Elle erre encore, Madalena, mais j’ai perdu sa trace. Aujourd’hui je la devine à une terrasse de café, je la suppose au bord d’un trottoir, le regard vague et le pas indécis. L’affection n’est pourtant pas née d’un coup, et même au plus fort de ses manifestations je suis toujours resté lucide. On peut même dire qu’à l’époque de nos entrevues, mon sentiment pareillement passionné et objectif rongeait à la fois mes velléités nihilistes et mes velléités conquérantes. Et le temps passe. Mais ni le temps ni la lucidité ne peuvent atténuer la dureté de ces paroles : "Elle erre encore, et je ne la vois plus".
Madalena, à moi qui savais tout, tu auras enseigné l’amertume. Tout ce que je concevais alors comme des valeurs sûres, ton indifférence aura suffi à les balayer. Je sais pourquoi je t’ai adressé la parole. J’ai été vers toi parce qu’en apparence, en apparence seulement, tu n’étais qu’un double ; et à cette époque je trouvais très réconfortant de ne prendre en considération que les gens les plus proches, ceux qui me permettaient de sortir de mon mutisme tout en m’appuyant dans mes jugements. Souviens-toi. Le hasard avait justement voulu qu’à ce moment-là nous étudiions le même caprice de Paganini. Nous fréquentions la même université parisienne, les mêmes étudiants, nous suivions le même cursus. Mais l’absolu marcalançais : voilà où a toujours été le problème. Ah, tu pouvais bien t’acharner à prononcer des [R] et à estomper la musicalité de tes phrases ! Il venait toujours un moment où le naturel reprenait le dessus : ta voix monocorde modulait soudain, et tes [R] devenaient des [r]. Dans ces moments, je ne me trouvais plus devant mon double : je me trouvais devant un moi qui n’était pas moi. Oui nous étudions le même caprice de Paganini, oui nous fréquentions la même université, mais j’étais Marcalançais et tu étais Italienne. Et si une Italienne pouvait comprendre un Marcalançais, un Marcalançais pouvait-il, même avec la meilleure volonté du monde, comprendre quoi que ce soit d’une Italienne ?
Je dois évoquer le contexte pour éviter les jugements hâtifs. Nous nous sommes rencontrés d’une manière impromptue : Madalena par curiosité, moi par désœuvrement. Son attitude était volontaire, la mienne était passive. Je n’attendais rien. Je me souviens des soirs d’hiver qui ont précédé comme d’une sorte de brume : personnage épique, je vivais au gré d’événements, de principes dont je me persuadais être la cause. Et du jour au lendemain, le flux tranquille de la Seine m’a paru plus triste. Sur un quai, un matin, je me suis assis ; et moi qui n’avais jamais pleuré, j’ai enfoui simplement, sans comprendre, mon visage dans mes deux paumes mouillées.
Le contact : une fête en fin d’année. La salle était balayée par des lumières agressives, on dansait sur des musiques trop fortes, il y avait des tables un peu partout sur lesquelles étaient soigneusement alignés des amuse-gueules et des boissons diverses. J’allais de la fenêtre au fond de la pièce, du fond de la pièce à la fenêtre, en ne buvant pas trop vite le contenu de mon verre, que je gardais toujours pour ne pas paraître vers les mains dans les poches. Un ami parlait avec le propriétaire de la salle, qui s’était joint à nous. Je me suis approché d’eux, silencieusement. Nous sommes restés tous les trois, debout, à parler de tout et de rien. Je souhaitais que cette soirée finisse le plus rapidement possible. Et une petite personne est venue entre moi et le propriétaire. Elle a penché la tête. Elle a fait un sourire timide, elle ne savait pas si elle pouvait s’incruster dans notre groupe. A cet instant je n’ai pas su la trouver extraordinaire ; son front était trop large, ses cheveux étaient trop raides, ses yeux trop enfoncés sous des sourcils trop parfaitement dessinés. Et surtout il y avait ces joues, maigres quand elle était sérieuse, creuses quand elle souriait, si relevées quand elle voulait paraître aimable que les pommettes saillaient, que je n’aimais pas. Son pull faisait des nombreux plis sur son tronc, les deux extrémités de sa poitrine étaient visibles. Elle ne me plaisait pas. Elle s’est approchée encore. Le propriétaire l’a vue. Il s’est retourné, il pousse une exclamation, il l’invite à se joindre à nous ; il nous dit : "Ah, je vous présente Madalena !". Elle a d’abord regardé l’ami à ma gauche, qui l’a saluée, puis elle s’est tournée vers moi. J’ai machinalement penché la tête pour l’embrasser. Elle souriait. Nous sommes restés un instant tous les quatre sans dire un mot. Puis l’ami et le propriétaire se sont remis à parler. Madalena était toujours à côté de moi. Le silence devenait pesant, je me suis décidé à lui demander comment elle s’occupait à Paris, de quelle région d’Italie elle venait, je lui ai fait part de mes connaissances sur Dante et Pétrarque - des questions et des propos suffisamment neutres qui permettent de maintenir un dialogue tout en ne se dévoilant pas trop à autrui. Nous avons peu à peu reculé, nous nous sommes assis dans un coin de la pièce, et nous avons commencé réellement à parler.
Madalena, puisses-tu savoir un jour ce que j’ai souffert de te voir courir de partenaire en partenaire et d’échec et échec, tandis que muet dans mon découragement, j’étais de plus en plus convaincu de ne pouvoir rien t’apporter pour achever ta quête ! Puisses-tu savoir un jour ce que j’ai aimé, lorsque je t’apercevais enfin, derrière la plus grande vitre de la bibliothèque universitaire, ou dans l’encadrement de la porte de la salle d’études où nous nous retrouvions pour un cours commun, ou au sortir de ce libraire que nous fréquentions ordinairement le vendredi soir, en attendant l’avant-dernière séance au cinéma juste en face ! Comme j’ai souffert, un vendredi soir précisément, où pour la première fois après notre rencontre, je t'ai vue en compagnie ! De quoi étais-je jaloux, ce soir-là ? Une aventure - s’il est possible d’en imaginer une - une aventure entre toi et moi se serait enlisée de toute façon, je le répète : le ponctuel n’a jamais fait bon ménage avec l’absolu. Je ne voulais pas une liaison. Je voulais... quoi, au juste ? Une amitié ? Non plus. Je souhaitais peut-être me libérer d’une dette : tu avais provoqué un trouble en moi, que je devais te rendre ? Non, ce n’est pas aussi clair. Prenons le problème à l’envers : que m’as-tu donné ? Qu’attendais-je de toi ? Je ne sais pas. L’amour est rétif aux explications.
En tous cas, de te voir régulièrement accrochée à de nouveaux bras, malheureuse en sursis, je souffrais. Qui ou quoi pouvait te pousser à rechercher systématiquement l’occasion d’une nouvelle catastrophe affective ? Je t’observais pour t’aimer davantage, sans dire un mot. Je t’aimais et tu ne m’aimais pas, Madalena ! Ta mine restait lasse et triste, tu voguais d’aventures en aventures et je ne pouvais rien pour toi ! Nous nous sommes vus presque quotidiennement pendant des mois, mais pour quels motifs ? Nous ne nous considérions pas selon le même sentiment : j’étais un ami qui aimait. Une fin d’après-midi, t’en rappelles-tu ? nous étions étendus sur l’herbe rase d’un parc encore ouvert. On n’entendait atténuée par la végétation qui nous entourait, que la rumeur des automobiles dans les rues alentour. Qu’aurai-je cru ce soir-là ! A un mètre l’un de l’autre, nous ne regardions pas les mêmes étoiles. Nous nous parlions, nous nous sourions, nous aurions pu aller plus loin ; mais au fond nous étions étrangers l’un pour l’autre. Il n’y avait pas plus d’ami qu’il n’y avait d’amante. Nous savions cela, et pendant des mois nous avons accepté chacun de notre côté d’entretenir le malentendu, en espérant l’impossible, en attendant que l’autre s’accorde à ce que nous voulions de lui.
Trois ans sont passés. Elle est retournée en Italie, je suis revenu en Marcalance. Mais à chaque coin de rue, dans chaque lieu, à n’importe quelle occasion, je ne pouvais m’empêcher de l’imaginer surgissant de nulle part, aussi spontanément que lors de notre première rencontre. Parce qu’elle ne se trouvait plus devant mes yeux, parce que la vie nous avait orientés dans deux directions différentes, parce que l’absence d’amour pour moi ne l’avait pas incitée à reprendre contact et que pour cette raison je ne recevais plus d’elle la moindre nouvelle, je me mettais à idéaliser le souvenir. Aussi curieusement que la conscience collective n’a retenu que les témoignages d’art de l’immense Empire assyrien, c’est-à-dire les comportements les plus hauts face aux viols, aux pillages, aux massacres d’Assournazirpal II, je commençais à oublier sa froideur face à mes élans amoureux, pour ne retenir que ses sourires, ses attentions, ses marques de sympathie. La parfaite indifférence qu’elle m’avait témoignée des mois durant, devenait une éventualité. Qu’elle m’ait aimé d’une façon ou d’une autre, même peu, même mal, disons : à sa manière, cette supposition se métamorphosait en évidence.
A l’occasion de je ne sais quelle manifestation publique, je me trouvais, ce jeudi après-midi, à Cherbourg, au musée Thomas Henry. Je m’arrête devant une toile un instant. Quelqu’un à ma gauche m’observe. Je me tourne. C’était elle. Quel hasard extraordinaire avait pu la pousser à se rendre à Cherbourg, au musée Thomas Henry, à l’heure exacte où je m’y trouvais ? Elle logeait chez une amie pour une semaine. Elle continuait ses études en Italie. Elle était en vacances en France. Trois ans ne l’avaient visiblement pas changée : même coiffure, même façon de s’habiller, même accent, même expression d’ennui. Nous sommes sortis de l’endroit, ensemble comme naguère. Le soir tombait. Nous sommes entrés dans un restaurant. Rien à dire de notre conversation pendant une heure. Et soudain, elle plonge sa main dans son sac, elle en sort une cigarette et un briquet. Elle plante la cigarette entre ses lèvres, baisse les paupières pour voir la flamme du briquet. D’un air soutenu, elle tire quelques bouffées. Puis par un mouvement sec et précis de sa paume, elle referme le briquet qu’elle remet dans son sac. Le coude sur la table, la main en l’air, avec la cigarette se consumant entre le majeur et l’index, elle relève les yeux pour me regarder.
Madalena, t’aurai-je jamais sentie plus éloignée de moi qu’à cette minute ? Que d’abandons, que de larmes, que de déceptions pouvais-je lire dans cette simple cigarette ! Ta vie pendant trois ans... Un résumé détaillé n’était plus utile. Mais moi, Madalena ! Cette cigarette allumée de manière vulgaire, c’était la fin de mes vieilles attentes, l’assurance que jamais désormais un homme ne te rendrait heureuse ! Cette cigarette, c’était la plus maigre consolation en attendant la mort ! Une fois de plus, nous étions l’un en face de l’autre. Mais cette cigarette, toi qui ne fumait pas, toi que j’avais connue amoureuse, c’était, pour ton malheur, et surtout pour le mien, moi qui parcours aujourd’hui l’Italie pour tenter de t’y retrouver, la preuve que l’intégrité qui mène à la félicité n’aurait maintenant pour toi, pour longtemps, que la forme d’un lointain devenir.