Le musée Thomas Henry de Cherbourg ne contient pas que des chefs-d’œuvre. Témoin cette croûte encombrante dans la salle consacrée aux peintres du XIXe siècle, approximativement de trois mètres cinquante sur quatre, sensé représenter Edith, la femme de Harold, face au corps de son défunt mari, au terme de la bataille de Hastings. L’auteur de cette chose, exposée au Salon de 1827 : Horace Vernet.
Je n’ai aucun mal à m’imaginer les pensées des jeunes gens en situation.
Le meilleur rôle est sans doute celui de Harold. Le bonhomme est étendu par terre, autrement dit dans la pose la moins fatigante que l’on puisse imposer à un modèle. Un drap lui couvre les yeux, ce qui lui permet de dormir sans qu’on s’en aperçoive. A l’arrière-plan, on aperçoit deux autres individus couchés sur le sol. Celui de droite est dans une position incommode : il a le corps de travers, et sa tête fait un angle droit avec son tronc. De plus, il doit supporter Harold qui prend son ventre pour un coussin. Tandis que son voisin barbu de gauche a la vie belle. Pour un peu, en s’approchant suffisamment près, je suis sûr qu’on l’entendrait ronfler. Ceci pour dire qu’en peinture, c’est comme à la guerre : si on veut éviter de souffrir, il vaut mieux être mort que vivant.
Mettons-nous à la place des autres personnages. Prenons la femme derrière Edith, par exemple. Je suppose que c’est la servante. Ou la nourrice. Ou la femme de ménage. Ou la concierge. A moins qu’elle ne soit la bonne du curé. Si ça tombe, dans la vie de tous les jours, c’est la femme de Harold et la maîtresse du barbu à l’arrière-plan. Enfin peu importe. Appelons-la "la servante" pour simplifier. Imagine-toi son supplice, Lecteur, de rester les cils relevés et la main droite en l’air, pendant des heures et des heures, des jours peut-être. Et à quatre ou cinq mètres de distance, le brave Horace Vernet qui veille : "Plus haut, la main ! Arrête de remuer les paupières ! La tête haute ! Lève ton bras ! Et le front, plus expressif !". Mine de rien, c’est un bel exploit sportif.
Et le séminariste à droite. Tu souris, Lecteur, mais tu ne sais certainement pas ce que cela représente, de poser la jambe gauche en avant, emmitouflé dans des vêtements de scène qui ne sont pas à la bonne taille, la tête tournée vers un peintre qui te dispute sans discontinuer. Le modèle que tu vois ici a d’autant plus de mérite que de tous ceux qui figurent sur la toile, c’est bien celui qu’on a obligé à rester immobile le plus longtemps. En 1880, à l’époque des Impressionnistes, on continuait dans les Académies à produire des scènes de genre, eh bien ! Le type que tu vois en habit de versaillais, le chassepot à la main et une petite griffure à l’épaule, c’est le même. La preuve : il a toujours la jambe gauche en avant et la tête tournée vers le spectateur. Et ne crois pas qu’il s’est arrêté là ! Soixante ans plus tard, on lui met une casquette d’ouvrier sur le crâne, une faucille dans une main, un marteau dans l’autre, la jambe gauche toujours en avant vers un lendemain qui chante, la tête toujours tournée vers le spectateur, c’est lui. De l’autre côté de la Vistule, à la même époque, on le déshabille, on lui met une prothèse en guise de cache-sexe, un thorax en plastique avec une svastika, c’est lui aussi. Et récemment encore, on l’a vu avec une étoile sur la chemise, souviens-toi : la jambe en avant comme d’habitude, la main de Mao accrochée au bras gauche, une botte de foin sous le bras droit, et le revoilà. Ah, il en a vu défiler, des peintres ! Depuis plus de cent trente ans, il a gardé la même attitude ! Et il tient la route, le bougre ! Pas fatigué, toujours jeune, toujours au premier plan de l’actualité...
Enfin, la plus digne de respect reste Edith. Comprends sa situation. En tant que modèle, tu as signé un contrat qui t’engage à demeurer, tout le temps que le peintre le jugera nécessaire, dans la position d’Edith retrouvant le corps de Harold. Tu dois penser à tout. En premier lieu, au visage. Il faut exprimer à la fois la surprise, l’incrédulité, la douleur, l’effroi, le désespoir, la curiosité, la peur, le découragement et l’interrogation. Pour ce faire, les lèvres doivent être légèrement pincées, mais de telle sorte qu’on ne voit pas qu’elles sont légèrement pincées, les yeux écarquillés, et les cils le plus près possible des yeux. Et ne dis pas que c’est impossible : on ne te demande pas si c’est possible ou non, tu dois le faire, tu as signé pour ça. Ensuite, l’attitude générale. Ecoute-moi bien. La tête à droite, et levée pour que le public puisse voir le pli dans le cou. Le buste, en avant. Le bras droit raide, remonté à la hauteur des hanches, la main tendue. Très important, la main. C’est une main qui doit parler, qui doit nous résumer la scène, qui doit nous dire : "Le voilà ! Harold ! C’est lui ! Je l’ai retrouvé ! Mais il est mort ! Je ne le crois pas, je ne le crois pas ! Non, ce n’est pas lui ! Loin de moi, vision terrible et funeste ! Ah ! Malheur !". Le bassin, maintenant : mis en évidence, parce que si je veux m’assurer une situation, il est nécessaire que mon spectateur qui ne comprend rien à la peinture ait au moins de quoi se rincer l’œil. A ce propos, à quoi veux-tu arriver avec cette tenue ? Ouvre cette robe, pour qu’on puisse voir ton dos. Non, pas trop, sinon je vais tomber sous le coup de la censure. Voilà, comme ça, très bien. La jambe gauche, appuie-toi dessus. La jambe droite, tirée en arrière. Plus que ça. Pour t’aider, dis-toi que si tu étais la France, ton front s’appellerait Lille, ton menton Douai et le bout de ton pied droit Biarritz. Et même remarque pour la robe. Couvre-toi jusqu’au pied, mais fais en sorte qu’on devine la forme de ton mollet et de ta cuisse sous le tissu. Autre point : as-tu remarqué, Lecteur, les motifs de la robe ? Ce ne sont pas des motifs qu’on peut peindre en trois ou quatre heures. Donc, une fois la pose prise, la tête expressive tournée à droite, la main expressive levée, le bassin expressif remonté, etc., dis-toi bien que la torture ne s’achèvera pas trois ou quatre heures plus tard. Une semaine, deux semaines, trois semaines après le premier coup de pinceau, tu risques d’être toujours au même point. On peut supposer qu’au bout d’un temps, on mettra en place un système de palans pour maintenir en l’air ton bras fatigué ; et pour te nourrir, quelques tubes flexibles habilement dissimulés sous la robe, qui relieront directement un injecteur de boulettes alimentaires à la bouche, via le côté caché du cou, feront l’affaire. Mais ce n’est pas gagné d’avance. Il faudra subir les crampes sans grimacer, ignorer les araignées à la recherche d’un endroit tranquille pour tisser leur toile - une aisselle, par exemple -, et surtout supporter les reproches de Horace Vernet : "J’ai dit Biarritz, pas Perpignan !".
Aussi, dans ce genre de peinture, je trouve toujours très curieux que les personnages apparaissent dans des poses très naturelles, mais rendues insolites par le contexte. Ainsi, Lecteur, vois le curé. Regarde-le bien et de près. Regarde ses yeux, et dis-moi ce qu’il observe. Non, tu ne te trompes pas : il se montre effectivement très intéressé par les charmes d’Edith. Il n’y a, dans cette constatation, rien de surprenant en soi. Un regard masculin qui reluque une poitrine féminine, cela appartient à l’ordre du monde. Le problème, c’est que ce visage qui aurait pu être peint par Watteau ou Fragonard est ici celui d’un curé destiné à des bien-pensants, et que si on n’a aucune peine à imaginer ce curé interroger Edith en montrant de l’index le corps de Harold : "Ma pauvre enfant ! Etes-vous sûre que c'est lui ?", on n’a aucune peine non plus à imaginer ce qu’il pense : "Nom de Dieu ! Quelle belle paire de nichons !". Et la servante aux bras levés. On croirait l’entendre : "Mon Dieu ! Je viens juste de me rappeler que j’ai oublié mon rôti dans le four !". Le blessé à droite semble quant à lui atteint d’un immense chagrin. On le devine très bien se lamenter, en tenant des propos décousus du genre : "Bouhouhou ! Comme je suis malheureux ! Ma copine est partie ! Bouhouhou ! Elle m’a laissé tout seul ! Je suis malheureux ! Bouhouhou !". Le séminariste, enfin, a été peint dans un moment d’extrême lassitude. Une seconde auparavant, il disait encore : "Mais non, tu la reverras, ta copine. Et même si elle ne revient pas, une de perdue, dix de retrouvées. Cesse de te plaindre". Maintenant, il se tait et se dit à lui-même : "Qu’est-ce qu’il me soûle ! Bon sang, quel boulet ! Je m’ennuie, mais alors ! Je m’ennuie ! Au moins, un chassepot ou une botte de foin, ça se tait !". Compatissons un instant avec le pauvre Horace Vernet, obligé de réunir sur le même plateau ces modèles échappés d’un vaudeville. Pour un peu, on aurait presque envie de crier avec lui : "Biarritz, ce n’est pas Perpignan, ce n’est pas Salamanque non plus !".
Ici et là, dans le décor, on remarque des flèches parce que bon ! nous sommes quand même sur un champ de bataille ! mais curieusement, aucune de ces flèches n’est plantée dans un corps. Donc, deux raisons possibles pour expliquer le nombre important d’hommes allongés sur le sol : primo, c’est l’heure de la sieste, ils dorment tous, secundo, ils sont tous décédés d’une morsure de vipère. Quand je vois la taille de la blessure de Harold, je penche décidément pour la seconde solution. Question hémoglobine effectivement, un comble pour une confrontation armée moyenâgeuse, on reste sur sa soif. Le peu de sang qu’on pourrait voir, celui qui s’échappe du crâne de Harold, est caché par un drap.
Et je ne comprends pas non plus pourquoi Edith a mis sa jolie robe du dimanche. A-t-on idée de se vêtir de façon aussi élégante pour aller visiter un champ de bataille ! Il y a de la terre renversée, il y a du sang, pas beaucoup, certes, mais quelques gouttes quand même. En plus, le ciel menace. Le peintre ne nous le dit pas, mais je suis sûr qu’un quart d’heure plus tard, cela a fini en averse. Ce n’est pas très malin.
Maintenant, l’impression d’ensemble. Le bras d’Edith trace une droite qui guide notre œil vers le corps de Harold. Cette droite passe par la main du curé, qui désigne elle aussi le corps de Harold. Derrière Edith, la main de la servante paraît imposer une limite au-delà de laquelle le regard du spectateur n’a plus rien à faire. De son côté, le séminariste, à moitié dans l’ombre, a le bras dirigé vers le visage recouvert de Harold, tandis que le blessé qui pleure toujours le départ de sa copine semble montrer, avec son bras gauche renversé, la flèche posée contre le flanc de Harold. On peut par conséquent déceler une composition triangulaire formée au sommet par la figure du séminariste, et aux deux bases par la flèche et le pied situé juste derrière la tête de Harold. Une espèce de va-et-vient s’opère entre le groupe Edith et le groupe Harold, le long du segment que ferment la main de la servante et le pied derrière Harold, un va-et-vient qui glisse sur les épaules et le bras d’Edith, bondit sur la main du curé, passe par la main du blessé avant d’atteindre la tête de Harold et de buter sur le pied qui la soutient, et vice-versa. Au centre du segment - au centre du tableau aussi -, la main d’Edith. Mais à la vérité, cette analyse est purement théorique. Car ce que l’œil féminin voit en premier lieu, ce sont les puissantes musculatures de Harold et du blessé célibataire ; le public mâle ne peut manquer pour sa part d’être attiré par les nombreux plis et les transparences de la robe d’Edith. L’intérêt suscité par les trois personnages est d’ailleurs encouragé par deux draps rouges, l’un qui met en valeur la jolie robe d’Edith, l’autre qui met en valeur l’anatomie des deux jeunes hommes. Donc, inutile dans cette scène de chercher plus loin qu’un prétexte, inutile de perdre son temps à essayer de découvrir des effets de lignes, de couleurs, de lumière, l’important se situe à un niveau beaucoup plus bas.
Voilà sans doute le plus triste. Car elle reste séduisante, cette reine, quoi qu’on en dise. Malheureux Horace, si tu ne lui avais pas demandé de prendre une pose ridicule, comme elle serait grande, ton Edith ! Si tu l’avais habillée simplement, si tu avais laissé ses cheveux libres, si tu ne lui avais pas ordonné de grimacer, comme elle serait belle, ton Edith ! Si tu l’avais aimée davantage, au lieu d’avoir seulement envie de coucher avec elle, ou de te servir d’elle comme faire-valoir auprès d’académiciens médiocres, comme elle serait admirée, aujourd’hui ! Et alors, dans les yeux de cette femme amoureuse et veuve, on aurait pu peut-être sentir la misère des batailles par-delà les mondes !