Le cycle d’Albany recourt encore à la technique narrative linéaire classique. Mais cette linéarité est intégrée à une structure en réseau qui la dépasse. Chaque album n’est plus une accumulation de faits sans lendemain : ces faits appartiennent à une biographie, celle de Francis Albany, et peuvent se retrouver d’un album à l’autre. De même que Tintin, Albany est un personnage fictif. Mais tandis que Tintin ne vivait que dans les albums, Albany prend du volume par la lecture entrecroisée de tous les documents le concernant. Le temps des Bijoux de la Castafiore n’est plus le temps de L’oreille cassée ; A la recherche de Sir Malcolm en revanche est contemporain de Blitz - 1952 -, ce qui éclaire de façon particulière le caractère d’Albany, bâtard trouvant refuge dans l’écriture d’une comédie légère. Les nombreuses références à l’Histoire du XXe siècle donnent encore davantage d’épaisseur aux événements racontés, et estompent de manière troublante les barrières entre ce qui est inventé et ce qui ne l’est pas.
A propos de Francis est un article nécrologique écrit par Olivia Sturgess, à la mort de Francis Albany. La romancière dresse un bilan de sa vie privée aux côtés du célèbre chroniqueur. La nature des relations entre les deux protagonistes est floue. Albany, dont le père "ne s’était jamais fait à la vie de couple" (A propos de Francis p 5), avait peut-être, en apparence, un tempérament solitaire. Cela ne l’empêchait pas d’être souvent en compagnie masculine. Pendant la guerre, il a "fait la conquête" (A propos de Francis p 6) de Cecil Beaton, de Stephen Tennant qui "adorait se travestir", et de Christopher Isherwood. Après la guerre, il a rencontré Somerset Maugham au Cap Ferrat, qui l’a "libéré de quelques complexes" (A propos de Francis p 9). Le machisme de James Bond l’amusait (A propos de Francis p 14). On se demande si Olivia l’intéressait en tant que femme... ou à cause de sa poitrine peu généreuse et de sa coiffure à la garçonne. D’un autre côté, Sisters in death rappelle l’attirance d’Olivia, âgée de douze ans, pour sa jolie répétitrice de dix-neuf ans, vers 1929 (A propos de Francis p 15 et 16). L’homosexualité des deux écrivains a été probablement plus que latente, leur complicité relevant davantage d’une connivence intellectuelle que d’une intimité partagée. En tous cas, leur liaison a duré. Depuis leur rencontre en 1938 à New York (A propos de Francis p 3), ils n’ont pas cessé de se voir. En mars 1939, ils s’embarquent sur le Normandie, à destination de l’Angleterre (A propos de Francis p 5). Ils vivent sous le même toit, à Wilsford, pendant le Blitz (A propos de Francis p 6). Quand Albany retourne à New York au chevet de sa mère mourante (A propos de Francis p 7), Olivia le rejoint, lui remonte le moral, et le ramène en Angleterre (A propos de Francis p 8). Devenu speaker à la radio après la guerre, il assure la promotion des oeuvres de son amie - Meurtre en miniature en 1954 (A propos de Francis p 11), Sisters in death en 1964 (A propos de Francis p 15). Ils voyagent autour du globe (A propos de Francis p 18 et 19). Ils ont de nombreux amis en commun. Enfin, la tonalité amère de l’article A propos de Francis prouve qu’Olivia ressent douloureusement le décès de son confident de toujours, en septembre 1992 (A propos de Francis p 2). A la lecture de cet article nécrologique, le lecteur ne sait pas s’il est en présence de faits vrais ou imaginaires. Les illustrations sont conçues moins comme des dessins que comme des documents authentiques : pêle-mêle, on trouve des couvertures de livres (A propos de Francis p 9 et 25), une caricature de presse (A propos de Francis p 10), des publicités (A propos de Francis p 15 et 23), des peintures (A propos de Francis p 21), des lettres (A propos de Francis p 26 et 27), un télégramme (A propos de Francis p 2) ; les photographies suivent les évolutions techniques, elles sont d’abord rondes et en noir et blanc (A propos de Francis 1 et 2 p 3, 1 p 4), avant de passer au format carré (A propos de Francis 2 p 4, p 5, 8, 12, 13, 14, 16 et 17) et à la couleur (A propos de Francis p 1, 18, 19, 20, 22, 26, 27, 28 et 29). Le texte évoque André Maurois (A propos de Francis p 7), Somerset Maugham (A propos de Francis p 9) ou Barbara Cartland (A propos de Francis p 16), replacés dans des contextes historiques tangibles (l’exil d’André Maurois aux Etats- Unis, la propriété de Somerset Maugham au Cap Ferrat, les propos de Barbara Cartland sur L’amant de Lady Chatterley), ce qui introduit Albany et Olivia dans la réalité du lecteur.
Le rendez-vous de Sevenoaks est une adaptation en bande dessinée classique, c’est-à-dire sous forme de vignettes et de bulles, du premier roman d’Olivia Sturgess, paru en 1935 (A propos de Francis p 9), par Floc’h et Rivière. Quelle est l’intrigue de ce roman ? Un écrivain à l’allure terrifiante, Basil Sedbuk, tourmente le journaliste George Croft. Deux solutions possibles : ou bien Sedbuk est vraiment mort en 1926 (Le rendez-vous de Sevenoaks 3 p 4), et dans ce cas l’histoire bascule dans le fantastique, ou bien il n’est pas mort, et dans ce cas l’histoire bascule dans le polar le plus noir et le plus malsain. Le mystérieux Sedbuk en effet aurait pu décider de disparaître de la vie publique en 1926, de se retirer dans sa propriété de Sevenoaks, d’attendre 1949 pour choisir une victime, George Croft, auteur d’un livre à succès, Nightmares, et de provoquer des événements de manière à convaincre George Croft qu’il n’est pas un être de chair et d’os, mais une créature de papier : sortir une édition clandestine de Nightmares faussement datée de 1926 (Le rendez-vous de Sevenoaks 3 p 2), tuer un critique (Le rendez-vous de Sevenoaks p 11) et une actrice (Le rendez-vous de Sevenoaks p 24) comme dans le livre, passer un vieil enregistrement de radio (Le rendez-vous de Sevenoaks 8 p 42, 1 p 43), payer la sœur de l’aubergiste (Le rendez-vous de Sevenoaks 9 p 43) pour qu’elle rejoue le rôle de femme de ménage qu’elle tenait entre 1924 et 1926 à Chesnut Lane (Le rendez-vous de Sevenoaks 5 p 40), replacer les meubles selon leur disposition de 1926 (Le rendez-vous de Sevenoaks 1 p 44) pour faire croire à un retour dans le passé. Œuvre de fiction, Le rendez-vous de Sevenoaks a un fond de vérité : dans son enfance, Olivia Sturgess a réellement fréquenté un dramaturge nommé Basil Sedbuk, habitant la propriété voisine des Sackville-West à Knole (A propos de Francis p 9 et 10) ; les souvenirs relatés cases 6 et 7 planche 40 sont biographiques. L’imagination de la romancière a manifestement surenchéri sur les peurs de la petite fille. Le rendez-vous de Sevenoaks hésite constamment entre le monde objectif et le fantasme : le décor de Piccadilly Circus est rendu avec une précision quasi photographique (Le rendez-vous de Sevenoaks 1 p 1), mais on trouve dans un répertoire l’adresse d’Hercule Poirot (Le rendez- vous de Sevenoaks 4 p 5) qui n’a jamais vécu sinon dans les ouvrages d’Agatha Christie. De sorte que les erreurs chronologiques ne sont plus gênantes. Par exemple, si Olivia a écrit Le rendez-vous de Sevenoaks en 1935, Albany ne devrait pas apparaître, puisqu’elle ne l’a connu qu’en 1938 (A propos de Francis p 3 et 4). Si l’histoire a lieu en 1949 (Le rendez-vous de Sevenoaks 2 p 1), on peut comprendre que la photo du voyage à Istanbul (A propos de Francis 1 p 18) se retrouve à côté du téléphone (Le rendez-vous de Sevenoaks 6 p 29) ; mais comment expliquer qu’Albany tienne en mains Meurtre en miniature (Le rendez-vous de Sevenoaks 5 p 29) qui ne sera édité qu’en 1954 (A propos de Francis p 11) ? Et comment expliquer qu’Olivia manipule son Edgar (Le rendez-vous de Sevenoaks 7 p 30) qu’elle ne recevra qu’en 1988 (A propos de Francis p 28) ? Ces incongruités sont des clins d’œil du dessinateur Floc’h et du scénariste Rivière à l’auteur du Rendez-vous de Sevenoaks, Olivia Sturgess, dont on se demande, du coup, si elle a physiquement existé.
Le dossier Harding est le récit d’un épisode méconnu dans la vie d’Olivia Sturgess, un essai de Floc’h et Rivière sur ses relations avec un de ses éditeurs, Christopher Harding. La démarche se veut beaucoup plus pragmatique que dans Le rendez-vous de Sevenoaks. Exceptée une nouvelle référence discrète à Meurtre en miniature (Le dossier Harding 3 p 38) parfaitement aberrante puisque le flash-back renvoie à la période de l’après- guerre (Le dossier Harding 1 p 38), tous les événements décrits sont plausibles. La scène a lieu en 1951 (Le dossier Harding 1 p 1), chez Olivia Sturgess, à Chelsea (Le dossier Harding 4 p 3) ; or, dans A propos de Francis, la romancière confirme son installation à Chelsea "au début des années cinquante" (A propos de Francis p 10). La très réelle Agatha Christie dialogue avec Albany (Le dossier Harding 5 p 3), qui parle d’une récente campagne de fouilles en Irak ; or, on sait qu’Agatha Christie était mariée à l’archéologue Max Mallowan, qu’elle le suivait dans ses voyages en Syrie et en Irak, et qu’Olivia et Albany les ont d’ailleurs croisés en chemin à Istanbul trois ans auparavant (A propos de Francis p 17). A quel objet s’intéresse l’enquête ? Au meurtre de Christopher Harding par une mystérieuse Mrs Gaskell (Le dossier Harding 1 p 9), surnommée la Dame en noir. Les recherches sont menées conjointement par Albany et Olivia. On peut donc s’étonner que cette dernière ne parle pas de l’épisode dans son article A propos de Francis. Mais à regarder de près, on saisit la raison de son silence. Quand elle apprend le décès de son mécène, elle est sincèrement effondrée (Le dossier Harding 4 à 6 p 4) : elle se reprendra au fur et à mesure de ses découvertes, de sa prise de conscience que l’homme n’était pas si bon et surtout si intègre (Le dossier Harding 6 p 4) qu’elle le croyait. Harding avait une femme, Deliah, et une fille, Ethel. Vu du dehors, le foyer était uni et équilibré. Mais derrière la façade (Le dossier Harding 1 p 14), la vérité était bien différente. En 1951, le fiancé d’Ethel, Forbes, est également l’amant secret de Deliah (Le dossier Harding 4 p 44), un fiancé et un amant qui se moque éperdument de ses soupirantes. Ancien acteur de théâtre (Le dossier Harding 8 p 44), Forbes ne joue le rôle de l’amoureux transi que pour satisfaire les desseins d’un dénommé Bradwell (Le dossier Harding 1 p 45), un autre amant de Deliah (Le dossier Harding 6 p 36). Mrs Gaskell, alias la Dame en noir, n’est autre que Forbes déguisé (Le dossier Harding 5 à 8 p 44). Christopher Harding disparu, il n’y a plus qu’à éliminer Deliah. L’agression (Le dossier Harding 8 p 33) échoue, mais Deliah, dont les sentiments sincères pour Forbes ont été trompés, sombre dans la folie (Le dossier Harding 4 p 39). Dès lors, la voie est libre pour s’approprier les riches éditions Harding (Le dossier Harding 3 p 45). Forbes meurt accidentellement (Le dossier Harding 3 p 46), mais Bradwell, parti pour New York, peut mener à bien sa sinistre machination (Le dossier Harding 2 p 45). Dans A propos de Francis, on remarque une publicité (A propos de Francis p 15) annonçant la sortie de Sisters in death en 1964, treize ans après la mort de l’homme d’affaires, aux éditions Harding, autrement dit aux frais de Bradwell. On comprend dès lors pourquoi Olivia a préféré ne pas s’étendre sur le sujet : en continuant de publier aux éditions Harding, elle a servi les intérêts de l’assassin de son ex-éditeur, individu faussement irréprochable, complice des infidélités de sa femme (Le dossier Harding 2 p 14), trahi par son gendre, responsable de l’innocence désastreuse de sa fille Ethel...
A la recherche de Sir Malcolm est une biographie d’Albany, romancée par Albany lui-même - qui s’imagine avec Olivia petites souris sur le Titanic, à l’époque du naufrage -, adaptée en bande dessinée classique - encore vignettes et bulles - par Floc’h et Rivière. Comme Le dossier Harding, le récit vise à l’authenticité. Certes, si la scène se passe en 1952 (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 1), on ne comprend pas comment Meurtre en miniature, publié en 1954 (A propos de Francis p 11), se trouve sur le bureau du salon (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 2). Mais pour le reste, tout est factuel. Quel est le support de cette biographie ? Un album de photographies de 1912. C’est en feuilletant le recueil qu’Albany recompose le passé (A la recherche de Sir Malcolm 8 p 4, 4 p 10, 7 p 15, 3 p 22, 3 et 4 p 40). Les instantanés de l’époque restituent fidèlement les événements : les images de Lady Leonor allongée sur un lit d’hôpital, et l’arrivée à New York (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 41), servent de supports à une approche plus juste du drame (A la recherche de Sir Malcolm 3 et 4 p 40). Plusieurs détails sont en parfaite adéquation avec la réalité historique, et avec la vie privée d’Albany, ce qui abolit la distance entre l’un et l’autre. Le Titanic appartenait effectivement à la compagnie White Star (A la recherche de Sir Malcolm 2 p 5), il a effectivement accosté à Southampton (A la recherche de Sir Malcolm 5 p 7) le 3 avril 1912, puis à Queenstown (A la recherche de Sir Malcolm 2 p 11) le 11 avril, et à effectivement heurté un iceberg au soir du 14 avril (A la recherche de Sir Malcolm 9 p 33). Le commandant du navire s’appelait effectivement Smith et portait effectivement une moustache et une barbe blanche (A la recherche de Sir Malcolm 4 p 11). "C’est exactement comme sur les photographies", constate-t-on (A la recherche de Sir Malcolm 2 p 8) : naturellement, puisque les représentations des chambres (A la recherche de Sir Malcolm 3 p 8), des escaliers (A la recherche de Sir Malcolm 6 p 8), des promenades (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 9) sont réalisées à partir des photos qu’Albany consulte en même temps que Floc’h et Rivière. Du point de vue des personnages, A la recherche de Sir Malcolm n’est nullement en contradiction avec ce qu’A propos de Francis révèle d’Albany et d’Olivia. Un cliché d’Albany enfant, pris à New York au printemps 1912, est présenté dans A propos de Francis (A propos de Francis 1 p 4) : ce cliché provient du livre d’archives que le chroniqueur consulte dans A la recherche de Sir Malcolm - une légende précise la date et le lieu : "le 15 avril 1912, à bord du Carpathia", A la recherche de Sir Malcolm 1 p 41. Dans A la recherche de Sir Malcolm, Olivia rappelle sa rencontre avec Lady Leonor en 1938, lors de la signature de son contrat avec l’éditeur Scribner (A la recherche de Sir Malcolm 4 p 32) : A propos de Francis confirme l’arrivée d’Olivia dans le bureau de l’éditeur Scribner, le meilleur ami de la poétesse Lady Leonor, en novembre 1938 (A propos de Francis p 3 et 4). Dans A la recherche de Sir Malcolm, Albany sourit en pensant à la réaction d’Olivia quand elle aura connaissance du "récit de [leurs] aventures imaginaires sur le Titanic" (A la recherche de Sir Malcolm 3 p 41) : dans A propos de Francis, celle-ci rétablit la vérité sur leur première rencontre ("C’était à New York, et non sur le Titanic, comme vous avez tenté malicieusement de le faire croire aux lecteurs de nos “aventures”", A propos de Francis p 3). A la recherche de Sir Malcolm est une méditation d’Albany sur la mort de son père, traitée sur le mode léger - il se met en scène, déguisé en petit garçon modèle (A la recherche de Sir Malcolm 3 p 22), ou en groom (A la recherche de Sir Malcolm p 25), pour tenter de relativiser la tragédie qui a accompagné sa naissance -, une fantaisie malheureuse, enrichie par le découpage de Rivière et le dessin de Floc’h, pareillement sobres et précis.
Blitz est une autre adaptation en bande dessinée classique d’une pièce de théâtre écrite conjointement par Albany et Olivia. Blitz est une comédie dessinée, comme Toa ou Mon père avait raison de Sacha Guitry sont des comédies filmées. Le décor ne change pas - les deux actes ont lieu dans le salon de Lord William Hewston-Davis -, il y très peu d’images d’extérieurs (Blitz 6 et 7 p 18, 3 et 4 p 39). Un panneau publicitaire indique que la pièce a été montée en décembre 1952 (Blitz 3 p 43). Or, la propriété de Lord Heuwston-Davis est située à Chelsea (Blitz 1 p 1), autrement dit dans le quartier de Londres où Olivia vient justement d’emménager (A propos de Francis p 10). Dans Blitz, Olivia et Albany s’amusent donc à deviner les intrigues qui se sont nouées à l’époque de la guerre, à l’endroit même qu’ils viennent d’acquérir. Pour cela, ils font appel à leurs propres souvenirs. En novembre 1940, Agatha Christie avait écrit Dix petits nègres (Blitz 3 p 10), Laurence Olivier reprenait Richard III à l’Old Vic (Blitz 5 p 1). Les allées et venues des nombreux personnages - dans une unique pièce, se croisent Lord Hewston-Davis, sa femme Daphne, son fils Anthony, Vanessa fiancée d’Anthony, le major Bridges, David Goodman et Miss Bowers agents du contre-espionnage, Lord Addigton, l’inspecteur McEvoy, Sir Montgomery Whitecliff, l’officier Warden, le majordome Jarvis et la servante Mary ! - sont à mettre en parallèle avec les allées et venues de la "joyeuse bande" composée de Stephen Tennant, Cecil Beaton, Stephen Spender, Christopher Ischerwood, Francis Albany, Olivia Sturgess, à laquelle devait se joindre de temps en temps Noel Coward, qui vivaient sous le même toit à Wilsford pendant le Blitz (A propos de Francis p 6). La rédaction de l’œuvre est contemporaine de la rumination sur la mort de Sir Malcolm : il suffit de rapprocher le décor de la comédie (Blitz 1 p 1), du salon de Sir Malcolm rêvé par Albany (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 5), pour s’en convaincre. Même entrée à tentures, même revêtement à structures carrées sur les murs, mêmes trophées animaliers, même bibliothèque à rideaux. Pour donner un peu plus d’actualité à l’ensemble, le dramaturge s’est contenté de poser son téléphone à côté de la pendule, et sa machine à écrire sur le bureau (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 2). Le premier acte, d’allure policière, correspond bien au style d’Olivia. Le second acte, d’allure sentimentale, qui véhicule une idée plutôt négative des femmes - menteuses ("Simplement une vieille bague que j’avais donné à réparer chez Harrods", Blitz 3 p 37) et inconstantes ("Vanessa se sent délaissée... Ton cousin peut lui offrir une existence dorée. [...] Nous avons nous aussi nos faiblesses", Blitz 4 p 38) - est dans le caractère d’Albany. Mais peut-être que les deux compères se sont pastichés mutuellement, peut-être qu’Olivia est responsable du second acte, et Albany du premier ? En tous cas, leur entente est totale : l’enchaînement des deux scénarios ne souffre d’aucun heurt. Si un doute subsiste quant à leur relation à la ville, au moins sont-ils unis dans l’écriture.
Meurtre en miniature est une adaptation en bande dessinée du fameux roman d’Olivia Sturgess. La technique employée ici n’a rien de classique. Aucune vignette, aucune bulle. Meurtre en miniature est à rapprocher des Cybers ne sont pas des hommes. L’album ressemble à un livre d’images, pourtant il n’est pas un livre d’images. Chaque case illustre un moment de l’action. Case 2, on est devant une façade de grande maison. Case 3, on pénètre dans la chambre. Case 4, un coup de feu est tiré. Case 5, le domestique Fairley gît dans son sang, entouré de Mistress Belloc et Jasper. Case 6, les jeunes sœurs Lillibet et Bud décident de découvrir l’assassin. Case 10, elles examinent le fusil qui a servi au crime. Case 14, Mistress Belloc est démasquée. Le texte qui accompagne ces cases révèle le sentiment de Mistress Belloc pour l’indifférent Failey. Blessée dans son orgueil, l’amante a tiré sur celui qui avait repoussé ses avances. Verbal et visuel continuent par conséquent à échanger leurs effets comme dans une bande dessinée traditionnelle. Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Case 15, on voit une main de petite fille, tenant un livre miniature rédigé en anglais, dont une page ouverte conclut précisément sur le crime qui vient d’être commis. Case 16, la même main de fillette tient le livre refermé intitulé Meurtre en miniature et signé par Olivia Sturgess : l’histoire qu’on vient de lire est une adaptation théâtrale de la fiction d’Olivia. Case 17, on constate que la main appartenait à une petite fille qui ressemble étonnamment à Lillibet ; celle-ci est debout à côté de sa sœur qui ressemble étonnamment à Bud, devant une maquette de maison dont les pièces sont l’exacte réplique de celles qu’on a visitées cases 3, 6, 10, 11 et 14. L’adaptation théâtrale à laquelle on a assisté a donc été réalisée non pas au moyen d’acteurs, mais au moyen de marionnettes. La case 18 résout l’énigme : de part et d’autre des deux fillettes ressemblant étonnamment à Lillibet et Bud, s’affairant autour de la maquette de la maison, se trouvent trois domestiques qui ressemblent étonnamment à Fairley, Jasper et Mistress Belloc. On en déduit que Lillibet et Bud sont deux petites filles de bonne famille qui étouffent tellement au milieu de leurs servants, qu’elles se divertissent en les imaginant marionnettes qui s’entre-tuent dans leur maison de poupées. Le discours ne se contente pas de confirmer cette déduction, il va encore plus loin. Le texte contigu à la case 19 traite de la maison miniature de Windsor, offerte à la reine Mary par les Anglais en 1924, qui a servi de modèle pour la maison de Lillibet et Bud. Le texte contigu à la case 20 révèle quant à lui la fascination exercée par cette maison miniature royale sur la jeune Olivia en 1929. Le parallèle entre Lillibet et Olivia est facile à établir : non seulement en 1929 Olivia avait l’âge de Lillibet - douze ans -, mais en supplément A propos de Francis renseigne sur l’enfance d’Olivia au château de Knole qui a été, de même que celle de Lillibet, marqué par l’ennui que procurait l’aisance financière et l’attirance pour la littérature ("Je me trouvais seule dans l’immense bibliothèque dont les rayonnages me faisaient rêver", A propos de Francis p 9). Meurtre en miniature peut ainsi être apprécié selon trois points de vue. Premier point de vue : il s’agit d’une histoire de poupées qui démarre de façon sentimentale pour se terminer en meurtre, la victime est une marionnette nommée Fairley, la coupable est une marionnette nommée Mistress Belloc, les enquêteurs sont deux marionnettes nommées Lillibet et Bud. Deuxième point de vue : il s’agit d’une construction en abyme consistant en une mise en scène de deux fillettes de bonne famille - Lillibet et Bud - qui torturent leurs domestiques dans une histoire de poupées. Troisième point de vue : il s’agit d’une double construction en abyme consistant en une mise en scène d’Olivia Sturgess qui évoque son enfance bourgeoise dans une œuvre intitulée Meurtre en miniature, à travers deux fillettes de bonne famille qui se mettent en scène ainsi que leurs domestiques dans une histoire de poupées. La case 20 montre la façade de la maison miniature, comme la case 2 : la composition cyclique est une prison, le crime de Mistress Belloc n’a pas de fin, de même que l’ennui des deux fillettes, de même que l’ennui d’Olivia et sa fuite dans la littérature. Meurtre en miniature est un roman perpétuellement recommencé. A propos de Francis assure que le livre est paru en 1954 (A propos de Francis p 11), or il est l’objet d’une affiche publicitaire après-guerre dans Le dossier Harding (Le dossier Harding 3 p 38) et on le remarque sur le bureau d’Albany en 1952 dans A la recherche de Sir Malcolm (A la recherche de Sir Malcolm 1 p 2). Il n’est pas impossible que la publication de 1954 ne soit qu’une version parmi tant d’autres - 1954 correspondrait dans ce cas à l’édition jugée la meilleure par Olivia. Le texte en regard de la case 20 commente, en deux phrases, l’incendie de Windsor du 21 novembre 1992 : il est bien entendu que ces deux phrases ont été rajoutées après-coup. Il existerait donc une édition d’après 1992, une édition de 1954, et une édition - ou même plusieurs - d’avant 1952. Il est permis d’imaginer que l’adaptation en bande dessinée, signée par Olivia Sturgess en plus du dessinateur et du scénariste, est l’ultime avatar de Meurtre en miniature. Au soir de sa vie, la grande romancière a de toute évidence reçu la visite de deux admirateurs appelés Floc’h et Rivière, et de cette rencontre est né l’album paru en 1994.
Le réseau d’Albany n’est pas un moyen, pour Floc’h et Rivière, de représenter leur imaginaire. Albany n’est pas les Cités obscures. Le mystérieux continent que Peeters et Schuiten tenteront de décrire n’est pas le monde parfaitement conforme à celui des livres d’Histoire du XXe siècle dans lequel évoluent Albany et Olivia. Néanmoins, les deux personnages, qui servent de repères dans cette œuvre à la construction éclatée, révèlent bien des traits de caractère de leurs biographes : Olivia exerce une profession qui n’est sans doute pas étrangère au goût de Rivière pour la littérature policière, et la nationalité américaine d’Albany n’est pas étrangère non plus au goût de Floc’h pour le monde anglo-saxon. Les Cités obscures ne seront que la systématisation de cette tendance : chaque personnage, chaque Cité, chaque anecdote, trahiront un élément de personnalité de Peeters et Schuiten. De sorte qu’Albany apparaît comme le lien idéal de la Ligne Claire, entre les anciennes séries où le Moi disparaissait derrière un héros à la psychologie approximative, et le cycle des Cités obscures où le Moi envahira tout.