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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Frellia souhaitait retourner au cinéma, le soir, avec Paul. Elle m’avait invité à nouveau à me joindre à eux. J’avais accepté tout de suite. Comme la séance était tard, elle m’avait assuré qu’auparavant nous aurions largement le temps de déjeuner tous les trois ensemble. L’après-midi me parut long. J’étais pressé de les retrouver, de dîner et d’aller avec eux au cinéma, je pensais que cela me permettrait peut-être d’effacer le souvenir de l’avant-veille. J’essayais de me convaincre que j’allais devenir un camarade de Paul, que cette soirée allait être le point de départ d’une amitié inébranlable entre nous trois. Et en même temps je désirais tellement que cette soirée finît vite, que dès dix-huit heures j’attendais déjà sous les arcades rue des Charmes.

La pluie cessa quand Paul arriva. J’allai vers lui. Nous nous dîmes bonsoir et nous serrâmes la main. Frellia, couverte d’un imperméable beige, nous rejoignit. Nous dînâmes à la brasserie rue des Charmes, sans histoires. Quand nous sortîmes il recommençait à pleuvoir. Frellia prit un parapluie dans son sac, l’ouvrit, et me demanda avec Paul de venir dessous. Mais je refusai de les rejoindre, parce que je trouvais qu’il n’y avait pas assez de place pour nous trois.

Le film était très mauvais. Je me trouvais à la gauche de Frellia, Paul à sa droite. Et encore plus loin, à droite de Paul, dans l’ombre, le parapluie égouttait sur un fauteuil. Elle posait la tête sur son épaule, et il la tenait dans ses bras. De temps en temps il lui embrassait les cheveux. Comme le film ne m’intéressait pas, toutes les cinq minutes je les regardais se serrer l’un contre l’autre. A un moment je croisai le regard de Paul. Toute ma jalousie, que je croyais éteinte, se réveilla soudain. Je m’enfonçai dans mon fauteuil et m’obligeai à fixer l’écran pour me calmer : mes bras et mes jambes se raidirent, ma circulation sanguine s’accéléra. Je baillai et je m’étirai pour essayer de me détendre, pour emplir d’air mes poumons.

Quand nous sortîmes du cinéma, il ne pleuvait pas. Frellia ferma son imperméable, remonta son sac sur son épaule, et s’accrocha à Paul. Les rues étaient si désertes que nous parlions à mi-voix, comme pour éviter de troubler le silence. Des grandes flaques d’eau ne parvenaient pas à s’écouler dans les caniveaux. Paul nous dit qu’il avait eu beaucoup de mal à trouver une place pour garer sa voiture : elle était stationnée derrière le Palais, rue des Mercières.

"Mon parapluie !", s’écria Frellia tout à coup, en ouvrant ses yeux en grand et en mettant une main devant sa bouche. "Quoi, ton parapluie ?", demanda Paul. "Je l’ai oublié ! Il est resté dans la salle ! Sur le fauteuil !" Tout de suite je me proposai d’aller le rechercher. "Non, laisse !, répondit Paul d’un air très sérieux. J’y vais." "On peut y retourner ensemble ?", lança Frellia. "Pourquoi ? C’est l’affaire de trois minutes. Attendez-moi ici", nous ordonna-t-il en partant déjà et en pointant un doigt vers le sol.

Je me retrouvai seul avec Frellia. Je me mis à trembler. On entendait juste quelques voitures descendre la rue du Marché. Quelquefois, la brise portait un rire de jeune fille, ou un cri venu d’on ne sait où. La température commençait à descendre. Une lumière, à une fenêtre, s’éteignit. Je regardais son imperméable, qui la serrait au point d’aplatir, d’écraser, d’étouffer sa poitrine. Elle croisait les bras sur son ventre, sur sa ceinture tellement serrée que des plis se formaient sur ses reins. Le vêtement n’avait pas eu le temps de sécher au cinéma, et ruisselait toujours. Paul ne revenait pas. Frellia continuait à me parler, sans voir que je ne l’écoutais plus. Je m’approchai d’elle. Avec un geste confus, je dis à voix basse : "Frellia...". En un dixième de seconde son sourire tomba. J’attrapai ses bras pour les décroiser. "Qu’est-ce qui t’arrive ?", demanda-t-elle en posant un pied en arrière. "Qu’est-ce que tu veux ?" Ma conscience s’affola. Je repensai à son : "Vous voulez quelque chose ?" du premier jour, au midi où elle m’avait confié que mes réponses n’étaient pas convaincantes, au : "Je suis là, pourtant" de Melae, à la scène au bord de la fenêtre, à l’épisode de la tartelette. Mon corps se raidit tellement que mes gestes devinrent saccadés. Je l’agrippai et la pressai contre moi. Mes lèvres cherchèrent sa bouche. Elle eut un mouvement violent de la tête, elle me repoussa avec ses coudes. Je la lâchai, elle recula à deux mètres de moi. Elle essaya de reprendre sa respiration, ses yeux ébahis me fixèrent. D’une voix lente et extraordinairement grave, elle murmura, en déglutissant plusieurs fois péniblement : "Tu es un malade". Je craignis qu’elle se mît à courir pour rejoindre Paul. Je bondis sur elle. Je collai le bas de son ventre contre moi pour l’empêcher de me mettre un coup de genou entre mes jambes. Comme elle essayait de se dégager, j’attrapai ses poignets et je les enfermai dans mon poing, derrière elle. Je la plaquai contre la voiture de Paul. Je l’embrassai de force pour qu’elle ne criât pas :: je sentis ses larmes couler sur ma joue, sa respiration devenir de plus en plus difficile, son corps hoqueter. Sa bouche ne remua plus. Je retirai mes lèvres, je lâchai ses poignets et je me détachai d’elle : sans dire un mot elle s’effondra sur le trottoir sale et mouillé, en se laissant glisser contre la voiture.

Elle resta dans une position fœtale, ses mains protégeant ses épaules, ses bras croisés sur sa poitrine, la tête dans ses genoux. L’eau qui coulait dans le ruisseau voulait emporter une extrémité de son imperméable. Paul ne revenait toujours pas. Craignant de le voir réapparaître, je quittai l’endroit d’un pas vif. Une fois à mon appartement, je fermai les portes à clé. Mon lit, ma table, mes fenêtres, mes murs, ce décor pourtant familier me parut surréaliste. Je répétai à haute voix : "Ce n’est pas moi ! Ce n’est pas moi !". Et je vis mon visage dans la glace au-dessus du lavabo. Mes yeux étaient rouges, mes cheveux s’emmêlaient sur mon front, mes larmes laissaient des traces sur mes joues, ma peau était si morte que des veines bleues apparaissaient sous mes paupières. Je gagnai mon lit, je m’étendis sur toute la largeur du matelas, sur le dos, et la tête rejetée en arrière, occupant mes yeux à suivre le vol d’un insecte qui cognait contre la vitre, j’essayai de ne plus entendre mon sang courir dans mes artères.



J’entendis ma mère, après avoir éteint la lumière et refermé la porte, descendre l’escalier pour rejoindre mon père dans le salon, juste au-dessous de ma chambre. Je me revis écarter les doubles-rideaux de la fenêtre la plus proche pour admirer la nuit. Les soirs d’été - à cette époque le ciel est bien dégagé et le soleil se couche plus tard -, je suivais les évolutions des traînées d’encre qui envahissaient peu à peu le bleu outremer, je guettais les premières étoiles, et la beauté de ces formes flexibles et de ces couleurs effaçait les pensées tristes qui m’avaient occupé pendant toute la journée, à cause d’un camarade qui s’était moqué de ma timidité pendant une récréation, ou à cause d’une gifle de mon père qui me semblait injustifiée. Certains soirs, à l’opacité de l’espace s’ajoutaient des nuages moutonneux et lourds, les étoiles perdaient de leur brillance avant de disparaître, et mon imagination créait de cette noirceur une multitude d’insectes immobiles et effrayants, au point que je m’enfonçais sous les draps en attendant que la pluie ou la grêle, en tapant sur la vitre, me libérât. Parfois, pour oublier les disputes entre mes parents qui se traquaient dans toutes les pièces du rez-de-chaussée, j’ouvrais un peu une baie de la fenêtre pour suivre le bruit des voitures qui quittaient ou qui rentraient dans Larche, j’essayais de reconnaître les cris des oiseaux nocturnes, je me laissais bercer par le grondement ininterrompu de la Mheinne et les clapotis de la Saûle, par l’agitation incessante des pommiers du jardin dont l’un avait une branche qui grattait la gouttière.

Mon lit restait le seul endroit de la maison où je me sentais réconforté. Je me glissais dans les draps comme dans un bain. Je m’étirais en serrant mes jambes l’une contre l’autre, mes bras contre mon tronc, en écartant mes doigts comme un chat sort ses griffes pour pétrir la place où il va dormir, je pressais les paupières pour mieux profiter de mon bâillement. Et lentement mon corps se décrispait, mes muscles se détendaient jusqu’à devenir mous, ma bouche souriait, et, comme un miaulement ou comme l’ânonnement d’un enfant qui apprend à parler, dans ma gorge naissait un gémissement rauque. L’hiver je rajoutais une courtepointe sur ma couverture, non pas parce que j’avais plus froid, mais pour avoir un poids sur moi, pour m’enfoncer dans le matelas encore plus profondément et avoir la sensation, quand je fermais les yeux, que quelqu’un me prenait dans ses bras et me protégeait. Je ne m’endormais jamais tout de suite car je voulais profiter pleinement de ma solitude, du soulagement qu’était pour moi cet instant où ma mère éteignait la lumière et refermait la porte. Quand je me sentais gagné par le sommeil, pour rester éveiller j’allumais ma lampe de chevet et je lisais un livre, ou encore j’inventais tout haut les péripéties qu’avait dû éprouver le solitaire Ayrton avant d’être recueilli par les naufragés de L’île mystérieuse ; et quand je ne trouvais aucune occupation pour m’empêcher de dormir, je me résignais à évoquer une récente dispute entre mes parents, en les insultant secrètement pour obliger mon sang à circuler vivement dans mes veines, pour maintenir élevée ma tension.



Comme un ballon rempli d’air plongé dans l’eau qui veut toujours regagner la surface, et qu’un courant libère soudain des algues ou des cailloux dans lesquels il restait coincé, je sentais, pendant que je me rappelais ces détails de mon enfance, que le "quelque chose" à la fois tant redouté et tant espéré, était tout proche. Je bougeai un peu pour détendre mes muscles, le lit grinça, tout s’éclaira enfin. Je fus si surpris que je tressaillis et que je ne pus empêcher mes lèvres de murmurer : "C’est ça !". Ce jour-là j’avais passé toute la matinée dans un fauteuil du salon, les bras croisés et les jambes pliées sur la poitrine, et chaque fois que mon père passait devant moi je répétais : "Je ne veux plus te voir". A la fin de la journée, j’étais allé mettre mon pyjama sans qu’on me le demandât, et je n’avais pas embrassé mon père avant de monter l’escalier pour gagner ma chambre. J’avais cinq ou six ans. C’était un soir d’automne, un soir de vent. Des pommes tombaient sur le toit du bâtiment au fond du jardin et sur les tuiles de la salle de bain. Des planches, posées sur le mur du garage, tombaient sur l’herbe en un bruit sourd. La brise soufflait sur les deux fenêtres fermées de ma chambre, collait parfois aux carreaux des feuilles rouges de vigne vierge. Je poussai la porte. Je bordai un côté de mon lit, je me glissai dans les draps et j’éteignis la lumière. Mon père, qui pourtant ne venait jamais me dire bonsoir dans ma chambre, monta, sûrement poussé par l’amertume, ou par ma mère. Dès que j’entendis ses pas dans l’escalier, je remontai ma couverture jusqu’à mon menton, j’enfonçai ma tête dans l’oreiller. Sa démarche était lourde. Ma mère ouvrit la porte. "Tu t’es bordé tout seul ?" Je ne répondis pas. Mon père, les mâchoires serrées, piétinait sur place d’impatience. Il regardait nerveusement ma table de chevet, les fenêtres, l’armoire. "C’est à cause de ton père ? Tu ne..." "Tu sais très bien qu’il ne te répondra pas." "Je ne veux plus te voir." "Tu te répètes."

Ce qui suivit se déroula en quelques secondes. Mon père, qui jusque-là contenait sa colère, explosa soudain. Il m’avait répondu : "Tu te répètes" par réflexe. Mais dès qu’il prit conscience de ma nouvelle bravade, son irritation se transforma en fureur : ses mains agrippèrent le creux de mes épaules, ses paumes serrèrent mes clavicules, et ses pouces se rejoignirent sur mon cou. Et il me secoua à plusieurs reprises en laissant ma tête cogner contre les barreaux du lit. Le matelas grinça chaque fois qu’il me releva et qu’il m’y enfonça. Une voix d’ogre à la place de sa voix naturelle, il cria : "Quand comprendras-tu enfin que je suis ton père !". Ses mains appuyèrent tellement sur ma trachée artère que ma respiration fut coupée. Ma dernière vision fut le lustre en forme de lyre mal accroché au plafond, ses deux ampoules plantées dans deux fausses bougies que cachaient en partie leurs socles de cuivre et leurs couvercles en toiles ; et sur ces couvercles, le vieil homme à la canne et au béret rouge, assis sur un rocher face à la mer. Je m’évanouis. Quand je repris connaissance, mon père, assis sur le lit, à côté de moi, hésitait à poser une main sur mon épaule ou à me tenir un bras : "Excuse-moi, tu vas mieux ? Tu respires ? Je ne mesure pas ma force, excuse-moi". J’inspirais tellement fort, pour essayer de retrouver ma respiration, et l’air pénétrait si difficilement dans mes poumons, que ma gorge râlait. Mes larmes entraient dans ma bouche ouverte. Mon père se tut finalement. Ses yeux étaient hagards quand il quitta ma chambre, ses mains tremblaient, ses pas étaient maladroits. Ma mère haussa les épaules, elle ne me regarda pas en éteignant la lumière, elle piétina derrière mon père comme pour l’inciter à sortir plus vite. Je me retrouvai seul dans le noir, couché sur le côté, les jambes repliées, une main autour de mon cou comme pour le protéger, et l’autre devant ma bouche, sur mon menton.



Oui, voilà ce que je cherchais depuis des jours. Voilà l’explication de mon agressivité face à mon père, lors de mon déplacement à son usine. En quelques minutes, après des années sans nous voir, la blessure s’était rouverte : j’avais été brutal dans mes propos pour lui montrer d’une part qu’il ne m’intimidait pas, et d’autre part pour pouvoir me défendre au cas où il aurait voulu m’étrangler encore une fois. Pendant des années, j’avais été partagé entre mon envie de devenir adulte et mon envie de retrouver ma vie d’avant ce soir d’automne. Tantôt je m’identifiais à mon père, je voulais lui ressembler, me confondre avec lui, pour le battre sur son propre terrain, pour être libre de réaliser et de penser  tout ce que je désirais, pour vaincre le monde comme je croyais qu’il vainquait le monde, et en même temps le souvenir de son geste me revenait, et avec lui la peur de la réprimande. Que ce fût mon agression sur Frellia, mes rougeurs sur mes joues après mes réponses peu convaincantes, mon embarras avant de lui parler ou de lui déclarer mon amour, mon refus de retenir Melae près de moi, mon hésitation à la rejoindre au bord de la fenêtre, et en même temps mon désir de la soumettre comme elle me le demandait pour bien montrer aux gens dans la rue que je la possédais toute entière, tous mes actes depuis l’enfance trahissaient ma peur du père. Quoi que je fisse, j’avais toujours le sentiment du mal et de mériter qu’on me réprimandât. En fin de compte je m’effondrais sur moi-même. Je voulais dominer mon désir de conquêtes autant que ma peur de la réprimande sans me rendre compte que je ne dominais rien du tout, et qu’aucun de mes actes par conséquent ne m’appartenait. Toute ma vie ne relevait que de ce souvenir infantile, de la peur qu’il avait provoquée en moi, et de mes efforts pour combattre cette peur. Je n’avais jamais réussi à m’oublier suffisamment pour m’intéresser complètement et définitivement à quelqu’un, pour la seule raison que tout ce que j’avais offert, proposé, provoqué jusqu’à maintenant, je ne l’avais offert, proposé, provoqué que pour moi - pour le monstre, le double que je choyais dans mon être comme un cancer.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre  (François Seganis)


IX
Analyse
Et maintenant lhiver
- Préface
- I
- II
- III
- IV
- V
- VI
- VII
- VIII
- IX
- X
- XI
Articles de guerre