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© Christian Carat Autoédition
Nocturnes (pièces pour piano)
Je mets ici en parallèle deux souvenirs liés à Melae, et une rencontre, une retrouvaille pour être précis, provoquée sans le vouloir par Frellia.

Un après-midi, Melae posa sa tête calme et silencieuse sur ma poitrine, enserra mon tronc, et approcha son oreille pour écouter le bruit de mes palpitations cardiaques. Elle s’endormit en suçant son pouce. Quelques jours plus tôt, en début d’après-midi, nous descendions la rue du Grand- Arche en riant, en criant même, si fort que des vieilles dames se frappaient la tempe du doigt avant de nous fuir, nous courions par moments, en nous détachant, en fondant l’un sur l’autre au risque de tomber. Après avoir déambulé jusqu’à la place du Marché, le plus loin possible l’un de l’autre afin de montrer à tout le monde que nous nous tenions par la main, nous entrâmes dans un magasin de jouets, nous passâmes en revue les peluches, les poupées, les panoplies, les trains électriques, avant d’acheter des menottes en plastique. Nous nous attachâmes. Je jetai les clés. A nouveau dans la rue, nous nous remîmes à courir sans nous soucier des vendeurs de ballons qui nous interpellaient, des collégiens qui se moquaient de nous, des touristes surpris, des policiers qui n’aimaient pas nous voir avec des menottes. Un carrousel se trouvait en face de la place d’Hermet : nous montâmes. Nous restâmes presque deux jours ainsi liés. Finalement, un matin, les menottes trop fragiles se brisèrent dans un mouvement trop brusque.

La retrouvaille provoquée involontairement par Frellia fut celle de mon père. Comme je l’ai écrit plus haut, mon père travaillait dans l’usine de Paul, le petit ami de Frellia. Un midi, au début de l’automne, à la suite d’un concours de circonstance sur lequel je ne veux pas m’étendre, je me retrouvai avec Frellia dans la cour de cette usine, à attendre Paul. Frellia me présenta à lui, qui me sembla un être insignifiant. Je me forçai à être aimable, quand j’entendis soudain, à gauche, quelqu’un qui riait : mon père plaisantait au milieu de trois collègues. Comme je me promenais les bras ballants en chemise, au milieu des ouvriers qui portaient un vêtement de travail, tous les regards se tournaient vers moi. Mon père me vit à son tour. Je m’écartai de Frellia et Paul pour m’avancer vers lui. Il adressa un signe de la main aux trois ouvriers qui l’entouraient en leur demandant de l’attendre à la cantine, puis il tourna sa tête vers moi. Il était tellement surpris de me croiser dans cet endroit, depuis le temps que nous nous ignorions, qu’il s’inquiéta aussitôt s’il m’était arrivé quelque chose, ou à ma mère, ou dans la famille. Je le rassurai par un "non" sec et inexpressif. Nous cherchâmes tous les deux quelque chose à nous dire. Comme nous ne trouvâmes rien, il se mit à rire pour emplir le silence. "Pourquoi tu ris ?" "Je ne m’attendais pas à te voir." Je fus heureux de cette réponse, qui me permit de lui apprendre le pourquoi de ma présence. Je lui demandai s’il connaissait Paul, qui avait emmené Frellia à l’écart : il n’en avait jamais entendu parler. Et Frellia ? Je la connaissais par la faculté ? "Non... C’est une amie que je vois de temps en temps. On déjeune ensemble tous les jours." "J’ai appris que tu travailles à la bibliothèque ; j’ai téléphoné à ta mère récemment." "Récemment ?... Il y a combien d’années ?" Il resta impassible. Je savourai pendant trois ou quatre secondes ma méchanceté. Ensuite il m’interrogea mollement sur mes occupations pendant mes vacances, sur la rentrée. Nous bavardâmes quelques minutes, la conversation s’enlisa, le silence revint. Il devait aller manger. Nous hésitâmes avant de nous serrer la main. Il m’assura que je pouvais revenir le voir quand je le désirais, et que je ne devais pas craindre de le déranger si j’avais besoin de quelque chose. Il s’inquiéta si j’avais toujours son numéro de téléphone. Il me dit au revoir et regagna, d’un pas ni lent ni vif, l’allée où je l’avais aperçu. Je restai un moment les yeux dans le vide. Je secouai mes mains dans mes poches et regagnai l’entrée de l’usine. Frellia était toujours à l’écart avec Paul, je m’éloignai donc de l’endroit. Arrivé au bord de la Mheinne, je m’assis sur un banc, je passai mes mains sur mon visage, et je repensai vaguement à Paul, à la surprenante réapparition de mon père.

Je dis : "réapparition", car cette rencontre, même en la considérant comme un incident sans importance dans ma relation avec Frellia, même en admettant que mon père décédât le lendemain, allait pourtant prendre un poids considérable dans la réflexion que, depuis ma séparation d’avec Melae, je menais. Je reviens à ma vie de couple, en particulier à l’épisode de la tartelette. Pourquoi au terme de cette excentricité malpropre étais-je revenu si rapidement sur mes pas, au point de laisser Melae me reprocher de "m’excuser pour un oui pour un non", si je n’avais pas craint intérieurement de devoir me défendre contre quelque chose ? Oui, c’était l’évident, tous mes actes trahissaient ma peur de la réprimande. Si j’avais ressenti un tel anéantissement devant ses jambes écartées un certain soir, si je n’avais connu aucune fille avant elle - qui avait été une victoire facile -, c’était toujours par peur qu’on me désapprouvât. Et mes excuses le jour où j’avais répandu de la compote sur sa jupe, ma gêne quand elle m’avait dit : "Je suis là, pourtant", mon refus de la rejoindre en Armorée ou de la retenir sur le quai, et jusqu’à mon refus de me souvenir d’avoir été heureux comme un gamin un jour dans un magasin de jouet ou sur un carrousel, ou comme un père le jour où elle avait sucé son pouce sur ma poitrine, tout était révélateur de ma crainte de la remontrance. Et cela m’étonnait vraiment d’opposer, à ces angoisses nées de mes comportements avec Melae, mon apparente indifférence face à mon père. Plus j’y pensai, et plus je devins sûr que le "quelque chose" qui m’obsédait depuis la fin de l’été se trouvait dans cette éducation reçue dans mon enfance ou dans mon adolescence. "Quelque chose" continuait à avoir emprise sur moi sans que j’en eusse conscience, dont l’évocation me mettait si mal à l’aise que je m’empressais de me rendre honteux, comme pour m’accuser d’avoir mal agi. Ma timidité venait forcément de là. Il me fallait maintenant découvrir ce "quelque chose", et pour cela raisonner scientifiquement, ressusciter mes années d’étudiant, mes années de lycéen, de collégien, d’écolier, et peut-être encore plus tôt, et en tirer toutes les conclusions bonnes ou mauvaises.
  
Et maintenant lhiver / Articles de guerre  (François Seganis)


V
Analyse
Et maintenant lhiver
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- X
- XI
Articles de guerre