L’homme parut dans l’encadrement de la porte. Sa silhouette noire se découpait sur le ciel outremer derrière lui, et semblait entourée du halo blanc de la lune. La capuche de son manteau lui cachait le visage. Il baissa la tête pour éviter la solive, regarda furtivement à gauche et à droite, puis entra vivement. Une femme l’accompagnait.
L’homme ferma la porte et se découvrit. Il était râblé. Sa barbe hirsute, ses cheveux mal taillés, prouvaient sa misère. Au front, une mauvaise cicatrice. La maîtresse des lieux s’avança vers eux. Sans dire un mot, elle prit leurs vêtements, avant de les précéder dans la pièce voisine.
Les murs en torchis laissaient passer le vent, qui hululait par endroits. Aucune isolation ne cachait les tuiles mal jointes du toit. Le sol en terre exhalait une odeur désagréable. Dans un coin, des braises oranges achevaient de se consumer sur des cendres grises. Deux tables, deux chaises et une tablette où s’alignaient des ustensiles de cuisine, paraissaient les seules richesses de la maison.
Sur l’une des deux tables, se trouvait un tas de papiers. Sur ces dizaines, sur ces centaines de pages, se mêlaient des écritures : un fragment d’épopée, un fragment de journal, un fragment d’essai. Magdalini - c’était le nom de la femme qui accompagnait l’homme barbu - Magdalini s’avança de quelques pas. Elle prit l’un des papiers en bordure de table, le lut rapidement, puis le reposa négligemment sur le tas. Les trois personnages, figés, restèrent encore muets quelques secondes. L’homme enfin se tourna vers la maîtresse des lieux :
- Comment va-t-il ?
Aucune réponse ne vint. Reth se contenta de lever un peu son bras, et d’affecter une mine où l’on sentait autant l’inquiétude que l’impuissance. De l’index, elle montra un récipient rempli d’herbes sèches :
- Un voisin sur la colline me les a apportées cet après-midi, il prétend qu’elles guérissent. Beaucoup sont venus ; j’ai dû leur mentir pour qu’ils partent avant ton arrivée. Tu peux dire ce que tu veux, tu peux vouloir bouleverser l’ordre du monde : aujourd'hui, dans sa maison, il a reçu la visite de gens qui t’écoutent et de gens qui te combattent. Le véritable médiateur, ce n’est pas toi, c’est lui.
L’homme pleura. Magdalini tourna la tête. Son front trop large, ses cheveux trop raides, ses yeux trop enfoncés sous des sourcils trop parfaitement dessinés empêchaient qu’on la considérât comme une jolie femme. Mais sa compassion pour l’homme qui pleurait conférait à son visage une douceur attirante. Elle revint vers Reth :
- Les visiteurs ne sont pas toujours honnêtes. Vois comme il le porte en affection, et dis-moi si ceux que tu as vus cet après-midi ont réagi de la même façon.
- Des pleurs ! Que signifient des pleurs, face à un malade ? Vous promettez des merveilles, mais que pouvez-vous contre la mort ? Vos discours, vos réunions, vos assemblées apporteront ce qu’ont toujours apporté les discours, les réunions et les assemblées ! Vous changerez le monde peut-être, vous ne changerez pas les lois qui le sous-tendent ! Et comme vous êtes vains, en ce moment, avec vos grandes gesticulations et vos grands raisonnements !
Un nouveau silence suivit. L’homme demanda :
- Où est-il ?
Reth hocha la tête. Ils pénétrèrent dans une autre pièce, plus exiguë. Au fond, sur un lit de paille, un corps était allongé. On avait entouré de bandes ses pieds et ses mains, et enveloppé d’un linge sa tête. L’homme s’approcha :
- Comment voulez-vous qu’il se relève ? Qu’on lui retire ses liens et qu’on le laisse respirer.
- Mais il ne tient plus ! Et il transpire ! Depuis avant-hier qu’il est dans cet état, il n’a pas cessé de tremper mes serviettes !
L’homme dressa la tête et regarda Reth un instant. Elle baissa les paupières, et dénoua les bandes, maugréante. Magdalini se mit alors à secouer doucement le corps du malade en murmurant :
- Lazlo ! Lazlo !
Le malade ouvrit les yeux. D’une voix lente et caverneuse, comme un râle, il dit :
- Je vous ai entendus derrière le mur. Je te le répète sans arrêt, Reth : enlève-moi tes draps et apporte-moi un grog, ce sera plus efficace.
Reth haussa les épaules en faisant la moue. Magdalini sourit. Les deux femmes quittèrent la pièce avec les linges. Quand elles furent dans la pièce à côté, Lazlo prit la main de l’homme, et continua de parler avec sa voix d’outre-tombe :
- Tu ne peux pas savoir ce que je suis content de te voir. Dis-moi ce que devient le groupe : quand je pense que je devrais être avec vous, et que je reste ici cloué sur ma paillasse, pétard de bois ! Quatre jours que je n’ai pas vu l’extérieur, quatre jours que je suis allongé sans bouger, je sens mauvais, Reth est obligée de m’aliter ! Et je m’écroule dès que je veux me mettre debout parce que j’ai tellement de fièvre que je ne peux pas voir le sol à plus de cinquante centimètres de hauteur sans qu’il commence à tourner ! Ah, misère de misère !
Son buste roula sur l’oreiller. Il resta une minute la bouche ouverte, les yeux écarquillés, cherchant sa respiration. L’homme à son chevet ne bougea pas. Lazlo se redressa mollement, la face douloureuse.
- Je suis crevé, mon vieux.
- Tu n’es pas crevé, puisque tu me parles.
- J’ai de la neige devant les mires, une chaudière encrassée à la place des poumons et une outre percée en guise de cerveau. Je suis crevé, je te dis, décédé, enterré, décomposé.
- Les écrivains exagèrent toujours.
- Reconnais tout de même que mon état pourrait être meilleur.
L’homme se tut.
- Pourquoi dis-tu : "Les écrivains exagèrent toujours" ? Je ne me sens pas concerné.
Lazlo parut soudain guéri de sa fièvre, de ses vertiges, de ses congestions pulmonaires. Son visage s’assombrit. Sa voix devint neutre. Son regard vague fixa un vêtement accroché au-dessus de lui.
- Tu as vu le tas de papiers, à côté. Tout est à jeter. Je m’en sers pour attiser le foyer. Moi, un écrivain ? Tu me fais rire. Vous me faites tous rire. Et le plus difficile à supporter réside moins dans le fait que je n’en sois pas un, que dans le fait que tout le monde me considère comme si j’en étais un. Moi, un écrivain ? J’ai abordé tous les genres, le résultat est aussi nul. Un petit maître, voilà comment tu peux m’appeler. Je ne serai toujours qu’un type qu’on lit le soir après le travail ou le dimanche après la prière, pour occuper le temps d’une manière agréable. Je suis un génie peut-être, mais un génie sans sujet. Et un génie sans sujet, ça fait un auteur de second ordre. Si tu tiens tellement à me traiter comme un écrivain, traite-moi plus précisément comme un écrivain raté.
- Reth a pourtant raison, quand elle dit que le véritable médiateur, c’est toi. Tu reçois ma visite après celle de ceux qui rêvent de me faire disparaître. J’ai des amis fidèles ? C’est vrai. Je suis de plus en plus écouté ? C’est vrai. Notre action est de plus en plus efficace ? C’est vrai. Tu t’imagines sans doute que mon audience permettra à notre organisation de perdurer au-delà de ma mort ? Elle durera longtemps probablement. Mais un jour viendra ou un autre Prométhée prétendra apporter la lumière aux hommes, et ce jour-là nous n’appartiendrons plus qu’à l’Histoire. Oui, au commencement de tout, il y a toujours la Parole, et celui qui possède la Parole possède le monde. Mais celui qui donne de la voix ne donne de la voix que le temps d’une vie. Ses propos peuvent résonner profondément dans le cœur des hommes : si aucune réalité matérielle ne le rend actuel, il retourne au silence. La masse devient de plus en plus conséquente, les foules me soutiennent ; mais que deviendra cette masse quand je ne serai plus là ?
L’homme se pencha, en prenant à son tour la main de Lazlo. Ses yeux se mouillèrent à nouveau :
- J’ai besoin de toi, Lazlo. On m’écoute, je ne le nie pas. Mais des personnes telles que celles qui m’applaudissent sont aussi promptes à se soulever contre les tyrans mal en point que résignées jusqu’à la sottise devant la toute-puissance des tyrans triomphants. Si tu es content de ma visite, c’est certainement parce que je représente ce que tu n’es pas : si j’ai à ce point de l’affection pour toi, c’est parce que tu représentes pareillement ce que je ne suis pas. Dans mille ans, dans deux mille ans, dans trois mille ans, si on parle encore de moi, ce sera moins grâce à ce que j’aurai dit que grâce à ce que tu auras écrit, moins grâce à ce que j’aurai été que grâce à l’universalité que l’écriture aura conféré à mon action, moins grâce à moi que grâce à toi. Je peux m’imposer comme jamais on ne s’est imposé avant moi, je peux agir comme jamais on n’a agi avant moi, je peux parler comme jamais on n’a parlé avant moi : le seul qui possède la Parole, Lazlo, le seul par conséquent qui possède les vivants et les morts, l’Univers et le Temps, Reth a raison, ce n’est pas moi, c’est toi.
Lazlo ne répondit rien. En quelques minutes, un changement spectaculaire s’était produit : il ne râlait plus, il ne suffoquait plus, il ne toussait plus. Des gouttes de sueur ruisselaient encore sur ses tempes, mais moins nombreuses. Il était le dos contre son oreiller, immobile, apparemment absorbé par une profonde réflexion. Il demanda d’une voix mâle :
- Serais-tu en train de m’inciter à rédiger ta biographie ?
- Pourquoi t’obstines-tu à réécrire à ta façon ce que d’autres ont écrit avant toi ? Que tu renonces à tes entrées au Hall de Lausm pour t’installer à Crossat dans une maison inconfortable et mal chauffée, cela aurait valu si tu avais composé un chef-d’œuvre. Or, qu’as-tu réalisé ? Sors d’ici et suis-moi. Et quand tu m’auras suivi jusqu’au bout, reviens ici et témoigne. Tu es convaincu d’avoir du génie, j’en suis autant convaincu que toi ; mais ne t’en sers pas n’importe comment. En me suivant, tu auras eu au moins le mérite de penser selon ton époque, et non selon tes modèles.
Les deux femmes revinrent. Lazlo, en voyant Reth tenir une tasse à deux mains, s’exclama :
- Ah ! Mon grog !
Reth fut si stupéfaite qu’elle s’arrêta d’un coup : à trois mètres devant elle, Lazlo, moribond cinq minutes auparavant, se tenait assis sur la paille ; son visage était toujours rouge, ses paupières étaient toujours gonflées, mais sa mine avait retrouvé un enthousiasme, une vivacité, un engouement.
- Que lui as-tu dit pour qu’il soit revenu aussi rapidement ?
Magdalini s’approcha de Lazlo en souriant :
- La vérité, c’est que notre écrivain préféré n’a jamais été dans la tombe, n’a jamais été mourant, n’a même jamais été malade. Il a juste souffert d’un petit doute sur lui-même et du désir irrépressible de revoir son grand ami d’Armorée. En somme nous nous sommes tous inquiétés pour rien. Tu dis vrai, quand tu dis que les écrivains exagèrent toujours.
Lazlo se dressa vers Reth et cria presque :
- Et mon grog ? Il vient, ou je dois aller le chercher ? Vers, microbes, bactéries, virus, gare ! Quant à vous deux, vous restez ici cette nuit, je me sentirai beaucoup mieux demain et nous irons à la pêche !