Les dessinateurs du groupe Ligne Claire ont tous été de grands lecteurs classiques. Leurs premières réalisations ont souvent été des pastiches de leurs maîtres. L’album Captivant, réalisé par Yves Chaland et Luc Cornillon, est l’un de ces pastiches. Il s’agit d’un recueil de numéros d’un fanzine fictif, appelé CAPTIVANT, dont la présentation s’inspire des revues de bande dessinée des années 1950-1960. Au lieu de nous étendre sur la totalité et de risquer les redites, concentrons-nous sur un extrait. Restons sur un épisode de Franc-Jeux : Gégène idole des jeunes. Franc-Jeux est un détective privé qui associe la houppette de Tintin, des oreilles à la Franquin, et l’imperméable de Gil Jourdan. L’histoire ne dure que huit planches, mais ces huit planches accumulent tous les poncifs du genre.
L’intrigue n’est qu’une succession de clichés. Un vol a été commis dans une grande bijouterie. Le commissaire soupçonne Johnny-le-chauve d’en être l’auteur ; il appelle Franc-Jeux à l’aide car les recherches n’avancent pas (8 p 3). Ce commissaire est un autre Dupondt ou un autre Crouton : il a une moustache, le dessus de son crâne est dégarni. Le vocabulaire utilisé pour rendre compte de l’affaire est exagéré : Johnny-le-chauve est un "cerveau diabolique" (8 p 3), un "malfrat" (5 p 6), un "dangereux lascar" (1 p 8). Cette multiplication de superlatifs donne à penser que le vulgaire cambrioleur est beaucoup plus qu’un vulgaire cambrioleur ; en le démasquant, Franc-Jeux devient un sauveur de l’humanité. Les investigations sont menées sur la base d’un bout d’étoffe retrouvé sur le lieu du forfait. Le héros lui-même reconnaît que c’est un indice plutôt maigre (1 p 4). Mais parce qu’il est astucieux, il ne tarde pas à découvrir une piste. Son ami Gégène l’aide involontairement. Ce personnage secondaire est un fan du chanteur Johnny Marino. Franc-Jeux subodore que Johnny-le-chauve et Johnny Marino ne sont qu’un seul homme (4 p 4). Pourquoi ? On ne saura jamais. Le flair de Franc-Jeux est aussi efficace que le flair de Tintin qui devine sans raisons que le responsable des bris de verre est Tournesol (cf. L’affaire Tournesol), ou que le journal se trompe en disant que Tchang est mort (cf. Tintin au Tibet). Quelques temps auparavant, Gégène était parvenu à arracher un morceau de chemise à Johnny Marino qui passait dans le coin avant un concert (6 p 2). On place le morceau de chemise à côté du bout d’étoffe qui sert d’indice : les deux fragments ont la même provenance (7 p 5). Le chanteur vedette est bien Johnny-le- chauve déguisé (9 p 5). Par quel heureux hasard Gégène devient-il fan de Johnny Marino justement au moment où Franc-Jeux débute son enquête ? Par quel heureux hasard Gégène a-t-il arraché un bout de chemise à Johnny Marino juste avant que Franc-Jeux tienne en main un bout de chemise de Johnny-le-chauve ? Et par quel heureux hasard Johnny Marino donne-t-il un concert en ville, juste après que Franc-Jeux ait établi la double identité de Johnny-le-chauve ? Ces coïncidences irréalistes sont à rapprocher des événements de Champignac qui, comme par hasard, tombent juste au moment où Spirou est en vacances dans la région (cf. Il y a un sorcier à Champignac), ou du fait que Zorglub est, comme par hasard, un ancien camarade d’université du comte de Champignac (cf. Z comme Zorglub), ou des SOS du roi du Bretzelburg qui, comme par hasard, sont transmis par la radio miniature qu’a avalé le Marsupilami (cf. QRN sur Bretzelburg). Evidemment, le dévoilement de Johnny-le-chauve (5 et 6 p 6) précède une scène de poursuite. La leçon de Tillieux a été bien comprise. Planche 7 case 1, la voiture de Johnny-le-chauve est vue en trois- quarts arrière droit. Case 2, plan en pied : on est derrière Franc-Jeux, qui monte sur un scooter, tandis que la voiture s’éloigne. Case 3, contre- plongée avant droite sur le scooter qui s’élance. Case 4, plongée avant gauche sur Franc-Jeux qui tire. Case 5, gros plan sur le compteur de la voiture. Case 6, gros plan sur le pneu arrière gauche touché par une balle. Case 7, Johnny-le-chauve perd le contrôle de son véhicule, qui semble foncer sur le lecteur. Case 8, gros plan sur Johnny-le-chauve cramponné au volant. Case 9, trois-quarts avant droit sur la voiture qui percute un arbre. La course a duré une minute et n’a eu lieu que sur quelques centaines de mètres, mais le dynamisme des cadrages, comme dans Le gant à trois doigts, donne l’impression qu’elle dure des heures et qu’elle a lieu sur des dizaines de kilomètres. Les félicitations du commissaire, case 1 planche 8, sont les habituels remerciements de la communauté au vaillant chevalier qui a triomphé une fois de plus du vice et du crime.
Les caractères sont tout autant éculés. Outre sa tenue vestimentaire, Franc-Jeux a tous les attributs intellectuels des célèbres anciens boy-scouts. Il ne fume pas, ne boit pas, ne se drogue pas, il ne fréquente pas les prostituées, il ne joue pas à la roulette. On ne le voit ni manger ni dormir. Sa vie intime se limite à une robe de chambre orange et des pantoufles bleues (6 p 4). Et encore ! Même habillé de la sorte, il ne peut pas s’empêcher de penser à son enquête (2 p 4). Son rapport aux jeunes est tantôt celui d’un grand frère, tantôt celui d’un instituteur face à ses élèves. Il ne partage pas le sentiment de Gégène pour Johnny Marino (il est gêné quand Gégène devient hystérique, en pleine rue, devant le dernier microsillon du chanteur, 3 p 1). Il ressent le besoin de lui faire systématiquement la morale : il le tance chez le vendeur ("Minute, un disque ça se paye !", 2 p 2), au moment où Johnny Marino passe en ville ("Dans quel état t’es-tu mis pour un lambeau de chemise !", 6 p 2), et il veut le remettre dans le droit chemin à la fin de l’aventure ("Le métier de musicien ne s’improvise pas", 3 p 8). Mais même s’il se montre souvent condescendant, il a suffisamment d’affection pour l’héberger sous son toit ; et c’est à un garçon de l’âge de Gégène qu’il s’adresse pour rattraper Johnny-le-chauve (2 p 7). Gégène est le faire-valoir de Franc-Jeux. Il vit dans le monde du lecteur : il lit HELLO LES AMIS (3 p 3) - une référence à SALUT LES COPAINS - et les articles de Phil Canœuvre dans TWIST AND ROCK (2 p 5) - une référence à Phil Manœuvre et à la revue ROCK ET FOLK -, et son admiration pour Johnny Marino n’est pas sans rappeler l’admiration de nombreux jeunes gens pour un autre Johnny, le très réel Halliday. Il est un intermédiaire entre le lecteur et Franc-Jeux ; il est un Haddock, un Fantasio, un Libellule qui, grâce à son imperfection, grandit le détective en le côtoyant. Le méchant Johnny-le-chauve cumule pareillement toutes les caractéristiques propres à son rôle. Il est un peu plus vieux que Franc-Jeux. Comme n’importe quel mauvais garçon, il est chauve, il a une cicatrice sur le crâne et le nez cassé. Et il recourt à des termes grossiers ou révélateurs de sa nature diabolique : les mots les plus vulgaires dans la bouche du héros sont : "Bigre !" (8 p 3) et : "Tonnerre !" (5 p 4), tandis que Johnny-le- chauve traite les adolescents de "crétins" (2 p 6) et s’exclame par deux fois : "Enfer !" (4 p 6, 7 p 7). Les policiers se contentent de se mettre au garde-à-vous pour saluer le défenseur de la loi (1 p 4), ou de froncer le sourcil en passant les menottes au cambrioleur (1 p 8). Les jeunes sont des braves enfants à éduquer : ils sont influençables (une crolle au-dessus de la tête d’une fille, 3 p 6, suggère un détachement complet de la réalité), excessifs (un soutien-gorge vole, 1 p 6), mais finalement plein de bon sens (un motocycliste aide Franc-Jeux à lutter contre le méchant Johnny Marino, p 7). Quant aux figurants, toujours comme dans les bandes dessinées des années TINTIN et SPIROU, ils ont chacun un signe distinctif : le disquaire est forcément rabougri dans sa blouse beige (3 p 1, 2 p 2), le grand-père a forcément vécu Verdun (7 p 3), l’imprésario laque forcément ses cheveux et porte forcément une veste rose (1 et 2 p 8).
Gégène idole des jeunes n’a aucune profondeur. Il s’agit d’un pur exercice de forme, qui rassemble toutes les techniques et tous les thèmes des auteurs passés. Et curieusement, les parallèles avec les anciennes séries sont très faciles à établir. Cela sous-entend-il que les vieux héros étaient aussi dérisoires que les personnages de Gégène idole des jeunes ? Sans doute la psychologie de Spirou était plus fouillée que celle de Franc-Jeux, celle de Fantasio plus fouillée que celle de Gégène, celle des Dupondt plus fouillée que celle du commissaire, celle de Rastapopoulos plus fouillée que celle de Johnny-le-chauve. Un peu. Pas tellement davantage. Où est né Tintin ? A quelle école le capitaine Haddock a-t-il appris son métier ? Le professeur Tournesol est-il un universitaire, ou un autodidacte ? Spirou a-t-il été réformé au service militaire ? Fantasio a-t-il obtenu un jour un permis de conduire ? Quelles relations Gil Jourdan entretenait-il enfant avec sa mère ? Libellule a-t-il une petite amie ? Queue-de-cerise aime-t-elle les tartelettes aux framboises ? L’ignorance du lecteur sur ces sujets demeure proportionnelle à son admiration pour les exploits policiers de ses modèles de papier, sublimés jusqu’à l’abstraction.