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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Le détective Bob Fish reprend à Franc-Jeux sa mèche sur le front, ses oreilles à la Franquin, et son imperméable à la Gil Jourdan. Au cours de ses aventures, le lecteur aura droit aux traditionnelles scènes de poursuite à pied sur les toits, ou en automobile dans les quartiers abandonnés de la ville, aux traditionnels interrogatoires, rebondissements spectaculaires, bagarres, dénouement, pot de l’amitié. Contrairement à Franc-Jeux, Bob Fish est conçu comme un individu à part entière, avec ses bons et ses mauvais côtés, non comme un personnage rigoureusement positif. Les quatre épisodes qui composent notre corpus se répartissent sur huit ans. Bob Fish I a vu le jour juste après Captivant, en 1980. Les cybers ne sont pas des hommes date de 1988. Y a-t-il une raison pour expliquer un temps de gestation aussi long ? L’étude chronologique de la série permet de dégager une tendance, et de répondre du même coup à cette question.

Bob Fish I s’ouvre sur une conférence du docteur Morant. Ce scientifique marginal a mis au point deux vaccins agissant sur le caractère : le W1 annihile les forces maléfiques de l’esprit (Bob Fish I 10 p 2), le W2 "peut rendre criminel le plus paisible des contribuables" (Bob Fish I 12 p 2). Une démonstration spectaculaire sur un détenu très dangereux, Jack le tueur, prouve l’efficacité des deux produits. L’invention soulève un débat aussi enflammé que celui sur les manipulations génétiques : le contrôle des pulsions humaines peut "mettre fin à la criminalité" et "abolir définitivement les ardeurs guerrières des peuples" (Bob Fish I 8 p 3), mais il est aussi une "grave atteinte au libre arbitre" (Bob Fish I 10 p 3). Qui a le pouvoir de décréter ce qui bon et ce qui est mauvais ? La découverte risque de conduire à de tragiques dérives. Le docteur Morant lui-même développe des idées contestables. De son point de vue, "certains peuples, comme les Chinois, sont des exemples incarnés du mal" (Bob Fish I 4 p 1). Il écrit un livre, La spiritualité universelle, dans lequel il expose ses théories fumeuses. L’ouvrage déclenche approbations et haines. Ses défenseurs se structurent en une organisation complexe, la secte des Morantins, composée autant d’illuminés ("J’étais absorbé dans la pensée de Dieu ! Que la paix vous remplisse [...] ! Vous avez un cœur pur, je le lis dans vos yeux !", Bob Fish I 5 et 6 p 5), que d’assassins (deux d’entre eux tirent sur Bob Fish, Bob Fish I 7 p 25, 4 p 29), qui reprennent l’aspect physique de leur maître à penser - lunettes noires et crâne rasé. Mais les passions sont trop fortes : le docteur Morant meurt électrocuté dans sa baignoire (Bob Fish I 14 p 3). On ne saura jamais s’il s’agit d’un suicide ou d’un crime. Douze années passent. Ce n’est qu’après ce prologue que commence vraiment, à la planche 5, l’aventure de Bob Fish. Le fils du richissime Georges Abraham Swartenbroeckx est enlevé par deux tueurs à gages, les frères Piet et Toone (Bob Fish I p 7). Le père milliardaire s’adresse à Bob Fish pour le retrouver (Bob Fish I p 9). Piet et Toone éventrent l’enfant (Bob Fish I 4 p 20). Un clochard qui passait par là est accusé du meurtre (Bob Fish I 3 p 21). Mais Bob Fish ne croit pas à cette version ("Cette histoire ne tient pas debout !", Bob Fish I 4 p 22). Il découvre la responsabilité des deux frères, et les arrête (Bob Fish I 8 p 23). Ceux-ci ignorent le nom de leur commanditaire. De son côté, Bob Fish est la cible de deux Morantins, qui lui révèlent la cause des événements : le commanditaire de Piet et Toone est le propre père de l’enfant assassiné, Georges Abraham Swartenbroeckx, admirateur secret des Morantins, qui, pour entrer dans la secte, a dû accepter de prouver sa totale soumission en sacrifiant son propre fils, tel Abraham face à Yahvé (Bob Fish I 4 p 32). Pour ne pas être conduit devant les tribunaux, ce sombre personnage a maquillé son forfait en enlèvement, et a embauché un détective privé - Bob Fish - pour brouiller les pistes (Bob Fish I 5 p 32). Evoquée de cette manière, l’histoire ressemble tout à fait aux histoires de Tintin, de Spirou ou de Gil Jourdan. Bob Fish est le héros malin, sans peur et sans reproche, qui triomphe du mal grâce à son astuce et son courage. Mais ce n’est pas le cas. D’abord, on distingue très nettement le Bob Fish public et le Bob Fish privé, c’est-à-dire le héros tel qu’il apparaît dans les albums des années 1950-1960 soumis à la censure des publications pour la jeunesse, et le héros dans sa vie de tous les jours. Sur le plan professionnel, Bob Fish remplit bien son rôle de détective privé traditionnel : il s’oppose au commissaire qui accuse un innocent ("Sornettes et carabistouilles !", Bob Fish I 3 p 22), il poursuit un Morantin sur les toits (Bob Fish I p 26), il survit à un accident de voiture (Bob Fish I p 29), il roule en Turbotraction comme Spirou (Bob Fish I 7 p 33). Sur le plan intime, l’homme est beaucoup moins fréquentable. Il est accompagné d’une jeune femme, Linda, qui se promène presque toujours dévêtue (Bob Fish I 10 p 14, p 22, p 27 et 28) : imagine-t-on pareillement Gil Jourdan dans son appartement, avec Queue-de-cerise à ses côtés remettant une attache de son porte- jarretelles ? Planche 20, cases 2 et 3, on le surprend en travers du lit, s’excusant au téléphone de s’être enivré la veille et de n’avoir pas été en état de disserter sur la couleur du nouveau sac de son amie : imagine-t-on pareillement Gil Jourdan au lendemain d’une beuverie, s’excuser auprès de Queue-de-cerise d’avoir laissé traîner les chaussettes au salon et de ne pas avoir lavé la vaisselle ? Et comment obtient-il les aveux du premier Morantin capturé ? Par la torture (il lui brûle le visage avec un fer à repasser, Bob Fish I p 27) ! Imagine-t-on pareillement Spirou arracher les ongles à Zorglub pour savoir où se trouve la dernière base contrôlée par la zorglonde ? La fin dépasse les bornes : après avoir extorqué un chèque de dix- sept millions à Swartenbroeckx (Bob Fish I 7 p 32), il le tue en faisant croire à un suicide pour que l’enquête soit close (Bob Fish I 10 et 11 p 32). Imagine-t-on pareillement Tintin soutirer un chèque de dix-sept millions à Rastapopoulos, avant de l’exécuter sans remords ? Ensuite, Bob Fish I recourt à la mise en abyme. L’aventure est précédée d’une planche muette (Bob Fish I p 4), qui est un pastiche des couvertures de revues de bande dessinée des années 1950-1960. Cette planche muette est reprise case 1 planche 5, en première page d’un fanzine, sur l’étal d’un marchand de presse, entre un exemplaire de l’hebdomadaire SPIROU et un album intitulé Jen et Ric en fusée - une version abâtardie d’Objectif Lune et d’On a marché sur la Lune. Au premier plan, Albert Mémory, un lecteur. Albert Mémory est un sale gamin : il ne s’excuse pas quand il percute des piétons (Bob Fish I 7 p 5, 1 p 6), il bastonne un camarade (Bob Fish I 8 p 17), il l’envoie avec un autre à la mort (Bob Fish I p 18 et 19). Quelle est la raison de sa méchanceté ? Sa lecture des aventures de Bob Fish. Aveuglé par les exploits de son héros tels qu’ils sont évoqués dans les journaux, il ne voit que les fins, sans se préoccuper des moyens. C’est pour imiter le détective qu’il ne déclare pas à la police ce qu’il a vu et entendu ("Occupe-toi tout seul de cette histoire, comme Bob Fish ! Tu deviendras toi aussi un héros, tu seras récompensé, admiré !", lui dicte sa conscience, Bob Fish I 6 p 7). Il fume dans les toilettes (Bob Fish I 3 p 11) comme Bob Fish se soûle, il bastonne son camarade comme Bob Fish torture le Morantin, il se moque autant de la mort de ses deux jeunes ex-collaborateurs évoquée par la radio (il est trop attiré par la Turbotraction : "Quelle chic voiture !", s’exclame-t-il, Bob Fish I 1 p 34) que Bob Fish de la mort de Swartenbroeckx. La confrontation des deux personnages remet donc sérieusement en cause l’affirmation selon laquelle les anciens héros étaient des bons exemples pour la jeunesse. En privant ces derniers d’une vie personnelle, les auteurs des générations précédentes ont contribué à former des milliers d’Albert Mémory incapables d’émotions profondes, inconscients des véritables dangers encourus par le monde.

Nous avons parlé de mise en abyme. Il serait plus juste de dire : double mise en abyme. Bob Fish I peut effectivement se répartir sur trois niveaux. En bas, il y a Albert Mémory, qui appartient au monde du lecteur. Au-dessus, il y a Bob Fish, le héros, qui vit une aventure pleine de rebondissements. Encore au-dessus, il y a l’Histoire. En la circonstance, l’Histoire, c’est l’imminence d’une troisième Guerre Mondiale avec la Chine. Le fait n’est évoqué que ponctuellement. Case 1 planche 1, on lit en bas d’un quotidien que "les relations entre la Chine et le reste du monde s’améliorent". Case 4 planche 1, le docteur Morant déclare que les Chinois sont "des exemples incarnés du mal", ce qui sous-entend que, contrairement à ce qu’affirment les médias, les rapports internationaux ne sont pas au beau fixe. Le chauffeur de taxi, case 11 planche 30, assure que "ça va finir par péter". Enfin case 5 planche 34, Bob Fish s’imagine que grâce à des garçons tels qu’Albert Mémory, la nation devient plus saine et plus forte et "peut tenir tête au péril jaune". Mais que sait Bob Fish de la menace qui pèse ? Il est bien trop occupé à résoudre sa petite énigme du rapt du fils Swartenbroeckx pour s’intéresser au contexte politico-militaire du moment. Il est aussi ignorant de l’état du monde que Tintin l’était de la pauvreté des Sondonésiens et des Santhéodorosiens, ou Spirou de la pauvreté des Palombiens et des Bretzelburgeois. Il a démasqué l’auteur de l’infanticide ? Et alors ? Il perd son temps à confondre un assassin parmi tant d’autres, sans voir la barbarie qui se prépare. Naturellement, Albert est aussi aveugle que son héros, comme le prouve l’histoire suivante, Al Mémory. Dans ce nouvel épisode, la Chine se prépare à attaquer. La case 1 planche 1 montre des monstrueux missiles pointés vers les nuages. Le NAMUR EXPRESS annonce la rupture des relations diplomatiques avec la Chine (Al Mémory 2 p 2). Pendant ce temps, que fait Albert ? Il lit un roman alimentaire, La vengeance de la chauve-souris. Il continue de s’encombrer l’esprit avec des récits fantaisistes au lieu de s’inquiéter de la gravité des événements réels. Un soir, une chauve-souris géante apparaît dans le ciel (Al Mémory 1 p 6). Albert décide de suivre l’animal avant de prévenir la police. Cette chauve-souris n’est autre que l’auteur du roman La vengeance de la chauve-souris (Al Mémory 12 p 9), qui s’est déguisé pour terroriser son employeur et l’obliger à résilier un contraignant contrat. L’employeur tire, et tue l’écrivain. Mais Albert est trop gavé de sa lecture pour accepter de voir dans le fantastique animal un homme déguisé : quand la police arrive sur le lieu du crime, il raconte la scène telle qu’il l’a vue (Al Mémory 4 et 5 p 10). Selon lui, la bête était vraiment une bête, et l’employeur en tirant deux coups de feu à bout portant a sauvé l’humanité... Et la police le croit ! Albert devient un Bob Fish que "la Belgique tout entière" remercie (Al Mémory 6 p 10). Non loin de là, un inconnu qui prétend que les Chinois sont sur le point de déclencher la guerre (Al Mémory 5 p 7), est embarqué dans une ambulance ; son propos est fondé, puisqu’il arrive directement de la base secrète de Tangra-Tso dans l’Himalaya (Al Mémory 2 à 4 p 1), mais les psychiatres le prennent pour un fou. L’homme de la rue, comme Albert, préfère s’intéresser aux faits divers plutôt qu’aux gros titres. Dans Albert, dans chacun des policiers, dans chacun des psychiatres, il y a une part du lecteur des années 1960, qui préfère se distraire en lisant Vol 714 pour Sydney ou Z comme Zorglub plutôt qu’œuvrer contre la course aux armements, contre l’édification du Mur de Berlin, contre la crise de Cuba. En conséquence, quand la guerre commence, planche 11, la surprise est totale. Bruxelles subit un tir de missiles sans avoir le temps de réagir (Al Mémory 4 p 11). Le nouveau héros Albert va-t-il enfin poser les pieds sur terre ? Non. Même entouré de ruines et de la population qui fuit, il ne comprend pas pourquoi le journal reste muet sur son histoire de chauve- souris géante (Al Mémory 5 p 11) : il est le Français du 10 mai 1940 à Sedan s’étonnant que la radio ne parle pas de son récent succès à un concours de pétanque, ou le fabriquant de confitures du 24 octobre 1929 se plaignant du silence de la presse sur son récent rachat d’une société de fabrication de compotes.

La suite n’a jamais été achevée. Nous devons nous contenter de quatre synopsis plus ou moins travaillés. Leur point commun est un prologue de trois planches résumant la troisième Guerre Mondiale. Le conflit a duré dix ans (Bob Fish II 1 p 1). La victoire de la Chine a été écrasante dans un premier temps (Bob Fish II 2 p 1), mais très vite la Résistance s’est organisée (Bob Fish II 5 p 1). Tandis que le roi de Belgique Léopold V a collaboré avec l’occupant (Bob Fish II 5 p 3), son fils le prince Albert a levé des légions en Afrique (Bob Fish II 8 p 1). Est venu le temps de la reconquête (Bob Fish II 1 p 2). Bientôt Bruxelles a été libérée (Bob Fish II 4 p 2), et la Chine, vaincue (Bob Fish II 1 à 3 p 3). Se pose à présent le problème de l’après-guerre : soutenu par les Morantins, Léopold V veut conserver son trône (Bob Fish II 4 p 3), tandis que le prince Albert, fort de son action déterminante dans la Résistance, réclame le départ de son père (Bob Fish II 6 p 3). Pour achever de déstabiliser le régime, un député communiste, Jules Bahaus, demande l’instauration de la République (Bob Fish II 7 p 3). Divisée à sa tête, la Belgique est également divisée à sa base. Une didascalie admet : "Dans ces glorieux combats, des hommes s’illustrent par leur bravoure, d’autres, indécis, cherchent une vérité dans le monstrueux chaos" ; de part et d’autre, on voit un portrait de Bob Fish en uniforme, et un portrait d’Albert Mémory, le regard vague (Bob Fish II 2 et 3 p 2). Si on considère que Bob Fish en uniforme représente les hommes braves, doit-on en conclure qu’Albert représente les indécis perdus dans le chaos ? Nous ne connaîtrons jamais la réponse. Restent quatre développements possibles, qui permettent de mesurer à quel point la poursuite de la série aurait été délicate. Pour essayer d’y voir plus clair, étudions l’un après l’autre ces brouillons, et tâchons de découvrir leurs différentes orientations.

La première version de Bob Fish II a été réalisée dans la foulée d’Al Mémory, en 1982. Elle consiste en une amorce de récit de quatre planches et demi. La première planche, qui est en fait la planche 4 - puisqu’elle suit les trois planches du prologue -, montre Albert Mémory en compagnie d’une femme, Laura, après la guerre. Le garçon de Bob Fish I et d’Al Mémory est devenu un jeune homme traqué, du fait de son comportement sous l’Occupation. Case 5 planche 5, le concierge dit qu’il n’a pas les mains propres. Laura se rappelle avec tendresse son luxueux meublé rempli de toiles de maîtres donné par l’envahisseur (case 2). On sonne à la porte (case 6) : ce sont deux Morantins qui viennent arrêter Albert (case 9). Planche 6, en prison, Albert est placé dans la même cellule qu’un résistant de la première heure, qui a le tort d’avoir combattu au côté du prince royal (case 2). Le résistant est exécuté (case 11). Planche 7, c’est le procès. Albert est condamné à mort (case 2). Mais le tribunal, conduit par des Morantins, lui propose un marché : il sera libéré à condition qu’il tue un leader communiste (case 5). Albert accepte évidemment (case 6). Il est relâché le soir même (case 8). Planche 8, il rentre chez lui. Laura n’est pas là pour l’accueillir. Pourquoi Chaland n’a-t-il pas été plus loin ? Sans doute parce que le personnage ainsi présenté était beaucoup trop ignoble : comment faire cohabiter un tel individu avec le positif Bob Fish ? Un Albert aussi misogyne ("Occupe-toi de tes fesses et tais-toi !", ordonne-t-il à Laura, Bob Fish II/1 5 p 4), aussi fier de sa bêtise ("[L’Occupation], c’était une autre époque !", Bob Fish II/1 2 p 5), aurait certainement été très apprécié par les lecteurs néo-nazis, mais pas par les comités de contrôle des publications pour la jeunesse. Il fallait l’adoucir pour éviter de hâter sa disparition.

La deuxième version date de 1983. Elle est un ensemble achevé, de cinquante-cinq planches - ce qui donne, avec le prologue, un total de cinquante-huit planches. Bob Fish occupe à nouveau un rôle de premier plan. Albert Mémory n’apparaît qu’à la planche 51, et n’ouvre qu’une fois la bouche jusqu’à la fin de l’album (Bob Fish II/2 13 p 57) ; aucune certitude quant à son attitude pendant l’Occupation. Bob Fish est opposé à un jeune inspecteur, Herbert Delataille de Pierre, qui l’admire : case 9 planche 7, quand ce dernier apprend que son interlocuteur est Bob Fish, il sue à grosses gouttes, et quand Bob Fish est malmené par la foule, il se précipite pour le défendre ("Tenez bon, Bob Fish ! J’arrive !", Bob Fish II/2 5 p 56). Mais sa démarche est différente de celle de son idole. Autant Bob Fish représente l’ancienne génération, aux méthodes d’investigation spontanées, autant Herbert représente la nouvelle génération, aux méthodes d’investigation réfléchies, fondées sur la science. Bob Fish fonce, au risque de commettre des erreurs ("Tout est question d’intuition, de flair", Bob Fish II/2 1 p 5), tandis qu’Herbert étudie méticuleusement les indices avant de se prononcer ("Le détective doit procéder à un relevé méticuleux puis passer à l’interprétation en laboratoire", Bob Fish II/2 3 p 7). Le député communiste Monthus a été assassiné. Les deux hommes sont chargés de l’enquête. Première constatation : si la technique réaliste d’Herbert n’est pas très efficace, la technique entreprenante de Bob Fish n’est pas très efficace non plus. Bien sûr, Bob Fish, héros baroudeur des années 1950-1960 qui a beaucoup  voyagé, remarque que le meurtrier a opéré comme la tribu africaine des Bango-Bangos, en arrachant le cœur de sa victime (Bob Fish II/2 6 p 7). Naturellement chanceux, il tombe sur un bouton de vareuse provenant d’un uniforme des légions africaines qui ont libéré la Belgique (Bob Fish II/2 4 p 5). L’auteur du crime est forcément un militaire issu de la tribu des Bango-Bangos : une rapide vérification des états de service confirme la disparition récente d’un légionnaire déserteur, Wango, effectivement originaire de la tribu des Bango-Bangos (Bob Fish II/2 9 p 8). Bob Fish découvre que le dénommé Wango se cache dans la plaine du Heysel contrôlée par un groupuscule de fanatiques, les hommes-léopards (Bob Fish II/2 6 p 19). Il bouscule les hommes-léopards (Bob Fish II/2 p 29), parvient à l’Atonium (Bob Fish II/2 p 30) et surprend Wango, qu’il rattrape (Bob Fish II/2 p 31). Mais Wango chute du haut de l’Atonium et meurt (Bob Fish II/2 p 32). L’ancien légionnaire a-t-il vraiment tué le député Monthus ? Pour la presse, la réponse est oui : "Bob Fish triomphe du crime", titre LE CREPUSCULE (Bob Fish II/2 9 p 33). Et le roi et son gouvernement morantin répondent oui aussi (Bob Fish est même décoré de l’Ordre de la Couronne pour son bon et loyal service, Bob Fish II/2 1 p 36). Pour le détective au contraire, le mystère n’est pas résolu : "Un pauvre nègre même imbibé d’alcool n’avait aucune raison d’assassiner le leader du parti communiste" (Bob Fish II/2 2 p 35) ; d’ailleurs, Wango ne portait pas sur lui le revolver 6-35 ayant servi au forfait (Bob Fish II/2 10 p 30). Mais il ne conclura jamais l’affaire. La solution est l’œuvre d’Herbert, qui est abordé un beau matin par un délateur (Bob Fish II/2 2 et 3 p 12). Herbert se rend au domicile de ce personnage : c’est un concierge d’immeuble, qui surveille un de ses locataires depuis l’Occupation. Le locataire est "un type peu recommandable, pendant la guerre il faisait du marché noir et des trafics en tous genres" (Bob Fish II/2 6 p 16). Après le départ des Chinois, "il a reçu des visites de Morantins" ; le soir du crime, "il était en sang" ; le lendemain il est sorti, "et depuis il n’est pas rentré" (Bob Fish II/2 7 p 16). Herbert visite le logement vide, et remarque des taches de sang dans le siphon du lavabo (Bob Fish II/2 4 p 17). L’analyse démontre que ce sang est celui du député Monthus (Bob Fish II/2 9 p 18). Donc le locataire est l’assassin. Qui est le locataire ? Albert Mémory (Bob Fish II/2 12 p 51). L’arme du crime, le 6-35 de Wango, est découverte un peu plus tard dans un coin caché de l’appartement (Bob Fish II/2 4 p 55). On revient ainsi à la première version, celle d’un Albert Mémory collaborateur, contraint de choisir entre la condamnation à mort et le meurtre d’un leader communiste pour le compte des Morantins. Dans cette deuxième version, l’intérêt de l’album se déplace vers la rivalité Bob Fish-Herbert. Pour autant, le héros Bob Fish ne retrouve pas son aura d’avant-guerre. Il s’est laissé doubler par un jeune premier qui certes a eu besoin d’un délateur pour découvrir le coupable, mais dont le soin dans l’étude des indices a permit d’établir l’innocence de l’accusé Wango. Deuxième constatation : le Bob Fish privé de cette histoire n’est pas plus honorable que celui de Bob Fish I. Sa compagne Linda a vieilli et est devenue excessivement jalouse. Quand une jeune journaliste arriviste, Patricia Zeeland, séduit le détective pour s’assurer l’exclusivité de l’enquête, Linda surgit, ivre, et fait un scandale (Bob Fish II/2 p 9). Bob Fish subit la scène de ménage sans pouvoir placer un mot. Patricia Zeeland se révèle sous son vrai jour : très influente dans le milieu médiatique, elle le menace de casser son mythe s’il ne boucle pas l’enquête au plus vite (Bob Fish II/2 p 27). Il est pris entre deux feux : d’un côté la jeune Patricia Zeeland qui le traite comme un objet ("Si dans vingt-quatre heures vous n’avez pas conclu cette affaire, j’emploierai alors toute mon énergie à vous écraser !", Bob Fish II/2 8 p 27), d’un autre côté sa contemporaine Linda qui veut faire de lui un parfait homme au foyer ("Je vais te soigner. Je prendrai soin de toi. Nous vieillissons, Bob. Il faut que tu prennes conscience de cela. A quoi bon courir après de vaines aventures ?", Bob Fish II/2 7 p 28). Craignant de perdre sa réputation, il choisit d’obéir à Patricia Zeeland. En conséquence, non seulement il ne sera jamais récompensé par celle-ci, mais encore Linda le quitte (Bob Fish II/2 p 37). Mieux : Linda tombe dans les bras d’Herbert (Bob Fish II/2 p 42) - qui, entre parenthèses, la délaissera bien vite (Bob Fish II/2 p 47). Le héros fatigué reste seul avec ses souvenirs. Il boit devant un double portrait de lui et Linda à l’époque de leur rencontre (Bob Fish II/2 5 p 43), devant la couverture de Bob Fish I du temps de sa jeunesse glorieuse (Bob Fish II/2 7 p 43), et surtout devant la photo de la Turbotraction occupée par lui et Albert Mémory dont il n’a plus de nouvelles depuis la guerre (Bob Fish II/2 11 p 43). Il fréquente les bars pour oublier Linda... qu’il retrouve par hasard accompagnée d’Herbert (Bob Fish II/2 6 p 45). Il essaie de se divertir dans des soirées mondaines, sans conviction ("Qu’est-ce que je fais ici ? L’habitude sans doute, l’ennui sûrement. Probablement finirai-je dans la peau d’une ordure bedonnante...", Bob Fish/2 2 p 50). Parallèlement, il se rend compte qu’il n’est plus aussi vert : il s’écroule en pleine rue (Bob Fish II/2 10 p 27), victime d’une angine cardiaque qui le cloue au lit (Bob Fish II/2 2 p 28), il s’inquiète de sa tension artérielle après sa course dans l’Atonium ("Cent quatre-vingt pulsations... [...] Ces gamineries ne sont plus de mon âge", Bob Fish II/2 11 p 32). A force de boire du café en quantité trop importante, il s’est accoutumé à la caféine au point de devoir entretenir sa dépendance avec des comprimés, sous peine de graves problèmes de santé (Bob Fish II/2 3 p 28). Troisième constatation : les événements du monde ne le touchent pas plus qu’avant-guerre. En bon héros traditionnel, il continue à s’imaginer que sa petite enquête a plus d’importance que les troubles sociaux qui éclatent partout en Belgique. L’opposition entre les partisans du prince et les partisans du roi finit par déclencher des mouvements de foules considérables. Planche 48, un petit noyau de souteneurs du prince s’organise (case 4), les forces de l’ordre interviennent (case 6), les meneurs sont arrêtés et exécutés (case 9), ce qui exacerbe la contestation ("Une sourde rumeur monte dans l’air orageux", Bob Fish II/2 10 p 48). Bob Fish est pris dans la tourmente sans comprendre ("Je n’ai que faire du prince !", Bob Fish II/2 7 p 55 ; "Vos histoires ne m’intéressent pas !", Bob Fish II/2 8 p 55 ; "Je suis Bob Fish ! Laissez-moi passer !", Bob Fish II/2 9 p 55). Mais "la marrée humaine déferle, piétine, écrase" (Bob Fish II/2 12 p 56). C’est certainement l’originalité la plus spectaculaire de cette deuxième version : emporté par la masse, Bob Fish est victime d’une lésion interne (Bob Fish II/2 5 p 57) et décède (Bob Fish II/2 1 p 58). A Albert Mémory qu’il vient juste de retrouver, il demande de dire la vérité : "Tu n’as pas tué ce communiste, non ?" (Bob Fish II/2 11 p 57). Albert garde le silence quelques secondes (Bob Fish II/2 12 p 57), avant de répondre : "Tué ce communiste ?... Non, bien sûr... Non, quelle idée ridicule..." (Bob Fish II/2 13 p 57). L’hésitation donne à penser qu’Albert ment, qu’il est bien l’auteur du crime, et que tous les soupçons collaborationnistes pesant sur lui sont fondés. Le détective meurt, malade, cocu, oublié du public, avant d’avoir eu le temps de démasquer le coupable qui n’est autre que son plus grand admirateur d’antan. Résumons. Imagine-t-on Gil Jourdan se laisser doubler par un blanc-bec voulant lui apprendre le métier, ou Gil Jourdan se tenir le coeur, essoufflé après une course au malfaiteur, ou Gil Jourdan se faire piétiner par des pacifistes défilant contre la guerre du Viêt-nam en pleine enquête de Surboum pour quatre roues ? Imagine-t-on Spirou marié à une Seccotine étouffante, manipulé par une journaliste en âge d’être sa fille qui lui promet une nuit d’amour - qu’elle ne donnera jamais - en échange de la formule de la zorglonde ? Imagine-t-on Tintin dopé à la caféine, sujet à une angine pulmonaire, obligé de se soûler pour noyer le souvenir du capitaine Haddock disparu dans des circonstances troubles au moment de l’épuration après la guerre ? Avec Bob Fish I, le dessinateur s’était rendu compte à quel point un héros sans intériorité est néfaste pour un jeune lecteur. Voilà pourquoi il cherche à donner une intimité à son personnage dans Bob Fish II. Mais il s’avère que la vie de couple, le désir, la peur de la vieillesse, la maladie, le face-à-face avec le passé, sont aussi difficiles à gérer que le maintien de l’ordre universel. Bob Fish est sans doute un héros dans les médias ; en tous cas, au quotidien, il est un enfant perdu.

La troisième version, réalisée en 1984, compte - si on inclut le prologue - cinquante et une planches. L’histoire est la même que celle de la deuxième version. Seuls quelques détails changent. Conscient que le Bob Fish de la deuxième version était beaucoup trop faible, gauche, ridicule, pour mériter encore le titre de "héros", le dessinateur a modifié plusieurs situations pour tenter de lui redonner du panache. Mais le remède a souvent des conséquences plus terribles que le mal. Puisque dans la deuxième version, l’opposition entre Bob Fish et l’inspecteur Herbert avait abaissé Bob Fish au niveau du commun des mortels, la troisième version transforme Herbert en un admirateur benêt : le jeune homme s’étrangle en voyant son idole ("Excusez-moi, c’est l’émotion. Je rêve depuis si longtemps de vous serrer la main. Vous ne pouvez pas savoir ce que j’éprouve", Bob Fish II/3 4 et 5 p 5), veut se suicider après lui avoir déplu (Bob Fish II/3 p 22), et se précipite toujours à la fin pour le sauver de la colère de la foule (Bob Fish II/3 p 47). Résultat, Bob Fish devient un dieu despotique, un souverain imbu de lui-même, dont les actes trahissent un manque total d’empathie pour son prochain : "Dorénavant je m’occuperai seul de cette histoire, et si vous voulez mon avis, démissionnez, vous n’êtes pas fait pour ça !" (Bob Fish II/3 8 p 18), assène-t-il à Herbert venu lui présenter le rapport d’enquête - sous-entendu : "Je suis tellement immense, moi Bob Fish, et vous êtes tellement petit, vous Herbert, que vous ne m’arriverez jamais au-dessus de la cheville !". Puisqu’il est impensable qu’un héros se laisse séduire par une mijaurée, et se laisse quitter et cocufier par sa compagne, la troisième version met de côté la jeune journaliste arriviste ; Linda n’a plus de raison de partir, et Bob Fish n’est plus abandonné. Résultat, Linda devient une potiche - elle s’excuse d’une scène de jalousie dont elle n’est pourtant pas la cause (Bob Fish II/3 8 p 19), elle n’arrive pas à oublier sa vie passée ("Mais vous aimez toujours Bob Fish !", constate Herbert, Bob Fish II/3 7 p 37) -, et Bob Fish devient un mufle - quand Linda lui offre une cravate, il ne dit aucun mot de remerciement, au contraire il se moque, pour bien montrer qu’il est le mâle tout-puissant et que les femmes sont trop vides pour avoir du goût ("En tous cas je ne la mettrai jamais lorsque j’irai au cirque, j’aurai trop peur que l’on me prenne pour un clown !", Bob Fish II/3 2 p 20). Puisqu’il est impensable qu’un héros soit soumis au temps, l’auteur a supprimé la poursuite dans l’Atonium : Bob Fish ne court plus après Wango, et ne s’inquiète donc plus de sa tension artérielle. Résultat, parce que le détective n’agit presque plus, la troisième version n’a plus aucun dynamisme, et la lecture produit le sentiment de lenteur dégénérée que la suppression de la poursuite dans l’Atonium était justement destinée à éviter. Enfin, parce qu’il est impensable qu’un héros soit indifférent au monde qui l’entoure, la troisième version met en relation la mort de Monthus et les troubles sociaux : c’est parce que Monthus était un personnage influent, que le peuple se soulève ("Ce meurtre ressemble fort à un complot politique. Personne ne pourra contenir l’opposition wallonne déjà surexcitée par l’affaire royale", Bob Fish II/3 7 p 6). Résultat, en choisissant de démasquer le coupable, et de ne pas considérer la victime comme un martyr, Bob Fish prend position contre ceux qui profiteront du crime pour manifester, c’est-à-dire les partisans du prince exilé, donc pour les partisans du roi traître et de ses acolytes morantins. Pire : puisqu’il est impensable qu’un héros meure à la fin d’une aventure, Bob Fish dans cette troisième version échappe au délire de la foule. Albert Mémory s’évade dans la nature. L’insurrection est jugulée, le pouvoir morantin s’affermit (Bob Fish II/3 8 p 50). Bob Fish devient plus répugnant que les plus répugnants collaborateurs.

La quatrième et dernière version, inachevée, suit immédiatement la troisième. Elle date de la même année : 1984. Elle ne compte que douze planches, prologue compris. Le député communiste assassiné change de nom : il s’appelle désormais William Pacheco. Herbert n’est plus inspecteur de police, mais le fils du député mort ; son enthousiasme pour Bob Fish est toujours inconditionnel : il a insisté pour que sa mère embauche le détective ("C’est mon fils qui a pensé à vous... Herbert... Il vous admire beaucoup je crois", Bob Fish II/4 5 p 5), et quand il est devant son maître, il bégaie ("Je voulais vous dire... Ma mère et moi je... Heu nous... Nous espérons beaucoup de vous !", Bob Fish II/4 7 p 5). Le principal témoin est la secrétaire de la victime, Pamela Blow, qui habite dans un quartier populaire (Bob Fish II/4 p 9), et qui jure n’avoir plus rien à déclarer ("Je n’ai plus rien à dire. Laissez-moi. Je veux oublier", Bob Fish II/4 p 10). On insiste beaucoup sur l’attitude résistante de Bob Fish pendant la guerre : le héros évoque ses années dans la clandestinité au Congo (Bob Fish II/4 3 p 6), le commissaire le traite en camarade de régiment ("C’est l’ancien compagnon d’armes qui vous parle", Bob Fish II/4 7 p 6). Cette quatrième version tente de concilier les meilleures options des deuxième et troisième versions. Comme dans la deuxième version, Bob Fish vieillit : quand il se relève après s’être agenouillé, il est pris d’un subit mal au dos ("Aïe ! Mes riens ! Ces années au Congo m’ont valu des douleurs rhumatismales aiguës. J’ai tout essayé : même ce fameux traitement à la cortisone de bœuf ! Malheureusement sans résultat !", Bob Fish II/4 3 et 4 p 6). Comme dans la troisième version, un rapport existe entre le crime du député et l’agitation sociale ("Au centre de ces événements demeure le mystérieux assassinat de William Pacheco", Bob Fish II/4 5 p 12). Ce qui ne résout pas les interrogations essentielles. Comment éviter à Bob Fish de redevenir le modèle aseptisé de Bob Fish I, catastrophique pour la jeunesse, sans en faire un individu ordinaire ? Comment éviter à une enquête policière de sombrer dans la banalité face aux dix années de guerre qui s’achèvent, sinon en la rattachant à la guerre ? Si la victime est un partisan du roi, comment éviter à Bob Fish de passer pour un traître en dénonçant le meurtrier qui appartiendra fatalement au camp de la Résistance ? Et si la victime est un opposant au roi, comment éviter à Bob Fish de passer également pour un traître en refusant de suivre la masse de résistants qui sautent sur l’occasion pour réclamer l’abdication du roi collaborateur ?

Pour sortir de l’impasse, Chaland a demandé de l’aide au scénariste François Landon. De ce travail à deux est né Les cybers ne sont pas des hommes. Le député communiste mort, la rivalité entre le roi et le prince, Herbert, Albert Mémory, sont oubliés. Bob Fish ne vieillit plus, n’est plus trompé par Linda ni happé par la foule. Il redevient le héros de Bob Fish I, sans apparaître pour autant comme un donneur de leçons. A quoi tient le miracle ? A une conception radicalement différente du matériau dessiné. L’album est un ensemble de cases muettes : donc, plus aucun danger que le personnage se laisse aller à des propos inconsidérés. Ces cases se suivent - Bob Fish tombe d’un avion (case 1), parvient à un temple isolé dans la forêt (case 8), habité par un constructeur de robots (case 11) qu’il réduit à l’impuissance (case 12) -, mais évoquent des instants éloignés les uns des autres : donc, plus de danger de voir le personnage, entre deux péripéties, se tenir le cœur ou se plaindre de sa sciatique. Enfin, l’histoire n’a ni commencement ni fin. Par qui le détective a-t-il été embauché ? Qui est la jeune femme qui l’accompagne ? (cases 1, 2 et 11). Quel sort réserve-t-il au mystérieux ingénieur ? Nous l’ignorons. Donc, si la jeune femme est une journaliste arriviste du même genre que Patricia Zeeland, plus aucun danger de voir Bob Fish subir la colère jalouse de Linda. Et si l’ingénieur est un proche du prince exilé, plus aucun danger de voir Bob Fish tomber dans le camp du roi collaborateur. Le lecteur est libre d’inventer les dialogues, les avants, les pendants, les après, qu’il souhaite. Le texte qui accompagne ces illustrations est un interrogatoire portant précisément sur les comportements du héros. La petite fille sujette à cet interrogatoire donne une interprétation toute personnelle des scènes qui lui sont montrées ; elle joue le rôle du lecteur. Bob Fish est à nouveau une référence, il n’est plus un modèle.

Les cybers ne sont pas des hommes annonce en fait une révolution dans le domaine de la création. Le personnage de bande dessinée est apparu le jour où un iconoclaste devant un tas de ruines s’est demandé : "Quel déluge, ou quelle guerre, pourrait être à l’origine de ce tas de ruines ?". Du jour au lendemain, les pierres renversées, éternelles, sont entrées dans l’Histoire : elles étaient le souvenir de la colère du titan Tintin face au titan Rastapopoulos, ou du siège de la fabuleuse Zorgland par le courageux Spirou. Par la suite, les images se sont multipliées. L’icône s’est mise en mouvement. La planche est apparue, avec ses vignettes alignées les unes à côté des autres, qui relataient chaque geste du héros. De plus en plus irrespectueux, les auteurs ont essayé de deviner ce qui se passait entre ces vignettes. Absolu au départ, le personnage s’est mué en dieu, en conquérant intègre, en conquérant vénal, en homme. Bob Fish est l’ultime métamorphose de cette décadence. Il est un Tintin ou un Spirou sans château, un citoyen comme un autre vivant en appartement. A quoi doit-il sa survie dans Les cybers ne sont pas des hommes ? A sa confrontation au texte. A quel monde appartiennent les robots qui s’expriment dans ce texte ? Sont-ils une représentation de Chaland et Landon s’interrogeant sur les sentiments du lecteur face à Bob Fish ? Ou des habitants réels d’une planète située à l’autre bout de la galaxie, qui auraient entendu parler de l’existence de la Terre, et qui testeraient leurs semblables avec des illustrations de Bob Fish pour savoir si la contamination humaine a déjà commencé ? Dans les deux cas, l’album manifeste la mort de l’univers ancien à l’environnement unique, et la naissance d’un univers composé d’autant d’environnements qu’il y a d’individus. Il n’y a plus, d’un côté les dieux, et de l’autre côté les hommes : chaque homme est devenu un dieu qui donne au tas de ruines et aux cases montrant Bob Fish l’interprétation qu’il veut. Dans la mesure où chacun crée son propre monde, la communication ne peut passer que par un intermédiaire supérieur, l’apprentissage d’une logique. Les réalisations ultérieures vaudront dès lors par la cohérence des faits exposés, davantage que par le rapport entre ces faits et une réalité illusoirement stable.
  
La Ligne Claire
Bob Fish : Bob Fish I, Al Mémory, quatre versions de Bob Fish II,
Les cybers ne sont pas des hommes
Nocturnes (pièces pour piano)
© Christian Carat Autoédition
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