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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
On se souvient de la case 5 planche 35 des Moines rouges, où Antoine Vernet, pointant l’index, demandait au lecteur son avis sur la valeur de l’or gisant dans les coffres de la crypte. Tillieux parlait par la bouche de ce personnage. Ces yeux hypnotiques, ce doigt levé voulaient dire : "Toi, lecteur, je t’assure qu’il y a de l’or dans ces coffres ! Regarde-moi : je vais tellement bien raconter mon histoire que bientôt tu seras aussi convaincu que moi ! Cette bande dessinée que tu tiens dans les mains, je vais m’en servir pour te terroriser, pour dompter tes sentiments ! Tu seras tellement pris par ta lecture que tu auras envie de tourner la page pour savoir comment tout cela va finir ! Et quand tu seras déçu d’apprendre, à la dernière page, que mon histoire reposait sur rien, j’aurai réussi mon pari : je t’aurai prouvé que celui qui maîtrise la Parole domine le monde !". Cette image se retrouve case 9 planche 8 du Gant à trois doigts. Aussi furieux que le fantôme rouge, l’émir Ben el Mehmed fixe le lecteur, qu’il montre de l’index, en disant : "On ne s’évade pas du Palais d’el Mehmed !". C’est encore Tillieux qui parle à travers sa créature : "Toi, lecteur, je vais te montrer que le pays du Gomen peut être très dangereux ! Quoi que tu sois venu faire dans mon domaine, je vais te retenir jusqu’à la fin ! Tu auras maintes occasions de craindre ta dernière heure arrivée, et de te plaindre de la longueur de la route menant à ta liberté ! De ton court séjour chez moi je ferai un interminable calvaire ! De mon minuscule émirat je ferai une prison immense ! Les épreuves que je t’imposerai seront si difficiles que la raison qui t’a amené ici te semblera finalement d’une vanité sans borne !". Comment le dessinateur s’y prend-il ? Approfondissant la voie ouverte avec Les moines rouges, il travaille maintenant essentiellement sur les contextes temporel et géographique.

Etudions d’abord le traitement du temps. Le début du récit se caractérise par plusieurs séquences répétitives. Planche 1, la case 7 reprend le cadrage de la case 6. L’espion de l’émir garde son poing droit dans sa main gauche, tandis qu’Ali, le chef de la Police, range son journal dans une poche intérieure de sa veste. Les propos échangés par les deux personnages auraient pu être compilés dans une seule image. Mais une seule image n’aurait pas produit le même effet statique que ces deux plans identiques. Même remarque pour les cases 8 à 10 planche 2. Sous un baraquement en tôle ondulée, Gil Jourdan, qui vient de descendre de l’avion, discute avec un douanier. Le premier reste debout, le second reste assis. Peu de gestes. Le dessinateur aurait pu se dispenser de réaliser au moins une vignette, les paroles des deux protagonistes n’apportant pas grand-chose de neuf à l’action. Mais alors, le lecteur ne se demanderait pas : "Pourquoi le douanier pose-t-il ces questions insistantes au détective ? Qu’a-t-il derrière la tête ? Quel sale coup lui prépare-t-il ?". Même conclusion encore pour les cases 1 à 3 planche 4. Derrière son comptoir, le responsable d’hôtel répond docilement à Ali, qui paraît décidé à commettre un acte peu orthodoxe. Ce jeu du chat et de la souris, qui s’étale sur une bande entière, produit une tension, que l’épisode qui suit va porter à son comble. Chaque moment de l’opération est relaté. Case 4 planche 4, Ali arrive sur le balcon intérieur de l’hôtel, face à la chambre du héros. Case 5, il prend position derrière un pilier. Case 6, il met une main dans sa poche. Case 7, il sort un revolver. Case 8, il arme le revolver d’une flèche. Case 9, en gros plan, il plante une capsule de soporifique sur la flèche. Case 10, il vise. Case 11, la flèche traverse le patio. Case 12, elle se cogne contre un mur de la chambre, libérant le soporifique. Case 1 planche 5, Gil Jourdan s’approche. Case 2, il est atteint par le gaz. Case 3, en focalisation interne, la pièce devient verte. Case 4, les murs se déplacent. Case 5, en plongée, le personnage tombe dans les pommes. Combien de temps a duré cet événement ? Dix, quinze secondes. Exactement le temps qu’il a fallu au lecteur pour lire toutes ces cases. La narration respecte la diégèse. Plus loin, le phénomène inverse se produit : le temps du récit est plus long que le temps de l’histoire. Case 7 planche 14, le camion conduit par Gil Jourdan se trouve à dix mètres environ du soldat. A la vitesse où il roule, le véhicule devrait normalement percuter le militaire à la case suivante. Pourtant, ce dernier a le temps de pointer son arme (case 9), de faire feu à deux reprises (case 10), et de s’enfuir (case 11). Ce n’est qu’à la planche 15, case 1, que la porte est enfoncée. Concrètement, une telle cascade est-elle possible ? Oui. A dix mètres de distance, un homme a parfaitement le temps de tirer deux fois et de se jeter sur le côté pour ne pas être écrasé. Mais avant l’objectivité, le dessinateur veut surtout respecter l’intensité du moment. Cases 9 et 10 planche 14, Gil Jourdan est vu de dos, comme si le lecteur était derrière lui, se confondait avec lui. Ainsi, mis en joue par le soldat, l’un et l’autre ressentent la même angoisse : "Vais-je m’en sortir ? Vais-je m’écraser sur la porte ? Et avant ça, vais-je prendre une balle dans la peau ?". La leçon de ce passage est simple : un instant très court peut parfois sembler durer une éternité. La décomposition des deux ou trois secondes nécessaires pour franchir les dix mètres de la cour jusqu’à l’entrée principale s’étendent sur cinq cases pour signifier que ces dix mètres sont, pour le héros, chargées d’interrogations. Cette insistance sur la psychologie plus que sur l’action se retrouve un peu plus loin, quand on arrive devant l’enceinte de la ville, planche 22 à 24. A partir du moment où les militaires interviennent, tout va très vite : Gil Jourdan lance son véhicule contre le poste de garde et court se mettre à l’abri. Comme précédemment, chaque moment de la cascade est évoqué. Case 6 planche 22, un mur de balles interdit au détective de continuer sa route. Case 7, il change de direction. Case 8, il bloque le volant vers les tireurs embusqués. Case 9, il saute. Case 10, il tombe. Case 1 planche 23, il se relève tandis que son camion percute le bâtiment des sentinelles. Case 2, il se précipite vers la ville. Case 8, il se précipite encore vers la ville. Case 9, il se précipite toujours vers la ville. Case 3 planche 24, il s’empare d’une voiture-taxi. Case 4, il fait demi-tour. Case 5, il s’échappe enfin. Combien de temps a duré cette séquence ?  Certainement moins de temps qu’il en faut pour la lire. Les cases 3 et 4 planche 22 donnent une idée des distances. Quand la mitrailleuse commence à cracher ses balles, le véhicule est à une quarantaine de mètres du poste de garde, qui lui-même est à peu près à la même distance du mur de la ville - ceci est confirmé par la case 8 planche 23, dans laquelle on voit le bâtiment en ruine à gauche et l’enceinte de la ville à droite. Mais tels qu’ils sont mis en scène, ces quatre-vingts mètres semblent des kilomètres. Sur le plan de l’histoire, il ne faut que quelques secondes au camion, lancé à bonne allure, pour atteindre son objectif, et il ne faut que quelques secondes à Gil Jourdan pour atteindre le taxi. Sur le plan du récit, la scène dure beaucoup plus longtemps. Quatre cases (8 à 10 p 22, 1 p 23) sont nécessaires pour que le véhicule parvienne jusqu’aux militaires. Quant à la fuite du détective, c’est un véritable marathon. La course commence case 2 p 23 pour finir case 3 planche 24 : onze cases pour parcourir quarante mètres ! Mais ces quatre-vingts mètres sont chargés d’angoisse : le personnage va-t-il sortir indemne de cette situation ? Pour faire durer le suspense, le dessinateur a choisi de se livrer à un fastidieux travail de montage. Narrativement, la scène produit une impression de vitesse, de confusion. Diégétiquement, au contraire, elle semble se dérouler au ralenti. Exactement comme l’accident de voiture de la planche 25 : six cases pour un tonneau qui ne dépasse pas cinq secondes ! Mais pendant ces six cases, on a largement le temps de s’inquiéter : "Gil Jourdan va-t-il se tuer au volant ? Cet accident va-t-il finir, oui ou non ?".

Etudions maintenant le traitement de l’espace. La géographie de l’album est très limitée. Gomenorhabad est la capitale de l’émirat du Gomen. Son étendue demeure inconnue pour le lecteur. Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est séparée du Palais de l’émir, situé sur une colline avoisinante (1 p 1). Case 11 planche 5, au premier plan, en haut à droite, on remarque une partie du mur d’enceinte de la cité. Plus loin, au deuxième plan, on distingue un petit bâtiment à droite, et une enseigne "GOIL" à gauche, probablement une station à essence. Une longue artère relie la ville à la colline, au troisième plan, et se prolonge en une route formant un Z ; pour que le repérage soit plus facile, appelons voie A la barre supérieure de ce Z, voie B la barre intermédiaire, et voie C la barre inférieure. Enfin, au quatrième plan, sur la colline, le Palais. Le Golfe Persique est proche. Case 1 planche 6, on arrive à hauteur du petit bâtiment remarqué dans la case précédente : derrière le mur d’enceinte à droite, on constate le bleu de la mer. Gil Jourdan s’évade. La route sinueuse qu’il emprunte (11 p 16) est celle que nous avons observée case 11 planche 5. Case 1 planche 17, il se trouve sur la voie A. Case 2, il est sur la voie B. Cases 3 et 4, il coupe par le bas-côté pour gagner la voie C, qu’il atteint case 5. Case 6, les motards descendent la voie B. Case 7, tandis qu’ils arrivent à la jointure des voies B et C, Gil Jourdan monte la voie C. Cases 3 et 8 planche 17, on distingue la mer, donc le dessinateur s’est placé dans la même direction que pour la case 1 planche 6. Après avoir remonté la voie B, le héros coupe à nouveau (4 p 20) pour rejoindre la voie C (5 p 20). Case 2 planche 22, il est sur la longue artère conduisant à la ville. Cette case est le pendant de la case 11 planche 5 : on reconnaît l’entrée de la cité, flanquée de la station à essence d’un côté, et du petit bâtiment de l’autre (3 p 22). Case 4 planche 22, on apprend que ce petit bâtiment cachait des militaires. Dans le cadre de la fenêtre, on reconnaît encore la longue artère, la colline, et un des murs fortifiés du Palais. La case 8 planche 23 reprend d’un peu plus loin l’angle de vue de la case 1 planche 6 : l’enceinte de la ville à droite, le petit bâtiment à gauche, la mer au fond. Combien de kilomètres parcourt Gil Jourdan depuis la planche 15 jusqu’à la planche 23 ? Très peu. Mais la multiplication des plans donne l’impression d’un espace gigantesque. Case 11 planche 16, on suit le détective à distance. Case 1 planche 17, on est dans la benne du camion. Case 2, on est sur le capot. Case 3, on est sur la route, au milieu de la voie B. Case 4, on est sur le bas-côté, entre les voies B et C. Case 5, on est sur la voie C. Case 6, on se retrouve au même endroit que dans la case 3, au milieu de la voie B. Case 7, on est au- dessus du camion, comme dans un hélicoptère en vol. Case 8, on est couché sur la voie C, face au véhicule qui fonce. Case 9, on est sous le véhicule, toujours couché par terre, mais dans l’autre sens, face aux motards. Case 1 planche 18, on est derrière le véhicule, à genoux. On suit le premier motard case 2, le deuxième motard case 3, le troisième motard case 4, la course de la moto cases 5 et 6. Et on revient sur la voie B case 7. Case 8, on est derrière la voiture qui débouche de la voie A. Case 1 planche 19, on est devant. Case 2, on est sur le côté gauche du camion. Case 3, on est sur le capot de la voiture. La chute finale est montrée depuis l’avant gauche (case 4), le côté droit (case 5), l’arrière droit (case 6), l’avant droit (case 7), l’arrière gauche (case 8). Plus tard, le découpage de l’épisode devant le petit bâtiment produira le même sentiment d’immensité spatiale. Nous avons déjà souligné que quatre-vingts mètres à peine séparent l’endroit où le véhicule de Gil Jourdan commence à subir le tir de mitrailleuse, et l’enceinte de la ville. Mais le jeu des plans de vue changeants éloigne les militaires du camion, et le détective, du taxi. Case 6 planche 22, on est à droite du véhicule. Case 7, on est en face. Case 8, on est derrière. Case 9, on est devant. Case 10, on est du côté gauche. Case 1 planche 23, on est trois-quarts arrière gauche. Case 2, Gil Jourdan est de côté, de même qu’à la case 8. Case 9, il est de dos, face à la calandre du taxi. Curieusement, le rétrécissement de la surface garantit l’élargissement du champ des possibles. La plus brillante réussite en la matière est le passage évoquant l’évasion du héros, planches 11 à 14. La scène a lieu dans la cour du Palais. Une petite cour. Quelques dizaines de mètres sur quelques dizaines de mètres. La case 4 planche 11 donne une idée générale. Admettons que l’escalier menant aux habitations au fond soit à l’est. D’un côté de l’escalier, une voiture. De l’autre, un camion (5 p 11). Au nord, une fontaine (6 p 11). Au sud, les garages, où sont rangées les motos (9 p 15), que surveillent deux soldats installés sur une plate-forme, armés d’une mitrailleuse. A l’ouest, l’entrée, qui est une tour (8 p 13, 1 p 15). Devant la porte, une Mercedes, et deux gardes - case 7 planche 14, le premier se réfugie dans le local de gauche, le second redresse son fusil. Cette cour est un lieu étroit et fermé. Mais les cadrages en font un lieu ouvert. Case 1 planche 12, on est au sol, à côté de Gil Jourdan. Case 2, plongée sur la Mercedes qui roule vers le sud. Case 3, plan en pied, face au sud-ouest. Case 4, plan américain, direction nord-est, sur le côté droit de la Mercedes. Case 5, plongée sur la plate-forme des soldats. Case 7, plan américain, direction nord, face à la Mercedes. Case 8, contre-plongée sur un soldat qui saute sur la plate-forme. Case 9, contre-plongée qui ne montre que le ciel. Case 10, plongée sur la plate-forme au premier plan, et au second plan sur la Mercedes garée devant les garages. Case 11, plongée sur l’avant du camion. Case 12, reprise du plan américain de la case 9. Cases 5 à 7 planche 13, on est devant le camion et le mur de l’est. Case 8, on est à terre, derrière le camion ; au fond, la Mercedes devant les garages et la tour d’entrée de l’ouest. Case 9, même direction sud-ouest, plan américain. Case 10, direction est, plongée sur le toit de la Mercedes. Case 11, direction nord-ouest, la Mercedes est en trois-quarts avant gauche. Case 1 planche 14, plongée sur les deux véhicules qui se précipitent vers la tour d’entrée. Case 2, direction sud-ouest, derrière le camion, sur le côté droit de la Mercedes, face à la plate-forme au sud. Case 3, plan en pied, direction nord-ouest, derrière la Mercedes en ruine. Case 4, plan américain, direction plein est. Case 5, plan rapproché, direction nord-est. Case 7, direction plein est, face au camion qui s’engage sous la tour d’entrée, avec à gauche la Mercedes en ruine, à droite la plate-forme et les garages, au fond l’escalier et la seconde voiture. Cases 9 à 11, plan sur l’intérieur de la porte, vers laquelle fonce le camion. Case 1 planche 15, plan sur l’extérieur de la porte, qui vole en éclats. La scène ne mesure pas un demi-hectare. Pourtant, elle paraît s’étendre sur plusieurs kilomètres carrés.

Le gant à trois doigts est une histoire de bouts de chandelles. Peu de personnages : l’émir Ben el Mehmed est davantage un clown qu’un ennemi efficace, Libellule et Crouton surgissent comme des cheveux dans la soupe et se contenteront de faire de la figuration. Pas de temps mort : Gil Jourdan atterrit à Gomenorhabad un peu après sept heures (4 p 2), il est kidnappé à peine installé à l’hôtel (p 5), il s’évade et se réfugie en ville en milieu de journée, il s’enfuit en bateau jusqu’à un cargo échoué en fin d’après-midi, il profite de la nuit pour s’emparer d’une vedette de police, avec laquelle il regagne la capitale à l’aube (7 p 41) et libère le professeur Tanaro deux heures plus tard (10 p 43). Pas de digressions en forme de cartes postales : une cour de Palais, une route en zigzag, un petit bâtiment avec une mitrailleuse, un cargo échoué suffisent. Surtout, l’intrigue est insignifiante. Planches 1 à 8, Gil Jourdan est l’objet d’une surveillance et d’un kidnapping. Pourquoi ? Mystère. Planches 9 à 26, on lui tire dessus. Pourquoi ? Planche 27, on apprend qu’il travaille avec les services d’espionnage français (case 11). Dans quel but ? Mystère encore. Après un petit moment de flottement, la poursuite recommence, planches 31 à 37. Ce n’est qu’aux planches 38 et 39, à l’extrême fin de l’album, qu’on apprend enfin le motif de cette agitation. Et quel motif ! Louis Tanaro, savant atomiste, a été enlevé par l’émir Ben el Mehmed pour que le Gomen accède au statut de grande puissance (1 à 3 p 39). On ne peut pas imaginer argument plus nul... Le professeur Tanaro est un avatar tardif du Tournesol de L’affaire Tournesol, ou du Zorglub de L’ombre du Z, il est un énième savant qui se laisse déposséder de son invention. Le scénario du Gant à trois doigts a été lu mille fois. En revanche, la façon dont il est abordé diffère de tout ce qui existe déjà. Comme dans Les moines rouges, la parfaite maîtrise de la forme sublime la pauvreté du fond. Le personnage de Gil Jourdan a beau être intègre, solide, invincible, l’étirement du temps que produit la décomposition de l’action sur plusieurs cases, rend le récit plus nerveux, plus tendu, et fait croire au lecteur que le héros est constamment sur le point de mourir de trente balles dans la peau ou d’un accident de voiture. De même, le décor a beau se limiter à quelques lieux de dimensions restreintes, l’emploi de plans complémentaires permet à une colline de devenir montagne, à une porte de devenir arc triomphal, à une cour de devenir stade sportif. Ainsi, temps et espace ne sont plus des données absolues, préexistantes au récit, mais des nouveaux principes de réflexion. Les Anciens composaient leurs histoires sur la base d’un temps et d’un espace fatalement arbitraires : Le gant à trois doigts pense d’abord au temps et à l’espace avant de s’intéresser à l’histoire. En résumé, il n’y a pas de bon ou de mauvais scénario : tout dépend de la façon dont ce scénario est traité.
 
Maurice Tillieux
Le gant à trois doigts
Nocturnes (pièces pour piano)
© Christian Carat Autoédition
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