Artiste et modèle suit la ligne tracée par la série Bob Fish. L’album est une compilation d’images de presse, d’affiches, d’illustrations pour sets de table ou tee-shirts. Une grande partie de ces dessins représente Phil Perfect. Détective, d’allure semblable à celle de Bob Fish - mèche hirsute sur le front, oreilles rondes disproportionnées et long imperméable -, Phil Perfect a tout du gaillard hardi de naguère dont dépendait le sort de la planète. Mais les contextes dans lesquels il est évoqué sont inhabituels. Une case montre le personnage regardant sa statue (1 p 4) : cette case pourrait résumer parfaitement le projet de l’œuvre, le créateur méditant sur sa créature, l’homme méditant sur ses actes. Dans Artiste et modèle en effet, point de poursuites en voitures, de coupables à démasquer ni de cascades sur les toits de trains en marche. Une seule fois, on voit Phil Perfect en action, menacé par un revolver (p 17). Pour le reste, Artiste et modèle ne s’intéresse qu’à sa vie privée : il déambule dans le 1er arrondissement parisien (p 6), dépense son argent à la librairie Super Héros (p 7), roule en Citroën (1 p 9), essaie des vêtements prêtés par le magazine PER LUI (p 16), se rase avec des lames Gillette (p 19), découvre un distributeur de billets du Crédit Lyonnais (p 24). Artiste et modèle pourrait s’intituler Une journée dans la vie de Phil Perfect, l’unité de l’ensemble étant assuré par l’image du héros se levant au début (p 1), et se couchant à la fin (p 86). En quoi le lien avec la série de Chaland est-il établi ?
Sans doute très doué pour démêler des intrigues très complexes touchant au devenir de la paix mondiale, Phil Perfect semble au quotidien autant décalé que Bob Fish. Il joue au golf dans la neige (2 p 4). Il se perd dans la campagne parce qu’il ne sait pas lire une carte routière (1 p 9). Tel un enfant, il aime les maquettes d’avion (2 p 9), il se passionne pour les aventures de Zozo et Radada (1 p 7). On est aussi surpris en le voyant flâner du côté du Palais Royal, cravate dénoué, pas rasé (p 6), qu’on pourrait l’être en face de Gil Jourdan avachi sur un banc public dans le Jardin des Tuileries, les doigts noués sur la ceinture, regardant des pigeons courir après des miettes de pain. Egalement insolite, la représentation de Phil Perfect installé dans un fauteuil, plongé dans la lecture des comptes-rendus de Wall Street (2 p 14) : a-t-on déjà vu Gil Jourdan s’inquiéter de la sorte à cause d’un mauvais placement ? Et imagine-t-on Gil Jourdan s’exciter tel Phil Perfect sur une guitare électrique (1 p 78), entamer un pas de danse (p 79), ou chanter dans un micro (p 82) ? Même quand il travaille, le personnage étonne. Généralement, les dessinateurs montrent leurs créatures dans leurs heures les plus glorieuses : Artiste et modèle, en présentant Phil Perfect entre chaque moment de l’action - on pourrait dire : entre les cases du traditionnel gaufrier -, détruit l’aura du détective. On le voit à trois heures du matin, cassé en deux sur son bureau, abruti par l’alcool - une bouteille de vodka vide gît dans la corbeille -, fumant cigarette sur cigarette (p 37). Il gare mal sa voiture devant le Harry’s bar parce qu’il ne sait pas conduire... ou parce qu’il est complètement ivre (2 p 18) ? Accoudé au bar, il se moque du saxophoniste qui joue au fond de la salle : il est bien trop occupé à réprimander un serveur qu’il ne trouve pas assez rapide (3 p 51). Quand on apporte enfin son verre, il ne peut pas retenir sa joie (1 p 52).
Sam Bronx, l’ami de Phil Perfect, est encore plus original. Aux côtés de Tintin et Spirou, le capitaine Haddock et Fantasio pouvaient éclater de rire, chuter dans l’escalier, ou s’énerver à cause d’un sparadrap ou d’un employé de bureau trop lent à répondre au courrier ; mais dans les pires situations, ils gardaient un charisme, ils étaient des seconds rôles dignes et efficaces. Sam Bronx n’entre plus dans cette catégorie. Tandis que les autres travaillent, il festoie (il lance des cotillons, p 2-3). Il est vantard : il s’invente une vie glorieuse pour qu’on oublie ses nombreux échecs. Il prétend avoir quitté l’école à douze ans, bardé de diplômes ? En réalité il en a été expulsé (2 p 25). Il prétend s’être embarqué pour les USA à bord d’un "élégant steamer" ? En réalité il était passager clandestin dans les cales d’un bateau de marchandises (3 p 25). Il prétend avoir été un "Mozart de la haute finance" à Wall Street ? En réalité il était cireur de chaussures (4 p 25). Il prétend avoir tiré une fortune de la vente du fétiche Rumbachacha ? En réalité la statuette n’avait aucune valeur, et les marchands n’en ont jamais voulu (3 p 26). Il prétend que l’argent rentrait à flots grâce à son entreprise d’import-export ? En réalité son projet n’a certainement pas duré très longtemps (il vendait des réfrigérateurs aux Esquimaux, 4 p 26). Il prétend s’être retiré du monde "pour méditer", après une opération financière réussie ? En réalité il a été emprisonné après des tractations frauduleuses (1 p 27). Il prétend s’être lancé dans l’écriture de façon désintéressée ? En réalité ses premiers travaux ont été des pancartes utilitaires - "Entrée interdite", "Défense d’afficher", "Chien méchant", "Défense d’entrer", "Soldes"... - destinées à ne pas mourir de faim (2 p 27). Il est parasite : il compte sur Phil Perfect pour régler ses dettes (4 p 27). Aussi enfantin - il lit les aventures de Zozo et Radada, 3 p 7 -, aussi peu doué pour lire une carte routière - il se gratte le menton, 1 p 9 -, aussi fan de jazz et de rock - il joue du djembé (p 63), il danse au son d’une guitare électrique (1 p 78), il se déchaîne en entendant du saxophone (p 79) -, il est cependant beaucoup plus fantasque que le détective - il grimpe sur une mappemonde (6 p 5), se déguise en sapin (1 p 14) ou en explorateur (p 24), se promène avec un gros ballon de plage (p 53). Il est en outre beaucoup plus infidèle. Son amie du moment le trompe avec un barman (2 p 50) ? Il se console en regardant ailleurs (1 p 51). Que ce soit au moyen d’une arme à feu (5 p 5), par l’élégance de sa tenue (p 13) ou par son aspect juvénile (p 53, 1 p 54), il parvient toujours à ses fins. Sur la plage, son propos - "Regarde ce que j’ai trouvé", 1 p 54 - témoigne d’une misogynie profonde : ce "ce" prouve que, pour lui, les femmes ne sont que des objets, des instruments de plaisir.
Bien différente est l’attitude de Phil Perfect devant sa seule et unique compagne, Vanina Vanille, blonde journaliste aux formes généreuses. Depuis La nuit du Mocambo, les deux jeunes gens ne vivent plus ensemble. Mais leurs sentiments ne sont pas éteints. Quand Sam présente une sculpturale nageuse au détective, ce dernier ne réagit pas (p 53) ; quand il amène Vanina justement en promenade dans les parages, en revanche, Phil Perfect se redresse, et trois gouttelettes signifiant son désarroi apparaissent au-dessus de sa tête (1 p 54). Certes, l’amant délaissé se retourne parfois pour suivre des yeux un joli minois (1 p 51), mais il ne quitte pas son siège pour autant. Et si chez lui une ravissante demoiselle descend l’escalier de façon aguichante, il reste de marbre (2 p 9). Quand il danse, c’est uniquement avec Vanina (p 79). De son côté, Vanina semble partagée. Standardiste bénévole occasionnelle - elle aide Phil Perfect surchargé de travail (p 2-3) -, attentionnée - elle veut lui acheter la bande dessinée qui lui manque, 2 p 7 -, elle a manifestement gardé de très bons souvenirs de sa vie de couple. Mais en même temps, si elle se rend chez son ancien amant, elle tient sous le bras Meurtre dans le phare, le livre de Sam (3 p 14). Elle apprécie de danser avec Sam (1 p 78). Elle se laisse prendre la taille par Sam (1 p 54). Bref, on se demande si elle fréquente Sam pour susciter la jalousie du détective, et l’inciter à entreprendre sa reconquête... ou parce qu’elle est sincèrement attirée par Sam. En tous cas, elle sait qu’au pis, elle pourra toujours se rabattre sur son éternel soupirant, dont elle méprise, ou s’efforce de mépriser, la tendresse - elle a un sourire narquois quand Phil Perfect lui apporte gentiment un breuvage chaud sur un plateau, p 15.
Artiste et modèle, comme les aventures d’Orion, comme Les cybers ne sont pas des hommes, ne ressemble pas à une bande dessinée. Mais comme les aventures d’Orion, et comme Les cybers ne sont pas des hommes, le rapport particulier entre les images et le texte prouve qu’il s’agit d’une bande dessinée. En quoi consiste le texte d’Artiste et modèle ? En un dialogue entre Serge Clerc, le dessinateur, créateur de Phil Perfect, et François Landon qui tente d’expliquer Serge Clerc à travers ses illustrations, et de synthétiser les différentes hypothèses dans un grand tout intitulé Artiste et modèle. Ainsi, le vrai héros de l’ouvrage n’est pas Phil Perfect, mais Serge Clerc qui essaie de se construire une destinée propre, de ne plus exister à travers Phil Perfect. Si le détective paraît tellement plus humain, accoudé à un bar, fidèle dans son amitié pour Sam, amoureux maladroit avec Vanina, c’est parce que son auteur lui a prêté une partie de son caractère. Le résultat final est aussi énigmatique que celui des Cybers ne sont pas des hommes : le lecteur est-il en présence d’une biographie à la tonalité plaisante ? ou d’une franche hagiographie ? Le Serge Clerc d’Artiste et modèle est-il un personnage réel traité de manière fictionnelle, ou un personnage fictif traité de manière réaliste ? Quoi qu’il en soit, l’album possède les deux caractéristiques particulières aux plus intéressantes réalisations de la Ligne Claire : la prépondérance du Moi, et l’originalité formelle qui en découle, mettant à mort non seulement la figure héroïque traditionnelle, mais encore l’intrigue, et le sage découpage des cases sur la planche.