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Nocturnes (pièces pour piano)
Inutile de me leurrer. Cette règle de conduite s’était imposée finalement, moins par l’absence de signes laissant espérer un retour, un coup de téléphone, ou une lettre, que par l’isolement où je m’enfonçais presque inconsciemment, véritable calamité dont l’insupportable réalité troublait de plus en plus fréquemment l’ordre de ma conscience. Le matin, à peine réveillé, souvent, je restais persuadé qu’elle dormait à côté de moi, qu’elle s’apprêtait à se lever pour me dire bonjour. Alors je me tournais pour la voir, pour la toucher. Il n’y avait personne. Je pensais à elle non pas toute la journée, mais par intermittence, à cause d’une situation ou d’un lieu, d’une partie d’un décor, d’un détail. Depuis un mois j’associais n’importe où et n’importe quand, à une chevelure féminine croisée dans la rue, à un bruit particulier, à une odeur, une anecdote vécue avec elle. A d’autres moments son souvenir ne venait pas de moi, mais des autres, ou des circonstances : ce n’était plus moi qui recréait involontairement un instant de notre vie à partir d’un rien, mais un fait qui s’imposait à moi, une preuve de notre union qui continuait à exister malgré tout. Et ces faits, comme le souvenir, ne s’imposaient que par instants, dans les situations les plus inattendues : tantôt un ami que je rencontrais remarquait : "Tiens ? Tu n’es pas avec Melae ?", tantôt un objet ordinaire qu’elle m’avait donné réapparaissait soudain, sur une étagère, au fond d’un placard, dans un tiroir trop longtemps oublié. A aucun moment pendant notre relation, je n’avais supposé sérieusement qu’un jour viendrait où nous ne nous verrions plus. Peut-être y avais-je pensé, mais de façon tout à fait superficielle, pour occuper mon esprit ou pour me créer des complications. Je l’avais aimée simplement. Et finalement nous n’étions plus ensemble.

Ma résistance vacillait peu à peu devant la conviction tenace que l’ampleur de mes sentiments futurs n’empêcherait plus à ce traumatisme, à ce soupçon en fin de compte absurde parce qu’il ne s’appuie que sur d’irrationnelles passions, de se manifester impérieusement, et dans tout mon être, avec une implacable régularité : "Mon échec avec Melae se renouvellera-t-il, ou était-ce juste un accident ?". En somme, ce que je regrettais, avant même Melae et toutes les journées que nous avions passées ensemble, c’était mon ignorance. Seul, j’avais trouvé une amie, qui s’en était allée : maintenant j’aurais toujours un doute. Dans la confusion provoquée par notre séparation, ce que j’éprouvais ranimait en moi le souvenir des conquérants antiques et de leurs expéditions autant hardies que hasardeuses, des Egyptiens en Nubie, d’Alexandre en Inde, des Romains en Germanie, dont les empires précaires n’avaient servi qu’à enrichir les barbares. Ma virginité, offerte à Melae, notre séparation ne me la rendrait pas : je ne l’avais perdue que pour quelques semaines de bonheur maussade, pour rien. Melae m’avait offert un monde à la conquête et à la gloire faciles, mais dont les proportions me dépassaient. Peu importe si je regrettais ou non de l’avoir conquis, je m’attristais de l’avoir perdu. Melae m’avait permis de vivre tout ce que jusqu’à elle j’apprenais au hasard de mes lectures : par instants je m’en voulais d’avoir ainsi rejeté mes livres, ou du moins de n’avoir pas retardé cette découverte, ne pas l’avoir vécue dans une perspective moins triomphaliste, ou réservée pour une autre.

Parce qu’elle demeurait ma première relation, je me sentais attaché comme à une faillite perpétuelle. Seulement deux mois auparavant, documentaliste ordinaire d’université, toujours handicapé en société par mon peu de vécu, je tenais sur tout des propos arbitraires, en fonction de ce que je lisais ou qu’on me racontait, incapable de mesurer la différence entre la réalité et les fictions dont je m’emplissais l’esprit. Et j’avais aimé Melae. Aucune relation future ne me permettrait de franchir une distance plus grande ou monter une marche plus haute : je n’étais plus vierge, et je resterais pour toujours l’ex-petit ami de Melae. Je changerais de caractère, ou je resterais le même ; mais je ne pouvais plus découvrir un monde déjà découvert, je ne pouvais pas naître une deuxième fois. Aussi absolues que seraient peut-être mes passions futures, elles seraient toujours incomplètes, moins pures et moins inattendues. Je m’étais bien douté que la complicité finirait par se tarir, mais jamais aussi rapidement, et surtout pas de cette façon. Jusqu’au dernier jour je m’étais figuré que, comme moi, elle s’efforcerait de rallumer la flamme : après son départ je me demandais si cette flamme n’avait jamais existé qu’en moi... Ah, ces ruines étaient bien plus éloquentes que tout ce qu’elle avait pu me raconter pendant deux mois ! Mon île déserte laissait place à une planète encore plus déserte. Cette identité acquise grâce à Melae, bien loin de me rapprocher du monde et de tout ce que j’espérais, me détachait au contraire un peu plus des autres et de mes idéaux.

Et cependant... Après un mois de repli sur moi-même, je me décidai à sortir, et un événement survint qui atténua le caractère merveilleux du souvenir, et remplit peu à peu mon néant quotidien.



En cette période de l’année, Contentès n’est plus animée que par les touristes. Il n’est pas rare, du côté Eloissan, que la circulation soit encombrée par les cars d’excursion garés en double file. On voyait sous le Grand-Arche, ce matin-là, des grappes de vacanciers. Moi qui sortait juste de ma première histoire d’amour, comme à l'ordinaire je retrouvai ce morne brassage de langues, cette moiteur des ruelles, cette irréalité des maisons à encorbellements et de leurs façades boisées livrées aux commentaires des guides et aux photographes, banalement caractéristiques de la saison estivale. Si on oublie les touristes, on ne croise dans les rues piétonnes, pendant cette saison, que les étudiants, les personnes âgées, les gens sans un sou - justement ce jour-là, un peu avant la place de la Cathédrale, un pastelliste des Beaux-Arts réalisait sur une grande toile étalée par terre, pour gagner un peu d’argent, une scène mythologique, et un guitariste interprétait plus loin, sous les arcades, un arrangement d’une chanson populaire. Poussé par l’habitude, je ne m’étais pas rendu compte d’avoir emprunté l’itinéraire traditionnel de mes promenades : de mon appartement de la rue de la Vegamt, j’avais remonté toute la rue du Grand-Arche jusqu’à la Cathédrale. Je m’apprêtais à poursuivre mon chemin habituel : la rue des Charmes, puis la rue Romaissan ou Nilassan, vers les bouquinistes et les galeries de peinture alentour de la rue du Belbec. Mais ce jour-là, dans une sorte d’euphorie, désirant rompre avec une habitude stérile et molle, et intimement persuadé que j’allais découvrir un quartier que je ne connaissais pas, je résolus de descendre la rue du Vieux-Pont, vers la Mheinne. Je n’avais pas marché une minute dans cette direction que j’étais déjà arrêté devant la vitrine d’un long magasin, aux couleurs vives, neuf, en même temps disquaire, librairie musicale, où on vendait des instruments de tailles diverses : orgues, trompettes, guitares et flûtes, harmonicas, guimbardes... La porte était grande ouverte, j’entrai. L’intérieur venait juste d’être rénové, les couleurs noir et rose primaire des murs reposaient les yeux, la climatisation permettait d’oublier la température étouffante du dehors. Une vendeuse, la plus âgée, discutait avec un client sur le prix des instruments en exposition, une autre à la caisse parlait avec une femme qu’elle semblait connaître, qui tenait son garçon d’environ cinq ans par la main. Un jeune homme d’un âge s’approchant du mien - nez fort, crâne dégarni, barbichette - attendait derrière cette femme, et un autre homme encore, plus vieux celui-là, errait parmi les orgues électroniques. Un parfum fort et agréable montait à la tête. Je m’accoutumai progressivement au bruit répétitif des ventilateurs. La discothèque se trouvait dans un coin du magasin. Une fille s’y tenait immobile et s’occupait à je-ne-sais-quoi. Je me délectai dans ce décor, cherchant vaguement des versions différentes d’un même concerto, ou m’attardant sur des compositeurs que j’aimais, ou plus platement encore sur des couvertures d’emballage de disques qui me paraissaient jolies. Et j’entends encore le jeune garçon à la caisse, sans doute impatient de sortir, se mettre à crier. Je vois encore la fille, toujours immobile, qui me tournait presque le dos, lever la tête.

Un contraste absolu surprenait d’emblée, qui tranchait net entre sa peau blanche comme du lait, sa chair inerte, sa physionomie qu’aucun éclat n’animait, et le noir de ses cheveux, de ses yeux ronds et hagards. Comme dans une lutte, ou comme dans une fusion parfaite, cette blancheur terne et ce noir brillant s’opposaient ou se complétaient, selon que je regardais ses paupières, sa chevelure ou sa peau. Tantôt la différence radicale entre ses yeux et sa chair paraissait désunir ses traits, tantôt cette rivalité naturelle s’estompait, le blanc et le noir paraissaient se confondre, et son visage renaissait en une harmonie parfaite. Elle tourna la tête vers moi. Une seconde, je pus voir sa face. Le contraste que j’avais constaté sur son profil était plus absolu encore sur sa figure toute entière, ses yeux plus brillants et pénétrants, ses cheveux rayés de longues mèches outremer, sa chair on ne peut plus blême et éteinte. Et le blanc et le noir s’exprimaient sur ce visage comme sur un champ de bataille ou sur un lit, un visage à la mesure de leur dissimilitude et de leur complémentarité. Je fus le premier à baisser les yeux. Quelques secondes plus tard, elle était de nouveau concentrée sur son travail, je relevai la tête. Les cheveux descendaient sur le cou, sur les épaules. Je m’étais déplacé pour voir le profil : ses pommettes saillantes, ses joues maigres, ses oreilles discrètes au-dessous desquelles on apercevait l’articulation de la mâchoire, son front vaste, son nez fin. Une barrette dans ses cheveux, sur le dessus de la tête. Des plis noirs sous les cils, comme au lendemain d’une veillée tardive. Des lèvres fines. On devinait qu’elle devait remettre souvent derrière son oreille la mèche rebelle sur sa joue. Ses cheveux suivaient la ligne de sa nuque, et s’enroulaient sur ses vertèbres cervicales, qui étaient dégagées. Ses épaules droites et carrées étaient bien redressées, et ainsi on observait mieux la courbe de son dos et le dessin de ses omoplates. Des bras découverts délicats. Une poitrine ni trop petite ni trop généreuse. Une taille mince qui s’accordait avec ses hanches. Des jambes dont la juste grandeur s’harmonisait avec les autres formes du corps. Ses chevilles étaient nues. Mais ni ses chevilles, ni ses jambes, ni ses hanches, sa taille, son dos ou son cou ne me faisaient oublier sa figure, et je revenais toujours, après avoir regardé dans d’autres directions, vers ses yeux et sa chevelure.

Elle me regarda une seconde fois. Pendant cinq ou six secondes, elle me considéra avec dédain, attendant que je lui réclamasse quelque chose. Je restai muet. Je me rappelle même ne pas avoir osé avaler ma salive. Impossible de m’en détacher. Pour être sûr que c’était bien elle que j’observais, tout en gardant la même attitude, la tête fixe, elle baissa les yeux, se remit à son travail quelques secondes, et les leva de nouveau, les baissa, les releva encore. Elle recommença plusieurs fois, comme par jeu, avec un air indifférent. Le contraste entre sa peau et ses cheveux à partir de ce moment me parut plus fade ; elle n’avait plus ce visage extraordinairement dense que j’avais détaillé quelques secondes plus tôt, mais un beau visage de jeune femme, agréable et doux. Enfin sa tête remua. Certaine d’être observée, elle attendait sûrement de moi un comportement plus précis : étais-je absorbé dans une réflexion et mes yeux s’étaient-ils posés sur elle par hasard ? Hésitais-je à lui demander un renseignement ? Etais- je un jeune homme comme les autres, un artiste, ou un sadique ? On voyait à son expression plus nerveuse qu’elle se demandait pourquoi je n’avais pas bougé d’un pouce depuis une demi-minute. Sa gorge émit d’abord un bruit semblable à un petit gémissement. Elle me dit : "Vous voulez quelque chose ?", du ton le plus naturel et le plus terne qui soit. Sa voix me remit les pieds sur terre. Je hochai la tête, je fis avec ma main droite un geste confus, je piétinai sur place. Je suis certain d’avoir répondu un "non" catégorique, mais ensuite... une bafouille du style : "Je trouve, je trouve", peut-être. En tout cas, même absurde, ce fut une réponse rassurante. Moi qui avait craint un instant qu’elle appelât une autre vendeuse pour me servir, ou tout simplement qu’elle quittât sa place, je la vis replonger dans son classement - apparemment elle comptabilisait sur un cahier les disques en magasin - avec un air de satisfaction. Alors, parce que justement elle paraissait plus confiante, je me sentis moi-même plus rassuré. Pour parer à toute éventualité cependant, j’avançai de quelques mètres et je passai derrière un présentoir. De cet abri improvisé je pus observer parfaitement tout son profil.

De taille moyenne. A peu près mon âge. Sa tête penchée sur son classeur, tout le reste de son corps restait droit. Elle portait une chemise blanche à manches courtes. Le bout de son sein saillait nettement sous le tissu. La lumière au-dessus d’elle laissait ressortir le volume moyen de sa poitrine, en étalant son ombre jusqu’au milieu du ventre. Sa ceinture enserrait sa taille, déjà mise en valeur par les pinces de son pantalon en toile et la rondeur de ses hanches. Je remarquai une minuscule étiquette rouge sur sa poche arrière. On devinait la forme de ses cuisses, de ses mollets. Elle s’amusait, tout en laissant le reste de son pied à l’intérieur, à sortir le talon droit de sa chaussure. Je me penchai, discrètement. En vain je cherchai un bracelet à son poignet, une bague à son doigt, un collier à son cou avec son prénom, au moins son initiale. Rien vu. La plus vieille des deux autres vendeuses, la patronne sûrement, qui était partie dans la réserve chercher un cuivre pour le client qu’elle servait, cria soudain : "Vous n’oublierez pas ceux de la réserve, Frellia ! Surtout que nous avons reçu la commande hier !". Elle répondit à haute voix : "Non, non, madame !". La patronne revint : "Et ce n’est pas une petite commande", conclut-elle d’une voix moins forte, avant de rejoindre son client avec le cuivre. Elle s’appelait donc Frellia.

Trois jeunes hommes entrèrent à ce moment. L’accoutrement du premier cachait mal son obésité ; le second avait l’allure d’un playboy, avec son complet vert, sa mèche qu’il rejetait toujours à l’arrière par un mouvement de la tête ; le troisième portait un simple pantalon bouffant et une chemise trempée sous les aisselles, au dos de laquelle était dessiné un certain "Moulin de la Salette". Je souffris de voir Frellia sourire. Après avoir constaté que les deux autres vendeuses ne la regardaient pas, elle embrassa furtivement le playboy sur la bouche, qui se détacha du groupe juste après, cherchant à se donner une contenance en observant négligemment des disques de variétés. L’obèse alluma une cigarette, un moment son allumette éclaira ses mains jointes et sa bouche molle. L’autre parlait toujours à Frellia : il brama de répit, assurant qu’il était heureux d’être enfin en vacances, après qu’on eût failli lui retirer son congé annuel, "maintenant que la direction avait décidé de maintenir une activité constante dans son entreprise". Après quelques minutes, ils sont sortis, presque en file indienne : l’obèse parlait au type en chemise derrière lui, le playboy, qui avait embrassé une nouvelle fois Frellia en lui souhaitant bon courage, fermait la marche, avec cet air d’absolue insouciance propre aux fats. Je les vis passer devant la vitrine, descendre vers la Mheinne. Frellia était toujours immobile et calme. Je risquais d’éveiller des soupçons, j’avais passé assez de temps dans ce magasin. Je sortis donc à mon tour.



Frellia n’était pas à mon image, mais elle n’était pas non plus tout à fait mon contraire. La vulgarité de son "Vous voulez quelque chose ?" me convainquit qu’elle n’était pas mon genre - qu’elle appartenait à cette race impitoyable des filles-enfants, fières, solitaires, malheureuses, n’ayant d’autre moyen pour se rendre originales que de provoquer des situations désagréables ou à l’inverse de tout le monde, de se laisser mal voir de leurs interlocuteurs ou de refuser d’embrasser trop souvent leur petit ami -, et en même temps je me sentais prêt à en tomber amoureux. Le désir d’attachement n’attendait qu’un signe. Je ne savais pas ce que m’avait séduit en elle, sa plastique, son immobilité, ou son apparent désintérêt du monde. Mais il était sûr que sa présence ne m’avait pas laissé de marbre, et que rien n’éteindrait désormais ma curiosité, l’affection que je ressentais déjà. Même si Melae, d’ailleurs, restait bien présente, je commençai à la confondre avec Frellia dès les premiers jours qui suivirent la rencontre : je m’endormais le soir en évoquant une Frellia qui me connaissait, qui fréquentait les couloirs de l’université, une Frellia qui venait me demander un livre à la bibliothèque. Pour effacer un mauvais épisode de ma vie avec Melae, j’inventais une histoire avec Frellia : je plantais un décor - l’université, son magasin - et je composais une rencontre idéale, en changeant sans arrêt des détails, je créais des dialogues puérils ou violents, je mettais en scène ; mais bien souvent nos entretiens étaient troublés par l’arrivée inattendue de Melae, dont Frellia était la meilleure amie, ou la plus farouche ennemie parce qu’elle avait voulu séduire son playboy... En somme je commençai à vivre sur un espoir et un souvenir.

La grande nouveauté effectivement, dans ce que j’osais de façon un peu hasardeuse appeler ce nouvel amour, résidait dans mes espoirs démesurés, qui s’évanouissaient lorsqu’après un instant de rêverie je revenais soudainement sur terre et constatais mon état. La peur de connaître une déception plus grande encore que celle vécue en fin de saison refoulait indistinctement mes fantasmes, mes souhaits, mes projets : ce que j’avais donné à Melae et découvert avec elle, je ne pouvais ni l’offrir à une autre, ni le découvrir une seconde fois. Et j’avais offert et découvert beaucoup. Melae au moins m’avait permis de découvrir la volupté et le sentiment amoureux, Frellia ne pouvait rien m’apporter de plus. Chaque jour, chaque heure d’enthousiasme appelait ainsi la mélancolie, qui elle-même disparaissait sous d’irraisonnables espérances. D’un côté je demeurais parfaitement conscient que commencer une histoire d’amour avec cette Frellia mènerait assurément à un désastre, et d’un autre côté je ne pouvais pas nier penser à elle, même quand j’essayais de me prouver le contraire, de me dégoûter de la revoir ou de me distraire l’esprit. La vérité est que je fantasmais malgré moi. Je continuais d’accorder à mes idées sur l’amour, au monde, aux êtres, une confiance qui avait résisté au coup de cette séparation d’avec Melae, sans craindre les moqueries, ni la colère, ni de mettre mal à l’aise, ni de passer pour fou, ni le mépris.

Je n’avais pourtant aucune raison de m’acharner. Tout ce que les : "Je t’aime" trop fréquents de Melae m’avaient apporté, j’en éprouvais les conséquences amères à chaque moment de la journée, depuis le matin quand j’achetais deux croissants au lieu de quatre, jusqu’au soir quand je regagnais mon lit grinçant et vide. Au sortir de cette relation j’apparaissais comme un de ces types que certaines étudiantes, quand elles sont seules à se raconter leurs dernières aventures, groupées autour d’une table du restaurant universitaire ou de la bibliothèque, se vantent d’avoir "décoincé", un niais. Ce n’était pas tellement le départ en lui-même que je regrettais, mais sa cause, ou plutôt son absence de cause. Ce départ, finalement, je l’aurais peut-être mieux accepté avec une raison véritable. Des couples qui se déchirent, on voit cela tous les jours, mais chez Melae on ne pouvait parler ni d’erreur ni d’amour. Je n’avais été qu’un de ses nombreux petits copains. C’est bien simple : son départ, je n’y crus qu’à la longue. Même le train parti, même quand elle monta dans le wagon, même avant pendant le trajet jusqu’à la gare, je ne réalisai absolument pas ce qui m’arrivait.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre  (François Seganis)


I
Analyse
Et maintenant lhiver
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- XI
Articles de guerre