Les moines rouges, comme Surboum pour quatre roues, comporte deux histoires : celle du fantôme blanc, et celle du fantôme rouge. L’album respecte l’unité de temps. La première énigme s’étend de la planche 4 à la planche 21, depuis l’arrivée de Gil Jourdan à la bourgade côtière de Labarre-Hilaire, en fin de l’après-midi (1 p 4), jusqu’à la discussion entre ce dernier et le maire, à deux heures du matin (12 p 19). La seconde énigme s’étend de la planche 22 à la planche 43, depuis le départ du détective pour l’abbaye, au moment où le soleil se lève, jusqu’à l’intervention salvatrice de l’inspecteur Crouton, trois heures après (9 p 24). Soit environ vingt-quatre heures. Ce découpage en deux parties d’égale longueur facilite la comparaison : le moins qu’on puisse dire est que la lecture des deux récits, fondés pourtant sur un scénario unique, ne procure pas le même émoi.
Penchons-nous sur le premier mystère, celui du fantôme blanc. Le maire, Hyacinthe Laplume, et son adjoint, Benoît Chassemouche, affirment que les ruines de l’abbaye surplombant le village sont hantées (p 5). Une aventure de revenants : voilà qui changera des rébarbatives poursuites de voitures et des fusillades entre représentants de la loi et malfaiteurs. Mais d’emblée, le lecteur a un doute sur l’authenticité de cette affirmation. Les deux élus sont bien trop benêts pour qu’on les prenne au sérieux. Ils se querellent comme des frères ennemis (8 p 2), avant de s’épauler à la manière de deux enfants qui ont provoqué une bêtise et qui s’imaginent que, l’union faisant la force, leur punition sera moins grande s’ils sont solidaires (7 et 10 p 5, 3 p 7). Ils sont hors de leur époque : l’installation téléphonique date d’avant-guerre (5 p 3), de même que le papier à en-tête de la mairie (3 p 2). Ils se désintéressent de la mode : Laplume porte une redingote, et conserve précieusement un chapeau hérité de son grand-père (12 p 6). Ignorants les récentes réglementations en matière d’hygiène, ils ne sont absolument pas gênés de laisser une vache entrer dans la maison par une fenêtre et répandre sa bave sur une table ("On vit en famille, ici !", remarque Libellule avec un sourire narquois, 3 p 6). La visite proposée par le maire ressemble à un itinéraire de guide touristique (2 et 3 p 7) : on croirait voir un employé du syndicat d’initiative de la forêt de Brocéliande désigner du doigt un gros rocher en s’adressant à des touristes japonais : "C’est précisément ici, Mesdames et Messieurs, sous ce chêne millénaire, que Merlin l’Enchanteur a transformé le roi Arthur en crapaud, pour permettre à Lancelot de découvrir le Saint Graal"... L’apparition du fantôme, planche 8, a tout d’un spectacle son et lumière. Pour que le public - en l’occurrence, Gil Jourdan, Libellule et le lecteur - ne manquent pas une miette de la représentation, Laplume se charge d’assurer les commentaires : "Ecoutez !" "NON, c’est lui !" "REGARDEZ !" (6 à 8 p 8). Il se penche derrière la végétation pour inciter ses auditeurs à faire de même (6 p 8), il se redresse pour susciter l’inquiétude (7 p 8), et soudain il pointe l’index (8 p 8) pour qu’on ne soit pas tenté de regarder dans une autre direction. Le lecteur a envie de se plaindre avec le détective : "Ne me bousculez pas, voulez-vous ? Je ne suis pas aveugle !", ou plus directement encore : "Laplume, tais-toi ! S’il y a un fantôme, je le verrai sans avoir besoin que tu me le dises ! Tu es vraiment lourd !". Le maire se figure qu’il s’adresse à un public enfantin, et qu’il doit exagérer, surenchérir, théâtraliser à outrance pour que la scène soit bien comprise. Et le fantôme ? Une farce. Avant même qu’il apparaisse, on sait qu’il ne nous effraiera pas. Son cri ("Hou... Hôôuu", 6 p 8) est aussi peu crédible que celui d’un animateur dans une colonie de vacances, déguisé en Grand Méchant Loup, qui s’approche d’un autre animateur déguisé en Petit Chaperon Rouge, en répétant : "Miam ! Miam ! Je vais te manger toute crue !". De loin, le revenant annoncé peut faire illusion (9 p 8). Mais plus il s’approche, moins on y croit (1 p 9). Avec ses chaussures à lacets, ses chaussettes et son pantalon à bords cousus (3 p 9), il paraît bien humain... Généralement, les spectres s’amusent à tourmenter les vivants : celui-ci s’enfuit dès qu’il aperçoit Gil Jourdan et Libellule (5 p 9). Quelle lamentable comédie ! On a envie de se tourner vers le maire et de lui reprocher : "Ça, un fantôme ! C’est un homme avec un drap sur la tête, rien de plus ! Une pantalonnade à petit budget ! Et tu nous as amené ici sous la pluie pour ça ? Laplume, tu nous prends pour qui ? Remboursez !". Qui est l’homme sous le drap ? Laplume-Laurel est avec Gil Jourdan derrière le bouquet d’ajoncs : ce ne peut donc être que Chassemouche-Hardy. Quand on va le voir, l’adjoint a le nez bouché (p 15). Où a-t-il attrapé un microbe ? En soirée, il avait prévenu qu’il trairait sa vache avant de se coucher (3 p 8). Se serait-il enrhumé à l’étable ? Mais la vache n’était pas à l’étable : on la retrouve en liberté non loin de l’abbaye (p 13). Par ailleurs, le maire ne parvient pas à cacher son embarras. Pourquoi assure-t-il : "Valait mieux que je vienne... Je n’aurais pas pu dormir..." (5 p 8) ? Il a des insomnies parce que le souvenir de ses prétendues visions fantomatiques le tourmentent ? ou parce qu’il a honte d’obliger Gil Jourdan et Libellule à veiller tard pour une supercherie ? Il est heureux d’apprendre que le détective n’a pas rattrapé l’homme sous le drap (5 p 14), et que l’appareil photo est endommagé (4 p 16). Un signe ne trompe pas : il a l’habitude de bafouiller quand il est sous le coup d’une forte émotion (1 p 15), quand il a peur, après avoir commis une action répréhensible. Or, il bégaie au téléphone (5 p 3), quand il explique les phénomènes observés à l’abbaye (2 p 5), quand il découvre l’évasion de la vache de Chassemouche - qui prive ce dernier d’un alibi (6 p 13) -, quand il revient au village ramener la vache à son propriétaire (10 p 14, 3 p 15). On peut par conséquent subodorer que cette fable de fantôme blanc a été montée de concert par Laplume et son adjoint. Pour quelle raison ? Une fouille nocturne dans le bureau de l’un (p 17) et dans l’étable de l’autre (p 18) résoudront l’affaire. Craignant la désertification du village, les deux responsables municipaux ont monté cette histoire de ruines hantées pour essayer d’attirer les touristes et d’inciter les derniers habitants à ne pas quitter le pays (1 à 6 p 21). Malheureusement, leur méconnaissance des rouages dramatiques et leur esprit pesant (ils n’ont aucun sens de l’humour, 4 à 7 p 12, 7 à 9 p 20) les ont empêché de prolonger indéfiniment leur entreprise.
Autrement plus angoissant est le second mystère, celui du fantôme rouge. La planche 10 fait partie de ce second ensemble. Elle est un épisode du fantôme rouge perdu dans l’épisode du fantôme blanc. Elle est une leçon de mise en scène d’Antoine Vernet - l’individu caché sous le froc rouge - pour Laplume et Chassemouche, et une leçon de mise en scène de Tillieux pour les mauvais dessinateurs. Quelle différence en effet avec la planche qui précède ! On reconnaissait nettement les jambes effilées et le crâne pointu de Chassemouche sous le drap blanc ; maintenant, aucun indice ne renseigne sur l’identité du fantôme rouge : son visage est caché par la capuche (9 p 10), la couture et les plis du vêtement empêchent de deviner sa silhouette réelle, ses chaussures marrons sont les mêmes que celles de Gil Jourdan (8 p 10). Timide, Chassemouche s’était enfui juste après s’être montré ; à présent, le fantôme rouge joue pleinement son rôle de fantôme : il surgit du néant pour attaquer (8 p 10) avant de disparaître (10 p 10). Pour tenter d’affoler son auditoire, le maire commentait les événements ; avec le fantôme rouge, les sous-titres ne sont plus nécessaires, la planche 10 est muette, ce qui rend le climat encore plus malsain. La restitution imagée de ces deux dramaturgies respecte la différence de gravité. Tous les plans de la planche 9 étaient réalisés à hauteur d’homme : la mise en scène médiocre de Chassemouche sous son drap ne méritait que des cadrages médiocres. Le fantôme rouge vaut davantage. La case 2 planche 10, en contre-plongée arrière, montre le héros face à un décor sinistre. Case 3, il est croqué de profil, en pied. Case 4, une plongée avant droite suggère que quelqu’un ou quelque chose est prêt à fondre sur lui. Case 5, plongée avant gauche. Case 6, il est vu de face, de loin. Case 7, il est vu de dos, en plan américain. On le voit sous toutes les coutures, comme si un esprit rôdait autour de lui, épiait ses gestes, attendant le meilleur moment pour s’élancer. Planche 9, la scène était sous la lumière éclatante des projecteurs : planche suivante, au contraire, la lune semble cachée derrière un nuage, la cour beige clair (8 p 9) est devenue violet foncé (2 p 10), le visage de Gil Jourdan est indistinct (6 p 10). Plus loin, la scène de brouillard confirme la supériorité du fantôme rouge en matière de dramatisation. Que se passe-t-il planche 27 ? Rien. Le détective parvient à la plage à la case 1, et ce n’est qu’à la case 9 que le maître des lieux daigne apparaître. Entre ces deux cases, Gil Jourdan a tout le temps d’attraper la frousse : il fait des ronds dans l’eau en se demandant où chercher (case 2), il monologue pour tenter d’oublier sa solitude (cases 5 à 7). De son côté, le dessinateur procure au lecteur la même hantise que le fantôme rouge au héros. La planche 27 est sans conteste la planche la moins détaillée de l’album. Quand le spectre se montre, case 9, la simplicité atteint des sommets : le portique du cloître se perd en petits coups de plume rapides, seules quelques croix du cimetière sont visibles. Le buste de Gil Jourdan, en plein milieu du cadre, est entouré par du vide. La silhouette du fantôme rouge, deux fois plus petite que le personnage principal - donc deux fois plus loin - est rendue par des traits fins. Gil Jourdan se retourne, case 1 planche 28. Que voit-on autour de lui ? A nouveau, rien. L’image accorde une place aussi importante au dessin et à l’absence de dessin. Le fantôme devient plus précis. Néanmoins, le noir de son visage (3 et 11 p 28) est aussi sombre que le noir du fond, celui de l’obscurité où il s’engouffre, et d’où il sort : l’habit monacal cache-t-il un homme, ou un esprit ? C’est un homme : son recours à une arme à feu (6 p 31) prouve que le soi-disant revenant craint pour sa vie. Mais son discours est incompréhensible. "Je suis le gardien du secret" (2 p 32) : le "secret" de quoi ? "J’ai le devoir sacré de vous mettre hors d’état de nuire" (3 p 32) : devoir "sacré" par qui ? Par ailleurs, si Laplume et Chassemouche ne se risquaient pas à dévier du chemin reliant l’entrée de l’abbaye à la poterne donnant sur la plage, le fantôme rouge en revanche semble connaître parfaitement l’endroit, au point de ne pas hésiter à s’engager, avec le héros, dans un souterrain étroit (p 33). On descend dans les ténèbres (9 p 34). Une contre-plongée et un demi-éclairage, case 10 planche 34, donnent à l’être mystérieux une allure terrifiante. Même constatation pour la contre-plongée de la case 2 planche 35, qui révèle un mégalomane en pleine crise : bras écartés, tête haute, sa pose évoque celle des chanteurs d’opéra lors d’une scène de dénouement. Case 5 planche 35, il pointe son doigt vers le lecteur pour le prendre à parti : éclatante démonstration du parallèle recherché par Tillieux entre lui-même et le moine rouge d’autre part, le lecteur et Gil Jourdan d’une part. Par quoi est guidé Antoine Vernet ? Par la folie. Le fait est établi quand, dans une caisse présumée remplie d’or et de bijoux (6 p 35), le détective ne trouve que des armes rouillées (5 à 7 p 38). Pourtant, jusqu’au dernier moment, Gil Jourdan et le lecteur ont suivi. Alors s’agit-il réellement de folie ?
Les deux histoires de Surboum pour quatre roues s’inscrivaient sur un plan synchronique : la mise en scène de la légende du chien noir, avait lieu en même temps que les essais d’explosifs de la Sofrex sur les camionnettes volées. Les deux histoires des Moines rouges s’inscrivent au contraire sur un plan diachronique : la mise en scène d’Hyacinthe Laplume et de Benoît Chassemouche précède la mise en scène d’Antoine Vernet, comme si le dessinateur voulait témoigner d’une évolution définitive, et non plus d’une hésitation. En quoi consiste cette évolution ? En un rejet de l’intrigue. Pour quelles raisons le couple d’élus a-t-il inventé la légende du fantôme blanc ? Pour l’argent (une abbaye hantée attire les touristes et la prospérité, 3 p 21), le pouvoir (Laplume ne veut pas "devenir un maire sans administrés", 2 p 21) et la gloire (on envisage la construction d’un gigantesque parking, d’un hôtel, d’une piscine, pour accueillir les visiteurs, 6 p 17). Les motifs ne sont pas tellement plus élevés que ceux de Francesco Canelli et de sa bande. Tout à l’opposé de ces considérations très matérielles, l’ascétique "gardien du secret" ne vise qu’à faire coïncider son rêve avec la réalité. Licencié en Lettres (7 p 43), il connaît tous les ressorts de l’écriture, il maîtrise les ficelles du langage, il sait comment construire un discours pour persuader son auditoire. Et il a suffisamment d’imagination pour voir un trésor dans une caisse de vieux fusils (2 p 44). Aucune motivation d’ordre financier ou politique : la mise en scène du faux moine rouge trouve sa fin en elle-même. Alors Antoine Vernet, un fou ? Peut-être. Toujours est-il que son délire est contagieux. A posteriori, quand on prend conscience de la minceur de l’intrigue, Gil Jourdan a été aussi fou de "prendre cette histoire de fantôme au sérieux" (9 p 13), le lecteur a été aussi fou de trembler avec lui dans les ruines innocentes, et le dessinateur a été aussi fou de prendre parti pour un dangereux mythomane en accentuant, par le jeu des plans, des silences, des clairs-obscurs, sa dramaturgie. Le mystère du fantôme rouge est une histoire de fous qui ont renoncé à la politique pragmatique du profit, préconisée par le maire et son adjoint, pour se laisser séduire par la beauté du style.