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Essais sur la bande dessinée (Peer Eygh)
  
Nous ne prendrons qu’un seul exemple, pour laisser au lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la poésie de ces ultimes toiles de fond. Nous nous arrêterons sur la case 1 de la planche 876. L’intérêt du gag est secondaire. Nous sourions en voyant la tête de Longtarin devant ses chers parcmètres tordus (case 10), mais rien de plus. De même que bon nombre des cent ou deux cents dernières réalisations, l’humour est poussif, le discours n’apparaît plus que comme un prétexte. Puisque son personnage ne peut rien contre la montée des périls (surarmement, cataclysmes écologiques), l’auteur a résolu de ne plus se consacrer qu’à l’étude attendrie des campagnes toujours vierges, des vieux quartiers en attente de démolition, des figures pittoresques qui peuplent encore les marchés, des anonymes que le machinisme moderne n’a pas détruits. La scène a lieu le soir, dans le centre ville, à l’endroit où l’agitation d’une artère à grande circulation croise le calme d’une ruelle. Un cracheur de feu tout droit sorti d’une foire moyenâgeuse, s’expose au jugement des citadins d’aujourd’hui. Ceux-ci s’arrêtent un temps avant de retourner à leur train-train stérile de fin de journée, et d’aller se coucher.

Gaston est vêtu comme d’habitude : un pull vert trop court, à col roulé et à manches longues, qui s’effiloche aux poignets, un tee-shirt qui dépasse par-dessous, un jean bleu marine dont les deux extrémités sont relevées, retenu par une ceinture marron, des chaussettes rouges, des espadrilles bleu clair, à la pointe et au talon blanc. Désoeuvré, il se promène avant de rentrer chez lui, il ne pense à rien : ce n’est qu’à la case 3 qu’il a soudain l’idée d’une farce pour Longtarin. Cette case ne présente donc, du point de vue du récit, qu’un intérêt très limité ; elle ne sert qu’à introduire en douceur un autre montreur de rue à la case 2. Le dessinateur aurait pu se contenter de montrer son personnage et le cracheur de feu, seuls, devant une bête palissade. Pas du tout. Il s’est amusé à emplir son décor de nombreux détails absolument gratuits.

Les deux personnages ne se trouvent pas sur le même plan. Gaston est au premier plan, sur la chaussée, et le saltimbanque au deuxième plan, sur le trottoir, peut-être cinq ou six mètres plus loin. Il est en train de cracher une flamme, éclairant le mur et les badauds. Dans sa main gauche tendue vers le sol, il tient la mèche qu’il vient de porter à sa bouche. Sa main droite levée, ses jambes écartées, son attitude cambrée lui donnent fière allure. Il porte un tricot de peau à manches longues, une courte cape, un pantalon bleu foncé attaché par une ceinture, des bottes. Sur l’asphalte, il a déplié un drap bleu ciel. Dans sa casquette retournée devant lui, on voit deux pièces. A son pied gauche, la bouteille d’essence, et un sac marron, fermé, qui doit contenir son matériel de foire. Coiffé en brosse, nez rond, jeune, il n’est pas laid. Sur sa gauche, adossé au mur de briques, un adolescent regarde la flamme. Il sourit, visiblement impressionné. Nez pointu, cheveux sur les oreilles, il a un blouson, un tee-shirt trop long, des baskets. Il doit stationner depuis un bon moment : il a les jambes croisées, les mains dans les poches. A contre-jour, un autre personnage apparemment plus vieux, épais, casquette, quelques mèches hirsutes, lui aussi les mains dans les poches de sa veste, lève la tête pour considérer la hauteur de la flamme. A l’opposé du bateleur, un jeune couple. La fille porte également un blouson et un jean bleu, ainsi qu’un sweat-shirt qui remonte en plis sur sa taille, et des bottines rouges. Elle a les cheveux longs, raides, un nez en trompette. Elle sourit largement : on ne sait pas si c’est parce qu’elle regarde la flamme... ou parce qu’elle regarde le cracheur de feu ! Elle n’est pas décidée à partir. D’un geste de sa main droite, elle semble répondre à son copain : "Oui, oui, je viens ! Mais attends encore un peu !". Le garçon qui l’accompagne, en revanche, est pressé de s’en aller. Habillé de la même façon que son amie d’un blouson et d’un jean outremer, il a la main droite et le pied gauche en retrait, et le pied droit en avant pour commencer à marcher. Il tire sa copine par le bras, d’un air de dire : "Allez, maintenant, on y va ! On rentre !". Le spectacle ne l’intéresse pas ? A-t-il froid ? Désire-t-il se retrouver en tête-à-tête avec elle ? Ou a-t-il l’impression qu’elle regarde le cracheur de feu avec un peu trop d’insistance ? La cause de son impatience vient peut-être de toutes ces raisons à la fois. Derrière eux, deux affiches. Celle de gauche est déchirée par le bas. Aucune fenêtre à proximité : il ne s’agit sans doute pas d’un mur de maison, mais d’un mur masquant un terrain vague. Le baladin exerce donc son art en ne gênant aucun habitant.

Au troisième plan, la ville. Sur le trottoir, un autre couple s’éloigne. Le garçon rit aux éclats en poussant, de sa main droite, son amie. Celle-ci dresse la tête, yeux fermés, d’un air de reproche. Mais elle sourit : son attitude de reproche n’est que pure bienséance. On devine que le jeune homme vient de dire une plaisanterie salace, que sa compagne hésite à trouver drôle. Pendant qu’il s’esclaffe, elle le reprend sans conviction : "Ah, c’est malin ! Tu es bête !". La circulation routière, malgré l’heure avancée, demeure dense. On voit une berline ; la lumière des magasins se reflète sur le pare-brise, mais ne parvient pas à éclairer le conducteur. Derrière, un motard dont on ne distingue que le casque. Derrière encore, une seconde voiture dont seul apparaît le toit surmonté d’un insigne caractéristique : il s’agit d’un taxi ou d’une auto-école. Sur l’autre file, un bus bondé. Dans la première fenêtre en partant de la gauche, trois têtes : un homme à lunettes solidement installé, à sa droite un visage tourné vers la rue, peut-être d’enfant, au fond un homme debout, le nez en l’air. Dans la deuxième fenêtre, à nouveau trois têtes : un personnage avec un menton très prononcé, un autre écrasé par la foule, un autre debout, fier. Encore trois têtes dans la troisième fenêtre : un passager littéralement collé à la vitre et pas content, un autre assis à côté, un autre debout. Enfin, après la porte à battants, dans la quatrième fenêtre, on remarque deux individus regardant dans des directions opposées, le premier assis et le second debout. Enormément de pollution : la fumée s’échappe du pot d’échappement de la berline, s’élève au-dessus du bus. Sur le trottoir d’en face, on repère une pharmacie dont la croix verte clignote. A gauche de la pharmacie, trois panneaux lumineux avec des idéogrammes : peut-être un restaurant asiatique ? A droite de la pharmacie, un autre établissement dont on ne lit que le début du nom ("TO"). Plus loin, une enseigne dont la forme est celle de l’apéritif Marzano (cf. cases 6 p 325, 7 p 423, 6 p 525, ainsi que la case 5 planche 17 de L’ombre du Z et la publicité de la case 4 planche 10 de Spirou et les hommes-bulles) : très probablement un bar, ou un marchand de journaux (2 p 457, 1 p 764). Plus loin encore, trois lettres roses ("ZIP") : un magasin de vêtements ? Tout à fait à gauche, un gigantesque panneau sous quelques lampes puissantes : un cinéma ? Au-dessus, des lampadaires, inutiles puisque la rue est éclairée par les commerces toujours ouverts et les phares des voitures. Quatre fenêtres diffusent une lumière ténue, de même que la lucarne d’une mezzanine. Derrière les plus hautes maisons, un gratte-ciel brille dans la nuit noire.

Dans une telle débauche de précisions, quel rôle joue Gaston ? Il n’est qu’un banal passant. Le cancre des éditions Dupuis peut bien continuer à tourmenter l’agent Longtarin, participer à des manifestations pacifiques et disserter sur le massacre des baleines, l’intérêt pour la série a changé d’objet. On sait que Jeanne s’extasiera indéfiniment sur son gaffeur préféré, on sait que Mesmaeker ne signera jamais ses contrats, on sait que Prunelle criera, on sait que Lebrac n’arrivera pas à rendre ses dessins à temps à cause du chat et de la mouette, on sait que Boulier continuera à se plaindre du personnel, que Jules participera à d’autres fêtes, que Labévue rechutera dans la déprime ; même si les moyens utilisés diffèrent, on connaît déjà toutes les données et toutes les finalités. L’attention se porte à présent sur les à-côtés, sur les arrière-plans, qui se suffisent à eux- mêmes. Dès lors, pour la première fois dans une série classique - une série conçue, à l’origine, comme une parodie des séries héroïques et obéissant pour cette raison à une forme narrative identique -, le fameux gaufrier est remis en cause. Le temps ne semble plus loin où la bande dessinée s’affranchira de son système d’exposition linéaire, permettant au personnage, ainsi libéré, de survivre dans cette autre dimension qu’est la profondeur.
  
André Franquin
Le décor dans les dernières planches de Gaston
Nocturnes (pièces pour piano)
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© Christian Carat Autoédition