Un couteau tombe sur les restes d’un agneau décapité. L’esclave se penche, le ramasse, essuie grossièrement la lame sur le bord de la table, et le jette dans le sac épais qu’il traîne derrière lui. Un autre esclave au fond de la pièce nettoie les marches menant à l’atrium. Là, couchés entre les plats sales où s’étalent encore des pattes de poulets, des raisins écrasés, des cordes, trois hommes ronflent bruyamment dans une attitude vulgaire. Affalée sur l’un d’eux, les membres désarticulés, une jeune fille entièrement nue se repose. Une autre plus âgée dort un peu plus loin sur une table basse. Les murs sont recouverts de graisses et d’huiles. Dans le bassin de l’atrium, le vin échappé des amphores a coloré l’eau en rouge. Les pieds des meubles disparaissent sous des accumulations d’objets divers : des bougies qui pour avoir trop brûlé se répandent en flaques de cire, une flûte de Pan, des assiettes en bronze, des coussins multicolores, des herbes, des tapettes, des voiles déchirés. Sur le bord d’un matelas où un obèse est étendu, un porc qu’on a amputé de ses quatre pattes et de ses deux oreilles agonise. Partout, jusque sur les sièges, et sur les vêtements que les débauchés ont jeté négligemment sur le sol, on voit des cailles, des pigeonneaux, des saucisses, des gésiers, des rognons, des tripes, cuits ou crus, baignant dans des sauces indigestes qui ont refroidi en formant de grandes auréoles glissantes ; on voit des serviettes imbibées de sang, de longues pailles cassées d’où sortent des restants d’huîtres, de moules, d’escargots et d’œufs, des bijoux en faux or fondus, des guêpes ivres de confitures et de miel incapables de voler, des épées, des candélabres, des couronnes renversées. Une fumée sortie d’on ne sait où rend l’atmosphère lourde et malodorante. Les mouches, excitées, agacent les dormeurs. Des relents d’urine se confondent avec l’odeur de ce que les estomacs encombrés n’ont pas réussi à digérer.
La fille dort entre les jambes de la mère. C’est la plus jeune des filles du lieu : quatorze ans, quinze ans, pas plus. Entièrement nue comme les autres filles, elle laisse voir les ravages précoces de son corps. Sa poitrine à peine formée a connu des mains masculines, et tombe déjà. Son ventre, ses hanches, ses bras sont maigres. Durant la nuit qui s’achève, on l’a maculée de crème, et à maints endroits sur sa chair on voit encore la trace des langues qui l’ont essuyée. Une chaîne lie son bracelet à une bague accrochée à son majeur. Un large collier argenté cache son cou. Sur son visage, le maquillage a fondu. Deux poches bien nettes apparaissent sous ses paupières. Ses joues creuses laissent saillir ses pommettes. Sa bouche a été souillée, deux filets rouges - de vin ? de sang ? - en sortent et salissent jusqu’à son oreille. Ses cheveux longs ont été aspergés par un liquide collant, car plusieurs mèches restent fixées aux coussins sous elle.
Curieusement, alors que la fille noyée dans les plaisirs paraît une jeune femme plus qu’une adolescente, la mère, Quartilla, trente-cinq ans, semble échapper à la vieillesse. Ses traits sont ceux d’une femme ayant vécu, et même trop vécu au point que rien désormais ne peut plus la surprendre, l’intéresser, la combler davantage, et par conséquent l’enlaidir. Sa face a atteint cette neutralité à laquelle parviennent certaines figures de prostituées qui pour avoir tout vu, tout supporté, tout accepté, s’éteignent. Quartilla n’est ni belle ni laide, ni jeune ni vieille, et on la devine ni bonne ni mauvaise. Un vêtement couvre son buste en laissant ressortir parfaitement la forme et le volume de sa poitrine, et ce spectacle n’est ni pudique ni obscène. Souillée elle aussi, comme sa fille, elle récupère une nuit sans sommeil.
Enfin elle bouge. Elle ouvre les yeux. Elle porte une main à son front. Elle prend délicatement la tête de sa fille pour retirer sa jambe, et la repose sur le coussin. Elle se lève, dit bonjour à deux de ses esclaves, constate l’état lamentable de la pièce. D’un pas lourd et mal assuré, nue de la taille jusqu’aux pieds, elle traverse le péristyle, gagne la fontaine de l’atrium, passe la tête sous l’eau. Elle poursuit son chemin jusqu’à une pièce voisine, où une domestique lui prépare un bain. Elle discute un moment, donne des ordres, plaisante sans conviction, sans sourire. Elle se débarrasse du peu de vêtements qui la couvre et entre dans la baignoire.
Son bain pris, elle pénètre dans une autre pièce plus petite. Elle s’arrête devant trois vêtements soigneusement posés sur une table, et hésite. Une femme apparaît dans l’encadrement de la porte : Julia salue son amie, dont elle contemple le corps nu. Les deux femmes s’embrassent sur les lèvres, se détachent. Julia sourit à Quartilla impassible, demande si elle a bien dormi, si la nuit lui a été agréable. Quartilla pour le moment ignore comment se vêtir, elle réclame un avis. Elle prend la main de Julia, noue ses doigts avec les siens et conduit son invitée devant les trois vêtements. Les deux amies choisissent ensemble leur tenue. Puis elles gagnent le couloir d’entrée et sortent.
C’est jour de marché. Les commerçants ont pris possession de la rue. La circulation piétonne est canalisée entre deux rangées d’étals qui débordent largement du trottoir. Le soleil, bas encore, mais dans un ciel sans nuages, rend déjà les peaux moites, et transforme la promenade en véritable parcours du combattant. On a beau avoir plié les poissons pour montrer qu’ils sont encore frais, des effluves malodorants se dégagent de sous leurs écailles en décomposition. La viande a beau venir d’être découpée, elle blanchit et dessèche. Il faut aller plutôt dans les coins à l’ombre, ou pénétrer plus en profondeur dans les boutiques pour trouver enfin une nourriture convenable. Sur un tapis de gros sel, on voit là des seiches, des rougets, des bars, des sardines, des roussettes, des thons, des murènes, et derrière, des langoustes, des homards, des crevettes, des oursins, des huîtres, des moules, des coques. En face, on a accroché des lièvres, des grives, des canards, des oies, des poules, au-dessus des chevreuils et des sangliers qu’on est en train de découper. Et sous les étals, on a aligné des paniers pleins d’oignons, de poivrons et d’ail, à côté des tonneaux de vin que l’on vide petit à petit.
Quartilla et sa compagne stationnent devant le présentoir d’un orfèvre. Le commerçant leur propose de partager son bouillon pendant qu’elles décideront quel article acheter. Julia paraît intéressée par une émeraude incrustée dans un couteau ouvragé : elle a bien raison, car l’émeraude, le fait est avéré, favorise la fertilité.
- A mon âge, je n’ai plus besoin d’un caillou...
Quartilla intervient : - Ton âge ! Tu as le même que le mien !
- Mais nous vieillissons, ma chérie. Regarde ceci plutôt. Dans le vestibule, chez moi, pour protéger la maison ?
- Encore une amulette phallique ? Tu as vraiment une idée fixe ! Laisse ça et allons voir plus loin.
Julia repose l’amulette. L’orfèvre essaie en vain de les retenir en leur tendant l’émeraude, les deux femmes s’éloignent. Elles s’arrêtent à nouveau devant un marchand d’ivoire, puis un parfumeur, puis un verrier.
Fatiguées, elles entrent dans une taverne. Elles s’assoient à côté de quatre bruyants joueurs de dés, en face de la table en marbre où s’affaire le cuisinier. Elles commandent des plats chauds.
- Quand rentre ton mari ? As-tu des nouvelles ?
- Je sais qu’il était à Alexandrie il y a six jours. Je l’ai appris par un bateau qui en revenait.
- Les affaires vont bien ?
- Je l’espère.
- La vallée du Nil, Memphis, Thèbes...
- C’est loin...
- C’est une autre époque. J’ai gardé un meilleur souvenir du Nil que de la Syrie.
- La Syrie ? Tu as été en Syrie ?
- Deux fois à Antioche... pour... des raisons que je t’expliquerai plus tard. La ville à l’intérieur des remparts vaut bien le déplacement, surtout au sud, mais à l’extérieur... Le port est à vingt kilomètres. La première fois, j’ai été à Apamea, et Epiphania, jusqu’à Palmyre. Le désert. Une horreur. Et pas rassurant.
- Quand y as-tu été ? Tu as voyagé !
- Avant qu’on se connaisse. J’ai été en Grèce également. Les processions de Diane à Ephèse m’avaient é-pui-sée ! Par contre, je me suis rendu plusieurs fois à Athènes, et ça devient d’un commun... J’ai visité Carthage, mais je n’ai pas dépassé les frontières du désert ; j’ai vu Thugga, oui, pas plus loin. Rome, bien sûr...
- Moi aussi, j’y ai séjourné.
- Moi, j’y ai vécu cinq ans. Mais je ne connais pas l’Italie, un comble ! Maintenant j’aimerais aller dans le nord : Lugdunum, Trèves, Londinium...
Quartilla reste songeuse.
- C’est drôle. Tu envisages de voyager encore, et tu ne sembles pas lassée... Moi, j’ai parcouru moins de kilomètres, mais le peu que j’ai fait... Peut- être qu’à Thèbes... Il paraît que les temples sont encore entretenus...
- Oui, enfin... Les prêtres sont vieux et sentent le renfermé. Dans une partie de Louxor par exemple, je me souviens qu’on a transformé un vestibule en cour ouverte où aujourd’hui les adorateurs d’Isis, d’Osiris ou je ne sais pas qui, vouent en même temps un culte à l’empereur. En résumé ils sont surtout là pour le décor.
- Ils n’ont rien demandé.
- Tu aurais voulu leur laisser le pouvoir ? Nous ne serions sans doute pas en train de manger autour d’une table dans cette taverne, à présent...
- Tu voyages, mais pour découvrir quoi ? Des voies romaines, des portes romaines, des maisons romaines, des forums romains, des temples romains ou récupérés par les Romains, des thermes romains.
- Tu n’es pas en forme, toi... Tu n’es pas romaine, peut-être ? Il n’est pas bon, ce repas romain ?
- Parcourir des milliers de kilomètres pour voir une course de chars qu’on aurait pu voir à deux pas de chez soi, dans un cirque qui a la même architecture que le cirque de sa ville d’origine, quel intérêt ?
- L’Egypte ne ressemble pas à la Grèce, ni à la Syrie, ni à l’Italie.
- Ce n’est pas qu’une question de paysages.
- Alors quoi ? Tu n’es pas claire.
Soudain, l’un des hommes à la table voisine s’exclame :
- On continuera plus tard, venez ! Albanus n’attendra pas !
Les joueurs de dés se lèvent et quittent la taverne. Julia bouge la tête :
- Albanus ? Tu as entendu ? S’il combat aujourd’hui, on y va, ça te remettra les idées en place. Allez, remue-toi !
Elle se lève d’un bond, tire par le bras Quartilla, qui cède.
Arrivées à l’amphithéâtre, elles se laissent guider par la foule. Elles pénètrent à l’intérieur, sous la colonnade supérieure. Pour le moment, l’arène est occupée par un éléphant qui écrit avec sa trompe. Les sénateurs applaudissent. Un colporteur s’approche, tourmenté par un essaim de femmes en délire : il vend des flacons de sueur d’Albanus.
- Cet éléphant qui écrit, ce n’est pas naturel...
Une vieille femme à la voix chevrotante interrompt aussitôt Julia :
- Lucius l’a ensorcelé.
- Lucius ? De quel Lucius parlez-vous ?
- Lucius Apuleius.
- Lucius !
- Regardez. On voit ses admiratrices, là-bas. Il doit être au milieu.
- Quartilla, ma chérie ! Lucius ! Il est ici ! Je t’en ai déjà parlé, rappelle-toi ! Le magicien ! Ah, je veux le voir ! Amène-toi !
Quartilla cède encore. Les deux femmes sont happées par les fidèles. Après une approche en force, le beau visage du jeune homme apparaît, les yeux vifs, le sourire malicieux, de sombres cheveux bouclés retenus par un bandeau. Quartilla ne bouge plus : à deux pas d’elle se tient le sorcier dont on a tant vanté les mérites, celui qu’on a soupçonné à plusieurs reprises d’avoir envoûté des consciences, un être exceptionnel d’après les on-dit, un dieu peut-être, et cette pensée l’accapare, elle se met à rêver qu’elle est en face d’un miracle, en face de son salut. Mais Julia la bouscule en lui demandant si elle le trouve mignon. Et les gladiateurs entrent dans l’arène.
Une immense ovation fait trembler l’amphithéâtre. En voyant Albanus, plusieurs adolescentes se sentent mal, certaines s’écroulent. La vedette salue. Le coup d’envoi est donné. Les frappes sont violentes. Le combat dure longtemps. Albanus, vers qui vont tous les regards, jette si violemment son filet que l’autre gladiateur est balancé en arrière et mis en touche. Les sénateurs le poussent à continuer de se battre, encouragés par le public. Finalement, Albanus déstabilise son adversaire, qui tombe. D’un coup de trident, il lui transperce rageusement un bras et le cloue au sol. Il pose un pied sur le thorax du combattant, prend son trident à deux mains, le retire si brusquement que des morceaux de muscles restent accrochés aux extrémités. Il le place sur le cou de l’homme dont il vient de déchiqueter un membre, et qui pousse un cri inhumain parce qu’il souffre de son bras haché et qu’il sent sur sa trachée artère la pointe qui va abréger son existence ; il lève la tête vers la tribune officielle. Un des sénateurs se met debout, avance jusqu’au balcon, lève un bras, tourne la tête à droite, à gauche. Sous la pression des spectateurs, il sort son pouce de son poing serré, et le laisse en l’air. Albanus retire son trident, tandis que le gladiateur au sol se met à rire tout en éclatant en sanglots. Un formidable cri de victoire soulève l’assemblée. Julia pleure silencieusement et ne peut s’empêcher de murmurer :
- Comme il est beau...
Elle se tourne vers Quartilla, qui paraît hors du monde, les yeux fixés sur le groupe de femmes autour de Lucius Apuleius.
- Tu as vu ? C’est un dieu, non ?
- Julia, excuse-moi ! Je dois approcher Apuleius ! Je veux le suivre ! Rentre seule, je te rejoindrai à la maison ! Ne me pose pas de questions, je dois le suivre !
- Mais ma chérie, te voilà amoureuse transie ! Je t’avais bien dit qu’il était craquant ! Je suis...
- Non, tu te trompes ! Ce n’est pas ce que tu crois !
- Mais... quoi d’autre ! Tu n’as pas aimé le combat ?
- Excuse-moi, j’essaierai de t’expliquer plus tard ! Il s’en va ! Attends-moi à la maison !
Quartilla s’enfuit à la poursuite de Lucius Apuleius, qui quitte l’amphithéâtre. Ils sont dans la rue. Apuleius se met à courir pour tenter de semer ses admiratrices. Quartilla, qui connaît la ville, sait quel raccourci prendre pour le retrouver immanquablement. Quelques instants plus tard effectivement, elle l’aperçoit à l’angle d’une maison, essoufflé, seul. Il reprend sa respiration. Il marche. Elle le suit de loin. Il s’engouffre dans les voies les plus désertes. Il entre dans une maison. Elle attend. Une demi-heure plus tard, il en sort grimé en vieillard, avec une perruque blanche et une fausse barbe de la même couleur. Il continue sa route en faisant semblant de boiter. Il emprunte à nouveau un itinéraire fréquenté, mais, méconnaissable, parvient à se fondre dans la masse. De plus en plus intriguée, elle essaie de ne pas le perdre de vue. Il se rend au théâtre. Il s’assied. Elle s’installe trois ou quatre rangs plus haut que lui, sur sa gauche. Elle l’observe attentivement. Il est seul. Personne ne vient le voir, personne ne lui adresse la parole. Son déguisement fait de lui un vieux monsieur anonyme, qu’à l’occasion ses voisins n’hésitent pas à chahuter. A côté de lui sont allongés trois jeunes garçons qui dévorent bruyamment des ailes de poulets encore chaudes. A leur droite, une grosse femme discute avec ses deux amies dont l’une porte un riche diadème :
- Une statuette authentique !
- Vous verrez : sur scène il n’est pas du tout comme à la ville.
- Pauvre bête !
- Elle a gardé son ensemble de la fois dernière !
- Ah, ils se font attendre !
- Pourtant j’ai essayé les onguents, les bains de boue...
Un haut dignitaire s’étale sur de larges coussins, au premier rang. Derrière lui, deux hommes négocient on ne sait quoi. Un acteur masqué entre solennellement en scène. D’un pas lent, il se dirige vers la gauche de l’estrade. Comme dans l’arène, un monstrueux vacarme salue sa venue. Certains se lèvent. Des bras s’agitent.
- Ite, umbrosas cingite siluas summaque montis iuga, Cecropii !
Très vite, le tumulte s’apaise. Mais les spectateurs ne sont pas silencieux pour autant. Un groupe commence à se battre. Un homme au troisième rang applaudit l’acteur sans s’arrêter. Deux filles comparent leurs maquillages. Une femme sans âge et laide éclate de rire. Une autre lutte contre le sommeil. Un profiteur cuit des morceaux de viandes grâce à un foyer improvisé, pour les vendre aux gens de sa rangée à deux fois leur prix. Trois équipes mixtes, en haut des gradins, organisent un concours de charades. Au milieu, le faux vieillard Apuleius demeure imperturbable, muet, indifférent.
L’acteur a terminé sa tirade, et se retire majestueusement sous les acclamations. Une actrice, masquée elle aussi, apparaît alors, de l’autre côté de la scène, d’un pas hésitant, déclenchant un véritable tapage dans l’assistance.
- O magna uasti Creta dominatrix freti.
Les trois jeunes garçons voisins d’Apuleius adressent à la tragédienne des gestes et des propos obscènes, tandis que, sur le bord de l’hémicycle, plusieurs vieilles filles lui jettent œufs, tomates, poireaux, salades, en l’insultant. N’écoutant plus la nouvelle tirade, le haut dignitaire au premier plan donne des ordres à ses enfants. Le groupe qui se bat grossit, le sang coule, certains préfèrent changer de place. Le vendeur de viandes compte ses sous à haute voix, ayant écoulé sa marchandise.
- Quid ratio possit ? Vicit ac regnat furor potensque tota mente dominatur deus.
Quartilla voit soudain Apuleius se lever. Il remonte la rangée calmement, et disparaît par le vomitoire. Quartilla quitte son siège à son tour, précipitamment, pour le rattraper.
- Amoris in me maximum regnum fero.
Elle descend l’escalier. Personne. Elle emprunte un long couloir, parvient à une cave. Elle remonte au niveau du rez-de-chaussée, se dirige vers les vestiaires. Un bruit la fait reculer de trois pas. Elle se cache derrière la cloison, approche doucement un œil. C’est une pièce sans issue. Une femme se tient debout, penchée en avant, jambes ouvertes, les bras tendus contre le mur. Sa tête est rentrée, cachée en partie par ses cheveux dénoués qui tombent, sa bouche ouverte laisse échapper un gémissement à chaque secousse. Par moments, elle se redresse violemment et pousse un râle de plaisir. Derrière elle, Apuleius, dont la barbe commence à se décoller, lui enserre fermement la taille et lui assène de furieux coups de reins. Quartilla se retourne vivement, mord ses ongles, ne peut s’empêcher de chuchoter à elle-même :
- Ça, un sorcier ! Ça, un enchanteur ! Des baguettes magiques comme celle-là, j’en avais une demi-douzaine dans mon lit cette nuit !
Les jambes tremblantes, elle regagne le couloir. Elle se fait dépasser par un garçon qui court en portant une marmite fumante, puis un deuxième, puis un troisième. Elle rentre dans l’hémicycle. Une vingtaine de garçons pareillement équipés ont envahi les gradins et l’orchestre, et répandent un épais brouillard jusqu’au velum. Le public n’en finit plus de témoigner de sa surprise. Le groupe du fond a cessé de se battre, les vieilles filles paraissent captivées, le marchand de viandes a laissé tomber ses sous. Tous restent ébahis par la magnificence du spectacle. Un acteur avec deux ailes sur le dos récite sa tirade, au milieu de dix ou onze danseurs figurant des chasseurs et des moutons, des veaux, des porcs.
- Tremuere terrae, fugit attonitum pecus passim per agros, nec suos pastor sequi meminit iuuencos ; omnis e saltu fera diffugit, omnis frigido exsanguis metu uenator horret.
Six autres personnages font leur apparition dans une danse agitée et lubrique, tirant sur la scène un taureau soigneusement ligoté, dont les cornes ont été peintes en vert et les flancs recouverts d’algues jaunies et d’écailles. Une femme déguisée en bergère les suit. On la lie sur une pierre plate ; vers elle on guide le taureau. Elle se met à crier. Devant le rideau, les percussionnistes entament un rythme incantatoire, accompagnés par le chant d’un encombrant instrument à vent. On s’affaire de chaque côté de la bergère, qu’on évacue. Entre alors le héros masqué du début, armé d’un glaive. Il gesticule devant le taureau couché par terre, incapable de bouger, qui essaie de briser les cordes autour de ses pattes. D’un coup de lame, il tranche les carotides de l’animal. Mais voici que les six acteurs resurgissent, couvert chacun d’une tête de cheval. Ils poussent le combattant victorieux vers la coulisse, où il disparaît, avant d’être remplacé par une doublure grossière, un prisonnier qui doit subir sa peine. Le condamné se demande pourquoi on l’a amené là. Il piétine, jusqu’au moment où les six acteurs, d’un même élan, procèdent à son immolation. Cet élu glorieux d’un jour tombe sur le taureau, qu’il rejoint dans la mort.
L’héroïne se montre à nouveau, dans une cage qui semble descendre directement du ciel.
- Me, me, profundi saeue dominator freti, inuade et in me monstra caerulei maris emitte, quicquid intimo Tethys sinu extrema gestat, quicquid Oceanus uagis complexus undis ultimo fluctu tegit.
Quartilla n’entend plus les vivas. Sentant qu’elle est sur le point de s’évanouir, elle se met debout et part. Elle ne traîne pas en chemin.
Elle pousse la porte de chez elle, gagne le centre de la maison. L’atrium a été presque entièrement nettoyé. Les convives sont partis. Elle regarde sa fille qui, avec une autre adolescente à l’ombre du bassin, dort encore. Les pas de Julia se font entendre.
- Tu vas mieux que ce matin ?
- J’ai soif.
- Il doit rester un peu de vin...
- Non, de l’eau ! De l’eau transparente ! De l’eau fraîche !
Quartilla évoque son aventure au théâtre.
- A quoi t’attendais-tu, mon chou ? Tu ne croyais tout de même pas à ces histoires de magie, d’ensorcellements et autres ?
Elle ne répond pas franchement. Non, elle ne croyait à rien.
- Tu ne l’as pas approché, finalement ?
- Je ne veux pas de ce charlatan !
Julia s’emporte :
- Mais charlatan de quoi ? Tu nous ennuies, à la fin ! Qu’est-ce que tu as, depuis quelques temps ? Tu te désintéresses de tout, tu rabaisses tout...
- Peut-être simplement que ce que tu désignes par "tout" n’est pas si intéressant, et ne vole pas très haut.
- On ne t’obligeait pas à aller au théâtre ! Et moi, ce matin, je ne t’ai pas obligée à aller dans l’arène ! Tu en veux à Apuleius comme s’il n’avait pas le droit de... mais cette nuit, chez toi...
- Oui !
- Et ta fille avec nous...
- Oui !
- Tu avoues !
- Mais crois-tu que j’en suis fière ?
- Que veux-tu lui donner ? Es-tu malade ?
- Non.
- Es-tu pauvre ?
- Non.
- Es-tu pressée de revoir ton mari ?
- Oui.
- T’aime-t-il ?
- Oui.
- Tu as des amis, des esclaves ?
- Oui.
- Tu as de quoi te nourrir, tu peux acheter ce que tu désires rien qu’en sortant de chez toi ?
- Oui.
- Tu es bien installée dans ta maison, dans tes meubles ? Et tu peux déménager très loin d’ici si tu ne te plais plus dans la région ?
- Oui !
- Tu sais que personne ne t’empêche de travailler si tu en as envie, ni de continuer à ne pas travailler ?
- Oui, oui, oui !
- Tu as tout, que veux-tu de plus ?
- Rien.
- Ta réponse n’a aucun sens.
- Tu as raison... Je ne veux pas "rien"... Un peu plus...
- C’est quoi, un peu plus ?
- Je suis vide.
- Vide ? Tu délires !
- Non, Julia, et tu le sais. Que reste-t-il de cette nuit ? Qu’as-tu retenu de tes voyages ? Qu’éprouves-tu en repensant au gladiateur qu’on a gracié ce matin ? Rien, comme moi. Tout à l’heure, sur la scène, on a exécuté un condamné, et je n’ai aucun remords. Et au moment où je t’en parle, je suis parfaitement calme. C’était le sang d’un homme, et je m’en moque. Nous sommes toutes et tous gavés, Julia, et ma fille aussi, nos voisins aussi, nos esclaves aussi. Nous tournons en rond, et tout ce qu’on nous accorde pour oublier que nous tournons en rond, c’est de la nourriture, des divertissements de chair et de sang, et des départs vers des pays qui ressemblent toujours au nôtre.
Julia se tait quelques secondes.
- Que veux-tu de plus ?
- Tu m’as déjà posé la question.
- Tu ne m’as pas répondu.
- Tu n’as pas compris ce que je viens de te dire ?
Julia attend.
- Oui, j’ai compris.
Les deux femmes se dirigent vers la terrasse. Un chat miaule et se cambre en les voyant. Julia le caresse.
- Oh, et puis... Tu as raison. Je délire... Oublie mes paroles...
Julia prend le chat, qui ronronne en se frottant à ses bras.
- N’aie pas peur, Quartilla chérie, je tiens à toi. Et tout ce que tu as dit, j’y pense autant que toi. Mais où est la solution, à ton avis ? Fais-toi légionnaire et va combattre les Parthes, ou traverse le Rhin : je doute que tu modifieras grand-chose. Moi non plus je ne suis pas absolument heureuse. Mais j’aime les hommes, j’aime les voyages, je t’aime bien, toi. Alors je refuse la monotonie. Si le monde s’écroule demain, il me restera ce que je viens de t’énumérer. Et j’aime les chats aussi. Et tu ne crois pas qu’il est gentil, celui-là ?
Quartilla sourit. Elle s’assoit. Elle regarde Julia jouer dans l’herbe avec le chat. Elle repense à sa nuit, à sa promenade en ville, au combat dans l’arène, à Apuleius au théâtre. Elle sent approcher la délivrance. Elle sent son ventre se contracter, elle sent sa gorge frémir et ses lèvres gonfler. Elle ne se retient plus. Voilà. L’abcès crève enfin. Elle pleure.