La remarque avait de quoi surprendre : "Je suis là, pourtant". Malgré tous mes discours, une femme - pas la prostituée qu’appréhende le célibataire, ni la fille sans âge et prête à tous les sacrifices pourvu qu’un homme oublie sa laideur - une femme en effet m’avait consacré un peu de son temps. Je n’avais même pas entretenu, à une quelconque époque de ma scolarité, une liaison chaste et régulière avec une camarade d’études ; et dans la rue, par hasard, bien des années après, quand je croisais mes écolières de naguère, devenues des mamans, des femmes mariées et sages, des amantes, des malheureuses, ou des filles faciles aux figures déjà ravagées qu’elles cachaient sous leurs maquillages, aucun souvenir de complicité ne me revenait, parce que je ne m’étais toujours attaché qu’à des visages. Des brunes, des blondes souriantes qui ne demandaient qu’à être embrassées, des délurées, des intellectuelles, des hystériques, tous ces possibles que j’avais croisés, je m’en étais détaché doucement, privé, interdit peut-être les délices, dans le même temps que mes attirances pour eux se métamorphosaient en besoins.
La raison de cet isolement, qui me repoussait - tandis que j’avais toujours été l’un des meilleurs élèves de ma classe - dans la catégorie des traînards, de ceux qui parlent sans savoir, ceux qui répandent la morale pour oublier qu’ils n’ont jamais vécu, ma récente rencontre avec Frellia et une conscience pas encore libérée d’une sorte de cécité face à elle-même, m’incitèrent à l’attribuer à la paresse. Melae, pas seulement la veille de son départ, m'avait souvent répété : "Tu crois que tout te tombera dans la main, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique". Et effectivement, jusqu’à elle, je ne m’étais jamais efforcé de séduire une jeune femme qui me plaisait un peu, j’avais toujours attendu qu’elle me tombât dans les bras. Bien vite - trop vite -, je conclus que la gent féminine n’avait jamais été pour moi qu’un élément du décor, un réservoir à fantasmes. Quand je me croyais amoureux d’une lycéenne, d’une étudiante qui me bousculait un peu le cœur, je me contentais de la regarder, pas trop pour ne pas devenir fou, de lui imaginer une vie et un passé, et quand je voyais qu’elle était déjà prise je me tournais vers une autre sans regrets. Je n’avais pas été moins paresseux avec Melae. Je lui avais bien tourné autour pendant quelques semaines, mais mon enthousiasme était rapidement tombé.
Le souvenir d’une fin d’après-midi avec elle me confortait dans cette opinion. J’étais assis sur un banc, elle avait posé sa tête sur mes genoux. La conversation avait dévié sur nos parents respectifs : "Tu as de la chance quand même. Moi, mon père est revenu voir ma mère il y a deux ans. Et encore ! En coup de vent. Mes parents à moi sont vraiment séparés. Et même si je suis fils unique, je n’ai jamais été couvé, ma mère m’a obligé à travailler très tôt. Et je suis vraiment passé par tout, je t’assure ! Plongeur, colporteur, animateur dans des colonies de sales gamins qui se bagarraient tout le temps, j’ai emballé des tranches de bifteck dans des boucheries. Ah, et ne te moque pas, hein ! Quand on n’est pas riche, il n’y a pas de mauvais métier, on est content de travailler pour gagner sa croûte !". "Parce que tu n’es pas riche ! Quel bourgeois tu fais ! Ta mère, tous tes oncles et toutes tes tantes, tes cousins et cousines, vous êtes certainement plus riches que ma famille à moi ! Ça alors ! Avare ! Harpagon !" "Non bien sûr, je ne suis pas..." "Félix Grandet !" "... pauvre, mais je n’aurais jamais pu..." "Louis Fondaudège !" "... continuer longtemps mes études, si je n’avais pas travaillé. Ma famille est peut-être plus riche que la tienne, mais moi je n’ai que ma mère." "Et tu dis que tu es plus vieux que moi ! Physiquement sûrement, tu es même très vieux, dans un fauteuil avec des chaussons fourrés..." "Des chaussons fourrés !" "Oui, des chaussons fourrés. Mais tu peux être plus vieux que moi, j’ai vécu certainement plus que toi : je sors, moi, je ris." Melae n’avait pas tort. Ce n’était effectivement pas pour payer mes études, que j’avais commencé à travailler tôt, ni pour sortir et voir le monde, ni pour plaire à ma mère, mais pour être tranquille, dans mes "chaussons fourrés", à jeter un regard indifférent sur tout ce qui m’entourait. Ce que Melae m’avait laissé sous-entendre en me reprochant de la considérer comme une impératrice, c’est d’avoir préféré lui donner tout mon argent, mon lit, la rejoindre au bord d’une fenêtre, plutôt qu’essayer de la comprendre. Elle était partie non pas à la suite d’un refus, mais au contraire parce que je l’avais toujours suivie dans ses décisions, même quand ce qu’elle me demandait ne me plaisait pas, et parce que je l'avais toujours contrainte de m’imposer que je lui accordasse ceci ou que je lui offrisse cela. En résumé parce que je n’avais jamais été capable de m’intéresser profondément à qui que ce fût.
Dix jours après la rencontre, mon intérêt, mon désir pour Frellia ne finissait plus de croître. Mon attirance pour elle devenant une obsession, je résolus de l’épier, un midi, pour savoir où elle déjeunait, et profiter de l’occasion pour l’aborder. Je la vis sortir de son magasin, traverser la place de la Cathédrale, et remonter la rue des Charmes. Je fus sidéré : le restaurant qu’elle fréquentait, c’était celui où nous nous rendions presque quotidiennement Melae et moi, celui du : "Je suis là, pourtant". J’entrai dans l’établissement, et l’incroyable se produisit : mon plateau payé, je parcourus les salles à la recherche d’une place, et Frellia était là.
Le couteau dans sa main droite, la fourchette dans sa main gauche, elle introduisait un morceau de viande saignante, trois frites ramollies et décolorées par une sauce épaisse, dans sa bouche. Et parce qu’un enfant criait trop fort, parce qu’un homme éclatait soudain de rire, ou parce qu’une serveuse demandait au couple de la table à côté, qui avait fini de manger, si elle pouvait ramasser leurs plateaux, elle levait ses jolis yeux noirs, sans bouger la tête. Elle n’avait pas accroché une barrette ou un nœud pour retenir ses cheveux, qui se répandaient très au-dessous de ses épaules. Un collier de perles comme on en trouve dans les fêtes foraines reposait sur ses clavicules et plongeait sous son chemisier. Ses chevilles étaient nues, et elle avait les mêmes chaussures qu’au premier jour. Je trouvai une place dans la salle voisine, mais située dans un endroit où je pouvais la voir. Les cris stridents des enfants dans le parc à jeux paraissaient l’énerver. Elle avait croché son sac au dossier de sa chaise. Trois gras hommes en cravate fumaient en face d’elle. Une serveuse parlait familièrement aux deux filles à côté de l’escalier. Le cadre, au-dessus des pots de sauces, était de travers. C’était tout juste si on parvenait à entendre, dans le brouhaha, les hurlements bestiaux des chanteurs et le rythme implacable de la batterie dans une pièce voisine. Frellia buvait par petites gorgées l’eau de son verre, qu’elle laissait collé sur sa lèvre inférieure. Elle entama une tarte aux pommes : pendant qu’elle en mangeait un morceau, en remuant à peine la bouche, elle déplaçait sa cuillère sur le bord de son plateau. Vers midi un quart elle se leva et crocha son sac sur son épaule. Elle passa à deux mètres de moi sans me voir. Je quittai ma chaise d’un bond, pour constater si elle irait à droite ou à gauche. A mon grand étonnement, elle tourna - pour une visite à un parent ? ou pour une course urgente ? - vers la place des Charmes, et presque avec hâte. Je retournai à ma table, bien décidé à revenir dès le lendemain lui parler.
Cette affection de moins en moins rationnelle pour une presque inconnue, et ma volonté farouche de trouver une solution aux antipodes de la fuite, s’accordait mal avec la paresse. Comme je l’ai dit tout à l’heure, soutenir que la gent féminine n’avait jamais été pour moi qu’un élément du décor, était une conclusion trop rapide. La raison de mes comportements, contrairement à ce que je prétendais, n’était pas liée au désir de confort ou de repli du monde : cette raison, ce n’était pas le nihilisme, ni l’apathie, ni l’indifférence, ni le conformisme, c’était tout simplement la timidité. Un autre souvenir de ma vie avec Melae prouvait cela. Une fin d’après-midi, avant d’aller nous promener - nous étions ensemble depuis une vingtaine de jours -, Melae, ayant décidé de se reposer, s’était endormie sur mon lit. Je la réveillai en claquant trop fort une porte de placard, d’où j’avais extrait une boite de tartelettes aux pommes. En reprenant ses esprits, et en m’apercevant devant elle avec la boite de gâteaux, elle avait souri, remonté son oreiller. Je m’étais assis à califourchon sur ses jambes, sur sa jupe longue et chiffonnée, son seul vêtement qui la couvrait. J’avais ouvert la bouche bêtement pour qu’elle y mît une tartelette. Avec mes dents, en un mouvement brusque, j’avais arraché tout à coup le gâteau qu’elle tenait encore dans ses mains. Je m’étais rapproché d’elle ensuite, et sans une parole, nos bras dans le dos, nous avions dévoré la pâtisserie. Des miettes grasses tombaient sur les draps, collaient sur nos joues. Melae avait geint en sentant la compote se répandre sur sa gorge. Finalement nos lèvres s’étaient rejointes et tordues. J’avais essuyé ma bouche avec mon poignet. Melae découvrit ses seins pour rattraper la compote qui coulait sur elle, qu’elle mangea. C’était la première fois qu’elle "me voyait si violent". Je baissai la tête. " Mais non ! Comme tu peux être ennuyeux, certains moments ! Tu t’excuses pour un oui pour un non !" "Bon ! Je n’ai rien dit !" "De mieux en mieux ! Tu t’excuses de t’excuser, maintenant !" Nous rîmes. Sans qu’elle le sût, c’était bien ma timidité qu’elle m’avait reprochée, ce jour-là, une timidité inconsciente née d’une expérience passée que je m’efforçais d’oublier.