Les références aux années 1960-1970 sont toujours exploitées. Dans Vol 714 pour Sydney, Carreidas s’oppose à l’armateur grec Onassis (Vol 714 pour Sydney 7 p 8). Le Carreidas 160 ressemble aux avions d’affaires Dassault. Mik Ezdanitoff est un clone de l’écrivain Jacques Bergier. Dans Tintin et les Picaros, le personnage principal porte un jean, fait du yoga (Tintin et les Picaros 9 p 4), arbore le signe de la paix hippie sur son casque (Tintin et les Picaros 4 p 1). Le car des Turlurons semble échappé d’une affiche pour le Club Méditerranée (Tintin et les Picaros 5 p 51). Dans Tintin et l’Alph Art, Ben Kalish Ezab évoque l’ouverture du centre Beaubourg à Paris (Tintin et l’Alph Art 5-6 p 6), Ramó Nash accueille chez lui Luigi Randazzo, un double de Jacques Chazot - comme l’indique une note en haut de la planche 36 -, Endaddine Akass évoque le sculpteur César (Tintin et l’Alph Art p 40). Parallèlement, le système de fausse fin à rebondissement fonctionne toujours. A la fin de la planche 1 dans Vol 714 pour Sydney, le capitaine se retourne vivement vers quelqu’un qui ordonne : "Halte !... Arrêtez !...". S’agit-il d’un douanier ? d’une attaque à main armée ? Pas du tout : Tournesol veut simplement montrer un panneau avec le nom de l’aéroport (Vol 714 pour Sydney 1 p 2). Un peu plus tard, au moment de monter dans l’avion de Carreidas, on entend un BROUM inhabituel (Vol 714 pour Sydney 11 p 8) : une bombe vient-elle de sauter ? C’est un attentat ? Non : Spalding s’est pris le pied dans le fil du téléphone (Vol 714 pour Sydney 1 p 9). A la fin de la planche 3dans Tintin et les Picaros, Tintin s’écrie "Milou !" : le canidé a-t-il été empoisonné ? Non, il est ivre (Tintin et les Picaros 1 p 4). Dans Tintin et l’Alph Art, à la fin de laplanche 5, Tintin appelle Haddock comme si un dinosaure venait de sortir de la cheminée : "C’est vous, capitaine ? Venez ! Venez vite !". Mais non : c’est seulement pour prévenir que l’émir Ben Kalish Ezab passe à la télévision (Tintin et l’Alph Art 1 p 6). Au moment de l’interview, une explosion a lieu (Tintin et l’Alph Art, fin de la planche 6) : des opposants au régime sont-ils en train de tenter un coup d’état ? Non, c’est Abdallah qui vient de faire une farce en allumant un gros pétard (Tintin et l’Alph Art 2 p 7). En d’autres termes, les trois dernières "aventures" de la série s’inscrivent encore dans leur époque, et continuent d’évoquer un héros qui ne provoque presque plus rien. Des imprévus arrivent, certes (un détournement d’avion dans Vol 714 pour Sydney, l’accusation du dictateur Tapioca dans Tintin et les Picaros) ; mais même dans ces circonstances, Tintin ne joue aucun rôle d’importance. Il subit, il se laisse porter par les événements, et n’échappe à la mort que grâce à des tiers (les extraterrestres dans Vol 714 pour Sydney, Alcazar dans Tintin et les Picaros). L’entreprise nouvelle de description d’un monde où l’individu a perdu sa place, a définitivement remplacé l’évocation de l’action généreuse, devenue dérisoire.
Vol 714 pour Sydney s’intéressera d’abord à l’univers de la finance, à travers le personnage trouble de Laszlo Carreidas. Multimilliardaire dans le domaine des "avions, laines, pétroles, électronique, Sani-Cola, etc." (Vol 714 pour Sydney 4 p 3), il passe, au premier abord, pour un homme comme un autre. Pas de signes particuliers visibles, aucun charisme, aucun pouvoir de fascination. Il est un anonyme parmi la foule d’anonymes de l’aéroport. Quand on apprend sa véritable identité (Vol 714 pour Sydney p 4), plusieurs points d’interrogations commencent déjà à apparaître. Riche au-delà de ce qu’un contribuable moyen peut concevoir, pourquoi est-il vêtu de façon aussi pauvre ? Il porte un pantalon trop court, son imperméable est mangé par les mites, ses chaussures ont vécu, son chapeau (un "Bross et Clackwell d’avant-guerre", Vol 714 pour Sydney 5 p 46) est trop étroit. Le capitaine en le voyant le prend pour un malheureux "petit émigrant" (Vol 714 pour Sydney 1 p 4) qui "n’a peut-être pas de quoi se payer un verre d’eau" (Vol 714 pour Sydney 3 p 2). La vérité est que l’opulent homme d’affaires a l’obsession des économies : un complet, ça coûte cher... Cette hantise de l’épargne conçue comme mode de vie l’a apparemment toujours éloigné des médecins : il protège sa gorge avec une grosse écharpe jaune, il éternue continuellement, mais il préfère très certainement rester malade plutôt que payer une consultation et acheter des médicaments. Et quand il offre une tournée de Sani-Cola (Vol 714 pour Sydney p 5), ne nous trompons pas : la firme Sani-Cola lui appartenant, son geste ne lui revient pas trop cher. Peu généreux, il est un homme seul et triste : on le surnomme l’"homme-qui-ne-rit-jamais". Et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne tente rien pour mettre fin à cette situation : il refuse même de serrer la main car il trouve cela "antihygiénique" (Vol 714 pour Sydney 5 p 4). Comment donc dépense-t-il son argent ? Sans doute, le Carreidas 160 est une belle réalisation. La boisson Sani-Cola en revanche est un breuvage peu recommandé pour la santé : quand Haddock jette le contenu de son verre dans un pot de fleur (Vol 714 pour Sydney 3 p 7), la plante crève presque instantanément (Vol 714 pour Sydney 10 à 12 p 7). En fait, le milliardaire n’est animé que par le goût de la possession. Peu importe la réussite technologique de son Carreidas 160, du moment qu’il en vende. Peu importe la qualité de ce qu’il fabrique, Sani-Cola ou autres, du moment que la production rapporte. Cette mentalité est confirmée lors d’une vente aux enchères. Peu importe Picasso, Braque, Renoir ("J’en ai à ne plus savoir où les mettre", Vol 714 pour Sydney 6 p 8), l’Art ne l’intéresse pas. Mais si un autre acheteur s’interpose, il faut acheter "à n’importe quel prix" (Vol 714 pour Sydney 7 p 8). Autrement dit, seule compte la quantité de billets de banque qu’il va pouvoir étaler à la face de tous, et qui va lui permettre de se croire l’homme le plus puissant du monde. Carreidas en effet n’a pas des comportements modestes. En véritable tyran qui veut contraindre à sa volonté ceux qui l’entourent, il impose à Tintin, Haddock et Tournesol de voyager avec lui, sans se soucier de leur avis (Vol 714 pour Sydney p 5), il parle de lui à la troisième personne ("On ne fume pas en présence de Laszlo Carreidas !", Vol 714 pour Sydney 7 p 19 ; "On se tait quand Laszlo Carreidas parle !", Vol 714 pour Sydney 11 p 32 ; "Rien ni personne n’empêchera jamais Carreidas de parler !", Vol 714 pour Sydney 2 p 33), il pense à sauver sa peau avant celle des autres (il pousse Haddock dans la lave pour se frayer un passage, Vol 714 pour Sydney 13 p 53). Ceux qui tentent de le corriger, ou qui ont simplement une tête qui ne lui revient pas, sont rabroués comme des moins que rien : Tintin à ses yeux n’est qu’un "petit morveux" (Vol 714 pour Sydney 11 p 32), un "petit freluquet" (Vol 714 pour Sydney 2 p 33), Spalding est un "bouffon" (Vol 714 pour Sydney 3 p 9) qu’il n’hésite pas à traiter comme le dernier des esclaves ("Ne pensez pas, Spalding, et faites ce qu’on vous dit !", Vol 714 pour Sydney 13 p 5). Plus on avance dans la connaissance du personnage, plus on découvre un esprit déplaisant, néfaste, condamnable. Radin (il a ouvert un compte en Suisse sous un faux nom, Vol 714 pour Sydney 9 p 20), tricheur (il a installé une caméra pour gagner à la bataille navale, Vol 714 pour Sydney 10 p 10 : on peut supposer qu’il espionne de la même manière les industriels concurrents), il finit par avouer, sous l’effet d’un sérum de vérité, que "le fond de [sa] nature est mauvais" (Vol 714 pour Sydney 7 p 25), qu’il est une "canaille" (Vol 714 pour Sydney 9 p 30), une "fripouille" (Vol 714 pour Sydney 10 p 32). Toute sa vie a été marquée par des actes répréhensibles : il a volé un épicier dès l’âge de quatre ans (Vol 714 pour Sydney 12 p 24), il a volé aussi sa sœur aînée (Vol 714 pour Sydney 6 p 25) et sa mère (en laissant accuser la servante de la maison, Vol 714 pour Sydney 15 p 24), sa méchanceté a fait mourir sa grand-tante de chagrin (Vol 714 pour Sydney 5 p 31). Face à lui, Rastapopoulos, l’ancien parangon du Banditisme, n’est plus si terrifiant. Carreidas lui a ravi sa couronne de génie du Mal (Vol 714 pour Sydney 4 p 31). Rastapopoulos en est réduit à pleurer comme un jeune garçon turbulent à qui on vient de confisquer sa fronde (Vol 714 pour Sydney 8 et 9 p 32), et à se plaindre d’avoir été abandonné par le Diable ("Qu’est-ce que j’ai fait à Lucifer pour mériter tout ça !", Vol 714 pour Sydney 8 p 50). Fidèle second, Allan est pareillement devenu un imbécile (Vol 714 pour Sydney 12 p 37, 11 p 40, 6 p 48) plus bête que dangereux. Maladroits - Allan jette malencontreusement une grenade sur son chef (Vol 714 pour Sydney 12 p 40) -, malchanceux - Rastapopoulos se cogne contre un arbre (Vol 714 pour Sydney 4 p 37), il se prend une crosse (Vol 714 pour Sydney 12 p 36) et une stalactite sur le crâne (Vol 714 pour Sydney 6 p 50), il n’évite pas le coude d’Allan (Vol 714 pour Sydney 5 p 48) -, les deux hommes sont réellement retournés en enfance : ils éclatent de rire en voyant Haddock avec un chapeau enfoncé jusqu’aux yeux (Vol 714 pour Sydney 12 p 21), et Rastapopoulos hurle quand on lui retire un sparadrap (Vol 714 pour Sydney 10 p 37). Et on n’a plus grand chose à craindre en se moquant même de leurs disgrâces physiques, du nez de Rastapopoulos pareil à celui du nasique (Vol 714 pour Sydney p 42), et du dentier d’Allan (Vol 714 pour Sydney 7 p 51). "Les rôles sont inversés !", déclare Rastapopoulos à Carreidas (Vol 714 pour Sydney 7 p 19) : il ne croit pas si bien dire. Les discrets possédants d’hier se sont effectivement mués en monstres, et les vieux méchants se font maintenant "couper en petits morceaux" (Vol 714 pour Sydney 9 p 51) et ne sont plus capables de faire du mal à une petite araignée (Vol 714 pour Sydney 13 et 14 p 19, 1 à 3 p 20). Reste-t-il une catégorie qui n’a pas évolué ? Oui. Au milieu des deux prétendants au trône du mal, les patriotes sondonésiens représentent la réalité d’un Tiers Monde manipulé. Rastapopoulos compte miner leurs jonques (Vol 714 pour Sydney 9 p 31) dès que Carreidas aura révélé la combinaison du coffre en Suisse. D’un autre côté, il n’est certainement pas exagéré de penser que Carreidas, peu scrupuleux de nature, obsédé par l’idée de récolter de l’argent par tous les moyens, détient, dans les pays sous-développés, des ateliers - sondonésiens ou autres - qui lui fabriquent des vêtements ou des bouteilles de Sani-Cola à bon marché. Tenus par la promesse d’un soutien à leur émancipation, ces révolutionnaires de fortune ne sont pas respectés dans leurs croyances par Rastapopoulos (Vol 714 pour Sydney 5 p 41) : c’est uniquement dans l’éventualité qu’il puisse avoir "encore besoin d’eux" (Vol 714 pour Sydney 6 p 41), qu’il les ménage. A voir comment Carreidas traite son secrétaire, Tintin, Haddock, on peut supposer que ses sentiments à l’égard de ces populations pauvres ne sont pas plus élevés que ceux de Rastapopoulos. Ainsi, deux mondes semblent se dessiner : un monde de puissants, composé d’anciens manipulateurs flamboyants sur le déclin comme Rastapopoulos, et de nouveaux grands propriétaires d’industries et de valeurs, intouchables - sauf si l’on est aidé par des extraterrestres ! -, comme Carreidas, et un monde d’exploités, faibles et trompés.
La séparation radicale entre ces deux entités se retrouve en toile de fond de Tintin et les Picaros, qui approfondit encore l’étude des relations entre le pouvoir financier et le pouvoir politique. La Bordurie, nous l’avons constaté au moment de L’affaire Tournesol, est un pays qui a les moyens d’élaborer un programme de recherches avancées et d’entretenir une armée et une police redoutables. Quand cet Etat décide d’intervenir au San Theodoros, les résultats sont à la mesure des possibilités d’engagement : Tapioca, personnage d’opérette, devient un dirigeant écouté. Il faut dire que la Bordurie contrôle tout. Dans un Etat policier, le ministre de l’Intérieur est toujours le véritable chef du pouvoir. Qui est le ministre de l’Intérieur ? Un colonel bordure, Sponsz. En face, Alcazar est soutenu par l’International Banana Company (Tintin et les Picaros 7 p 1). Qui est le responsable de cette compagnie ? Carreidas ? Nous ne le saurons pas. Comme le dictateur de Bordurie Plekszy-Gladz, qu’on ne voit jamais, sinon en statue ou par le symbole de la moustache, le président de l’International Banana Company demeure une virtualité. On est loin des marchands de canons de L’oreille cassée (Chicklet, Bazaroff), directeurs de PME de guerre qui oeuvraient en silence : ces derniers ont été remplacés par des géants omniscients qui trafiquent au grand jour. Les anciens héros de la révolution sont maintenant des jouets dans les mains de plus puissants qu’eux. Tapioca comme Alcazar, perdus dans leur lutte infantile pour savoir qui sera le chef, ne sentent pas à quel point ils sont faibles. Toujours mégalomanes - la capitale, Las Dopicos, a été rebaptisée Tapiocapolis par Tapioca (Tintin et les Picaros 6 p 1) et Alcazaropolis par Alcazar (Tintin et les Picaros 4 p 54) -, ils jouent les présidents comme on joue aux cartes. Alcazar est un impulsif ; ses réactions sont extrémistes. Que quelqu’un le contrarie, et il s’emporte : il veut faire "dévorer [Pablo] vivant par les fourmis rouges" (Tintin et les Picaros 7 p 29), il veut fusiller le ministre des Communications parce qu’un numéro de téléphone n’aboutit pas (Tintin et les Picaros 12 p 58). Par contre, qu’on se montre sensible à ses problèmes, et il se montre généreux au-delà de toute mesure : il octroie le grand cordon de l’Ordre de San Fernando à Tournesol (Tintin et les Picaros 12 p 49), à Tintin (Tintin et les Picaros 8 p 52), à Lampion (Tintin et les Picaros 5 p 62). Révélateur de sa nature profonde, son comportement planche 43 : en moins de cinq minutes, il est prêt à donner une partie de la réserve d’or d’Etat à Tintin (case 10), et il change complètement d’avis au point de souhaiter le faire passer par les armes (case 13). Un tel caractère ne peut pas apporter des solutions cohérentes et constructives à son peuple, ni rester au pouvoir très longtemps. En supplément, plus occupé à manier le fusil que la plume, le général a oublié d’apprendre l’orthographe (Tintin et les Picaros 9 p 53), ce qui n’aide pas quand on a des responsabilités. Tapioca quant à lui aime s’imaginer qu’il est une terreur, et que ses mimiques le rendent plus séduisant : il relève le menton d’un air superbe devant une ribambelle de micros (Tintin et les Picaros 10 p 8), il prend la pose au balcon du palais présidentiel (Tintin et les Picaros p 55). Mais en réalité, c’est un faible qui tremble et cède devant la première arme à feu (Tintin et les Picaros 8 p 56). Pareillement ridicules, les deux hommes ne sont pas d’un grand secours pour leur pays. Ils ne sont même pas soutenus par leurs fonctionnaires : seulement trente hommes suffisent pour bousculer le régime en place (Tintin et les Picaros 12 p 38). Et quand le changement a lieu, l’armée, la marine et l’aviation retournent aussitôt leur veste (Tintin et les Picaros 1 p 62) : "Toutes mes félicitations, mon général !", dit le colonel Alvarez (Tintin et les Picaros 2 p 57). Les coups d’Etat finissent par être considérés comme une "tradition" (Tintin et les Picaros 3 p 57), comme une coutume ancestrale, comme un patrimoine. Case 5 planche 62, Alcazar invite les Turlurons, grâce à qui il est parvenu au pouvoir, à participer "au carnaval de l’année prochaine" : on suppose qu’il sera renversé à son tour. A l’instar de Tapioca, "Mussolini de Carnaval" (Tintin et les Picaros 12 p 8), Alcazar, sorte de "Castro de carnaval", n’est rien d’autre qu’un élément de cette gigantesque mascarade, de cette fête inconséquente qu’est le joyeux carnaval de la révolution san-theodorosienne. Dirigée par Tapioca ou Alcazar, la population des périphéries est abandonnée (Tintin et les Picaros 9 p 11, 11 p 62), au profit des centres-villes où s’engraissent les étrangers des pays riches (on voit un groupe de touristes opulents, Tintin et les Picaros 8 p 11). Par Tiers Monde interposé, jouant sur des rivalités personnelles de bon ou de mauvais aloi (celles des partisans de Tapioca ou d’Alcazar), la Bordurie et l’International Banana Company règlent leurs comptes. Peu importe les affamés des bidonvilles, Sponsz est prêt à utiliser des armements très chers ("Au napalm, à la roquette, à la bombe !", Tintin et les Picaros 7 p 35) simplement pour se venger de son échec du temps de L’affaire Tournesol. De plus en plus éloigné des actes flamboyants de sa jeunesse, Tintin laisse les malheureux à leur sort : il n’invite même plus quelques San-Theodorosiens en haillons à venir s’installer dans le parc du château de Moulinsart (comme les Tziganes des Bijoux de la Castafiore), il refuse de se rendre au San Theodoros, (Tintin et les Picaros 1 p 11), et quand il s’y décide enfin, c’est uniquement pour sauver les Dupondt et la Castafiore (Tintin et les Picaros 3 p 46). Au fond, de même que le capitaine, Tintin se "fiche royalement de [la] révolution" (Tintin et les Picaros 2 p 46). Son impuissance le rend à peine plus éveillé que les Turlurons ; le seul point positif qui lui reste est sa réserve, qui lui évite de paraître en chemise rouge à fleurs et en bermuda comme Lampion, et de montrer impudemment son appareil photo et sa caméra pour demander où se trouvent les marchands de cartes postales (Tintin et les Picaros 6 p 51).
Tintin et l’Alph Art enfin s’intéresse aux rapports entre Art et argent. Comme Tintin, Tournesol ("Qu’est-ce que c’est que ça ?", Tintin et l’Alph Art 12 p 7, 4 p 8), les Dupondt, Nestor ("Ça sert à quoi ?", Tintin et l’Alph Art 8 p 11), Lampion ("C’est quoi, ça, ce truc ?", Tintin et l’Alph Art 6 p 10), le lecteur peut s’interroger sur la valeur réelle du H en plexiglas que Ramó Nash vend à Haddock - lui-même peu convaincu de la pertinence de son placement ("Euh... Bof...", répond-il à la Castafiore,Tintin et l’Alph Art 3 p 5). Ce H, caractérisé par sa monumentalité et sa transparence, pourrait laisser croire à la nature élevée de ce nouveau courant qu’est l’Alph Art. "Riche", "élémentaire" (Tintin et l’Alph Art 12 p 4), "transcendant" (Tintin et l’Alph Art 7 p 5), l’objet suggère le désintérêt du monde artistique pour l’ici-bas. Cette suggestion est trompeuse. Sous son apparence de "force" et de "noblesse" (Tintin et l’Alph Art 3 p 5), l’œuvre cache de sombres agissements. L’Art est devenu une gigantesque magouille : Ramó Nash est un faussaire, son protecteur Endaddine Akass est un meurtrier, et le gérant de galerie Fourcart, honnête mais maladroit, recourt au chantage pour se faire entendre (il menace de "dévoiler tout ce trafic", Tintin et l’Alph Art 8 p 39). Sous couvert de grandes phrases, de calembours, de divagations rhétoriques ("C’est du Personalph Art !",Tintin et l’Alph Art 7 p 5), des grandes quantités de billets de banque circulent. "Une occasion pareille ne se représentera peut-être plus jamais !", assure Ramó Nash, case 8 planche 5 : un marchand de tapis ne s’exprime pas autrement pour écouler sa camelote... Pouvoir et argent sont liés, et conditionnent le devenir de la création artistique. Rabaissé au niveau d’un simple produit de consommation courante, l’objet d’Art finit par équivaloir à n’importe quoi, incitant n’importe qui à se figurer artiste. En voyage en Europe, le riche émir Ben Kalish Ezab décide de se faire mécène. N’ayant aucun sens artistique, il cherche à acheter des chefs- d’oeuvre anglais et français comme la ménagère du dimanche achète des légumes au marché : ces achats ne sont que des "emplettes" (Tintin et l’Alph Art 2 p 6), qui ne lui apportent aucune émotion, aucun enrichissement particuliers. Ne jugeant la valeur des choses qu’à travers l’industrie pétrolière, il veut transformer la tour Eiffel en derrick (Tintin et l’Alph Art 4 p 6) et le centre Beaubourg en raffinerie (Tintin et l’Alph Art 5-6 p 6). Pour ce piètre esthète, la gloire, la vitrine, la propagande seuls justifient l’existence des palais (il veut reconstruire Windsor dans sa capitale Wadesdah,Tintin et l’Alph Art 2 p 6) et des maisons de la culture (l’ouverture programmée d’un musée d’art à Wadesdah n’aura qu’un but : "faire du Khémed un pays moderne",Tintin et l’Alph Art 4 p 7). Endaddine Akass quant à lui est un Néron jouant sur sa lyre. L’inquiétant personnage aime l’exagération dramatique. Avant qu’il apparaisse, on voit une scène surélevée, sur le fond de laquelle est inscrit un grand signe formé de deux E accolés (Tintin et l’Alph Art 7 p 22). Pour rendre son arrivée encore plus spectaculaire, il se fait annoncer (Tintin et l’Alph Art 8 p 22). Il se montre après que son assistance ait longtemps attendu, costumé comme un roi, avec une cape portée par un disciple, une barbe noire qui masque son visage, des lunettes noires qui cachent son regard (Tintin et l’Alph Art 10 p 22). L’Art est devenu une secte. Le gourou entame sa pantomime, lève les bras, utilise un vocabulaire choisi pour impressionner ("présence hostile",Tintin et l’Alph Art 11 p 22; "syllabe sacrée", Tintin et l’Alph Art 14 p 22). L’assemblée communie dans un délire général (Tintin et l’Alph Art 2 p 24a). N’y a-t-il personne pour s’opposer à de tels excès ? Les valeurs incontournables du moment sont des mondains : Angelina Sordi impose le baisemain et joue la star en ne disant pas un mot (Tintin et l’Alph Art 8 p 35), le chanteur de charme Luigi Randazzo est un médiocre (Tintin et l’Alph Art p 36). Dans les salons, on cause, on danse, on fume au point de créer un brouillard (Tintin et l’Alph Art 1 p 37). On se divertit en soirée pour mieux dormir la nuit, et ne pas entendre les manigances, la louche camionnette que l’on charge (Tintin et l’Alph Art 12 p 37). La Castafiore représente parfaitement cet univers des cénacles. Son propos case 1 planche 5est remarquable : "C’est un véritable retour aux sources, aux grottes de Lastamira, non, de Castaux... enfin bref, c’est l’Art de notre temps". L’"Art de notre temps" peut être compris au sens d’"Art qui va influencer les œuvres de demain" - autrement dit, elle prétend juger rationnellement les réalisations d’aujourd’hui alors qu’elle ne connaît pas les réalisations du passé -, ou au sens d’"Art de la fin du XXe siècle" - autrement dit, elle recourt à une tautologie pour éviter de disserter sur ce qu’elle ignore - : dans un cas comme dans l’autre, elle prouve son manque de culture. Mais pour elle, pas de problème : du moment qu’elle peut montrer à la foule qu’elle est une familière des créateurs (elle embrasse le peintre,Tintin et l’Alph Art 7 p 4 ; elle l’appelle "mon cher Ramó", Tintin et l’Alph Art 2 p 5), elle est satisfaite. "Toute l’énergie du monde est en moi !", déclare Endaddine Akass (Tintin et l’Alph Art 8 p 24a).Effectivement. Toutes les énergies des artistes (Ramó Nash), des chefs d’Etats, des hommes d’affaires, des politiques (une note en bas de la planche 35 indique la présence, dans la villa d’Ischia, de Ben Kalish Ezab, de Chicklet, de Gibbons), des individus ordinaires (comme Martine, ou le collectionneur Sakharine, Tintin et l’Alph Art 3 p 23), vont vers lui. Son discours est une supercherie, de même que les pendentifs en or (Tintin et l’Alph Art 8 p 24b) qu’il offre à ses apôtres inconditionnels, qui contiennent un micro (Tintin et l’Alph Art 8 p 26) destiné à surveiller leurs allées et venues. Mais il manœuvre si bien les volontés qu’il passe aux yeux de tous, comme l’assure Martine, pour un être merveilleux (Tintin et l’Alph Art 6 p 24b).
"L’heure a sonné de vous transformer en César" (Tintin et l’Alph Art 4 p 42) : c’est sur cette sombre perspective qu’Hergé a abandonné son personnage, un jour de mars 1983. On se demande encore ce qu’il serait advenu de Tintin si la mort de son créateur ne l’avait pas laissé sur cette promesse d’avenir peu réjouissante. Sans doute Milou, parti chercher du secours (Tintin et l’Alph Art p 41), aurait réussi à prévenir Haddock, la police ou la Castafiore, et in extremis, comme toujours, Tintin aurait échappé à son funeste sort. Mais quelle forme aurait pris sa victoire ? Endaddine Akass est riche, et, nous l’avons vu dans une note en bas de la planche 35 de Tintin et l’Alph Art, il est appuyé par des individus puissants. Surtout, il peut compter sur la crédulité des fidèles qu’il magnétise. Quant à Ramó Nash, son talent de faussaire ne sera pas oublié par tout le monde. Monastir et Fourcart sont morts ? La belle affaire ! Il trouvera bien d’autres gérants de galeries de peinture pour écouler sa marchandise. En résumé, l’organisation malfaisante dans Tintin et l’Alph Art est une organisation à grande échelle, tentaculaire. Il ne suffira pas d’envoyer Endaddine Akass en prison pour la détruire. Il ne s’agit pas d’une petite entreprise familiale comme, par exemple, la fabrique de faux billets de L’île noire, ou le réseau d’opium du Crabe aux pinces d’or. Quand Tintin arrêtait les faussaires de L’île noire, tout le groupe tombait : il n’y avait plus un seul faux-monnayeur sur la surface de la Terre (et effectivement, par la suite, Tintin n’a plus jamais eu affaire à des faux- monnayeurs), et les bandits étaient définitivement réduits à l’impuissance (aucun des méchants de L’île noire ne réapparaîtra dans les albums ultérieurs, sauf le docteur Müller ; mais il devra malgré tout changer de métier et d’identité pour jouer à nouveau un petit rôle aux ordres de puissants qui le dépasseront - directeur d’un atelier de stockage de pilules explosives pour le compte de la Skoil Petroleum dans Au pays de l’or noir, chef de l’armée de Bab El Ehr, lui-même contrôlé par l’Arabair, dans Coke en stock). Et quand Tintin arrêtait les trafiquants du Crabe aux pinces d’or, le monde entier était débarrassé du fléau : plus jamais on ne reverra Omar Ben Salaad, plus jamais on n’entendra parler d’opium, seul Allan se montrera encore dans Vol 714 pour Sydney, mais dans quel état ! Tandis qu’à présent, les bandits ont des complices dans tous les pays, dans tous les milieux. Que Milou prévienne la police, celle-ci interviendra - à supposer qu’elle ne soit pas corrompue aussi par Endaddine Akass -, Tintin évitera la mort qui lui a été réservée, et Endaddine Akass sera conduit dans une cellule. Et alors ? Ce mage derrière les barreaux sera-t-il moins dangereux que ses sbires répandus dans toutes les couches de la société, et tous ses clones essaimés un peu partout, qui resteront en liberté ? Nous connaissons la chance miraculeuse de Tintin, et son tempérament de boy-scout. Nous pouvons facilement imaginer qu’un événement de dernière minute aurait compromis Endaddine Akass au moment le plus critique, et Tintin aurait fini son aventure sur une terrasse confortable d’Ischia, aux côtés du capitaine, satisfait d’avoir accompli une nouvelle B.A. Mais comme l’expédition au Tibet, comme l’invitation des Gitans à Moulinsart, comme la libération de Carreidas et la révolution d’Alcazar, ç’aurait été une B.A. bien maigre. Combien de déportés en Sibérie, combien d’Ethiopiens ou de Bangladais morts de faim, combien de prisonniers torturés en Amérique du Sud pour la découverte de l’unique rescapé d’un accident d’avion, pour une poignée de bohémiens pris en pitié, pour le sauvetage d’un multimilliardaire fourbe ou d’une cantatrice casse-pieds, pour l’arrestation d’un gourou parmi tant d’autres ? Une seule fois durant sa carrière de héros, nous avons vu Tintin à l’œuvre comme reporter - planche 35 de Tintin au pays des soviets, il rédige un long article pour le journal Le petit vingtième - : depuis son expédition au Tibet, reporter - rapporteur de son temps - est redevenu sa seule fonction. Non seulement il ne sauve plus le monde, mais il ne défend même plus la veuve et l’orphelin, puisqu’il ne détrône le dictateur du San Theodoros que pour en mettre un autre à la place, dans son intérêt. Essayons d’aller plus loin. Accordons cinquante ans de plus à Hergé. Tintin et l’Alph Art aurait été achevé à la fin des années 1980 peut-être, ou au milieu des années 1990. Dans un vingt-cinquième album, qui aurait vu le jour après l’an 2000, le dessinateur aurait abordé la montée du capitalisme mondial, ou les scandales de la politique, ou les guerres localisées qui permettent d’écouler les stocks d’armement périmés. Peu importe le sujet : quel rôle aurait joué Tintin dans cette nouvelle "aventure" ? La tendance amorcée au moment de Tintin au Tibet ne se serait très certainement pas inversée. Au mieux, il se serait engagé dans la Croix Rouge ou dans n’importe quelle autre ONG pour porter secours aux réfugiés sondonésiens ou san- theodorosiens ; au pire, il aurait favorisé l’élection de Carreidas à la présidence d’une multinationale de fabrication d’armes pour sauver Nestor, ou l’accession au pouvoir de Tapioca ou Alcazar à la place de Kadhafi ou Saddam Hussein pour distraire Abdallah. Un vingt-sixième album aurait donné l’impression d’une redite laborieuse, un vingt-septième aussi, un vingt-huitième encore plus. Ne nous trompons pas sur la signification des périodes de plus en plus longues qui séparent les dernières créations. Si Hergé a mis trois ans pour réaliser Les bijoux de la Castafiore, cinq ans pour Vol 714 pour Sydney, huit ans pour Tintin et les Picaros, s’il n’a jamais achevé Tintin et l’Alph Art, s’il s’est rabattu sur des refontes d’anciennes aventures - Au pays de l’or noir, L’île noire -, c’est sûrement parce que l’inspiration faisait défaut, c’est aussi parce qu’il avait de plus en plus conscience de la vanité de son personnage. Où envoyer Tintin ? Quelle mission lui donner ? Dans quelles situations le mettre pour que ses actes ne trahissent pas son impuissance et ne paraissent pas trop ridicules ? Voilà les données nouvelles que l’auteur devait résoudre. Faire d’un héros plusieurs fois vainqueur de méchants spectaculaires, un observateur placide de son temps, ne pouvait pas être suffisant. "Quelles aventures aurait vécu Tintin si Hergé avait vécu plus longtemps ?" n’est pas la bonne question. Il faut plutôt se demander : "Dans un monde uniformisé, géré par des ramifications politico-militaro-scientifico-financières sans nombre, existe-t-il encore une place pour un héros comme Tintin ?". Concrètement, la réponse est non. Dans le meilleur des cas, Tintin aurait évolué vers un humanisme au singulier, il serait devenu une sorte d’abbé Pierre, ou un membre d’Amnesty International, ou un écologiste. Sinon, il aurait soigné ses vieux os au coin d’une cheminée de Moulinsart, en se plaignant de la hausse des impôts et des variations météorologiques. Mais dans un cas comme dans l’autre, la série des "aventures" de Tintin était bel et bien condamnée. Ou il aurait fallu rebondir sur un personnage secondaire (ainsi que le fera Franquin, en extrayant Gaston des aventures de Spirou) : pourquoi ne pas imaginer une nouvelle série avec, par exemple, Haddock en personnage principal ? Le capitaine, contrairement à Tintin, a des points faibles, et cela le rend bien plus humain, bien plus disponible pour des déambulations pleines de succès humbles et d’échecs modérés dans le monde moderne. Mais Hergé aurait-il envisagé un tel projet ? Ayant la même mentalité scoute que son héros, il n’aurait sans doute jamais voulu l’abandonner, et par là remettre en cause son propre système de valeurs, sans doute très noble, mais dépassé. Qu’il nous soit donc permis, en conclusion, de supposer que, pour une fois, Milou ne parvienne pas à prévenir la police et que Tintin n’échappe pas à sa condamnation d’être transformé en sculpture. Qu’il nous soit permis de l’imaginer figurant dans un musée, sous la forme d’une "œuvre qu’on pourrait intituler “reporter”" (Tintin et l’Alph Art 4 p 40). Ce serait la meilleure façon de sacraliser ce qui peut l’être encore, de sublimer en martyr un personnage désespérément attaché à des principes qui n’ont plus aucune force.