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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Des cigarettes, des cigares et des pipes allumés un peu partout, se dégageaient des fumées grises qui se confondaient, obscurcissaient les plafonds. Les ventilateurs fonctionnaient pour les évacuer. De très jeunes enfants couraient dans tous les sens, heurtaient les plateaux vides que les serveuses remportaient vers la cuisine, ceux qui se dirigeaient vers les robinets pour remplir les carafes, ou comme moi cherchaient une place. Les assis dévisageaient indifféremment les malheureux restés debout : un groupe de lycéens à la table du fond, pour amuser des lycéennes à la table voisine, se moquaient d’un homme de trop petite taille qui avait déjà parcouru trois fois les salles de long en large sans trouver un endroit libre, une femme d’âge mûr avait reconnu une amie et l’appelait en criant, quatre quadragénaires aux dents blanches et en cravate raillaient bruyamment un cinquième qui avait été demander qu’on remît encore de la sauce sur ses spaghettis. Après avoir traversé les deux salles les plus près de l’entrée sans trouver une place pour déposer mon plateau, je pénétrai dans une troisième salle. Comme personne apparemment n’était sur le point de partir, je m’apprêtais à sortir quand, par curiosité peut-être, je me déplaçai vers le coin de la pièce le plus retiré, qui n’était pas visible d’où je me trouvais.

Elle leva la tête. Sa bouche cessa de bouger, ses yeux brillants se fixèrent sur moi, ses mains restèrent immobiles. Même à contre-jour, ses cheveux et ses yeux noirs contrastaient nettement avec la blancheur de sa peau, et donnaient à son visage des traits bien marqués et désunis. Frellia. Elle était seule à une table à deux places. "Je... Je peux m’asseoir ?" "Oui, bien sûr !" Nos deux plateaux étaient trop grands pour la table, ce qui l’obligea à repousser le sien pour que je pusse déposer le mien. Elle sourit. Je profitai de l’occasion pour me jeter à l’eau, sans réfléchir : "Vous travaillez rue du Vieux-Pont, dans un magasin de musique ?". Elle demeura muette pendant quelques secondes, le visage calme. "Oui." "Ah." Un temps. "Je vous ai déjà vue. J’ai découvert votre magasin..." "Mon magasin... Je suis juste employée..." Avec une petite voix : "Vous êtes étudiante ?" "Non." Elle baissa les yeux : "Vous venez ici quelquefois. Je vous ai déjà vu aussi". "Oui. J’y viens même très souvent. Il y a beaucoup de monde, mais c’est le seul restaurant rapide que je connaisse où la nourriture est comestible, alors..." Un temps. "Vous m’avez vu depuis longtemps ?" "Depuis que je travaille au magasin... Depuis le début de l’été..." "Ah... Le début de l’été..." Elle me regarda du coin de l’œil : "Vous n’étiez pas seul...". "Non..." Je souris nerveusement. " Excusez-moi... J’étais encore en Sociologie au printemps." "A l’université de Contentès ? Je savais bien que vous étiez étudiante." "J’étais. Je n’y suis plus." Elle parlait en ouvrant à peine la bouche, de sorte que certaines sifflantes se confondaient avec d’autres, et même parfois ressemblaient plus à un bruit confus - comme quand on parle en ne desserrant pas les dents - qu’à des sonorités bien distinctes. Sa voix était incroyablement grave, tellement puissante qu’elle n’avait pas besoin de se forcer pour qu’on l’entendît, si monocorde qu’au bout de quelques instants seulement, comme ces voix d’outre-tombe des personnages de films fantastiques, hypnotiques et fatigantes, on finissait par se laisser bercer par son rythme tranquille. Après nous être présentés réciproquement, la conversation, après un long détour, revint sur son magasin : "Il y a dix jours, j’étais dans le coin des compacts, tu étais occupée à les compter sans doute, et tu m’as demandé si je cherchais quelque chose". " Oui, je me rappelle." Elle me regarda une nouvelle fois du coin de l’œil, en souriant, elle prit une voix douce : "Si je me souviens bien, la réponse que tu m’as donnée n’était pas... convaincante...". Je sentis mes joues devenir rouges, mon corps se raidir, ma circulation sanguine s’accélérer. "Je suis revenu plusieurs fois, les jours suivants." "Je sais..." Un temps. Elle regarda soudain sa montre et s’écria : "Déjà !". Elle me dit qu’elle devait partir, avant de conclure par un souriant : "A bientôt !". En avalant machinalement ce qui restait dans mon assiette, je la regardai disparaître derrière le mur, avant de tourner mes yeux, l’esprit vide de tout projet d’avenir, sur sa chaise abandonnée.



Son opinion sur moi, longtemps, resta énigmatique : pourquoi m’avait-elle avoué que "ma réponse à sa question n’était pas convaincante" ? et que signifiait son sourire en m’adressant cette remarque ? Je supposai d’abord qu’elle avait ressenti mon intérêt pour elle, et interprétai son sourire comme le signe d’une réciprocité de sentiments, ou du moins comme un consentement à me céder, pour une période encore non définie, une part de son emploi du temps, et à me dévoiler un peu de sa vie privée. Pourtant, quelques jours plus tard, quand nous déjeunâmes pour la deuxième fois ensemble, je revins sur cette première conversation : elle affirma que "cela l’amusait toujours quand des gens sont embarrassés parce qu’on leur adresse la parole au moment où ils ont la tête ailleurs". Je m’inquiétai alors de savoir dans quel ailleurs elle m’imaginait. Elle répondit spontanément, sans détour, sans afféterie : "Je ne sais pas où tu étais, mais en tout cas je me rappelle très bien que tu n’étais pas dans le magasin ! Tu avais l’air de quelqu’un qui vient de se réveiller et qui dort encore !". Son sourire n’avait donc pas manifesté une volonté de rapprochement, mais se présentait comme une simple taquinerie à mon égard, et témoignait non pas d’un vice visant à exprimer discrètement des sentiments partagés, comme je l’avais cru dans un premier temps, mais d’un aveuglement ingénu face à l’affection que je lui portais.

Dès lors, tous mes espoirs furent détruits. Car, qu’elle sût que j’étais célibataire depuis dix jours en me voyant revenir au restaurant sans être accompagné de Melae, cela lui importait aussi peu que de me savoir marié et père de famille - ou plus exactement cela l’importait autant le piéton qui prend tel bus, tel jour à telle heure, dont on suppose, avec une curiosité sans passion, la mutation ou la mort, parce que du jour au lendemain on ne le voit plus prendre le bus comme à son habitude. Que je me réjouisse de la voir s’attacher de plus en plus à ma personne au point de déjeuner avec moi presque quotidiennement les jours suivants, cela ne compensait pas ma douleur de l’entendre toutes les dix minutes évoquer un épisode de sa vie de couple. J’appris que son petit ami, le playboy que j’avais vu le premier jour, s’appelait Paul, qu’il travaillait dans une usine de produits chimiques, dans le port de Contentès - le hasard avait voulu que ce fût justement l’usine où travaillait mon père -, qu’il aimait la pêche, le gâteau de riz et un chanteur de variétés italien que j’ai honte de nommer. Pire : j’eus peu à peu la certitude que Frellia me considérait comme une sorte de témoin, de garant de leur union : plus l’affection au témoin se renforçait, plus l’amour pour Paul se renforçait aussi. Absente jusqu’alors parce que je n’avais même pas imaginé qu’une relation entre ce type et Frellia pût être sérieuse, sincère, profonde, authentique, la jalousie apparut.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre  (François Seganis)


IV
Analyse
Et maintenant lhiver
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Articles de guerre