à d’autres habitants pour préserver leur confort matériel, en revanche, cela n’est plus dans l’ordre des choses. Le train-train de Coquefredouille a ramolli les enthousiasmes, a banni le courage, a détrôné l’honneur pour valoriser l’égoïsme, la bassesse, la mesquinerie.

Le pouvoir militaire, maintenant. Le parallèle avec 1940 est encore facile. L’armée coquefredouillaise est très nettement divisée en deux. En haut de l’échelle, les hauts gradés sont plus occupés à penser la guerre qu’à la faire. Le général Bidasse est un expert en belles formules ("Les vainqueurs de Salamine n’avaient que des glaives, commandant !", rétorque-t-il à son subordonné qui se plaint du manque de moyens, Les croquillards 5 p 33), il rêve à sa renommée avant même la fin du combat ("J’aurai mon monument : “Bidasse, le libérateur de Coquefredouille”", Les croquillards 6 p 33). Il se décharge de ses responsabilités : au roi qui lui ordonne : "Vous attaquerez !", il ne répond pas : "Nous attaquerons, Sire !", mais : "Ils attaqueront, Sire !" (Les croquillards 3 p 33). Ce "ils" est ambigu : désigne-t-il les soldats coquefredouillais... ou l’ennemi ? Peut-être les deux. En effet, alors qu’on sait que la confrontation est inévitable, on ne bouge pas. C’est la "drôle de guerre" : on laisse les fantassins jouer aux cartes (Chlorophylle à la rescousse 6 p 25), et les aviateurs apprendre à piloter avec un manuel de vulgarisation et un balai (Chlorophylle à la rescousse 7 p 25). Le général Kulasse est stupide : il prend les maladresses de Beauminet pour des acrobaties destinées à effrayer Anthracite ("Saluez, soldats ! C’est un héros qui passe !", Chlorophylle à la rescousse 9 p 36). La presse, outil de propagande, en rajoute : elle titre sur Beauminet (Chlorophylle à la rescousse 8 p 19), qui devient gloire nationale. Cette attitude de chauvinisme outrancier masque une impréparation totale. Les officiers sont lents à décider - il leur faut plus de deux jours pour prendre d’assaut le refuge des croquillards -, ils n’analysent pas sérieusement les données - ils encerclent le refuge des croquillards aussi consciencieusement que l’Etat Major français renforçait la ligne Maginot, et surveillent la ligne ferroviaire Faribole-Le Fourbi aussi bien que le général Gamelin surveillait les Ardennes -, ils ne voient pas les déséquilibres - cette "petite merveille" qu’est le nouveau char au moteur puissant, au blindage épais et à la faible consommation de carburant (Les croquillards 8 p 29) est conçu comme un matériel de soutien à une troupe lamentable composée d’une demi-douzaine de rats de caserne et une cuisine roulante (Les croquillards 8 p 18), et non comme le premier élément d’une future division cuirassée -, et leurs principes d’attaque sont hérités de l’ancienne école - on charge au son du clairon, baïonnettes en avant (Les croquillards 5 p 30), en répétant : "Nous les aurons" (Les croquillards 11 p 24) pour se persuader qu’"on vaincra parce qu’on est les plus forts". Le bas de l’échelle, les soldats, se décompose en deux sous-ensembles. D’un côté se trouve la catégorie des faux braves. L’aviateur Beauminet en est le représentant. Pour Minimum, il n’est qu’un pitre (Chlorophylle à la rescousse 7 p 32). Beauminet avoue que son intervention dans le conflit tourne au grotesque (Chlorophylle à la rescousse 8 p 42) : détestant voler (il devient vert et claque des dents chaque fois qu’il décolle, Chlorophylle à la rescousse 8 p 36, 3 p 37), sa chance lui a permis non seulement de ne pas s’écraser au sol, mais encore de remporter des batailles. Lucide sur son cas ("Je vous assure que je suis trop bête pour avoir pensé à cela !", Chlorophylle à la rescousse 4 p 43), il ne résiste pas aux séductions de la célébrité : quand Anthracite est sur le point d’être capturé, justement parce qu’il n’y a plus grand-chose à craindre, il se redresse ("A nous deux, traître !", Chlorophylle à la rescousse 5 p 44) uniquement pour que le général Kulasse puisse dire : "Bravo Beauminet ! Vous vous en êtes tiré haut la main ! Vous êtes un vivant exemple pour la jeunesse du pays !" (Chlorophylle à la rescousse 9 p 44). Il s’est engagé seulement pour porter une jolie casquette (Chlorophylle à la rescousse 1 p 41). La défense de la patrie ne l’intéresse pas. Idem pour le planton qui refuse lâchement de courir après Anthracite ("Je ne peux pas ! Je suis de garde ici jusqu’à deux heures !", Chlorophylle à la rescousse 2 p 34). Idem pour les gardiens de la bombe au bithure de zytron, qui se laissent facilement corrompre par les liasses de billets lancées par Anthracite (La revanche d’Anthracite p 23). De l’autre côté se trouve la catégorie des vrais braves. Tandis que le gradé sonne la retraite ("Au rocher, vite !", Les croquillards 1 p 36) et s’enfuie avec quelques poltrons, un soldat de seconde classe - en l’occurrence, Chlorophylle - jette des fumigènes (Les croquillards 4 p 36) et monte sur le char (Les croquillards 11 p 36). Minimum entre aussi dans cette catégorie. Mais la distinction établie, force est de constater que les faux braves restent beaucoup plus nombreux. L’armée coquefredouillaise n’est qu’une vanité. Les militaires dans leur grande majorité, à l’instar des politiques, songent à la victoire sur des ennemis imaginaires en refusant de s’investir dans la lutte contre des ennemis bien réels.

Le pouvoir financier, enfin. Le véritable pouvoir. Celui qui commande les Conseils et la rue : "A Coquefredouille, il faut de l’argent pour vivre" (Les croquillards 7 p 7). L’argent est le nouveau poison social. Moins visible que les malfaiteurs de naguère, insaisissable, il se moule dans le quotidien, pervertit les mentalités. Le directeur de la banque du Fourbi est avare : il estime que son caissier a trop bonne mine et envisage d’examiner ses comptes pour s’assurer que des fonds ne sont pas détournés (Les croquillards 9 à 11 p 42). Les deux chefs d’entreprises dans Chlorophylle à la rescousse s’emplissent les poches en vendant des armes aux pays adversaires ("Après cette guerre, je serai riche comme Crésus !", Chlorophylle à la rescousse 9 p 25). Leur commerce est tout à fait légal. L’un d’eux s’appelle Panzer : une référence à la famille Krupp ? Anthracite a très bien compris le bénéfice à tirer : "De nos jours, le banditisme ne paie plus. On finit toujours par se faire prendre. J’ai donc décidé de devenir honnête" (La revanche d’Anthracite 10 p 25), c’est-à-dire qu’il reste un bandit, mais sous l’allure respectable d’un homme d’affaires. Dans Les croquillards, on le croise portant redingote, haut-de-forme, monocle, canne, col cassé, cravate. Le dehors est distingué, mais le dedans cache un négociateur redoutable et sans scrupules ("Vous devez choisir : le bateau pour vingt mille pistoles, ou bien [...] une perte de cinquante mille pistoles", Les croquillards 4 et 5 p 19). "C’est à vous dégoûter d’être honnête !", conclut avec raison Minimum (Les croquillards 5 p 18). L’argent entraîne les électeurs, les élus, les soldats, le roi, dans la spirale infernale de la convoitise, du besoin, de la dépendance, de l’abandon. Les déséquilibres monétaires provoquent des déséquilibres sociaux scandaleux : tandis que Chlorophylle et Minimum, chômeurs, doivent se rendre à pied au centre industriel de La Turbine pour trouver un emploi et gagner de quoi se remplir l’estomac (Les croquillards 9 et 10 p 7), le lâche banquier du Fourbi, qui vend son "caissier très gras" aux croquillards (Les croquillards 6 p 43), fume le cigare dans son fauteuil de style, assis devant son immense bureau (Les croquillards 11 p 42).

Alors, Coquefredouille, une comédie animale ? Comédie humaine, plutôt. Chaque album est un chapitre d’un gigantesque album qu’on pourrait intituler Le pays de Coquefredouille. Les chapitres sont lisibles dans le désordre. Leur lien est assuré par la réapparition des personnages. Les caractères sont fichés : Chlorophylle et Minimum sont les jeunes premiers qui débarquent dans la vie, Mitron XIII est le souverain qui pense à ses poches avant celles de ses sujets, Anthracite est l’ancien bagnard qui accède au sommet de l’Etat, le duc Bihoreau de Bellerente est l’aristocrate qui a perdu le sens du devoir. Ce catalogage psychologique trouve sa source dans le monde du dessinateur, qui est aussi le monde du lecteur. Dans un rare moment de clairvoyance, le roi constate : "Il y a quelque chose de pourri au royaume de Coquefredouille" (La revanche d’Anthracite 10 p 28). Certains Français se sont sans doute adressé la même remarque le 29 septembre 1938 ou le 24 octobre 1940. Coquefredouille est donc une entité à la fois matérielle et inventée : matérielle parce que les situations sont historiques, inventée parce que les hommes ont été remplacés par des animaux. Coquefredouille relève d’une démarche à la fois pragmatique et passionnée : pragmatique car les événements correspondent à ceux subis par le dessinateur, passionnée car le regard porté sur ces événements n’est naturellement pas neutre. Au-delà de ces inextricables problématiques, Coquefredouille est surtout le prototype de l’œuvre en réseau. Dans la forme, l’ensemble des albums ne constitue pas une compilation, mais une unité. Dans le fond, la construction éclatée, en permettant la simultanéité, les croisements, les contradictions, restitue la mouvance, la richesse d’une sensibilité particulière : celle d’un Français ordinaire entre 1930 et 1950.
  
Tentatives parallèles
Le pays de Coquefredouille : Les croquillards, Zizanion le terrible,
La revanche d'Anthracite, Chlorophyle joue et gagne, Chlorophylle à la rescousse
Nocturnes (pièces pour piano)
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