Mon corps la réclamait. Mes yeux voulaient la contempler. Mes joues attendaient ses baisers. Mon coude désirait le frôlement de sa main droite quand elle m’embrassait. Quand je m’asseyais, quand je m’allongeais, une certaine position de mes jambes ou une torsion de mon tronc implorait la rondeur de ses hanches, la minceur de sa taille, la finesse de ses poignets et de ses doigts. Je ne vivais que pour aimer ce qu’elle aimait, écouter ce qu’elle écoutait, voir ce qu’elle voyait. Je collectionnais tout ce que ses mains touchaient, ou qui me la rappelait : des buvards qu’elle avait surchargés de notes, des serviettes propres en papier venant de la brasserie, un domino trouvé sur le seuil de son magasin. Depuis quatre jours je la priais, à genoux devant un disque qu’elle m’avait offert. J’essayais de recopier à la perfection son écriture à partir d’un mot écrit de sa main. Et quand j’apercevais sur une couverture d’un magazine de cinéma ou de mode, une jeune femme dont les traits m’évoquaient les siens, j’achetais la revue en trois ou quatre exemplaires, et quand je revenais chez moi je découpais les yeux de cette jeune femme, ou son nez, ou ses oreilles, je les mettais en relation avec les joues, avec le menton d’autres femmes dont j’avais également découpé la photographie, pour pouvoir recréer le visage de mon mal.
Et soudain l’idée me vint de la suivre. Rien ne put dissiper ce désir : un vif plaisir m’envahit, et mes bras, comme s’ils avaient voulu danser, se mirent à trembler le long de mon tronc. Au lieu de revenir chez moi après déjeuner, je pris la direction de son magasin. J’entrai. La vendeuse la plus âgée n’était pas là. La seconde vendeuse parlait à un client, à la caisse, qui se contenta de hocher la tête pour me saluer. Frellia, derrière une colonne, ne me voyait pas. Elle me montrait son dos, l’énorme orchidée tissée sur son chemisier. Elle était accroupie devant un tiroir rempli de fiches, qu’elle répertoriait consciencieusement sur un cahier. Le haut de ses cuisses semblait rebondir sur ses talons nus, qui sortaient de ses chaussures. Ses hanches bien rondes et la courbure de sa taille contrastaient nettement avec la raideur de ses bras. Ses cheveux tombaient de chaque côté de son cou. Pour garder l’équilibre, elle posait de temps en temps un genou sur le tiroir. Je contournai le présentoir et je m’avançai jusqu’à elle. Sa surprise fut si complète, en me voyant, qu’elle perdit l’équilibre et bascula en arrière en criant : "Oups !". Je me précipitai pour la retenir. Mais elle se rattrapa à temps, en me repoussant doucement. Elle se leva, en remettant son chemisier dans son pantalon. Nous parlâmes pendant quelques minutes de tout et de rien. "Tu viens au cinéma, ce soir ?" "Tu vas au cinéma ?" "Oui. Avec Paul. On t’invite." "Tu m’invites, toi uniquement, ou c’est toi et Paul qui m’invitez ?" Ses dents se serrèrent, son visage devint plus sévère : "Tu... Tu m’ennuies". "Quand je suis entré j’ai vu l’orchidée sur ton chemisier." "Tu aimes les orchidées ?" "Je n’ai pas d’avis." "Tu devrais." "Tu les aimes ?" "J’aime les orchidées." Elle me redemanda timidement si oui ou non je viendrais avec elle au cinéma. Je déclinai son invitation. Elle aimait donc les orchidées. Je pensai immédiatement acheter un ouvrage sur ce sujet, pour m’instruire. "Tu pars ?" "Je ne veux pas te gêner plus longtemps." "Je suis contente de ta visite. Tu pourras revenir, tu sais..." La patronne, juste à ce moment, sortit de la réserve. J’agitai la main en signe de départ et je gagnai la rue, en quête d’un libraire.
J’achetai l’ouvrage le plus complet sur les orchidées. Je revins à mon appartement. Je déposai mon achat sur mon lit, sans prendre la peine de le sortir de son emballage, et je repartis aussitôt vers la rue du Vieux-Pont. Pendant quatre heures je marchai dans les rues autour de la Cathédrale, en passant plusieurs fois devant le magasin pour m’assurer qu’elle était toujours là.
Paul arriva en fin d’après-midi. Il piétina sur le bord du trottoir, l’air grave, en fumant une cigarette. Frellia sortit, ils s’embrassèrent. Elle se laissa prendre dans ses bras, elle l’embrassa encore, et ils descendirent lentement la rue. Cette image de Frellia et Paul l’un contre l’autre me parut scandaleuse. Ma jalousie était si complète que j’hésitai à les rejoindre, à provoquer Paul, à me battre contre lui. Je m’approchai du cinéma, rue de Raison, pour les examiner en train de payer leurs places, pénétrer dans la salle de projection. Je m’achetai un croissant dans une rue voisine, et pendant plus d’une heure et demie j’attendis la fin du film. Quand ils sortirent, je continuai à les suivre. Ils riaient. Ils montèrent en voiture derrière le Palais, et disparurent en me laissant ruminer sur leur affection simple que je leur enviais.