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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Ioanni, ma sœur, je partagerai ton martyre. Certains m’ont ouvert leurs bras sans amitié ni rancœur, simplement parce que leurs pères un jour m’avaient vu dompter leurs troupeaux les mains nues. Je ne serai pas comme ces tyrans qui vivent mollement parmi les esclaves, et se soûlent de la puissance la plus organique.

Je suivrai ton odyssée à travers plaines et déserts, monts et vallées, je percerai le secret des fleuves avec ceux qui n’ont pas peur. J’élargirai le monde selon ta loi, tes désirs et tes besoins, pour préparer la venue de tes fils et de tes filles.

Je bâtirai avec toi des montagnes de marbre, si hautes que leurs reflets dans les golfes clairs sembleront sonder les abîmes, et si fragiles malgré leur droiture, malgré leur rudesse et leur grandeur, que tous les croiront suspendues entre terre et ciel, emplies des essences et des forces de l’univers.

J’organiserai la cité à l’image de tes découvertes, j’enrichirai les rues, les temples, les théâtres avec les trésors des barbares que tes armées auront réduits à l’impuissance, j’inventerai les moyens de prolonger tes actions sans trahir la confiance de tes adorateurs les plus exigeants.

Je renforcerai les liens avec les peuples de l’autre côté de la mer, je pacifierai les esprits, je donnerai aux modestes des raisons de parader devant les palais et aux pauvres des entrées dans les bibliothèques, j’exalterai la vaillance dans l’unité, la fierté des soldats qui n’auront écouté qu’eux-mêmes.

Je donnerai à ton monde la transcendance, je réaliserai des porcelaines que les savants vénéreront jusqu’à temps de démontrer l’indémontrable, je susciterai le questionnement, l’expérience, la réflexion, pour conjurer définitivement les monstres.

Et quand tu auras atteint l’étoile, je réapparaîtrai comme Ulysse à Achille pour défendre ta mémoire, Ioanni, pour rappeler aux despotes ton cri semblable au coup de tonnerre, pour convaincre les masses que le Non primitif ne s’achèvera pas de toute façon par un retour aux ténèbres.

Le lieu, d’abord. C’est une baie encaissée, immense. La mer est calme. Au loin, une colline curieusement plate. A côté, une autre colline de même importance. Puis une troisième colline. Dans la vallée, une clairière suit une rivière. Les demi-singes s’affairent autour d’un feu. Le groupe à droite casse des pierres, que le groupe du milieu récupère pour découper on ne sait quoi. Quatre ou cinq adultes à l’ombre d’un arbuste raclent la terre. Deux jeunes roulent sur la mousse. Le lieu est paisible. Aucune barbarie, aucune trace de sang, aucun sacrifice. Sur un gros rocher sont soigneusement alignés des coquillages aux formes, aux couleurs inhabituelles.

Suivons le mince filet de fumée qui s’échappe des bûches à moitié consumées. Montons au-dessus des arbres : voilà les collines, la vallée, la baie. Montons encore. Voici Ioanni, qui s’est aménagé une aire où elle peut s’allonger sans danger. Elle regarde la flore, la mer ; elle mâche une longue tige. De l’index, elle tourmente un insecte à carapace. La colline derrière elle est couverte de végétation. On n’entend que le vent, la mer, et en bas les cris des deux jeunes qui s’amusent. Rien ne la différencie de ses congénères. Même morphologie générale, mêmes traits sur la face. Pourtant la solitude la rend immédiatement plus imposante. Observons-la discrètement : sa frêle silhouette se découpe nettement sur le bleu du ciel. Pas de gestes amples, pas de mouvement brusque de la tête, elle reste calme au milieu des herbes murmurantes et penchées. Elle songe au dernier parent que la vieillesse et la saison froide ont condamné. Elle songe aux collines qui doivent sans doute se trouver derrière la mer, qu’elle n'arrive jamais à apercevoir. Elle songe aux troncs d’arbres qui descendent la rivière et s’éloignent au large de la baie. Elle songe aux pierres, aux plantes, à la terre. Elle songe aux trésors de la gigantesque forêt qui s’étale sous ses yeux. Elle songe à l’insecte à carapace qu’elle agace, qui essaie obstinément de monter sur une feuille. Elle songe aux minuscules moustiques autour d’elle, à la fumée qui s’élève. Elle songe à la hauteur de la colline et à la petitesse de ses semblables qu'elle voit s’agiter dans la clairière. Elle songe encore aux disparus. Elle songe encore à la mer. Tout cela est confus. Elle lève la tête et s’amuse à reconnaître des formes familières dans les rares nuages qui passent : un cerf, un ours, un buffle.

Un nuage passe devant le mince filet de fumée qui monte du campement. Inconsciemment, Ioanni regarde ce nuage et cette fumée. Au bout de quelques secondes, elle remarque un phénomène curieux. Elle regarde la fumée sur le nuage. Puis elle regarde le nuage derrière la fumée. Puis à nouveau la fumée devant le nuage. Puis le nuage. Puis la fumée. Elle baisse la tête. Son attention se porte sur l’insecte à carapace qu’elle a finalement laissé grimper sur la feuille. Elle regarde l’insecte. Puis la feuille. Puis l’insecte. Elle ne se trompe pas : elle ne peut pas voir à la fois l’insecte et la feuille. Si elle regarde l’insecte, la carapace et les pattes sont bien nettes, mais la feuille est floue ; si elle regarde la feuille, les nervures et les bords sont bien nets, mais l’insecte est flou. Elle relève la tête. Elle regarde une herbe haute à dix pas du premier arbre de la colline. Elle regarde l’arbre. Puis l’herbe. Puis l’arbre. Puis l’herbe. Même conclusion. Elle est incapable de voir à la fois l’herbe et l’arbre. Si elle regarde l’herbe, la tige et les graines à son extrémité sont nettes, mais l’arbre est flou ; si elle regarde l’arbre, les lignes de l’écorce sont nettes, mais l’herbe est floue. L’arbre, qui est beaucoup plus loin de l’herbe que l’insecte ne l’est de la feuille, est même beaucoup plus flou. De la distance de l’un à l’autre dépend la netteté. Ioanni regarde à nouveau la feuille, longtemps. Rien ne paraît. Elle regarde à nouveau l’arbre, moins longtemps : elle finit par deviner, comme sur le nuage, des figures et des animaux connus, mais aux traits grossiers. Elle lève les yeux au ciel et regarde à nouveau la fumée devant le nuage. Puis le nuage. Puis la fumée. La constatation reste identique. Elle ne parvient pas à voir à la fois le nuage et la fumée. Si elle regarde le nuage, les contours et les reflets sont nets, mais le filet devant est flou ; si elle regarde le filet de fumée, les volutes sont nettes, mais le nuage est flou. Elle regarde alors le nuage : en quelques secondes réapparaissent le cerf, l’ours et le buffle dont elle distingue parfaitement les yeux, les oreilles, le museau. Tout dépend donc de la distance. Sur un même plan, deux objets peuvent être vus ensemble. Mais s’ils sont décalés, l’oeil respecte la profondeur et ne les distingue pas en même temps : on voit d’abord l’un, puis l’autre. Mais alors, à quelle distance se trouve le nuage ? En regardant la feuille, on ne voit aucune image. En regardant l’arbre à dix pas, on voit des images grossières. En regardant le nuage, on observe des images si organisées qu’on les croirait presque vivantes. Donc le nuage est beaucoup plus loin que l’arbre. S’il peut évoquer à ce point tout et n’importe quoi, c’est simplement parce que ses lignes sont si floues, du fait de la distance, que l’oeil peut les reconstituer à sa guise, selon ce qu’il sait ou ce qu’il désire. En regardant la feuille, on ne peut voir que les nervures. En regardant l’arbre, on peut à la rigueur remarquer une tête, une jambe, une main, parce que l’éloignement ne permet pas de détailler les sinuosités de l’écorce. En regardant le nuage, on peut tout voir, parce qu’en réalité il n’y a rien à voir, excepté des zones d’ombres et des zones claires. L’éloignement est tel qu’il n’est plus possible de détacher le moindre contour. C’est une masse qui évolue bien au-delà de la forêt, bien au-delà de la colline, bien au-delà des forêts et des collines qui sont sans doute derrière la colline, bien au-delà en tous cas de ce qu’Ioanni connaît. Oui, ce nuage n’est pas une image qui défile dans le ciel ; il s’agit sûrement d’un objet comme la feuille ou l’arbre, un objet de même nature que les oiseaux puisqu’il se déplace en l’air. Il n’y a aucune différence entre ce nuage-ci qu’on ne peut attraper, et ceux qui descendent du haut des collines certains jours, aucune différence entre cette grosse touffe blanche en lévitation au-dessus du paysage et les lambeaux d’impalpables brouillards qui persistent dans les bois les matins frais. Aucun tremblement de terre ne s’est produit quand ce nuage a émergé de la colline, tout simplement parce qu’il ne vient pas de la colline, mais du bout de l’univers, exactement comme l’herbe ne risque pas de se coucher sur l’arbre à dix pas derrière elle. De ma position, pense Ioanni, l’herbe paraît sur l’arbre ; mais si je me déplace, dix mètres séparent l’herbe et l’arbre. De même, de ma position, la fumée et la colline paraissent sur le nuage, mais si je me déplace...

Silence. Gouffre. Si Ioanni pouvait traduire en mots l’insupportable illumination qui vient de la traverser, elle dirait : "Je n’ai aucun moyen de mesurer ma distance au nuage. Je suis obligée de me contenter de mon point de vue, de rester sur cette colline, assise au milieu de la végétation. Je suis là. Je suis". Elle ne voit plus. Deux secondes passent. Elle se dresse. Elle tremble. Elle regarde ses bras. Elle jette vers l’arbre la feuille et l’insecte à carapace. Elle arrache la mousse devant elle. Le nuage est quasiment immobile, gigantesque, impérial. Et elle ? Que représente-t-elle face aux mondes que ce nuage a traversés ? Qui est-elle ? Une créature moitié moins grande que le tronc de l’arbre à dix pas devant elle, un arbre lui- même dix fois moins haut que la colline, elle-même cent fois moins haute que la baie est large. Et au-delà de la rivière, combien de baies semblables à celle-ci, mille fois plus profondes peut-être, ce nuage a-t-il survolées ? Jamais Ioanni n’a mesuré à ce point son insignifiance. Jamais elle n’a ressenti aussi profondément sa valeur et sa fragilité.

A tel point qu’elle se met à pleurer. Elle a froid. Elle a l’impression d’être démunie. Elle se recroqueville, replie ses bras contre son tronc. En même temps, elle acquiert la conviction d’être une créature à part, et par là d’échapper à son environnement immédiat. Elle n’appartient plus au clan des demi-singes qui s’affairent en contrebas, elle n’appartient plus à la baie, à la forêt. Elle conçoit désormais sa propre souffrance. Elle entrevoit l’absolu qui soutient à la fois son univers sensible et l’univers qu’elle ne connaît pas encore, celui qui continue au-delà de l’horizon, au-delà même du ciel. Ses semblables connaissent déjà la pluralité des mondes, mais elle éprouve à présent, du fait de son vertige, l’immensité de ces mondes. Elle ne peut opposer, à la plus essentielle des interrogations, que ses membres, son tronc et sa tête. Jusqu’ici, les rituels avaient un poids, un sens, un pouvoir. Elle est convaincue maintenant que ces mises en scène ne sont d’aucune utilité face au néant. D’où viennent les lois qui provoquent les remontées de la mer, les éclairs qui incendient la forêt et font tomber les pierres de la falaise ? D’où viennent les colères des nuages, qui effraient les animaux et conduisent les membres de sa tribu à se réfugier dans des abris ? Elle-même, d’où vient-elle ? Et où va-t-elle ? Elle est sur cette falaise comme entre deux éternités. Comme seul refuge, elle n’a plus que l’instant, l’actuel, le présent qu’elle n’arrive pas à saisir.

Il est temps de redescendre parmi les tiens, Ioanni. La nausée dure encore, mais il n’y a rien à manger ici, aucun endroit agréable pour dormir. Le vent souffle plus fort qu’en bas. La clairière. Jusqu’à ce matin, elle aimait ce lieu aménagé. Maintenant elle a l’impression de découvrir une terre hostile qu’elle n’a jamais vraiment vue. Ses frissons qui continuent la font trébucher en chemin. A plusieurs reprises, elle manque de perdre pied et de tomber dans le vide. Elle descend le monticule de pierres formé par la dernière avalanche. Elle se rétablit. Elle court. Non, elle marche. Elle pleure. Elle court. Elle arrive au campement. Elle sème l’inquiétude. Les demi-singes ont des difficultés à la reconnaître. Elle semble affolée. Ou elle est malade. Elle se tasse comme pour se cacher. Elle a peur de se montrer. Elle ne bouge plus. On s’approche doucement. Elle recule. Elle s’immobilise, la tête rentrée, les yeux grand ouverts, regardant à droite, à gauche, derrière. Elle n’est plus comme les autres. Il n’est peut-être pas prudent de la garder. Mais d’un autre côté, pour paraître à ce point traumatisée, elle a sûrement rencontré un être formidable, ou subi un danger qui risque de fondre bientôt sur la clairière. Le plus raisonnable est de la conduire, de gré ou de force, dans un coin où elle pourra se calmer : à la longue, on finira bien par découvrir la nature de ses tremblements. Il faut d’abord l’attraper. On l’encercle. Elle recule encore. On se précipite. Elle crie. Elle se débat, mord, griffe, donne des coups. On la saisit enfin. Elle s’échappe. Elle court. On la poursuit jusqu’à la lisière de la forêt. Elle se retourne vivement, le dos contre un arbre. On l’entoure une nouvelle fois. On tente de l’apaiser. On lui tend une main. Elle pleure. On attrape son bras. On l’examine. Elle s’effondre. On la relève sans brusquerie et on la ramène vers le centre du camp. Les avis sont partagés, certains veulent la bannir, d’autres l’enfermer. En attendant, on la laisse sangloter devant l’enclos. Elle n’a pas l’air plus méchante. Elle est ce qu’elle est d’habitude. Son comportement ne se rattache sans doute qu’à un facteur extérieur.

Un demi-singe à la carrure forte, une carrure de chef, se détache. Deux complices le suivent. Ils se penchent vers Ioanni, ricanants, le regard mauvais. Ils la tourmentent. Ils lui jettent des petits cailloux. Elle se déplace. Le chef la touche ; elle lève vivement son bras. Il grogne. Elle n’a manifestement pas envie de se laisser dompter par cette brute vulgaire et sale. La foule se met à distance. Un vieux intervient, repoussé aussitôt. Ioanni passe son poignet sur sa figure pour essuyer ses dernières larmes. Elle ne quitte pas des yeux ses trois agresseurs qui avancent. Le chef se jette sur elle. Comme quelques minutes plus tôt elle se défend, mais avec beaucoup plus de vigueur, de la même manière qu’elle se défendrait contre une bête. Le sang finit par couler. On s’interrompt. Elle souffle. Le chef pousse un cri et fond à nouveau sur elle. Mais trois autres demi- singes dans la foule décident de réagir. Ils s’en prennent aux agresseurs, qui se retournent contre eux. Ioanni en profite pour se réfugier contre un tronc d’arbre. Elle regarde ses trois défenseurs lutter durement contre les brutes. On se lève et on court ; on se rattrape. On se bat encore. Enfin le chef laisse exploser sa rage. Il saute sur un de ceux qui lui barrent la route. Il manque son but, trébuche, tombe. Sa tête cogne contre un morceau de rocher. Il ne bouge plus. Un murmure se répand dans la foule. Les autres arrêtent de se battre. Tous regardent le chef étendu sur le rocher, paupières baissées. Son adversaire chanceux avance prudemment de quelques pas, le secoue. Il ne répond plus. On décide d’attacher Ioanni au milieu du campement. On ne se prononce pas sur son sort. On veut juste la surveiller en attendant de comprendre. Pour commencer, on organise une expédition sur la colline où elle a passé une bonne partie de sa matinée. On demande à ceux qui la gardent de ne pas permettre à quiconque de s’approcher trop près. Elle sera attachée et en quarantaine tant qu’on n’aura pas découvert la cause de son attitude. Et si on ne trouve pas ? On verra. On essaiera autrement de savoir ce qu’elle sait.

Qu’adviendra-t-il de la première conquérante, de la première philosophe ? L’après-midi commence. La chaleur brûle la terre et la chair. Quelques nuages presque immobiles, dont celui de tout à l’heure qui est à l’origine des événements, ne laissent prévoir aucune pluie salvatrice. Ioanni supporte de plus en plus mal l’éclat de l’étoile. Elle ne saisit pas ce qui lui arrive. Elle ne reconnaît plus ses frères, ceux qui l’ont nourrie, bercée, protégée. Elle ne sait pas d’où vient son malaise, ni sa résistance à la bestialité. Elle n’arrive pas à s’expliquer ses réactions, ses pleurs, son arrogance. Elle ne réussit pas à se souvenir à quel moment précis tout a commencé. En résumé elle ne sait rien. Ou plus exactement : elle sait qu’elle a tout à apprendre. Elle a conscience de n’avoir et de n’être rien, elle aspire à tout. Elle veut voir plus haut, plus grand, plus loin. Elle veut rompre avec les anciennes habitudes du manger, du boire, du dormir. Elle se met à implorer intérieurement l’étoile qui la brûle, souhaite se consumer jusqu’à trouver sa place au-dessus des plus inaccessibles nuages. Poussière, elle le restera peut-être ; mais poussière scintillante comme les milliers, comme les millions de poussières suspendues dans la nuit. Alors elle verra ce que cachent les arbres et les montagnes, elle découvrira la source de toutes les rivières, elle saisira les mécanismes de l’univers. Elle saura exprimer en formules, en chiffres, en phrases, ce à quoi elle rêve, et alors elle ne recourra plus au gémissement étrange qui naît dans sa gorge, à la ligne sonore qui s’échappe d’elle malgré elle, sinueuse, plaintive, plus démonstrative dans le contexte qu’un dessin sur le sol ou un mime.

Qu’adviendra-t-il d’Ioanni ? Je laisse l’admirateur des anciens Méditerranéens imaginer un aigle tournant autour d’elle, prêt à dévorer son foie ; ou les membres de sa tribu la condamner à rouler une pierre jusqu’en haut de la falaise, une pierre qu’elle devra jeter dans le vide et remonter à nouveau, et jeter et remonter éternellement. Je laisse le psychanalyste imaginer au contraire une Ioanni sacralisée, lien indispensable entre la terre et les cieux. Pour le moment, je ne vois qu’une demi-singe qui s’approche. Puis un couple. Puis un jeune. Un petit groupe se forme autour d’elle. On la regarde avec crainte, avec déférence ou avec haine, en tous cas avec curiosité. Ioanni contamine son entourage. Attachée, la face enlaidie par la trace de ses larmes, elle a acquis une ascendance qui, pour une raison inconnue, exerce une fascination.

On t’oubliera, Ioanni. Le sentiment que tu es en train de répandre mettra des millions d’années à se manifester au dernier des demi-singes. Mais je me souviendrai de celle que tu fus. Brûle, cours, peu importe ce que les ignorants frileux imposent aux héros qui perturbent leur quotidien. Vois celle-là que ton impertinence attire, vois celui-ci qui commence à s’interroger. Moi l’étranger, je me souviendrai de ta gloire. Il y avait l’éternité : grâce à toi il y a eu hier et demain.



Il est temps, pour moi également, de redescendre. Je suis sur la même colline, devant la même baie. Sous mes yeux les ruelles étroites et pavées disparaissent entre les maisons blanches qui dévalent jusqu’à la mer : Biernd. Je pensais à toi, Ioanni, en observant cette ville. Je voulais rappeler combien étaient proches, en dépit de la distance temporelle, nos deux histoires. Mes pères ont fait la paix, tes fils ont préparé la guerre : puisse ton souvenir dans mon œuvre ressusciter la conscience.

Il est temps de redescendre parmi mes semblables, mais c’est pour les tiens que j’écrirai. Je rendrai compte des gestes de ceux que j’ai vus remonter la vallée qui t’intriguait tellement, leurs déceptions après l’effort, après l’attente, et je tenterai de ramener leurs camarades en peine, séduits chaque jour davantage par l’image de leur propre vide, à ton étincelle d’un instant.
  
Dans les limbes (Werner Van Grevald)


I - Ioanni