Surboum pour quatre roues est fondé sur la technique de mise en abyme. Des bandits utilisent un chien noir pour effrayer un habitant de Savajols, Marc Rouleau ; le dessinateur utilise le même chien noir pour transcender un vulgaire récit de hold-up raté. Ainsi, deux histoires s’enchâssent : celle du chien noir, qui met le lecteur dans la même situation que Marc Rouleau, et celle du hold-up, qui rend le dessinateur complice des bandits. Analysons les deux points de vues, en tâchant de comprendre ce qu’apporte cette surprenante aventure de canidé mort-vivant aux données narratives habituelles.
Pour commencer, considérons l’épisode de Savajols en oubliant le vol de camionnette (planches 1 à 4) et les conséquences de l’inondation sur le Causse (planches 9 à 18). Qu’est-ce que cette histoire de chien noir ? Une légende régionale. L’ancien propriétaire de la demeure occupée à présent par Marc Rouleau était un original. Amoureux des bêtes, il voulait que sa maison devînt un asile pour chiens. Ses descendants n’ont pas respecté sa volonté. Conséquence : la malédiction s’accomplit, l’âme du défunt revient hanter les lieux sous l’apparence d’un chien noir (3 à 6 p 22). Cette croyance abracadabrante pourrait faire sourire. Comme dit Queue-de-cerise, "ça ressemble furieusement au début d’un scénario pour le grand- guignol" (6 p 7). Pourtant, elle est si bien exposée qu’on se laisse convaincre. D’abord, le chien noir n’est pas une fable : Marc Rouleau l’a vu dans la nuit du 12 au 13 avril, "aussi grand qu’un veau et noir comme du charbon" (10 p 22). Ensuite, tout se précipite au soir du 13 avril. Case 4 planche 24, il est vingt-deux heures, la nuit tombe. A l’arrière-plan, le village de Savajols dort déjà. La maison de Marc Rouleau disparaît presque dans la végétation touffue du parc, qui empêche de voir le sol. Que se passe-t-il sous les arbres ? On le saura bientôt. Pour le moment, tout est calme. Seule une lumière brille encore à l’étage : Gil Jourdan reste sceptique sur ce que lui a raconté son hôte ("Que penses-tu de tout ça ?", demande-t-il mollement à Libellule, 5 p 24). Mais le décor extérieur, à la case 7 planche 24 n’incite pas à plaisanter : le noir au-dessus de la végétation, derrière Libellule, est le même noir infernal d’où surgissait, dans le rêve de Tintin, l’Inca des 7 boules de cristal étudié précédemment, c’est un coin de ténèbres qui peut générer dragons, sorcières ou fantômes, non pas le noir de la nuit. La case 9 planche 24 produit la peur parce que, paradoxalement, il ne s’y passe rien. Aucune bulle, aucun bruit. Seuls quatre petits traits au-dessus de la bouche de Libellule laissent supposer un léger ronflement. Apparemment personne derrière la porte, qui reste fermée. Apparemment personne au pied du lit, en bas à droite, qui s’apprêterait à agresser les deux héros. Apparemment personne sous les sommiers. Un silence absolu. Et dans ce silence, soudain, un ululement. Case 10 planche 24, grâce à l’onomatopée WOOOUUUUU, on voit d’où sort le cri, mais on ne voit pas qui l’a poussé. La maison et la végétation sont des ombres. Marc Rouleau réussit à tuer la bête au fusil. Mais le lecteur n’est toujours pas renseigné. Case 7 planche 25, on découvre le corps du mammifère, mais sa gueule reste cachée par un arbre. Gil Jourdan ne peut masquer sa surprise devant la taille du molosse - "SSS !!", fait-il. Ce jeu entre le montré et le non-montré stimule l’imagination. Quelle tête a l’animal ? Est-ce réellement un chien, ou une mutation de chien ? Ces questions ne trouvent, dans l’immédiat, pas de réponse. Le dessinateur refuse de montrer davantage, en limitant les cadrages suivants à hauteur de la taille ou des cuisses des personnages (8 à 10 p 25, 1 à 3 p 26). Le noir épais derrière Marc Rouleau cases 9 et 10 planche 25, est encore le noir infernal de la case 7 planche 24, ce qui laisse supposer que tout danger n’est pas définitivement écarté. Le lendemain, pour essayer d’en savoir plus, et aussi pour se détendre après ses émotions nocturnes, Gil Jourdan va se promener dans le parc. Les plans des cases 7 et 8 planche 26 résument l’ambiance générale. Le détective avance lentement vers le bois, stoppe devant l’entrée de la grange. D’un œil soupçonneux, il observe l’employé de maison, qui a l’air bien trop discret pour être honnête. Une nouvelle fois, l’angoisse naît du silence. Aucune bulle, aucun bruit, sinon celui du foin retourné par le jardinier. Marc Rouleau, de son côté, astique son fusil (1 p 28) et fait les cent pas en attendant le soir (2 p 28). La planche 28, fondamentalement, n’apporte rien : son seul but est de créer un climat qui mettra mieux en valeur la case finale. Case 1, les personnages s’apprêtent à passer une nuit blanche. Case 2 et 3, ils s’échangent des regards et des propos nerveux. Case 4 et 5, Libellule se barricade à l’étage. Case 6, Marc Rouleau rumine à la fenêtre. Case 7, Gil Jourdan compte les minutes. La case 12 reprend le même angle que la case 10 planche 24, mais élargie aux deux arbres proches. La maison est toujours une ombre massive. Pas d’ululement derrière les arbres. En revanche, une vision surnaturelle : le trou où le molosse de la nuit précédente a été enterré, est vide. L’animal est-il ressuscité ? L’âme du défunt propriétaire est-elle revenue d’entre les morts ? On décide d’aller voir sur place. L’approche de la tombe s’étale à dessein sur trois cases (1 à 3 p 29), pour accroître encore la tension : case 1 on sort de la maison, case 2 on pénètre dans le parc, case 3 on constate effectivement que la carcasse du chien a disparu. L’apparition de la bête, case 5 planche 29, relève du fantastique. On la voit derrière un buisson, agressive, prête à bondir, sortie de nulle part. Est-ce un chien ? Non, c’est un démon : ses yeux sont blancs comme ceux révulsés des morts, sa couleur est aussi noire que l’ombre qui le prolonge, ses crocs sont ceux du Diable, sa langue pendante et lubrique est celle du carnassier sadique qui salive en pensant à la souffrance qu’il va infliger à sa proie avant de la dévorer. On parvient à éloigner le monstre. Mais à nouveau le noir infernal derrière Gil Jourdan (5 p 30), où s’est réfugié le prédateur, sous-entend que l’épreuve de force n’est pas terminée. La dernière bande de la planche 30 renforce cette crainte. Case 9, la contre-plongée place le lecteur à hauteur du chien, comme s’il était caché derrière le tonneau du premier plan, prêt à attaquer encore les personnages qui se rapprochent. Case 10, on entre dans la maison qui n’est pas éclairée. Case 11, la gueule démoniaque réapparaît dans le noir infernal constaté quelques instants plus tôt derrière Gil Jourdan, et la veille derrière Marc Rouleau et Libellule : sans contours, le monstre semble fondu dans l’obscurité de la pièce, sur le point de bondir si les deux hommes ne réagissent pas assez vite, ou de s’évanouir une fois de plus dans les ténèbres si les circonstances ne tournent plus à son avantage. Et pourtant, toute cette histoire n’est qu’une gigantesque tromperie. Dès le 14 avril, Gil Jourdan découvre des abats de boucherie disséminés dans le parc, qui ont servi à faire circuler le chien (3 p 27) : voilà un fantôme qui manifeste des goûts culinaires bien terre à terre... La tombe vide ? "Le bruit du vent dans les arbres camoufle parfaitement celui d’une bêche" (1 et 2 p 29). Pourquoi la bête a-t-elle survécu au double tir de carabine ? Tout simplement parce que quelqu’un a vidé les cartouches de leurs chevrotines (4 p 30). Qui est ce "quelqu’un" ? Le jardinier, qu’on surprend un peu plus tard au téléphone, discutant avec son commanditaire (1 à 3 p 37). Quant à la bête de la case 11 p 30, ce n’était qu’une fausse piste : il s’agissait tout bêtement d’une panthère empaillée déplacée par Libellule (p 31). Qui est le mystérieux commanditaire du jardinier ? Un promoteur immobilier qui veut récupérer la maison à bas prix ? Un illuminé persuadé que les murs renferment un trésor caché (8 p 21) ? Marc Rouleau a une mentalité de patriarche ("Je me suis toujours tiré d’affaire seul, j’ai l’intention de continuer !", 1 p 22), sa demeure est une propriété bourgeoise, protégée par une lourde grille (1 p 20), dissimulée par les arbres (2 p 20), avec un intérieur très traditionnel : des meubles en chêne, des crucifix au-dessus des portes, des photos militaires (11 p 20), des bimbeloteries - un chandelier, un vase bleu à pois blancs, une statuette africaine, un cadre. Peut-être s’agit-il d’une banale histoire d’héritage, d’un différend entre cet aïeul trop rigide et ses enfants révoltés ? Mais ce n’est pas si simple.
Considérons en effet le même épisode en le replaçant dans son contexte. On peut s’étonner que des lettres destinées à une commune si éloignée aient été postées de Paris. Comment des Parisiens peuvent-ils connaître cette légende du chien noir ? Il faut obligatoirement que les responsables soient originaires de Lozère, ou qu’ils soient en contact avec des natifs de Lozère. L’envoi des lettres a commencé cinq mois plus tôt (5 p 21). Or, le jardinier, un "brave gars du pays", a été embauché "il y a six mois" (2 p 24). Le rapprochement des dates est troublant. Au cours de la conversation, Marc Rouleau révèle que l’ancien propriétaire, en plus de son amour pour les chiens, manifestait un amour pour les champignons, au point d’avoir réalisé une champignonnière en creusant cinq kilomètres de galeries sous les terrains environnants (6 à 8 p 32). Une de ces galeries est plus courte que les autres "parce qu’elle allait atteindre les fondations des premières maisons de la ville" (8 p 33). Pendant que le détective et son hôte explorent le souterrain, Libellule entre au village. La case 1 planche 32 montre les habitants dans leurs occupations matinales. Une grand- mère avec un chignon, assise sur un tabouret, vend des journaux à côté de son kiosque. Un homme avec un chapeau et un manteau marrons lit le quotidien qu’il vient d’acheter. Une femme maigre, un pain sous le bras, suit deux jeunes enfants en partance pour l’école. Un ouvrier passe avec son échelle. Au-delà, l’agglomération cède la place à une végétation dense. L’explication des événements nocturnes est là, éclatante. Mais ni Libellule ni le lecteur la remarquent, encore sous le choc - ainsi, paradoxalement, on peut dire que la nuit avec ses mystères a tellement aveuglé Libellule et le lecteur qu’elle obscurcit leur vision quand le jour se lève... Alors qu’il suffit de lire les enseignes : le kiosque à journaux de la grand- mère au chignon est situé à côté de la poste, qui est située à côté d’un armurier, qui est situé à côté d’une banque. Si "la première maison de la ville est une banque" (12 p 34), il devient évident que les auteurs des lettres anonymes cherchent à s’approprier la champignonnière pour commettre un hold-up. Grâce à la galerie qui jouxte les fondations de l’établissement public, il ne "faudrait pas plus d’une semaine pour atteindre la chambre forte" (7 p 35). Comme dit Gil Jourdan, "tout s’emboîte" (10 p 35). Mais un détail, anodin en apparence, intrigue le héros. Le chef du service des fonds, Henri Dufour, propose de mettre l’argent en sécurité, dans une autre banque : pour assurer le transport, il suggère d’utiliser une camionnette Renault (7 p 36). Or, quatre-vingt-dix camionnettes de ce type ont été volées à Paris et en province depuis deux mois (7 p 5). Une partie des camionnettes est retrouvée, par hasard, dans un dépôt de la Société Française d’Explosifs, la Sofrex, non loin de Savajols (6 p 16). L’installation de la Sofrex à cet endroit remonte à quatre ou cinq mois (7 p 19). Coïncidence étrange avec le début des menaçantes missives et l’embauche du jardinier... La maison mère de la Sofrex est à Paris (8 p 19), là où les lettres ont été postées : décidément, tout paraît tourner autour de la Sofrex. La planche 37 confirme cette supposition. Le jardinier est un complice, de même que le responsable financier Henri Dufour, joueur de poker qui a dû se compromettre dans cette machination pour payer ses dettes. Quel rapport y a-t-il entre les péripéties de Savajols et les vols de camionnettes ? Il suffit de se reporter à la planche 39 pour avoir la réponse : la Sofrex utilise des camionnettes pour expérimenter un explosif capable de renverser un véhicule sans le pulvériser. Dans quel but ? Pour commettre un hold-up, bien sûr ! La suite de l’enquête éclaire toute l’histoire. Francesco Canelli, directeur de la Sofrex, s’est assuré la soumission docile d’Henri Dufour en le ruinant au jeu. Apprenant l’existence de la champignonnière et la légende du chien noir, il a décidé de monter un plan pour s’emparer de la réserve de la banque où travaille Henri Dufour : il a terrorisé l’actuel propriétaire de la champignonnière grâce à la légende du chien noir, pour obliger la police à établir la relation entre la champignonnière et la banque, et l’inciter à déposer le fonds de Savajols dans une autre banque ("C’est bien ce que je voulais !", 12 p 36). Si Henri Dufour, propose que le transfert soit effectué dans une camionnette Renault, c’est parce que la Sofrex a spécialement étudié la résistance de ce modèle aux explosifs. La combine échoue de peu. Comme le reconnaît Gil Jourdan, s’il n’y avait pas eu le hasard d’une "inondation sur le Causse, ils réussissaient leur coup" (9 p 46). Seule cette inondation, en noyant la voiture du détective et en l’obligeant à demander du secours au dépôt de la Sofrex tout proche, a permis de découvrir le lien entre la fantastique aventure du chien noir et la peu originale aventure de gangsters.
"Alors moi, je fais figure d’idiot dans cette histoire !", s’exclame Marc Rouleau (4 p 40). En effet. Et il n’est pas le seul : le lecteur a toutes les raisons d’être aussi vexé que lui. Toute la séquence du chien noir, durant laquelle les coeurs de Marc Rouleau et du lecteur ont palpité à l’unisson, n’était qu’une mise en scène. Les lettres anonymes n’avaient pas d’autre objectif que celui d’effrayer le propriétaire en retraite, de même que le dégagement de la tombe (p 28) et le recours à un second molosse pour faire croire à la résurrection du premier (p 29), ou le remplacement des cartouches à chevrotines par des cartouches à blanc pour faire croire au caractère surnaturel de l’animal (p 30). Le stratagème réussit au-delà de toutes les espérances : "A force de vouloir m’effrayer, on y a réussi" (8 p 30). Quand il se rend enfin compte que sa vie n’a jamais été en danger (5 p 40), le vieil homme tire une mauvaise tête (11 p 40) : avoir tremblé pour un scénario monté de toutes pièces, avoir été manipulé comme un jouet, quel camouflet pour ce patriarche qui s’imaginait inexpugnable, quelle honte pour cet ancien militaire hautain qui n’a jamais manqué une occasion d’évoquer ses trente ans de colonies (7 p 21, 9 p 27)... Le lecteur fait autant "figure d’idiot". Il a été autant manipulé par le dessinateur, que Marc Rouleau l’a été par la Sofrex. Il s’attendait à un récit sortant des sentiers battus, il s’est laissé prendre par les silences lourds, par la vision partielle du cadavre de chien sous les arbres noirs (7 p 25), par les contre-plongées inquiétantes (2 p 26, 12 p 28, 9 p 30), par les apparitions fantasmagoriques de la bête ressuscitée (5 p 29, 11 p 30), pour retomber finalement dans une fade confrontation entre gendarmes et voleurs. L’intérêt que suscite Surboum pour quatre roues est donc très particulier : le sommet de l’album, l’épisode du chien noir, s’insère encore dans un moule narratif - le hold-up de Francesco Canelli -, mais un moule qui ressemble de plus en plus à un remplissage. Le lecteur se souviendra longtemps du chien noir, il oubliera vite Francesco Canelli et ses comparses.