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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Le ciment de La Vallée des Roses était la mémoire involontaire : à un souvenir auditif - le bruit des bogues dans la cour de l’externat Saint Joseph - succédaient des souvenirs visuels partiels - la classe, les couloirs, le bureau du directeur d’école -, auxquels succédaient d’autres souvenirs également partiels - la rencontre de Clacquin, les vols de betteraves, la fête de la Saint Martin, la venue d’oncle Marcel. L’unité de l’ensemble était assurée par le pronom personnel "Je". C’était un choix paradoxal : le caractère aléatoire de la chronologie s’accordait mal avec le caractère déterministe du système narratif traditionnel. La conception cyclique de La Vallée des Roses avait beau abolir les notions de "début" et de "fin", il n’empêche qu’elle recourait encore aux notions de "plus" et de "moins" : le personnage principal était heureux ou malheureux, intéressé ou désintéressé, savant ou ignorant, mais jamais les deux à la fois. Sur chaque sujet, le jeune Théodore avait un avis qui pouvait certes évoluer du tout au tout au cours du travail de mémoire du narrateur, mais qui, au moment de l’écriture, était nécessairement tranché. La Vallée des Roses était une œuvre non décomposable, présentant une succession d’états. Le projet des Cités obscures vise aussi à l’unicité. L’ensemble des albums décrivant les moeurs des Cités forme une somme, non une série. Mais à la différence de La Vallée des Roses, cette somme est obtenue par une construction en réseau, non par la récurrence du pronom personnel "Je". Ce choix de construction narrative permet les superpositions - la rédaction du cahier de Friedrich dans La route d’Armilia est contemporaine des travaux urbanistiques évoqués dans Brüsel - et les coupures radicales - le Robick sensible et amoureux de La fièvre d’Urbicande n’est plus l’étudiant utopiste de Xhystos du temps des Murailles de Samaris. Alors que la conception cyclique de La Vallée des Roses imposait à Théodore un temps perpétuellement recommencé, l’éclatement des Cités obscures en albums interdépendants permet des passages du présent au futur, ou du futur au passé, ou d’un certain présent à un autre présent. Et alors que l’omniprésence du "Je" emprisonnait le narrateur de La Vallée des Roses dans le personnage de Théodore, la démultiplication du Moi en de nombreux personnages confère aux narrateurs des Cités obscures le don d’ubiquité, et les affranchit du temps et de l’espace.

Le premier chapitre du Guide des Cités a la même fonction que les topographies de Karnak, Olympie ou Rome dans Les voyages d’Orion. Le Guide des Cités définit une géographie et une Histoire. Certains albums offriront des visions d’ensemble de quelques Cités ; d’autres ne s’attacheront qu’à des parties de cette géographie et de cette Histoire. Les repères du monde des Cités semblent les mêmes que ceux du monde du lecteur. La planète sur laquelle ont été érigées les Cités tourne sur elle-même à une vitesse proche de celle de la Terre : la durée du jour n’est manifestement pas très supérieure ou très inférieure à vingt-quatre heures. Le nombre et le nom des mois sont identiques au nombre et au nom des mois terrestres. Le cycle des saisons existe également : à Urbicande, le cube apparaît le 24 juin (La fièvre d’Urbicande 1 p 17), tandis qu’une lumière estivale illumine le fleuve Drouma (La fièvre d’Urbicande 2 p 21), et il se stabilise jusqu’au printemps de l’année suivante ("27 mars", La fièvre d’Urbicande 4 p 83), après un hiver neigeux (La fièvre d’Urbicande 1 p 82) et glacé ("22 février. Enfin le dégel !", La fièvre d’Urbicande 4 p 82). En revanche, l’année est beaucoup plus difficile à déterminer. Dans L’enfant penchée, il n’y a pas deux ans entre le moment où Augustin Desombres achète la propriété sur le plateau de l’Aubrac ("4 novembre 1898", L’enfant penchée p 45), et le moment où il achève sa grande peinture murale ("3 janvier 1900", L’enfant penchée p 115). Alors que dans le monde des Cités, quatre années s’écoulent entre le moment où Mary quitte penchée le parc Cosmopolis ("2 septembre 747", L’enfant penchée p 3), et le moment où elle s’embarque avec Wappendorf pour le monde d’Augustin Desombres ("24 janvier 751", L’enfant penchée p 95). Si l’année 751 des Cités correspond à l’année 1900 terrestre, doit-on en conclure que l’année 1898 terrestre correspond obligatoirement à l’année 747 des Cités ? Rien n’est moins sûr. Si on admet que le changement d’axe de gravité de Mary a pour origine le jour où Augustin Desombres a eu le désir de la peindre, aucun détail ne permet de penser que l’artiste a eu l’idée de son tableau lors de l’achat de la propriété, autrement dit deux ans terrestres avant la rencontre des deux personnages. Une année sur la planète Terre dure-t-elle plus longtemps que sur la planète des Cités ? Toute tentative de rapprochement entre les deux systèmes de mesures est en fait promise à l’échec. En 751 à Alta-Plana en effet, un couple de Terriens survole la bibliothèque d’archives en Spitfire (Guide des Cités p 30, et L’Echo des Cités p 25). Or, le Spitfire a été mis au point à la veille de la bataille d’Angleterre, en 1940. Si l’année 751 des Cités coïncide avec l’année 1940 terrestre, comment peut-elle coïncider aussi avec l’année de la rencontre entre Augustin Desombres et Mary, l’année 1900 ? Les repères temporels, d’un monde à l’autre, demeurent flous. Une année de la planète des Cités dure peut-être 365 ou 366 jours comme une année terrestre, mais ce n’est pas certain. La chronologie proposée dans le Guide des Cités est donc à considérer avec précaution. D’abord, il s’agit d’une chronologie réalisée par les Terriens Peeters et Schuiten, non par les habitants des Cités, dont les nombreuses Commissions d’unification chronographiques ne sont jamais parvenues à tomber d’accord (Guide des Cités p 23) : on peut supposer que la tentation a été forte de rechercher des similitudes entre le calendrier terrien et les divers moyens de datation des Cités, similitudes naturellement aussi approximatives que celles des Espagnols en Amérique, désireux de prouver l’universalité du christianisme en assimilant la croix latine et la vierge Marie à des particularités architecturales mayas ou des légendes aztèques qui n’avaient rien à voir avec la croix latine ni avec la vierge Marie. Ensuite, les rapports entre les deux mondes étant non linéaires, il ne faut pas considérer chaque année de cette chronologie comme une donnée historique achevée, mais comme une donnée historique accessible. Si un couple d’Anglais de 1940 désire se rendre à Alaxis en l’an 751 des Cités, c’est possible ; si un artiste peintre français de 1900 désire se rendre à Alaxis en l’an 751 des Cités, c’est possible aussi, exactement de la même manière qu’un spationaute quittant la Terre pour Alpha du Centaure en l’an 2000 avec un vaisseau à fission nucléaire arrivera à destination bien après un second spationaute ayant quitté la Terre avec un vaisseau à antimatière en l’an 2050 : les deux voyages terminés, le second spationaute qui est le plus jeune aura vécu plus longtemps dans l’Histoire alphasienne du Centaure que le premier qui est le plus vieux.

Les murailles de Samaris traite d’une maladie mentale appelée "mal de Xhystos", dont les symptômes ont été analysés par le docteur Mony Elkaïm dans son livre Le mal de Xhystos et autres pathologies obscures - présenté dans un article de L’Echo des Cités (L’Echo des Cités p 5). La ville de Xhystos est située à l’est du continent, à l’est d’Alaxis. Au premier abord, Les murailles de Samaris déconcerte : à la fin de l’album, le lecteur ne sait plus si la ville de Xhystos est réelle, ou si elle n’est, comme Samaris, qu’un trompe-l’œil. L’énigme est résolue par le chapitre du Guide des Cités présentant Xhystos. En 683, "les lambeaux d’un livre consacré à Victor Horta et l’art nouveau ayant suscité l’enthousiasme, décision fut prise de reconstruire l’ensemble de la Cité dans un style inspiré de son œuvre et de ses projets urbanistiques" (Guide des Cités p 129). Le projet achevé se révèle "d’une extrême monotonie. Des quartiers complets se reproduisent plusieurs fois, jusque dans les plus petits détails. C’est sans doute ce qui conduit régulièrement des habitants à ne plus pouvoir retrouver le chemin de leur propre habitation et à errer sans fin à travers les rues". De là vient le "mal de Xhystos", qui consiste en une "perte des repères spatiaux en même temps qu’une crise d’identité" (Guide des Cités p 130). Le cas étudié dans Les murailles de Samaris se nomme Franz Bauer. Né en 665 (Guide des Cités p 24), ce personnage quitte Xhystos pour Samaris à trente et un an, en 696 (Guide des Cités p 25). Quand il revient, il croise l’architecte Eugen Robick, qui assure habiter à Xhystos depuis des années (Les murailles de Samaris 5 p 43). La chronologie du Guide des Cités apporte des précisions : Robick s’est installé en 714, année où les travaux de reconstruction sont en train de s’achever (Guide des Cités p 26) ; il est reparti pour Urbicande en 719 (Guide des Cités p 27). Par conséquent, le voyage de Franz Bauer à Samaris a duré au moins dix-huit ans. Celui-ci a l’impression de ne plus rien reconnaître, et qu’"en quelques mois la ville semble avoir changé du tout au tout" (Les murailles de Samaris 2 p 42) ? Il se trompe : ce ne sont pas "quelques mois", qui se sont écoulés, mais probablement plus de deux décennies, durant lesquelles la reconstruction a eu largement le temps de se terminer, après bien des bouleversements sociaux, comme la guerre du Khâr de 703-704 (Guide des Cités p 26) évoquée rapidement par un membre du Conseil (Les murailles de Samaris 1 p 46). En réalité, la Cité de Samaris, située à l’extrémité sud d’une presqu’île, face à la mer des Silences, est une ville que les auteurs du Guide des Cités jugent comme une ville parfaitement ordinaire (Guide des Cités p 132). On a tout lieu de penser que Franz Bauer était déjà atteint du "mal de Xhystos" avant son périple à Samaris, et que son voyage n’aura qu’amplifié ses vertiges. La "ville mystérieuse conçue pour piéger ceux qui s’y aventurent" (Les murailles de Samaris 5 p 26), ce n’est sans doute pas Samaris, mais Xhystos. La mollesse, la "sorte de torpeur" (Les murailles de Samaris 2 p 27) qui envahit le personnage trouve certainement sa source dans l’architecture répétitive et tentaculaire de Xhystos, où on étouffe (Les murailles de Samaris 6 p 10), davantage que dans la belle architecture baroque (Guide des Cités p 132) de Samaris. L’album Les murailles de Samaris est entièrement fondé sur la focalisation zéro : les auteurs sont en même temps extérieurs au personnage - puisqu’ils le représentent -, et à l’intérieur de sa conscience - puisqu’ils rendent compte des phénomènes tels que Franz Bauer les vit. Les murailles de Samaris est une étude clinique, une description psychanalytique du "mal de Xhystos". Ayant rencontré Franz Bauer, on suppose que Peeters et Schuiten lui ont demandé de s’allonger sur un divan et de raconter ses hallucinations ; la synthèse de la consultation a pris la forme d’un album de bande dessinée intitulé Les murailles de Samaris.

La fièvre d’Urbicande a pour objet un événement si marquant dans l’Histoire des Cités, qu’il en est devenu mythe. Urbicande est située au sud d’Alaxis, à l’extrémité d’une presqu’île, en plein centre d’une baie immense contrôlée par Samaris à l’est et Samarobrive à l’ouest, sur la mer des Silences. Le Guide des Cités rappelle qu’à l’origine, le site d’Urbicande était composé de deux villes séparées par le fleuve Drouma, la riche Bartoline au sud, et la pauvre Urania au nord. En 673, alors que les confédérations de Pâhry et de Sodrovno-Voldachie étendent leur domination sur tout le continent, les deux villes décident de fusionner et de donner à leur nouvelle Cité le nom d’Urbicande, la "ville des villes" (Guide des Cités p 121). En 724, sous l’impulsion de l’architecte Eugen Robick, la Commission des Hautes Instances décide de reconstruire l’ancienne Bartoline (Guide des Cités p 27) : le décalage socio-économique entre la rive nord et la rive sud, que l’unification n’avait pas réussi à estomper, va s’accentuer de façon spectaculaire. La rive sud, craignant pour sa sécurité, finira par rompre presque tout contact avec la rive nord livrée à la misère. Un bouleversement inattendu se produit en 735 : une structure cubique découverte sur un chantier se met à grandir sans raison, jusqu’à établir des passerelles au-dessus de la Drouma. Des liens sont créés entre les habitants du nord et du sud, unissant pour la première fois les anciennes Bartoline et Urania. La croissance du cube continue au-delà d’Urbicande, au-delà du continent, au-delà de la planète des Cités. Ayant retenu la leçon, la nouvelle Commission des Hautes Instances décide la création d’un réseau cubique artificiel, mais en 738, "la ville est presque entièrement détruite par une secousse sismique d’une violence exceptionnelle" (Guide des Cités p 28). Les larges perspectives visibles dans La fièvre d’Urbicande n’ont donc pas été dessinées d’après nature. Le récit est à la première personne du singulier, et est précédé d’un dessin de couverture (La fièvre d’Urbicande p 5) qui reprend les motifs de la couverture du cahier d’Eugen Robick (La fièvre d’Urbicande 8 p 25). On peut en conclure qu’ayant rencontré Eugen Robick qui leur a lu ses notes du temps de l’extension du cube, Peeters et Schuiten ont essayé, dans La fièvre d’Urbicande, d’imaginer la grandeur d’Urbicande avant que celle-ci soit rasée par le tremblement de terre de 738. Comment cette histoire a-t-elle pu prendre une allure de mythe ? Parce qu’à l’instar du Déluge ou de l’Atlantide, Urbicande et son réseau prouvent la nécessité d’une mesure en toutes choses, sous peine de cataclysme. La Cité d’Urbicande est un autre pays de Rêverose : chaque habitant a le devoir d’être heureux dans le monde conçu et réalisé par Greg et Dany pour le second, Eugen Robick pour le premier. La Brigade Urbatecturale, créée pour maintenir l’adéquation symétrique des êtres et des locaux (L’Echo des Cités p 14), est à rapprocher des propos implacables d’Olivier Rameau sur le caractère néfaste de la cuisine d’Honoré Pétanque, sur le renouveau architectural préconisé par Bryan-Lastusse, ou sur l’organisation hiérarchisée soutenue par Exupermoz. Le réseau ne peut que condamner la Cité "au chaos et à l’anarchie" (La fièvre d’Urbicande 3 p 44). En supplément, il s’agit d’une "aberration" esthétique, d’une "monstruosité" qui perturbe les alignements impeccables de bâtiments et d’avenues (La fièvre d’Urbicande 4 p 44). Le développement du cube provoque un état social rigoureusement inverse de l’état social primitif. La fin de l’harmonie et de l’ordre provoque la dissolution de la Commission des Hautes Instances, la mort du pouvoir politique, la confusion des idées. La "sorte de chaos bienheureux" (La fièvre d’Urbicande 4 p 71) qui voit la propagation des maisons closes à tous les carrefours ("Ma maison prospère plus que jamais. Elle essaime un peu partout à travers Urbicande", La fièvre d’Urbicande 3 p 75), précède une période de grande instabilité : bientôt des profiteurs essaient de tirer parti de la situation (La fièvre d’Urbicande 4 p 77), "les uns tentent de s’arroger la propriété de secteurs entiers du réseau et d’obliger ceux qui les traversent à acquitter une sorte de droit de passage" (La fièvre d’Urbicande 1 p 78), "d’autres ont dressé entre les montants de gigantesques treillis qu’ils ont ensuite recouverts de terre, ils assurent que l’endroit est particulièrement favorable aux cultures, le phénomène prend une allure catastrophique pour ceux qui habitent en contrebas, du jour au lendemain des quartiers complets se sont trouvés dans une pénombre presque totale" (La fièvre d’Urbicande 2 et 3 p 78). Le message est le même que celui de La trompette du silence : non au délire constructiviste d’un seul - Olivier Rameau, Eugen Robick - imposé à tous, non au délire anarchique de la foule - les Hallucinaciens, les Urbicandais - imposé à chacun.

La Tour raconte également un événement historique devenu mythe. Tout commence par la décision prise par quelques chefs dont les noms ont été oubliés, de mettre fin aux conflits entre les habitants du continent en mobilisant toutes les énergies dans un but commun : la construction d’une gigantesque Tour. La réalisation du projet s’apparente à une entreprise de conquête. A une particularité près : l’axe suivi n’est pas horizontal, mais vertical. L’arrière-garde se nomme la Base, les colons se nomment les Pionniers. Le récit de la Tour des Cités ressemble fortement à celui de la Tour de Babel. La morale est la même : à trop vouloir monter, on finit toujours par tomber - l’édifice s’écroule vers 450 (Guide des Cités p 24). "Mythe fondateur" (Guide des Cités p 22) pour bien des peuples du continent, la pose de la première pierre de la Tour définit l’an zéro du calendrier de Muhka à Calvani (Guide des Cités p 23), exactement comme la Genèse a longtemps signifié, en Occident, la naissance de l’Histoire. De même que le site de la Tour de Babel, que divers archéologues terriens ont placé en Inde, en Egypte, en Arménie ou en Mésopotamie, le site exact de la Tour des Cités demeure un mystère : Brüsel soutient que le "Palais des Trois Pouvoirs [prend] appui sur les restes de cette construction fabuleuse" (Guide des Cités p 23), alors que la carte géante au plafond du bureau d’Eugen Robick indique des vestiges de la Tour au sud de Samarobrive, entre la mer des Adieux et la mer des Silences, non loin d’Urbicande (Guide des Cités p 8-9). Le parallèle est si tentant que Schuiten, n’ayant aucun plan, ni aucune représentation photographique ou dessinée à sa disposition, a donné à la Tour des Cités l’aspect de la Tour de Babel imaginée par Bruegel (La Tour 1 p 50). Comme Moïse, dont on peut douter qu’il ait écrit seul la Genèse, ou comme l’auteur Homère dont on ne sait s’il est un écrivain ou un nom personnalisant plusieurs écrivains, on est en droit de s’interroger sur Giovanni Battista : s’agit-il d’un homme réel ? ou d’un patronyme regroupant un ensemble d’hommes plus ou moins remarquables ? Le Guide des Cités penche plutôt pour la seconde hypothèse : "Le plus probable est en fait que, sous le nom de Giovanni Battista, plusieurs personnages différents se soient trouvés synthétisés" (Guide des Cités p 136). La fable de la Tour tend à l’universel. Plus ancienne que celle du réseau d’Urbicande, elle est prémonitoire. La conclusion de notre article sur le pays de Rêverose pourrait être à nouveau reprise ici : les caractéristiques de la Tour sont telles que son application aux groupes humains, aux nations, aux organisations de toutes sortes, ne pouvait avoir que des prolongements catastrophiques. Elias Palingenius a parfaitement compris la cause de l’échec : "Tout cela, c’était la théorie, le symbole qu’employait le philosophe pour mieux se faire comprendre. Mais c’est une terrible naïveté, un horrible contresens que d’avoir voulu construire cette Tour qui aurait dû ne rester qu’une image" (La Tour 3 p 60). La leçon n’a pas été retenue. Dans le monde terrestre, Rome a grandi sur les ruines de la Tour de Babel, et Manhattan a grandi sur les ruines de Rome. Dans le monde des Cités, Urbicande et Brüsel ont grandi sur les ruines de la Tour, et Mylos et Calvani ont grandi sur les ruines d’Urbicande et Brüsel. "Les autres hommes ont-ils fait la même erreur ? Ont-ils eux aussi voulu construire leur Tour ?", s’inquiète encore Elias Palingenius (La Tour 5 p 61) : la réponse est oui, hélas.

La route d’Armilia s’intéresse justement aux conséquences humaines de cette politique babélienne, à travers une Cité de l’ouest du continent, Mylos. Sous l’impulsion de Walther Schliwinsky, un directeur d’entreprise métallurgique, et de son gendre, Klaus von Rathen, Mylos connaît un essor industriel phénoménal à partir de 691. La fusion des présidences de toutes les usines de la ville en un Consortium Industriel unique réduit considérablement le pouvoir des autorités municipales dès 725. Bientôt, le Consortium régit "à sa guise tous les aspects de la vie de la Cité" ; "entièrement placée sous le signe du labeur", l’existence à Mylos "est d’une extrême dureté ; l’âcreté des fumées, le niveau sonore des machines, l’intensité des cadences, le travail des enfants et la séparation rigoureuse des sexes en font une ville cauchemardesque à bien des égards" (Guide des Cités p 99). Le travail des enfants : voilà le sujet de La route d’Armilia. L’album est composite : entre des planches entièrement écrites ou dessinées, on suit deux hommes qui se dirigent vers un endroit précis (La route d’Armilia p 5, 6 et 42), tandis qu’un enfant, dans un lieu indéterminé, s’amuse à recopier des illustrations de gros livres littéraires ou documentaires (La route d’Armilia p 23). Les planches 54 à 57 apportent l’explication. Le lieu indéterminé dans lequel se trouve l’enfant est une cage, en forme de caisson. L’enfant, appelé Friedrich (La route d’Armilia 4 p 56), est branché à une machine, qui a pour fonction de lui aspirer son énergie. Mais Friedrich, tel Bernard Marx dans Le meilleur des mondes, est rebelle : il ne parvient pas à s’intégrer à l’environnement qu’on lui impose, il profite de son isolement pour lire des livres dérobés on ne sait où. Les planches entièrement écrites ou dessinées sont son œuvre, le fruit de sa lecture. Le voyage plein de rebondissements vers Armilia, Cité du bout du monde, située au pôle Nord, est une aventure qu’il s’invente pour oublier sa condition d’objet mécanique. La scène se déroule probablement en 746, ou quelques temps après : sont traités l’échec du Vaisseau du désert de Wappendorf (La route d’Armilia p 18 à 23) et l’invasion végétale de Brüsel (La route d’Armilia p 30 à 32), qui ont lieu à cette époque (Guide des Cités p 28). La route d’Armilia s’apparente donc à un reportage de Peeters et Schuiten sur la Cité de Mylos, mettant en parallèle une réalité prise sur le vif, et un cahier d’enfant miraculeusement échappé de la destruction - Friedrich a réussi à sauver une partie de ses notes, La route d’Armilia p 57. Contrairement à Urbicande, où la volonté des habitants est destinée au bon vouloir d’un seul - Eugen Robick -, Mylos entretient la suprématie d’une valeur abstraite : si Friedrich est emprisonné dans un caisson, ce n’est pas à cause du désir mégalomane d’un architecte fou, mais de l’idéalisation du travail par l’ensemble de la population. Helmut et Rainer, les deux hommes qui corrigent l’enfant, ne sont ni heureux ni malheureux de faire respecter la discipline : ils agissent ainsi par foi dans le dieu Travail, parce qu’ils ont été conditionnés et ne conçoivent pas qu’on puisse vivre autrement, parce qu’ils considèrent que les lendemains chantants promis par leur religion progressiste "méritent bien quelques sacrifices" (La route d’Armilia 3 p 62) - en l’occurrence : la rééducation, voire l’élimination, des "petits porcs" (La route d’Armilia 1 p 62) qui compromettent la dynamique du système. Une fois de plus, on en revient à Rêverose et à la découverte tardive d’Olivier Rameau : "le rêve et la poésie ne sont peut- être pas les mêmes pour tout le monde".

Brüsel raconte la reconstruction catastrophique de Brüsel, esquissée par Friedrich dans La route d’Armila - de toute évidence, Peeters et Schuiten se sont rendus dans le monde des Cités en 746, ont visité Brüsel en chantier avant de faire un détour par Mylos, où ils ont rencontré Friedrich qui leur a confié son carnet d’écritures et de dessins. La Cité se trouve sur la côte nord-ouest du continent, au nord de Mylos. Elle est récente : à l’origine intégrée au territoire de Muhka, Brüsel ne devient indépendante qu’en 690. Soucieuse de rivaliser en prestige avec les autres villes du continent, elle entame en 710 l’édification du gigantesque Palais des Trois Pouvoirs, qui ne sera jamais achevé. Arrive alors un personnage influent, l’homme d’affaires Freddy de Vrouw. Grâce au succès commercial d’un aspirateur ménager qu’il a mis au point après ses années d’apprentissage à Mylos, le jeune Freddy de Vrouw crée en 731 une société immobilière fondée sur un principe nouveau : la "maison sans architecte". C’est le début d’une explosion urbaine, qui va s’amplifier en 736 par l’élection d’un proche de de Vrouw au poste de bourgmestre de Brüsel, Auguste Spanach. En 745, décision est prise de reconstruire entièrement la ville, en donnant à chaque quartier, à chaque bâtiment, des dimensions monumentales. Ce sera un échec. L’album Brüsel est l’histoire de cet échec, depuis la présentation de la maquette de la nouvelle ville envisagée (Brüsel p 35 à 39) jusqu’à la dérobade de de Vrouw par la mer, et à l’invasion végétale (Brüsel 5 p 109) brièvement évoquée par Friedrich dans La route d’Armilia (La route d’Armilia p 30 à 32), relatée en détails par le Guide des Cités (Guide des Cités p 92). De même que les promoteurs de Xhystos ou Urbicande, de Vrouw a oublié la morale du mythe fondateur des Cités. Dans son dirigeable, derrière son bureau, on voit un tableau représentant la Tour (Brüsel p 66) : l’ancienne construction gigantesque semble le modèle vénéré du conseiller immobilier, qui oublie comment elle a fini. Parallèlement, les habitants de Brüsel ont tendance, comme à Mylos, à confondre l’homme avec la machine. Tout ce qui est naturel et non fonctionnel est condamné : le fleuriste Constant Abeels rêve de remplacer la végétation de la ville par des plantes en plastique, le chirurgien Vincent veut retirer les amygdales, les végétations, l’appendice et la vésicule biliaire de tous les opérés ("L’intestin lui-même gagne souvent à être ramené à des proportions plus raisonnables", Brüsel 3 p 82). "Nous avons tous été malades", déclare Tina Tonero en fuite ; "Oui, malades du progrès", répond Constant Abeels enfin guéri (Brüsel 1 p 111) : les deux propos résument la folie qui a gagné Brüsel. Comme Friedrich, Tina et Constant sont parmi les rares sujets des Cités qui échappent au délire rationaliste démesuré qui les entoure.

Qu’est-ce que le fantastique ? La réalité regardée de très près. Une mouche vue par des yeux humains n’a rien d’extraordinaire ; la même mouche vue à travers un microscope devient un animal de cauchemar. Le caractère fantastique des Cités obscures ne vient pas de nulle part. Dans La Tour, Giovanni Battista enterre un inconnu en récitant une liturgie latine (La Tour 9 p 25). Les livres d’Elias Palingenius sont aussi écrits en latin (La Tour 6 p 55). L’usine où est enfermé Friedrich, dans La route d’Armilia, fabrique un Zeppelin (La route d’Armilia 1 p 63). Dans Brüsel, Constant Abeels chante La mer de Charles Trenet (Brüsel p 7). Les médecins qui l’auscultent ont gardé le souvenir du Grec Hippocrate (Brüsel 4 p 29). Ces détails prouvent que le monde des Cités a d’étroits rapports avec le monde de Peeters et Schuiten, comme le pays de Coquefredouille avait d’étroits rapports avec le monde de Macherot. La présence d’un site archéologique à Marahuaca, dans un gouffre qui permet au photographe Michel Ardan de rencontrer Jules Verne et de devenir le célèbre Nadar (Guide des Cités p 135), autrement dit de passer dans le monde de Peeters et Schuiten, établit définitivement le lien entre la planète des Cités et la planète Terre. Encore comme Macherot, les deux auteurs utilisent le système des personnages reparaissants, représentant une classe sociale, un sentiment ou une idée. L’originalité des Cités obscures repose entièrement sur l’orientation de la recherche : le monde décrit dans les Cités obscures n’est pas le monde extérieur, comme c’était le cas pour Coquefredouille, image animalière de la société française entre 1930 et 1950, mais le monde intérieur de Peeters et Schuiten. Le personnage de Michel Ardan trouve son origine dans l’intérêt de Peeters pour le photographe Nadar - auquel il a d’ailleurs consacré un ouvrage - ; les courbes de Xhystos et les nombreuses représentations du Palais des Trois Pouvoirs de Brüsel trouvent leur origine dans l’intérêt de Schuiten pour les réalisations de Victor Horta et Joseph Poelaert. Le projet des Cités obscures est exactement le même que celui de La Vallée des Roses : l’épanchement du Moi. Mais le Moi prend, dans les Cités obscures, des aspects variés. La Vallée des Roses posait un "Je" parfaitement maîtrisé par le narrateur. Les Cités obscures démontrent que le "Je" est une énigme, une planète inconnue. Le "Je" dispose les êtres à sa guise, il rêve jusqu’au délire avec l’entrepreneur Freddy de Vrouw en même temps qu’il souffre avec le jeune Friedrich, il invente des bâtisses qui disparaissent dans les nuages, il systématise la société selon des conceptions extrémistes de gauche - le socialisme triomphant de Mylos - ou de droite - le totalitarisme d’Eugen Robick à Urbicande -, il provoque des guerres - celle entre Pâhry et la Sodrovno-Voldachie, celle du Khâr à Xhystos -, il est fasciné par les tremblements de terre - celui qui ravage Urbicande -, les catastrophes écologiques - l’invasion végétale de Brüsel -, il favorise les rencontres - Eugen Robick et Sophie à Urbicande, Constant Abeels et Tina à Brüsel. Comme La Vallée des Roses, les Cités obscures sont un projet singulier, non un projet pluriel. Les Cités obscures ne sont pas un Internet de papier : le réseau Internet suppose une multitude d’intervenants, tandis que le réseau des Cités obscures n’a pour seul but que de restituer la complexité du Moi de leurs deux auteurs. A l’opposé du narrateur de La Vallée des Roses, qui ne parvenait pas à matérialiser son Moi sinon au travers du possessif abstrait "Je", Peeters et Schuiten ont réussi à donner à leur monde une forme à la fois infinie et humainement familière : celle nommée Cités obscures.
  
Les Cités obscures
Le Moi dans les Cités obscures
Nocturnes (pièces pour piano)
© Christian Carat Autoédition
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