Dans un monde dominé par la science, ou plus exactement par des savants qui se laissent déposséder de leurs inventions - Champignac de son X1, Zorglub de sa zorglonde -, y a-t-il encore une place pour le grand geste spontané ? QRN sur Bretzelburg soulève la question. Au Bretzelburg, on a remplacé les bus à essence par des bus à pédales. Les passagers sont désormais un unique "moteur" (3 p 32) - certains d’entre eux, parfaitement conditionnés, menacent de "tomber en panne" (4 p 32). Cette image de l’homme devenu machine, moulinant pour faire avancer un bus de l’Etat, résume très bien l’ampleur de la tâche qui attend le héros. La fougue seule peut-elle réussir à rétablir l’ordre de la vie, l’honneur, le bon sens ? Spirou pour sa part semble répondre par la négative. Il a définitivement renoncé à jouer l’aventurier, le sauveur, le philanthrope. Se pose alors le problème de son statut. Est-il toujours un héros ? Mérite-t-il toujours qu’on raconte ses voyages autour du monde, ses exploits sportifs ? Il faudra attendre pour connaître l’avis de Franquin. Pour l’heure, Spirou coule des jours tranquilles au mépris de milliers - de millions ? - de personnes contraintes de subir un joug implacable.
Premier groupe : la population bretzelburgeoise, qui souffre. Naguère réputés pour la qualité de leurs bières, les cafés ne servent plus à présent que de l’eau de vaisselle (1 p 29) pour la bonne raison qu’ils n’ont plus les moyens de s’offrir de la bière (2 p 29) ; les rues surveillées par la police n’attirent plus les touristes (11 p 31), il n’y a plus par conséquent de contacts avec le monde extérieur. La survie dépend des cartes de rationnement (8 p 30) ; les ressources alimentaires sont maigres, au point qu’en voyant Spip, pourtant minuscule écureuil, un des habitants salive : "Il y a des mois que je n’ai vu une telle quantité de viande en une fois !" (2 p 33). Comme le dit si bien Switch, l’existence au quotidien est une "galère" (10 p 31). La principauté se ruine en achetant des armes (10 p 38). Aucun véhicule civil dans la cité : "l’essence est strictement réservée aux véhicules de l’armée" (1 p 32). Face à cette situation révoltante, quel comportement adopte Spirou ? La femme de ménage de Switch, quand elle apprend que son employeur est sain et sauf et que les services secrets bretzelburgeois ont emporté Fantasio, pousse un soupir de soulagement : "Mon Dieu, quel bonheur !" (2 p 15) ; c’est-à-dire qu’elle se moque absolument de ce que va devenir Fantasio, son patron est libre, le reste importe peu. Eh bien ! Nous pourrions en dire autant de Spirou à propos de la population bretzelburgeoise. Pendant que le pays agonise, pendant que des hommes, des femmes, des enfants souffrent de malnutrition, endurent la loi d’une police d’Etat sans pitié, l’ancien héros au grand cœur, sans peur et sans reproches, mène une vie paisible dans sa confortable propriété : il fait griller le pain, Marsupilami sur ses genoux, tandis que Fantasio apporte l’eau chaude pour le café (7 p 10). Et quand Switch raconte ses déboires de radio amateur, on a vraiment l’impression d’être en présence de deux enfants qui écoutent une belle histoire. "Et c’est loin, le Sprotchel ?", demande Spirou (1 p 11), exactement comme s’il posait la question : "Et c’est loin, le pays du Chat Botté ?". Il s’inquiète : "Il vous a rappelé ? Vous avez appris ce qui s’est passé ?" (4 p 11), de la même façon qu’un enfant s’intéresse au sort des princes de contes de fées : "Et après ? Qu’est-il arrivé au Chat Botté ?". Finalement, il se souvient : "J’en oubliais notre pauvre Marsupilami !" (5 p 11) ; une façon de dire : "Votre histoire est passionnante, mais nous devons vous laisser, vous nous raconterez la suite plus tard. Tout ça, c’est bien gentil, mais on a d’autres occupations plus urgentes. Les Bretzelburgeois, hein ! Qu’ils se débrouillent, Marsupilami passe avant eux !". Le sort des malheureux l’indiffère au point qu’il ne parvient même pas à retenir le nom de leur Etat : "Le Sprotchel... chose" (1 p 11), "Le roi du Br... Brol" (9 p 15). Switch, qui pourtant prend régulièrement contact avec le monarque prisonnier, n’est guère plus louable. En voyant les files devant les magasins, il se rassure en pensant que "ce sont peut-être de joyeuses rondes folkloriques qui se forment" (1 p 30). En remarquant les haillons de certains citadins, il cherche à se convaincre qu’"il y a partout des gens qui ne prennent pas soin de leurs vêtements" (2 p 30). En découvrant les chaussures en carton d’un passant, il feint de croire que "le cuir n’a pas que des qualités, il faut le cirer, etc." (3 p 30). A côté de trois individus aux costumes taillés dans du papier journal, il prétend ne pas s’intéresser aux questions de mode (5 p 30). En résumé, Spirou peut compter sur lui pour entendre une belle histoire, mais certainement pas pour l’inciter à partir : "Ne vous occupez pas de ça !" (1 p 31). Pour Spirou comme pour Switch, les privations des Bretzelburgeois restent l’affaire des Bretzelburgeois.
Tout à fait à l’opposé de la population, les hautes autorités de la principauté vivent dans l’opulence. On piétine sur les trottoirs pour avoir un bout de pain, pendant ce temps la forteresse de Schnapsfürmich continue de bien s’approvisionner (10 p 39), le général Schmetterling se remplit la panse (10 p 44), et les agents secrets qui enlèvent Fantasio roulent en Mercedes. Pour asseoir son autorité, le général Schmetterling a su se concilier d’anciens aristocrates bien décidés à garder leurs commandements (9 p 60). Il a surtout mis sur pied une police "terriblement efficace" (10 p 15) composés d’éléments qui "ne plaisantent pas" (10 p 16) et qui "ont la gâchette facile" (3 p 20). Il tient l’Etat dans sa poigne de fer grâce à un régime militaire très dur (8 p 16). Les services de défense intérieure multiplient les contrôles et la paperasse (4 p 20, 8 p 46, 5 p 49), ils surgissent de nulle part, à n’importe quel moment, pour réduire la moindre provocation à l’émeute (9 p 30). Etrange personnage, que ce général Schmetterling. Ses poses, ses gestes, ses mimiques, ses propos ne sont pas sans rappeler ceux des nazis : épaules droites, l’épée à la main, il pose son poing sur la table (7 p 17), il se dresse sur la pointe des pieds pour se grandir (10 p 17). Comme Hitler, son discours est marqué par de brusques changements de ton : il paraît très calme, conciliant, attentif ("So, so !", 9 p 17), et soudain il s’emporte, devient agressif, intransigeant, sourd à toute explication, insensible, bestial ("Sa Majesté se PAYE MA TETE, DONNERWETTER !?", 11 p 17). Il tourne autour de sa victime comme le loup avant de fondre sur sa proie (1 p 18). Devant la fenêtre il se tient raide (2 p 18), il dit des paroles qui n’appellent pas la contradiction, d’une voix parfaitement neutre ; il ne regarde même plus le roi, qu’il est sûr de posséder. On croit voir un gradé SS en uniforme impeccable dans un bureau de préfecture, menaçant sereinement des pires supplices un torturé en sang, derrière lui, ligoté sur une chaise. On croit voir Himmler à la fenêtre de son ministère délirant posément sur Auschwitz, ou Hitler à la fenêtre de la chancellerie rêvant au drapeau à croix gammée sur Moscou. Pareillement, le docteur Kilikil semble une réplique grotesque des médecins des camps de concentration nazis. Son vocabulaire est bien celui d’un docteur : il "examine" Fantasio (4 p 24), il veut "soigner" ses nerfs (7 p 24), il lui prescrit un "traitement" (8 p 24), il le qualifie de "patient" (12 p 25) ; mais il détourne le sens des mots. Il ne cherche pas la guérison de ses clients, il cherche au contraire à les faire souffrir. Autoritaires, manipulateurs et organisés, ces hauts dignitaires n’ont plus à craindre une intervention extérieure qui mettrait fin à leurs privilèges autant qu’à leurs noirs agissements : il savent jouer sur les termes et sur les sentiments, tirer le meilleur parti des situations les plus inextricables, et ils ont amassé une fortune considérable. Peu importe que les fusées soient des bidons soudés bout à bout (3 p 58), que les grenades soient des boites de conserve auxquelles on a vissé un manche en bois (p 51), que les chars amphibies antiatomiques soient des vieux surplus repeints et recouverts de tôles (6 p 53), que les canons à laser soient des 75 de la première Guerre Mondiale montés sur pneus et embellis avec un ventilateur sans pales (8 p 58) ; la force de Schmetterling n’est pas dans le degré de technicité ou l’importance de son matériel militaire, mais dans ses capacités à persuader son interlocuteur. Là aussi, face à cet intolérable état de fait, comment réagissent Spirou et Switch ? Spirou ne se montre pas plus préoccupé par la souffrance de la population que par les malversations de Schmetterling. Bien sûr il est révolté par le comportement de la police (1 p 31), mais il se raisonne très vite : "Avant tout, il faut voir le roi" (2 p 31), et il faut "voir le roi" non pas pour éliminer ses mauvais conseillers, mais pour libérer Fantasio. Schmetterling peut bien continuer son trafic. Si Spirou arrête finalement le tyran, cela n’est dû qu’à un concours de circonstance. On peut supposer que si la crevasse ne s’était pas effondrée, permettant ainsi de découvrir la rivière souterraine de Schmetterling (p 56 et 57), Spirou serait directement rentré à la maison ; et très certainement le général Schmetterling aurait pu encore s’enrichir. La remarque vaut également pour Switch. Celui-ci ne s’est intéressé à la réalité politique du Bretzelburg que grâce à un appel capté dans son poste-radio. L’emprisonnement du roi n’est qu’une curiosité : pour une fois, il ne s’agit pas d’un cibiste ordinaire qui entretient son appareil, mais d’un "message extraordinaire" (8 p 10) d’un souverain implorant du secours. Voilà qui permet d’alimenter la conversation. Mais pas question d’aller au Bretzelburg (7 à 11 p 16). Aujourd’hui comme hier, l’unique préoccupation de Switch reste qu’on ne mette bien qu’un seul sucre dans son café (8 p 10)...
Troisième composante de la communauté bretzelburgeoise, après la population passive et le cercle des despotes : la résistance. L’opposition au pouvoir s’est structurée en une large organisation regroupant trois groupes d’individus. D’abord, les fonctionnaires : responsables du réseau ferroviaire national (p 23), employés au palais (le jardinier Hans, p 34). Ensuite, les particuliers, représentés par le barman qui recueille Spirou et Switch (p 28). Enfin, les clandestins qui vivent dans les bois et les grottes (4 p 55), représentés par Helmut et Trinitro. Utilisant secrètement un émetteur radio sous son bureau, le roi apparaît lui aussi comme un résistant - même si sa timidité et sa faiblesse ne le rendent pas très efficace. Face à cette catégorie sociale, Spirou ne témoigne pas non plus de qualités humaines remarquables. Ce n’est qu’après avoir obtenu ce qu’il voulait - en l’occurrence l’acte de libération de Fantasio -, qu’il renseigne le roi sur la détresse des Bretzelburgeois (12 p 41). Et encore ! parce que le roi lui a demandé... Dès le départ, l’objectif était clair : "Fantasio a besoin d’aide, et vite" (12 p 19). La mission accomplie, les motivations ne varient pas d’un pouce. Ce n’est qu’à la planche 56 qu’il commence à réfléchir : "Si on pouvait rendre au roi son autorité...". Mais Switch le coupe aussitôt : "Tout ça ne nous regarde pas ! Ce qui nous intéresse, c’est sortir d’ici et retourner chez nous !" ; et Spirou de conclure : "Il a raison. Pourrions- nous sortir d’ici discrètement et quitter le pays ?" (1 et 2 p 56). A aucun moment n’est envisagé sérieusement un soutien à la résistance. La rencontre avec l’organisation ne relève d’ailleurs pas d’une intention délibérée. Sauvé par deux cheminots, Spirou ne cache pas sa surprise : "Pourquoi nous avez-vous aidés ?" (7 p 23), autrement dit : "Qui êtes-vous ?". Il n’a pas cherché davantage à entrer en contact avec Helmut et Trinitro : il tombe sur eux par hasard (8 p 54). Switch quant à lui juge le Bretzelburg un "pays de sauvages", reconnaît qu’il "faut une révolution" (7 p 32), mais refuse d’y participer. Son leitmotiv dans les rues de Krollstadt demeure : "Je voudrais rentrer chez moi" (5 p 34).
On suppose ce qu’a dû ressentir fatalement l’auteur des aventures de Spirou. QRN sur Bretzelburg met en scène un personnage peu glorieux : indifférent à la pauvreté des Bretzelburgeois autant qu’aux honteux excès de Schmetterling, peu désireux d’offrir ses services aux opposants du régime, Spirou n’est décidément plus l’altruiste et courageux garçon de ses débuts. Il semble avoir démissionné de toutes ses fonctions de héros. Quel intérêt peut-il donc encore représenter ? Comme Hergé après Tintin au Tibet, Franquin se trouve dans un cul-de-sac. Que faire d’un "héros" dépassé par le monde qui l’entoure, et décidant pour cette raison de ne plus accorder la moindre importance, la moindre attention, aux injustices les plus criantes, et de se retirer dans sa paisible demeure ? Il n’y a plus qu’à choisir entre la stagnation et le suicide. Hergé, dans Les bijoux de la Castafiore où Tintin ne se dépense plus que pour assurer un bon séjour à la Castafiore, dans Vol 714 pour Sydney où Tintin perd lamentablement son temps à défendre des gentils pas si gentils que ça contre des méchants plus bêtes que vraiment méchants, dans Tintin et les Picaros où Tintin renverse un dictateur pour mettre à la place un autre dictateur, a opté pour la seconde solution, mais en laissant à sa créature une part de noblesse - même si c’est une noblesse maladroite ou inutile. Dans QRN sur Bretzelburg, Franquin paraît avoir opté également pour la solution du suicide, mais, au contraire d’Hergé, sans le moindre égard pour ses personnages. La fin de l’album ne concerne plus le genre réaliste ou semi-réaliste, mais le genre burlesque. L’épisode du combat entre Marsupilami, Fantasio, Adolf et Kilikil doit se lire au second degré. Voilà un passage qu’on imagine très bien dans un film de Charlot. Marsupilami, complètement abruti par la viande et les œufs qu’il vient d’ingurgiter, assomme Adolf avec un jambon (10 p 45). Pendant ce temps, Fantasio en pyjama encaisse un coup de casserole (11 p 45) : le choc provoque un bruit de cloche ("BONG"), qui résonne (1 p 46). Ensuite, on dort (2 p 46). Et on remet ça : Adolf reçoit un bocal de cornichons sur le crâne (3 p 47). On voit Kilikil, avec sa toque de cuisinier, manier une brochette dans une pose qui rappelle les films de capes et d’épées ; de son côté, Fantasio se protège avec un dessus de plat et attaque avec une poêle à frire (4 p 47). La rixe vire alors au tournoi de tennis, avec une voix off qui commente : "Beau match de double, avec un Fantasio brillant à la volée" ; pour la balle, Kilikil se sert d’une boite de conserve (5 p 47). Le combat s’achève à l’avantage de Fantasio, qui s’avance méchamment vers Kilikil, un gros couteau pointu à la main. Transposée au cinéma, cette scène serait appuyée par une musique dramatique, on entendrait la voix terrible du vainqueur : "Vous avez perdu, Kilikil ! J’attends ce moment depuis longtemps ! HA ! HA ! HAAAH !". Fantasio va-t-il tuer son adversaire (8 p 47) ? Pas du tout : il se précipite sur une planche à découper et se taille un morceau de rosbif (9 p 47). On atteint des sommets dans la loufoquerie : Fantasio s’installe, mange un coq au vin arrosé d’armagnac (1 et 2 p 48), puis s’évade, toujours en pyjama mais chaussé de bottes militaires, en n’oubliant pas d’emporter un saucisson "pour pique-niquer en chemin" (4 p 48). Un peu plus loin, les propos tenus dans le souterrain par les personnages principaux appartiennent au grand guignol. Poursuivis par l’armée, condamnés à une mort certaine, ceux-ci trouvent le moyen de plaisanter : "Plus on va, plus il fait noir !", se plaint Switch, "Désolé, je n’arrive pas à mettre la main sur l’interrupteur", répond Fantasio (8 p 52). Spirou a une remarque stupide : "Si on veut un jour organiser des visites guidées ici, il y aura quelques problèmes" (9 p 52) ; et quand on lui demande : "Où êtes-vous ?", il répond : "Au sous-sol !" (11 p 52). Fantasio rassure sur la question du ravitaillement : "J’ai encore le saucisson, il nous fera bien deux ou trois jours" (13 p 52). Spip aussi s’adonne aux calembours : "J’ai assisté à la naissance du saucicierge" (7 p 53), "Ce doit être un saucisson fumé" (8 p 53), "On va pouvoir faire un saucisson et lumière" (9 p 53). Franquin ne croit plus à ses personnages. Il les tourne en ridicule, leur impose des rôles de clowns pour lesquels ils n’ont pas été conçus. Panade à Champignac se profile à l’horizon : ce sera le coup de grâce pour un héros qui, déjà dans QRN sur Bretzelburg, paraît l’un des derniers survivants d’un temps révolu.