Au premier abord, les albums de la série Les voyages d’Orion semblent des livres d’images. Cette apparence est trompeuse. Si on examine chaque section de façon microscopique, aucune continuité n’est décelable : Orion est un personnage dont on ignore les motivations, les expériences, les espoirs. Mais si on examine chaque section avec un minimum de recul, tout change : Orion n’est plus une silhouette vide, mais une projection du dessinateur, une image du passé non pas tel qu’il a été, mais tel que le dessinateur croit qu’il a été. Cette seconde manière de procéder permet de juger pareillement faits vérifiables et légendes, de fondre l’ensemble des titres dans une réalité décalée par rapport à la réalité historique, un tout cohérent qui n’est rien d’autre qu’une mémoire collective bien définie dans l’espace.
Orion suit un mouvement singulier. Minoen - on le voit opérer contre des pirates avec la police maritime (La marine antique I 2 p 22[1]), commercer en Sardaigne (La marine antique I 2 p 23) -, il subit l’éruption volcanique de Santorin (La marine antique I p 24-25). Le ciel disparaît derrière des nuages de cendres brûlantes, qui dégagent de la vapeur en tombant dans l’eau. Le feu progresse sur les hauteurs. Les habitations les plus proches du volcan ont été évacuées. Celles en bordure de la falaise, en revanche, sont toujours occupées. Un homme tire une femme qui hésite à abandonner son logis. Une mère pousse son enfant. La foule se précipite vers le chemin en escalier qui descend vers l’enceinte fortifiée. Certains chutent. D’autres se tiennent la tête à deux mains. Passé le rempart, la seule règle est le chacun pour soi. Devant le portique, une femme assise tient sa cheville droite ; deux hommes l’entourent... pour l’aider ? ou pour l’achever ? Au premier plan, un jeune père retient sa compagne, craignant qu’elle reçoive un mauvais coup. On doit lutter pour accéder aux bateaux. A l’extrémité du premier débarcadère, deux fugitifs se battent avec les poings. A trois mètres d’eux, un barbu utilise un couteau pointu. A la poupe du premier navire, deux marins, armés respectivement d’un gourdin et d’un long bâton, s’apprêtent à repousser deux malheureux qui tentent de se sauver. Orion est l’un des derniers à quitter l’île. Il court vers les embarcations en tenant un enfant dans les bras. Plus tard, réfugié sur le continent, il s’allie aux Argonautes. Il participe à l’expédition vers la Colchide. Certes, il ne rame pas (La marine antique I p 28-29) ; mais quand Jason atteint le terme de son voyage, il vainc avec Héraclès l’hydre gardienne de la Toison d’Or (La marine antique I 1 p 31). Devenu héros, il joue un rôle au siège de Troie (La marine antique I 1 p 22). Il suit Ulysse dans son long périple en Méditerranée (La marine antique I p 35 et 36-37). Peu à peu, il est gagné par l’apathie. Il s’adonne au tourisme. En Egypte, il est guidé par les grands prêtres. A Karnak, il pointe constamment l’index pour qu’on lui traduise des textes hiéroglyphiques (L’Egypte I 1 p 24), pour savoir comment les quatre obélisques de la cour d’Aménophis III ont été érigés (L’Egypte I 2 p 24), et qui sont les dieux représentés dans l’Ouadjyt (L’Egypte I p 25). A Louxor, il est rabroué par un Egyptien parce qu’il a oublié de se mettre à genoux devant le pharaon (L’Egypte I p 44- 45). Il se cache derrière un sphinx (L’Egypte I 1 p 50-51) et derrière une colonne (L’Egypte I 2 p 50-51) pour observer les différentes phases de la fête d’Opet. Il regarde à bonne distance le navire monumental de Ptolémée IV (L’Egypte I 1 p 52-53), il se fond dans la foule pour contempler la grande nef d’Amon (L’Egypte I 2 p 52, 2 p 53). En Grèce, c’est lui qui devient guide. Il est accompagné parfois d’un adolescent blond portant un pagne bleu. A Délos, Orion emmène ce garçon dans le temple d’Apollon pour assister à une cérémonie privée (La Grèce I 2 p 13) ; à Delphes, il lui montre des statues en face de l’ex-voto des Lacédémoniens, en bas de la Voie Sacrée (La Grèce I p 18), il le conduit jusqu’à la Pythie (La Grèce I 2 p 19) ; à Eleusis, il répond à ses questions au pied du Télestérion (La Grèce I 1 et 2 p 24, p 25) ; à Pergame, il sourit en constatant son intérêt pour une jeune femme (La Grèce I 2 p 49). D’autres voyageurs apprécient ses services. Encore à Delphes, il indique le chemin à un vieillard (La Grèce I p 16- 17) ; à Epidaure, il renseigne un homme en habit vert (La Grèce I p 28-29) et une femme tenant un récipient (La Grèce I p 30-31) ; à Olympie, il présente les curiosités architecturales à une musicienne (La Grèce 1 p 40-41, 2 p 42-43, 1 p 43) ; à Pergame, il explique le déroulement d’un office religieux à un soldat (La Grèce I p 46-47). Plus la société s’organise, moins il court l’aventure. Sa dernière entreprise d’importance sera sa coopération passive à l’exploration de la mer du Nord par Pythéas dans la seconde moitié du IVe siècle avant Jésus-Christ (La marine antique I p 46-47 et 48-49). A l’époque romaine, il devient un sujet docile et nonchalant de l’Empire. Lors d’un séjour à Rome, il se laisse conduire par les autochtones vers la basilique Ulpia (Rome I 1 p 34), vers la colonne Trajane (Rome I 3 p 34), vers le temple de Mars (Rome I p 35), vers la statue de Jupiter Férétrius (Rome I p 46-47), vers les thermes de Sévère (Rome I 2 p 50) ; il discute de la pluie et du beau temps sur le seuil de la basilique Aemilia (Rome I p 18-19), dos au Colisée (Rome I p 38-39), dans le jardin hippodrome de la Domus Augustana (Rome I p 52-53), devant le Septizonion (Rome I 2 p 54-55) ; en bon Romain intégré, il essaie de se distraire par une naumachie (Rome I p 40-41) ; il joue avec un chien (Rome I 2 p 20), croise les bras, appuyé contre une rambarde, attendant on ne sait quoi (Rome I p 32-33), dépense son argent au marché de Trajan (Rome I 2 p 34), écoute de la musique dans un jardin du Palatin (Rome I p 44-45).
L’enrichissement des décors renforce cette idée de décadence. A l’époque de la conquête de la Toison d’Or, on ne s’intéressait qu’à l’Argo (La marine antique I p 28-29) ou à la caverne de l’hydre (La marine antique I 1 p 31) ; on ne s’attardait pas à détailler les rivages des Symplégades ou à enquêter sur les moeurs des habitants de Colchide. A l’époque de l’odyssée d’Ulysse, on mettait l’accent sur la colère de Polyphème (La marine antique I p 35) ou sur la tempête déclenchée par les vents contraires d’Eole (La marine antique I p 36-37), non sur la douceur climatique de la Campanie ou la mode vestimentaire des marins. Quand il aborde l’Egypte, Orion est séduit par la majesté des lieux ; le dessinateur et le lecteur aussi. Pour rendre sensible cette majesté, les points de vues sont multipliés. Karnak est le premier exemple d’une technique graphique promise à un bel avenir. D’abord, une topographie permet de repérer les principaux édifices (L’Egypte I p 10-11). Ensuite, une vue d’ensemble du site donne vie à la topographie (L’Egypte I p 14-15). Enfin, des plans partiels donnent vie à chaque partie du domaine. Concentrons-nous sur la vue d’ensemble. En bas à gauche, le bassin relié au Nil ; une barque quitte le quai, une seconde s’en rapproche. Entre le quai et le premier pylône en construction, l’allée des criosphinx. Derrière la chapelle d’Achôris, un haut dignitaire sur un char passe une troupe en revue. De l’autre côté de l’allée, une statue attend son déménagement. Les mâts qui orneront le pylône inachevé sont sur le point d’être rabotés. Peu de monde dans la cour bubastide. Un plan Sud-Est permet de juger de la hauteur des dix colonnes formant le kiosque de Taharqa (L’Egypte I p 18-19). Quelques individus se promènent sur les terrasses de la grande salle hypostyle. A l’intérieur, une procession avance au milieu des fûts innombrables (L’Egypte I p 20-21). Devant le temple de Ptah, des esclaves tirent un colosse assis. Près du trésor de Chabaka, deux obélisques sont couchés sur le sol. Face aux arbres bordant le lac sacré, des soldats se dressent au garde-à-vous. Orion a traversé la cour d’Aménophis III (L’Egypte I 2 p 24) pour gagner l’Ouadjyt (L’Egypte I p 25). Le voilà grimpé sur le quatrième pylône (L’Egypte I p 34-35) : au loin, derrière le haut mur d’enceinte, on distingue l’allée menant au temple de Louxor et au Nil, fréquenté par de nombreuses embarcations. Pendant ce temps, les prêtres s’affairent autour de la barque d’Amon (L’Egypte I 1 p 26), et le pharaon dialogue avec le dieu dans le Saint des Saints (L’Egypte I 2 p 26). En contrebas, des navigateurs se livrent à des ablutions rituelles sur le lac sacré (L’Egypte p 30-31). Le dernier grand périple d’Orion, vers les mers glacées du Nord, n’a plus rien à voir avec ses fougueuses équipées d’autrefois : le bateau reste immobilisé par les icebergs, les marins emmitouflés dans des vêtements chauds tapent du pied pour ne pas geler (La marine antique I p 46-47). L’image du débarquement sur une plage de la Chersonèse Cimbrique (La marine antique I p 48-49) n’a plus qu’une valeur ethnographique, elle est une description minutieuse d’un mode de vie lointain davantage qu’un instant dramatique d’épopée. Le héros préfère désormais courtiser les jeunes filles en leur révélant les beautés de son beau pays. A Olympie, le dessinateur, caché derrière le Philippéion, le surprend en train d’aborder une instrumentiste (La Grèce I p 40-41). Les deux tourtereaux disparaissent dans le paysage (La Grèce I 1 p 42). On les croise au premier étage du temple de Zeus (La Grèce I 1 p 43). Quand l’Empire romain s’organise, le personnage est écrasé par la cité triomphante. L’univers se concentre dans une ville unique. Le Forum se s’étend que sur quelques centaines de mètres, mais Orion et le dessinateur sont tellement désireux de poser leurs pénates qu’ils sont prêts à voir dans les bimbeloteries disséminées ici et là, rappelant les grandeurs passées, un milieu suffisamment large dans lequel ils pourront oublier leur fatigue. La topographie indique la position centrale du Forum (Rome I p 9). La vue d’ensemble montre bien la petitesse de l’endroit (en haut, entre le Capitole et les Forums Impériaux, Rome I p 10-11) ; un plan rapproché ne change rien à cette impression première (Rome I 1 p 13). Au niveau du sol, par contre, on ne voit que statues, colonnes, barrières, escaliers, portes. Prenons l’enclos sacré et la statue équestre de César pour repères. Si on regarde vers le sud-ouest, l’enclos et la statue sont à gauche (Rome I p 18-19) ; vers le sud-est, ils sont à l’extrême droite (Rome I p 22-23) ; vers le nord, ils sont en plein milieu (Rome I 1 p 20-21). Restons vers le sud-est. Au centre de l’image, derrière le premier arc d’Auguste, on voit le bas d’un bâtiment rond : c’est le temple de Vesta (Rome I p 26). A gauche de l’image, si on passe sous le second arc d’Auguste, on remonte la voie sacrée jusqu’au temple de Vénus et de Rome, situé derrière le Colisée (Rome I 2 p 27). Les distances semblent gigantesques, alors qu’elles sont franchissables en quelques minutes.
Les invasions barbares et la désagrégation rapide de l’Empire ont été un apprentissage brutal de la pluralité des mondes. Le Forum était une place publique ni plus ni moins remarquable qu’une autre ; c’est pourtant sur cette place qu’on décidait du sort de tels et tels peuples aux confins de la Méditerranée. La cohésion avait été assurée par le pain et les jeux ; mais le pain et les jeux n’ont jamais résolu la question du sens. L’Histoire évoquée dans Les voyages d’Orion n’est pas universelle. Orion n’est pas n’importe quel Ancien. Il se promène sur les bords de l’Euphrate (La marine antique I 2 p 17), mais n’y habite pas (La marine antique I 2 p 16), et ne participe pas à l’expédition de Sennachérib (La marine antique I p 18- 19). Il marchande avec les Phéniciens (La marine antique I 1 p 43), mais les abandonne quand ils s’opposent à Alexandre le Grand (La marine antique I p 40-41), ou quand ils partent en reconnaissance autour de l’Afrique (La marine antique I 1 p 42). Nous avons souligné sa connaissance des sites grecs, et son ignorance totale des usages égyptiens. Orion est Grec. Son acceptation du confort romain est une récompense qu’il s’accorde momentanément après ses exploits aux côtés de Jason, Achille et Ulysse. Les voyages d’Orion ne racontent pas l’Histoire du monde, mais l’Histoire d’un monde, celle de l’Europe occidentale, qui mélange des légendes - la Toison d’Or, la guerre de Troie - et des réalités - les jeux d’Olympie, les prophéties de la Pythie - propres à la seule Europe occidentale : les Japonais ne sont pas concernés par le chant des Sirènes, ni les Pygmées par les exploits d’Héraclès, ni les Mayas par la Toison d’Or. Le Grec Orion avait contribué, avec le Mésopotamien Sennachérib, avec les Egyptiens du Pount, avec le Phénicien Hannon, à repousser les limites du monde méditerranéen ; les héros s’étaient rassemblés à Rome, de gré ou de force, persuadés que rien n’existait au-delà des contrées qu’ils avaient découvertes. L’effondrement de l’Empire a réactualisé la question du sens. Les voyages d’Orion, œuvre d’un Européen occidental d’origine intellectuelle grecque, sont l’affirmation d’une foi qui n’est ni celle d’un Mésopotamien, ni celle d’un Egyptien, ni celle d’un Phénicien, encore moins celle d’un Scandinave, d’un Slave ou d’un Chinois, mais celle d’un occidental attaché à son héritage grec, une foi de plus de trois mille ans que la parenthèse romaine n’aura pas réussi à effacer. ----------------------------------------------------------------------------------
(1) L’album Orion : La marine antique I n’ayant à notre connaissance jamais existé sinon dans l’esprit de l’auteur, nous utilisons l’album Alix : La marine antique I pour illustrer cet article, le dessinateur Jacques Martin ayant adapté des planches de son ancienne série Orion pour créer sa nouvelle série Alix, et parmi elles les planches des albums Orion : L’Egypte I, La Grèce I et Rome I (note du traducteur).