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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Le restaurant universitaire : je ne me souviens pas y avoir déjeuné avec Melae plus d’une dizaine de fois. Lieu désagréable. De la route, on entend les bruits de l’intérieur. Le bâtiment, en partie caché par des arbres, est recouvert de panneaux marrons, blancs et oranges vifs. La salle où on déjeune se trouve au premier étage, une grande pièce sans cloisons ni piliers, entourée par d’immenses vitres. Je me souviens d’un midi, à la fin du printemps. Les plateaux manquaient, la femme à la caisse était énervée, et l’individu chargé de remplir les bannettes à pains pestait dans son coin. On parlait, on agitait bruyamment les fourchettes, on riait. La fumée de tabac, mélangée au parfum de la nourriture, enveloppait les êtres dans un brouillard à l’odeur désagréable. La lame du coupe-pain, comme une horloge implacable, crépitait sans arrêt. Le chou dans les assiettes avait un goût de cigarette et de sueur. Les filles qui voulaient remplir les carafes d’eau étaient obligées de marcher de côté pour passer entre les tables et les chaises : leurs cuisses passaient à hauteur des yeux des jeunes mâles assis, qui émoustillés par le printemps comparaient leur aspect dodu, leur souplesse, leur douceur. "Depuis longtemps ?" "Le jour où tu es venue me demander le livre sur les Atrides, dès que je t’ai vue." "Depuis le premier jour ? " "Oui, et pourtant je ne suis pas un aventurier." "Bah, bah, bah ! Combien tu as eu de petites amies avant moi ?" "Aucune." "Aucune ?" "Oui, aucune. Et après ? Tu comptes la valeur d’un homme au nombre de ses conquêtes féminines ?" "Non, mais enfin... tu es plus âgé..." "Oui, je suis sûrement à la traîne." Un temps. "Ça m’étonne quand même que tu n’aies eu aucune amie."

Melae était apparue dans ma vie quelques temps auparavant. La période des examens se situant à cette époque de l’année, juste après les vacances de printemps, il y avait foule à la bibliothèque. Un bruit infernal parvenait de la cafétéria au sous-sol ; on devait tellement fumer qu’un nuage de tabac remontait par l’escalier. Je servais un homme d’âge mûr. Une jolie jeune fille, derrière lui, attendait. L’individu que je servais avait besoin d’une dizaine de livres ; je me demandai en allant au magasin s’il aurait le temps de lire tout ce qu’il empruntait - des essais énormes sur des écrivains du dix-neuvième siècle, chacun de deux cents ou trois cents pages - avant ses épreuves. Je lui souhaitai bon courage quand je revins à l’accueil. Je constatai que la jeune fille derrière lui, qui tournait la tête, était vraiment jolie. L’homme prit ses livres et s’éloigna, je pus donc appeler la jeune fille et la voir de face. Ses trais étaient parfaitement réguliers et calmes. Son visage rond appartenait encore à l’enfance. Ses cheveux bruns et courts couvraient la moitié de son front, respectaient le contour de ses oreilles et la ligne de son cou. Ses joues étaient charnues, on ne distinguait pas ses pommettes. Deux creux aux extrémités de ses lèvres laissaient croire qu’elle souriait toujours. Aucun maquillage n’apparaissait sur cette face aussi délicate et aussi pure qu’un marbre de Praxitèle. Sa tête remuait à peine quand elle parlait. Ses épaules n’étaient ni droites ni basses, un peu dénudées parce que le haut de sa robe était trop large. Elle voulait un essai sur les Atrides dont je n’avais jamais entendu parler. Je revins du magasin avec le livre sous le bras, je pris sa carte d’étudiante pour relever son identité : elle s’appelait Melae. "Melae...", dis-je à voix haute sans m’en apercevoir. "Oui, Melae", répéta-t-elle avec un air de surprise. Je ne m’attendais tellement pas à ce qu’elle me parlât que je tournai la tête vers elle, et je lui demandai : "Ah, c’est vous ?" "C’est moi, oui. Tu en doutes ?" "C’est joli, Melae." "Merci." Elle se remit à rire. Elle prit son livre et elle s’éloigna vers la salle des Lettres. Quand elle disparut je commençai à rire à mon tour, tout seul.



Danceny s’étale le long de la rive escarpée d’un méandre de la Mheinne, au pied des pentes boisées du plateau du Moyros. Il ne s’agit ni d’une ville ni d’un hameau ; les quelques centaines d’habitants qui y vivent sont regroupés autour de la place du Bateau et de l’église. En été ce site touristique attire les voyageurs, qui asphyxient les routes environnantes, les restaurants nombreux, la promenade qui suit le bord du fleuve. Mais en hiver, ce lieu semble isolé du reste du monde, et pour s’occuper on finit par épier ses voisins derrière les rideaux des fenêtres. Il ne règne plus que le silence, déchiré par la cloche de l’église qui appelle les fidèles devenus rares à la messe, les cris des mouettes, comme des sirènes, qui répondent au klaxon du bac - un bac qui ne relie les deux rives que pour quelques piétons ou un camionneur égaré -, les claquements tristes des pétards que les enfants allument dans les garages sans voitures. Les maisons derrière la place Michassan contrastent nettement avec celles qui bordent la Mheinne : leurs murs sont rongés par le vent, la neige et la pluie, et si avachis qu’ils paraissent fatigués, les toits sont troués, les tuiles tombent dans les rues étroites et pavées les jours de tempête, tandis que sur le quai Mallat et le quai de Caux, les propriétés sont récentes et entretenues. Toutes les habitations ont cependant en commun des fenêtres décorées de monstrueux géraniums rouges ou blancs, dans lesquels apparaît parfois une tête curieuse de chat. Et qu’on soit à proximité ou éloigné du bord de Mheinne, on entend de la même façon le bruit des péniches et des porte-conteneurs qui remontent vers Contentès, on respire la même humidité, la même odeur de mer. La maison de ma tante Majenie est située un peu après la poste. Une allée caillouteuse coupe le jardin en son centre, conduit directement du portail à la maison, une trentaine de mètres plus loin. Des anciennes latrines, contre le garage et les bâtiments, à l’ombre d’une glycine énorme, ne servent plus qu’à entreposer les pelles et les râteaux. Le puits a été muré. Depuis longtemps les cages à lapins sont vides. Des cavités se sont formées dans les agglomérés du mur d’enceinte, qu’on a bouché avec des pierres. Le lierre a grimpé sur la maison, autour des fenêtres, jusque sur l’avancée du petit toit qui couvre un balcon du premier étage, et se répand sur le banc en bois dont la peinture blanche s’écaille pour n’avoir jamais été protégée des intempéries, sur le vase en pierre dont les fleurs sont fanées depuis des années.

Par souci de rigueur dans ma recherche, je décidai de me rendre dans cet endroit où j’avais vécu une grande partie de mes jeunes années. Un midi, je poussai la barrière et remontai l’allée. Quand je frappai à la porte, j’entendis de loin le : "Entrez !" tremblant, presque brutal de ma tante qu’elle disait toujours d’une voix forte à la limite du cri. Elle se redressa, surprise, la bouche ouverte, quand elle me vit. A son inquiétude de savoir pourquoi elle me trouvait devant elle, je répondis que je lui rendais simplement visite. "A cette heure ! Tu ne pouvais pas venir ce matin ou cet après-midi !" "Je te dérange." "Il s’agit bien de ça ! Je suis sûre que tu n’as pas mangé !" Elle m’invita donc à déjeuner avec elle. Ses cheveux avaient encore blanchi depuis la dernière fois que je l’avais vue, et moutonnaient sur sa tête comme des grappes de coton. Son front comptait de nombreux plis qui semblaient reposer sur ses sourcils. Sa peau blanche laissait voir ses vaisseaux sanguins. Ses joues étaient pourtant bien en chair, de même que son double menton. Ses épaules trop épaisses, sa taille gonflée de cellulite, ses jambes malades qu’elle avait héritées de sa mère paraplégique, lui donnaient une allure disgracieuse et repoussaient le regard. Ses yeux étaient veinulés, derrière ses lunettes ovales qu’elle portait sur le bout de son nez par coquetterie. Quand elle souriait, des petites crevasses se formaient aux coins des joues, les poches sous ses paupières se levaient, et on pouvait apercevoir, sous ses lèvres difformes, comme une canine mal poussée dont les enfants rient parce qu’elle leur rappelle le rictus fantastique d’un vampire, une dent en or. Un sac rempli de nourriture attendait au pied du placard : de ce petit monticule de denrées, elle retira le pain, elle le découpa en deux moitiés à peu près égales et ramassa les miettes pour les mettre dans un couvercle de boîte à fromage réservé aux oiseaux. Je lui proposai mon aide : elle la repoussa, je m’assis donc sur la chaise à côté de la porte, et en la regardant s’agiter autour de la cuisinière je l’écoutai parler.

Je revécus dans ce décor l’ennui de naguère. Et je me revis, enfant, au bout du couloir qui traverse la maison dans toute sa longueur, devant l’escalier qui mène aux chambres et aux combles. J’allais au grenier surtout les jours de tempête ou les jours de pluie. Je gagnais le deuxième étage en courant, je fermais la porte, et je me plongeais dans ce chantier - le seul terme qu’utilisait ma grand-mère pour désigner cet endroit - déserté par ses ouvriers, où s’empilaient des objets hétéroclites, des petits meubles, des journaux, et de lourdes malles, des valises, des cartons, des armoires. Des mouches mortes pendaient toujours aux toiles d’araignées, aux coins des deux fenêtres. La poussière sur le sol était tellement ancienne qu’elle formait des croûtes qui, quand je soufflais dessus, s’en allaient d’un coup et se froissaient comme un napperon. Des effilures de vent sifflaient aux angles des poutres. Des pigeons, à la recherche d’un abri, se perchaient sous les gouttières. Souvent, quand j’ouvrais une porte d’un buffet, des dizaines de moustiques que je repoussais par des mouvements violents des bras, des crachements sans salive, me volaient au visage, ou une araignée se mettait à courir sur ma main ou sur mes pieds. J’avançais prudemment ma tête devant l’armoire ou la malle que j’explorais pour en considérer vaguement le contenu, puis avec mes doigts je palpais les objets que je découvrais. Je dégageais la place à côté de moi et j’observais attentivement tout ce que j’étalais avec précaution sur le sol. Tantôt c’était des piles de vieux journaux de guerre, des albums de luxe, des buvards publicitaires, tantôt c’était des vêtements que ma grand-mère ou mon grand-père avaient portés, des pièces de monnaie qui reposaient au fond de coquetiers en argent. Je lisais impudemment le journal d’un arrière-cousin, ou des lettres d’injures d’un oncle à sa femme et les réponses que celle- ci lui envoyait, je découvrais dans un sac des vieilles pastilles de menthe devenues aussi dures que du bois, des billets de banque n’ayant plus cours, un carnet d’adresses. Et entre les tiroirs emplis de daguerréotypes dont l’image était effacée à moitié, je trouvais des endroits secrets qui cachaient des gravures sur l’adultère ou un revolver encore chargé, et comme pour un adieu définitif mais difficilement admis, plusieurs cartes postales granuleuses et jaunies d’Abdul Hamid II.

"Tu redescends sur terre ?", me dit ma tante en passant une main devant mes yeux. Je me redressai sur ma chaise. Elle m’avait préparé un plat de langue de bœuf et de pâtes. Habitué à mes repas rapides à l’université, je mangeai de moins en moins vite, et finalement je jouai avec ma fourchette à déplacer les aliments déjà froids dans mon assiette. "Mange ! Mange ! Il faut manger, un sac vide ça ne tient pas debout !" Je résistai victorieusement. Alors elle prit une petite voix pour me demander : "Et pour le dessert, tu n’as plus de place ?". Je ne répondis pas. En réalité mon estomac était effectivement plein, mais comme elle s’attristait parce que je venais de repousser mon assiette de pâtes, je me sentis incapable de refuser. Je la laissai se réjouir d’aller vers le placard et de m’apporter une religieuse au chocolat. J’approchai la pâtisserie de mes lèvres, et je la mangeai par petites bouchées pour éviter de m’écœurer, en essayant de cacher le mieux possible mes rôts de plus en plus fréquents.

La photographie de mes grands-parents, décolorée mais propre, décorait toujours le dessus de la cheminée. De part et d’autre du cadre s’étalaient des objets divers, que ma tante avait regroupés parce qu’ils lui rappelaient des souvenirs : une poupée russe achetée lors d’un de ses rares voyages à Biernd, une photographie de l’île de Bôt envoyée par une camarade d’école, quatre grenouilles en cristal offertes par mon grand-père, un buste de Beethoven dont elle chérissait la Lettre à Elise, un pantin en feutrine qu’elle avait réalisé jeune fille, un cactus entretenu depuis ses cinquante-cinq ans, des chandeliers qu’elle collectionnait, deux fougères, à chaque extrémité de la cheminée, achetées à ses voisines. Au-dessus des fenêtres fermées, des rideaux à l’odeur poussiéreuse et salis par les restes des guêpes que ma tante écrasait parfois, se trouvaient encore deux faïences contentèsiennes ébréchées côte à côte, un plat en cuivre de Grotstagd - encore un souvenir d’un rare voyage en Armorée -, maintenu par un clou qui menaçait de tomber, un tableau laid d’un peintre inconnu représentant la forêt de Langre, un bloc-notes.

Je déglutis enfin. J’appuyai mes mains sur la table et je me levai péniblement. Peu après je sortis. Mon estomac était tellement lourd que je résolus de ne pas repartir tout de suite vers Contentès et de me promener pour digérer. Je m’engageai dans l’allée Bouteh, vers le débarcadère, en marchant le plus lentement possible. Mes régurgitations de plus en plus nombreuses confondaient dans ma gorge le goût de la langue de bœuf, des pâtes et de la religieuse au chocolat que j’avais mangées. Mes éructations devenaient bruyantes et involontaires. Les spasmes de mon diaphragme finissaient par me donner mal au ventre, et laissaient croire que j’avais le hoquet. Quand j’arrivai au milieu de l’allée, juste devant l’église, ma douleur était si vive à l’estomac que je m’assis sur un banc, les jambes collées l’une contre l’autre, le dos droit, et que j’essayai de penser fixement à quelque chose pour oublier mon envie de rendre mon repas. Mais je sentis que je ne guérirais pas. Je me précipitai vers les toilettes publiques à proximité, et sans le moindre effort, tout mon mal se concentra soudain au centre de mon tronc, à la pointe du sternum, et je vomis.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre  (François Seganis)


VI
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Articles de guerre