La raison d’un divorce paraît généralement floue quand on la compare aux jours d’enthousiasme passés, absurde même par sa bénignité, au point que pour un observateur extérieur il est souvent évident que le malaise provient d’un assemblage de petits agacements beaucoup plus que d’une rupture brutale, dont le caractère imprévisible annihile toute tentative de défense, de raisonnement, d’appel au bon sens : ainsi, pour moi, le divorce de mes parents reste un mystère, que ne peuvent expliquer ni les colères de ma mère parce que la vaisselle sale s’entassait dans l’évier, ni les emportements de mon père parce que le compte en banque était vide alors que des factures restaient impayées, ni les disputes pour savoir quelles stations méritaient d’être écoutées sur l’unique poste de radio du ménage, mais qu’expliquent peut-être toutes ces raisons à la fois. La tension montait d’ordinaire lors du dîner, autour de la table de la salle : j’essayais de concentrer mon attention sur mon assiette, pour ne plus sentir mes parents, de chaque côté de moi, embarrassés par une bonne conduite que leur imposait ma présence. Ce n’était que quand mon père, après avoir débarrassé la table, le repas fini, retrouvait ma mère à la cuisine, qu’ils commençaient vraiment à se quereller - et que relégué dans l’ombre, je vivais le manque d’attentions soudain à mon égard comme une consolation, comme une délivrance. Mon père disparut progressivement après leur divorce. L’année de mon entrée au lycée, me jugeant assez grand pour gagner moi-même de l’argent en travaillant pendant les vacances, et considérant ma mère assez riche pour vivre par ses propres moyens, il cessa de venir nous voir et de nous accorder une aide pécuniaire. Je me mis alors à chercher des emplois. Et ma mère ne dépensa plus beaucoup pour ses loisirs. Ma véritable histoire commença à cette époque, comme au sortir d’un cataclysme dont j’aurais évité miraculeusement toutes les manifestations, cataclysme qui m’aurait révélé soudain ma fragilité, ma faiblesse, ma dépendance. Très vite Contentès m’apparut comme une espèce de Terre promise, comme un horizon encore indistinct que le respect d’une certaine conduite et de certains principes m’apporterait. Patiemment et résolument, indifférent aux sollicitations de mes camarades de classe pour aller en vacances, au cinéma ou même au café, j’accumulai sou après sou, je réservai tout mon temps de loisirs au travail, et à la rumination de cet espoir : larguer un jour les amarres, quitter ce confluent isolé du reste du monde et cette commune des Phems impassible et sans envergure, descendre la Mheinne et là-bas, à Contentès, vivre en ne devant plus rien à personne, sourd aux caprices, aux rancœurs, aux colères de mon entourage, seul peut-être, mais libre. Du jour où j’appris mon affectation à la bibliothèque, je pris dans mes valises le strict nécessaire, et sans davantage d’explications, sans le moindre remords, je partis.
Définitivement confirmée aujourd’hui hélas, à la lumière par exemple des scènes de disputes que je viens d’évoquer, l’hypothèse que je n’ai pas eu d’enfance m’apparut assez rapidement. Quel coup de martinet avais-je subi pour me désintéresser aussi soudainement de mon père, de ma mère, et bien plus encore de mes oncles et tantes, de mes cousins, de tout ce qui touchait de près ou de loin à ma famille ? Tâtonnant encore, je ne me souvenais que de l’étendue de mon dégoût, incapable de percevoir, au travers des êtres qui m’avaient vu grandir, un simple début d’explication.
La commune des Phems s’est développée à côté de Larche, entre la forêt de Borde et le pont qui enjambe la Mheinne, le long de la route qui suit le cours de la Saûle. Les ruelles qui séparent les maisons n’attirent plus que les cyclotouristes, et les retraités au sortir de La Primevère - la seule gloire de la gastronomie dans l’agglomération - qui les photographient pour occuper leur après-midi. Le vent parvient à peine à peigner l’eau noire et verte qui stagne devant l’unique bar-tabac du coin jusqu’à la route principale, et dans laquelle s’est échoué un Peary sombre et massif. Les arbres pitoyables qu’on plante régulièrement depuis cinq ou six ans ne parviennent plus à cacher les usines de produits chimiques qui répandent dans l’air leurs nuages déchirés, aux odeurs fortes et écœurantes. La propriété où vit encore ma mère est entourée d’un mur crépi et protégé par une grille toujours fermée. Une couche trop épaisse de gravier, dans laquelle les talons hauts hésitent à s’aventurer, recouvre l’allée menant à la maison. Au premier étage, la vigne vierge obstrue un peu les fenêtres de ma chambre et de la salle de bain, où apparaissait, dans mon plus jeune âge, les jours de beau temps, ma mère qui brossait ses cheveux. Derrière la maison, sur les dalles en pierre conduisant aux bâtiments du jardin, sur une pelouse où fleurissent des milliers de pâquerettes et de boutons d’or, les fleurs et les feuilles de plusieurs pommiers énormes tombent et forment un tapis glissant.
En été, quand mes parents invitaient du monde, nous déjeunions souvent dehors. Il existait deux catégories de repas. D’abord les "réunions de famille", comme les appelait mon père, où nous n’étions jamais plus d’une vingtaine, et toujours les mêmes : ma grand-mère et ma tante Majenie, bien sûr, une cousine d’Yssay nommée Manthel, son mari, son fils, un oncle avocat et célibataire habitant Langre, encore un oncle et une tante, et leurs deux jumelles de deux ans plus jeunes que moi, la marraine de mon père, une cousine photogénique institutrice à Rivet qui nous ramenait son concubin, un oncle nommé Roger, et une autre cousine avec son jeune mari et son fils ; ensuite les repas qu’on organisait aux baptêmes, aux communions, aux mariages, aux anniversaires, où le nombre des invités dépassait facilement la cinquantaine.
Le dernier repas dont je me souvienne est une "réunion de famille" vers mes dix-sept ans - mon père à l’époque était séparé de ma mère, mais il avait accepté de venir ce jour-là ; deux collègues de travail l’accompagnaient, ainsi nous étions un peu plus de vingt autour de la table. Les caractères des invités étant très différents, voire fondamentalement opposés, les conversations qu’une volonté commune cherchait à rendre civiles, tournaient toujours autour des sujets les plus ordinaires : mon oncle avocat, apiculteur pendant ses heures de loisirs, nous parlait de sa dernière récolte de miel, la mère des deux jumelles nous assurait avoir été déçue par le peu de monde à la foire Gillessan à Langre, et affirmait qu’il était impératif que la municipalité organisât des cavalcades pour retrouver l’entrain d’autrefois. Ma cousine photogénique quant à elle, comme par convention, apportait son chat noir, rapidement effrayé par l’émerveillement tapageur qu’il suscitait, et exaspéré par toutes les mains qui voulaient le caresser. On offrait des fleurs en poussant de grands cris et en se demandant avec angoisse s’il restait un vase vacant dans la maison. Même à l’écart, affectant de lire un livre ou d’observer le jardin, je parvenais difficilement à échapper à l’emprise de ces invités. Essayer de ne pas entendre les rires aigus de ma grand-mère et les voix fortes des amis de mon père, qui ébranlaient la maison, les cris de mes deux cousins dans la salle qui agaçaient ma cousine, la marraine de mon père affirmer à ma tante Majenie qu’elle n’avait pas besoin d’aller régulièrement chez la coiffeuse car elle mettait un filet la nuit pour tenir ses cheveux, étaient le seul jeu qui dès le commencement de la journée égayait un peu mon ennui. Quand la deuxième jumelle, la plus sage, pas belle mais dont les idées sur ces repas familiaux se rapprochaient des miennes, venait vers moi, ma grand-mère arrivait discrètement et glissait dans nos mains une pièce ou un billet. En la regardant s’éloigner, après l’avoir poliment remerciée et empoché son cadeau, Juliette s’asseyait sur l’accoudoir de mon fauteuil : "Elle est gentille, ta grand-mère". "Méchante." "Tu es aussi méchant que moi." "Je ne souris pas, moi." "... mais tu le penses. C’est pire."
Heureusement il était toujours convenu entre ma mère et moi que Juliette déjeunât à mes côtés. Secrètement, et lamentablement, nous riions en particulier d’un oncle sourd qui criait dans nos oreilles chaque fois qu’il s’adressait à quelqu’un et, sans doute par exaspération de ne pas entendre ce qu’on lui répondait, dont les doigts tapaient sur la table, déplaçaient les verres, cognaient la fourchette sur le bord de l’assiette ou sur le porte- couteau. Le fils de Manthel, désœuvré entre deux tantes, mouillait son index et l’appliquait sur le rebord de ses verres pour produire du bruit. Quand par instants le silence revenait, le concert de dialogues se muait en un concert de mastications. Très vite, l’angoisse du vide poussait un invité à prendre la parole : "C’est dommage qu’on ne mange pas de flageolets, on ne pourra pas faire la fête". Cette remarque rappelait à une cousine que la nuit précédente, son jeune mari, s’étant rendu aux toilettes sans remarquer l’absence de papier hygiénique dans le distributeur, avait dû traverser toute la maison le pyjama baissé pour aller chercher un nouveau rouleau : l’anecdote rétablissait la bonne ambiance de circonstance en déclenchant l’hilarité générale, au point que les murs semblaient près de s’écrouler - puisqu’il est entendu que "si on ne parle pas de merde à table, on parle de rien". Un ami de mon père se moquait de ma cousine photogénique, qui avait tellement ri qu’elle suffoquait. Comme chacun craignait de vider son assiette avant les autres, on mangeait le plus lentement possible, si bien que le repas ne finissait jamais avant le milieu de l’après-midi. Durant trois heures, pendant que mes deux cousins continuaient d’agacer ma cousine, autour d’une moitié d’hommes absorbés dans une manille et d’une autre moitié affalés dans des transats, les femmes parlaient dans la cuisine. Et à vingt heures nous nous remettions à table.
Après le dîner, je rejoignais Juliette au pied d’un poirier, sous les étoiles. Je m’asseyais auprès d’elle, le dos au tronc de l’arbre, les genoux contre mon torse et mes mains sur mes chevilles. Et nous restions à nous moquer, dans l’ombre, de ceux et celles qui avaient trop bu et qui marchaient de travers. Un invité entamait une chanson gaillarde, que tout le monde reprenait. On s’éparpillait finalement dans le jardin. "Quel frustre !", disait ma cousine photogénique à propos de l’ami de mon père qui avait ri d’elle, ce même individu qui confiait à voix basse : "C’est compliqué, ce qu’on a mangé". "Tu sais, c’est une idée à ma femme..." De temps en temps quelqu’un implorait la bouteille de limoux : on regagnait la table, on ressortait les verres en riant. La journée s’achevait par le train : Roger était la locomotive, les poings sous les aisselles, puis devant la poitrine, puis sur la taille, puis de nouveau sous les aisselles, et tous les invités derrière lui l’ayant rejoint, les mains sur les hanches de celui qui précédait, marchaient au pas en répétant : "Tchou !" en cadence. Ma grand-mère, dans son fauteuil, les regardait évoluer autour de la table, dans la maison, le long du mur de la propriété, en tapant dans ses mains à chaque : "Tchou !". Juliette au comble d’un amer mépris m’invitait à considérer "cette brochette de guignols". "Ne te plains pas, tu n’y participes pas." "Tu verras quand ils viendront par ici..." Le train passait devant nous. Une voix qui nous avait oubliée nous demandait de nous accrocher au dernier wagon, une autre nous plaignait de ne pas profiter de notre jeunesse. Juliette et moi nous souriions sournoisement, sans plaisir, sans malice : nous nous levions et imitions les invités.
Je m’étais décidé à tout révéler à Frellia quoi qu’il arrive, après le déjeuner, même au risque que la situation ne fût absolument pas à mon avantage. Comme d’habitude j’arrivai à la brasserie le premier. Frellia apparut quelques instants après et me rejoignit. Elle posa son plateau en me trouvant un "air dans les vapes". Après avoir vidé nos assiettes, je me retrouvai face à elle, dépouillé de tout. Du fait des propos ordinaires qu’elle me tenait, de ses sourires, ma démarche s’annonçait périlleuse. Peu importe, je me lançai : "Frellia, je dois te dire quelque chose". Elle leva les yeux. Je restai muet quelques secondes. Son visage devint sombre. Fallait-il lui avouer franchement, ou utiliser des moyens détournés pour atténuer mes paroles, essayer de la mettre plus à l’aise, ou même essayer de provoquer le rire ? "Tu ne parles plus ? Tu voulais me dire quelque chose." "Oui." En s’efforçant de ne pas bouger ses bras, pour ne pas montrer qu’elle tremblait, elle caressait son menton sur le col de sa chemise, sa tête rentrée dans les épaules. Elle inspira un grand coup, et de son habituelle façon de parler, sans desserrer les dents, elle me demanda : "C’est difficile à sortir ?". "Oui..." Un temps. "Surtout ici..." "Je t’ai présenté à Paul, pourtant." "Oui, mais je t’aime quand même." "J’ai deviné." Un temps. "Tu veux semer la révolution ?" "Non." Un temps encore. "Pourtant tu sais très bien que je te répondrai non." Je toussai un peu pour éviter d’avaler ma salive. Nous quittâmes la table, je l’accompagnai jusqu’à la rue. Je lui demandai si elle m’en voulait : elle ne me répondit pas. La reverrais-je le lendemain ? "Oui, comme aujourd’hui et comme hier. Je risque d’être en retard, il faut que je parte." Elle s’éloigna sans un mot de plus.
Qu’avais-je espéré par ce comportement ? La réponse se trouvait sans mon enfance, dans les querelles entre mes parents et dans les interminables repas de famille que j’ai évoqués. Ces querelles et ces repas ne m’inspiraient pas seulement le sentiment de l’ennui : je les ressentais d’abord comme une négation de moi-même, comme la marque d’une intouchable puissance soucieuse de me cantonner, pour l’éternité, dans la race des anonymes. Je recevais toutes les natures de refus comme un reproche, comme une sanction non méritée. Et je me défendais face à ces refus de la même façon qu’un soldat enfoncé dans son trou sous le feu de l’artillerie. Je m’obstinais au lieu d’abandonner, même dans les situations les plus périlleuses, fidèle jusqu’à un entêtement désespéré à mes convictions, chimériques ou non, à mes décisions premières. Mon attitude avec Frellia découlait de cette attitude défensive contre le mépris. Même en la sachant déjà accompagnée, je m’étais déclaré pour me prouver ma valeur, pour effacer, parmi les médiocres souvenirs des Phems, "quelque chose" dont je ne distinguais même pas les contours.