Aucune inquiétude dans ses gestes : avec une douceur et une délicatesse inouïes, Melae étalait la confiture sur sa tranche de pain. Elle avait remonté le drap pour couvrir sa poitrine - sans doute pour éviter de me distraire, pour que j’entendisse bien et que je comprisse bien ce qu’elle voulait me dire. Aucun frisson sur ses bras nus. Ses yeux observaient le bord du lit. Elle posa son bol. Et sans tourner la tête vers moi elle rompit le silence : "Je dois te dire quelque chose". En constatant son air grave, je préférai ne pas l’interrompre. "J’ai trouvé un mot de mon père hier, dans la boite à lettres... Il m’invite à le rejoindre... Je pars bientôt..." Je me souvins que la veille, je l’avais effectivement surprise en train de lire une lettre : "En Armorée ? Jusqu’à la fin de l’été ? Tu n’es pas obligée de partir, non ?". "Si..." "Et comment je te verrai, moi ?" Elle fut embarrassée par la tournure de ma question, qui l’obligeait à répondre par une phrase, à trouver des formules, des explications, des arguments. Je corrigeai : "Je ne te verrai plus jusqu’à l’automne ?" "Non..." Au bout d’un temps, je lui demandai : "Tu me donneras ton adresse ?". Avec un air ennuyé, les yeux baissés sur son bol vide qu’elle tournait dans un sens puis dans l’autre, elle me répondit : "Je préférerais qu’on ne se voit plus du tout".
L’après-midi, attablés à la terrasse d’un café, elle se décida tout de même à me révéler le fond de sa pensée : "Si je te dis que je veux simplement voir de nouvelles têtes ? D’ailleurs toi aussi tu dois en avoir assez de moi". "Evidemment si tu décides à ma place..." "En tout cas je n’ai plus envie de te voir." "Ce que nous avons vécu ensemble comptait pour rien ?" Elle bougonna mollement en soulevant les mains : "Tu dramatises tout aussi ! Il ne s’est rien passé ! Enfin, si, pas autant que tu crois. Tu me surestimes". "Ah !" "Je n’y peux rien si c’est toi qui te trompes." "Donc tu n’as pas trouvé ce que tu cherches avec moi. Tu crois que tu trouveras un jour ?" "Tu m’ennuies. Tu réfléchis trop. Ou plutôt tu rêves, et quand tu te réveilles tu rêves encore ; tu crois que tout te tomberas dans la main, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique. Je suis plus jeune que toi, mais j’ai une approche de la vie sûrement plus réaliste." Ces affirmations que je perçois toujours aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, comme des trompettes de fin d’un monde, effaçant d’un coup la certitude que notre union n’était pas une union ordinaire - certitude commune à tous ceux qui vivent leur premier amour, ignorant qu’une passion n’est qu’un brasier plus ou moins vivace condamné à s’éteindre demain ou ce soir -, ces réponses irréfléchies, âpres, invincibles, assassines, Melae ne se rendit sans doute pas compte qu’elles me bousculaient jusque dans mes accoutumances, au point de détruire le seul repère que je croyais inébranlable, ce décor contentèsien qui nous entourait, que je connaissais si bien pourtant. Finis les plaisirs, le confort, la paresse tranquille. Les monuments que je m’étais élevés croulaient. Je lui demandai finalement : "Tu pars quand ?", et c’est sans état d’âme particulier, sans surprise, presque avec indifférence que je l’entendis me répondre : "Demain".
Le soir, quand je m’approchai du lit pour m’allonger, elle avait déjà l’attitude de poupée désarticulée des dormeurs. J’allumai la veilleuse, sans crainte de la réveiller puisque mon oreiller lui cachait la lumière. Impossible de dormir. Un livre traînait sur la table de chevet, je l’ouvris : au bout de cinq minutes de lecture superficielle je le refermai, le trouvant inintéressant. Je me levai précautionneusement. Malgré les grincements des ressorts elle ne se réveilla pas. Je me dirigeai vers la fenêtre. Je restai longtemps la tête entre la vitre et le rideau, à grignoter des gâteaux secs. Le paquet vide, jeté dans la corbeille, je me rapprochai du lit. Mon pied se prit soudain dans un objet par terre, je faillis tomber. J’en ris. Malgré le bruit elle continua à dormir. Je m’assis en riant encore - ricanements presque imperceptibles d’abord, comme des hoquets, puis de plus en plus rapprochés et sonores. Et constatant une dernière fois qu’elle ne se réveillerait pas j’éclatai d’un bon gros rire qui secoua les ressorts de la literie et résonna dans la pièce.
Le lendemain Melae se leva avec une hâte contenue. Sa valise était prête. Nous devions aller la chercher chez elle. Nous sortîmes. "Sa valise était prête" : le silence était tel entre nous, quand nous traversâmes la Mheinne et remontâmes l’avenue, que son propos me revint. Quand avait-elle pu préparer sa valise ? Nous avions passé la nuit ensemble, nous ne nous étions pas quitté un instant la veille, je ne voyais pas quand elle avait pu trouver un moment libre. Et je me rappelai soudain que l’avant-veille, quand nous étions tous les deux chez elle, après qu’elle eût lu la lettre de son père, elle m’avait dit : "Attends-moi une seconde, j’ai quelque chose à finir". C’était sa valise, ce "quelque chose à finir", bien sûr ! "Tu as préparé quand ta valise ?" Elle ne me répondit pas. Donc je ne me trompais pas. "Avant-hier ? Quand nous étions chez toi ?... Pourquoi tu ne me réponds pas ?" "Parce que tu m’ennuies." Non, je ne me trompais pas : elle avait bien préparé sa valise l’avant-veille. "Tu m’as toujours menti, comme la nuit dernière ?" "Non, ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas parce que je t’ai menti hier que je t’ai toujours menti ! Au début je ne t’ai pas menti !" "Depuis combien de temps as-tu envie de partir ?" "Je ne sais pas... J’ai commencé à y penser sérieusement depuis une dizaine de jours."
Nous nous arrêtâmes chez elle, pour prendre sa valise, puis nous reprîmes la route vers la gare. Enfin, brusquement, elle pleura. Je ressentis une joie sadique en la regardant enfouir sa tête dans ses mains, à me taire volontairement pour l’entendre geindre, pour la laisser souffrir. La pluie se mit à tomber quand nous arrivâmes à destination. La chaleur semblait diminuer plus les gouttes tombaient, au point que sans nous en apercevoir nous nous serrâmes l’un contre l’autre pour avoir moins froid. Acheter un billet et aller jusqu’au quai ne fut l’affaire que de quelques minutes. Comme le train ne partait pas tout de suite, je m’assis sur sa valise : "Tu as conscience que ce que nous vivons est ridicule ? Seulement hier matin, j’ignorais encore qu’aujourd’hui je serais assis sur ta valise, sur ce quai, à attendre le départ d’un train. Peut-être que tu penses à ce départ depuis dix jours, moi je n’y pense que depuis hier". "Donne-moi ma valise." Je me levai d’un bond, j’agrippai ses bras, et d’une voix forte : "Non ! Je veux savoir la vraie raison ! Pourquoi tu ne veux plus me voir ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?". "Rien !" Je la desserrai un peu, elle tourna la tête : "Absolument rien". J’avalai ma salive : "C’est après ça que tu cours... Alors tu peux partir". "Non je ne cours pas après ça ! Si je ne veux plus te voir, c’est parce que celle que tu aimes, ce n’est pas moi, c’est une fille qui n’existe que dans ta tête ! Tu t’es servi de moi pour lui donner un visage et une voix, c’est tout ! J’en suis la première malheureuse, mais je n’ai pas une âme de mannequin ! Si je ne t’ai rien dit c’est parce que j’attendais un signe, une inquiétude, de la nouveauté ! Rien ! Tant pis ! Je suis Melae, pas une impératrice !"
C’était donc ça : le souvenir d’une soirée juste avant les vacances, à mon appartement. La divergence d’idées, de morales précisément, qui nous avait opposés à cette occasion, prit soudain des proportions qui me dépassaient, et la déception pourtant déjà forte éprouvée alors revêtit tout à coup l’aspect d’un irréparable désastre. Car ni l’un ni l’autre ne pouvait, en raison de cette divergence, être entièrement la cause de cette séparation : cette divergence était liée à un désir que je ne ressentais pas comme elle, un désir que je réprouvais. Je me souvins des doubles-rideaux bleus qui assombrissaient la pièce, de la traînée orange d’un lampadaire qui la traversait en diagonale, accentuant tous les reliefs sur lesquels elle s’étalait : ma table de chevet, le lit, le corps nu de Melae. Il n’était pas tard, mais comme la journée avait été pluvieuse et que les nuages ne s’évaporaient pas, la nuit était tombée rapidement. On avait laissé les fenêtres fermées parce que l’air était tiède. Malgré tout, la rue, trois étages plus bas, restait peuplée : on entendait les pleurs d’une petite fille, des rires de collégiennes, les éructations trop bruyantes d’un ivrogne. Melae se leva. L’ombre qui cachait la moitié de son visage n’avait pas réussi à dissimuler, pendant quelques secondes, le rouge de ses joues. La pluie avait cessé. Elle attrapa sa chemise, l’enfila, la boutonna un peu. Elle ouvrit la fenêtre. Je la prévins qu’elle aurait froid, et que l’eau qui s’écoulait encore risquait de rentrer et de tremper la moquette. Elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre sans prendre aucune précaution pour ne pas se mouiller. Elle était tellement penchée que sa chemise, dont les deux extrémités retombaient sur ses hanches, avait remonté au-dessus de ses reins, en de nombreux plis sur sa taille. De mon lit, je ne pouvais pas voir la partie supérieure de son corps : je ne voyais que les plis de sa chemise, déboutonnée par le bas, ses reins nus, ses jambes bien droites. Elle se tenait sur la pointe des pieds. Au bout d’un moment elle se redressa en me demandant de la rejoindre. Je me levai, sans m’habiller. Je baissai sa chemise. La circulation piétonne était incroyablement dense, sans doute parce que beaucoup de restaurants et de cafés avaient fermé leurs portes en même temps. Nous restâmes un instant silencieux. Elle s’était encore penchée et ses reins restaient nus. Tout le devant de sa chemise était trempé parce qu’elle se couchait littéralement sur le rebord de la fenêtre ; et quand elle s’était redressée, toute l’eau avait ruisselé sur ses jambes, des extrémités de sa chemise sur ses cuisses, et sur ses pieds qu’elle soulevait toujours. Elle tourna sa tête vers moi avec un sourire, elle considéra mon visage, puis plus bas. Sa main gauche prit ma main gauche. Je la pris vivement par la taille et je collai son ventre contre le mien. Elle se détacha et me présenta son dos. Je la retournai et la serrai de nouveau violemment contre moi. Elle répéta : "Tu y as pensé !", de façon stupide, et d’un ton de plus en plus plaintif, en s’aidant de ses mains, de ses hanches. Et je me dégageai, je me libérai de son emprise pour ne pas avoir à la battre. Elle se tut et me lâcha. Elle resta un moment sans bouger, puis se retourna. Elle se coucha sur le rebord de la fenêtre de façon à ce que tout le haut de son corps fût dans la rue. Elle écarta les jambes. Je n’avais pas encore remarqué que l’emplacement derrière ses reins était dans l’ombre. Ça ne dura que quelques secondes. Je revins sur mes pas. Je m’effondrai devant ses jambes immobiles et toujours écartées, sur la moquette mouillée d’une eau grasse.
Attendu que si un empire s’écroule du jour au lendemain, c’est parce que toutes les conditions étaient réunies pour que cet empire s’écroulât du jour au lendemain, je cherchai dans notre histoire commune quels avaient pu être les désillusions, les signes avant-coureurs de la chute. Il était clair que l’"inquiétude", la "nouveauté" attendues par Melae étaient liées à ça. Or un tel acharnement pour assouvir son désir d’humiliation, une telle attention à se mettre en valeur - réglée jusque dans la façon de se pencher sur le bord de la fenêtre pour que la chemise remonte précisément au niveau de la taille -, de sorte que n’importe quel individu de sexe masculin, moi ou un autre, fût incapable de résister, une telle détermination n’avaient pas pu se manifester spontanément, un soir, comme une simple envie de repas au restaurant ou de promenade au clair de lune. Cette détermination, à travers certains gestes que je n’avais pas compris, à travers certains mots dont je n’avais pas saisi le sens caché, avait dû exister avant cette soirée mémorable. Quels avaient été ces gestes, ces mots ? Je me souvins d’un soir, attablés dans une brasserie, le repas bien entamé, un court instant où notre conversation avait dépassé les traditionnels rires et mots doux qui emplissaient nos journées. Melae avait tenu à s’installer dans la pièce des non-fumeurs. Des enfants dans le parc à jeux poussaient des cris aigus. Une grosse femme débarrassait les plateaux des tables vides. Melae regardait des jeunes parents, à la table à côté de nous, qui essayaient tant bien que mal d’empêcher leur bébé de jouer avec une tétine, qu’il trempait dans sa bouillie : "En sixième j’ai connu un garçon qui m’a courtisée. Et quand je dis : “courtisée”, c’est vraiment “courtisée”, rien à voir avec les badineries entre garçons et filles à cet âge-là. Un précoce, sans doute. Notre cette histoire a duré pendant une demi-année scolaire environ. Et puis... il est allé vers une autre, il est parti. Il n’avait pas cessé de me suivre, il s’asseyait toujours à côté de moi pendant les cours, il me défendait quand je n’étais pas là, et en quelques jours, plus rien. Il m’a dit simplement que je n’étais “pas si jolie que ça” et qu’il n’aimait pas les “filles à papa”. Mes parents étaient encore ensemble, à ce moment-là. Il avait sans doute raison...". "Pourtant je ne suis pas le seul à tourner la tête à ton passage..." "Aujourd’hui peut-être, mais pas à l’époque ! Je ne savais pas m’habiller, j’avais des cheveux longs et raides. Il m’a remarquée parce que j’avais une figure... peut-être... un peu plus gentille que les autres filles... Et encore ! Ça ne l’a pas empêché d’aller en voir une autre." "Tu regrettes ? Tu m’aimes, moi ? Tu as confiance en moi, j’espère ?" Elle avait baissé les yeux pendant trois secondes pour me dire : "Oui, je t’aime. Je t’aime beaucoup", avant de me regarder à nouveau. Et cet autre soir, au même restaurant. Nous venions juste de nous asseoir, quand elle s’était exclamée : "C’est tout de même incroyable que tu n’aies connu aucune fille avant moi...". "Pourquoi ?" "Mais parce que ! Tu es corpulent, tu n’es pas trop laid, tu es gentil, tu as une grande intelligence, un appartement..." J’avais éclaté d’un rire mou. "Pourquoi tu ris ? Tous les universitaires n’ont pas leur chez-soi à ton âge !" "Ce que tu as dis avant." "Que tu es intelligent et gentil ?" "Encore avant." "Et alors ? J’ai raison ! Tu n’es pas Rudolf Valentino, mais tu es très beau quand même !" J’avais ri encore. "Je suis moyen, quoi ! Je ne suis ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni musclé ni faible. Je fais parti du décor : on me voit, on me parle, on me sourit, sur le moment on pense sans doute quelque chose de moi, mais comme je n’ai aucune physionomie particulière les gens m’oublient dès qu’ils ont le dos tourné." Elle avait ri à son tour, avant de murmurer, après quelques secondes : "Je suis là, pourtant". Décontenancé par la simplicité et la justesse de sa conclusion, j’avais baissé les yeux, souri à mon assiette. Que cachaient ces dialogues et ces situations équivoques ? Pourquoi avait-il fallu une saison entière à Melae pour découvrir que je n’étais pas celui qu’elle espérait ? D’où venait ma faculté de dissimulation ? Qu’avais-je à cacher ?
Telles étaient mes réflexions après le départ du train, quand un sexagénaire que je n’avais pas entendu venir, attiré sans doute par la blancheur de mon visage, me demanda, avec une voix sombre et inquiète : "Vous vous sentez bien, monsieur ?". Je me levai. Il tendit les bras, de peur que je perdisse l’équilibre. Il vit que je tenais sur mes jambes. Il me regarda m’éloigner et sortir de la gare. Et puis... Bah ! Ce qui m’arrivait était décidément trop idiot. Je n’avais pas aimé une étudiante triste et seule, je n’avais même pas aimé une plastique parfaite, je n’avais aimé qu’un souffle de vent, un morceau de rien, un carré blanc sur une infinie surface blanche. Qu’elle en trouve un autre ! un autre ! et un autre encore ! Je haussai les épaules et je revins à mon appartement.