Dans Le Lotus Bleu, la nuit était un phénomène naturel. Dans Les cargos du crépuscule, elle donnait à l’aventure une tonalité fantastique : l’obscurité transformait les choses, engendrait des formes inédites. Dans L’enfant penchée, la nuit devient un lieu de passage, ou plutôt une barrière entre le possible et le vrai, entre le particulier et la totalité. La nuit dans L’enfant penchée se confond avec les espaces de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, elle abolit tous les repères. L’idée de départ est simple : chacun est, sans nécessairement le savoir, attiré par un monde qui lui convient parfaitement ; tandis que certains se contentent de passer leur vie dans une routine stérile, d’autres, comme Mary, consacrent leur énergie à chercher ce monde leur convenant parfaitement. Les premiers souffrent dans la noirceur la plus oppressante - celle glacée de Sodrovni (p 55) ou celle industrielle de Mylos (p 30) -, les seconds, moins nombreux, jouissent dans la clarté absolue - celle de la sphère de la jeune fille et d’Augustin Desombres (p 131). Mary n’est pas la seule à subir l’attraction de quelque chose qu’elle ignore ("J’ai entendu parler d’autres cas, tout à fait semblables au vôtre", 4 p 66). Mais peu ont mené la quête, comme elle, au-delà des Cités, au-delà de leur monde natal.
Elevons-nous progressivement dans le ciel des Cités. La planète est dotée d’une atmosphère épaisse qui empêche de distinguer les étoiles durant la journée. Elle n’évolue pas dans un système stellaire double, puisqu’on ne voit qu’une ombre sur le sol. L’espace proche est occupé par un astre parfaitement rond qui réfléchit la lumière, sans doute une lune (7 p 35, 5 p 43). A première vue, le monde des Cités ressemble beaucoup au monde terrestre. Pourtant, justement dans cet espace proche, on remarque deux corps sphériques, dont l’un est strié de nuages comme la surface de Jupiter (7 p 35), et l’autre comporte des anneaux comme Saturne (3 p 61). Les Cités ne sont donc pas situées sur un continent caché de la Terre, puisque depuis la Terre aucune des planètes géantes n’est visible à l’œil nu. Elles se trouvent dans un autre système stellaire, peut-être dans une autre galaxie, peut-être même dans un autre univers. Selon les lois physiques de l’univers terrestre en effet, le cas de Mary est une aberration. Si la gravité de la "planète occulte" est suffisamment forte pour attirer Mary (4 p 85), fatalement la jeune fille devrait tomber dans l’espace quand la planète des Cités tourne sur elle-même. Or, rien de tel ne se produit. Mary est soumise à deux gravités simultanément : la première, la plus forte, qui lui donne un air penché, et la seconde, la plus faible, qui maintient ses deux pieds sur le sol des Cités. On peut trouver curieux également que ni Wappendorf ni Mary ne souffrent de la faible densité en altitude (p 100 et 101). Leur casque n’est qu’un anneau de sécurité, non la bulle hermétique remplie d’oxygène de Gagarine. Des humains normalement constitués n’auraient pas survécu au décollage, ils auraient été asphyxiés par la soudaine accélération : eux, en revanche, ont tenu le coup (1 p 101). Deux explications sont plausibles : ou bien la répartition de la matière, en particulier des atomes nécessaires à la vie telle qu’on la connaît sur Terre, n’obéit pas aux mêmes règles que dans l’univers terrestre, ou bien Wappendorf et Mary n’ont pas le même métabolisme que les Terriens. Selon la seconde hypothèse, les habitants des Cités sont des extraterrestres qui peuvent éventuellement exister dans un recoin de la Voie Lactée ; selon la première hypothèse, ils sont encore des extraterrestres, mais - dans la mesure où la science du XXe siècle a prouvé que la matière est présente de façon homogène dans l’univers issu du Big Bang - ils existent fatalement dans un univers parallèle.
Que penser du "lieu inconnu" (p 107) atteint par les deux personnages ? Le vaisseau tombe dans un environnement liquide. Mary assure qu’il s’agit d’eau (3 p 108). C’est possible. Mais c’est une eau dans laquelle on ne peut pas s’enfoncer : Wappendorf constate qu’il flotte sans le moindre effort (1 p 109). Dans cette sorte de soupe épaisse, on trouve quantité de rochers arrondis (p 107, 2 p 109, 1 et 3 p 110). Bientôt, on découvre des sphères à perte de vue (1 p 111) qui vivent (elles "vibrent légèrement", 3 p 111). On suppose que les rochers sont d’anciennes sphères solidifiées. D’où viennent les rayons de lumière (p 107, 3 p 108, 1 et 2 p 109, 1 et 4 p 110, 3 p 111) ? Des sphères. Celle sur laquelle se rencontrent Mary et Augustin Desombres, par exemple, est extraordinairement brillante (p 131). Cet amas infini de sphères situé en un "lieu inconnu" rappelle celui exploré par Michel Ardan dans les profondeurs de Marahuaca (L’Echo des Cités p 26 et 27) et dans la forêt de Mégara (L’Echo des Cités p 36 et 37). Comme à Marahuaca et à Mégara, chaque sphère se différencie par un signe sur sa surface : on reconnaît ainsi le cube d’Urbicande, la croix d’Alaxis et la drosera de Samaris (2 p 111). Bref : chaque sphère représente un monde. En consacrant à l’étude du phénomène davantage de temps que Wappendorf dans l’album, on pourrait très certainement répertorier non seulement les signes de toutes les autres Cités, mais encore de toutes les composantes du cosmos, l’univers terrestre compris. Wappendorf se demande si les habitants de l’Autre Monde sont à l’intérieur de ces bulles, ou si ces bulles sont des œufs (5 p 111) : en réalité, il n’y a pas un Autre Monde, mais des autres mondes, autant qu’il y a de bulles, et ces bulles jouent à la fois le rôle de la poule et de l’œuf. Le principe reproduit celui des poupées russes, emboîtées les unes dans les autres, chacune ayant ses caractéristiques propres. Wappendorf a l’impression que les bulles se déplacent lentement, à un rythme quasi imperceptible (3 p 111). Elles se déplacent assurément, parce qu’elles sont en pleine expansion ou s’effondrent sur elles-mêmes. Chacune d’elle obéit à une logique bien particulière, à un "mécanisme d’horlogerie" (4 p 111) - pour l’univers terrestre, il s’agit d’un mécanisme comptant au moins quatre dimensions, trois spatiales et une temporelle -, qui la rapproche ou l’éloigne de ses voisines. Wappendorf et Mary sont à une frontière, précisément entre leur univers des Cités et l’univers terrestre, là où il est possible de contempler la pluralité des univers anciens et nouveaux, petits et grands. Les partisans des univers plats et les partisans des univers courbes sont réconciliés : Mary affirme que son "chez elle" est "bien une sphère" (6 p 121), mais Augustin Desombres a l’impression que "tout est plat comme l’Aubrac" (5 p 121), or les deux amants sont au même endroit. Autrement dit, chaque monde est à la fois infini du point de vue humain, et limité dans l’Absolu. La prise de conscience de cette vérité paradoxale ruine toute tentative de standardisation : ayant enfin trouvé le monde où elle se sent le mieux, avec Augustin Desombres, Mary ne comprend plus pourquoi Wappendorf considère normal de la ramener à Mylos ("Qu’est-ce que ça veut dire, “normal” ?", 7 p 135).
Les moyens pour aller d’un monde à l’autre changent selon les personnalités. Augustin Desombres suppose que c’est le sommeil qui a provoqué l’aventure ("C’est un rêve", 3 p 123). Mais Wappendorf le corrige : "C’est votre art, vos tableaux, qui vous ont permis de passer" (4 p 137). Jules Verne quant à lui utilise l’imagination (par l’écriture, "en certains moments privilégiés, je parviens à quitter totalement le monde habituel dans lequel je vis", 2 p 127). Et on se souvient que l’archiviste Isidore Louis recourait encore à une autre méthode, la raison : à force d’opérer des recoupements entre les documents à sa disposition, il avait fini par pénétrer à Alta-Plana (ce travail intellectuel permettant à Isidore Louis de passer dans le monde des Cités obscures constitue la trame de l’album L’archiviste). Art, imagination, raison, n’ont qu’un but : repousser les limites du savoir. La peinture, l’écriture ou le calcul sont des instruments qui permettent de concrétiser ce qui est au-delà de l’horizon, au-delà de l’apparence. Les Cités obscures sont un exemple du pouvoir de ces instruments : l’écriture et le dessin ont permis de traduire en langage le monde intérieur que Peeters et Schuiten portent en eux-mêmes. L’univers des Cités obscures est un univers microscopique de processus singuliers innés et acquis, ou un univers macroscopique étranger à l’espace du Big Bang de Lemaître et Gamow, il témoigne en tous cas d’une volonté d’éclaircissement perpétuel, d’une volonté prospective qui tourne radicalement le dos à l’approximation et à ses sombres conséquences.
Les Cités obscures
La nuit dans les Cités obscures : L’enfant penchée