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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Après avoir étudié les défauts de leur monde quotidien, les créateurs du personnage Olivier Rameau, Greg et Dany, ont essayé de matérialiser un monde idéal. Rêverose est ce monde idéal. Comme son nom l’indique, Rêverose est un fantasme, un développement sur le thème : "A quoi pourrait ressembler un pays où la vie serait débarrassée de ses pesanteurs d’ici-bas ?". Au premier abord, la réponse paraît facile : le Paradis est forcément peuplé de jeunes femmes ravissantes, de jolies maisons et de petites fleurs de toutes les couleurs, et ne connaît ni l’argent, ni la convoitise, ni la grisaille. Mais quand on approfondit, l’entreprise devient de moins en moins évidente. Si dans un premier temps la rupture avec l’extérieur s’avère agréable, à la longue elle conduit toujours à la claustrophobie. L’individu a naturellement besoin de rester en contact avec ses semblables. Or, la vie en communauté sous-entend un langage commun, des définitions communes. Comment concilier cette obéissance à des lois arbitraires pour que la communication avec l’Autre reste possible, avec la préservation de la liberté individuelle ? D’emblée, les deux auteurs écartent les solutions de fuite. Dans La bulle de si-c’était-vrai, Olivier Rameau croise un groupe de hippies, qui mettent des herbes sous son nez : le héros plane un instant, avant d’être victime d’un terrible mal de tête. Colombe Tiredaile, sa compagne, s’emporte et renverse les herbes en repoussant les hippies. Le message est clair : il n’y a pas de place à Rêverose pour les drogués. Rêverose est le domaine de gens lucides, qui assument pleinement leurs joies et leurs peines, non de gens qui se suicident lentement en se figurant que plus ils seront abêtis, plus la vie leur sera intelligible. A quelles règles obéissent ces gens lucides pour être plus heureux que les habitants du monde-où-l’on-s’ennuie, autrement dit du monde du lecteur ?

Le château des quatre lunes évoque l’arrivée à Rêverose de deux intrus, La Candeur et Fourbignol. Ces deux personnages, par des malversations, rendent la population cupide, aigre, malheureuse. Un seul endroit n’est pas touché par la contamination : le château des quatre lunes. Ce lieu paraît donc emblématique de Rêverose, il est le dernier bastion, le symbole de Rêverose comme Paris est le symbole de la France. Le maître du logis se nomme Ebouriffon. C’est un "pas sage", par opposition aux sages du monde-où-l’on-s’ennuie (Le château des quatre lunes 8 p 19). Ce qualificatif "pas sage" met en lumière un aspect du pays. Les châteaux du monde-où-l’on-s’ennuie ont des tours pointées vers le ciel ? Le château de Rêverose aura des tours pointées vers la terre, le poêle à charbon et la réserve à vins seront dans les nuages (Le château des quatre lunes 1 p 23). Les jardins du monde-où-l’on-s’ennuie sont à l’extérieur des demeures ? Le jardin de Rêverose sera à l’intérieur du château (Le château des quatre lunes 3 p 27). Dans le monde-où-l’on-s’ennuie, le mot "buste" désigne le haut du corps, les socles portent les statues, les maquettes de bateaux sont dans les bouteilles ? A Rêverose, le mot "buste" désignera le bas du corps - le pied -, les statues porteront les socles, les maquettes de bouteilles seront dans les bateaux (Le château des quatre lunes 4 p 31). Rêverose est-il un monde à l’envers ? Pas tout à fait. Certains usages perdurent. Par exemple, même si la montre n’a pas d’aiguilles (Le château des quatre lunes 6 p 21), les quatre lunes d’Ebouriffon respectent la décomposition des journées : quand le soleil apparaît, elles vont se coucher (Le château des quatre lunes 8 et 9 p 21). Si leur moyen de transport rapetisse (Le château des quatre lunes 4 p 23), les personnages tombent (Le château des quatre lunes 5 p 23). Et Monsieur Pertinent découvre qu’un coup de tête de réverbère, ou une gifle de fleur, ça fait mal (Le château des quatre lunes 1 p 28, 5 p 29). Le temps, la gravité et la douleur ont encore cours. Rêverose obéit à une logique : celle de la "fantaisie agissante" (Le château des quatre lunes 4 p 28). Tout est possible, dans la mesure où la finalité ne contredit pas l’ordre pratique du monde-où-l’on-s’ennuie. Une lunette sert à "rapprocher les choses" (Le château des quatre lunes 6 p 22) ? Par conséquent, on peut voyager en lunette. Un bol de lait permet de retrouver la légèreté de l’enfance ("Je ressuscite, mon cher Olivier !", Le château des quatre lunes 8 p 26) ? Par conséquent, l’âge n’est plus une donnée fixe, mais une donnée malléable, au point que vieillir n’est plus une fatalité ("Il est interdit de vieillir à Rêverose", Le château des quatre lunes 5 p 26). L’espace et le temps existent exactement de la même façon que dans le monde-où-l’on-s’ennuie, mais sont soumis à la toute-puissance de l’enthousiasme, de l’allégresse, de l’imagination. Physiquement, Monsieur Pertinent a bien l’âge de ses artères ; mais moralement, il est resté très jeune. S’il a l’impression de "ressusciter", ce n’est pas parce que son corps se régénère, mais parce que son esprit a oublié les tracas de l’existence. Ce type de raisonnement est déconcertant de perspicacité. Rêverose n’est pas un monde délirant, sorti d’un univers parallèle : il est le monde-où-l’on-s’ennuie débarrassé de la routine et des préjugés. Ainsi, si le lecteur considère que Rêverose est absurde, c’est parce qu’il est encore attaché à l’idée d’un temps et d’un espace intangibles, convaincu de sa soumission à ce soi-disant ordre inaltérable des choses.

Ce rejet des lois spatio-temporelles traditionnelles a un but : le bien-être - par opposition au "bien-avoir", c’est-à-dire au souci du monde-où-l’on- s’ennuie de ne vivre uniquement que dans le confort matériel. Le préambule du Grand voyage en Absurdie montre bien l’écart de largesse d’esprit : vaincu par la médiocrité ambiante, l’homme ordinaire acquiesce sans réfléchir. Etre normal, c’est travailler à on ne sait quoi pour être récompensé par une enveloppe de billets (Le grand voyage en Absurdie 3 à 5 p 1). Etre heureux, c’est s’avachir devant la télévision (Le grand voyage en Absurdie 8 p 1) et posséder une voiture (Le grand voyage en Absurdie 9 p 1). S’épanouir, c’est parvenir à imposer son point de vue à ses voisins (Le grand voyage en Absurdie 1 à 4 p 2). Aucune alternative n’est envisageable, il faut accepter la situation telle qu’elle est, tuer la contestation dans l’œuf, se satisfaire du peu à disposition pour se persuader qu’il n’y a pas d’autre issue. Ceux qui pensent autrement se trompent forcément, ce sont des fous, des irrationnels (Le grand voyage en Absurdie 6 p 2). Respecter l’axiome posant que tout ailleurs est chimérique, devient une question de vie ou de mort : qu’un imprévu perturbe son quotidien, et l’homme devient délateur (Le grand voyage en Absurdie 10 p 11), il verbalise (Le grand voyage en Absurdie 2 et 3 p 12), il agresse (Le grand voyage en Absurdie 7 p 16). Tout doit être prévisible, fiché, classé, rangé. Le cercle est vicieux : plus les hommes seront des machines inconscientes, plus leur monde rétrécira, plus ils voudront être davantage des machines inconscientes pour oublier qu’ils vivent dans un monde rétrécissant.

Et pourtant Rêverose n’est pas désordonné. Nous l’avons dit en introduction : il n’y a pas de place pour les drogués, la "fantaisie agissante" qui sert de loi suppose que l’individu conserve sa lucidité. Pour faire quoi ? L’oiseau de par-ci, par-là pose le problème. Un avion, à cause d’une violente tempête, échoue au pays. Parmi les passagers, on distingue le pilote, Honoré Pétanque, son second, Exupermoz, et un chef d’entreprise, Jules-Jules Bryan-Lastusse. L’irruption de ces trois personnages va menacer un temps le bonheur des Rêverosiens. Honoré Pétanque provoque une orgie, la reconstruction de la capitale Hallucinaville par Bryan-Lastusse transforme le paysage en un gigantesque chantier, l’esprit très discipliné d’Exupermoz divise la population en groupes fonctionnels. Sous-entendu : il n’y a pas plus de place à Rêverose pour les gastronomes, les architectes et les meneurs d’hommes, que pour les drogués. Or, les trois étrangers soulèvent des questions sérieuses. La dégustation de bouillabaisse vire à l’orgie non pas à cause de la bouillabaisse, mais à cause des bulles chimiques envoyées par Ebouriffon, qui rendent hystériques tous les convives (L’oiseau de par-ci, par-là p 33 à 41). Certes Bryan-Lastusse ne veut reconstruire Hallucinaville que pour gagner de l’argent. Il n’empêche que ses propos sont sensés, et que les réactions qu’il provoque sont aussi pertinentes : "C’est vrai que nos maisons se font vieilles", "Ce décor immuable, ça manque de poésie" (L’oiseau de par-ci, par-là 5 p 23). Il voit en Olivier Rameau un "partisan de l’insalubre", un "toqué du décombre habité", un "zozo du taudis sublimé" (L’oiseau de par-ci, par-là 4 p 23) : il n’a pas tort. Il a bien fallu qu’un jour disparaisse la colonne grecque pour que naissent les cathédrales gothiques ; et il a bien fallu que disparaisse le style gothique pour que naisse l’Art Nouveau. Enfin, on peut sourire des raisonnements martiaux d’Exupermoz : "Le personnel de ce chantier n’a visiblement jamais reçu de formation militaire un peu valable !" (L’oiseau de par-ci, par-là 3 p 29). Mais on ne construit pas une maison n’importe comment : pour coordonner les travaux, répartir les tâches entre les différentes équipes de spécialistes du bâtiment, un maître d’œuvre est nécessaire. On ne construit pas une maison en commençant par le toit (L’oiseau de par-ci, par-là 3 p 28) ou par l’escalier (L’oiseau de par-ci, par-là 1 p 29). Refuser systématiquement les menus plaisirs du monde-où-l’on-s’ennuie sous prétexte qu’ils entravent l’imagination (L’oiseau de par-ci, par-là 5 p 20), la nouveauté architecturale sous prétexte qu’il n’y aura jamais rien de poétique à tirer du ciment et de l’acier (L’oiseau de par-ci, par-là 6 p 23), et la hiérarchisation sociale sous prétexte que ça ne sert à rien, n’est qu’une forme particulière de dictature. Il n’y a "pas d’école, pas de bureau, pas d’embouteillage, pas d’argent, pas de pollution, et naturellement pas de travail" (L’oiseau de par-ci, par-là 8 p 27), résultat les Rêverosiens sont des esclaves de la naïveté, des loques, des objets, des machines à positiver. Incapables de comprendre que "le rêve et la poésie ne sont peut-être pas les mêmes pour tout le monde" (L’oiseau de par-ci, par-là 2 p 24), ils font de leur pays, sans s’en rendre compte, un goulag, un camp de rééducation ("Quand c’est la fête, tout le monde est content ! Compris ?", L’oiseau de par-ci, par-là 6 p 18). Mais Rêverose échappe à la tyrannie. Comment ? En adoptant un certain ordre hérité du monde-où-l’on-s’ennuie. Le pendant de L’oiseau de par-ci, par-là est La trompette du silence. Cet album commence de façon traditionnelle. Un personnage légendaire, Cocon-le-vilain, paralyse les habitants d’Hallucinaville chaque fois qu’il joue dans une trompette géante. Olivier Rameau décide de partir pour boucher l’instrument. L’aventure n’aurait aucun intérêt si elle n’allait pas de pair avec un soulèvement de la population, qui considère scandaleuse la survalorisation d’Olivier Rameau : "On passe son temps à montrer comme tout serait grave si la bande à Rameau n’était pas là pour nous sauver [...], on nous endort avec des problèmes sérieux pour nous distraire des fantaisies essentielles de l’existence" (La trompette du silence 3 et 4 p 15). Qui désigne ce "on" ? Les auteurs, Greg et Dany, confrontés au paradoxe de la survie d’une distinction sociale - "Rameau et sa bande", au-dessus de la masse des Rêverosiens - dans un monde où tout va pour le mieux : si tout va pour le mieux, pourquoi Olivier Rameau escalade-t-il les montagnes et court-il vers le danger ? La perfection suppose la fin de l’évolution, et donc l’impossibilité d’une histoire de quarante-six planches racontant une progression, quelle que soit sa nature, du moins vers le plus, ou du plus vers le moins. Si Rêverose est parfait, l’album La trompette du silence n’a aucune raison d’être. Quelle est la revendication des révoltés ? La même que dans L’oiseau de par-ci, par-là, poussée à son paroxysme : la métamorphose du pays en un gigantesque ghetto où tout le monde il sera beau, tout le monde il sera gentil. Le bonheur devient une loi totalitaire, le slogan d’un parti unique ("Faut rigoler ! Faut rigoler !", La trompette du silence 3 p 18), qui nie les singularités de chacun ("Rigolons ensemble !", La trompette du silence 5 p 20). C’est la pensée gauchiste menée jusqu’à son extrême limite : puisqu’un pouvoir quel qu’il soit est toujours néfaste, instituons la loi de la pagaille ("Luttons contre les raisonnables qui nous embêtent !", "Nommons de vrais irresponsables !", "Il faut établir une liste de tous les suspects de logique !", La trompette du silence 6 p 17). Mais de tels discours n’avancent à rien. Que les Hallucinaciens soient contre Olivier Rameau, cela ne résoudra pas le problème que pose Cocon-le-vilain. Quelqu’un doit bien se décider à mettre le trompettiste hors d’état de nuire. L’anarchie n’a jamais produit de miracle : ce n’est pas en faisant la révolution que la musique paralysante cessera. En d’autres termes, il y a ceux qui rêvent et ceux qui agissent. D’un côté les démagogues, qui gesticulent dans le vide, et de l’autre côté ceux qui débloquent les crises. Pendant que les révoltés s’imaginent qu’en renversant le pouvoir en place tout rentrera dans l’ordre, Olivier Rameau étudie rationnellement la difficulté. Et quelle surprise à l’arrivée ! Cocon-le-vilain n’est pas le géant de la légende, mais un concertiste de très petite taille, qui lâche des "sanglots d’épouvante" (La trompette du silence 7 p 45) en apprenant les effets produits par sa musique. Un personnage aussi naïf que les Hallucinaciens ! Entre les deux parts, une méconnaissance absolue : il suffisait de demander à Cocon-le-vilain de changer d’instrument pour sortir de l’impasse, mais comment les candides Hallucinaciens pouvaient-ils concevoir qu’on peut parfois faire le mal en croyant faire le bien ? On en revient à la remarque de L’oiseau de par-ci, par-là : "le rêve et la poésie ne sont peut-être pas les mêmes pour tout le monde". Pour Cocon-le-vilain, le bonheur, c’est jouer de la musique pour son prochain. Tandis que pour les Hallucinaciens, le bonheur, c’est ne pas avoir les tympans crevés par la musique ; si quelqu’un s’amuse avec une trompette, ça ne peut être que dans une intention mauvaise, ce quelqu’un est obligatoirement issu du monde-où-l’on-s’ennuie. Mais non : Cocon-le-vilain ne vient pas du monde-où-l’on-s’ennuie, il est un Rêverosien qui habite la montagne. De sorte que le grand mérite d’Olivier Rameau n’est pas d’avoir une nouvelle fois prouvé sa vaillance, mais d’avoir prouvé aux Rêverosiens que la naïveté n’est pas toujours un gage de bonne entente entre les êtres, et que dans certains cas il est utile qu’un individu un peu moins naïf que les autres prenne en main le sort de la communauté pour éviter l’autodestruction.

L’expression "fantaisie agissante" implique donc, primo la privation volontaire de substances stimulantes - les drogues de toutes natures - qui ruinent les goûts réels de la personne, secundo le maintien de cette fantaisie dans un cadre privé. Rêverose n’est pas le rêve de tous les humains : c’est le rêve de Greg et Dany. Pour ceux-ci, le monde idéal consiste en une jeune fille blonde à cheveux longs - Colombe Tiredaile -, un lion qui parle - Majestor - et un décor vaguement moyenâgeux. Le lecteur est libre de ne pas être du même avis : si le monde idéal, pour lui, signifie une jeune fille rousse à cheveux courts, un dauphin qui vole et un décor classique, Hallucinaville est un enfer. Rêverose est un programme singulier, non un programme collectif. La relativité spatio-temporelle qui donne à Colombe Tiredaile l’impression ne n’être "plus une petite fille depuis plusieurs centaines d’années" (Le grand voyage en Absurdie 3 p 8), et à Ebouriffon l’impression que les vingt-deux planches parcourues par Olivier Rameau pour relier Hallucinaville à la montagne de Cocon-le-vilain (La trompette du silence p 13 à 35) représentent trois siècles de marche à pied et quelques heures de vol en dirigeable ("Vous y serez à temps pour le goûter", La trompette du silence 7 p 11), n’est pas gênante quand elle ne concerne que Colombe Tiredaile et Ebouriffon, elle est en revanche un handicap quand elle concerne la communauté entière : si chacun veut imposer son système de mesures à tous, Rêverose risque de devenir rapidement un champ de bataille. Le monde-où-l’on-s’ennuie par conséquent n’est pas totalement blâmable : les bases qu’il impose sont sans doute contraignantes pour l’individu, mais elles sont indispensables pour communiquer. Rêverose est un monde intérieur, une mise en forme des rêves de Greg et Dany, ou un monde situé à des années-lumière de la Terre ; en tous cas, ses caractéristiques sont telles que son application aux groupes humains, aux nations, aux organisations de toutes sortes - au monde- où-l’on-s’ennuie -, ne pourrait avoir que des prolongements catastrophiques.

 
Tentatives parallèles
Le pays de Rêverose : Le château des quatre lunes, Le grand voyage en Absurdie,
L'oiseau de par-ci, par-là, La trompette du silence
Nocturnes (pièces pour piano)
© Christian Carat Autoédition
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