D’un feu que les années étouffent,
D’un cœur que la nuit a rendu âpre,
Mais qui vivent encore
De leur besoin, obstinés, et refusent
La houle des générations,
Rien ne dissimulera la grandeur,
Même si l’ironie séduit les masses,
Même si l’instant peut sembler
Chargé des richesses les plus raisonnables ;
Rien ne parviendra à subordonner
Aux religions des prêcheurs
Le legs des étoiles.
Méditez sur vos résignations,
Mortels ! et tout au bout des mers
Que vous n’avez jamais traversées,
Que vous traverserez nécessairement,
Vous découvrirez la raison des arbres morts
Rejetés sur le sable par l’écume.
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Maintenant, entre les fantômes
Que les siècles ont rendus mélancoliques,
Entre les urnes scintillantes où l’on dépose
Les cœurs de ceux qui revinrent couverts de gloire,
Entre les deux fleuves où une mince bande de terre
Figure l’horizon qu’on ne peut atteindre
Et la route sinueuse qu’on ne doit pas franchir,
Entre les cadres vides accrochés
Derrière les dalles de stuc qui servent de reposoirs,
Au-dessus des autels où on sacrifie avec fastes
Les génies encore en germe,
Une enfant s’agite : Ioanni brûle enfin
Des maux qui la dévorent, goûte enfin
Des constellations la sérénité reconquise.
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Crois-tu que cette lampe presque éteinte
Aurait fini aussi sous la glace,
Comme les armoires qui l’entourent
Aux portes délabrées,
Comme les fauteuils usés
Qui ont gardé le souvenir
Des lèvres aimantes et folles,
Et closes, et tremblantes, et froides ?
Va trouver Choderlos. Mesure à quel point,
Toi qui l’a connu,
L’étincelle irradie le monde.
Ce n’est plus l’indifférence, ni l’imaginaire,
Ni même l’excitation que le changement promettait,
Et pourtant tu le vois sourire.
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Va trouver Krzysztof, et regarde-le longtemps
Dormir dans les boutons d’or au bord des eaux sales,
Amonceler les graines cachées aux quatre coins du cimetière
Où ses pas le conduisaient les matins de fête,
Attendre que la sève jaillisse, attendre que les branches
S’entrecroisent et se rejoignent bien au-dessus des cités,
Grimper jusqu’à ce que sa main déchire les nuages,
Et vivre où personne n’était monté avant lui.
Ces fûts de liqueurs aigres au fond des celliers,
Ces chapelles au milieu des champs en friche,
Ces cloches que les reflets ne parviennent plus à dessouder,
Aucune de ces ruines ne retient
Celui-là que tu vois s’élever, libre,
Du haut de la plus haute montagne.
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Va trouver Lazlo, et dis-moi sans mentir
Si la vieillesse a engourdi
Ses mains, dis-moi si l’âtre
Où dansaient ses monstres difformes
Menace toujours, dis-moi
Si l’ermite sans histoires
Entretient toujours sa blessure
Comme le lièvre son lit d’hiver.
Terre ! Voilà ce que crie l’ascète
Plein d’amour et de nouveaux rêves.
Il s’acharne, il épanche
Dans son monde les créatures
Qui jaillissent par milliers
D’un cyclone sans origines.
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Nous nous tenions pourtant devant le même arbre,
Et sur l’herbe rase que tu caressais des doigts
L’ombre du couchant étalait nos silhouettes confondues,
Jusqu’au chêne où l’Autre t’attendait.
Madalena pourtant, nous distinguions ensemble
Les rives escarpées du continent
Où les déserts ne comptent aucun vautour,
Nous savions les ruses indispensables
Pour dérober en secret les amandes et les palmes
Et les fleurs dont les pétales ouverts brillaient sous les fougères.
Ce fut tout. Un visage s’est effacé au fil des jours ;
Mais nul n’échappe à l’assouvissement du désir,
Madalena ! Ses joies sont simples et ses soins inestimables :
C’est enfin le seul amant qui t’appelle !
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L’apôtre aurait considéré miraculeuse
Cette évolution du langage.
Qu’espérait-il, ce héros, ce flatteur,
Au milieu des piliers vaincus ?
Il redoutait chaque matin la déchéance,
Il frissonnait sous les voûtes fatiguées,
Il dormait pour oublier les fortunes
Gagnées entre trahisons et remords.
Le vassal a cassé ses liens, et règne
Sur un trône sans rubis ni saphirs.
Horace désormais contemple son domaine,
Et les invités ne cessent d’élargir
Les frontières de ce territoire pacifique,
Et d’adorer ce roi qui n’a plus de couronne.
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Et toi, Guillaume, regrettes-tu
Les lions qu’il t’a fallu dompter,
Et les armes perdues
Dans d’inutiles batailles ?
Regrettes-tu le messager fidèle
Qui t’annonçait une victoire chèrement payée
Sur le mépris, et les guerriers de nulle part
A genoux devant ton épée ?
L’un avec l’autre, vous n’êtes pas
Comme ceux que les soumissions exaltent.
Vous ne ressentez plus, au contact
De vos bras qui se cherchent,
Que la fraternité irréductible
Des miséreux demeurés longtemps solitaires.
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Et toi, Quartilla, qui mêlait dans l’obscur
Les trésors des généraux disparus,
Te souviens-tu des images déchirantes
Que le crépuscule reflétait sur l’eau calme ?
La mer ! te rappeles-tu des voyages
A peine entamés, et déjà interrompus,
Et des tempêtes qui suggéraient un gouffre
Comme un espoir de dernier secours ?
Les yeux ouverts, elle se demande
Si l’écureuil apparaîtra à nouveau
Sur l’arbre en fleurs. Elle a entendu
Une voix. Elle court. Elle suit
Celui qu’elle aime pour la première fois.
Elle ne sait pas qu’elle est heureuse.
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Ces vagabonds n’ont pas vécu.
A travers les volets que leurs pères
Tenaient de leurs pères, ils guettaient
La neige, la métamorphose des paysages,
L’ouvrage des cantonniers silencieux,
Et la neige encore. Et la conscience,
L’effort, le dépit liguaient même
Les ennemis les plus farouches.
Ils s’étendaient sans un soupir,
Tristes au-delà des pleurs, sûrs
Que la sérénité ne serait jamais
Qu’un répit avant d’autres défaites.
Demain n’est plus. Ils vivent.
Ils ne jugent pas la lourdeur,
Ils n’obéissent pas aux mythes
Qu’inspire la panique.
Ce que tu appelais valeur
Je l’ai révélé principe,
Logique de tolérance
Et volonté. Contre les miens
Je t’ai guidé, Mortel, je t’ai conduit
A la frontière de mon empire :
Te voici libre de choisir
Et d’assumer ce que tu seras.