Le lien entre la série des Gaston et les Idées noires est une planche destinée à Amnesty International(1), mettant en scène Gaston, qui s’endort en lisant le journal. Le cadre est familier : nous sommes au sixième étage des éditions Dupuis, le bureau disparaît toujours sous une pile d’objets plus ou moins insolites (un bidon d’huile, une canette) ; le chat se toilette, derrière son maître aussi avachi que d’habitude (case 1). Pour une fois, le rêve tourne au cauchemar. Avant, quand le personnage sommeillait, c’était la réalité qui l’interrompait dans ses voyages féeriques (Gaston, planches p 752, 799, 800, 804, 850, 882) ; une différence existait entre le monde objectif, agréable, et le monde subjectif, désagréable. Maintenant, le monde objectif a envahi la conscience, et rend la vie impossible. Au récit des atrocités rapportées dans le périodique, Gaston ne peut plus dormir tranquille : il s’imagine frappé à coups de bottes dans le ventre (case 2), torturé à la gégène (case 3) ou aux produits chimiques (case 4), il assiste au viol de Jeanne sans pouvoir la défendre (case 5), il se voit en camp d’internement et en asile psychiatrique (case 6), et pendu pour l’exemple, afin que triomphe une idéologie obscure (case 7). Il se réveille en sursaut. Il a beau dire : "Ce n’était qu’un cauchemar" (case 8), ses visions ne sont pas nées de nulle part : elles trouvent leur origine dans le journal ; le cauchemar était "aussi la réalité en ce moment même" (case 9). Du coup, à quoi sert le "héros sans emploi" ? Cela valait-il la peine de voler la vedette au sauveur de l’humanité Spirou, s’il n’est pas plus capable que ce dernier de réduire à l’impuissance les politiciens véreux et les savants illuminés ? Cette planche révèle les interrogations de l’auteur : "Comment moi, Franquin, puis-je mettre à l’honneur un individu négligé et négligeant, pendant qu’un peu partout sur le globe des populations entières endurent la barbarie despotique de quelques fous ?". La couverture du tome I des Idées noires est un aveu. Le dessinateur s’est représenté lui-même, en train de broyer du noir. Tout ce qu’on va découvrir par la suite s’apparente donc à une thérapie. Débarrassé du héros vainqueur de maux universels, et de l’anti-héros inadapté à son milieu, le créateur va désormais parler en son nom.
Plusieurs domaines se partagent la domination planétaire. Le personnage Beuârk-Lemoche(2) condense à lui seul les tares de ces différents domaines. Il occupe sans doute un poste à responsabilités, qui lui apporte un salaire mensuel important, puisqu’il roule en grosse voiture et qu’il peut se payer un beau matériel de plongée sous-marine. Il est militariste : il élève son enfant selon des valeurs guerrières, en lui offrant une panoplie de soldat, des armes en plastique, une maquette de char (case 1). Il pense, en premier lieu, à son porte-monnaie : quand il écrase un lapin sur la route, c’est pour avoir un civet gratuit (case 3). Ses plaisirs ? Aucun, sinon celui de tuer (du gibier avec avec sa voiture, des poissons avec son harpon) et celui de massacrer la nature (il casse les stalactites, case 2 ; il coupe les arbres avec sa polluante tronçonneuse, case 4). Le pouvoir social, le pouvoir militaire, le pouvoir financier : il ne manque plus que le pouvoir scientifique, et le tableau est complet. Il faut dire que les imbrications entre ces quatre secteurs sont solides. Rejeté par tous comme un malade, le savant dans son atelier est parvenu à mettre au point une machine perfectionnée qui lui survit (p 58), et qui risque de se reproduire et de se répandre sur la surface de la Terre. Pas pris au sérieux, les chercheurs ont réussi, planche 60, à introduire des virus dans les bactéries (case 1). L’autorité politique est bien forcée de reconnaître son impuissance : elle tient un discours hypocrite ("Nous mettons tout en œuvre pour contrôler sans retard le germe infectieux inconnu", case 4), distribue des masques (case 2) et conseille de recourir à des produits peu efficaces (case 3) pour soulager la population, avant de commander des corbillards en grand nombre (case 8). Les découvertes sur le cœur de la matière ont offert un terrain d’entente. Incapables de s’opposer aux progrès de la science, les pouvoirs exécutif et législatif ont enfin choisi de la cautionner : le développement des centrales nucléaires s’inscrit dans le cadre de la politique énergétique (p 4). Parallèlement, les militaires réclament leur part. Le champignon atomique est devenu l’objet d’une vénération morbide, au point qu’on en édite des posters pour décorer les murs (11 p 15). Comme la bombe s’avère plus rentable que les armes conventionnelles, on s’est lancé dans une production démentielle. Planche 46, un homme "rêve" d’un monde de merde : envisager le réel sous cet angle devient plus réjouissant que le considérer selon son jour véritable ("Le cauchemar, c’est quand on s’éveille", case 10). L’image des généraux jouant à la pétanque avec des grenades, en prenant la Terre comme cochonnet (p 27), est à peine exagérée. En supplément, politiciens et militaires pourront toujours compter sur l’appui des chefs d’entreprises : tant qu’il y a des sous à gagner... On organise un Salon d’armement (p 15) comme on organise un Salon de peinture ou un Salon automobile. Des sommes considérables sont englouties dans ce commerce, et pendant ce temps on oublie d’équiper les hôpitaux (p 8). Perdus dans leur désir d’amasser de l’argent, de vivre le plus confortablement possible, et de jouer à leur tour aux chercheurs géniaux, les puissants ont perdu toute notion d’humanité, tout contact avec le milieu naturel qui les a vu naître : pour avoir un beau manteau sur le dos et épater un petit cercle d’amis, on n’a plus de scrupules à massacrer une espèce animale entière (p 45) ; pour expérimenter un système de siège éjectable sur hélicoptère, on utilise un homme au lieu de procéder à des tests en laboratoire, avec des machines (p 61). Il y a bien deux univers qui vivent l’un sur l’autre : le premier composé d’hommes-robots dociles, résignés, impuissants, et le second composé d’une pseudo- élite qui ignore complètement les souffrances du premier (p 40).
La conséquence de cette division ? Une angoisse permanente. La réalité catastrophique du présent conditionne la vision apocalyptique du futur. Au bout de dix ans de service, l’employé d’un surgénérateur a donné naissance à des enfants déficients et difformes, tandis que lui-même est décomposé (p 31). A quand la prochaine explosion accidentelle (p 4) ? Dans des moments hallucinatoires, on entrevoit ce que pourrait être la vie post-nucléaire : les êtres humains seraient obligés de porter des combinaisons en permanence, de vivre dans des villages souterrains (2 p 54), avant de laisser la place à une civilisation de mouches (p 23). Le pétrole inquiète aussi : les supertankers échouent parfois, et provoquent des désastres écologiques (p 52). Sur qui ou sur quoi peut-on compter pour résoudre les problèmes ? Dieu ne répond plus : il laisse mourir ses fidèles, de retour de pèlerinage, dans un stupide accident d’autocar (p 26). Jésus, comme tout le monde, a les deux pieds dans la marée noire (page de garde du tome II). Pierrot aussi (p 17). Une autre vision : profitant du calme de la nuit, les grues qui défigurent un ancien quartier se mettent en mouvement et réinstaurent l’ère des grands prédateurs (6 p 33). Le personnage du quatrième plat de couverture du tome I ne peut même plus se réfugier dans le sommeil : son obsession des bombes est telle que celles-ci ont remplacé les moutons. La page de garde du même tome I demeure un symbole de l’aveuglement volontaire de la masse. La mort a beau être imminente ("On respire un peu moins facilement que tout à l’heure", "Il commence à faire frais"), on se rassure encore comme on peut : "Ils vont certainement organiser quelque chose". Qui, "ils" ? Les militaires ? Ils sont à l’abri dans leurs bunkers. Les chefs d’Etats, les financiers ? Ils se disent que la disparition de quelques milliards d’individus résoudra le chômage et les dettes publiques. Les scientifiques ? Ils songent déjà à la bombe à anti-matière. Tintin, Spirou ? Ils se sont terrés à Moulinsart et à Champignac, et n’ont de toute façon plus les moyens d’intervenir. En l’absence de miracle, il ne reste plus qu’à se réjouir de la survie du petit chien de mademoiselle Ramponneau (p 26). L’époque est égoïste, alors qu’elle devrait être à la solidarité : on se désintéresse des motivations d’un suicidé pour lui reprocher, post-mortem, son gaspillage de matière première (il s’est immolé avec un jerrycan d’essence, 8 p 34). Le mal qui s’est répandu partout n’a pas seulement un caractère physique, il est aussi moral. "Fuir... Mais où ? C’est mondial, cette saleté !", se dit un passant à propos de la propagation d’une épidémie (6 p 60) ; cette épidémie, cette "saleté", ce pourrait être l’esprit d’abandon obtenu des administrés par leurs dirigeants, grâce à toutes les séductions de confort matériel que proposent l’industrialisation à grande échelle, le développement technologique, l’opulence monétaire.
De ce regard sur l’actualité découle une conception pessimiste du monde. Intéressons-nous d’abord à la planche 48. Case 1, un groupe de joyeux drilles avance vers on ne sait où. Le lieu est neutre : pas une maison, pas un arbre, pas une rivière ; le sol est blanc, l’horizon est noir. On chante et on rit. Un premier musicien s’exerce au trombone à coulisse, un second à la trompette. Un couple participe activement à la fête : la femme, hilare, agite un foulard, tandis que l’homme, chapeau pointu sur la tête, souffle dans un turlût. Un autre couple plus distingué les précède : l’homme porte un nœud papillon, la femme un haut chapeau fleuri. Un individu applaudit en marchant, un autre boit. Case 2, même lieu, mais une crevasse apparaît, vers laquelle se dirige la suite du groupe : un homme qui pointe l’index, un couple dont la femme stimule son partenaire en mettant une main dans son pantalon, une fille qui danse sur la mélodie d’un flûtiste. Case 3, on traverse la crevasse. Une femme, aidée par un personnage en queue de pie, coiffé d’un haut-de-forme d’où sort un petit diable monté sur ressort, trouve cela "amusant". Elle est suivie par un pierrot, par deux anonymes dont l’un porte sa compagne sur le dos et l’autre tient un ballon, par un cycliste. Case 4, nouvelle crevasse plus large. Un couple se laisse aller : l’homme a une érection en caressant la poitrine de son amie, qui apprécie. Un heureux énergumène avec un faux nez et un chapeau décoré d’une fleur, brandit une bouteille. Une sorte de bouffon franchit la crevasse. Il parvient sur un morceau de terre, qui précède encore une crevasse. Sur ce socle, les personnages ont moins de signes particuliers. Ils rient toujours. Case 5, un nouveau morceau de terre, puis un autre, puis un autre, de plus en plus étroits. La longue file devient masse compacte. Indifférenciés, les êtres glissent, s’empalent sur des pitons, tombent dans l’infini. Le noir a gagné sur le blanc. Chacun est enfin renseigné sur le but de sa marche insouciante. Case 4, on disait : "Avancez" ; case 5, on demande : "Poussez pas, derrière". Mais il est trop tard. L’échéance est parvenue à son terme : il est temps de mourir. Intéressons-nous maintenant à la planche 64. Un homme évolue dans un absolu qui n’est pas fait pour lui. A la fois froid (le roc de la case 1 brille comme une surface de glace) et chaud (un astéroïde flambe, case 6), mobile (une pierre tombe, case 3) et statique (des cailloux demeurent en suspension, case 4), lourd (la pesanteur fait chuter constamment le personnage) et léger (des éléments divers flottent comme en apesanteur), cet univers est composé d’objets étranges : une fusée (case 2), un satellite (case 3), un monstre hideux (case 4), une espèce de gros virus à extrémités tranchantes (case 5), un spermatozoïde, des petits cubes (case 7). Le fond noir est un néant. Inadapté à cet environnement, l’homme souffre : il chute (case 2), il a peur (case 4), il se rétablit comme il peut (case 5), il se brûle (case 6). Fatigué de ces épreuves, il décide de s’échouer sur un sol accueillant, la Terre, même s’il sait "que ça finira mal" (case 7), c’est-à-dire qu’il devra, un jour ou l’autre, chuter encore dans la mort. Les deux planches se répondent. Le solitaire de la planche 64, parfaitement lucide sur le sens de la vie, trouve son salut parmi les fêtards inconscients de la planche 48 ; et chacun des fêtards de la planche 48 finit par chuter dans l’absolu de la planche 64. Le monde est d’une absurdité sans borne : à l’optimisme de la naissance répond le pessimisme du trépas, au malheur de la vérité répond le bonheur de l’illusion. Le caractère cyclique et stérile de l’existence est résumé par l’image de la case 4 planche 51. La forme labyrinthique sous-entend une entrée et une sortie ; mais, dans le cas de l’existence, le labyrinthe est une planète, et l’homme, un prisonnier isolé. Vivre ressemble à une condamnation, une "peine" (1 p 51) qu’on doit purger indéfiniment.
La bande dessinée ne sauve rien. L’exposé cru de la situation politico-militaro-scientifico-financière ne génère qu’un trouble vertigineux. Sans doute réussies sur le plan formel, les Idées noires sont un échec sur le plan fondamental, n’empêcheront pas l’auteur de sombrer dans la dépression. Elles auront au moins permis d’intégrer au genre une donnée autobiographique, et par-là ouvert la voie à un type de productions beaucoup plus attachées aux motivations organiques de leurs créateurs, et par conséquent beaucoup moins rigides d’aspect, que par le passé.
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(1) Cette planche est reproduite dans Cauchemarrant (note du traducteur).
(2) La planche mettant en scène ce personnage se trouve également dans Cauchemarrant (note du traducteur).