Au matin retrouvé, dans l’effacement
De nos malentendus et de nos disputes,
Nous suivrons la grève où jadis
Ont gémi des marins sans navires,
Nous contemplerons d’un même regard
Les toits des temples réduits au silence,
Nous réunirons dans nos mains enlacées
Les terres que les puissances invisibles
Ont tourmentées, et les peuples dressés l’un contre l’autre
Par l’ambiguïté des mots. Nous bercerons
Les rois sans enfant et les reines sans roi,
Et les faux inquisiteurs, et les faux coupables.
Nous soumettrons à notre démesure
Les consciences tortueuses qui cherchent encore,
Dans l’amas du savoir,
Le salut, le remède, la consolation.
Là-bas, ma tendre, ma rare, nous verrons
Ceux que la mer, dans son orgueil, a punis,
Ceux qui ont voulu résoudre
Les dilemmes, les atermoiements,
Les rivalités académiques,
Nous verrons les chevaliers désarmés
Que tu rêvais, t’en souviens-tu ?
Yvain et son lion, Lancelot et sa charrette,
Lavés de leurs crimes et oublieux
De leurs exploits stériles, nous verrons
Les montagnes artificielles que les autochtones
Réalisaient pour nous et nos frères et sœurs,
Nous grimperons au sommet des tours,
Nous pénétrerons dans le flanc des pyramides
Aux ouvertures larges comme des tombeaux,
Aux cryptes élancées comme des palais.
Nous repousserons vers d’insondables fjords
Les mouchards qui gagnaient à leur cause
Bourreaux et préfets, et les habitués du tripot
Qui ont toujours honni la légèreté.
Nous éloignerons les félons furieux que l’amour
Epouvantait ; et des fous dont le plus élémentaire docteur
Brisait l’apparence tranquille, ces fous languides
Que nous dominions par notre audace sans limite,
Des vieillards animés des mêmes mensonges,
Des brutes que guidait l’appât du gain
Et de leurs compères dociles dans la déroute,
Ces otages de la suffisance, ces lamentables fantoches,
Nous ne tiendrons plus compte. Nous brûlerons, ma mie,
Loin des tyrans et des sages. Nous nous noierons
Dans des plaisirs insensibles, dans des joies
Marquées simplement d’une envie réciproque.
Du lierre alors, comme un prodige,
Du lierre recouvrant le mur sali
Naîtra la rose que nous cherchions en vain,
La seule rose que nous n’avons jamais choyée,
Aveugles, le trésor que jamais
Nous n’avons vu. Un rayon
Atteindra la pièce où tu pleurais ;
Endormie sur le fauteuil,
Tu sentiras ma main sur ton épaule.
Ignorants des lois du monde
Nous vivrons enfin, jusqu’à satiété,
Indifférents à la désagrégation des sphères.
Et rien n’éteindra ton sourire,
Rien ne t’empêchera de courir,
De répéter dans l’extase
Le nom de ton amour sans fin.