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Nocturnes (pièces pour piano)
Tu te souviens, Lecteur, que lors de ma recherche sur Laclos, un bibliothécaire m’avait laissé une reliure contenant plusieurs revues parues sous la Révolution française. J’avais rencontré le conservateur de la Bibliothèque, quelques jours plus tard, qui m’avait appris que ce type de document ne devait normalement jamais sortir de l’établissement, parce que trop fragile ou trop rare. Je te rassure donc, Lecteur : le lendemain de mon entrevue avec le conservateur, une mauvaise conscience m’a empêché de garder cette reliure, je l’ai remise au bibliothécaire qui me l’avait confiée - cela valait peut-être mieux pour lui : si le conservateur avait su...

Mon désir de me l’approprier était grand, pourtant. C’est un réel plaisir, celui de tourner les pages rêches et poreuses qu’un homme, mort il y a dix ans, cent ans, mille ans, à une époque où on attache tel et tel événements historiques, a tenu dans ses mains. Un livre rend toujours compte des civilisations qu’il a traversées. Une page arrachée d’un volume de 1650 : c’était un passage qui n’a pas plu à un essayiste de 1830, ou c’était un bout de papier qui a servi à allumer un feu de cheminée en 1760. Une page soigneusement recollée dans un volume de 1500 : c’était un texte disparu pendant des décennies qu’on a miraculeusement retrouvé. Une page tachée dans un volume de 1570 : c’était une tasse de café maladroitement renversée en 1910, ou une négligence volontaire en 1790, ou des doigts sales en 1630. Il est même possible de tomber, entre deux feuillets, sur des documents oubliés là par des lecteurs distraits : carte postale tamponnée le 14 février 1909 à Baden-Baden dans un roman russe datant de 1884 ("Cher Peter, notre petit Hans a fait ses premiers pas ! Quel dommage que vous n’étiez pas parmi nous, vous auriez assisté à l’événement. Notre séjour s’achève sous un ciel clément. Nous ne serons pas fâchés de revoir nos Saxons qui nous manquent beaucoup. Votre Solange qui pense à vous"), facture d’épicier signée en mars 1930 dans un album pour la jeunesse de 1886 ("riz, 300, petits pois, 12, tomates, 60, pommes de terre, 248, Van Houten, 50, Werthers Original, 30, Dubonnet, 43, etc."), lettre datée du 25 août 1945 dans un volumineux missel de 1896 ("J’ai bien reçu la visite d’Avdur, mais seule. Je ne suis pas étonnée. Cela m’est bien égal. Celui qui ne vient pas ne doit pas partir").

Dans cette reliure qui m’avait été confiée, justement, se trouvait une photographie. Sur la photo : une femme élégante, tenant dans ses bras un très jeune bébé, accompagnée de quatre autres personnes également en vêtements de cérémonie ; la scène se passe sur le parvis d’une église orthodoxe. Au dos de la photo, une note manuscrite : "Krzysztof, chrzest 1957, 27 grudzien". C’était une épreuve en noir et blanc, un tirage brillant entourée d’une bordure blanche. D’après ce peu d’indices, j’ai pu déduire facilement qu’il s’agissait d’un baptême chrétien d’un petit garçon nommé Krzysztof, le 27 décembre 1957, quelque part en Pologne comme le laissait sous-entendre la note et les vêtements des convives. Je trouvais un peu étrange qu’un baptême ait pu avoir lieu en Pologne en 1957, tandis que les dirigeants étaient sous la direction des communistes de Moscou, et les prêtres dénoncés comme contre-révolutionnaires et persécutés. Mais le cliché semblait authentique. Et puis, quel intérêt de falsifier un tel document ?

Autant te l’avouer, Lecteur : j’ai rendu la reliure à la Bibliothèque, mais je confesse avoir gardé cette photo. Le rapport entre la représentation d’un baptême chrétien parmi tant d’autres, et ce que les livres d’Histoire nous apprennent sur le vieux monde chrétien des années 1950 - dont le plus spectaculaire en 1957 : Spoutnik -, a excité ma curiosité. Cette photo posait une énigme : qu’avait-il de si extraordinaire, ce crucifié sous Tibère, pour qu’à l’ère de Spoutnik, on continuât à se faire baptiser en son nom ?



La question était d’autant plus judicieuse que l’angle choisi, la position des individus, le parvis lisse et propre, le ciel bleu illuminant l’église à l’arrière-plan, tout cela me rappelait un tableau que j’avais vu un jour, un tableau d’un peintre pompier, Ciseri je crois, représentant Pilate le bras levé vers Jésus, devant la foule.

Etrange affaire que ce procès de Jésus. Je rappelle les faits : Pilate ne trouvait aucun motif pour condamner Jésus, il a donc demandé son avis à la foule, et lui a même proposé de choisir entre relâcher Jésus ou relâcher Barabbas. On n’invente pas une histoire de ce genre. Il y a là, certainement, un fond de vérité. Mais un fond de vérité très mince.

Parce qu’enfin ! Comment a-t-on pu croire pendant des siècles à la réalité d’un procès aussi spectaculaire ! On connaît la rigueur et l’amour des lois romains. Or, ce Pilate des évangiles, c’est Monsieur Loyal sur la piste du cirque : "Achille-Jésus mérite-t-il ou non d’être puni ? C’est à vous de décider, chers amis ! Ah là là là là là là ! Pauvre Achille-Jésus ! Le public vous a condamné ! Je dois lui obéir ! Préparez-vous à recevoir une tarte à la crème, après quoi vous serez crucifié !". Peut-on raisonnablement imaginer un Pilate aussi inconscient dans ses responsabilités, aussi désinvolte dans ses décisions, aussi peu respectueux des institutions latines ?

Un autre aspect de ce procès m’échappe aussi, relatif au contexte historique et géographique. La Judée est vassale de Rome depuis Pompée. La campagne de César depuis Alexandrie jusqu’à Zela a consolidé la mainmise romaine sur la Palestine. L’Empire fait de cette région une province romaine gouvernée par un roi juif, avant d’en faire un territoire romain gouverné par un préfet romain. Donc, au moment du procès de Jésus, l’occupation totale de la Palestine par la puissance romaine est un fait récent. Il ne s’agit pas par conséquent, pour le gouverneur, de montrer de la faiblesse, ni d’agir en despote : il faut au contraire témoigner de fermeté vis-à-vis de la population occupée, soumise à des lois qui lui sont étrangères, obligée de payer l’impôt à l’empereur qu’on lui assigne, tout en donnant de la civilisation romaine l’image la plus haute, la plus digne de respect, la plus louable, pour contenir pacifiquement les révoltes. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la Judée se trouve à une frontière de l’Empire. Juste à côté se trouve le royaume des Parthes. D’où nécessité de ne pas être négligent. L’administration d’une province comme la Judée, à cette époque, ne peut pas être confiée au premier venu. Le préfet romain choisi doit être nécessairement un homme intègre, accompli, pleinement conscient des enjeux de sa tâche. Or, que voyons-nous dans les évangiles ? Un lâche. Un fonctionnaire débonnaire incapable de prendre une décision, qui finit par s’en remettre au jugement du plus grand nombre. Un administrateur qui laisse condamner un homme en étant convaincu de son innocence. Quelle image désastreuse de la haute justice romaine ! Quelle image désastreuse de la puissance romaine ! Et quel lamentable manque de charisme face au menaçant voisin parthe !

Et puis, j’essaie de me mettre un instant à la place de Pilate. Je suis préfet. Je gouverne une province frontalière. Je vis en plein cœur de Jérusalem, au sein d’une population que je tiens en respect par la force. Et je détiens, dans ma prison, deux individus. L’un s’appelle Jésus, je ne sais pas trop bien ce qu’il est, un illuminé, un révolutionnaire, en tous cas quelqu’un qui a provoqué un tumulte au Temple, qu’on écoute, et qui peut s’avérer à l’avenir un facteur de désordre. L’autre s’appelle Barabbas, et lui en revanche je sais qu’il est un brigand, je sais que si je le relâche il répandra de nouveau la zizanie dans ma province. Je suis bien ennuyé : je n’arrive pas à trouver un motif d’accusation valable à l’encontre de Jésus, et d’un autre côté j’hésite à le relâcher parce que, suite aux réactions qu’il a déclenchées au Temple, je crains que sa libération soit à l’origine d’une émeute. Alors voilà : pour sortir de cette situation, puisque je suis d’excellente humeur depuis ce matin, j’ai décidé de confier la responsabilité du jugement à la foule. Et tant que j’y suis, je vais demander à la foule si elle veut que je relâche Barabbas. Je prends un risque parfaitement idiot, puisque je sais pertinemment que Barabbas en liberté troublera de nouveau l’ordre public. Mais je suis d’excellente humeur depuis ce matin, par conséquent je peux bien me permettre une petite folie, ça mettra un peu de piment dans ma vie. En somme, on peut dire que le Pilate des évangiles, transposé pendant la deuxième Guerre Mondiale, se présente comme un haut responsable allemand, chargé du maintien de l’ordre dans un territoire occupé par des armées allemandes, qui, au balcon principal d’une ville d’importance, s’exprimerait en ces termes : "Très chères populations occupées militairement par l’armée allemande dont je suis ici le principal représentant, je suis bien ennuyé. J’ai enfermé, dans la prison de ma kommandantur, deux résistants. Or, je n’arrive pas à trouver un motif pour condamner l’un de ces deux résistants. Donc, j’ai décidé de relâcher l’un de ces deux résistants. Je suis venu vous demander lequel vous voulez que je relâche : celui dont je ne suis pas convaincu de la culpabilité, ou l’autre, celui qui cherchera à me tirer dessus à nouveau dès que je l’aurai libéré ?". Le moins qu’on puisse dire, c’est que le Pilate des évangiles semble psychologiquement un peu perturbé...

La crucifixion de Jésus date du début des années 30. Et Pilate a été préfet jusqu’en 36. Peut-on imaginer qu’un Pilate aussi inconscient, aussi lâche, aussi insolite que celui des évangiles, aurait pu rester en place jusqu’en 36 ? Non, de n’importe quelle façon, Rome l’aurait relevé de ses fonctions. Ce procès évoqué dans le Nouveau Testament n’a que très peu de rapports avec l’Histoire : c’est un procès surréaliste, bouffon, loufoque, un procès qui tend au farfelu.



Je relis les textes. Je m’intéresse pour commencer à Jésus au Temple. Les quatre évangiles s’accordent sur cet épisode. Jésus est entré dans la cour du Temple de Jérusalem, il a vu les marchands : il a renversé leurs étals. Un acte de cette nature ne peut pas être accompli par tout le monde ; c’est un acte volontaire, décidé. Si un individu en 1957 renversait les présentoirs des vendeurs de cartes postales au Vatican ou à Lourdes, les chrétiens, si peu qu’il en reste, crieraient au sacrilège. Alors un individu qui sème le désordre dans un Temple habité par Dieu, dans un Temple qui représente encore, pour un peuple privé de tout par l’envahisseur romain, un espoir, une identité, une indépendance, ce n’est même plus un sacrilège, c’est au-delà des mots. Le geste de Jésus est le geste d’un jusqu’au-boutiste. Un jusqu’au-boutiste fou ? Je le répète, la Palestine est à cette époque sous domination romaine ; et ce que les Romains cherchent avant tout dans leurs provinces, c’est l’ordre. Pendant les fêtes juives, comme la Pâque, la population de Jérusalem double, triple, quadruple. La ville, toujours sous la responsabilité du préfet romain, n’est pas défendue par un renforcement de légions : la garnison d’Antonia contrôle toujours, à elle seule, toute la région. C’est dire à quel point le préfet doit être diplomate, habile dans sa façon de gouverner. La moindre bévue, et c’est la catastrophe ; la garnison ne pourrait pas de toute façon contenir la masse de la population. Crucifier un fauteur de troubles est la meilleure solution. Une façon de dire : "Populations de Jérusalem, Rome vous autorise à célébrer vos fêtes. Mais n’allez pas trop loin. Voyez ce que nous faisons des rebelles à l’ordre romain. Si vos fêtes débordent en une contestation de la mainmise de Rome sur la Palestine, vous finirez tous comme ceux que vous voyez là sur leur croix". Les crucifiés étaient donc nécessairement des meneurs, des individus charismatiques. Si Jésus a été crucifié, c’est bien parce que ses comportements avaient attiré l’attention, et parce qu’on l’écoutait. Au fond, il n’est même pas utile de savoir s’il a réellement renversé les marchands du Temple. Qu’il les ait renversés ou non, qu’il ait participé à des révoltes ou non, peu importe : il a suffisamment semé la pagaille pour susciter l’inquiétude des autorités. Jésus n’était donc pas un jusqu’au-boutiste fou, mais un jusqu’au-boutiste parfaitement lucide, quelqu’un qui savait exactement ce qu’il voulait et ce qu’il faisait.

Un tel caractère ne naît pas en un jour. Jusqu’où peut-on faire remonter cette volonté déterminée ? Les évangiles demeurent discrets sur l’enfance de Jésus. En revanche, ils concordent sur l’évolution de sa relation avec Jean-Baptiste. Qui est Jean-Baptiste ? Un réformateur. Par le baptême qu’il pratique sur les bords du Jourdain, qui lave les hommes de leurs péchés, il se place effectivement en dehors des institutions, puisque chaque année le Temple de Jérusalem organise le Yom Kippour, le "Jour du Pardon". Figure essentielle dans Marc, Matthieu et Luc, Jean-Baptiste apparaît dès le prologue dans Jean. Il faut avouer qu’avant Jean-Baptiste, Jésus n’est rien. Ce n’est qu’à partir du moment où Jean-Baptiste le baptise, et l’accepte dans sa communauté, que Jésus commence à faire parler de lui. L’évangile de Jean révèle que Jésus a recruté ses premiers disciples dans la communauté de Jean-Baptiste. L’analyse des propos de Jésus rapportés par Matthieu sous-entend l’influence de l’un sur l’autre (Jean-Baptiste, 3.7 : "Race de vipères ! Qui vous a enseigné à vouloir échapper au jugement de Dieu, qui est proche ?", Jésus, 23.33 : "Race de vipères ! Comment pensez-vous éviter d’être condamnés à l’enfer ?" ; Jean-Baptiste, 3.10 : "Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu", Jésus, 7.19 : "Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu" ; Jean-Baptiste, 3.2 : "Repentez-vous, car le Royaume des cieux est proche !", Jésus, 4.17 : "Repentez-vous, car le Royaume des cieux est proche !"). La dimension de Jésus n’est pas à remettre en cause : si finalement l’élève a dépassé le maître, ce n’est certainement pas sans raisons. Mais il est indéniable que Jean-Baptiste a été un formidable tremplin pour Jésus. On s’est longtemps mépris sur l’utilisation du verbe "baptiser" dans le verset 22 du chapitre 3 ("Jésus resta quelques temps avec ses disciples, et il baptisait") de l’évangile de Jean : "baptiser", cela peut signifier "immerger des individus dans le Jourdain pour les laver de leurs péchés", mais cela peut signifier aussi "faire le baptiste", exactement de la même manière que "christianiser" veut dire "faire comme le Christ" ou "comptabiliser" veut dire "faire comme le comptable". Les langues modernes veulent absolument qu’à chaque mot corresponde une seule définition, mais la langue utilisée par Jean, à l’époque de Jean, accepte tout à fait les doubles sens ; et dans le verset en question, Jean se garde bien de préciser le sens qu’il veut donner à son propos : évidemment ! on ne peut pas concevoir un "fils de Dieu" en train de chiper des disciples à celui qui lui a permis justement de sortir de l’anonymat...

Il faut imaginer le dialogue de sourds entre Jean-Baptiste et Jésus. D’un côté, Jean-Baptiste : "Je suis celui qui crie dans le désert : “Préparez un chemin bien droit pour le Seigneur”. Un homme viendra après moi, mais il sera plus important que moi. Je vous baptise d’eau, mais lui vous baptisera d’esprit. Je ne suis même pas digne de délier la courroie de ses sandales". De l’autre côté, Jésus : "Cet homme que tu annonces, c’est moi. Celui qui doit baptiser d’esprit, c’est moi. Le Seigneur pour qui tu prépares un chemin bien droit, c’est moi". Jean-Baptiste : "Allons donc ! Toi ! Mais tu es un de mes disciples !". Jésus : "Eh bien justement ! Je viens après toi comme tu l’as dit ! Et je suis plus important que toi comme tu l’as dit !". Jean-Baptiste : "Mais la façon dont tu recrutes tes compagnons, c’est la façon que je t’ai enseignée ! La considération dont tu jouis maintenant, c’est celle que tu as acquise près de moi, grâce à moi !". Jésus : "En apparence la façon de recruter est la même, mais moi j’y adjoins l’esprit. Et si je suis considéré, c’est parce que justement je baptise d’esprit comme tu l’as dit". Jean-Baptiste : "Toi, tu baptises d’esprit ! Tu es fatigué, mon pauvre Jésus ! Regarde-toi ! Tu as une tête, un tronc, deux bras, deux jambes, comme moi, tu as un nez, une bouche, deux yeux, deux oreilles, comme moi, tu manges et tu dors, comme moi ! Tu n’es qu’un homme, mon pauvre Jésus, rien qu’un homme ! Et je peux même t’assurer que tu es un homme qui cherche à avoir les yeux et le cerveau plus gros que la tête !". Jésus : "Bien sûr, que je ne suis qu’un homme ! Tu l’as dit toi- même : “Un homme viendra après moi” ; et si cet homme a des sandales, des sandales dont tu n’es “pas digne de délier la courroie” comme tu as dit encore, c’est forcément parce que cet homme a des pieds, donc des jambes, donc un tronc, donc une tête avec un nez, une bouche, deux yeux, deux oreilles, un estomac à remplir et des paupières qui se ferment pour dormir. Eh bien cet homme, c’est moi. Seulement je ne suis pas un homme ordinaire : je suis fils de Dieu, je suis Dieu devenu homme, et de ce fait tu n’es effectivement pas digne de délier la courroie de mes sandales". Jean- Baptiste : "Tes sandales ! Tes sandales ! Mais mon pauvre Jésus, tes sandales, c’est grâce à moi que tu as pu te les acheter ! Quand je t’ai connu tu marchais pieds nus ! Si tu deviens célèbre et si on raconte ta vie un jour, on sera bien forcé de commencer ton histoire par moi d’une façon ou d’une autre, parce que tu me dois tout ! Tu étais quoi, avant de me rencontrer ? Un provincial ordinaire, promis à l’avenir de son charpentier de père ! Et maintenant tu te sers de ce que j’ai dit pour te faire passer pour le fils de Dieu ! Baptiser ne te suffit plus ?". Jésus : "Puisque je suis le Messie, tu deviens prophète, ce n’est pas si mal". Jean-Baptiste : "Et si je suis le Messie ?". Jésus : "Alors je suis Dieu". Jean-Baptiste : "Je vois. Tu t’es servi de moi pour te sortir de ta campagne, et maintenant que tu as fait ton trou, tu me confies les seconds rôles, en attendant de me mettre au placard". Jésus : "Je comprends que ça ne doit pas être facile, quand on n’est qu’un prophète, d’avoir favorisé la venue du fils de Dieu". Jean- Baptiste : "Oh, évite le cynisme ! Et garde ton baratin pour les foules !". Jésus : "Merci quand même pour tout". Jean-Baptiste : "Ingrat !".

Le Jésus des textes n’est donc pas un modèle de vertu. C’est au contraire quelqu’un prêt à tout pour parvenir à ses fins, prêt à séduire les masses avec des moyens qui ne lui appartiennent pas, à repousser ceux qui pourraient le gêner, jusqu’à ses alliés les plus proches, pour monter toujours plus haut dans la hiérarchie religieuse. C’est un opportuniste qui sait manœuvrer les consciences.



Je reste sur les textes. Les quatre évangiles sont d’accord pour dire que Jean-Baptiste connaissait par cœur ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ancien Testament. Quand on lui demande s’il est le Messie par exemple, Jean-Baptiste répond qu’il est "celui qui crie dans le désert : “Préparez un chemin bien droit pour le Seigneur”", en référence à Isaïe II (40.3). Matthieu rappelle que Jean-Baptiste dit à Hérode : "Il ne t’est pas permis d’avoir Hérodiade pour femme" - Hérodiade était la femme du frère de Hérode -, en référence au chapitres 18 verset 16 et 20 verset 21 du Lévitique. Et quand on l’interroge sur ses actes de prophète, Jean-Baptiste affirme, aussi bien chez Matthieu (11.10) que chez Jean (3.28) en se référant au chapitre 3 verset 1 du livre de Malachie, qu’il est le messager de Dieu, envoyé sur terre avant Dieu pour ouvrir le chemin à Dieu. Avec un maître aussi érudit, Jésus était destiné à devenir un expert de la Loi et des prophètes. Une analyse minutieuse des paroles de Jésus à la lumière de l’Ancien Testament déborderait du cadre que je me suis fixé. Je prends quand même un passage parmi tant d’autres pour illustrer : le sermon sur la montagne. Matthieu 5.11-12 : "Heureux êtes-vous si les hommes vous insultent, vous persécutent et disent faussement toute sorte de mal contre vous parce que vous croyez en moi. C’est ainsi, en effet, qu’on a persécuté les prophètes qui ont vécu avant vous" ; Second livre des chroniques 36.16 : "Les hommes bafouèrent les messagers, se moquèrent des prophètes et négligèrent les paroles de Dieu". Matthieu 7.23 : "Allez-vous-en loin de moi, vous qui commettez le mal !" ; Psaume 6 verset 9 : "Allez-vous-en, vous qui commettez le mal !". Jésus évoque encore le chapitre 20 de l’Exode, quand il commente le "Tu ne tueras pas" et le "Tu ne commettras pas d’adultère" de Moïse ; il commente aussi le "Celui qui renvoie sa femme doit lui donner une attestation de divorce" du chapitre 24 verset 1 du Deutéronome, le "Œil pour œil et dent pour dent" du chapitre 24 verset 20 du Lévitique. Et quand au chapitre 6 verset 29 de Matthieu, il évoque la richesse de Salomon, il prouve qu’il a lu le chapitre 10 du premier livre des Rois. Le Jésus des évangiles est décidément loin d’être un ignorant : c’est un lecteur attentif des Textes sacrés. Quand il parle de quelque chose, il en parle en connaissance de cause.

Pouvait-il par conséquent ignorer la double signification du mot "Messie" ? Le doute n’est pas permis. En se proclamant "Messie", Jésus avait tout à fait conscience des passions qu’il allait soulever. Evidemment, le sujet que j’aborde ici est difficile à comprendre pour les Européens ou les Américains de 1957, qui raisonnent en chrétiens. Pour ceux-ci, l’univers est divisé en deux : un ici-bas terrestre, et un au-delà céleste paradisiaque. Mais cette conception d’un univers double n’existait pas chez les contemporains de Jésus, et chez Jésus lui-même. L’au-delà céleste est une invention des chrétiens de l’après-résurrection de Jésus. Pour les juifs sous Tibère, l’univers n’est pas deux, mais un, et il est divisé en deux temps : un présent terrestre, et un au-delà futur paradisiaque également terrestre. Il ne faut pas se tromper sur les paroles de Jésus. Après vingt siècles de chrétienté, c’est devenu un réflexe d’accorder tout de suite à ses dires un sens élevé. "Beaucoup qui sont maintenant les premiers seront les derniers et beaucoup qui sont maintenant les derniers seront les premiers" (Matthieu 19.30), "Heureux, vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous !" (Luc 6.20), "Malheur à vous qui êtes riches, car vous avez déjà eu votre bonheur !" (Luc 6.24), ces propos par exemple sont systématiquement compris dans le sens de : "Ceux qui sur terre ont été pauvres seront riches quand ils seront au ciel". Mais le sens premier était très matériel. Car le "royaume de Dieu" évoqué par Jésus, c’était un royaume bien terrestre. "Mon royaume n’est pas de ce monde" (Jean 18.36) est compris en 1957 dans le sens de : "Mon royaume est au ciel", mais dans l’esprit des contemporains de Jésus, le royaume évoqué était bien un royaume d’ici-bas, un royaume "pas de ce monde" tout simplement parce "ce monde" était dominé alors par les légions romaines, dominé par Pilate et son armée ; effectivement le royaume de Jésus n’était "pas de ce monde" des années 30, mais cela ne voulait pas dire qu’il ne serait pas du monde des années 40, ou 50 ou 100.

Pourquoi, en s’attribuant le titre de "Messie", Jésus est-il sûr de déchaîner les passions ? Parce qu’autour de lui la communauté juive est déchirée précisément sur la définition du mot "Messie". D’un côté se trouvent les juifs qui estiment que l’au-delà futur paradisiaque promis par la Loi ne pourra être atteint que par l’élimination de tous ceux qui méprisent les dix commandements. D’un autre côté se trouvent les juifs qui pensent que cet au-delà futur paradisiaque promis par la Loi ne pourra être atteint au contraire que par le rapprochement de tous les peuples du monde autour des dix commandements. Au premier camp appartiennent, entre autres, les zélotes. Au second camp appartiennent les descendants d’Isaïe II. Les deux camps reprennent à leur compte le mot "Messie", mais dans deux sens opposés. A l’origine, "Messie" était un titre attribué aux grands prêtres et aux rois d’Israël pour signifier qu’ils avaient été désignés par Dieu, ou, pour reprendre le sens étymologique, "oints" par Dieu pour accomplir une fonction particulière. Ainsi Moïse était Messie. Et David était Messie aussi. La fin du royaume d’Israël et l’exil avaient transformé le qualificatif "Messie" en un titre réservé à un "roi sauveur" chargé de redonner à Israël sa souveraineté. Les prophètes (Isaïe I 9.6, Jérémie 23.5) avaient annoncé la venue de ce Messie-roi sauveur, mais n’avaient pas avancé de date, et surtout étaient restés très flous sur sa nature et sur les moyens qu’il utiliserait pour atteindre son but. Conséquence : pour les zélotes, le mot "Messie" désignait "celui qui éliminera les Romains et ressuscitera l’ancien royaume d’Israël", et pour les descendants d’Isaïe II le même mot désignait "celui qui rassemblera tous les peuples du monde - dont les Romains - autour des dix commandements". Dans quel camp s’est placé Jésus ? Il semble bien qu’il ait joué sur l’ambiguïté, qu’il n’ait pas résisté à l’envie de nourrir les espoirs des zélotes tout en laissant aux futurs évangélistes la possibilité d’établir une filiation avec Isaïe II. Car dans les textes en effet, il apparaît clairement que le mot "Messie" est utilisé dans le sens des zélotes. Deux passages sont particulièrement révélateurs. Le premier se trouve dans les quatre évangiles : l’arrivée à Jérusalem. Sur ce point encore, les quatre rédacteurs sont d’accord pour dire qu’une foule enthousiaste attendait Jésus, trois d’entre eux (Marc, Matthieu et Luc) précisent même que des gens étendaient leurs manteaux sur le chemin en guise de tapis rouge, Marc et Luc vont même jusqu’à rappeler que certains coupaient des branches d’arbre pour les jeter sous son âne comme des offrandes. Jésus a été accueilli comme le Messie annoncé par le chapitre 9 de Zacharie. L’autre épisode ne se trouve que dans les évangiles synoptiques - les plus anciens, ce qui n’est sûrement pas un hasard. Cet épisode-là montre Jésus seul avec ses disciples. La foule a disparu. Jésus s’inquiète de savoir ce que ses disciples pensent de lui. Il les interroge : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?". Tel disciple répond qu’il est le nouveau Jean-Baptiste, tel autre qu’il est Elie, tel autre encore qu’il est une réincarnation de Jérémie ; Pierre dit alors : "Tu es le Messie". Jésus lui coupe aussitôt la parole. Il est évident que sa réaction ne s’explique que parce que la réponse de Pierre signifie pour lui : "Tu es celui qui boutera les Romains hors de Palestine", et que si Pierre pense cela, Pilate le pense certainement aussi, et cela l’inquiète. Et on le comprend. Jésus porté par la foule peut toujours inquiéter l’autorité romaine, il représente une force conséquente, plus les gens le suivent et plus il a de raisons de s’engager ; tandis que Jésus simplement appuyé par ses douze acolytes, ce Jésus-là craint pour sa vie, avec raisons. Un Pilate hésitera toujours à arrêter et à condamner un individu, quel qu’il soit, soutenu par la population : il n’hésitera jamais à arrêter et à condamner le chef d’un petit groupe d’agitateurs. Quand tout le monde est là, on peut fanfaronner, on peut jouer les m’as-tu-vu sur un âne à Jérusalem, on peut se donner en spectacle. Mais quand tout le monde est parti, silence radio, tais-toi Pierre car Pilate pourrait nous entendre...

Le Jésus originel n’est donc décidément pas un personnage brillant. Non seulement, je l’ai dit, c’est un opportuniste, mais en supplément c’est un opportuniste qui veut limiter les risques, un opportuniste craintif. On n’ira pas jusqu’à le traiter de lâche parce que la crucifixion reste un supplice redoutable, même quand on est un preux aventurier sans peur et sans reproches, mais en tous cas c’est quelqu’un qui hésite, qui renonce à assumer sa tâche dès lors que les circonstances ne jouent plus en sa faveur, en résumé quelqu’un qui manifeste sa faiblesse.



Je me penche enfin sur le parcours de Jésus. Caractéristique essentielle : si ses comportements témoignent parfois de réticences ou d’interrogations, ses jugements en revanche sont absolument catégoriques. La morale qu’il répand n’est pas une morale de la mesure. Pour commencer, le sermon sur la montagne. Au chapitre 5 versets 21 et 22 dans Matthieu, il rappelle le "Tu ne tueras pas" de Moïse. Eh bien selon lui, le mot "crime" ne doit pas s’appliquer qu’à l’image du couteau enfoncé dans un corps ou du poison versé dans un verre, le mot "crime" doit être compris d’une façon beaucoup plus large : "Tout homme qui se met en colère contre son frère mérite de comparaître devant le juge ; celui qui dit à son frère : “Imbécile !” mérite d’être jugé par le Conseil supérieur ; celui qui lui dit : “Idiot !” mérite d’être jeté dans le feu de l’enfer". Plus loin, aux versets 27 et 28, il rappelle le "Tu ne commettras pas d’adultère" du même Moïse, et de la même manière il donne au mot "adultère" un sens plus étendu que d’ordinaire : "Tout homme qui regarde la femme d’un autre en la désirant a déjà commis l’adultère avec elle en lui-même". Dans ces conditions, qui n’a jamais été un criminel ? qui n’a jamais commis d’adultère ? Freud disait : "Mon patient est l’humanité tout entière" ; Jésus aurait pu dire : "Mon pécheur est l’humanité tout entière". Pour lui, le Mal n’est pas seulement en quelques individus, le Mal est en chacun de nous, le Mal est partout, le Mal a envahi le monde. On n’a plus le droit de condamner parce qu’on est coupable : "Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché jette la première pierre" (Jean 8.7). On n’a plus le droit de juger parce qu’on est coupable : "Enlève d’abord la poutre de ton œil et alors tu verras assez clair pour enlever la paille de l’œil de ton frère" (Matthieu 7.5). On n’a plus le droit de réagir parce qu’on est coupable : "Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre ; si quelqu’un te prend ton manteau, laisse-le prendre aussi ta chemise" (Luc 6.29). Les quatre évangélistes sont unanimes pour dire que Jésus était complètement obsédé par l’idée du Mal, par l’idée que tous les hommes sont des criminels notoires, des adultérins notoires, des menteurs notoires, des hypocrites notoires, des voleurs notoires, et qu’ils seront condamnés impitoyablement en fonction de la gravité de leurs fautes, qui restent de toute façon des fautes graves, infiniment graves. Je poursuis. Je ne m’étends pas sur l’épisode de l’entrée à Jérusalem, que j’ai déjà commenté, qui montre Jésus en Louis XIV sur sa monture. Je ne reviens pas non plus sur ce que j’ai dit sur l’épisode au Temple : que Jésus ait réellement renversé les marchands ou non, qu’il ait réellement participé à des manifestations de grande envergure ou non, il a de toute façon commis des actes suffisamment excessifs pour être finalement arrêté.

On arrive au procès. La situation est de plus en plus délicate. Les grands prêtres après tout n’ont rien contre un demi-hystérique qui prêche en province, mais quand ce demi-hystérique vient contester leur autorité à Jérusalem même, il devient nécessaire de réagir. De son côté, Pilate n’a rien contre Jésus non plus : un demi-hystérique n’est qu’un demi-hystérique, un malade qui ne prête pas à conséquence. Mais quand ce demi- hystérique commence à troubler l’ordre public, Pilate n’a pas d’autre choix que de prendre Jésus par les épaules pour lui dire : "Mon petit Jésus, je t’aime bien, mais moi je suis préfet, et je dois veiller au maintien de l’ordre. Alors ce serait bien que tu te calmes un peu, parce que sinon je vais être obligé de devenir plus méchant avec toi". Jésus est mis en garde, il se retrouve en prison, le voici devant ses juges. Il est plutôt mal parti. Va-t-il reposer les pieds sur terre ? Pas du tout, au contraire ! Le voilà qui décolle au ciel ! Puisqu’on s’apprête à le condamner, lui le seul garant du Bien ici-bas, il se met à considérer que la mort physique dont on le menace ne l’empêchera pas de régner dans l’Absolu. A partir de ce moment-là, on entre dans la quatrième dimension. Quand on lui demande : "Es-tu le Messie ?", le lecteur des évangiles n’a aucune difficulté à l’imaginer, la voix monocorde, l’attitude droite, sphinx sur le retour, répondre en se référant au psaume 110 : "Oui, je le suis, et vous verrez tous le fils de l’Homme siégeant à la droite du Dieu puissant ; vous le verrez aussi venir parmi les nuages du ciel" (Marc 14.62). Tout à fait convaincu qu’il était le dernier rempart face au Mal, il considère sa condamnation comme une catastrophe pour le reste de l’humanité : à des femmes en pleurs qu’il voit au bord de son chemin de croix, il dit : "Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas à mon sujet ! Pleurez plutôt pour vous et pour vos enfants !" (Luc 23.28). Dans le sublime, Victor Hugo n’aurait pas fait mieux. La fin montre un individu résolu à jouer du grandiose, du colossal, du géant. Le genre soldat de l’an II qui se met à réciter Homère devant une douzaine de fusils braqués sur son poitrail. Ou partisan russe qui se met à réciter Dostoïevski avec le revolver d’un SS collé sur la tempe. Il tente de dialoguer avec Dieu par l’intermédiaire des psaumes qu’il connaît décidément par cœur : le psaume 22 avec "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?" (Marc 15.34), le psaume 31 avec "Père, je remets mon esprit entre tes mains" (Luc 23.46). Autrement dit, même sur la croix, Jésus ne peut pas s’empêcher de faire de la littérature, de persister dans la voie de l’exagération, de la théâtralité la plus manichéenne.

Je résume. J’admets que Jésus est ressuscité. J’admets qu’il a accompli des miracles. J’admets tout ce qu’on veut me faire admettre qui puisse embellir le personnage. Il n’empêche qu’au départ, dans le Nouveau Testament, dans les évangiles, Jésus n’est vraiment pas parfait. Qu’un prêtre puisse être tenté de sauter sur la jolie jeune fille qui vient lui apporter le lait chaque matin, cela peut passer : un prêtre reste un homme. Mais qu’un "fils de Dieu" puisse être celui que racontent les évangiles, voilà qui est gênant. Jésus, un provincial arriviste qui réduit son maître au silence après s’être servi de lui, un dégonflé incapable d’assumer son rôle de chef d’une bande de hors-la-loi, un dément qui ne peut s’empêcher de pousser le bouchon toujours plus loin, même face à la mort ? Peut-être pas. Mais les textes n’en sont pas loin. En tous cas, le météore Jésus, la créature altruiste, intègre, et sage surtout, que l’on enseigne au catéchisme, ne repose sur rien. Marc, Matthieu, Luc et Jean décrivent un habitant de Palestine ambitieux, en proie au doute, et habité par des obsessions tenaces. Un homme ordinaire, au fond. Rien à voir avec un fils de Dieu.



Voilà ce que je pensai devant la photo blanchie de ce bébé polonais des années 1950. Ce jeune être encore incapable de parler, c’est au nom du Jésus ordinaire des évangiles, qu’il a été baptisé, le 27 décembre 1957. Combien de temps a-t-il vécu, ce Krzysztof empaqueté dans ses dentelles ? Et comment a-t-il vécu ? Son enfance n’a-t-elle pas été soumise à la crainte de la tentation, à la hantise du Mal, à l’obsession du châtiment ? Je pensai qu’en baptisant leur fils, les parents de Krzysztof n’avaient transmis qu’un héritage établi, revivifié constamment par les ambitions les plus fanatiques, les doutes les plus vertigineux, les obsessions les plus pathologiques. Madame Roland aurait pu voir cette photo en disant : "Jésus, que de crimes a-t-on commis en ton nom !". Elle aurait résumé, du même coup, le cas du petit Polonais dans ses langes : un jeune être inconscient chargé de renoncer à lui-même pour porter sur ses épaules un cadavre de deux millénaires.
  
Dans les limbes (Werner Van Grevald)


III - Krzysztof