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Nocturnes (pièces pour piano)
EUDES : L’entreprise est possible. En comptant trois mois de construction par navire, chaque chantier aura réalisé deux bateaux en juillet. Tous les chantiers seront mis à contribution, la main-d’œuvre manquante sera recrutée en Flandre, en Bretagne ; nous devons aussi réquisitionner les bateaux de pêche, les bateaux de commerce présents dans nos ports, qui peuvent transporter des hommes et des armes. Les enseignements de nos cousins d’Italie permettront la réalisation d’une escadre destinée au transport des chevaux. Je m’engage à te fournir cent navires, ton frère t’en offre cent vingt, chacun de tes lieutenants peuvent t’en apporter soixante à quatre-vingt. Nous pourrons alors aligner, au milieu de l’été, entre sept cents et huit cents navires capables d’embarquer tous les hommes, toute la cavalerie, tout l’armement dont nous aurons besoin. Assure d’abord tes arrières. Que Mathilde maintienne la cohésion pendant ton absence, que ton fils Courteheuse soit désigné dès maintenant pour prévenir toute tentative de révolte contre le pouvoir, Roger de Beaumont les assistera sagement et efficacement. L’ascendant de Roger de Montgommery achèvera de décourager les intrigants. De l’extérieur, rien à craindre non plus : ton beau-père qui tenait les Flandres tient aujourd’hui la France, l’Anjou se noie dans des luttes intestines, même en Bretagne tu comptes à présent des amis puissants qui ne menacent plus nos frontières de l’ouest. Au-delà encore, la solidité politique, militaire, économique, le prestige que tu a conféré au duché permettent d’écarter toute hypothèse d’attaque surprise : on évoque ton nom dans l’Empire, on t’apprécie de plus en plus à Rome, on te craint même au Danemark. Juge ensuite le devant. Harold s’attend à un débarquement norvégien à l’est et normand au sud. Sur la forme même d’un débarquement de notre part, il ne peut que se contenter de suppositions. Les Norvégiens contrôlent l’archipel des Orcades, leur attaque viendra sans doute de là ; mais nous ne comptons, Normands, que des alliés tout le long des côtes de la Manche, de l’Atlantique à la Mer du Nord, ton attaque peut être concentrée sur un seul objectif ou dispersée sur plusieurs points du littoral ennemi. Parce que nombre de ses marins se montraient trop ouvertement favorables au père de Harold, le roi Edouard a littéralement liquidé la flotte anglaise ; et parce qu’il est menacé sur deux fronts, Harold est aujourd’hui obligé de disperser dans ses ports les rares navires qui lui restent. Jusqu’à son armée qui paraît disparate : le fyrd, dont l’armement et l’équipement ne relève que du fyrd lui-même, est une masse d’hommes mal vêtus et armés de façon rudimentaire, les thegns qui les encadrent se sont toujours révélés incapables dans le combat équestre, de sorte que sur environ huit mille combattants qu’Harold peut nous opposer, seuls ses deux mille housecarles présentent un réel danger. Tire donc les conséquences. Tu disposes d’une armée redoutée par tous, tu peux la grossir de contingents flamands, franciliens, bretons, battus par toi, qui auraient une occasion de retrouver une grandeur militaire dans une victoire contre Harold, tu peux tenter des hommes sans fief à rechercher, dans la conquête de l’Angleterre, une issue à leurs errances. Si quantitativement l’armée ducale sera sensiblement équivalente à l’armée royale de Harold, elle sera de toute façon qualitativement supérieure. Nos chevaliers, nos archers ont toujours vaincu sur des territoires défendus par des châteaux : perdraient-ils sur les territoires d’outre-Manche presque entièrement dépourvus de châteaux ? Négocie la participation des barons : on s’engage toujours quand des terres sont à conquérir, quand un butin et des débouchés commerciaux se présentent. Et Rome. Depuis des années tu ménages le Saint-Siège, deviens donc l’étendard de la chrétienté. Transforme la guerre de succession sur le trône d’Angleterre en une lutte du monde chrétien contre un homme qui veut imposer sa volonté hérétique à tout un peuple. Le soutien du pape, c’est l’assurance que toute l’Europe se taira, l’assurance d’une légitimité, et par conséquent d’une implantation normande à long terme sur le sol anglais. Nos cousins d’Italie sont devenus les protecteurs de Rome ? Tu as combattu Bérenger ? Tu as dénoncé Stigand ? Multiplie encore les facteurs qui peuvent jouer en ta faveur : évoque le serment de Bayeux qu’Harold n’a pas tenu, sa prise de possession des dépendances ecclésiastiques en Wessex. Et dans les mois qui suivent, développe les attentions à l’égard du pouvoir papal : à l’Abbaye de Fécamp promet la restitution des terres dont Harold s’est emparé, à l’Abbaye-aux-Dames bientôt consacrée donne une de tes filles comme oblate. En nous laissant le temps d’organiser nos forces, d’établir notre plan de débarquement, et d’obtenir l’appui romain, nous pouvons être prêts dès la fin du mois de juillet. Crois-moi, Guillaume, le contexte est inespéré. Ne laisse pas passer la chance de donner à ton duché une assise et un rayonnement dont l’Histoire devra rendre compte.

GUILLAUME : Une armada composée de bateaux de pêche et de commerce, et de bateaux de guerre construits par une main-d’œuvre venue de partout : comment peux-tu espérer que tous ces bâtiments, partis le même jour à la même heure, ne se distanceront pas et ne se disperseront pas durant la traversée ? Et en réquisitionnant les navires de pêche et de commerce, comment espères-tu ravitailler les populations restantes ? Tu évoques la régence : Courteheuse n’a pas quinze ans, Roger de Beaumont est au seuil de la vieillesse. Mathilde et Roger de Montgommery pourraient-ils seuls, sans aucune force militaire, conjurer une menace extérieure ou intérieure ? Tu rappelles la puissance de la Normandie, et l’incertitude dans laquelle les régions frontalières sont plongées ; mais notre expédition en Bretagne il y a deux ans n’a été qu’un demi-succès, et la guerre en Anjou est une guerre de succession de même nature que celle que nous avons connue naguère en Normandie, et que nous pourrions connaître à nouveau du fait de la jeunesse de Courteheuse. Face à nous, les populations des ports du sud-est de l’Angleterre, où nous devrions nécessairement débarquer, sont fidèles à Harold, natif de la région. Le fyrd entouré par les thegns et surtout par les housecarles est loin d’être une armée de papier, et dirigé par un homme comme Harold, tel que nous l’avons vu à l’œuvre en Bretagne, peut porter des coups décisifs. Tu évoques nos victoires : nous avons effectivement vaincu, mais sur nos terres, ou sur des terres frontalières. Une bataille contre Harold en Angleterre aurait lieu obligatoirement dans cette région du sud-est, justement la plus familière à Harold : il peut nous imposer le lieu de la bataille, profiter de conditions géographiques que nous ignorons. Tu prétends que le fyrd est mal équipé et mal armé ? La qualité de l’équipement et de l’armement peut être compensée par le soulèvement massif des autochtones ; tu oublies trop vite le soulèvement paysan inattendu de Varaville, qui a décidé de notre victoire il y a neuf ans. Tu me proposes d’appeler à l’aide Bretons, Flamands, Franciliens : espères-tu qu’ils combattront pour rien ? Dans l’hypothèse d’une défaite anglaise, Paris surtout ne manquerait pas de rappeler ses devoirs à sa Normandie vassale, et chercherait naturellement à établir son droit sur le sol anglais ; ce serait à plus ou moins longue échéance l’assimilation de l’Angleterre au royaume de France, ce que n’accepteraient jamais les Anglais, ou la guerre entre Français et Anglais, avec la Normandie affaiblie à nouveau, devenue objet de litige et de convoitise entre Londres et Paris. La victoire à laquelle tu aspires, Eudes, ce n’est pas la conquête d’un territoire de moyenne importance dont la Normandie déciderait du destin, c’est la conquête d’un territoire qui déciderait du destin de la Normandie. Nous avons organisé, consolidé, élevé un duché aujourd’hui devenu l’une des principautés les plus stables et les plus puissantes d’Europe : devrais-je risquer d’anéantir nos efforts en tentant une aventure qui s’achèverait de toute façon par l’intégration désastreuse et définitive à l’un des deux domaines royaux présents de chaque côté de la Manche ?

(Silence)

EUDES : Tu sais pourtant que l’estuaire de la Dives peut contenir les centaines de navires que je te propose de construire, tu sais que les vallées dans cette région peuvent nourrir des troupeaux entiers de bovins, que la plaine toute proche peut produire l’avoine nécessaire à l’alimentation des chevaux, et des céréales panifiables en quantités suffisantes pour ravitailler une armée complète. Si la traversée de Dives à l’île de Wight s’annonce hasardeuse, tu sais que la baie de la Somme peut être aussi un bon point de départ pour un débarquement au sud-ouest de Douvres, de Romney, de Hastings, de toutes ces villes que contrôle Harold. Tu sais pertinemment que les principaux fauteurs de troubles qui risquaient de menacer l’ordre en Normandie ont émigré, et sont loin aujourd’hui, et que tant que Bretons, Flamands, Franciliens seront tes alliés en Angleterre, ce ne seront pas des ennemis du duché. Tout cela, tu le sais, mais tu préfères te retrancher derrière toutes sortes de raisons qui te permettent de ne pas t’engager. Tu tergiverses, tu hésites, j’ose même affirmer que tu fuis. Aurais-tu peur, Guillaume ? Les gloires de Val-ès-Dunes et d’Arques, les victoires de Mortemer et de Varaville, la conquête du Maine, toutes ces expéditions trouveraient donc un terme, aujourd’hui, dans tes craintes, et finalement dans ton renoncement à combattre Harold ? Les compagnons d’armes qui t’ont suivi, depuis l’époque où tu n’étais encore qu’un héritier possible du trône, qui ont vu s’édifier la puissance ducale, telle que toi et eux la souhaitiez, à qui tu as toujours donné l’image du volontaire appliqué et implacable, comment peux-tu risquer maintenant de ne plus leur paraître déterminé, enthousiaste, convaincu ? Tu voudrais donner à ton duché fort et brillant un duc indécis ? Ou bien aurais-tu perdu le sens des devoirs ? Le roi Edouard te promet son trône d’Angleterre, Harold prête serment de respecter la décision du roi Edouard, et aujourd’hui le même Harold s’accapare le trône d’Angleterre : ne pas réagir, c’est encourager immanquablement la rébellion des vassaux. Penses-tu que tes barons qui t’ont prêté serment t’obéiront longtemps si tu accordes aussi peu d’importance au serment qu’Harold t’a prêté et n’a pas tenu ? Tous se sentiront libérés de ton autorité, intrigueront à nouveau, et l’ordre que tu auras réussi à établir, tu le verras disparaître, éclater en multiples déclarations d’indépendance.

GUILLAUME : Je me suis toujours engagé pleinement dans toute entreprise militaire ou politique nécessaire à la consolidation du duché, tu en as toujours été témoin, Eudes, de la gloire de Val-ès-Dunes jusqu’à l’expédition de Bretagne dont j’ai partagé avec l’armée le demi-échec, et j’ai toujours poursuivi tous mes opposants avec la même ténacité. Mais je n’ai jamais agi sans discernement. La froideur dont tu m’accuses, c’est la même prudence qui m’a permis de vaincre trublions d’abord, Franciliens, Angevins, Bretons ensuite, et de donner à la Normandie son ordonnance d’aujourd’hui. Tu prévois le soulèvement des barons ; mais comment peux-tu croire que ces barons ne seront pas réticents face aux périls possibles de l’expédition, face à l’étendue du territoire à conquérir ? Jamais un Etat n’a tenté ainsi de transporter sur mer une telle concentration de chevaliers en armes : un orage en mer et les navires seraient pulvérisés, que les vents tombent et la flotte serait immobilisée, qu’ils soient changeants et elle serait dispersée. Le débarquement effectué, il nous faudrait aménager une défensive forte, à la hâte parce qu’Harold bien évidemment nous laisserait peu de temps. Il nous faudrait combattre immédiatement après la traversée, et vaincre surtout pour n’être pas immédiatement rejetés à la mer. Et une victoire acquise ne signifierait pas non plus la soumission de l’Angleterre : comment ces régions insulaires pourraient-elles accepter sans réagir une invasion des continentaux ? Dès les premières concertations, les barons ne manqueraient pas de m’exposer tout ce que je viens de te dire, et à une expédition punitive projetée contre Harold d’opposer le devoir de protection que je dois à chacun de mes vassaux. Pourquoi devrais-je donc oublier mes charges, me lancer sans réfléchir dans une entreprise dont l’issue reste incertaine ?

(Silence)

EUDES : Je t’ai renseigné sur mon point de vue. Je pense avoir été objectif. Les conditions nous restent favorables : si tu n’as pas peur, exploite- les. Harold a rompu ses engagements vis-à-vis de toi : si tu veux asseoir ton autorité, condamne-le. Ton duché est devenu puissant, il ne tient qu’à toi de le rendre durable.

(Eudes sort)

GUILLAUME : S’imagine-t-il que je m’affaiblis au point de devenir trop prudent ? Je sais très bien ce que signifierait une victoire. Ce serait d’abord la fin des troubles intérieurs. Les vassaux que j’ai dû forcer à me reconnaître comme duc, ces vassaux qui m’ont considéré avec un plus grand respect après chacune de mes batailles, ces vassaux qui s’enrichissent aujourd’hui parce que je suis leur protecteur, comment réagiraient-ils si je leur donnais l’Angleterre ? Ils se presseraient au palais pour ramper sous mon blason, en espérant obtenir une charge, un château, un terrain, simplement pour pouvoir se vanter devant le reste du monde. Tous les seigneurs d’une Normandie conquérante me regarderaient avec admiration ou avec jalousie, en tous cas avec égards. A leurs yeux, duc révéré, je deviendrais roi tout-puissant. Ce serait également la fin des troubles extérieurs. La possession de l’Angleterre ne pourrait que modérer les ardeurs guerrières de nos voisins. Paris n’a pas toujours eu des pensées bienveillantes, nous en avons déjà fait l’expérience. Mais Londres entre nos mains, à la fin de la régence, il n’y aurait plus un roi français et son duc en face l’un de l’autre : il y aurait deux rois condamnés à s’entendre ou à s’entre-tuer. L’Anjou se déchire aujourd’hui pour savoir qui gouvernera. Quand elle retrouvera la stabilité, rien ne garantit qu’elle ne reprendra pas les armes contre nous. Là encore, on peut imaginer un chef intrépide se dresser du jour au lendemain contre notre province : l’imagine-t-on se dresser aussi spontanément contre un royaume ? Et notre campagne en Bretagne n’est pas si vieille. Conan II n’a pas hésité à menacer nos frontières : aurait-il risqué de se mesurer à un pays grand comme quatre ou cinq fois son duché ? Pour Rome enfin, nous ne serions plus un ramassis de pillards et de voleurs, mais un peuple solide et ordonné avec lequel il faudrait compter. Et l’Empire serait bien forcé de suivre la conduite de Rome. Je suis conscient de tout cela ; Eudes a raison, je suis de mauvaise foi, je n’envisage que les aspects négatifs. Mais je suis pareillement conscient de ce que signifierait une défaite. Le contexte joue en notre faveur, oui, mais la partie ne serait pas gagnée d’avance.

MATHILDE : Ta prudence t’honore, Guillaume. Je t’écoute depuis une heure, et tu as manifesté beaucoup d’attentions pour tes sujets. Tu ne veux pas les laisser dans le besoin en réquisitionnant leurs navires marchands, tu ne veux pas dégarnir tes fiefs de leurs combattants, ni exposer tes marins aux dangers d’une tempête. Surtout tu ne veux pas exposer ton fils à des risques inutiles, ni moi, ni Roger de Beaumont ; tu ne veux pas éprouver le courage de Roger de Montgommery. Tu as connu des révoltes à tes débuts, mais aujourd’hui une grande part de ton entourage immédiat t’admire et t’obéit sans réserve ; et cependant tu refuses de profiter de ton ascendance. Tu préfères contenter tes proches plutôt que rehausser encore ton prestige en repoussant les limites du duché, et accroître de cette manière le nombre de tes subordonnés. Tu pourrais devenir un héros en gloire, et tu restes un chef soucieux de ses soldats. Tu as vaincu tous tes ennemis, et non seulement tu ne cherches pas à t’en créer d’autres, mais en supplément tu tiens à soigner ceux-là même qui se sont ligués naguère contre toi.

GUILLAUME : Je comprends l’attitude d'Eudes. Mais s’il est membre de l’aristocratie, il n’est pas duc. Et de ce fait il n’imagine pas ce qu’un meneur dont dépend le sort de milliers d’hommes peut ressentir face à l’inconnu. Car il s’agit bien, pour le moment du moins, d’une question sans réponse. Nous avons autant de raisons de réussir que d’échouer. Eudes sait ce qu’il représente face à moi : mais moi, comment puis-je savoir ce que je représente face à ce qui sera ? Si nous étions défaits, mes troupes me jugeraient coupable ; mais moi, à qui ou à quoi pourrais-je imputer la cause du désastre ? Des facteurs que je ne contrôle pas entreraient forcément en jeu : avec nous je serais seul vainqueur, contre nous on m’accuserait de tous les maux. Et pourtant je suis incapable de commander les vents pour qu’ils nous dirigent ensemble vers la plage, incapable de deviner les réactions de Harold, incapable de prévoir le lieu de la bataille et de préparer une stratégie en conséquence, incapable de mesurer le degré d’attachement des Anglais à leur armée. Même si sur le papier tout semble réuni pour la victoire, il y a des paramètres qui échappent même au plus grand roi du monde et qu’on ne doit pas négliger, des paramètres si nombreux qu’ils réduisent à rien la quantité pourtant appréciable de faits en notre faveur. Or, la décision prise, un vassal peut toujours se dérober, pas son seigneur. Le plus proche allié, le plus proche compagnon, le plus proche ami garde la possibilité de condamner celui qu’il a soutenu, qu’il a encouragé. Mais le chef n’a pas la moindre excuse. Au moment où le premier pas est fait, ou simplement esquissé, le sort en est jeté, il faut aller jusqu’au bout. Le vassal est regardé comme un homme courageux ou comme un homme lâche, le chef n’est pas regardé comme un homme : au fil de ses conquêtes, il devient plus qu’un guerrier valeureux, plus qu’un commandant, une espèce d’image ou d’emblème, une sorte de miroir dans lequel croit se reconnaître sa communauté. Voilà pourquoi on renverse les dirigeants débonnaires et pourquoi on adule les tyrans. On préfère celui qui dégage l’impression la plus implacable et décidée, à celui qui se contente de percevoir les impôts et de bâtir des églises. On trouve toujours des circonstances atténuantes à un vassal qui a conduit ses paysans à la misère ; tandis qu’on renvoie au néant un seigneur qui a commis un jour un impair dont il n’était qu’à moitié responsable. Une bataille n’est qu’une étape dans la vie d’un vassal ; tandis qu’une seconde peut changer le monde et conduire un seigneur à l’éternité ou à l’effacement.

MATHILDE : Tu sous-entends que tes proches sont prêts à t’assassiner à la première occasion ? Alors, si tu refuses de t’embarquer pour l’Angleterre, ce n’est pas par affection pour tes soldats, pour tes marins, pour tes aides de camp, mais au contraire pour éviter, en cas de déroute, de leur donner une bonne raison de te poignarder au cœur. Je me suis trompée. Je pensais, à t’entendre, que tu aimais les Normands, et en réalité tu les redoutes. Si tu ne veux pas quitter ton château, ce n’est pas par prudence pour eux, c’est par prévention. Tu t’imagines que ta cour est infestée de traîtres et d’arrivistes qui n’hésiteront pas à t’abandonner si les événements tournent mal. Pourtant, depuis toujours, tu as su parlementer, même avec tes plus grands adversaires, accorder ton pardon, partager des charges qui te revenaient de plein droit. Ta décision de fortifier Bourg-le-duc laissait à tes barons la responsabilité totale du contrôle des frontières : quel duc avant toi a donné sa confiance à ses gardes-barrières, leur a permis d’organiser comme bon leur semble la défense de leurs terres, au risque de les voir revendiquer leur autonomie ? Et même si tu doutes de la bonne foi de ceux qui t’ont combattu il y a quelques années, pourquoi remettrais-tu en cause l’attachement de ceux qui t’ont suivi depuis le commencement ? Serais-tu monté sur le trône, si personne ne t’avait aidé ? Un homme seul peut résister à dix ou quinze adversaires, mais pas à un complot, encore moins à une armée. Pourquoi crois-tu que ceux qui t’ont défendu, s’ils avaient réellement cherché le pouvoir, auraient attendu tout ce temps pour t’assassiner ? En vingt ans tu t’es arrangé pour prendre en mains toutes les commandes du duché ; s’ils avaient voulu, ils auraient agi quand tu ne contrôlais rien, maintenant il est trop tard. Et puis enfin, que sont-ils, tes souteneurs de la première heure ? Toi, pour les barons récalcitrants, tu n’as toujours été qu’un ennemi à abattre ; mais eux, les fidèles d’entre les fidèles, ils ont toujours été des ennemis doublés de trouillards incapables de se révolter contre leur maître. Les risques qu’ils ont pris ne leur ont apporté ni la fortune ni la gloire, et pourtant ils les ont pris. Et Eudes ? Et tes fils ? Et moi ? Sommes-nous aussi des courtisans dangereux ?

GUILLAUME : Je ne doute pas de l’honnêteté d’Eudes. Je lui accorde plus qu’une simple estime. Je n’ai jamais caché ma préférence pour les Conteville, et nié l’avoir nommé à Bayeux par favoritisme. Lui ai-je une seule fois interdit un poste à responsabilités ? Lui ai-je une seule fois refusé de me seconder au cours d’une bataille ? N’ai-je jamais été franc, direct, ouvert avec lui ? Je continuerai à lui confier des missions ; si nous débarquons je le chargerai des mêmes tâches qu’il a brillamment remplies en Normandie. Il restera à ma droite tant qu’il se montrera efficace et loyal comme toujours. Mais te souviens-tu, il y a dix ans, de celui qui nous accompagnait dans les chasses ? Il vient de sortir à l’instant. La guerre, la conquête, la confrontation violente : il ne vit plus aujourd’hui que par cette obsession. Je suis chef militaire et je bâtis des églises : il est évêque et il pense à envahir l’Angleterre. Je te laisse seule juge. Un jour fatalement son ambition butera contre un obstacle : je ne veux pas être cet obstacle. Si je peux dès à présent mettre un frein à ses aspirations, et éviter que demain il demande davantage, je ne me priverai pas. Quand il sera l’earl qu’il rêve déjà de devenir, et qu’il ambitionnera le contrôle de tous les archevêchés, ou pourquoi pas la place du pape, il sera trop tard. Tu évoques Courteheuse. Ne lui ai-je pas cédé le comté du Maine il y a trois ans ? Ne m’a-t-il pas accompagné, depuis cette époque, malgré son jeune âge, dans tous mes déplacements officiels ? Ne l’ai-je pas élevé dans le but d’assurer ma succession ? Je n’ai pas envie de le priver de ce que je n’ai pas eu à ma naissance : je n’ai pas réunifié le duché pour l’imaginer se disloquer dès que je ne serai plus là. Mais te souviens-tu aussi du garçon d’il y a cinq ans ? Ce que je suis aujourd’hui, personne ne me l’a donné, je ne le dois qu’à moi ; Courteheuse en revanche a tout. Je lui aurai donné le respect des vassaux, l’organisation du territoire, la solidité des frontières. Vois-le maintenant ; résolu, il l’est sûrement, mais dans la prodigalité, dans le mépris pour ses maîtres qui lui ont tout appris, dans ses attentions pour des seigneurs qui le flattent au grand jour et se réunissent dans l’ombre afin de mieux le manœuvrer. Il a la fougue de la jeunesse comblée, exigeante, superficielle, et jusqu’à ce jour il n’a vu dans le pouvoir qu’un moyen de bien vivre. Quelques années de plus, quelques camarades de plus, et il serait capable de réclamer de manière irréfléchie la situation que je lui promets pourtant. Je suis dur sans doute, mais je te défie de me montrer que j’ai tort.

(Silence)

MATHILDE : Tu n’as donc aucune confiance en nous. Pense ce que tu veux de tes barons, Guillaume ; pense ce que tu veux d’Eudes et de Fitzosbern. Mais tu ne peux pas soupçonner Courteheuse, notre fils, mon fils. Même si Courteheuse est prodigue, le sacrifierais-tu à ton duché ? Tu es admiré, tu es riche : mais pour qui as-tu fait du trône ducal un trône révéré, pour qui as-tu accumulé tant de richesses, sinon pour tes enfants, en particulier pour notre aîné ? Tu te méfies des Flamands, des Franciliens, des Bretons, tu te méfies des Normands que tu gouvernes, des barons qui te vénèrent, de ton fils qui te doit la vie : alors dis-moi, Guillaume, pour qui vis-tu ? Ta puissance en tous cas ne changera pas mes sentiments. Je t’aime, et je t’aimerai encore ; mais pour des motifs obscurs comme ceux que tu viens de me donner, je défendrai toujours Courteheuse contre toi. Désapprouve-moi, condamne-moi si tu le souhaites. Tu es libre de vivre pour une abstraction. Moi, je ne veux vivre que pour toi et notre fils. Et je ne vivrai que pour Courteheuse, ton fils, si tu m’y pousses.

(Mathilde sort)

FITZOSBERN : Enfin, Guillaume, nous nous connaissons depuis toujours, nous sommes du même sang : à moi tu peux parler sans détours, tu as eu à maintes reprises la preuve de ma fidélité après celle de mon père, de mon amitié. Tu sais que je te suivrai comme je t’ai toujours suivi, même dans les situations les plus critiques, que je ne t’ai jamais trahi, que je t’apporte sans réserve mon soutien dans toutes tes décisions. Mais dans la circonstance présente, permets-moi d’être perplexe. Je ne suis pas un fanatique de la guerre, sauf quand elle est nécessaire, je ne suis non plus un aventurier. Que tu ne veuilles pas t’engager contre Harold, cela ne me gêne pas, et je n’intriguerai pas dans ton dos pour te pousser à agir. Mais au moins n’use pas de faux prétextes et dis-moi la vraie raison. Eudes et Mathilde ont quitté cette pièce et leurs arguments tenaient : nous n’avons actuellement rien à craindre de l’extérieur comme de l’intérieur, et tu n’as pas le droit de douter de ceux qui t’ont soutenu depuis des années. Nous sommes suffisamment organisés pour mener à bien l’expédition. Tu ne veux pas partir, très bien, je respecte ton choix ; mais entre nous donne-moi tes motifs cachés.

GUILLAUME : Tu as vu Harold il y a deux ans. Te souviens-tu de l’impression qu’il a dégagée dans nos rangs ? Autant pour lui faire honneur que par mesure de sécurité, je te l’avoue, je l’ai emmené avec nous en Bretagne. Au nom de quoi s’est-il dépensé de la sorte ? Rappelle-toi l’estuaire du Couesnon : plusieurs d’entres nous s’enlisaient dans les sables mouvants, il les a sauvés. Nous avons constaté ses prouesses, son charisme, sa force physique. Pourquoi s’est-il dévoilé ainsi ? Qu’avait-il à gagner ? En le voyant aussi énergique et brave, j’aurais pu décider de le mettre aux fers par précaution, pour éviter qu’il retourne un jour son énergie et sa bravoure contre moi. S’il avait été fin stratège, il serait resté à l’écart, il n’aurait pas montré sa valeur. Qu’a-t-il cherché, prétendant au trône d’Angleterre entouré par des Normands en armes, au beau milieu d’un pays étranger, la France, sans moyens de se défendre, sinon à se mettre absolument à ma merci et gagner ma confiance ? Il n’avait aucune possibilité de s’échapper ni de s’opposer à moi. Il aurait pu attendre sagement la fin de la campagne, me remercier pour mon hospitalité, repartir sur ses terres et se remettre à intriguer pour s’assurer la succession d’Edouard. Il a préféré se livrer tel qu’il est, compétent, intelligent, courageux, rompu au combat. Dès lors, comment aurais-je douté de sa sincérité le jour du serment de Bayeux ? Peut-on être à la fois si désireux de plaire et si désireux de tromper ? Harold aurait voulu que je l’admire en Bretagne pour me mentir au moment de me jurer fidélité ? Cela n’a pas de sens. D’ailleurs, tu n’étais pas loin, ce jour-là : Harold t’a-t-il semblé hypocrite ? Ce serment m’arrangeait, je le reconnais franchement. Mais enfin son comportement ne paraissait pas celui d’un homme avec un couteau sous la gorge. Non, je ne parviens pas à mal juger un homme qui spontanément s’est livré pieds et poings liés, en supplément un homme presque du même âge que moi, volontaire, fier et entreprenant, parti de rien et devenu le plus proche vassal de son roi. Pas plus qu’Eudes je n’accepte qu’Harold n’ait pas tenu parole et se soit emparé de la couronne d’Angleterre, mais je ressens davantage la distance entre les deux seigneurs aujourd’hui adversaires, qui se sont battus côte à côte il y a deux ans. Qu’aurait perdu Harold en me donnant le trône ? Je l’aurais soutenu, protégé, nommé aux fonctions les plus hautes. Qu’a-t-il gagné en prenant le trône ? Il a perdu ma confiance, et m’a laissé de nombreux atouts qui peuvent précipiter sa chute.

FITZOSBERN : Tu voudrais me faire croire qu’un sentiment d’amitié t’attachait à Harold ? Allons, Guillaume, à d’autres. Tu n’as jamais voulu d’amis. Même ceux qui t’entourent tu ne les vois pas. Tu penses qu’Harold t’a juré obéissance par politesse, ou par adoration, ou par déférence ? Mais tu sais très bien qu’il était entre nos mains, à cette époque, et que nous aurions pu le garder comme otage ou comme prisonnier, et que l’unique moyen pour lui de revoir l’Angleterre était de se plier à ce que tu attendais de lui, à savoir accepter ce serment. Si Harold paraissait si serein ce jour-là, c’est tout simplement parce que les coutumes anglaises accordant au seul Witangemot le droit de choisir le roi, et les codes chevaleresques considérant nul tout serment obtenu sous la contrainte, il ne se sentait absolument pas lié par ses paroles. Tu aurais pu lui demander quoi que ce soit, il t’aurait obéi sans rechigner. Effectivement il n’avait pas de couteau sous la gorge : il avait les lois et les traditions pour lui, et c’est toi au contraire qui se serait trouvé dans le mauvais rôle si tu avais touché un seul cheveu de sa tête. Tu l’as bien accueilli, et il n’a eu comme seul souci que de faire bonne figure pour recouvrer la liberté le plus tôt possible.

GUILLAUME : Il restait pourtant astreint à sa charge. Au-delà des codes chevaleresques et ecclésiastiques, au-delà des coutumes et des lois, il était tout de même le premier conseiller d’Edouard. Je parviens peut-être à imaginer un paysan ne reculant devant aucune perfidie pour parvenir à ses fins, mais pas un membre d’une cour royale. Un paysan n’a que son amour-propre à défendre, tandis qu’un aristocrate est tenu par son entourage et par les populations qui lui paient des impôts et qui lui rendent hommage. Ce que tu me dis donne à penser qu’Harold, au moment de me jurer fidélité, aurait risqué sciemment de se mettre à dos la Normandie ; selon toi, il a levé la main simplement pour me faire plaisir, sans accorder la moindre importance à son acte. Mais s’il est suffisamment intelligent pour jouer avec les codes féodaux, comment arrives-tu à l’imaginer aussi peu clairvoyant, au point qu’il ne soit pas capable de deviner ce qui l’attend en cas de non-respect de sa parole ? Il a toujours su qu’Edouard voulait me confier sa succession. A Bayeux, il a su que mes motivations n’avaient pas changé et ne changeraient pas. Il est impensable qu’Harold, sachant que je ferais tout pour avoir la couronne, m’ait prêté serment à la légère, ayant en tête de prendre le pouvoir à la mort d’Edouard et de se mettre ainsi dans une position inconfortable. A présent la voilà parjure, face à des menaces religieuses militaires qu’il n’a pas les moyens de combattre. Aurait-il livré délibérément ses propres sujets aux armées qui vont bientôt se lever contre ses prétentions ? Non, Fitzosbern, ne le crois pas si hypocrite. Il y a deux ans, sa parole était sincère. L’hôte qui nous a suivi en Bretagne n’était pas un parvenu, mais un dignitaire suffisamment brillant pour mesurer chacun de ses propos et de ses actes. Et ce dignitaire demeure le seul à m’avoir reconnu une légitimité, à m’avoir donné un trône non pas à la suite d’une bataille, mais par déférence pour le sang royal. J’ai dû conquérir mon titre de duc, j’ai dû conquérir la reconnaissance des provinces voisines, j’ai dû conquérir l'estime des plus hautes autorités chrétiennes : enfin le principal membre d’une des Cours d’Europe m’a accordé ce que toute ma vie j’ai été obligé d’obtenir par la force. Et maintenant, parce que ce premier noble anglais vient de revenir sur sa décision et s’est accaparé la place qu’il m’avait réservée, je suis une fois de plus contraint de reprendre mon glaive et mon armure. L’aristocrate de jadis me considérait comme un égal, l’aristocrate d’aujourd’hui me considère comme un usurpateur.

FITZOSBERN : Harold ne t’a jamais considéré comme un égal. Pourquoi essaies-tu de te convaincre du contraire ? Il t’a trompé, et je t’ai exposé ses raisons. Il fallait qu’il te rassure pour avoir les mains libres, pour influencer Edouard, pour s’assurer peu à peu le contrôle du pouvoir. Il t’a endormi. Et visiblement il a réussi au-delà de toutes les espérances : tu sembles assommé par la nouvelle qui t’arrive, comme si tu ne t’y attendais pas. J’ai du mal à te suivre. Tu as toujours été lucide sur tout, tu ne peux pas avoir été à ce point aveugle sur le comportement de Harold. Mathilde a tort, en pensant que si tu as fortifié Bourg-le-duc avant de t’y retirer, c’est pour céder une plus grande autonomie aux barons des frontières : en vérité, tu n’as fait que rassembler autour de toi, et dépendre directement de ton autorité, les militaires jusque là disséminés aux quatre coins du territoire qui dépendaient de l’autorité des barons. Ceux-là ont cru que leur pouvoir grandissait parce qu’on leur octroyait le rôle de premières lignes de défense en cas d’invasion, mais en réalité tu as réduit considérablement leurs forces, autrement dit ils ne peuvent plus se battre efficacement contre toi. Tu as toujours vu un ennemi dans chaque ami, un traître dans celui qui t’apporte son soutien, ou même son secours. Je ne comprends pas comment tu as pu accorder autant d’attentions à un homme qui, dès le départ, se posait comme ton rival à la couronne anglaise.

GUILLAUME : Tu m’incites à me méfier de Harold, et tu voudrais que je ne me méfie pas de mes subordonnés ? En effet, Fitzosbern, tu as raison. J’ai tenu les propos que tu viens d’entendre à dessein. Je voulais t’amener exactement à ce que tu viens de dire. Comme Eudes, comme Mathilde, tu aimerais que je m'engage dans une expédition vers Londres, sûr que personne en Normandie ne profiterait de mon départ pour me ravir ce que j’ai bâti depuis vingt ans. Or, en bien ou en mal, Harold a toujours occupé les postes les plus importants d’Angleterre. Avant de se proclamer roi, il assumait le rôle d’earl légué par son père, il a vécu à la cour du roi à un âge où je commençais à peine à m’imposer. Il a connu le triomphe, il a été riche très tôt. Et cela ne lui a manifestement pas suffi. Tu me mets en garde contre les séductions d’un homme respectable et respecté, un sujet de la haute noblesse qui a joui très jeune des plus agréables bienfaits du monde, mais que les plus agréables bienfaits du monde n’ont pas satisfait, et qui demande davantage, qui vise encore plus loin. Tu doutes de la sincérité d’un homme exerçant des fonctions qui peuvent combler absolument tous ses désirs, et qui n’a aucune raison par conséquent d’aspirer à plus de puissance et de considération. Tu te rappelles du soir de Valognes, de ma fuite jusqu’à Falaise : combien de comploteurs d’alors sont aujourd’hui à mes côtés ? Et des tentatives de me démettre qui ont suivi, combien de responsables se courbent à présent devant moi ? Et les seigneurs des territoires que j’ai conquis au fil des ans, penses-tu qu’ils sont heureux au fond d’eux-mêmes d’avoir grossi le nombre de mes vassaux ? Tu me demandes de juger sévèrement un earl qui a tout, et d’accorder ma confiance à des barons qui n’ont plus rien. En quoi le serment de Harold serait-il moins honnête que le serment de tous ceux qui sont venus accroître mes rangs ? En quoi la flatterie de Harold serait-elle plus dangereuse que les révérences de mes seconds ? J’en connais beaucoup qui aimeraient bien me voir me noyer dans la Manche, ou me laisser succomber à cause d’une mauvaise blessure, ou profiter de mon éloignement en Angleterre pour fomenter une rébellion en Normandie. En effet je ne me leurre pas sur les soins dont on m'entoure ni sur les éloges qu’on m’adresse. C’est sur cette base que j’ai édifié mon duché, et que je le conserverai.

(Silence)

FITZOSBERN : Tu me blesses. Je ne trouve rien à répondre. Mais je pense que tu es de toute façon plus malheureux que moi. Tu es trop méfiant, et tu seras toujours seul. Si tu veux qu’on te respecte, commence d’abord par accorder aux autres un peu de ta confiance. Doute de ceux qui te défiaient il y a quelques années, ou quelques mois, mais ceux qui sont avec toi depuis Valognes, ceux-là méritent plus. Mais je parle dans le vide. Tu ne m’écoutes pas. Je te laisse à ta rumination. Tes propos m’ont atteint, m’ont fait mal. Je n’ai jamais convoité ta couronne, jamais porté la main contre toi, jamais contesté tes ordres. Ton attitude pourrait m’encourager à agir contre toi, et pourtant je t’ai toujours été fidèle, et je continue à l’être. Si tu décides de t’embarquer, je serai un des premiers à participer activement à l’entreprise ; si tu décides de rester, je t’appuierai sans réserve. Je rejoins Eudes et Mathilde, qui ne doivent pas être loin. Tourne donc dans ta cage et plains-toi. Je me retire pour éviter de t’entendre trop longtemps : tu pourrais me prendre pour un espion. Si tu as besoin de moi, tu sais que tu n’as juste qu’à m’appeler.

(Fitzosbern sort)

GUILLAUME : Regarde-toi, Guillaume, maintenant qu’ils sont partis. Que vois-tu dans la glace, à présent que tu n’as plus personne à influencer, ni toi ni les autres ? Te voici seul tel que tu es, sans fard, sans masque. Ton public s’est évaporé, tu parles désormais à ton reflet. Tu ne peux plus te mentir. Quel homme reste sur la scène ? Celui que tu as toujours caché réapparaît dans l’ombre et se satisfait du chemin parcouru, mais ne parvient pas à oublier sa nature. Un bâtard. Tu l’as été, tu le seras encore. Tu as amené à la cour ta famille maternelle, mais Arlette demeurera à jamais la paysanne, la plébéienne de jadis. On n’apprécie pas ces gens de bas étage, on les traite avec condescendance, on ne leur accorde même pas le droit de parole. Les aristocrates ayant une longue ascendance considèrent plus grands leurs mérites simplement parce qu’ils ont une longue ascendance. Mais il faut les voir, ces chevaliers de l’honneur qui ne pensent à rien d’autre qu’à s’enrichir, ces champions de l’épée qui se croient irrésistibles alors qu’ils n’ont aucun esprit d’initiative, aucun talent d’improvisation ni d’organisation. Robert avait pour lui d’être le fils de Richard II : qu’a-t-il fait pour la Normandie ? Même pas le dixième de ce que tu as fait, Guillaume. Mais Robert est bien né, tandis que son fils est le résultat d’une amusette malheureuse. "Un bâtard à notre tête ! a crié la Cour, nous n’en voulons pas !" Comment pourrais-tu les aimer, ces opportunistes qui entouraient ton père seulement parce qu’il était Robert le Magnifique, descendant de Rollon, ces orgueilleux qui n’ont jamais visé plus haut que le profit et à qui les humbles doivent pourtant rendre grâce ? Et toi, n’es-tu pas Guillaume, fils de Robert le Magnifique ? Mais il reste cette femme au bord de la rivière, occupée à des tâches de servante, ta mère. Les années ont passé, le pouvoir s’est imposé, les soumissions se sont multipliées, mais voici que reparaît la vieille déchirure. Comme si l’histoire recommençait, on conteste à nouveau ta légitimité, on estime que tu n’as pas à réclamer ce qui t’appartient. Edouard n’est-il pas le neveu de Richard II ? Mais on préfère Harold fils de l’earl Godwin, Harold le parvenu noble, à Guillaume le difficile bâtard, Guillaume fils de rien qui a déjà du mal à s’imposer dans son duché. Aucun lien ne rattache Harold à la couronne d’Angleterre, mais lui au moins ne vient pas du bas de l’échelle. On marie sa sœur au roi, et cela suffit pour en faire l’héritier légitime. Au diable les ancêtres, au diable les cousins : on doit refondre l’illustre famille avec un nouveau matériau. Fitzosbern a raison : je t’ai mal jugé, Harold. Je me souviens de ta vaillance, de ton habileté, de tes capacités civiles et militaires, j’ai cru trouver enfin celui qui m’a toujours manqué, l’ami fidèle, déterminé, reconnaissant, j’ai cru connaître enfin mon alter ego sur le champ de bataille et à la Cour. Pense à ce que nous aurions fait ensemble, Harold, pense aux armées qui n’auraient pas pu nous vaincre, aux victoires que nous aurions partagées, au respect que nous aurions imposé partout, moi l’illégitime et toi le seigneur désintéressé, pense à la réputation que nous nous serions taillée face aux voisins les plus belliqueux, à la force que nous aurions représentée face aux Etats en formation. Je te demandais seulement de me reconnaître comme un des tiens. Parce que tu t’es emparé du trône, te voilà redevenu un de ces opportunistes qui encombrent mes palais, un de ceux qui se courbent suffisamment bas pour me prendre les chevilles et me renverser dès que l’occasion se présentera. Comme tu m’as déçu, Harold. A tel point que si je te déclare la guerre, ce sera moins pour reprendre la place d’Edouard, que pour te punir de m’avoir menti, de m’avoir parlé, écouté, suivi en Bretagne et à Bayeux, exactement comme tous mes courtisans m’ont menti, m’ont parlé, écouté, suivi depuis vingt ans en espérant le jour de mon trépas. Je te combattrai pour rétablir notre relation selon ce qu’elle a toujours été, c’est-à-dire non pas celle de deux combattants qui s’estiment, mais celle d’un homme seul face à un trompeur, d’un bâtard face à un baron. Comme les autres tu m’as pris pour ce que je ne suis pas, et je te réduirai parce que tu m’as laissé croire à mon rang, à ma valeur, sans y croire toi-même. D’ailleurs je n’ai pas le choix. Tu étais le seul à avoir légitimé, par ton serment, mon accession au pouvoir suprême : ta traîtrise m’a renvoyé au néant, m’a rappelé que j’étais toujours l’enfant de Falaise. Je n’appartiens toujours à aucun milieu, trop paysan pour être un noble, trop noble pour être un paysan. Tu vois, Harold, je suis contraint d’adopter la dernière voie, la conquête. Pour vous les aristocrates, pour vous qui avez tout dès la naissance, la conquête n’est qu’un divertissement, un moyen d’occuper vos vies en prenant des risques calculés, un prétexte à parader en armure devant les pauvres, une façon d’augmenter votre prestige et de charmer des femmes qui ne valent guère plus que vous ; mais pour ceux qui n’ont rien, la conquête reste l’ultime espoir de se faire enfin une identité, de susciter votre curiosité et de mériter enfin votre reconnaissance, même détachée, même méprisante. A partir du moment où nous sommes une épine dans vos pieds, vous les bien-nés, vous êtes obligés de vous rendre compte que nous existons, de nous regarder agir, même de haut, de nous considérer selon ce que nous valons. Le pouvoir pour vous signifie l’argent, les femmes, les plaisirs. Vous ne cherchez pas à savoir ce qu’il représente, bien trop occupés par ce qu’il vous permet. Mais pour moi le pouvoir demeure la seule manière de m’imposer à ceux qui m’accusent d’être le fruit d’un caprice, d’être un accident. Aurais-je été celui que je suis, si je n’avais pas subi dès l’enfance les quolibets de bon nombre de prétentieux qui vivent encore dans ma Cour ? Ma dureté, ma brutalité, ma réflexion, ma méthode, mon obstination, ont leur source dans les combats que j’ai dû mener pour faire taire les moqueurs ; à chaque fois qu’on disait : "Le petit bâtard s’est accaparé un nouveau territoire, il faut décidément nous en méfier", j’éprouvais de la fierté en pensant qu’une fois de plus je triomphais non pas comme vous par la brillance de mon épée, mais par la force de mes bras. Chaque remarque sur mon compte, du moment qu’elle fût inquiète, était comme un coup de bélier dans un mur prêt à s’effondrer, comme une porte ouverte vers la consécration. Pour toi, Harold, la couronne d'Angleterre n’est qu’un couvre-chef incrusté d’un peu plus de pierres précieuses que celui d’earl. Que t’apporte la fonction que tu m’as ravie ? Tu avais déjà le pouvoir, les terres, la gloire, la richesse. Mais pour moi, cette couronne, c’était la revanche du bâtard qu’on fustigeait naguère, l’aboutissement d’une existence gagnée entre sang et traités. Tu vois bien, Harold, je suis condamné à conquérir encore, condamné à une fuite en avant jusqu’au jour où l’un d’entre vous acceptera enfin de me reconnaître pour ce que je suis, et non pour la conséquence d’une aventure de passage qui n’a pas à prétendre aux sommets. En me dressant contre toi et en envahissant l’Angleterre, je deviens un conquérant ; et si je deviens un conquérant, je prouve que je ne suis pas un roi légitime, donc je reste le bâtard. Je devine déjà le sentiment des populations me voyant débarquer sur la côté anglaise, combattre ton armée et m’installer sur le trône. Je prévois déjà des révoltes sans fin, qu’il me faudra écraser de la façon la plus brutale. Je devrai imposer mon autorité par des massacres, par des condamnations exemplaires, par des expéditions punitives violentes, des répressions sans pitié. La mainmise sur Londres, du fait de ta mort, Harold, ne signifiera pas la mainmise sur tout le territoire : je devrai à nouveau soumettre chaque région d’Angleterre, chaque ville d’Angleterre, chaque seigneur d’Angleterre, comme après mon accession à la couronne ducale j’ai dû soumettre chaque région de Normandie, chaque ville de Normandie, chaque seigneur de Normandie, en supplément sans résultat définitif. Je cumulerai mon illégitimité de duc avec mon illégitimité de roi. Guillaume "le bâtard" ? Guillaume "le conquérant" ? Ne serai-je jamais un jour "Guillaume Ier", ou "Guillaume de Normandie", ou "Guillaume" tout court ? Désormais, l’unique moyen d’acquérir une identité reste la reconnaissance par l’Histoire. Je dois vaincre pour laisser mon empreinte. Je dois donner aux territoires en ma possession une solide ossature économique et institutionnelle, construire un domaine qui servira de modèle aux générations futures, le premier Etat centralisé du monde chrétien, si bien organisé qu’il demeurera encore, dans plusieurs siècles, l’objet des rivalités anglo-françaises. Oui, je te battrai, Harold ; je contraindrai tes compatriotes à m’obéir, puisque tu n’as pas voulu qu’ils m’apprécient. Je suivrai les plans d’Eudes, qui parlait avec justesse : je promettrai à mes barons des montagnes d’or et ils me suivront comme ils ont appris à me suivre, je formerai des Bretons, des Flamands, des Franciliens et même des étrangers qui croiront à ma sympathie et grossiront mon contingent en me garantissant malgré eux la paix aux frontières, je mettrai tout en œuvre pour séduire le Saint-Siège et l’amener à justifier ma conduite. On s’inclinera devant moi ou on me déclarera la guerre. J’établirai une liste de chaque propriété, de chaque ferme, dans chaque village, pour savoir exactement ce qui m’appartient et faciliter les contrôles de terreur, je châtierai les perturbateurs avec sauvagerie, je remercierai généreusement mes vassaux les plus zélés pour que les méfiants soient tentés de les imiter. Puisque je n’aurai pas le trône selon les règles, j’irai le prendre moi-même, et on se souviendra avec quelle dextérité j’aurai mené à bien mon entreprise. Puisqu’on me refuse une place dans la société de mes propres ancêtres, je la raserai pour en créer une autre à ma mesure, et je gagnerai mon éternité sur les vieux morts. Oui, tant pis pour toi, Guillaume. (Il retire brusquement son épée du fourreau) Et tant pis pour toi, Harold !
  
Dans les limbes (Werner Van Grevald)


VII - Guillaume