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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Comment naît une œuvre ? L’auteur suit-il une logique, qu’il adapte en fonction des circonstances ? Ou les circonstances conditionnent-elles le devenir d’un matériau initial grossier ? Le Chinois à deux roues ne suit aucun de ces deux procédés. Dans cet album, il est bien évident que Tillieux a songé d’abord à des scènes d’accidents et à un paysage de montagnes sous une pluie continuelle, avant de se poser la question : "Quel prétexte pourrais-je trouver pour dessiner des accidents et un paysage de montagnes sous une pluie continuelle ?". Le Chinois à deux roues n’a pas d’intrigue. Du temps des Cargos du crépuscule et de Surboum pour quatre roues, il y avait encore une histoire d’argent. Avec Les moines rouges, il n’y avait plus qu’un fou échappé de l’asile. Dans Le gant à trois doigts, il avait fallu attendre trente-huit planches pour apprendre la raison de l’agressivité de l’émir Ben el Mehmed. Dans Le Chinois à deux roues, il n’y a plus aucun suspense. Dès les trois premières planches, toutes les interrogations sont dissipées. Avant, le détective avait toujours une énigme à résoudre, même minime, même tirée par les cheveux : il devait démasquer un meurtrier, empêcher un hold-up, attraper un aliéné en liberté, libérer un savant atomiste. Maintenant, il doit se contenter de prouver l’existence d’un trafic de scooters. On ne lui demande pas de quelle manière les trafiquants opèrent : on sait que les machines passent en fraude par la frontière indienne (2 p 1). On ne lui demande pas où se trouve le réseau : on sait que son centre se situe à Pankouk, dans le Si-Kiang (7 p 2). On ne lui demande pas de découvrir le traître : on sait planche 2 que le secrétaire Wu renseigne Mac Aulif, le chef de la bande, sur les faits et gestes de son patron. On ne lui demande même pas de courir les ambassades pour obtenir les visas nécessaires : son employeur lui garantit l’appui des autorités (1 p 2). Tout ce qu’on lui demande, c’est d’aller à Pankouk, ouvrir une caisse pour confirmer la présence de scooters clandestins, afin de permettre à la police locale d’intervenir. On lui demande de vérifier le fondement d’un soupçon qui a déjà toutes les raisons d’être fondé. Le Chinois à deux roues, par conséquent, ne repose plus sur : "Qui est le responsable du trafic et jusqu’où va-t-il entraîner Gil Jourdan ?", mais sur : "Quelles déconvenues va connaître Gil Jourdan avant de faire arrêter Mac Aulif à Pankouk ?". L’album se présente comme une succession d’exercices de style destinés à pallier cette absence d’intrigue.

Le premier épisode, celui du camion noyé dans la rivière, planches 3 à 14, cherche à produire une impression de lourdeur, de lenteur, de pénibilité. D’abord, les personnages tournent en rond. Quand Libellule constate que le pont a été saboté, on décide de rebrousser chemin (6 p 4). Mais un peu plus loin, un car disposé en travers de la route, explose, créant une crevasse infranchissable : on se résout à utiliser le pont (7 p 6). Au début, les poutres tiennent ("Ça va, ça va !", 5 p 7). Mais elles finissent par céder, et le véhicule tombe en plein milieu de la rivière (10 p 7). Quatre planches pour en arriver là ! Le premier demi-tour était évoqué en une case (7 p 4), le deuxième demi-tour s’étale sur trois cases (8 à 10 p 6), le franchissement de l’ouvrage nécessite la moitié d’une planche (4 à 9 p 7), suggérant que le temps s’étire au fur et à mesure que l’agacement et la fatigue gagnent. Ensuite, si le décor est très pauvre en hauteur - des marais, des reliefs montagneux -, il est très riche au niveau du sol. Le premier propos de Libellule, case 8 planche 3, oriente immédiatement le regard vers la terre ("L’erreur qu’on a commise, c’est d’acheter un camion à la place d’un canoë"). Le chemin est tellement gorgé d’eau que le véhicule s’enlise (7 et 10 p 3, 9 p 6), les pieds de Crouton et Libellule disparaissent dans la boue (7 p 9), un coup de maillet suffit pour enfoncer un pieu de moitié (10 p 9). Le climat pluvieux anéantit toute volonté. Quand un avion non immatriculé les prend pour cibles, les trois personnages ne bougent plus (11 p 11), ils sont devenus des légumes. Mieux : sur le toit du camion, Libellule se met debout pour aller ranger une caisse dans le coffre (2 et 3 p 12) : "Tire si tu veux", semble-t-il dire au chasseur, "je suis trop exténué pour me précipiter à l’abri". Et quand ils tombent à nouveau dans la rivière, ils y restent (5 p 13). Ils n’ont même plus la force de se réjouir de l’accident de leur agresseur causé par un allumage défectueux (4 p 14), probablement lié aussi à l’humidité.

Le deuxième épisode, la traversé du précipice, planches 16 à 20, cherche à produire la crispation, la tétanie. Il faut deux planches pour se décider à avancer, et une planche entière pour passer de l’autre côté de la chute d’eau. L’inspection de la vertigineuse construction dure six cases (3 à 8 p 17). Et quand on ne trouve rien, on essaie de rire en s’adressant des propos faussement décontractés ("Ça me déplairait d’avoir à penser que mes os pourraient blanchir au fond de ce trou, il y fait trop humide", "C’est un endroit où l’homme prévoyant meurt un parapluie à la main", 9 p 17). Les héros hésitent. Ils sont paralysés. Ils redoutent le mauvais pas. Un simple caillou percutant un détonateur à trembleur peut précipiter tout le monde dans l’abîme (4 p 18). On choisit de tenter l’aventure (6 p 18). Combien de temps pour parcourir la trentaine de mètres séparant les deux rives ? Pas plus d’une minute. L’enchaînement des dialogues suggère la rapidité de l’action. Mais la dissémination des répliques sur trois planches laisse croire que cette minute dure des siècles. Gil Jourdan affirme, case 4 planche 18 : "Une bonne petite vibration, et tu prends un aller simple pour l’éternité". Ce n’est qu’à la case 4 planche 19 que Libellule répond : "Le ticket pour l’éternité, on l’a !", et à la case 5 planche 19 qu’il précise sa pensée : "On l’a ! Moi qui rêvais d’une mort glorieuse, je tombe de haut". Gil Jourdan rassure : "Si ce tas de bois de bois peut tenir encore dix secondes, on passe", contredit plus loin par Libellule, case 8 planche 19 : "On passe au travers du pont, ouais !". La conclusion s’étend sur trois cases : "Il va le faire !" (8 p 19), "Il le fait !" (1 p 20), "Il l’a fait !" (2 p 20). Entre chaque phrase, le lecteur se demande s’ils vont s’en sortir. Le détective est bloqué sur son siège, les mains cramponnées au volant. Encore une fois, les cadrages jouent leur rôle. Case 6 planche 19, gros plan sur l’accélérateur : le moteur va-t-il tomber en panne ? Case 7, gros plan sur la roue arrière : va-t-elle se détacher ? Case 8, plan de face sur le camion : le tablier du pont va-t-il tenir ? Case 9, plongée sur le camion : même si le tablier tient, la charpente sera-t-elle assez solide ? Le récit est aussi convulsif que les personnages en sursis.

Le troisième épisode, la poursuite du camion par la jeep d’Archie et Cochran, planches 22 à 26, veut produire la vitesse. Le jet d’eau derrière les pneus donne une idée de l’allure à laquelle sont lancés les deux véhicules (2, 7, 8 et 9 p 24). Trois cases quasi juxtaposées (5 et 7 p 24, 3 p 25) montrent la jeep du côté droit : d’une image à l’autre, le décor change. Echapper aux poursuivants est une question vitale : Archie tire sur Gil Jourdan sans état d’âme, et si une maladresse de conduite envoie ce dernier dans le ravin, on n’ouvrira pas une enquête pour démasquer le coupable. Le héros est seul. Case 8 planche 24, l’arrière de la tout-terrain s’éloigne du lecteur, semble sur le point de rattraper le camion. Case 1 planche 25, un écart est creusé. La scène a lieu sur un périmètre géographique très réduit : la route forme une boucle avant de continuer dans la montagne (5 p 25). Mais la rapidité de l’action fait croire que la cascade se déroule sur une ligne de plusieurs kilomètres. A partir de la case 10 planche 25, on va tellement vite que le décor disparaît. Bloquer le volant, sauter du camion, le laisser tomber sur la jeep, ne prend que quelques secondes. La lecture de la planche 26 ne prend également que quelques secondes, elle n’est perturbée par aucune bulle, aucune didascalie, aucun détail extérieur. Le temps que Cochran demande à Archie de freiner (case 2), le camion est déjà dévié de sa trajectoire (case 4). Combien de temps a duré la course ? Case 2 planche 24, on est au bord d’un précipice ; case 1 planche 25, on est sur un terrain plat ; et le carambolage a lieu dans la montagne. Donc, on se déplace, la chasse ne se termine pas en deux minutes. Pourtant, le passage au bord du précipice et en terrain plat ne couvre qu’un peu plus d’une planche, la suite - les planches 25 et 26 - n’étant consacrée qu’à l’accident : ce rétrécissement du temps par la narration suggère la rapidité, la panique qui s’est emparé des trois hommes traqués, l’excitation des malfaiteurs persuadés que leur proie ne leur échappera pas.

Le quatrième épisode, l’évasion du camp de Pankouk, planches 35 à 44, cherche à produire une impression de précipitation, d’urgence. La mission remplie, il faut partir. Comment ? Avec les moyens à disposition. L’improvisation est totale. On n’a pas le temps de réfléchir. Le chef de la bande, Mac Aulif, est pris en otage. Heureusement. Parce que deux coups de feu ont réveillé tout le monde. Le premier à se présenter est un lourdaud, Chang (9 p 37), que Gil Jourdan parvient difficilement à maîtriser (p 38). Il est suivi par Archie et Cochran, qui rameutent une compagnie d’hommes en armes (4 p 39). On s’agite beaucoup. Le détective court jusqu’à un premier avion qu’il attache à un baraquement (3 p 37), il court pour revenir (7 et 8 p 37), il court jusqu’à un second avion, un DC-3 (2 p 39), il court jusqu’au groupe électrogène (2 p 41), il court pour s’embarquer dans le DC-3 (6 p 41). De son côté, Archie court vers le projecteur en bout de piste (3 et 8 p 40), tandis que Charlie, un autre bandit, court vers le premier avion (4 p 43). Le bruit s’amplifie peu à peu : on entend d’abord deux coups de revolver (12 p 35, 2 p 36), puis les pas de Cochran et de ses complices qui approchent (4 p 39), puis les moteurs du DC-3 qui chauffent (6 p 40), puis le groupe électrogène qui explose (5 p 41), puis la fusillade (7 p 41), puis le DC-3 qui décolle (11 p 41), puis la chute du premier avion qui emporte le baraquement (1 p 44). La prudence du début ("Allons-y ! Et en silence !", 9 p 32) cède progressivement la place à des comportements instinctifs, inconsidérés ("Maintenant à la grâce de Dieu !", 11 p 41). Il faut décider vite. Si ça marche, tant mieux. Sinon, de toute façon, c’est la mort assurée. Chaque case évoque un moment de l’action ; la succession des bagarres, courses, explosions, fusillades crée un chaos, en rendant compte de la confusion régnante, d’où ne peuvent sortir que les participants les plus chanceux.

Le Chinois à deux roues continue d’avancer sur le chemin ouvert par les réalisations antérieures de la série, chemin emprunté également par Franquin à l’époque des derniers décors de Gaston. Le Chinois à deux roues n’est pas une aventure. Ou plus précisément, c’est un album où l’aventure compte moins que la manière dont elle est racontée. Dans un précédent article, nous avons déclaré que l’intérêt présenté par les ultimes planches de Gaston ne résidait plus dans le personnage de Gaston. Pareillement, l’intérêt de cette histoire de Gil Jourdan ne réside plus dans le personnage de Gil Jourdan, dont le lecteur a du mal à supposer qu’il pourrait mourir à la fin, rater son projet, laisser triompher les bandits. Dès la première case d’une bataille, on sait que le détective sortira vainqueur, exactement comme on sait que, dès que Gaston lance une boite de conserve par la fenêtre, celle-ci atterrira sur le crâne de Mesmaeker venu une nouvelle fois signer les contrats. Ce que le lecteur réclame désormais, c’est un regard original. La leçon de Tillieux ne porte pas sur la finalité des entreprises, mais sur leurs modalités. Jusqu’alors, le personnage, épique ou romanesque, se définissait par rapport à un environnement immuable. Avec Tillieux, l’environnement se déforme. Une rangée de vulgaires engins de chantier à la Sofraco dans Les cargos du crépuscule devient un alignement de monstres endormis, une fosse sous un arbre à Savajols dans Surboum pour quatre roues devient une tombe de fantôme à l’apparence d’un chien noir, un littéraire illuminé revêtu d’un vieux froc rouge dans Les moines rouges devient une silhouette indistincte surgissant des ténèbres, une petite cour de Palais au Gomen dans Le gant à trois doigts devient un lieu à la géographie et à la temporalité non définie, l’évasion de Pankouk dans Le Chinois à deux roues devient un sauvetage apocalyptique réussi de justesse : tout dépend de la faculté de l’auteur à observer un paysage ou une action, et de sa capacité à transmettre son point de vue. Le monde ne se résume plus à une définition monolithique : il se démultiplie en fonction des regards qu’on porte sur lui.
  
Maurice Tillieux
Le Chinois à deux roues
Nocturnes (pièces pour piano)
© Christian Carat Autoédition
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