Tintin au Tibet commence par une scène de la vie ordinaire. Le personnage principal, en "vacances" (1 p 1), se dirige vers son hôtel pour se reposer après une longue randonnée. Plus d’enlèvements, plus de mystérieuses boules de cristal, plus de coups de feu tirés d’on ne sait où par on ne sait qui : Tintin a quitté l’univers fantastique de naguère pour entrer dans l’univers le plus banal qui soit, celui du lecteur. Une "bonne journée" (5 p 1) signifie à présent une "journée où il ne se passe rien", en l’occurrence une journée de promenade pédestre. D’emblée, nous savons que le malheur qui va s’abattre sur lui va le toucher dans sa vie intime, et non dans sa vie "professionnelle" de héros. Face aux catastrophes rapportées par les journaux ("Drame de la montagne par-ci, drame de la montagne par-là", 8 p 1), il ne manifeste aucune compassion et se contente de suivre Haddock qui le presse vers le restaurant ("A table ! Je meurs de faim !", 3 p 2). S’il s’intéresse finalement à une de ces catastrophes, ce n’est que parce que son ami Tchang en est une victime. La douleur qui l’atteint est une douleur au singulier : de même que Tintin demeure indifférent aux récits funestes de la presse, le lecteur est détaché de la tristesse profonde de Tintin (13 p 4). Nous pouvons éventuellement comprendre sa souffrance, mais nous ne pouvons pas ressentir le même déchirement : le drame qui survient est un drame personnel, et non un drame qui concerne le sort du monde. L’article de la case 2 planche 5 est terrible pour Tintin, mais ce n’est qu’un article de faits divers comme tant d’autres pour l’humanité entière. L’histoire qui commence est une histoire du héros face à lui-même. Les proches sont d’ailleurs absents : on de voit ni les Dupondt, ni la Castafiore, ni Rastapopoulos, et Tournesol réduit à un rôle de figuration sans envergure (case 9 planche 5, on n’écoute pas ses propos) disparaît très vite. Même Haddock semble accessoire : il donne la réplique, il participe à l’expédition de sauvetage, mais ne se montre jamais touché par la mort éventuelle de Tchang. Bref, pour un objectif désormais solitaire, le "héros" doit toujours surmonter des obstacles au moyen d’armes efficaces, mais des obstacles et des armes d’une nature nouvelle.
Les risques physiques, d’abord. Nous sommes à présent bien loin des poursuites entre policiers et voleurs. Les véritables dangers ne sont plus ni les rafales de mitraillettes ni les pelotons d’exécution, mais des nécessités inscrites dans l’ordre naturel du monde. En premier lieu, il faut emprunter un itinéraire rocailleux où le moindre faux pas peut être fatal (6 p 19). Il faut traverser des rapides (p 17 et 18), des forêts denses (p 22). La montagne atteinte, les progrès dans la neige demandent beaucoup d’efforts et de volonté (6 et 7 p 25, 1 et 2 p 28, 10 p 41, 3 p 43), et sont compliqués par de multiples périls : les tempêtes de neige (p 31, p 42), les crevasses (p 31), les avalanches (12 p 43). La haute altitude n’est pas un domaine à la portée de tous. Dès le départ, Tharkey précise que le but ne sera pas atteint tout de suite : "Route encore longue", dit-il case 2 planche 16. Quelques temps après, le même personnage, lassé, conclut : "Seul bon montagnard pouvoir escalader paroi comme celle-là" (11 p 36), et décide de revenir dans la vallée. Tintin lui-même reconnaît que, de plus en plus, le "passage est difficile" (10 p 39). Les porteurs ont choisi d’abandonner (7 p 27) : ils ont préféré passer pour des froussards et se dispenser de la générosité du capitaine (5 p 25) plutôt que d’avoir à affronter le yéti, personnification des dangers et des mystères de la montagne. L’immensité de cette dernière est souligné aux cases 7, 8 et 9 planche 35 : les trois aventuriers semblent des créatures minuscules dans un milieu hostile, ou du moins dans un milieu qui n’est pas à leur mesure, un milieu où le plus élémentaire incident peut s’avérer pour eux lourd de conséquences. "Toi très courageux, mais toi pas connaître dangers montagne, toi pas raisonnable", dit avec justesse Tharkey au héros (5 p 37). Au fur et à mesure de l’ascension, les forces diminuent, le froid paralyse (9 p 40), les doigts s’engourdissent (15 p 40). La fatigue se lit sur le visage de Haddock (6 p 43) : ses joues sont creuses, des poches apparaissent sous ses yeux. Tintin finit par se fouler une cheville (7 p 45), Tharkey par se casser un bras (8 p 48). L’exposé final du capitaine (6 et 7 p 49) résume le pénible périple : la montagne a désormais remplacé les gangsters d’hier, elle est devenue une ravisseuse d’enfant qu’on doit vaincre, une ennemie à part entière.
Les risques moraux, ensuite. Tintin est mis en garde : son entreprise est considérée comme une folie (5 p 10), comme un "projet insensé" (11 p 13). Les personnes rencontrées sont toutes du même avis, depuis le chef de l’aéroport de Katmandou qui veut ramener le héros à plus de pragmatisme (5 et6 p 10) jusqu’à l’oncle adoptif de Tchang qui ne comprend pas son obstination ("Mais, Sahib, puisqu’il est mort !", 6 p 13) : toute tentative est absolument "inutile" (6 p 10), puisque dans un avion cassé, avec rien à manger et soumis à une trop faible température (10 p 13), les rescapés n’ont forcément pas pu survivre. Et même quand Tharkey s’engage, sa décision relève moins d’une volonté de venir en aide à d’éventuels blessés, que d’une volonté de prouver qu’il n’y a "pas le moindre espoir" de sauver encore des vies (4 p 15) : "Tchang mort", conclut-il une fois l’avion atteint (13 p 36). Après avoir lutté contre les appels à la raison que lui prodigue son entourage, Tintin doit lutter contre lui-même. Dans la montagne en effet, les conditions très rudes n’incitent guère à tenter des exploits : c’est uniquement parce qu’il est ivre que Haddock décide de gravir la paroi (p 38). Le renoncement menace. Il faut dire que quand "tout ce qui était humainement possible" a été fait (11 p 35), la tentation devient grande de baisser les bras et de prendre la route du retour (10 p 35). En ces circonstances, la ténacité chez Tintin conduit réellement, comme la boisson chez Haddock, à une attitude de "folie pure" (2 p 38) : c’est parce qu’ils sont "fous", chacun à leur manière, que les deux personnages principaux parviennent à surmonter leur peur et leur découragement. Et il leur faut lutter seuls : le journal laisse entendre que les recherches occidentales seront de courte durée (1 p 2), les autochtones - Tharkey en tête (8 p 13) - refusent de se lancer dans une nouvelle expédition, même les autorités religieuses ont perdu espoir ("Jamais, jamais tu n’en retrouveras la moindre trace", affirme le Grand Précieux, 11 p 49 ; et un peu plus loin, 3 p 50 : "Le mieux serait que vous retourniez dans votre pays. [...] Demain, une caravane part d’ici pour le Népal. Je vous invite à en profiter"). Personne ne veut "se risquer dans cette aventure" (1 p 52), "aucun guide" (10 p 10) ni aucun villageois (11 p 52). En résumé, tandis que les bandits d’autrefois trouaient les peaux avec des mitraillettes, cassaient les membres avec des instruments de torture, renversaient les corps avec des voitures, la montagne mine de l’intérieur : elle terrifie, elle impose le respect, elle assagit, elle réduit à néant toute velléité combative. Comme le yéti, elle intimide plus qu’elle agresse.
Pour faire face, restent la volonté, le courage, la foi. Au commencement de l’entreprise en effet, il n’y a qu’un rêve de Tintin en complète contradiction avec le "peu d’espoir" du journal (4 p 3) : sans la moindre raison, le personnage principal soutient obstinément la thèse de la survie de Tchang ("Tchang n’est pas mort", 5 et 11 p 5 ; "Tchang est vivant", 7 p 5, 11 p 10 ; "Je suis convaincu que Tchang n’est pas mort", 4 p 10 ; "Je sens [...] qu’il est vivant", 9 p 10), et cette conviction suffit à lui faire oublier les dangers qui l’attendent. Parfois, tout de même, il utilise le verbe "croire", et confesse ainsi que son propos relève plus de l’irrationnel que d’un comportement responsable ("Je crois qu’il n’est pas mort", 5 p 13) ; mais la conviction est tellement forte qu’elle le pousse à agir aussi promptement que le plus construit des discours mathématiques : "Comme je le crois vivant, je pars à sa recherche", dit-il sèchement case 9 planche 6. Et rien ne semble en mesure de contrecarrer son projet. Des montagnards tentent de lui remettre les pieds sur terre, en l’assurant qu’ils ne s’engageront pas dans l’aventure, quelle que soit la somme qu’on leur offre ? Tintin répond simplement : "Je partirai donc seul" (2 p 14), autrement dit : "Je pars quand même, peu importe les moyens, et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là". Dans la montagne, sur le lieu du drame, personne ne répond, sinon l’écho ? Tintin ne se décourage pas : "Il faut sauver Tchang" malgré tout (12 p 27), quand bien même on ne trouverait aucune trace de lui à proximité de l’avion. Tharkey manifeste des doutes sur le bien-fondé de l’expédition ? Tintin le motive : "En avant, Tharkey, en avant" (9 p 36), "Moi, je continue" (4 p 37), et il réussit à le convaincre (9 p 41). Même quand la fatigue se fait sentir, même quand un retour précipité dans la vallée devient nécessaire car le matériel commence à faire défaut (la première tente s’est envolée, la seconde s’est déchirée), Tintin ne peut pas s’empêcher de penser encore à Tchang : "Hélas !", laisse-t-il échapper, case 2 planche 43. Et dès que les conditions s’améliorent, il repart en croisade : au monastère, à peine remis de l’avalanche qui a failli lui coûter la vie, il reprend sa prédication là où il l’avait laissée ("Il faut absolument le sauver", 1 p 52 ; "J’irai seul s’il le faut", 2 p 52 ; "Je partirai demain pour Charahbang", 6 p 52). On peut dire que la dernière arme du héros, c’est ce qu’il a dans le ventre et surtout sur le cœur. Les mitraillettes ont été rangées au placard, les voitures ont été délaissées au fond des garages, et même les muscles ne servent plus à rien : Tharkey, un sherpa, a beau avoir une corpulence plus imposante que celle de Tintin, seul Tintin aura assez d’audace et d’amour pour mener à terme la quête de Tchang. C’en est fini de la technicité, des chars, des avions, des appareils à ultrasons et autres : pour vaincre, ne reste que la persévérance. Et la récompense du héros est devenue pareillement plus humaine : au diable la reconnaissance bruyante de l’humanité, Tintin se contente désormais de la joie de revoir Tchang vivant, tel qu’il l’avait rêvé (p 56).
L’image des montagnards perdus dans la neige, entendus seulement par l’écho (9 p 27), résume tout : des hommes, coupés du monde et oubliés par lui, ne doivent compter que sur eux-mêmes pour parvenir à leur but. Pour la première fois, le "héros" reconnaît que son entreprise n’est pas une partie de plaisir, et que ce n’est pas par "soif des records", par "goût de l’alpinisme", par envie d’épater la galerie, qu’il s’est jeté dans l’aventure (10 p 48). La réussite finale est la victoire non pas d’une espèce de demi-dieu contre une abstraction - le Banditisme international -, ni d’un philanthrope exceptionnel qui a apporté son aide aux opprimés, mais d’un "héros" enfin humanisé, d’un individu ordinaire qui a été jusqu’au bout de lui-même, qui a triomphé de dangers bien réels - ceux de la montagne, que connaissent tous les skieurs, grimpeurs, randonneurs. En pleine guerre froide (les avions et les automobiles qu’utilisent les personnages sont datés : ce sont celles et ceux des années 1950-1960), Tintin a délaissé les prisonniers du goulag, les Berlinois emmurés et les réfugiés cubains pour ne s’intéresser qu’à un jeune rescapé moribond d’une catastrophe aérienne parmi tant d’autres. Le propos final du Grand Précieux ("Ce que tu as fait, peu d’hommes auraient osé l’entreprendre", 4 p 61) marque l’émergence de nouvelles valeurs : l’amitié, la ténacité, l’humilité remplacent dorénavant le geste théâtral, l’altruisme à grande échelle et en définitive de pure forme, la recherche de l’exploit sportif gratuit.