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Nocturnes (pièces pour piano)
Le mois dernier, je me trouvais sur la promenade des Chasses, juste en face de L’Insulaire qui, comme d’habitude, refusait les clients. Désœuvré, je m’étais plongé presque machinalement dans les étalages des bouquinistes, ce jour-là particulièrement nombreux du fait du beau temps. Tous ceux que je connais étaient présents. Le propriétaire de la roulotte aux dessins bigarrés, qui ne possède que de vieux numéros de revues scientifiques. Celui à la voix forte et aux mains velues qui amasse les éditions les plus rares dans ses cageots à pommes de terre. Celui de Gayeme qui s’est spécialisé dans les ouvrages scolaires. Le Slave moustachu qui court après les auteurs pour leur soutirer un autographe qu’il revend à prix d’or. Mon ancien camarade de lycée qui s’adonne à l’édition - je profite de l’occasion pour rappeler qu’il a récemment réimprimé deux inédits de Claudel et Wilde sur papier bambou, avec frontispice de Barnes, sous couverture toilée : Lecteur, si tu as deux sous à dépenser, tu ne le regretteras pas... Il y avait aussi l’habitué du 48, un Helvète arabo-perse qui collectionne aussi bien les cartes postales d Hansi que les échantillons de liqueurs et les documentaires sur la civilisation maya, et qui tire sa barbiche en pointe en disant, les yeux grand ouverts : "Ah voui voui voui, mais c’est trrrès intéressant, ce que vous m’apprenez prrrésentement, c’est trrrès intéressant, voui, c’est trrrès intéressant !". Il y avait le familier des universités, que je croise de temps en temps dans le centre ville. L’Africain aux hebdomadaires pour la jeunesse, également. Et le préposé aux livres d’art. Et le familier des vide-greniers. Et le fanatique des études sur la chevalerie. Tous étaient là, donc, à commencer par mon favori Grappe qui avait résolu de rester à l’écart tout l’après-midi sur sa chaise longue, les doigts de pieds en éventail, le crayon derrière l’oreille, le béret rabattu sur les yeux à tel point qu’on ne distinguait plus que son nez et sa barbe. On venait le secouer : "Monsieur, combien vendez-vous ce livre ?". Son doux ronflement s’arrêtait, il clignait des paupières, se redressait sur son siège. Il regardait le livre deux secondes : "Ah, Schiller !", et il enchaînait presto sur un commentaire qui prouvait qu’il avait parfaitement lu et assimilé le livre en question avant de le mettre en vente. Il le cédait pour un prix dérisoire en disant : "Et un livre pour Madame, un !", en prenant son crayon de derrière l’oreille et en griffonnant un bout de papier, de telle sorte que, sorti du contexte, on l’aurait vraiment plus imaginé vendeur d’un gigot ou d’un sac de tomates que d’un livre. Il reprenait sa sieste. Un homme arrivait et le secouait à nouveau : "Dites-moi, mon brave, combien vendez-vous ces deux ouvrages ?". Il se réveillait : "Ah, Monsieur est physicien ? Max Planck et ses particules ! Oh, et des articles choisis de Heisenberg !", et il s’engageait dans une réflexion avec son acheteur, aussi à l’aise dans la physique des particules que dans Schiller, pendant cinq minutes, dix minutes, quinze minutes ; il se séparait finalement des deux livres pour moitié moins cher que le livre de Schiller. Il reprenait son crayon : "Et deux livres pour Monsieur, deux !". Vers dix-sept heures, je l’ai vu quitter sa chaise longue. Il s’est dirigé vers un client plongé dans les piles de livres, pour lui demander : "Excusez-moi, Monsieur, je dois aller chercher mon fils à l’école, à deux pâtés de maisons, vous voulez bien vous occuper de la boutique, le temps que je revienne ?". Interloqué, le client, qui voyait Grappe pour la première fois : "Euh... oui, si vous voulez". Et Grappe de s’exclamer : "Ah, merci beaucoup, vous me rendez service. La caisse est là. Si quelqu’un veut acheter quelque chose, le prix est à l’intérieur. S’il n’y a pas de prix, vous regardez l’état du bouquin, enfin vous voyez. Je vous laisse Pipo : il est attaché, vous ne risquez rien ; s’il remue ou s’il aboie, vous lui donnez une claque, il se tait. Je reviens tout de suite. Merci encore". Un quart d’heure passe. Une demi-heure. Trois quarts d’heure. Au bout de trois quarts d’heure, il revient avec son fils. Le client, qui avait évidemment commencé à trouver le temps long, s’était installé dans la chaise longue ; il avait lu à peu près la moitié d’un roman de Calvino. Grappe s’approche : "Monsieur ?". Le client sursaute dans la chaise longue et fait voler le roman de Calvino, qui repart dans le tas de livres. "Je n’ai pas été trop long ? Je m’excuse, j’ai rencontré des amis d’enfance, on a bu une bière au café en face de l’école."

Je suis resté trois ou quatre heures au milieu de ses étals. Je ne cherchais rien de particulier. Dégagé de tout souci, je laissais mes mains piocher au hasard, mes yeux se porter sur les couvertures dont certaines étaient presque entièrement déchirées, mes doigts feuilleter les papiers rendus fragiles par les manipulations énergiques et les années. Les bouquineries ont conservé la liberté de découverte que bon nombre de librairies ou de bibliothèques ont perdue. Je tombais sur un livre de comptabilité ou une biographie sur Goethe, je découvrais un coffret d’images pieuses ou une tragédie érotique en vers, un antique 78 tours et trois affiches de Cassandre entre deux piles du New York Herald, et des éditions de luxe de Pétrarque, des photographies originales de Belfort assiégée, de Khorsabad désensablée, de Moukden conquise, un registre des naissances d’un village près de Chichester en 1832, un recueil de prédictions de 1905 pour 1915 - exemples de prédictions : "En 1915, l’Angleterre, l’Allemagne et la France mettront leurs flottes en commun pour organiser un débarquement à Singapour occupée par les Japonais", "En 1915, les hommes relieront Londres au Cap en vingt-quatre heures sans escale par avion", "En 1915, une météorite rayera Kiev à 94%", "En 1915, un grand savant qui bouleversera le monde de la biologie naîtra en Bessarabie" -, et un essai sur Crime et châtiment, et un volume de la correspondance de Bismarck, et des programmes d’expositions, des reproductions de tableaux inconnus, des traductions d’œuvres lointaines, des résumés de découvertes médicales, des comptes-rendus de procès.

Mon attention s’est portée sur un ouvrage intitulé Les liaisons dangereuses. Le responsable de cet ouvrage : un dénommé Choderlos de Laclos. La particule "de" laissait supposer un homme de nationalité française et d’origine aristocratique. Mais à part cela, rien de sûr. Quel était même le rapport de ce Laclos avec l’ouvrage ? S’agissait-il d’un auteur, ou d’un simple éditeur de documents authentiques ? Le livre que j’avais sous les yeux datait de 1920 ; c’était une édition française. Sur la couverture, le nom "Laclos" apparaissait clairement, juste au-dessus du titre : présenté de cette façon, il s’agissait d’un roman, exactement comme, sur la couverture des Misérables par exemple, on lit le nom "Hugo". Mais en feuilletant les premières pages, j’ai constaté que dans deux préfaces, l’éditeur et le rédacteur, Laclos dédoublé sans doute, mettaient en garde contre les jugements hâtifs, eux-mêmes ne sachant pas si finalement l’histoire livrée par leurs soins au public était réelle ou inventée.

Intrigué, j’ai acheté le livre.



Il s’agit d’un ensemble de lettres. Toutes ces lettres ont été écrites par une dizaine de personnages, dont les plus importants se nomment Valmont, Madame de Merteuil, Madame de Tourvel, Cécile, Madame de Volanges. L’histoire se passe en France. Nous sommes au XVIIIe siècle : chaque lettre se termine par le jour et le mois où elle a été rédigée, suivis de : "17**". Pourquoi le rédacteur et l’éditeur ont refusé de préciser l’année ? Si le recueil est un roman, l’auteur - sûrement Laclos - n’a pas voulu donner à son œuvre un caractère temporel. Si le recueil est authentique, on a effacé les dates pour éviter les ennuis. En tous cas, un point reste très clair : le monde décrit dans cet ouvrage est dominé par l’aristocratie. Donc, l’action a lieu - ou l’auteur a voulu qu’elle ait lieu - avant 1789. Par ailleurs, la lettre 85 contient une allusion à l’opéra-comique de Favart Annette et Lubin, créé en 1762. Donc, l’action a lieu entre 1762 et 1789.

Je résume ce que j’ai lu. Deux intrigues se mêlent. D’un côté une intrigue entre Valmont et Tourvel. De l’autre côté une intrigue entre Merteuil et un dénommé Gercourt. Je m’intéresse à l’intrigue Valmont-Tourvel. Valmont est un aristocrate libertin, qui a décidé de séduire, par désœuvrement, par jeu ou par vanité, peu importe, la vertueuse Madame de Tourvel (lettre 4). Au fur et à mesure de ses lettres, Valmont manifeste un sentiment naissant pour Tourvel ; son libertinage se transforme en affection. Il cherchait au départ à perdre Tourvel, et quand celle-ci se donne enfin il conclut : "Elle n’a plus rien à m’accorder" (lettre 125), comme si le but ultime avait été simplement la conquête du cœur et non la perte de Tourvel. Sans doute parce que lui-même ne sait pas comment réagir face à ce sentiment nouveau qui l’envahit, Valmont entretient jusqu’à la fin, dans sa correspondance, un doute. Est-il oui ou non tombé amoureux ? Est-il oui ou non resté libertin ? L’ambiguïté existe. En tous cas, ses entreprises, du fait de cette ambiguïté, tombent à l’eau. Amoureux trahi par son libertinage, il refuse obstinément d’admettre son attachement, il détruit psychologiquement Tourvel, il tente de renouer avec son ancienne complice Merteuil, tout en continuant d’évoquer Tourvel sur un ton moitié désinvolte moitié amer. Libertin trahi par son amour, il lui faudra les menaces de Merteuil pour se décider enfin à rompre sa relation avec Tourvel. Je m’intéresse maintenant à l’intrigue Merteuil-Gercourt. Madame de Merteuil est également une aristocrate qui s’adonne au libertinage. Au début du recueil (lettre 2), on apprend qu’un de ses anciens amants, Gercourt, la délaisse pour se marier avec Cécile, jeune fille naïve qui a grandi au couvent. Pour se venger de Gercourt, Merteuil décide de déshonorer Cécile. D’abord, elle décide d’utiliser un jeune homme, Danceny, qui n’est apparemment pas indifférent aux charmes de Cécile ; mais Danceny est timide et ne tente rien avec Cécile. Merteuil, constatant l’inefficacité de Danceny (lettre 54), décide de faire appel à son confident Valmont. Pour influencer Valmont, elle s’offre à lui (lettre 20) et va même jusqu’à faciliter son aventure avec Tourvel (lettre 63). Ce qu’il faut préciser, c’est que la mère de Cécile, Madame de Volanges, est aussi la directrice de conscience de Tourvel : Valmont a donc tout à gagner à déshonorer Cécile, puisque déshonorer Cécile revient à déshonorer sa mère Volanges, déshonorer Volanges revient à éloigner Volanges de Tourvel, et éloigner Volanges de Tourvel revient à conquérir Tourvel. Valmont répond par conséquent à la demande de Merteuil et déshonore Cécile. Mais là encore, quel est le sentiment de Merteuil pour Valmont ? A aucun moment Merteuil révèle qu’elle aime Valmont, mais le doute persiste. Dans la lettre 81, elle méprise l’amour ; pourtant, dans la lettre 131, sentant Valmont s’attacher à Tourvel, elle rappelle à son ancien compagnon : "Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse". Et à la lumière de la lettre 145, sa rupture finale avec Valmont ressemble à un suicide.

Ainsi, au terme du recueil, l’échec de tous les personnages est complet. Valmont meurt dans un duel, après sa séparation avec Tourvel ; on ne sait pas si cette mort est accidentelle ou plus ou moins volontaire. Cécile repart au couvent après avoir été l’instrument de vengeance de ceux qui l’entouraient. Sa mère, Madame de Volanges, a autant échoué dans son rôle de mère que dans son rôle de confidente de Tourvel. Délaissée par Valmont, la romantique Tourvel est affectivement anéantie et meurt également. Les personnages secondaires ne valent guère mieux : Danceny a été doublé par Valmont, de même que Gercourt. Quant à Merteuil, sa correspondance est rendue publique : elle aussi a échoué et doit s’enfuir.

De façon significative, Cécile se situe au centre des deux intrigues Valmont-Tourvel et Merteuil-Gercourt : Valmont veut déshonorer Cécile pour punir Volanges (qui conseille Tourvel), Merteuil veut déshonorer Cécile pour punir Gercourt. Cécile apparaît comme l’image de la jeunesse manœuvrée, et rendue silencieuse par un monde en décomposition. L’autre jeune personne du recueil, Danceny, finira de la même manière, dans les ordres, sur l’île de Malte. Valmont n’a pas d’enfant. Merteuil n’a pas d’enfant. Tourvel n’a pas d’enfant. Et Volanges est réduite à vouer son unique enfant à l’isolement du couvent. La société des Liaisons dangereuses est une société stérile. En somme une société qui correspond assez bien à la société aristocratique française des années 1762-1789.



S’agit-il d’une fiction, ou d’un document historique ? Je me suis posé la question en relisant la page de titre. Sur cette page en effet, on peut voir une citation de La nouvelle Héloïse de Rousseau : "J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces lettres". Or, Rousseau était un écrivain, et La nouvelle Héloïse est un roman. Se référer à un roman pour présenter un ensemble de lettres peut signifier que cet ensemble de lettres appartient au genre romanesque, plus particulièrement au genre du roman épistolaire. Seulement, on lit aussi, sur la même page de titre : "Les liaisons dangereuses, Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres par M. C... de L...". Pourquoi l’éditeur de ces lettres a-t-il refusé de donner son nom ? Très certainement, parce qu’il craignait d’être reconnu, il craignait pour sa vie. Et on comprend facilement pourquoi. Si les personnages des Liaisons dangereuses sont des personnages ayant réellement existé, leurs lettres les rendent si odieux ou si lamentables que leurs descendants ne devaient pas être particulièrement ravis de leur publication...

Le monde décrit dans le recueil est un monde à deux niveaux : un monde du dessus où on parle et où on joue, et un monde du dessous où peuvent se nouer des relations impossibles dans le monde du dessus (par exemple la relation Valmont-Tourvel). D’un côté la clarté du jour, d’un autre côté l’obscurité de la nuit. D’un côté le visible, le paraître, d’un autre côté l’intimité. La relation épistolaire appartient à ce monde du dessous, à cette obscurité, à cette intimité. La lettre est un moyen de communication secret, qui permet de se dérober au regard des autres. C’est aussi une forme de dialogue qui se passe en l’absence d’interlocuteur, une forme de dialogue décalée dans le temps, et par conséquent incontrôlable : il est toujours possible de corriger la parole orale, il n’est jamais possible de corriger le contenu d’une lettre. Enfin, une lettre est une trace, une preuve. Elle peut se retourner contre son rédacteur.

Or, les lettres rassemblées dans Les liaisons dangereuses ont un contenu explosif. Elles témoignent d’attitudes trompeuses, de consciences mauvaises, de propos calomnieux. Le problème se pose donc de savoir comment des lettres à ce point explosives ont été réunies, et portées à la connaissance de tous. Je me suis penché sur la question. Le mécanisme qui a conduit à ce que Choderlos de Laclos ait finalement toutes les lettres entre ses mains, paraît logique. A la fin du recueil, un équilibre de la terreur s’instaure entre Valmont, qui reste manifestement attaché à Tourvel en même temps qu’il rejette Merteuil, et Merteuil qui n’accepte pas de voir Valmont la dédaigner pour Tourvel. Merteuil détient sur Valmont des documents qui le perdraient, et Valmont détient des lettres de Merteuil qui la perdraient également. Lettre 162, on apprend que Merteuil a donné les documents sur Valmont à Danceny ; lettre 168, on apprend que Valmont a donné les lettres de Merteuil au même Danceny. Et dans la lettre 169, on lit que Danceny a confié ces lettres de Valmont et Merteuil à une tierce personne, Madame de Rosemonde. Grâce à une note en bas de la lettre 165, on apprend encore que Tourvel a confié à Volanges une cassette contenant toutes les lettres relatives à son aventure avec Valmont, et que Volanges s’apprête à remettre cette cassette à Madame de Rosemonde. Toutes les lettres composant Les liaisons dangereuses semblent donc être tombées dans les mains de Madame de Rosemonde. Une autre note en bas de la lettre 169 précise : "C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Madame de Tourvel et des lettres confiées aussi à Madame de Rosemonde par Madame de Volanges, qu’on a formé le présent recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Madame de Rosemonde". Dans sa préface, le rédacteur informe qu’il a été chargé de mettre en ordre cette correspondance "par les personnes à qui elle était parvenue". Tout se tient. Madame de Rosemonde a recueilli toutes les lettres écrites ou possédées par Valmont, Merteuil et Tourvel ; ses héritiers, à sa mort, ont trouvé toutes ces lettres au fond d’un tiroir, ils ont demandé à un rédacteur d’opérer un tri et de mettre en ordre ; ce rédacteur a remis le fruit de son travail à un éditeur nommé C... de L..., c’est-à- dire Choderlos de Laclos ; et l’ensemble a donné naissance à un livre intitulé Les liaisons dangereuses.

L’éditeur met pourtant en garde, dans sa préface : "Nous croyons devoir prévenir le public que [...] nous ne garantissons pas l’authenticité de ce recueil, et que nous avons même de fortes raisons de penser que ce n’est qu’un roman". Qui a tort, qui a raison ? L’éditeur a certainement de bons motifs pour nous persuader que Les liaisons dangereuses sont un roman. Mais d’un autre côté, est-il possible d’imaginer un auteur inventant une telle mécanique narrative, si bien bâtie, si bien huilée, qu’au bout du compte le lecteur a l’impression que ce qu’il lit est vrai ?



Bien décidé à apporter la lumière sur cette affaire, je résolus de me rendre à la Bibliothèque. Là-bas, pensai-je, il me serait facile de découvrir la vérité sur ce mystérieux Choderlos de Laclos. Il devait bien exister quelque part, sous une étagère abandonnée, dans un coin oublié du bâtiment, des biographies, des essais sur ce personnage. Son livre des Liaisons dangereuses, au moment de sa sortie en librairie, n’avait pas pu passer inaperçu.

La Bibliothèque de Biernd est réputée pour son fonds. Cent soixante-deux millions de volumes, ce n’est pas rien. De l’extérieur, le bâtiment est austère. Sa seule originalité est d’avoir été construit sur une île artificielle, reliée à la terre par une jetée de cinq cent cinquante mètres, face au Phare. La Bibliothèque est une avancée dans la mer. Vue du port, elle ressemble à un gros monstre assoupi. La partie émergée est composée de deux formes cubiques, séparée par une sorte de verrière très étroite. Aucune décoration murale. Les hautes parois de la construction sont lisses, recouvertes d’un crépi de couleur crème.

La verrière se trouve juste dans l’axe de la jetée. La porte d’entrée est formée par deux grandes glaces coulissantes, obliques, teintées, épaisses. Un système photoélectrique les fait glisser dès qu’un visiteur approche. Le hall d’accueil s’élève jusqu’à une centaine de mètres. A droite et à gauche, deux cloisons protègent les documents. Pour relier les deux gigantesques magasins, des passerelles ont été suspendues : on peut voir ainsi des lecteurs accoudés aux rambardes à cinquante mètres, à soixante mètres du sol.

Ne sachant pas dans quelle direction orienter mes recherches, j’ai préféré tout de suite demander l’aide d’un bibliothécaire. Une femme de l’accueil m’a conduit vers un petit bureau situé au bout d’une rangée de romans anglo-saxons. Ce bureau disparaissait presque, derrière une montagne extraordinaire de livres mutilés, défraîchis, périmés. J’ai interrogé la femme qui me guidait pour savoir à quoi ils étaient destinés : "Oh, ils finiront certainement à la carrière. Vous pouvez en prendre si ça vous amuse. Actuellement, ils nous servent surtout de cales pour les étagères. On s’en sert aussi pour accéder aux rayons plus élevés : regardez là !". Elle m’a montré du doigt une pile de livres placée devant une pile plus haute, elle- même placée devant une troisième pile encore plus haute, et ainsi de suite : on avait aménagé un escalier dont les marches étaient des livres ! Elle a frappé à la porte. On a répondu : "Oui, entrez !". La femme tourne la clenche. Elle n’a pas posé un pied dans le bureau, que la voix qui nous a demandé d’entrer se met à crier : "Attention !". J’ai eu juste le temps de tirer par le bras mon accompagnatrice avant de voir s’écrouler, derrière la glace de la porte, deux ou trois centaines de livres. "Maintenant c’est bon, vous pouvez entrer", a dit la voix. Les deux cents ou trois livres écroulés formant un monticule au bas de la porte, la guide et moi-même avons dû pousser avec nos épaules.

Où était le bibliothécaire ? Nous l’avons entendu à nouveau, quelque part au-dessus de nous : "Je finis un classement et je suis à vous". Mon accompagnatrice s’est sentie obligée de préciser : "C’est Monsieur Van Grevald qui vient pour une recherche !". Je n’ai pas compris ce qui a suivi. Il y a eu comme un gigantesque effondrement. Par prudence, nous étions restés, mon accompagnatrice et moi, sur le seuil du bureau. Nous avons assisté à une pluie de livres, que dis-je une pluie ? un déluge de livres ! Et au milieu de ces reliures et de ces pages volantes, nous avons vu une main, puis une jambe. La pluie n’avait pas encore cessé, qu’une petite colline de Classiques Garnier s’est mise à glisser sur un tapis de gros atlas bibliques, jusqu’à nos pieds. Une tête est apparue. Puis un corps pressé de se relever. C’était le bibliothécaire. "Monsieur Van Grevald ! Monsieur Van Grevald ! Ah, Monsieur Van Grevald ! Excusez-moi ! Monsieur Van Grevald, si vous aviez prévenu ! J’aurais rangé un peu, Monsieur Van Grevald ! Attendez un peu que je mette de l’ordre, Monsieur Van Grevald, entrez donc ! Non, restez là, le temps que je vous fasse de la place !" C’était un jeune homme assez grand, à lunettes. Il portait un jean et une grosse chemise à manches longues. Je pense l’avoir rapidement mis en confiance ; mais il restait de toute façon quelqu’un de très timide.

Je lui ai exposé le but de ma visite. Lui non plus ne connaissait pas Les liaisons dangereuses, mais le nom Laclos ne lui était pas inconnu. Il ne savait plus où il avait croisé ce nom, mais il était certain de l’avoir vu dans un ouvrage qui n’était pas Les liaisons dangereuses. Au bout d’une demi-heure de discussion, soudain, il s’écrie : "J’ai trouvé ! Je sais où j’ai vu Laclos ! Venez avec moi, je vais vous montrer". Nous nous sommes levés. En refermant la porte de son bureau, la clenche est restée dans ses mains ; il l’a replacée en maugréant. "Suivez-moi. Attention où vous marchez, juste à côté de votre pied droit il y a un trou ; j’ai mis des livres dessus pour boucher mais c’est dangereux quand même."

Je serais incapable de retrouver le chemin que nous avons suivi. Nous sommes montés et descendus, nous avons été à droite, à gauche, en biais, en long, en travers. Je lui ai demandé au bout d’un moment : "Où sommes-nous ?". Il m’a répondu : "Sous la mer. Enfin, non : sous le port de Biernd, entre le Phare et la Bibliothèque. Quand les documents amassés par la Bibliothèque ont commencé à devenir envahissants, on a eu le choix entre agrandir l’île ou creuser le sol. On a choisi de creuser le sol. Si on avait agrandit l’île, on aurait fini par obstruer le port". J’ai réclamé une pause, nous marchions depuis plus d’une heure, je n’en pouvais plus. "Plus d’une heure ? s’est-il exclamé. Pas du tout, nous ne sommes ici que depuis vingt minutes ! Vous perdez la notion du temps ? C’est dommage, nous étions presque arrivés. Tenez, c’est là." Il a été chercher une échelle. Je l’ai vu grimper les marches jusqu’à une dizaine de mètres de hauteur. Il a lu silencieusement la tranche de plusieurs gros volumes identiques. "Voilà ! Je suis certain que c’était dans celui-ci !" Je me suis demandé comment il pouvait être aussi sûr de lui, comment il pouvait réussir à retrouver une référence au milieu des dizaines et des dizaines de milliers de livres que nous avions enjambés, contournés, évités depuis son bureau. Il s’est approché de moi avec le gros volume : "La deuxième partie. Où est la table des matières ? Ah, ici ! Page 450. Voyons... 300... 350... 400... 420, 440, 45, 46, 47... Là ! Je savais bien !". Il me tend le livre ouvert ; il s’agissait d’une reliure qui rassemblait les numéros de plusieurs périodiques datant de la Révolution française. La page qu’il me montrait était une couverture d’une revue de 1790 intitulée Journal des Amis de la Constitution. Juste sous le titre, le nom du directeur de la revue : Choderlos de Laclos.

Je n’ai pas eu le temps de souffler. Il poursuit : "Maintenant que j’y pense, je suis sûr que la Bibliothèque possède d’autres documents. Mais il vous faudrait voir avec le conservateur, parce que je n’ai pas le droit de vous les confier". Je lui ai demandé : "Et cette reliure ? Je peux l’emporter ?". "Oui, ce livre-là, pas de problème. Et puis, vous êtes dans mon secteur. Je vous fait confiance". Je trouvais un peu bizarre qu’on puisse emporter ainsi chez soi un ouvrage aussi rare, mais je n’allais pas me plaindre. J’ai refermé le bouquin, et ayant ce que je voulais, je l’ai incité à me reconduire vers la sortie. Nous avons de nouveau emprunté un itinéraire labyrinthique. Il m’a arrêté devant un tas de papiers haut de cinq mètres : "Ah, attendez ! La dernière fois que je suis passé par ici j’ai perdu ma chevalière. Elle devait être... là-dessous... là... Tiens ! Qu’est-ce que je vous disais ! Elle est ici !". Nous sommes arrivés sous la verrière, après avoir longé son bureau. "Je parlerai de votre recherche au conservateur, il vous téléphonera, j’espère vous avoir été utile, Monsieur Van Grevald". Je l’ai remercié chaleureusement, et j’ai quitté la Bibliothèque en emportant sa reliure sous le bras.



Trois jours plus tard, comme de bien entendu, toujours pas de nouvelles du conservateur. Je téléphone le matin à la Bibliothèque, la standardiste me passe le secrétariat. La secrétaire : "Monsieur Van Grevald ! Que puis-je pour vous ?". Moi : "J’effectue actuellement un travail de recherche sur un éditeur français ayant vécu aux alentours de 1800. J’ai rencontré un de vos bibliothécaires il y a trois jours, qui m’a certifié que la Bibliothèque possédait des documents sur cet éditeur, mais que ces documents n’étaient accessibles que grâce à l’accord du conservateur. Le bibliothécaire en question m’a promis qu’il informerait le conservateur de ma démarche. Etes-vous au courant ?". La secrétaire : "Ah ?... Comment était-il, ce bibliothécaire ?". Moi : "Plutôt grand, des lunettes...". La secrétaire : "C’est Flaen. Alors c’est normal. Non, Monsieur Van Grevald, nous ne sommes pas au courant. Mais nous allons arranger cela. Si vous voulez cet après-midi, Monsieur le conservateur pourra vous recevoir".

L’après-midi, donc, je suis retourné à la Bibliothèque. La femme de l’accueil m’a guidé jusqu’au bureau du conservateur, situé au premier sous-sol. Un bureau immense. Quinze mètres de hauteur. Trente mètres entre la porte d’entrée et le fond de la pièce. Dès que le conservateur m’a vu, il a quitté son fauteuil en levant un bras : "Monsieur Van Grevald ! C’est un honneur ! Encore mille excuses pour vous avoir fait attendre trois jours ! Asseyez-vous, je vous en prie !" Nous sommes restés un temps à évoquer le bibliothécaire. "Flaen est un excellent élément, qui maîtrise parfaitement son travail. Mais il est un peu... tête en l’air, disons. Il oublie ce qu’il dit, il n’a pas absolument conscience de tout. Vous avez vu son bureau ? San Francisco 1906. Moi je n’y mets plus les pieds, la dernière fois j’ai pris trois volumes d’encyclopédie sur le crâne. Un jour on le retrouvera étouffé sous ses étagères comme Alkan, le compositeur, vous connaissez ? Depuis quelques temps je suis même obligé de lui tirer les oreilles, parce que je me suis rendu compte qu’il confiait des ouvrages très rares à des lecteurs." J’ai toussé. "Bien sûr, en général, on nous les rapporte ; mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a des lecteurs qui gardent les livres chez eux, et du coup on se retrouve avec des collections incomplètes. On a eu notamment des surprises du côté des périodiques anglais entre 1890 et 1900, lors du dernier récolement partiel. Ce n’est pas par volonté de nuire, au contraire : il accorde sa confiance à tout le monde. Mais ce n’est pas comme ça qu’une bibliothèque peut fonctionner." Moi : "Ainsi vous possédez des documents sur Laclos et Les liaisons dangereuses ?". Lui : "Précisément. Preuve que Flaen est un excellent élément. Suite à votre coup de téléphone, je l’ai vu ce midi. Il m’a supplié de vous dire qu’il était effondré de vous avoir oublié. Bref. Il m’a donné, sur ce papier, l’endroit où se trouve ce que vous cherchez. Si vous êtes prêt ? C’est au douzième sous-sol, sous le port". Nous nous sommes levés, et dirigés vers un ascenseur. Nous avons commencé à descendre. Moi : "Vous avez bien dit : “sous le port” ?". Le conservateur m’a regardé : "Oui, sous le port, au douzième sous-sol. Vous y êtes déjà allé ?". Moi : "C’est bien l’endroit où sont stockés les périodiques de l’époque révolutionnaire ?". Lui : "Tous les périodiques de 1750 à 1850. Les périodiques anglais disparus dont je vous ai parlé se trouvent un peu plus loin". Moi : "L’ascenseur conduit jusqu’au douzième sous-sol ?" Lui : "Pourquoi me demandez-vous ça ? Bien sûr, puisque nous l’empruntons !". Moi : "Quand je suis descendu avec votre bibliothécaire, nous avons pris l’escalier...". Il a eu un geste vague, avant de me dire : "Là, par exemple, il a tout simplement oublié qu’il existe un ascenseur...".

Nous étions arrivés. Le conservateur a lu son papier : "Alors. “Douzième sous-sol, troisième colonne, vingt-cinquième travée sous l’escalier au fond.” Ah oui, effectivement, pour la vingt-cinquième travée il faut les clés. Juste à côté de la petite salle de lecture. Vous serez tranquille". Le couloir se resserrait. Nous n’étions plus entourés par des livres, mais par des petites niches qui contenaient chacune un rouleau. De quoi s’agissait-il ? "Ce sont des parchemins. Vous pouvez regarder, si ça vous intéresse". J’ai sorti un rouleau au hasard. Un texte en latin mettait en scène un certain Polyaenos ; en bas, à côté du tampon de la Bibliothèque, une note au crayon : "paragraphe 253, page 2". Je me suis tourné vers le conservateur : "Vous possédez des trésors". Il m’a incité à le suivre. J’ai remis le rouleau à sa place. Nous nous sommes engagés dans un escalier étroit d’une cinquantaine de marches, qui descendait jusqu’à une petite pièce emplie de vieux manuscrits, d’incunables détériorés, éparpillés sur le sol et sur les meubles. Je me suis avancé. Mes yeux se sont portés sur le livre le plus proche, écrit en arabe et en grec. J’ai essayé de traduire les premières lignes : "Dans le premier livre, nous avons parlé de la tragédie et de la façon dont celle-ci provoque la pitié et la peur, et produit la purification de ces sentiments". "Vous avez trouvé le second exemplaire de la Comédie d’Aristote ? Vous savez où est le premier ?" "Dans le coffre-fort du Vatican." "Oui. C’est peut-être sa meilleure place. C’est Flaen qui s’occupe du rangement dans cette pièce. Inutile de vous dire qu’il n’a pas fini. Voyez ça !" Il m’a tendu la couverture d’un ouvrage beaucoup plus récent : Comment scier une planche, en deux tomes, avec nombreuses illustrations. "Ce bouquin-là il faut le remonter, il n’a rien à faire ici. J’ai le tome deux, le tome un ne doit pas être loin... ce n’est pas ça... ce n’est pas ça... Et ça ! Plus rare, mais pas ancien non plus. Encore rien à faire ici." Il m’a montré à nouveau l’ouvrage : La négresse blonde, de Georges Fourest. "C’est un livre pirate édité par des maquisards vietnamiens, à l’époque de la guerre d’Indochine. On en vendait clandestinement aux Français pour un fusil le folio... Comment scier une planche, tome un, je savais bien qu’il n’était pas loin. Excusez-moi, je passe devant vous." Il m’a conduit devant une porte grillagée et cadenassée. Il a sorti ses clés. Il a ouvert la grille. "Ce doit être sur une étagère... Là ! Tout un carton !" Il a soufflé sur la poussière, qui s’est envolée. "Dans ce réduit, on entrepose ce qu’on n’a pas encore répertorié. Tous les auteurs ici ne sont pas nécessairement intéressants, mais comme on n’a aucune trace d’eux ailleurs, on préfère les conserver à l’abri en attendant de pouvoir les étudier. Dans le doute, vous comprenez... Si vous entamez une recherche sur Laclos, justement, ça pourrait nous arranger..." Il a pris le carton dans ses bras, refermé la grille ; nous avons remonté la cinquantaine de marches, vers les parchemins.

"Vous vous installerez dans la petite salle à côté, comme promis. Mais vous ne serez peut-être pas seul, tout dépendra de l’état des documents. Nous y sommes." Personne. Il a déposé le carton, l’a ouvert. "Oh, là ! Oui ! Je vous amène quelqu’un. Ce sont des mesures de sécurité, ne le prenez pas mal. Nous agissons de la même façon avec tous les lecteurs." Il a téléphoné à un service interne, a demandé qu’on apporte des gants. Il a raccroché, en regardant à nouveau le contenu du carton. "Les coins partent en poussière, les reliures sont fragiles, je préfère que ce soit un personnel de la Bibliothèque qui s’en occupe ; vous seriez déresponsabilisé en cas de problème." Un homme est venu. Le conservateur lui a donné des instructions avant de nous laisser. Je me suis assis ; et pendant tout l’après-midi je me suis plongé dans les documents que l’homme qu’on avait appelé, debout à mes côtés, sortait du carton et manipulait avec précaution.



En tout, une dizaine d’ouvrages. Et rien qui me permette d’avancer dans ma recherche. Un singulier personnage, décidément, ce Laclos. D’après ce que j’ai pu lire ici et là, l’éditeur des Liaisons dangereuses se serait destiné à une carrière militaire vers sa vingtième année. En 1760, il est à l’Ecole d’artillerie de La Fère. En mars 1761, il devient sous-lieutenant. Il est affecté à La Rochelle en 1762, dans une brigade créée pour des expéditions aux Indes et au Canada. Manque de chance : le 10 février de l’année suivante, le Traité de Paris met fin à la guerre de Sept ans. La France perd les Indes et le Canada. Effondrement des rêves d’aventures et de carrière rapide du jeune officier. Une période de trente ans de paix commence, qui condamne Laclos à s’élever en grade par l’ancienneté et à végéter en caserne. En 1763, il est en garnison à Toul. En 1765, il est à Strasbourg, nommé lieutenant en premier. En 1767, il est sous-aide-major. En 1769, on le trouve à Grenoble. En 1772, il est aide-major. En 1775, Besançon. En 1777, capitaine en second. En 1779, l’île d'Aix : il est chargé de construire des fortifications contre une hypothétique attaque anglaise. C’est à partir de 1780, semble-t-il, qu’il commence à écrire, mais je n’ai réussi nulle part à trouver l’année de publication des Liaisons dangereuses. Je sais que la douzième édition date de 1796. La première édition remonte-t-elle à avant ou à après 1789 ? J’aurais aimé l’apprendre. En tous cas, même si le livre a été publié après 1789, l’écrivain Laclos fait parler de lui bien avant l’époque révolutionnaire. Après avoir disserté sur le thème de L’éducation des femmes, à l’occasion d’un concours organisé par l’Académie de Châlons-sur-Marne, il rédige en 1786 pour l’Académie française une Lettre sur l’éloge du Maréchal de Vauban qui lui attire les foudres de l’autorité militaire. En 1784, il a un fils d’une certaine Marie-Soulange Dupemé, ou Dupené - je ne suis pas parvenu à déchiffrer l’écriture -, qu’il épouse deux ans plus tard, et qui lui donnera encore une fille en 1788 et un autre fils en 1795. En 1788, il entre au service du duc d’Orléans. On arrive à la Révolution. D’après ce que j’ai pu comprendre, Laclos a d’abord été monarchiste tendance orléaniste - et pour cause : le duc d’Orléans était son employeur -, avant de se rallier à l’idée républicaine. C’est pour cela qu’il se montre hésitant dans un premier temps. Compromis au moment des Journées d’Octobre, il s’enfuit à Londres. Il revient à Paris en juillet 1790. C’est à cette époque qu’il dirige le Journal des Amis de la Constitution. Ce qui ne l’empêche pas l’année suivante, après la fuite de Louis XVI et l’arrestation de Varennes, de manœuvrer pour obtenir l’installation au pouvoir du duc d’Orléans. En 1790 aussi, il entre au club des Jacobins, qu’il quitte en juillet 1791, suite à l’affaire de la pétition du Champ-de-Mars. Dorénavant, il se voue corps et âme à l’idéal révolutionnaire. Quand naturellement le duc d’Orléans le chasse, il réintègre l’armée. En 1792, il est envoyé par le gouvernement pour inspecter les troupes à Châlons-sur-Marne, avant d’être nommé chef d’état-major dans l’Armée des Pyrénées. Au moment de la Terreur, en mars 1793, il est arrêté pour ses anciennes fréquentations orléanistes. En août, il obtient sa libération conditionnelle. En novembre, il est de nouveau arrêté. Il reste en prison jusqu’à sa libération définitive au début du mois de décembre 1794. Derrière les barreaux, il écrit des lettres qui témoignent de son attachement à sa femme Marie-Soulange. J’ai pu lire quelques unes de ces lettres : aucune comparaison possible avec la froideur d’un Valmont ou d’une Merteuil, ni avec le romantisme d’une Tourvel. On y trouve un homme sans histoires, bon père et bon époux. A sa sortie de prison, il écrit encore, un mémoire sur La guerre et la paix, une nouvelle version de L’éducation des femmes (1795), un compte-rendu sur Le voyage de La Pérouse (1797). Après s’être lancé dans une carrière militaire terne, dans une carrière politique avortée, et dans une carrière littéraire pas tellement plus éclatante, il semble attiré par une carrière financière. Ce n’est pas très clair. Je suis sûr qu’il était secrétaire général des hypothèques en 1795, mais les livres demeurent très discrets sur cette période. Je passe. Nous sommes en 1799 : il réintègre de nouveau l’armée comme général de brigade. L’année suivante, Bonaparte le nomme général d’artillerie sur le Rhin, puis en Italie. Malheureusement, il n’a pas le temps de faire ses preuves : il est atteint de dysenterie et meurt à Tarente le 5 septembre 1803.

Voilà le contenu global de la dizaine de volumes mis à ma disposition. En fin de compte, je n’avais rien appris qui puisse m’éclairer sur la nature des Liaisons dangereuses. N’ayant aucune date de publication, et n’ayant que des renseignements très vagues sur Laclos, je pouvais tout autant continuer à considérer Les liaisons dangereuses comme un recueil de lettres authentiques, rassemblées et publiées par le monarchiste Laclos devenu républicain au moment de la Révolution, dans le but de témoigner de la décrépitude du monde aristocratique d’avant 1789 et de garantir le bien-fondé de cette Révolution, que comme une fiction inventée de toutes pièces par l’officier Laclos contraint d’occuper du mieux possible ses interminables journées en caserne. J’en conclus, au lieu de m’embarquer dans des suppositions fragiles, qu’il valait mieux me limiter à l’étude de l’œuvre elle-même. Le dernier ouvrage refermé, je suis remonté vers le bureau du conservateur pour le remercier de son assistance, et je suis revenu vivement chez moi.

J’ai axé surtout ma réflexion sur les personnages principaux. Au terme de mon analyse, j’apporte les conclusions suivantes.



D’abord, Valmont. Celui qui écrit le plus : cinquante et une lettres ont été rédigées par lui sur les cent soixante-quinze du recueil. Un virtuose de l’adaptation. Avec Danceny, le soupirant de Cécile, il adopte le ton du frère aîné. Avec Cécile, il joue sur la vanité et sur le mystère. Avec Tourvel, il se montre expert en rouerie ; il utilise pour la séduire un vocabulaire classique, proche de ce qu’elle veut entendre, de ce dont elle rêve. Il emploie des termes abstraits, des superlatifs, des clichés hérités de la galanterie précieuse pour la persuader que son sentiment est désintéressé : "charme impérieux" (lettre 24), "âme céleste" (lettre 36), "doux empire", "puissance invincible", (lettre 83) ; il qualifie son amour d’"inaltérable" (lettre 52), de "pur" (lettre 83), de "tendre" (lettre 137). Avec Merteuil, il apparaît au contraire brillant, spirituel, persifleur ; le ton s’apparente au ton de la conversation, il multiplie les termes familiers ("bégueule", "rabâchage", "radotage", "baragouiner"), et les expressions littéraires les plus lestes comme "dévorer son ennui" (lettre 34) ou "ne pas se posséder de joie" (lettre 47). A chaque correspondant, un Valmont différent. C’est aussi un personnage peu imaginatif. Ses métaphores sont communes (exemple dans la lettre 83 : "réduit à brûler d’un amour que je sens bien qui ne pourra s’éteindre"). Ses formules sont conventionnelles (lettre 4 : "L’amour qui prépare ma couronne, hésite lui-même entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe"). Ses comparaisons guerrières sont plates (lettre 34 : "Mon inhumaine, qui se tient sur la défense, a mis à éviter les rencontres, une adresse qui a déconcerté la mienne. [...] Je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite guerre [...]. Il faut pour chacune une ruse nouvelle"). Le recourt systématique aux procédés de rhétorique (antithèses, parallélismes, cadences poétiques, etc.), en donnant à ses lettres une apparence très travaillée, trahit une âme habituée à feindre, à dissimuler, une âme jamais passionnée, rarement émue. En résumé, un personnage trompeur, superficiel et technicien.

Ensuite, Merteuil. Si Valmont adopte avec elle le ton de la conversation, ce n’est pas pour rien : ses lettres témoignent d’une maîtrise parfaite du langage. Elle peut se révéler ironique ("Vous reviendrez à dix heures avec le bel objet", lettre 2 ; "La petite personne de son côté est assez farouche", lettre 5), méprisante ("insultante confiance", lettre 113), détachée ("Je surmontai ma petite honte", lettre 81), vulgaire ("Adieu, [...] je suis à vous écrire, et mon dîner en a été retardé", lettre 63), cynique ("A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges", lettre 141 : Cécile vient de faire une fausse couche...). Elle sait tirer des comparaisons de la vie quotidienne ("Depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse ? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route !", lettre 10), de la maladie ("C’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons et son ardeur", lettre 85), du jeu ("Ce fut un coup de partie qui me valut plus que je n’avais espéré", lettre 81), du théâtre ("Quand l’héroïne est en scène, on ne s’occupe guère de la confidente", lettre 146), de la guerre ("Une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre quoiqu’avec rapidité [...], la gloire de la défense et le plaisir de la défaite", lettre 10), du Moyen Age ("Telle dans nos anciens tournois, la Beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse", lettre 10), de l’Orient et des fantasmes qu’il véhicule ("Je me plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail", lettre 10). Elle utilise certains mots dans le sens du XVIIe siècle ("injure", lettre 5 ; "soin", lettre 81), d’autres plus récents non reconnus par l’Académie ("ottomane", "encroûter", "duègne", "odalisque"), d’autres encore dans un nouveau sens, comme "précautions locales" (qui signifie "précautions propres aux lieux", lettre 81), ou "attentif Belleroche" (qui signifie que Belleroche "a des attentions et fait sa cour", lettre 121), ou "la lettre la plus maritale qui soit" (qui signifie "la lettre qui ressemble le plus à celle qu’un mari pourrait écrire", lettre 152). Merteuil ne cache pas ses affinités avec les milieux où l’on cause. Par exemple, dans la lettre 2, elle dit : "Cela n’a que quinze ans" ("Cela" désignant Cécile...), ou dans la lettre 5 : "Ce ne sera jamais qu’une espèce" ("espèce" définissant un être indigne de toute considération). Des propos comme : "Je raffole de cet enfant, c’est une vraie passion" (lettre 20), des formules comme : "le suffrage de nos femmes à prétentions" (lettre 81) appartiennent à la langue des salons. Plusieurs termes sont aussi très représentatifs des mœurs mondaines, comme "saisissement mortel" (lettre 85) ou "mortelle demi-heure" (lettre 87). La prose de Merteuil s’avère à la fois nerveuse et tendue, dynamique, naturelle, élaborée, et révèle un être prompt à cancaner, à manœuvrer, à compromettre, à échafauder des stratagèmes. En résumé, comme Valmont, un personnage trompeur, superficiel et technicien, même si c’est à un degré en plus ou en moins.

Troisième figure : Tourvel. Son style de plume semble sortir tout droit des livres pieux. Pour elle, l’amour est un "délire dangereux" (lettre 50) ou un "poison dangereux" (lettre 124). "Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout autre, devient une étourderie avec vous, et ne mènerait à une noirceur, si je cédais à votre demande", écrit-elle dans la lettre 43 : cette opposition entre "candeur" et "noirceur" est un cliché de rhétorique banale des gens d’Eglise. Dans la lettre 124, elle renvoie encore aux paraboles évangéliques, quand elle dit : "Ne sais-je pas que l’enfant prodigue, à son retour, obtint plus de grâces de son père, que le fils qui ne s’était jamais absenté". Mais dans le même temps, ses paroles sous-entendent le conflit intérieur qui la déchire, entre son désir de vertu et son sentiment pour Valmont. Une évolution est très sensible, plus on avance dans le recueil. Les lettres 26 et 41 déploient une langue riche en rythmes ternaires, en effets de symétries, en périodes, qui vise à mettre une distance entre elle et Valmont. La lettre 43 adopte un ton toujours oratoire, mais moins cérémonieux, moins démonstratif. Dans la lettre 56, seuls les trois premiers paragraphes sont cohérents ; le dernier paragraphe révèle un trouble de plus en plus marqué, le raisonnement cède la place à une divagation inquiète et passionnée, le rythme de plus en plus saccadé trahit un émoi profond ("Que m’importe, après tout ? Pourquoi m’occuperais-je d’elles ou de vous ? De quel droit venez-vous troubler ma tranquillité ? Laissez-moi, ne me voyez plus ; ne m’écrivez plus"). La lettre 90 manifeste sa défaite morale. La lettre 161 manifeste sa déchéance affective. Tout à fait à l’inverse de Valmont et Merteuil, Tourvel apparaît comme un être fragile à la limite de la faiblesse, enclin au drame, fidèle jusqu’à la pathologie aux préceptes inculqués par un catéchisme trop austère, inadapté au monde autant que le Rousseau de La nouvelle Héloïse ou des Rêveries.

Quatrième personnage : Cécile. Aucune évolution. Son enfermement au couvent a fait d’elle une nigaude incapable de comprendre quoi que ce soit de ce qui lui arrive. Le temps des Liaisons dangereuses est une parenthèse dans son existence : au début du recueil elle sort du couvent, à la fin elle y rentre définitivement. Entre les deux, elle se laisse porter par les événements. Son langage appartient au monde de l’enfance, qu’elle n’a jamais quitté et qu’elle ne quittera jamais - Merteuil lui dit d’ailleurs, lettre 105 : "Vous écrivez toujours comme un enfant". Pour preuves, la lettre 1 ("le Monsieur"), la lettre 39 ("ce vilain Monsieur de Gercourt"), la lettre 109 ("Il y a tout plein de moments où je n’y songe pas du tout"). Elle multiplie les barbarismes comme : "Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste" (lettre 30), "Je ne sais pas qui est-ce qui nous a trahis" (lettre 69), "Ne m’en voulez pas" (lettre 94). Son vocabulaire est très pauvre. Dans l’impossibilité de décrire par des termes précis ce qu’elle éprouve, elle remplace toute explication par le mot-outil "cela" ("Cela ne me fâche pas beaucoup", lettre 14) ou "ça" ("Ça m’a fait bien plaisir", lettre 14 ; "Ça me faisait de la peine", lettre 16), qu’elle accompagne de quelques substantifs ou qualificatifs très ordinaires ("peine", "plaisir", "chagrin", "triste"). Pour traduire une émotion forte, elle emploie systématiquement le mot "bien" : "Je suis bien embarrassée", "Je suis bien en peine" (lettre 16), "J’ai bien pleuré" (lettre 82), "C’est bien mal ça" (lettre 97). On ne compte plus ses répétitions : dans le deuxième paragraphe de la lettre 27, on trouve six fois le verbe "dire", et cinq fois le verbe "écrire" ! Elle rédige comme elle parle, d’où la fréquence d’expressions comme "et puis" ; elle commence souvent ses lettres par une interjection enfantine "Oh !" ou "Ah !". Son éducation a été peu soignée : elle reste un être vide. Merteuil n’a pas tort quand elle la qualifie de "machine à plaisir" (lettre 106). Représentative, avec Danceny - autre mal éduqué qui finira sous le vêtement religieux -, de la jeunesse, elle révèle l’impuissance de toute une génération à saisir le monde qui l’entoure, et par là, à en combattre les éléments mauvais. Ainsi, elle peut ne pas inspirer le mépris, elle inspire de toute façon la pitié.

Enfin, Volanges, la mère de Cécile. Sa langue est archaïque. Elle recourt à des expressions toutes faites, consacrées par l’Eglise, sentencieuses, moralisatrices ; elle menace par exemple Tourvel, dans la lettre 9 : "Vos regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de semblables tableaux". Ses images sont grandiloquentes : "Ecoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru ; mais qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent victimes qu’il a immolées" (lettre 32). Elle demeure esclave des conventions, des usages religieux. Mais en même temps, c’est un personnage lucide et perspicace : dans la lettre 32, elle a non seulement très bien décelé le début d’attirance de Tourvel pour Valmont ("Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections que je prévois"), mais en supplément elle connaît la cause de l’aveuglement de Tourvel ("Votre honnêteté même vous trahit, par la sécurité qu’elle vous inspire"). Sa connaissance du monde est précise et sans illusions : la malhonnêteté, le vice, la tromperie se trouvent partout sous n’importe quel visage. Malheureusement, lucide et perspicace, elle ne l’est pas encore suffisamment : elle démasque très rapidement Valmont, mais se méprend sur Merteuil. Et elle finit par livrer sa propre fille Cécile aux libertins. Le personnage Volanges, lui non plus, ne peut donc pas inspirer un autre sentiment que la pitié. La mère de Cécile est une femme intelligente sans doute, mais faible, impuissante, dépassée complètement par la société corrompue de son temps.



En conclusion, je suis sûr au moins d’une chose : que toutes ces lettres soient authentiques ou non, le recueil des Liaisons dangereuses est le livre d’un homme qui s’ennuie.

Ou bien Les liaisons dangereuses sont une œuvre inventée. C’est possible. Grâce à mes lectures à la Bibliothèque, j’ai une idée plus précise de ce qu’a été Laclos : un militaire ayant vécu en période de paix. On peut facilement s’imaginer Laclos dans sa caserne, faisant les cent pas en attendant que la journée se passe, réduit à éplucher les patates, à jouer aux cartes ou à astiquer ses bottes. Un jour, l’inaction a dépassé la mesure : "C’est assez !", s’est écrié le soldat inoccupé en tapant du poing sur la table. Il a pris une feuille, une plume, et il a commencé la rédaction d’un roman intitulé Les liaisons dangereuses. Général de tour d’ivoire, il s’est demandé comment Merteuil vaincrait les réticences de Valmont, dans quelles circonstances Valmont battrait en brèche les dernières défenses de Tourvel, assurant la cohérence de l’ensemble, s’arrachant les cheveux parce que si telle lettre a été portée à la connaissance de X., Y. aurait dû forcément en parler dans sa réponse à Z., se mettant dans la peau de chacun des personnages et essayant le mieux possible d’adopter leurs points de vues, de ressentir leurs émotions, et d’écrire dans chaque lettre selon un style particulier. L’hypothèse est très plausible. Le peu d’éléments que j’ai pu rassembler laisse supposer que Laclos a toute sa vie cherché sa voie. Il a entamé une carrière littéraire après avoir entamé une carrière militaire, avant de s’adonner à la politique, puis à la finance, avant de réintégrer l’armée. Les liaisons dangereuses, de ce point de vue, seraient à considérer comme la marque d’un vertige, comme la preuve de l’abîme qui sous- tend une vie en apparence réussie : bon mari, bon père, bon officier, noble ouvert aux idées nouvelles, Laclos serait certainement devenu un bon général d’Empire, peut-être un bon diplomate, il aurait fini sans doute à l’Académie française, décoré de la Légion d’Honneur. Le fait que le monde des Liaisons dangereuses soit un monde tournant à vide, avec un vicomte de Valmont et une marquise de Merteuil représentant une aristocratie décadente, avec une Madame de Tourvel et une Madame de Volanges représentant une bourgeoisie impuissante, avec un Tiers-Etat absent, un monde sans Roi, sans Histoire, sans Dieu, sans même des Auteurs puisque les personnages sont réduits à raconter leurs aventures par leurs propres lettres, est peut-être à mettre en parallèle avec un Laclos qui lui aussi tourne à vide, ne croyant plus à l’aristocratie, officier sans gloire, contraint de vivre par procuration à travers les livres, de trouver un semblant d’excitation dans l’élaboration de stratégies de conquêtes amoureuses, de noircir des pages et des pages à l’instar de ses créatures de papier.

Ou bien Les liaisons dangereuses sont une œuvre authentique. C’est possible aussi. Mais dans ce cas encore, Laclos est un homme qui s’ennuie. Si les lettres sont vraies, Laclos n’est plus écrivain, il est juste éditeur. Et éditeur de quoi ? d’un Valmont et d’une Merteuil trompeurs, superficiels et techniciens, comme j’ai dit plus haut, d’une Tourvel romantique et inadaptée, d’une Cécile et d’une Volanges pitoyables. Quel intérêt peut-on éprouver pour de tels êtres ? Si Laclos a publié leurs lettres, c’est forcément parce qu’il n’avait rien de mieux à faire. Il est aussi facile d’imaginer Laclos oisif en caserne que de l’imaginer sceptique face à l’idéal républicain. Aspirant à des changements profonds, il ne croit plus aux promesses des Lumières, s’il y a cru un jour. Ne sachant plus vers quoi se tourner, ne sachant plus exprimer ce qu’il veut, il se résigne à exprimer ce qu’il ne veut pas : il édite un recueil de lettres d’individus lamentables, pour bien montrer aux gens de son temps que le monde aristocratique des années 1762-1789 est, ou était - puisque je ne sais pas la date de publication -, un monde décrépi, vain, pourri. Laclos aurait été, dans cette hypothèse, un républicain par dépit, autrement dit un républicain devenu tel moins par foi dans la République - qui ne répond pas à toutes les promesses, puisqu’il passe les dix dernières années de sa vie à chercher son salut dans l’orléanisme, dans le jacobinisme, dans le bonapartisme, dans la politique, dans l’écriture, dans l’armée - que par rejet de la monarchie entre 1762 et 1789. Même dans ce cas, Les liaisons dangereuses sont l’œuvre d’une âme en peine : déçu par son monde, Laclos est finalement emporté par une tourmente révolutionnaire qui ne comble aucun espoir. Il ne serait resté à l’homme errant, pour alimenter une vie sans véritable but, que mettre en lumière les travers de son temps.
  
Dans les limbes (Werner Van Grevald)


II - Choderlos